Le canal Beagle (Onashaga) : Lieu de rencontre des océans à l’extrémité australe de l’Amérique

Le canal Beagle (Onashaga) : Lieu de rencontre des océans à l’extrémité australe de l’Amérique

Le canal Beagle, connu par le peuple yagan sous le nom d'Onashaga ("canal des chasseurs Onas", i e, leurs voisins de l'île de Terre de Feu, les Selk'nam), est l'un des passages maritimes remarquables de notre planète. Ce détroit interocéanique d'approximativement 270 kilomètres de longueur connecte les océans Atlantique et Pacifique à l'extrême sud de l'Amérique du Sud, séparant la grande île de Terre de Feu d'un archipel d'îles plus petites entre les 54°50' et 55°00' de latitude sud.

Pour nous qui naviguons régulièrement dans ces eaux mythiques, Onashaga, le canal Beagle, représente bien plus qu'un simple passage maritime : c'est un univers à part entière, où se rencontrent deux océans et où résonnent sept millénaires de navigation yagan.

carte du canal beagle oriental karukinka île navarino terre de feu
Carte de la partie orientale du canal Beagle (c) Karukinka

Genèse d'un paysage exceptionnel : l'héritage glaciaire

Quand les glaces sculptaient les canaux

La formation du canal Beagle constitue un exemple de sculpture glaciaire quaternaire qui a modelé l'un des paysages les plus spectaculaires de l'hémisphère sud. Durant les multiples glaciations du Pléistocène, des glaciers de centaines de mètres d'épaisseur ont excavé des vallées comme Carbajal, ainsi que le lac Kami (Fagnano), créant la topographie complexe qui caractérise actuellement la région.

Vallée Carbajal durant l'expédition de Lauriane Lemasson en février 2013
Photographie de la vallée Carbajal par Lauriane Lemasson, lors de l'expédition 2013 en Terre de Feu argentine

Le glacier responsable de la formation du canal Beagle se déplaçait d'ouest en est, s'alimentant depuis la cordillère Darwin où l'on peut encore observer de magnifiques glaciers et névés qui constituent les vestiges de sa genèse. Ce processus glaciaire a laissé des dépôts morainiques dans les zones de moindre profondeur, particulièrement dans la zone de l'île Gable et face à la baie Ushuaia, créant les complexes bathymétriques actuels.

La structure tectonique sous-jacente du canal correspond à une vallée tectonique longitudinale qui fut postérieurement modifiée par l'action glaciaire. Cette combinaison de processus tectoniques et glaciaires a résulté en une morphologie caractérisée par des bassins semi-isolés pouvant atteindre 400 mètres de profondeur, séparés par des seuils topographiques peu profonds qui contrôlent la circulation des masses d'eau.

Une architecture sous-marine complexe

La bathymétrie du canal Beagle révèle une architecture complexe dominée par une série de seuils peu profonds qui divisent le canal en plusieurs micro-environnements distincts. Dans le secteur occidental, les seuils de l'île Diablo (approximativement 50 mètres de profondeur) et de la baie Fleuriais (environ 100 mètres) séparent les branches nord-occidentale et sud-occidentale du secteur central.

Cette configuration bathymétrique génère un système de circulation complexe où les seuils agissent comme des barrières qui limitent l'échange des masses d'eau profondes, créant des micro-environnements aux propriétés physiques, chimiques et biologiques distinctives. C'est cette diversité d'habitats qui fait du canal Beagle un écosystème si riche et si particulier, comme l'expliquent les chercheurs du Centro IDEAL qui étudient ces eaux depuis des années.

Un système hydrographique unique au monde

La rencontre des océans

Le canal Beagle fonctionne comme un corridor interocéanique qui facilite le transport d'eaux superficielles depuis le Pacifique vers l'Atlantique, un patron impulsé essentiellement par les différences de niveau entre les deux océans et l'influence des forts vents d'ouest dans le Courant Circumpolaire Antarctique.

Le Courant du Cap Horn constitue la principale source des eaux qui pénètrent dans le canal, transportant l'Eau Subantarctique (SAAW) à des profondeurs supérieures à 100 mètres le long du bord de la plateforme continentale patagonienne du Pacifique. Cette masse d'eau pénètre sur la plateforme continentale à travers un canyon sous-marin situé à l'entrée occidentale du canal, caractérisée par des températures de 8-9°C, une salinité supérieure à 33 et des concentrations d'oxygène relativement faibles.

Carte illustrant le courant du cap Horn (c) Karukinka

Des eaux qui racontent l'histoire du climat

Les apports d'eau douce provenant du Champ de Glace de la Cordillère Darwin génèrent un système à deux couches avec une pycnocline prononcée qui délimite la distribution verticale de la fluorescence du phytoplancton. Cette Eau Estuarienne se caractérise par sa pauvreté en nutriments, sa température froide (4-6°C) et sa forte oxygénation.

Les analyses de séries temporelles révèlent que le cycle annuel explique entre 75-89% de la variabilité de la température océanique, tandis que le cycle atmosphérique explique 53% de la variabilité. Ces données nous permettent de comprendre comment le canal réagit aux changements climatiques, soulignent les océanographes qui surveillent ces eaux.

Un sanctuaire de biodiversité marine

Le royaume des mammifères marins

Le canal Beagle abrite une diversité exceptionnelle de mammifères marins, reconnue internationalement comme Zone Marine d'Importance pour les Mammifères Marins (IMMA), s'étendant sur 26 572 km² depuis le canal jusqu'au cap Horn. Cette zone abrite au moins onze espèces primaires de mammifères marins en plus de huit espèces de support.

Parmi les espèces résidentes toute l'année se distinguent trois espèces de petits cétacés : le dauphin austral (Lagenorhynchus australis), le dauphin sombre (L. obscurus) et le marsouin épineux (Phocoena spinipinnis), accompagnés de deux pinnipèdes : l'otarie à crinière (Otaria byronia) et l'otarie à fourrure australe (Arctocephalus australis).

Otaries à fourrure australes dans le canal Beagle
Colonie d'otaries à fourrure australes dans le canal Beagle, près de la baie d'Ushuaia, photographiée en avril 2025 lors d'une expédition en voilier

Nous avons eu la chance d'observer ces dauphins australs lors de nos navigations dans les canaux de Patagonie, de l'entrée orientale du canal à la baie Cook son extrémité sud occidentale. Leur association étroite avec les forêts de macroalgues est fascinante : ils y réalisent 40,5% de leurs activités d'alimentation et 14,3% de leurs comportements de recherche de proies.

Les forêts sous-marines de kelp

Les forêts sous-marines de Macrocystis pyrifera, connues localement sous le nom de "cachiyuyos", constituent l'un des écosystèmes les plus importants du canal Beagle, s'étendant depuis la péninsule Valdés jusqu'à la Terre de Feu. Ces forêts fournissent un habitat critique pour une diversité exceptionnelle d'espèces marines, fonctionnant comme pépinières, refuges et zones d'alimentation.

