Cercophana frauenfeldii Felder, 1862 (Lepidoptera: Saturniidae) : taxonomie, écologie et présence dans l’extrême sud chilien

Cercophana frauenfeldii Felder, 1862 (Lepidoptera: Saturniidae) : taxonomie, écologie et présence dans l’extrême sud chilien

Une fois n'est pas coutume à bord du voilier Milagro et après Callisphyris leptopus Philippi : mi-avril 2026 avec Ben, Milena, Gabriel, Damien et Lauriane, en repartant d'un des bras de la Bahia Tres Brazos, une baie située au Nord-Ouest de l'île Gordon, nous avons reçu une nouvelle visite qui nous aura donné du fil à retordre : celle d'un adulte Cercophana Frauenfeldii mâle.

Nous ne vous cacherons pas que déterminer cette espèce ne s'est pas fait sans peine, amis et connaissances ayant tous été étonnés par nos photos. D’après l’état actuel de la base GBIF, notre observation semble faire partie des relevés les plus australs de Cercophana frauenfeldii disponibles dans ce système. Elle illustre la manière dont l’intégration d’observations opportunistes dans iNaturalist et GBIF peut compléter les travaux existants en documentant l’espèce dans des lieux difficiles d’accès.

Cercophana Frauenfeldii saturnidae cabo de hornos ile gordon
Photographié à bord du voilier Milagro, mi-avril 2026 au matin, lors d'une expédition dans les canaux de la réserve de biosphère du Cap Horn.

Coup de projecteur détaillé sur un visiteur nocturne peu commun dans les parages !

Introduction

Cercophana frauenfeldii Felder, 1862 est un grand Saturniidae néotropical endémique du Chili, aussi connu sous le nom vernaculaire anglais d’« Andean Moon Moth » en raison de son aire andine et de son allure de « sphinx lunaire ». Cette espèce attire un intérêt croissant en entomologie chilienne et sud‑américaine, tant pour sa biologie particulière que pour son association avec des forêts parfois menacées.

Dans la seconde moitié du XXe siècle, C. frauenfeldii a été intégrée aux synthèses sur la faune chilienne de Saturniidae, notamment dans les travaux de révision de la famille et des genres Cercophana et Neocercophana. Des études récentes (2021) ont complété ces approches en décrivant les stades immatures (oeuf, larve, chenille, cocon...), la phénologie, la répartition de l'espèce et ses plantes hôtes.

Taxonomie, caractères morphologiques et stades de développement

1. Description originale et statut nomenclatural

L’espèce a été décrite par Felder en 1862 sous le nom de Cercophana frauenfeldii, sur la base de matériel provenant du Chili continental, ce qui en fait l’une des premières espèces de Saturniidae sud‑américains formellement décrites. Les catalogues modernes de la famille Saturniidae au Chili confirment ce statut, en retenant l’orthographe frauenfeldii (avec double « i ») comme valide et en la plaçant dans le genre Cercophana Felder, 1862.

Les révisions de la famille en Amérique du Sud reconnaissent Cercophana comme un petit genre andin restreint au Chili, regroupant C. frauenfeldii et quelques espèces proches dont Cercophana Venusta, distincts du genre voisin Neocercophana décrit plus tard pour des taxons apparentés. Les catalogues régionaux de Saturniidae d’Argentine mentionnent également cette espèce comme élément de la faune andine transfrontalière.

2. Caractères morphologiques généraux

Les travaux sur les Saturniidae chiliens décrivent Cercophana frauenfeldii comme un grand hétérocère nocturne, aux ailes largement développées, de coloration brun‑ocre à verdâtre avec des motifs plus clairs et des marques transparentes ou hyalines variables. Chez les adultes, le dimorphisme sexuel se traduit par des antennes fortement bipectinées chez le mâle, adaptées à la détection des phéromones, tandis que les femelles présentent souvent un abdomen plus volumineux lié à la production d’œufs.

Un article récent de la revue brésilienne d'entomologie consacré aux stades immatures décrit en détail l’œuf, les quatre stades larvaires, la nymphe et le cocon, offrant une base morphologique complète pour l’identification à tous les stades de développement.

3. Stades immatures et développement

L’étude détaillée des stades immatures de Cercophana frauenfeldii montre que le développement larvaire comprend quatre instars bien différenciés, s’étalant globalement de novembre à fin janvier dans la majeure partie de l’aire de répartition. Les chenilles se nourrissent sur des feuilles de leurs plantes hôtes, présentant une activité principalement nocturne et se dissimulant durant la journée parmi le feuillage.

La nymphose intervient dans un cocon soyeux dont la structure et l’emplacement peuvent varier selon les conditions de l'habitat, mais qui est généralement situé dans la litière ou sur des rameaux bas.

Répartition géographique au Chili

1. Gradient latitudinal et provinces biogéographiques

Les catalogues et synthèses chiliennes signalent Cercophana frauenfeldii depuis le centre du pays jusqu’aux régions tempérées humides du sud, en particulier dans les régions du Maule, du Biobío, de La Araucanía, des Lacs et d’Aysén. Une compilation récente de données de terrain et de collections naturalistes confirme que l’espèce suit un gradient andin‑côtier associé aux forêts tempérées.

Les données que nous avons pu consulter mettent en évidence deux grands ensembles phénologiques et biogéographiques : le groupe du nord où les adultes volent surtout de février à mi‑avril, et celui du sud (forêts tempérées pluviales) où la période de vol principale se déplace entre avril et juin (le cas de notre visiteur).