La recherche doctorale d'Adriana Milena Cruz Jiménez a révélé la complexité des assemblages de poissons associés à ces forêts, étudiant différentes strates : la partie inférieure où se situe le crampon (structure de fixation de l'algue) et la partie moyenne de la colonne d'eau où se trouvent les frondes. Cette diversité ichtyologique associée aux forêts de kelp témoigne de l'importance cruciale de ces écosystèmes pour la biodiversité marine, explique cette spécialiste.

Un équilibre délicat menacé

La distribution des nutriments dans le canal Beagle montre des patrons clairement différenciés selon les masses d'eau présentes. Le système présente une limitation notable en nitrate avec un rapport N:P de 8,42, cohérent dans toutes les masses d'eau. Cette caractéristique influence directement la productivité primaire du système.

La biomasse phytoplanctonique modérée se restreint généralement à la partie supérieure de la pycnocline dans le secteur occidental, tandis que le mélange sur les seuils altère la stratification, déplaçant les cellules phytoplanctoniques sous la couche photique, ce qui peut limiter la production primaire. Les chercheurs locaux insistent que le fait que comprendre ces mécanismes est essentiel pour préserver l'équilibre de cet écosystème unique.

L'héritage des grandes explorations

Sur les traces de Darwin et FitzRoy

Le canal doit son nom au HMS Beagle, le navire britannique qui réalisa le premier relevé hydrographique des côtes du sud de l'Amérique du Sud entre 1826 et 1830. La découverte européenne proprement dite du canal eut lieu en avril 1830, lorsque le HMS Beagle se trouvait au mouillage en baie Orange (sud-est de l'île Hoste).

Pendant la seconde expédition du Beagle (1831-1836), FitzRoy emmena avec lui Charles Darwin comme naturaliste autofinancé. Darwin eut sa première vision de glaciers lorsqu'ils atteignirent le canal le 29 janvier 1833, écrivant dans son carnet de terrain : "Il est presque impossible d'imaginer quelque chose de plus beau que le bleu béryl de ces glaciers, spécialement contrasté avec le blanc mort de l'étendue supérieure de neige".

glacier de la cordillère darwin pendant une expédition en voilier de l'association Karukinka dans le canal Beagle
Et pour nous y rendre régulièrement... c'est à chaque fois un émerveillement ! Expédition en voilier, février 2025 (Karukinka)

Les méticuleuses observations de Darwin sur la géologie, la faune et les populations indigènes de la région fournirent des preuves cruciales pour sa compréhension de l'adaptation des espèces et de la distribution géographique. Le canal devint ainsi l'un des laboratoires naturels clés de l'histoire des sciences naturelles.

De la cartographie aux conflits géopolitiques

Les relevés hydrographiques réalisés par le capitaine FitzRoy et son équipage établirent les fondements de la navigation moderne dans la région, suivi de ces de la Mission scientifique du cap Horn. Cependant, cette précision cartographique révéla également l'importance stratégique du canal, source historique de tensions géopolitiques entre le Chili et l'Argentine.

Le Conflit du Beagle de 1978 mena ces pays au bord de la guerre pour la souveraineté de trois petites îles —Picton, Lennox et Nueva— dont la possession déterminerait le contrôle sur de vastes territoires maritimes. La dispute fut finalement résolue par médiation papale, avec le Pape Jean-Paul II jouant un rôle crucial dans la négociation du Traité de Paix et d'Amitié de 1984.

En jaune les îles concernées lors du Conflit du Beagle de 1978

La science moderne au service de la connaissance

Un laboratoire naturel sous surveillance

Le canal représente actuellement l'un des systèmes marins subantarctiques les plus étudiés, constituant une sentinelle régionale et exhaustive du changement global. Depuis octobre 2016, le Centro IDEAL de l'Université Australe du Chili conduit des transects hydrographiques annuels depuis l'extrémité occidentale jusqu'à la baie Yendegaia.

Un jalon scientifique significatif fut la réalisation en juillet-août 2017 du premier relevé océanographique complet à haute résolution le long de tout le canal, grâce à la collaboration entre le Centro IDEAL et une expédition argentine à bord du navire océanographique Bernardo HoussayCette coordination internationale a permis de générer pour la première fois une section hydrographique complète du canal, expliquent les chercheurs impliqués dans ce projet pionnier.

Le voilier Bernardo Houssay, de la Préfecture Navale argentine, lors de son arrivée au port d'Ushuaia en 2021 (source)

Des défis scientifiques uniques

La recherche dans le canal Beagle fait face à des défis uniques dus à sa localisation isolée, sa géomorphologie complexe et le fait qu'il soit partagé entre le Chili et l'Argentine, ce qui a historiquement limité les efforts coordonnés. Les besoins de recherche future incluent des études orientées vers les processus dans chaque bassin semi-fermé et l'implémentation de modèles couplés atmosphère-océan-glacier pour déterminer les temps de résidence. Ces recherches sont cruciales pour comprendre comment cet écosystème va répondre aux changements climatiques futurs.

Menaces et enjeux de conservation

Les défis du changement climatique

Le canal Beagle fait face à des défis sans précédent dérivés du changement climatique, avec des températures en hausse, des moyennes de précipitation changeantes et une acidification océanique qui menacent l'équilibre délicat de ces écosystèmes. Le recul glaciaire dans la région s'est accéléré dramatiquement ces dernières décennies, altérant les apports d'eau douce et affectant potentiellement la productivité marine.

Nous observons déjà des changements lors de nos expéditions : le recul des glaciers entre 2018 et 2025 nous a marqué. Les scientifiques surveillent étroitement ces changements, utilisant la région comme laboratoire naturel pour comprendre les impacts plus larges du changement climatique.

La controverse de la salmoniculture

L'expansion de l'industrie salmonicole vers le canal Beagle a généré un rejet catégorique de la part des organisations regroupées dans le Forum pour la Conservation de la Mer Patagonique, qui expriment leur préoccupation face aux dommages catastrophiques et irréversibles que son exploitation provoquerait dans l'une des régions les plus précieuses de l'écosystème marin patagon.

Nous soutenons fermement cette position : le canal se distingue par ses eaux pristines et abrite l'une des plus grandes réserves mondiales de biodiversité, avec une grande hétérogénéité d'habitats marins-côtiers qui contiennent de nombreux invertébrés et vertébrés marins encore trop peu étudiés. L'introduction d'espèces étrangères comme le saumon est considérée "terrible et risquée" pour cet écosystème par les chercheurs spécialisés. Plusieurs saumons d'élevage s'étaient déjà échappés par le passé dans des élevages situés au nord et nous retrouvons désormais des saumons "sauvages" dans la réserve de biosphère du cap Horn et qui menacent à présent des espèces endémiques comme le robalo.

Un exemple de saumon pêché par José dans les environs du bras nord du canal Beagle lors d'une de nos expéditions en voilier en 2025 (photo Christine Stein, association Karukinka)

L'héritage culturel yagan : le canal Onashaga (Beagle)

Sept millénaires de navigation

La dénomination Onashaga signifie "canal des chasseurs Onas" en langue yagan et reflète la connexion intime de ce peuple maritime avec ces eaux depuis environ 7 000 ans. Les Yagan développèrent une culture nomade basée exclusivement sur l'exploitation des ressources marines et la navigation constante dans l'archipel fuégien, s'adaptant à un environnement que les Européens considéraient comme totalement inhospitalier.

Quand nous naviguons dans ces eaux, nous ressentons encore la présence de ces navigateurs, témoignent nos équipiers. Leur territoire traditionnel s'étendait depuis la côte sud de la grande île de Terre de Feu (Onaisin) jusqu'à l'archipel du cap Horn, incluant le canal Beagle qu'ils appelaient Onashaga. Ce nom de lieu (toponyme) est l'un des milliers de noms que la colonisation avait effacé des cartes officielles et qu'il nous faut utiliser pour redonner un sens lié aux premiers habitants de ces territoires.

Un canal aussi témoin archéologique

L'évidence archéologique le long du Canal Beagle révèle une occupation humaine qui s'étend sur des milliers d'années, avec des amas coquilliers (conchales), des ateliers d'outils lithiques, des pêcheries et d'anciens campements.

Les sites archéologiques notables incluent des preuves d'établissement yagan ancien dans des lieux comme la baie Wulaia sur l'île Navarino qui indique une occupation de plus de 7000 ans avant le présent. 

Un enjeu de préservation et de coopération internationale et multiculturelle

Depuis 2005, avec l'objectif de préserver cette merveille de notre planète, la majorité des îles au sud du Canal Beagle font partie de la Réserve de Biosphère du Cap Horn, gérée par l'UNESCO, la CONAF et la Marine chilienne. Cette désignation reconnaît l'importance exceptionnelle de l'écosystème et établit des cadres pour sa conservation à long terme.

Nous croyons fermement que la préservation de la culture yagan et l'intégration de leurs savoirs ancestraux sont essentielles pour comprendre et protéger cet écosystème unique. L'incorporation du savoir écologique traditionnel yagan dans les stratégies contemporaines de gestion environnementale représente une opportunité de développer des approches novatrices pour la conservation. Les connaissances sur la navigation, les observations climatiques, les ressources marines et les cycles saisonniers constituent un patrimoine scientifique de grande valeur et complètent les méthodologies de recherche modernes.


Bibliographie

Sources scientifiques primaires

Ferreyra, G. & González, H. "General Hydrography of the Beagle Channel, a Subantarctic Interoceanic Passage at the Southern Tip of South America". Frontiers in Marine Science, 30 septembre 2021.

Marine Mammal Protected Areas Task Force. "Beagle Channel to Cape Horn IMMA - Marine Mammal Protected Areas Task Force". Marine Mammal Habitat, 18 mars 2024.

Lodolo, E., Menichetti, M. & Tassone, A. "Shallow architecture of Fuegian Andes lineaments based on marine geophysical data". Andean Geology, vol. 45, n°1, 2018.

Publications institutionnelles

Yaghan's, Explorers and SettlersMuseo Yaganusi, Gouvernement du Chili. Document PDF, 2021.

Canal Beagle sin salmonerasMar Patagónico, Déclaration régionale, 2024.

The Beagle Channel free from salmon farmingMar Patagónico, Regional statement, 2024.

Biodiversidad fitoplanctónica y calidad de las aguas del Canal Beagle, Argentina, período 2017-2021Gobierno de Argentina, Document PDF.

Articles

El Rompehielos. "La importancia de la biodiversidad marina del Canal Beagle". 29 janvier 2020.

Radio del Mar. "Canal Beagle es un ecosistema clave de investigación científica de biología marina". 22 mai 2023.

Centro IDEAL. "Científicos logran desentrañar la estructura del canal Beagle". 11 novembre 2021.

Documentation audiovisuelle

"Descubrimiento del Canal Beagle"YouTube, 20 juin 2021.

"La importancia de la biodiversidad marina del Canal Beagle"YouTube, 29 janvier 2020.

Organisations de conservation

Rewilding Chile. "Beagle Channel: Exploring the end of the world". 3 septembre 2023.

Rewilding Chile. "Canal Beagle: explorando el confín del mundo". 3 septembre 2023.

[Canaux de Patagonie 2025] Le carnet de bord de Sébastien (partie 1)

[Canaux de Patagonie 2025] Le carnet de bord de Sébastien (partie 1)

Mardi 28 Janvier 2025 : départ de l'expédition en voilier dans les canaux de Patagonie chilienne

            Réveil difficile ce matin, la nuit a été courte et la journée précédente riche, comme toujours la veille d’un départ pour 18 jours d'expédition en voilier dans la réserve de biosphère du cap Horn : ravitaillement, avitaillement… une foule de choses qui ne peuvent bien-sûr se faire qu’au dernier moment à Ushuaia !

            8h donc, petit-déjeuner, et il y a du monde pour ce petit-déjeuner. En effet, hier nous avons accueillis 5 nouveaux équipiers : Annick et Jacques les gersois du bord, Pascal le grenoblois, Alain le vannetais et Françoise la parisienne ; le point commun: ils sont tous d’heureux retraités ! Avec Aude, qui décidément ne veut plus quitter le bord, Damien, Lauriane et moi-même nous serons 9 membres à bord !

            L’installation étant faite, le rituel se met en place : faire les formalités auprès des autorités locales d'Ushuaia : à chaque voyage, il faut passer par la préfecture navale, l’immigration et la douane, tant du côté argentin que du côté chilien !

expédition canaux de patagonie en voilier
L'équipage de Milagro, association Karukinka, à Ushuaia (Photo Pascal Madert)

            A l’issue de ces formalités, nous avons le droit à une visite de contrôle, comme cela nous est déjà arrivé à Bahia San Blas lors de notre croisière hauturière le long de la Patagonie argentine depuis Buenos Aires. En général, il s’agit principalement du contrôle des papiers du bateau, des moyens de communication et des moyens de sauvetage… et ça se passe toujours bien !

            Avec toutes ces obligations, nous ne quittons Ushuaia qu’à 13h, pour une arrivée à 18h à Puerto Williams, la ville la plus au sud du monde, sur l’île Navarino (province du cap Horn et de l'Antarctique chilien), après une navigation tranquille. Mouillage devant la ville, faute de place au port de pêche et à proximité du mythique Micalvi, bateau-ponton et patrimoine historique local bien connu des voileux qui passent dans le coin avant d’aller dans le grand Sud. Un peu plus tard un autre voilier français, présent depuis fort longtemps dans la région, jette l'ancre à nos côtés : le Podorange.

Mercredi 29 Janvier 2025 : en attendant les formalités -> randonnée sur l'île Navarino !

            Ce matin, et puisque nous voilà au Chili, c’est reparti pour les formalités d’entrée dans le pays avec les différentes autorités. Du coup, journée à terre pour tout le monde : Lauriane et Damien partent effectuer le marathon des formalités, Alain et Annick vont se promener sur la grève le long du canal Beagle et Pascal, Françoise, Jacques, Aude et moi partons faire le sommet « scolaire » au-dessus du village : le Cerro Bandera. Ce sommet, de 600m d’altitude, permet d’avoir une belle vue panoramique sur les environs.