2. Extension australe et région de Magallanes

Les travaux portant spécifiquement sur la région de Magallanes soulignent que C. frauenfeldii atteint la partie méridionale du Chili continental, où elle demeure cependant plus localisée. Un article centré sur les plantes hôtes de cet hétérocère confirme la présence de populations dans des forêts tempérées à proximité de la limite sud de distribution des espèces arborées hôtes et principalement issues de trois familles : Gomortegaceae, Lauraceae et Winteraceae. Les plantes les plus représentées dans les études menées sont Cryptocarya alba, Beilschmiedia miersii et Gomortega keule et Persea americana, se développant toutes plus au nord que notre visiteur.

Si les mentions publiées se concentrent surtout sur des sites plus au nord que la province antarctique chilienne où nous explorons, les mentions dans la région de Magallanes rendent plausible la présence de l’espèce dans des archipels subantarctiques. Selon des observations faites en 2003 dans le Parque Omora (Puerto Williams), cet hétérocère utilise aussi le canelo ou poivrier de Magellan (Drimys winteri) en tant que plante hôte et celle-ci est omniprésente dans la province de Cabo de Hornos. Notre contribution s’inscrit dans la continuité de ces travaux, en ajoutant un point de présence insulaire dans la Réserve de biosphère du Cap Horn.

Les travaux les plus récents insistent sur la nécessité de mieux documenter la distribution fine, la variabilité phénotypique et la génétique des populations de Cercophana frauenfeldii du centre-nord à l'extrême sud du Chili.

Portée scientifique de cette donnée locale

Cette observation unique et opportuniste doit être interprétée comme un premier indice documenté de présence sur l’île Gordon, et non comme le résultat d’un inventaire systématique. Elle ne permet pas de tirer de conclusion sur la taille, la dynamique ou la stabilité des populations locales. Les observations réalisées à bord du voilier associatif de Karukinka ne remplacent pas les inventaires menés par les équipes chiliennes, mais peuvent apporter des données complémentaires dans des zones où les campagnes entomologiques restent logiquement limitées par les contraintes logistiques.

La présence de C. frauenfeldii à Bahía Tres Brazos est biogéographiquement cohérente avec la distribution de son arbre hôte Drimys winteri et avec les relevés déjà publiés dans la région de Magallanes, y compris autour de Puerto Williams et du parc Omora. Plutôt que de révéler une extension spectaculaire d’aire de répartition, ce point de présence ajoute une localité insulaire documentée dans un archipel subantarctique sous juridiction chilienne.

À l’avenir, des campagnes de prospection nocturne spécifiquement dédiées aux Lépidoptères, conçues et menées en collaboration avec des entomologistes et institutions chiliennes, seront nécessaires pour confirmer la présence de Cercophana frauenfeldii sur d’autres îles de l’archipel et mieux caractériser son statut local. Les observations opportunistes produites par Karukinka ont vocation à s’intégrer dans cet effort collectif à long terme plutôt qu’à s’y substituer.

Bibliographie

Sphaignes et hépatiques en Terre de Feu : les architectes silencieux des tourbières australes

Sphaignes et hépatiques en Terre de Feu : les architectes silencieux des tourbières australes

Dans les tourbières de Terre de Feu et de la Réserve de Biosphère du Cap Horn, deux groupes de plantes non vasculaires règnent discrètement sur des paysages que l'on pourrait croire hostiles à toute forme de vie dense : les sphaignes (Sphagnum) et les hépatiques. Minuscules à l'œil nu, ces bryophytes structurent pourtant l'un des écosystèmes les plus riches en carbone et en biodiversité de l'hémisphère Sud. A bord du voilier Milagro, lors de nos expéditions dans les canaux du sud de la Terre de Feu, nous les avons observés partout — sur les troncs de hêtres (Nothofagus), les rochers des rivages battus par les embruns, les sols spongieux des turbales. Ce sont eux qui forment ces « forêts en miniature » décrites par le biologiste Ricardo Rozzi et l'équipe de chercheurs du parc Omora.

tourbières lichens sphaignes et hépatiques en terre de feu et réserve de biosphère du cap horn
Tourbière sur l'île Gordon, Expédition Karukinka, février 2026

Les tourbières à Sphagnum : éponges de carbone et d'eau

Les tourbières de Terre de Feu se sont constituées entre 15 000 et 10 000 ans BP, dans le sillage de la dernière glaciation quaternaire. Elles couvrent aujourd'hui une part significative du paysage de la Grande Île de Terre de Feu (ex: Péninsule Mitre), notamment dans les zones les plus humides et les moins perturbées du sud du détroit de Magellan.

L'espèce dominante est Sphagnum magellanicum Brid., connue localement sous le nom de « musgo pompón ». Cette sphaigne structure la matrice des tourbières en saturant les sols d'eau, en abaissant le pH et en ralentissant la décomposition de la matière organique, ce qui aboutit à l'accumulation de tourbe sur des épaisseurs parfois considérables. Les services écosystémiques associés sont multiples : régulation des processus hydrologiques, captation et stockage de carbone, habitat pour les espèces et maintien de la qualité de l'eau.

À l'intérieur de cette tourbe, la composition floristique est remarquablement homogène. Le facteur environnemental qui explique le mieux les variations de composition entre les tourbières est la hauteur de la nappe phréatique plutôt que la richesse spécifique, ce qui souligne l'importance d'un régime hydrologique intact pour la conservation de ces écosystèmes.

Du côté argentin de la Grande Île de Terre de Feu, la vallée glaciaire de Carbajal, au nord d’Ushuaia, est encadrée par la sierra Alvear et parcourue par le río Olivia. Elle abrite une vaste plaine tourbeuse en dôme, ponctuée de lagunes, qui constitue aujourd’hui un site pilote pour la recherche argentine sur les tourbières subantarctiques. Les études menées par le CADIC/CONICET et d’autres institutions académiques utilisent le humedal du valle Carbajal comme cas d’étude pour quantifier les stocks de carbone, analyser le rôle de ces tourbières dans la régulation hydrologique d’Ushuaia et évaluer les impacts de l’extraction de tourbe sur la stabilité de cet écosystème.