L’accès à ce sommet est une exception dans la région : en effet, c’est un des seuls où il y a un sentier aménagé, bien tracé, ce qui rend la montée aisée. La majeure partie du temps ailleurs, les itinéraires il faut se les tracer, la nature est omniprésente et ne se laisse découvrir qu’après de vrais efforts !

            C’est une belle montée qui devient agréable après avoir quitté une piste pour 4X4 : nous traversons la superbe forêt fuégienne, puis les petits arbustes touffus battus par les vents avant d’accéder au niveau minéral, où seules des mousses réussissent à survivre, à l’approche du sommet. Le ciel est couvert mais sans vent et il y a une très bonne visibilité. Différents points de vue permettent d’admirer, à des altitudes variées, le canal et les sommets environnants.

            Chacun à son rythme, tout le monde se retrouve au sommet matérialisé par un cairn surmonté d’un drapeau chilien. De ce sommet, on voit différentes traces qui laissent supposer de nombreuses possibilités de randonnées, sur de nombreux jours, pour aller découvrir cette île ; ça donne des fourmis dans les jambes…!

            Le temps étant clément, c’est un pique-nique suivit d’une petite sieste réparatrice, qui précèdent la descente qui se fait par le même chemin, et qui va se terminer dans un petit salon de thé très cosy. Retour à bord vers 18h30 pour une soirée tranquille, après cette belle journée de balade.

Jeudi 30 Janvier 2025 : cap à l'Ouest dans le canal Beagle, vers l'île Hoste

            Réveil 6h, départ 7h, car ce matin nous avons de la route : nous retournons plein Ouest, pour passer devant Ushuaia puis continuer vers l’île Hoste. La navigation est calme, au moteur faute de vent. En début d’après-midi, c’est la surprise : le vent se lève et souffle en tempête, avec des rafales à 45 nœuds, le canal Beagle montre son visage sous mauvais temps, et c’est impressionnant. Une seule solution plutôt que de lutter bêtement au moteur vent dans le nez, aller se mettre à l’abri : direction la caleta Letier (péninsule Dumas, île Hoste, fjords chiliens). L’endroit est superbe, avec une petite baie bien protégée et la forêt qui vient mourir sur le rivage. La manœuvre de mouillage par contre, va être moins idyllique…

            L’ancre ne croche pas, la quantité de kelp au fond est telle qu'elle l'en empêche. Elle remonte couverte d’une montagne de ce kelp mélangé à un peu de vase. Il faut tout couper et faire tomber avant de refaire une tentative de mouillage, c’est fatiguant et salissant !! Finalement une nouvelle tentative se solde enfin par un succès : Milagro est enfin mouillé en toute sécurité ! Ouf !!

            Et c’est tant mieux, car le coup de vent, qui n’avait pas été annoncé, est violent : les bourrasques à 40 nœuds, sont puissantes et soudaines, inclinant Milagro sur le flanc, à l’abri dans sa baie. Dans le canal c’est pire : les rafales dépassent largement les 50 nœuds, le canal est blanc, les crêtes des vagues sont arrachées par le vent créant un brouillard blanc au-dessus des flots. L’armada chilienne annonce l’interdiction temporaire de la navigation dans le chenal et les ports d'Ushuaia et Puerto Williams sont fermés.

mouillage dans la caleta letier, fjords de patagonie chilienne
Mouillage dans la caleta Letier (île Hoste, province du cap Horn et de l'Antarctique chilien, 30/01/2025)

            L’endroit est rude mais superbe, avec les différentes criques, la forêt et les montagnes qui dominent le tout.

Vendredi 31 Janvier 2025 : premiers coups d'oeil vers les glaciers de la cordillère Darwin et mouillage dans une baie de l'île Gordon

            8h du matin petit tour matinal sur le pont : c’est magnifique ! Le vent est tombé, même le canal est calme. Moment de quiétude délicieux, seuls au fond de cette caleta.

            Nous partons vers l’Ouest, l’île Hoste sur notre gauche, la Terre de Feu sur notre droite, et au loin les glaciers de la cordillère Darwin scintillent au soleil… Les paysages qui défilent sont superbes : des chenaux avec de part et d’autre la dense forêt fuégienne subantarctique, les montagnes et, pour chapeauter le tout, des glaciers. C’est extraordinaire d’être au cœur d’un des derniers endroits de la planète où la Nature est toute puissante et l’Homme quasi-absent.

            Direction le bras Sud du canal: nous longeons toujours sur bâbord les rivages de l’île Hoste, mais sur notre tribord, les côtes de l’île Gordon succèdent à celles de la Terre de Feu. Nous longeons alors des glaciers d’altitude, qui hélas sont grandement réduits par le réchauffement climatique : comme pour les montagnes, les zones polaires sont les plus touchées par les bouleversements liés au réchauffement climatique.

            Nous bifurquons dans un fjord non hydrographié sur nos cartes et que nous remontons sur plusieurs km pour aller mouiller à son extrémité, au pied d’une cascade et d’un torrent en provenance d’un glacier en pleine fonte. Ce dernier nous domine de toute sa masse et sa fraîcheur : nous sommes dans la caleta Eva Luna. Le lieu est sublime et le bonheur d'y revenir se lit sur le visage de Lauriane qui y avait réalisé plusieurs enregistrements et images lors d'une expédition précédente (2018).

            Une petite promenade le long de la grève me ramène moi aussi quelques années en arrière : la forêt fuégienne, dense, difficilement pénétrable et le sol saturé d’eau avec ses tourbières, est fidèle à mes souvenirs. Toupie, notre fidèle mascotte à quatre pattes s'en donne à coeur joie, ce ne sont pas les morceaux de bois qui manquent pour jouer au lancer-ramener sur la rive !

Milagro au mouillage dans les canaux de patagonie expédition en voilier patagonie en voilier province du cap horn île gordon
Le voilier Milagro au mouillage dans la Caleta Eva Luna, île Gordon, province du cap Horn et de l'Antarctique chilien, janvier 2025

La soirée est calme et nous nous reposons pour continuer dès demain vers l'ouest... La suite dans un prochain post ;-)


Karukinka vous invite à écrire les prochaines pages de cette épopée unique, là où les cartes portent encore la mention énigmatique "non hydrographié". Rejoindre Karukinka, c'est bien plus qu'adhérer à une association : c'est embarquer dans une aventure humaine et maritime exceptionnelle qui réconcilie exploration moderne et mémoire ancestrale.

Notre association rassemble aujourd'hui une centaine de membres de 12 nationalités différentes, unis par la passion des terres extrêmes et l'engagement pour la préservation des cultures autochtones. Que vous soyez marin expérimenté, scientifique, artiste, ou simplement passionné par les grands espaces et les causes justes, Karukinka vous offre l'opportunité unique de participer à des expéditions en voilier et à un projet d'exploration cartographique qui marquera l'histoire.

La Cordillère Darwin, Terra Incognita des Andes australes

La Cordillère Darwin, Terra Incognita des Andes australes

Nichée entre 54°15' et 54°50' de latitude sud et 69°15' et 71°30' de longitude ouest, cette "terre inconnue" s'étend sur 170 kilomètres d'ouest en est et 60 kilomètres du nord au sud, abritant un champ glaciaire de plus de 2 300 km² - soit l'équivalent de la superficie totale des glaciers alpins. Jusqu'en 2011, année de la première traversée intégrale réalisée par le Groupe Militaire de Haute Montagne (GMHM) français, la cordillère Darwin demeurait l'un des derniers "rectangles blancs" sur les cartes du monde, témoignant de la difficulté extrême que représente son exploration.

La cordillère Darwin occupe l'angle sud-ouest de la Terre de Feu chilienne, serrée entre le canal Almirantazgo au nord, le canal Beagle au sud et le canal Cockburn à l'ouest. Trois côtés sur quatre sont de l'eau. Seule la partie orientale, près de la frontière argentino-chilienne, reste reliée à la terre ferme — ce qui rend tout accès terrestre quasiment impossible.

Le 12 février 1834, le capitaine Robert FitzRoy baptise cette chaîne en l'honneur du 25e anniversaire de Charles Darwin, alors âgé de 25 ans et embarqué sur le HMS Beagle. Darwin n'y posera jamais le pied : il l'observe depuis le pont du navire, dans le canal Beagle, et décrit un paysage d'une beauté saisie qu'il pressent déjà difficile d'explorer.

croisiere voilier ushuaia et réserve naturelle du cap horn face à la cordillère darwin
Le voilier Milagro au mouillage dans la caleta Beaulieu, face au glacier Pia (Expédition Karukinka, Cordillère Darwin, Terre de Feu, Chili, 2025)

Jusqu'en 2011, elle restait l'un des derniers « rectangles blancs » sur les cartes mondiales.

1. Géographie et géologie

Le massif s'étend sur 170 km d'ouest en est et 60 km du nord au sud, entre 54°15' et 54°50' de latitude sud. Son point culminant est le mont Shipton (2 469 m) — et non le mont Darwin (2 438 m), une confusion qui a perduré plusieurs décennies.

À l'ouest se dresse le mont Sarmiento (2 404 m), visible depuis le détroit de Magellan par temps clair. À l'est, le massif s'efface vers la vallée de Yendegaia. Le champ glaciaire couvre 2 300 km² — équivalent à l'ensemble des glaciers alpins, et troisième réserve d'eau douce du Chili après les champs de glace patagoniens nord et sud.

La géologie est aussi complexe que l'accès. Le massif est constitué d'un complexe métamorphique de haut grade — schistes à kyanite et sillimanite — formé lors de la fermeture du bassin de Rocas Verdes au Crétacé. Ces minéraux, témoins de pressions et températures extrêmes dans la croûte, font de la cordillère Darwin le seul ensemble de ce type dans les Andes australes. L'ouverture du passage de Drake, il y a 45 millions d'années, a ensuite reconfiguré la tectonique locale en régime transpressif.

Vue panoramique du glacier Marinelli avec des sommets enneigés et des growlers cordillere de darwin
Vue panoramique du glacier Marinelli avec des sommets enneigés et des growlers (Cordillère Darwin, wikipedia)

2. Climat extrême : les Cinquantièmes Hurlants

Les vents d'ouest sont constants. Ici, dans les cinquantièmes hurlants, leur vitesse moyenne annuelle atteint 70 km/h. Les rafales de type williwaw — terme kawésqar — dépassent 250 km/h. Les précipitations s'élèvent à plus de 3 000 mm par an, surtout sous forme de neige en altitude. La visibilité s'effondre en quelques minutes.

Ce sont ces conditions que FitzRoy appelait une « divinité mauvaise ». Et ce sont elles qui ont repoussé toutes les tentatives d'exploration pendant cent cinquante ans.

Parmi les dizaines de glaciers du massif, le glacier Marinelli est le plus étudié et le plus actif. Il s'étend depuis la cordillère jusqu'à la baie Ainsworth dans le fjord Almirantazgo. Entre 1913 et 2011, son front a reculé de 15 km — recul parmi les plus importants documentés à l'échelle mondiale pour un glacier de ce type.

La cordillère Darwin constitue ainsi un laboratoire naturel de premier ordre pour l'étude de l'interaction entre océan, atmosphère et cryosphère aux hautes latitudes australes. Les données de terrain contribuent directement aux modèles climatiques globaux

Un glacier du fjord Pia lors d'une expédition en voilier dans les canaux de Patagonie Cordillère Darwin, Terre de Feu, Chili,
Un des glaciers de la Cordillère Darwin lors d'une expédition en voilier dans les canaux de Patagonie (Association Karukinka, Chili, 2025)

La température moyenne varie entre 0 et 5°C pendant la saison froide (hiver austral) et entre 5 et 10°C pendant la saison chaude (été austral). Ces variations thermiques relativement faibles reflètent l'influence modératrice de l'océan, mais masquent l'effet refroidissant constant du vent qui abaisse considérablement la température ressentie.

4. Biodiversité

Faune. Les eaux des fjords entourant la cordillère sont riches en nutriments. Baleines à bosse et baleines franches australes y hivernent régulièrement. Lions de mer, éléphants de mer et léopards de mer fréquentent les côtes. Plus de 90 espèces d'oiseaux ont été recensées, dont le condor des Andes (envergure jusqu'à 3 m), le manchot de Magellan — et, fait remarquable, la seule colonie de manchots royaux (Aptenodytes patagonicus) située hors Antarctique et îles subantarctiques.

manchots de Magellan (pingüinos) en Patagonie insulaire
Petit groupe de manchots de Magellan (pingüinos) en Patagonie insulaire
carancho negro rapace île herschel cap horn patagonie chili
Un Carancho noir (Réserve du Cap Horn, le 10 avril 2025 lors d'une expédition en voilier au cap Horn et dans les canaux de Patagonie)
otaries à fourrure canaux de patagonie
Colonie d'otaries à fourrure dans le canal Beagle (expédition en voilier Karukinka 2025)
faune cap horn baleine franche australe canal beagle
Deux baleines franches australes dans le canal Beagle (2018)

Sur terre, le guanaco (Lama guanicoe) est l'espèce emblématique des zones les moins exposées. Les castors canadiens, introduits dans les années 1940, ont depuis colonisé des dizaines de milliers d'hectares. Leurs barrages modifient l'hydrologie des cours d'eau et perturbent les forêts de Nothofagus, menaçant l'intégrité de l'écosystème forestier. La région abrite également plusieurs espèces de canidés adaptées aux conditions australes, notamment le renard de Magellan (Lycalopex culpaeus) et le renard gris (Lycalopex griseus), qui occupent divers habitats allant des forêts aux zones rocheuses.

troupeau de guanacos lama guanicoe lors d'une expedition en terre de feu argentine
Troupeau de guanacos (lama guanicoe) lors d'une expédition de l'association Karukinka en Terre de Feu (2018)

Végétation. Le lenga (N. pumilio) domine jusqu'à 700 m d'altitude. Au-dessus, les conditions forment des lengas nains — même espèce, taille et croissance réduites par le vent et le froid. Plus haut encore, la toundra magellanique prend le relais : mousses, lichens, AzorellaBolax. Sous les futaies, la Drosera uniflora (plante carnivore) et plusieurs orchidées endémiques signalent la pauvreté en nutriments des sols. Plusieurs baies comestibles y poussent, dont le calafate et la chaura.