Un hotspot mondial de bryophytes

La Réserve de biosphère du cap Horn est identifiée comme l'un des centres mondiaux de diversité pour les bryophytes. Sur moins de 0,01% de la surface terrestre mondiale, la région concentre plus de 5% des espèces mondiales de bryophytes, avec une forte proportion d'endémiques. À l'échelle de la réserve, plus de 300 espèces d'hépatiques et 450 espèces de mousses ont été répertoriées.

Cette richesse est le produit direct des conditions climatiques : les forêts tempérées humides reçoivent des précipitations abondantes dans un air remarquablement pur, exempt de polluants atmosphériques. Les bryophytes et lichens qui colonisent les troncs, rochers et sols y sont poïkilohydres — capables d'interrompre leur métabolisme lors d'une sécheresse temporaire et de le reprendre rapidement à la réhydratation —, ce qui les rend particulièrement résistants aux cycles gel-dégel.

Lors de l'expédition Milagro de février 2026, des lichens et hépatiques ont été observées et photographiées sur plusieurs sites de l'île Gordon. Leur identification a bénéficié de l'aide de Ricardo Rozzi et de José German Gonzalez Calderon, à qui nous adressons nos remerciements.

Les hépatiques : pionnières et indicatrices

Les hépatiques (division Marchantiophyta) constituent un groupe à part entière des bryophytes, distinct des mousses et des anthocérotes. Dans les forêts subantarctiques du cap Horn, elles colonisent préférentiellement les troncs de Nothofagus, les bois morts et les lisières humides, formant des tapis plans ou en coussins d'un vert profond caractéristique.

Leur sensibilité aux conditions atmosphériques en fait d'excellents bioindicateurs de qualité de l'air et d'intégrité des écosystèmes. Le Parc ethnobotanique Omora (Puerto Williams) les utilise d'ailleurs comme médiateurs pédagogiques auprès des écoles de la région, pour ancrer chez les enfants la conscience de la valeur mondiale de la biodiversité de leur territoire.

Rôles écologiques dans les forêts et tourbières

Dans les forêts subantarctiques humides, sphaignes et hépatiques forment des manteaux épais capables de retenir d'importantes quantités d'eau et de réguler l'humidité locale. Elles constituent de véritables éponges naturelles qui amortissent l'impact des pluies fréquentes, limitent l'érosion et stabilisent les micro-habitats.

Dans les tourbières, les sphaignes structurent la matrice saturée qui stocke simultanément de l'eau et de grandes quantités de carbone — un rôle d'autant plus stratégique dans le contexte du changement climatique. On estime que les précipitations en Patagonie pourraient diminuer de 10 à 20% d'ici la fin du siècle, ce qui menacerait directement l'intégrité hydrologique de ces écosystèmes.

sphagnum magellanicum sphaignes tourbières de terre de feu
Tourbière de Terre de Feu, photographiée dans la Vallée Carbajal (février 2013, photographie de Sébastien Pons)

Les lichens, fréquemment associés aux bryophytes sur les mêmes substrats, jouent un rôle pionnier sur les roches nues et les moraines glaciaires, amorçant la formation de sols qui permettront ultérieurement l'installation des mousses puis des plantes vasculaires.

Menaces et conservation

Les communautés de bryophytes restent vulnérables au piétinement, aux modifications hydrologiques et aux effets à long terme du changement climatique. Les perturbations engendrées par des espèces introduites — en particulier le castor nord-américain (Castor canadensis), introduit en Terre de Feu dans les années 1940 — modifient profondément les cours d'eau et les tourbières, altérant indirectement les substrats et les conditions microclimatiques nécessaires à ces forêts en miniature.

L'extraction commerciale de Sphagnum magellanicum pour l'horticulture constitue une pression supplémentaire : cette activité a débuté il y a une vingtaine d'années plus au nord, dans les régions de Los Lagos et de Magallanes, et son impact sur les populations naturelles fait l'objet d'efforts de gestion durable.

À l’extrémité sud‑est de l’île Grande, la péninsule Mitre prolonge cette ceinture de tourbières vers l’Atlantique. Cette pointe presque inhabitée concentre environ 84 à 85% de l’ensemble des tourbières du pays, soit près de 193 000 hectares de turberas sur un total provincial estimé à 270 000 hectares. En décembre 2022, la loi provinciale n° 1461 a créé l’Area Natural Protegida Península Mitre, intégrée au système d’aires protégées de Tierra del Fuego. Les études coordonnées par le CADIC/CONICET et les organisations locales montrent que ces tourbières figurent parmi les plus grands réservoirs de carbone de l’Argentine : elles stockent l’équivalent de plusieurs années d’émissions nationales de dioxyde de carbone et ont été reconnues par le Programme des Nations unies pour l’environnement comme l’un des onze écosystèmes de tourbières les plus importants du globe.

« Ecoturismo con lupa » : voir le monde autrement

Pour valoriser et protéger cette biodiversité discrète, l'équipe du Parc Omora a développé le concept d'Ecoturismo con lupa : un écotourisme avec loupe qui place au centre de l'expérience la découverte des mousses, hépatiques et lichens. Équipés d'une simple loupe, les visiteurs sont guidés pour observer les « bosques en miniatura » et comprendre leur rôle écologique dans le cadre d'une « philosophie environnementale de terrain ».

mousses, lichens et hépatiques sur l'île navarino
Exemple de forêt miniature sur l'île Navarino (janvier 2020, entre Lëm et Wulaia)

Cette approche, documentée dans le film Viaje Invisible. Ecoturismo con Lupa (2013), illustre comment une biodiversité à l'échelle du millimètre peut transformer une promenade en forêt en exploration scientifique à part entière.