Barrage de castors sur l'île Hoste (Réserve de Biosphère du cap Horn, Chili, expédition en voilier fjords chili canaux de patagonie
Barrage de castors sur l'île Hoste (Réserve de Biosphère du cap Horn, Chili, expédition automne-hiver 2018)
cascade dans la forêt native des canaux de patagonie lors d'une expédition en voilier au cap horn
Forêt magellanique photographiée lors d'une expédition en voilier en Patagonie (canal Beagle, Réserve de Biosphère du Cap Horn, Chili, 2025)
Végétation de la forêt magellanique (Réserve de Biosphère du cap Horn, 2018)
Paysage de toundra dans la réserve de Biosphère du cap Horn (expédition hiver 2018)

Une zone de transition, la toundra magellanique, marque la limite entre l'étage forestier et l'étage alpin, où la végétation se compose principalement de mousses et de lichens capables de résister aux vents desséchants et aux températures négatives. Cet espace constitue un écosystème unique, abritant des espèces végétales hautement spécialisées.

5. Les premiers explorateurs

Le père Alberto de Agostini, missionnaire salésien italien, fut le premier à pénétrer sérieusement le massif entre 1910 et 1960. Ses photographies — les premières de l'intérieur de la cordillère — et sa vingtaine d'ouvrages sur la région constituent un patrimoine scientifique et ethnographique fondateur. C'est son nom que porte aujourd'hui le parc national qui englobe le massif.

En 1961, l'alpiniste britannique Eric Shipton, accompagné des Chiliens Eduardo García, Francisco Vivanco et Cedomir Marangunic, réalise ce qu'il croit être la première ascension du mont Darwin. L'équipe gravit en réalité un sommet plus élevé, situé au nord-ouest — le futur mont Shipton (2 469 m). La confusion est clarifiée en 1970 par une expédition néo-zélandaise, qui propose les noms actuels, acceptés par les autorités géographiques chiliennes.

alberto de agostini alpinisme cordillère de darwin
Alberto de Agostini et ses compagnons de cordée, pionniers de l'alpinisme dans la cordillère de Darwin au début du XXe siècle

6. La traversée intégrale du GMHM (2011)

Le 6 octobre 2011, six alpinistes du Groupe Militaire de Haute Montagne (GMHM) de Chamonix achèvent la première traversée intégrale de la cordillère Darwin.

L'équipe — le capitaine Lionel Albrieux (chef d'expédition), le lieutenant Didier Jourdain, l'adjudant-chef Sébastien Bohin, le sergent-chef François Savary, le caporal Sébastien Ratel et le grimpeur civil Dimitri Munoz — a quitté le versant occidental le 6 septembre, en autonomie totale, avec 75 kg de matériel chacun tractés sur des pulkas testées en Norvège.

Deux alpinistes du Groupe Militaire de Haute Montagne sur une crête http://www.gmhm.terre.defense.gouv.fr/

En 30 jours, ils parcourent 150 km à vol d'oiseau (250 km réels), sans cartographie fiable depuis 1954. Face au mont Darwin, une arête de 5 km oscille entre 40 cm et 1,5 m de large. Les vents atteignent régulièrement 150 km/h. L'équipe progresse par moments à quatre pattes, parfois allongée.

Le film documentaire Sur le fil de Darwin, réalisé à partir des images tournées par l'équipe elle-même, sort en salles le 30 octobre 2013.

Les alpinistes du GMHM au départ de l'expédition (Yendegaia) en 2011 http://www.gmhm.terre.defense.gouv.fr/

7. Protection et enjeux

Le parc national Alberto de Agostini, créé le 22 janvier 1965 (décret suprême n° 80), couvre 1 460 000 hectares — troisième plus grande aire protégée du Chili. En 2005, il est intégré à la réserve de biosphère du cap Horn (UNESCO), qui place la cordillère parmi les 24 écorégions les plus préservées de la planète.

Les défis actuels sont au nombre de trois : le recul glaciaire documenté depuis plusieurs décennies (glacier Marinelli : –15 km en un siècle), la prolifération des castors canadiens, et la pression croissante d'un écotourisme de croisière vers les glaciers, qui nécessite une gestion attentive — en particulier autour des sites archéologiques yagan du littoral, fragiles et non protégés physiquement.

glacier de patagonie navigation canaux de patagonie en voilier cordillère de darwin
L'un des nombreux fjords du parc national Alberto de Agostini (expédition en voilier, Canaux de Patagonie, Chili, 2025)
Le détroit de Magellan : passage légendaire entre les océans

Le détroit de Magellan : passage légendaire entre les océans

Le 21 octobre 1520, après un an de navigation depuis Séville, cinq navires espagnols commandés par le Portugais Fernand de Magellan s'engagent dans un passage qu'ils n'ont jamais emprunté : le détroit de Magellan. Trente-huit jours plus tard, ils débouchent dans un océan inconnu. Magellan appelle ce passage Estrecho de Todos los Santos, en référence à la fête religieuse du jour. Ce n'est qu'après sa mort aux Philippines que Charles Quint le rebaptise en l'honneur de son découvreur.

Les Selknam, qui vivent sur la rive sud de ce détroit depuis plus de dix mille ans, le nomment Hatitelen — une des transcriptions recueillies dans les archives et dans les travaux de reconstruction cartographique menés par l'association Karukinka depuis 2017. La forme Atelili est également attestée dans les sources ethnographiques

1. Géographie

Le détroit s'étend sur environ 570 kilomètres, de la pointe Dungeness à l'est jusqu'aux îlots Evangelistas à l'ouest. Sa largeur varie entre 2 kilomètres à son resserrement le plus étroit, près de l'île Carlos III, et 32 kilomètres dans ses sections les plus ouvertes. Les profondeurs oscillent entre 28 mètres dans les hauts-fonds de l'île Magdalena et plus de 1 000 mètres au large de Cooper Key — un relief sous-marin taillé par des millions d'années d'activité tectonique et glaciaire.

La morphologie actuelle résulte d'une double dynamique. Les fractures du Crétacé tardif ont créé les couloirs initiaux ; les glaciers du Pléistocène les ont ensuite creusés et élargis, produisant ce labyrinthe de fjords et de chenaux qui complique encore aujourd'hui la navigation. Le détroit sépare à l'est le continent de la grande île de Terre de Feu ; à l'ouest, il s'effiloche dans l'archipel des canaux patagoniques.

2. Navigation : conditions et histoire

Les vents d'ouest persistants qui balaient le détroit peuvent dépasser 100 nœuds lors des williwaw — rafales catabatiques qui descendent des versants montagneux sans avertissement. Ce mot est d'origine kawésqar. Les températures varient entre −5 °C et 15 °C ; les précipitations et le brouillard réduisent régulièrement la visibilité à quelques encâblures.