Bibliographie

  • DOMÍNGUEZ, E. et al. Floristic biodiversity present in Sphagnum peatland bogs. Anales del Instituto de la Patagonia, 2021.
  • GOFFINET, B., ROZZI, R., MASSARDO, F. et al. Miniature Forests of Cape Horn: Ecotourism with a Hand Lens. University of North Texas Press, 2012.
  • ODEPA/INFOR. Musgo Sphagnum: manejo sostenible del recurso. Gobierno de Chile, 2018.
  • PIONTELLI, E. Sphagnum magellanicum Brid. en Chile. Boletín Micológico, 2008.
  • ROZZI, R. (coord.). Ecoturismo con lupa en el Parque Omora. Universidad de Magallanes.
  • SALINAS, J. et al. Generando conocimiento para el desarrollo de cultivos sustentables de SphagnumRevista INFOR, 2021.
  • VILA, I. et al. Ictiofauna en los sistemas límnicos de la Isla Grande de Tierra del Fuego. Revista Biología Marina, 1999.
  • VILLAGRA, J. et al. Sphagnum peatland bog, Magallanes. Anales del Instituto de la Patagonia, 2004.
Callisphyris leptopus Philippi, visiteuse des tempêtes australes

Callisphyris leptopus Philippi, visiteuse des tempêtes australes

Au premier regard, cet insecte pourrait passer pour une guêpe élancée perdue loin de son nid. Pourtant, ce spécimen observé à bord du Milagro le 9 avril 2026 au nord-est de l'île Hoste, alors que le navire était au mouillage dans un site bordé de forêts et frappé par le mauvais temps, renvoie à un tout autre monde : celui des longicornes australs, encore très imparfaitement documentés.

Callisphyris leptopus philippi longicornes autrals cerambycidae forêts subantarctiques
Callisphyris leptopus philippi de visite à bord du voilier Milagro le 9 avril 2026 (Expédition Karukinka, Île Hoste, Réserve de biosphère du cap Horn, Chili)

Dans ce contexte, la rencontre prend une dimension scientifique réelle. Callisphyris leptopus Philippi, 1859 appartient aux Cerambycidae, les « longicornes », une famille de coléoptères dont de nombreuses espèces accomplissent une grande partie de leur développement dans le bois. Le cas de cette espèce est particulièrement intéressant parce que, malgré son allure spectaculaire, la documentation facilement accessible reste fragmentaire, dispersée entre notices taxonomiques, publications forestières et signalements ponctuels.

Une espèce des forêts australes

Les sources disponibles situent Callisphyris leptopus dans le sud de l’Amérique, avec une présence attestée au Chili et dans les forêts subantarctiques du sud-ouest de l’Argentine. Le manuel forestier de la FAO consacré aux insectes ravageurs des branches, pousses et plantules précise que l’espèce est signalée au Chili depuis la région du Maule jusqu’à Magallanes et l’Antarctique chilien (la région du cap Horn), ainsi qu’en Argentine dans les forêts subantarctiques.

Cette répartition n’est pas anodine. Elle associe l’insecte aux paysages de forêts tempérées froides dominés par les Nothofagus, un groupe d’arbres emblématique de la Patagonie subantarctique et andine. La page Titan-GBIF renvoie d’ailleurs explicitement à une section « Plantes », signe que la compréhension de l’espèce passe par ses liens étroits avec ses hôtes végétaux.

Des hôtes forestiers bien identifiés

La littérature forestière consultée associe Callisphyris leptopus à plusieurs espèces de Nothofagus, notamment le coihue, la lenga et le ñirre. Les larves se développent dans les branches ou jeunes tiges, où elles creusent des galeries dans des tissus ligneux encore relativement tendres.

L’article argentin consacré à un individu trouvé dans le sud d’Ushuaia apporte sur ce point un témoignage très concret. Les experts interrogés y décrivent l’insecte comme un « perforador o taladrador de madera », c’est-à-dire un foreur du bois, qui « por lo general hace túneles en maderas jóvenes y blandas » (qui en général fait des tunnels dans le bois jeune et souple) et qui serait habituellement lié au ñirre, sans exclure ici la lenga comme plante-hôte possible.

Taille, forme et mimétisme

L’adulte possède un corps allongé et une silhouette singulière, très différente de l’image ordinaire d’un coléoptère trapu. Selon la notice forestière, la femelle atteint environ 36 mm de longueur pour 8,5 mm de largeur, tandis que le mâle mesure environ 26 mm pour 6 mm de large. Ces dimensions correspondent à un insecte visible, sans être massif, dont les longues pattes accentuent encore l’impression de finesse.

Callisphyris leptopus philippi de visite à bord du voilier Milagro le 9 avril 2026 (Expédition Karukinka, Île Hoste, Réserve de biosphère du cap Horn, Chili)
Callisphyris leptopus philippi de visite à bord du voilier Milagro le 9 avril 2026 (Expédition Karukinka, Île Hoste, Réserve de biosphère du cap Horn, Chili)

Son apparence est l’un de ses traits les plus frappants. L’article publié en Argentine souligne que ce coléoptère cérambycide « trata de imitar al de las avispas » (essaie d'imiter l'apparence des guêpes), et explique que ce mimétisme sert à dissuader d’éventuels prédateurs comme les oiseaux ou de petits mammifères. La page Titan-GBIF renforce cette lecture jusque dans l’étymologie de l’espèce : leptopus dérive du grec leptos (« fin, mince ») et pous (« pied »), autrement dit « aux pattes fines ».

Un cycle de vie largement caché

Comme beaucoup de longicornes, Callisphyris leptopus passe l’essentiel de sa vie hors de la vue humaine. La phase larvaire se déroule à l’intérieur du bois, dans des galeries qui peuvent être longues et sinueuses. Le document de la FAO mentionne un cycle biologique d’environ quatre ans, les larves se développant dans les rameaux et les branches avant l’émergence des adultes au printemps.

L’article de Diario Prensa Libre complète cette vision avec des observations de terrain plus accessibles. Les experts y indiquent que l’insecte peut vivre « dos o tres años en el interior del árbol, haciendo galerías » (vivre deux ou trois ans dans l'arbre, faisant des galeries), avant d’en sortir pour se reproduire et mourir. Même si les durées exactes varient selon les sources, toutes convergent sur un point essentiel : l’adulte n’est qu’une apparition brève au terme d’une longue existence cachée dans l’arbre.

Un insecte inoffensif, mais précieux à observer

L’article argentin identifie le spécimen observé à Ushuaia comme une femelle adulte, reconnaissable notamment à l’absence des antennes divisées attribuées au mâle dans ce témoignage. Il mentionne aussi un détail remarquable : les pattes portent des poils « comme des petits pinceaux », sur lesquels peuvent adhérer des spores de champignons, déposées ensuite sur des surfaces rugueuses ou dans des cavités lors de la ponte.

Le même article insiste sur un point important pour le public : l’insecte ne pique pas et ne représente pas de danger pour l’être humain. Si un individu est rencontré, la meilleure conduite consiste simplement à le laisser poursuivre son chemin.

Pourquoi l’observation à bord du Milagro compte

Un insecte trouvé à bord d’un voilier ou d’un navire au mouillage pourrait sembler relever de l’anecdote. Dans le cas de Callisphyris leptopus, c’est au contraire une donnée qui mérite d’être conservée, décrite et replacée dans son contexte écologique. L’espèce reste peu présente dans la littérature de synthèse accessible, alors même qu’elle possède une morphologie distinctive, un cycle de vie long et un lien étroit avec des forêts australes déjà elles-mêmes difficiles à inventorier complètement.

Callisphyris leptopus philippi de visite à bord du voilier Milagro le 9 avril 2026 (Expédition Karukinka, Île Hoste, Réserve de biosphère du cap Horn, Chili)
Callisphyris leptopus philippi de visite à bord du voilier Milagro le 9 avril 2026 (Expédition Karukinka, Île Hoste, Réserve de biosphère du cap Horn, Chili)

Le contexte du signalement renforce encore son intérêt. Un spécimen arrivé à bord du Milagro pendant une tempête, dans un lieu bordé de forêts, suggère un déplacement favorisé par le vent ou par l’activité de vol d’un adulte à proximité immédiate de son habitat forestier. Sans transformer une observation isolée en preuve définitive, ce type de rencontre rappelle combien l’exploration naturaliste demeure essentielle dans les archipels, chenaux et lisières forestières australes, où de nombreuses données reposent encore sur des trouvailles fortuites plutôt que sur des séries d’observations suivies.

Dans les régions australes, où les conditions météorologiques compliquent souvent le travail de terrain, chaque observation bien datée, localisée et illustrée peut enrichir de manière significative la connaissance d’espèces encore mal suivies. Le passage de Callisphyris leptopus à bord du voilier Milagro n’est donc pas une curiosité de plus : c’est un rappel clair que l’exploration demeure une méthode de connaissance, parfois déclenchée par un simple battement d’ailes au cœur d’une tempête.

Bibliographie

Karukinka participera au Colloque international de Toponymie inclusive à Montpellier sous l’égide de l’UNESCO

Karukinka participera au Colloque international de Toponymie inclusive à Montpellier sous l’égide de l’UNESCO

Le 18 juin 2026, l’association Karukinka sera présente à Montpellier au Colloque international « Pour une approche interdisciplinaire de la toponymie », organisé par la Chaire UNESCO en toponymie inclusive de l’Université de Genève, avec l’Université Paul‑Valéry Montpellier et l’Université de Rouen. Mirtha Salamanca (Selk’nam), José German González Calderón (Yagan) et Lauriane Lemasson interviendront pour présenter leurs travaux conjoints sur la restitution et la valorisation des toponymes originaires de la Patagonie et de Terre de Feu.

chaire toponymie inclusive unesco toponymes autochtones
les organisateurs du colloque

Ce colloque international, qui se déroule les 18 et 19 juin 2026 à l’Université de Montpellier Paul‑Valéry, situe la toponymie inclusive au croisement des dimensions linguistiques, culturelles, sociales et politiques, et met en lumière le rôle des noms de lieux dans la reconnaissance des langues et des peuples minorisés. Dans ce cadre, Karukinka incarne un projet rare : une association à but non lucratif qui mène sur le terrain un travail de cartographie et de réhabilitation des toponymes autochtones, en lien direct avec des membres des peuples Selk’nam et Yagan.

Lauriane Lemasson, fondatrice de Karukinka et coordinatrice scientifique du programme de toponymie, y présentera la méthodologie de collecte et de transcription des noms de lieux issus de la mémoire orale et des archives, ainsi que les enjeux de décolonisation de l’espace patagonien. Mirtha Salamanca et José German González Calderón apporteront leur parole de membres de peuples originaires, en expliquant comment la restauration de ces toponymes contribue à la reconnaissance culturelle et à la transmission auprès des nouvelles générations.

En participant à cette rencontre co‑organisée par la Chaire UNESCO en toponymie inclusive, Karukinka s’inscrit dans une dynamique internationale de réflexion sur les politiques de nomination des lieux et sur la parité toponymique. Les travaux de l’association à Terre de Feu, qui combinent recherche académique, patrimoine culturel et action associative, serviront d’exemple de terrain concret pour penser une toponymie vraiment inclusive, au-delà des discours théoriques.

Cette intervention montre que, via l’exploration maritime, Karukinka investit aussi la géographie humaine et la mémoire des peuples autochtones, dans un cadre scientifique et institutionnel reconnu, porté par l’UNESCO.