Antonio Pigafetta, chroniqueur de l'expédition Magellan, décrit le passage comme long de 110 leguas, avec « des ports très sûrs, d'excellentes eaux, du bois, du poisson, des sardines, des moules et du céleri ». Ses relevés, aussi imprécis soient-ils, inaugurent deux siècles d'hydrographie progressive.

carte detroit de magellan 1520 histoire maritime pigafetta
Carte du détroit par Antonio Pigafetta

En 1698–1701, l'expédition de Jacques Gouin de Beauchesne — mandatée par Louis XIV et armée par l'armateur malouin Noël Danycan de L'Épine — reprend la route du détroit pour le compte de la Compagnie Royale de la Mer du Sud. Le manuscrit de bord, longtemps gardé secret pour préserver les projets de colonisation française, constitue l'une des sources les plus précises de la géographie magellanique à cette époque.

carte du détroit de magellan établie sur les observations de l'expédition beauchesne
Carte du détroit de Magellan (1699) établie sur les observations de l'expédition française de Beauchesne

Avant l'ouverture du canal de Panama en 1914, le détroit de Magellan devint rapidement la principale route maritime reliant l'Europe aux côtes pacifiques des Amériques.

Depuis 1978, tout navire commercial est tenu d'embarquer un pilote chilien à la baie Posesión à l'entrée est. Cette obligation, imposée par la DIRECTEMAR, répond à la double exigence de sécurité maritime et de protection environnementale.

3. Les premiers habitants du détroit

Bien avant 1520, trois peuples partageaient les rives et les eaux du détroit, chacun avec une relation différente à ce territoire.

Homme selk'nam assis avec son arc, et une femme kawésqar et son enfant
Photographies des archives salésiennes : un homme selknam assis avec son arc, et une femme kawésqar avec son fils

Les Kawésqar étaient des nomades des canaux. Depuis environ 6 000 ans, ils parcouraient en canoës d'écorce le corridor entre le golfe de Penas et le détroit de Magellan, depuis l'île Wellington jusqu'à l'île Désolation. Pêcheurs et chasseurs de mammifères marins, ils organisaient leur société en petits groupes familiaux mobiles. Kawésqar signifie « être humain » dans leur langue. Reconnus par la loi indigène chilienne 19.253 depuis 1993, ils comptent aujourd'hui 3 448 personnes selon le recensement de 2017.

Les Aónikenk (branche australe des Tehuelche) occupaient les steppes continentales entre le río Santa Cruz et le détroit. Chasseurs-cueilleurs à pied, ils furent les premiers autochtones rencontrés par Magellan en 1520. Pigafetta, impressionné par leur stature — supérieure d'une tête aux Européens de l'époque —, forja le terme Patagón en référence au géant Pathoagon d'un roman de chevalerie, donnant ainsi son nom à la Patagonie tout entière.

Les Selknam habitaient la grande île de Terre de Feu, qu'ils avaient rejointe à pied avant la fin de la dernière glaciation, lorsque le détroit était encore fermé par les glaces. Leur société complexe, structurée en lignages (haruwen) et en sept « cielos » exogamiques, a produit l'une des cérémonies d'initiation les plus élaborées de l'hémisphère sud : le Hain. Les chamanes (xo'on) entraient en transe par le chant pour accéder aux puissances des cielos. Reconnus par l'Argentine en 1994 et par le Chili en 2023 (loi 21.606), les Selknam comptent 2 761 personnes en Argentine et 1 144 au Chili selon les derniers recensements.

Tanu, l'une des divinités représentée lors du Hain, rituel selknam
Tanu, l'une des divinités représentées durant le Hain, rituel initatique des jeunes hommes selknam (photographie de Martin Gusinde)

L'arrivée des estancias ovines à partir des années 1870 déclencha une extermination systématique de ces populations, documentée par des primes versées pour les oreilles d'autochtones tués. La population selknam, estimée à plus de 3 000 personnes en 1896 par l'ethnologue Martín Gusinde, tomba à 279 en 1919. Des groupes furent capturés et exhibés dans les zoos humains européens entre 1878 et 1900. Les chiffres officiels sous-estiment structurellement la présence autochtone de cette période, le métissage et la dissimulation d'identité ayant été des stratégies de survie.

Malgré les tentatives d'extermination, ces peuples ne sont pas totalement éteints. Une renaissance culturelle et politique remarquable s'observe depuis les dernières décennies : L'Argentine reconnut officiellement les Selknam en 1994, tandis que le Chili les reconnut en 2023 par la loi 21.606. Le recensement argentin de 2010 révèle l'existence de 2,761 personnes s'identifiant comme Selknam, dont plus de 294 vivent en Terre de Feu. Au Chili, 1,144 personnes se déclarent Selknam selon le recensement de 2017. Les Kawésqar sont reconnus par la loi indígena 19.253 depuis 1993 et s'organisent en 14 Communautés Indigènes. Selon le recensement chilien de 2017, 3,448 personnes se déclarent Kawésqar.

4. Biodiversité

Les eaux froides et nutriment-riches du détroit soutiennent une faune marine dense. L'île Magdalena, à 32 km au nord-est de Punta Arenas, héberge une colonie d'environ 50 000 couples reproducteurs de manchots de Magellan (Spheniscus magellanicus), la plus importante du détroit. Ces manchots — nommés en l'honneur de Magellan, qui les observa en 1520 — mesurent jusqu'à 76 cm.

manchots de magellan ile magdalena
Manchots de Magellan sur l'île Magdalena

Le parc marin Francisco Coloane, premier parc marin chilien, protège les eaux où les baleines à bosse hivernent régulièrement. Les lions de mer d'Amérique du Sud (Otaria flavescens) et les éléphants de mer du Sud colonisent les îles rocheuses. Les cormorans impériaux, albatros à sourcils noirs, pétrels géants et condors des Andes survolent les deux rives.

otaries à fourrure canaux de patagonie biodiversite subantarctique patagonie chilienne
Petite colonie d'otaries à fourrure (Otaria flavescens) en Patagonie chilienne

Sur terre, les forêts de Nothofagus — coigüe de Magellan (N. betuloides), lenga (N. pumilio), ñirre (N. antarctica) — occupent les versants abrités, anémomorphosées par les vents dominants dans les zones exposées. Entre les arbres, des tapis de bryophytes forment les forêts miniatures caractéristiques des écosystèmes subantarctiques, directement reliées à la biodiversité de la réserve de biosphère du cap Horn.

Patagonia is a massive, untouched, wind blown and raw land of southern South America. It is typically divided into three principle sections: northern, central, and southern. The climate of southern Patagonia is most extreme. On the Chilean side it is heavily influenced by the close proximity of the ocean. Antarctic currents with average temperatures of 4°C flow past the coast and violent westerlies bring the famous Patagonia wind along with staggering quantities of snow or rain.
Un hêtre impacté par les vents de Patagonie, Estrecho de Magallanes, Chili

5. Le détroit aujourd'hui

Après l'ouverture du canal de Panama en 1914, le trafic commercial s'était largement détourné du détroit. Depuis 2023, la tendance s'est inversée. La sécheresse qui limite la capacité du canal de Panama, les tensions géopolitiques mondiales et l'inadaptation du canal aux navires de très grande taille ont relancé la route magellanique. L'Armada du Chili a enregistré une augmentation de 25% du trafic en 2024 par rapport à l'année précédente, avec une projection de 70% de hausse pour l'ensemble de l'année.

punta arenas route commerciale atlantique pacifique naturelle et transit maritime international
Vue sur la ville de Punta Arenas, une escale pour le transit maritime international (Province de Magallanes, Chili, Amérique du Sud)

La route par le détroit est 390 milles nautiques plus longue que celle par le canal de Panama, mais elle présente l'avantage d'être accessible aux navires de toutes tailles, sans écluse et sans limitation de tirant d'eau.