Pour connaître le programme du colloque, nous vous invitons à consulter le site web dédié à cet évènement : https://toponymie.sciencesconf.org/

Le rayadito des îles subantarctiques : un petit passereau emblématique de la réserve de biosphère du Cap Horn et de l’archipel Diego Ramírez

Le rayadito des îles subantarctiques : un petit passereau emblématique de la réserve de biosphère du Cap Horn et de l’archipel Diego Ramírez

Dans les fourrés battus par le vent des îles subantarctiques, on entend parfois un sifflement rapide de rayadito qui zigzague entre les branches comme un fil. Pour les Yagan, cet oiseau minuscule nommé Tachikatchina n’est pas qu’une silhouette rayée : il fait partie de ces compagnons ailés qui peuplent les récits de navigation et de chasse. Nous allons vous faire découvrir cet oiseau cavicole très abondant (et expressif !) dans les forêts de hêtres (Nothofagus) et jusqu’aux limites australes de la Réserve de biosphère du Cap Horn.

Le genre Aphrastura (famille des Furnariidae) regroupe de petits passereaux insectivores endémiques du sud‑ouest de l’Amérique du Sud. Il comprend historiquement deux espèces : le rayadito à longue queue (Aphrastura spinicauda, synallaxe rayadito ou rayadito épineux), largement distribué dans les forêts tempérées du Chili et de l’Argentine australe, et le rayadito de Masafuera (Aphrastura masafuerae), microendémique de l’île Alejandro Selkirk dans l’archipel Juan Fernández.

rayadito aphrastura spinicauda
Rayadito (Aphrastura spinicauda) photographié lors d'une expédition Karukinka dans les canaux de la réserve de Biopshère du cap Horn (Chili, avril 2025)

Dans la région subantarctique, la découverte récente du rayadito subantarctique (Aphrastura subantarctica) sur l’archipel Diego Ramírez, au sud‑ouest du Cap Horn, a révélé un cas remarquable de diversification dans un environnement isolé en mer de Drake et dépourvu d’arbres.

Distribution, diversité et écosystèmes

Les travaux récents sur la communauté des oiseaux cavernicoles montrent que A. spinicauda est l’un des passereaux les plus abondants dans les forêts tempérées australes, avec des densités pouvant dépasser 9 individus par hectare, et une forte dépendance aux cavités créées par le pic de Magellan (Campephilus magellanicus). À l’inverse, A. subantarctica vit dans un archipel herbacé, dominé par Poa flabellata, et utilise des cavités au sol pour nicher ou dans des structures de nids d’oiseaux marins, en l’absence de mammifères terrestres prédateurs.

Morphologie, écologie et comportement

A. spinicauda est un petit passereau d’environ 12 g, à queue longue et fine, utilisée pour son déplacement acrobatique sur les troncs et branches. Sa couleur brun‑roux striée lui confère un excellent camouflage dans les écorces et les feuillages, et il se nourrit principalement d’insectes et de larves, en explorant l’écorce et le sous‑bois.

A. subantarctica, en revanche, pèse en moyenne 16 g, avec un bec plus long, des pattes plus développées, une queue plus courte et un comportement centré à faible hauteur du sol, reflétant une adaptation à un habitat herbacé et très venteux.

Le comportement du rayadito en territoire yagan est illustré par ce témoignage de Ursula Calderon : "Tachikachina est un oiseau qui chante dans la montagne en journée, prévenant que quelqu'un est caché : un homme mauvais, un sorcier. Il annonce ainsi au marcheur la présence de ceux-ci ou encore d'un chien, d'une chat... en bref de quelqu'un caché. Ses cris, quand ils chantent ensemble, font peur, tsch-tsch-tsch, puisqu'ils n'annoncent rien de bon" (page 70, réf. 10).

Rayadito ou Tachikatchina, photographié en avril 2025 dans la caleta Borracho (expédition en voilier dans les canaux de Patagonie, Chili)

Génétique, spéciation et conservation

Les analyses génétiques montrent une différentiation nette entre A. spinicauda et A. subantarctica justifiant la proposition de A. subantarctica comme nouvelle espèce emblématique de la biodiversité subantarctique. Cette distinction, couplée à des différences morphologiques et comportementales, place l’archipel Diego Ramírez comme un “laboratoire naturel” de spéciation et de conservation, désormais protégé par le parc marin Diego Ramírez–Passage de Drake.

Pour A. spinicauda, la conservation des forêts anciennes à cavités et la préservation du pic de Magellan sont essentielles pour maintenir la structure des populations de rayaditos dans la réserve de biosphère du Cap Horn.

Bibiographie

  1. Rozzi, R. et al. (2022). “The Subantarctic Rayadito (Aphrastura subantarctica), a new bird species on the southernmost islands of the Americas”Scientific Reports 12, 13957. https://doi.org/10.1038/s41598-022-17985-4
  2. Rozzi, R. et al. (2023). “The subantarctic rayadito (Aphrastura subantarctica), a new bird species on the southernmost islands of the Americas (repositorio UChile version)”. Repositorio UChile. https://repositorio.uchile.cl/handle/2250/194760
  3. Ramírez‑D’Crego, R. (2022). “The Subantarctic Rayadito (Aphrastura subantarctica), a new bird species on the southernmost islands of the Americas”CECS research‑related articlehttps://ramirodcrego.com/papers/article29/
  4. Zenodo (2022). Dataset “The Subantarctic Rayadito (Aphrastura subantarctica), a new bird species on the southernmost islands of the Americas”. Morphological and genetic data. https://zenodo.org/records/6983420
  5. Rozzi, R. et al. (2022). “The Subantarctic Rayadito (Aphrastura subantarctica), a new bird species on the southernmost islands of the Americas”PMC version (NIH‑NIHMS)https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC9418250/
  6. Ramírez‑D’Crego, R. et al. (2022). “The Subantarctic Rayadito (Aphrastura subantarctica), a new bird species on the southernmost islands of the Americas – full PDF” (IEB‑Chile). https://ieb-chile.cl/wp-content/uploads/2024/01/s41598-022-17985-4-1.pdf
  7. Rozzi, R. et al. (2022). Taxonomic description of Aphrastura subantarctica (Wikispecies).​
  8. Marine, R. H. et al. (2022). “The extreme rainfall gradient of the Cape Horn Biosphere Reserve”Science of the Total Environment ou équivalent (étude de biodiversité et de rayaditos dans les canaux).
  9. Rozzi, R. et al. (2018). “Marine biodiversity at the end of the world: Cape Horn and Diego Ramírez islands”PLOS ONE ou revue équivalente, décrivant la diversité des îles Diego Ramírez et la contexte écologique.
  10. Rozzi, R. et al. (2017). "Guia Multi-Etnica de Aves de los Bosques Subantarticos de Sudamérica". Ediciones Universidad de Magallanes.
Le canelo, poivrier de Magellan (Drimys winteri J.R. Forst. & G. Forst.)

Le canelo, poivrier de Magellan (Drimys winteri J.R. Forst. & G. Forst.)

Dans les forêts humides du sud du Chili et de l'Argentine, un arbre à l'écorce lisse et grise se distingue par son feuillage persistant d'un vert profond. Froissez une feuille entre les doigts : une odeur poivrée s'en dégage aussitôt. C'est le canelo, Drimys winteri, membre de la famille des Winteraceae — l'une des plus anciennes lignées d'angiospermes connues. Son aire de répartition s'étend depuis la région de Coquimbo, au centre du Chili, jusqu'au cap Horn, à 56° de latitude sud, et déborde sur les zones andino-patagoniennes d'Argentine.

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Sous bois de canelo au début de l'hiver photographié lors d'une expédition en 2018 au sud de la baie Orange

Ce que l'on observe sur le terrain

La description classique d'un arbre de 10 à 20 mètres ne correspond qu'à certaines localisations. Drimys winteri est une espèce à haute plasticité écologique : son port varie du petit arbuste rabougri à l'arbre à tronc droit selon les conditions de sol, de luminosité, d'altitude et d'exposition au vent. Farina et al. (2023), dans leur rapport technique produit pour le gouvernement de Terre de Feu argentine, décrivent cette variabilité avec précision. Dans le district de Magallanes — qui couvre le sud de la Patagonie et la Terre de Feu jusqu'au cap Horn — le canelo se tient le plus souvent dans le sous-étage des forêts de coigüe et de lenga, sous forme arbustive ou comme arbre de petite taille. Plus au nord, dans les vallées valdiviennes, il peut atteindre des dimensions plus importantes.

Deux écotypes principaux ont été identifiés : l'un lié aux sites d'altitude à sols bien drainés, l'autre aux dépressions humides et aux sols tourbeux, où il se comporte comme colonisateur actif après perturbation. Cette plasticité lui permet de tenir aussi bien en pleine lumière qu'à l'ombre dense, sur des substrats allant du sol mince de montagne au sol marécageux (Loewe, 1987, cité dans Farina et al., 2023).

Le canelo dans les forêts du cap Horn

Dans la province du Cap Horn, le canelo s'intègre dans des forêts mixtes dominées par Nothofagus betuloides (Hêtre de Magellan aussi connu sous le nom de coigüe ou guindo), avec la présence associée de Pilgerodendron uviferum (le cyprès de las Guaitecas), de Maytenus magellanica (Maitén) et d'un sous-bois riche en bryophytes, lichens et hépatiques. Il occupe le niveau arbustif et l'étage inférieur de la canopée, souvent dans des recoins humides, sur des sols tourbeux ou à proximité de cours d'eau. Dans les secteurs les plus exposés aux vents dominants de l'ouest, il prend une forme compacte et tordue, bien éloignée des représentations venues des flores valdiviennes.

Cette présence dans les forêts les plus australes du monde a une résonance directe pour les observations conduites lors des expéditions Karukinka. En 2003, Drimys winteri a été identifié comme plante hôte du grand lépidoptère Cercophana frauenfeldii Felder, 1862 (Lepidoptera : Saturniidae), dont la présence a été documentée jusqu'au seuil de la province de Cabo de Hornos. Ce papillon nocturne, endémique du Chili, suit un gradient andino-côtier étroitement lié aux forêts tempérées humides — et donc, en partie, à la présence du canelo. Comme nous le présentons dans notre article dédié à cet hétérocère, nous avons pu documenter sa présence la plus australe depuis un mouillage situé au nord-ouest de l'île Gordon (ou Lachuf en langue yagan).

Feuilles, fleurs, fruits, écorce

Les feuilles sont alternes, simples, longues de 5 à 15 cm, à limbe ovale voire oblong ou elliptique, coriaces, avec la face supérieure vert pâle et la face inférieure blanchâtre. La nervure médiane est très marquée. Le bord est entier, légèrement recourbé. Mastiquées, elles libèrent un goût piquant caractéristique.

Les fleurs apparaissent entre septembre et novembre. Hermaphrodites, blanches à jaunâtres, parfois légèrement rosées, elles mesurent 1 à 3 cm de diamètre et sont disposées en cymes ombelliformes de 4 à 6 fleurs aux extrémités des rameaux, portées par des pédicelles rougeâtres. La corolle comprend 6 à 14 pétales ; les étamines, au nombre de 30 à 40, entourent 4 à 10 carpelles libres à anthères jaunes.