La région de Magallanes développe par ailleurs un projet d'hydrogène vert appuyé sur le potentiel éolien exceptionnel du détroit. Les vents constants pourraient théoriquement générer sept fois la capacité électrique actuelle du Chili. Cet axe de développement, encore controversé dans ses modalités, transformerait le détroit en corridor énergétique à l'échelle mondiale.

Bibliographie sélective:


Bibliographie sélective

Pigafetta A. (1522). Relation du premier voyage autour du monde. Édition critique : Dentrecasteaux, 1830.

Gouin de Beauchesne J. (1701). Relation journalière d'un voyage fait en 1698, 1699, 1700 et 1701. Manuscrit. Service historique de la Défense, Vincennes. https://www.servicehistorique.sga.defense.gouv.fr/

Gusinde M. (1931–1939). Die Feuerland-Indianer. 3 vol. Mödling bei Wien : Anthropos-Bibliothek.

Museo Precolombino (2021). Cuaderno Educativo — Pueblos Originarios de Magallanes. Santiago : Museo Chileno de Arte Precolombino. https://museo.precolombino.cl/

DIRECTEMAR (2025). Generalidades del Estrecho de Magallanes. Dirección General del Territorio Marítimo y de Marina Mercante, Chile. https://www.directemar.cl/

Armada de Chile (2024). Statistiques de trafic maritime — Estrecho de Magallanes. https://www.armada.cl/

Karukinka (2017–2030). Reconstruction des cartographies autochtones — Toponymie yagan, selknam, haush. Association Karukinka. https://karukinka.eu/fr/cartographie-autochtone-toponymes-yagan-selknam-haush/

Rafaela Ishton : le parcours d’une femme Selk’nam à une période charnière

Rafaela Ishton demeure l’une des figures les plus importantes et emblématiques de la résistance culturelle et de la mémoire Selk’nam de Terre de Feu. Fille de Felipe Ishton et de Petronila Tial, tous deux Selk’nam ayant vécu selon les habitudes ancestrales de leur peuple, elle incarne la dignité, la résilience et la transmission d’une identité qui a bravé l’extermination, l’exil puis la marginalisation au XXe siècle.

Son nom reste aujourd’hui associé à la communauté autochtone Selk’nam d’Argentine (Comunidad Indígena Selk'nam Rafaela Ishton), en hommage à son combat pour la mémoire et les droits des peuples indigènes Selkn'am et Haush.

Son enfance sur la Grande Île de Terre de Feu

Née le 1er août 1919 à l’estancia La Herminita, Rafaela baigne dès l’enfance dans la culture et la langue maternelle de son peuple. À l’âge de 5 ans, elle perd sa mère et est prise en charge par la Mission salésienne, institution catholique à la fois refuge, lieu de maltraitances et vecteur d’acculturation. Jusqu’à ses 20 ans, elle y mène sa jeunesse, subissant de plein fouet la disparition progressive des modes de vie traditionnels, alors que son peuple est violemment confronté aux bouleversements coloniaux.

La disparition accélérée du mode de vie ancestral Selk’nam — décimations, spoliations, migration — façonne sa jeunesse. C’est aussi dans ces années qu’elle apprend à naviguer entre plusieurs univers : autochtone, missionnaire, rural et ouvrier.

Une résistance silencieuse et en famille

Rafaela Ishton traverse une époque où la négation identitaire et la dépossession foncière sont la règle. Après les massacres et la réduction massive de la population au début du XXe siècle, les Selk’nam sont souvent réduits à l’exil répété, à la précarité et à une invisibilité sociale entretenue. L’intégration forcée dans l’économie des estancias (travail rural, domestique, pêche) contraste avec la mémoire d’une existence nomade et autonome.

En décembre 1940, elle épouse Santiago Rupatini et le couple part s’installer sur les rives du lac Khami (Fagnano), à l’estancia La Pampa, pour élever du bétail et tenter de maintenir une économie familiale dans un espace autrefois saisi aux Selk’nam. Rafaela travaille également comme cuisinière dans différentes estancias de la région, à Sara et San Sebastián, témoignage du rôle économique occupé par de nombreux survivants et descendants de survivants dans la nouvelle société de Terre de Feu en mutation.

Rafaela Ishton femmes selk'nam résistance culturelle patagonie et terre de feu argentine
source de l'image: https://www.eldiariodelfindelmundo.com/noticias/2025/08/01/112075-nace-rafaela-ishton-emblema-de-la-cultura-originaria

La famille finit par s’installer à Ushuaia, capitale provinciale. Rafaela s’y emploie à la municipalité et élève ses cinq enfants : Juan Carlos, María Esther, Amalia, Carlos Armando et Aldo Domingo. Elle laisse aussi une importante postérité, de nombreux petits-enfants et descendants, portant aujourd’hui la fierté Selk’nam dans l’espace public.

Figure de mémoire et de la renaissance d’une communauté

Rafaela Ishton décède à l’âge de 66 ans, en 1985, à Ushuaia. Elle laisse derrière elle un héritage qui devient rapidement référence pour les descendants Selk’nam et symbole de l’engagement pour la mémoire autochtone. Son prénom est choisi par les siens pour nommer la « Communauté indigène Rafaela Ishton », reconnue en 1996 par l’Institut National des Affaires Indigènes d’Argentine, première entité Selk’nam officiellement enregistrée dans le pays. C’est également une référence pour toute la mouvance indigène du Sud austral (y compris les Haush et les Yagan).

La communauté impulsera des actions en faveur de la restitution foncière, de la revitalisation des pratiques culturelles, de la consultation auprès des pouvoirs publics, et demeure aujourd’hui l’interlocutrice principale pour la défense de la mémoire et des droits Selk’nam en Argentine.

La « Communauté indigène Rafaela Ishton » est à l’origine de nombreuses mobilisations. Son territoire communautaire à Tolhuin a reçu la première reconnaissance foncière autochtone argentine en 2014, sur la rive est du Lac Khami (Fagnano), un acte historique pour les peuples indigènes d'Argentine. Elle œuvre aujourd’hui dans l’inclusion des droits autochtones dans l’état civil (actes de naissance intégrant l’appartenance indigène), la participation à la gestion des forêts et du territoire, et la perpétuation de la mémoire orale de la culture Selk’nam.

Rafaela Ishton reste ainsi un symbole vivant, honoré dans les discours et la pratique, autour de l’idée de résistance, de dignité, mais aussi de vie au quotidien et d’ancrage sur la terre ancestrale. Sa trajectoire individuelle illustre la lutte pour la transmission identitaire et la résistance pacifique d’un peuple déclaré disparu mais qui n'a pourtant jamais cessé d'être vivant.