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Fleurs et feuillage du canelo photographiés par Eric Hunt — Travail personnel, CC BY 2.5, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=1637227

Les fruits mûrissent entre février et avril. Ce sont des baies globuleuses, noires-violacées à maturité, d'environ 1 cm, contenant 5 à 8 graines réniformes, noires et brillantes. Avant maturité, leur fond vert clair est ponctué de taches café. Ces baies charnues sont dispersées par les oiseaux frugivores des forêts australes — le zorzal Turdus falcklandii en consomme les fruits avant sa migration automnale, participant à la dissémination des graines dans le sous bois.

poivre de chiloé poivre de magellan canelo graines
Les graines du Poivrier de Magellan (photographie d'Inao Vasquez CC-BY.SA 2.0 - Robertín)

L'écorce est grise à brun clair, lisse, épaisse et très aromatique. C'est elle qui a concentré l'essentiel des usages médicinaux et condimentaires, et c'est par elle que l'espèce est entrée dans l'histoire de la navigation australe.

Une écorce dans les soutes des navigateurs européens

Le nom générique Drimys vient du grec drimus : « âcre », « irritant » — en référence directe au goût de l'écorce. Le nom d'espèce honore John Winter, capitaine qui accompagnait Francis Drake lors de son expédition autour du monde (1577-1580). Au détroit de Magellan, observant les peuples locaux consommer une infusion d'écorce, il en embarqua plusieurs barils pour traiter le scorbut de son équipage. L'écorce, riche en vitamine C, se révéla efficace. Elle fut exportée vers l'Europe sous le nom de Cortex Winteri et Winter's Bark, s'inscrivant durablement dans la pharmacopée maritime du XVIe siècle (Farina et al., 2023 ; Museo Nacional de Historia Natural de Chile, 2016).

Cet épisode a contribué à diffuser une représentation partielle de l'espèce dans les sources européennes. Plusieurs historiens ont depuis analysé comment les écrits des navigateurs ont parfois fixé des usages en ignorant — ou sans accès à — la profondeur des savoirs locaux déjà constitués (Carey, 2023).

Arbre de rituels, bois d'outils

Pour le peuple mapuche, Drimys winteri — appelé foye, foique ou boigue selon les dialectes du mapudungun — est le premier arbre sacré, symbole de bienveillance, de paix et de justice. Il est planté dans les espaces de réunion sociale et religieuse. L'écorce, qualifiée de panacée par les machis, est utilisée en infusion contre les processus inflammatoires, les douleurs, la fièvre, les hémorragies, et en usage externe sur les plaies et furoncles. Le jus des fruits est employé dans les rites d'initiation de la machi. Le bois sert à fabriquer le kultrún, tambour cérémoniel central dans la culture mapuche (Farina et al., 2023 ; Alonso et Desmarchelier, 2015, cités dans Farina et al., 2023).

Les autres peuples des canaux, des îles et des forêts australes ont également intégré le canelo dans leurs pratiques. Les Selk'nam l'appelaient choól et utilisaient son bois pour fabriquer des arpons — un bois pesant qui facilitait l'enfoncement dans l'eau (Alonso, 1997, cité dans Farina et al., 2023). Le nom yagan de l'espèce, uk'ushta, est attesté dès 1928 dans les travaux de Lothrop.

Chez les Yagan, dont l'économie reposait sur la navigation, la pêche et la chasse marine dans les canaux fuégiens, le canelo fournit un bois relativement souple et maniable. Ce type de bois se prêtait à la fabrication de nombreux outils du quotidien, dont les hampes longues et flexibles des lances de harpon utilisées depuis les canoës. Les sources ethnographiques européennes restent souvent imprécises sur les essences employées pour chaque pièce ; c'est précisément dans cet espace que les savoirs locaux — oraux, transmis par usage — complètent ce que les textes écrits n'ont pas su consigner.

Bibliographie

Carey, M. (2023). « Drimys winteri : Circulation of Environmental Ignorance in European Written Sources, 1578–1974 ». Arcadia, Rachel Carson Center for Environment and Society.

Farina, S., Hernandez, C., Salgado, O., Soler Esteban, R. M., Livraghi, E. et Sponton, E. (2023). Informe técnico : Pimienta de Drimys winteri (Canelo). Dirección General de Desarrollo Forestal, Ministerio de Producción y Ambiente, Gobierno de Tierra del Fuego, Antártida e Islas del Atlántico Sur.

Museo Nacional de Historia Natural de Chile (2016). « Árboles urbanos XIV : El canelo ». Santiago : MNHN.

Pellegrinuzzi et al. (2025). Relevamiento de la regeneración de Drimys winteri en la costa de Tierra del Fuego. Inédit / en cours de publication.

Pérez, R., Pino, M. T., Vergara, C., Zamora, O., Dominguez, E. et Álvarez, C. (2020). « Canelo: un árbol alto en metabolitos saludables amenazado por el cambio climático / El canelo como alternativa de ingrediente natural ». Informativo INIA, 40. Instituto de Investigaciones Agropecuarias, Ministerio de Agricultura, Chile.

Quiroga Mellado, P. et al. (2021). « Fitoquímica y propiedades biológicas de Drimys winteri J.R. et G. Forster var. chilensis (DC) A. » Boletín Latinoamericano y del Caribe de Plantas Medicinales y Aromáticas, 20(5), 443–462.

Smith, A. C. (1943). « The American species of Drimys ». Journal of the Arnold Arboretum, 24(1), 1–33.

Soto, D. P. et Donoso, P. J. (2006). Modelos de efectos mixtos de altura-diámetro para Drimys winteri en Chile. Bosque, 40(1), 71–80.

Vargas Ortiz, R. et al. (1996). « Variación genecológica de dos poblaciones contiguas de Drimys winteri ». Bosque, Universidad Austral de Chile.