Il façonne l'os et l'écorce comme d'autres façonnent le bois d'un violon : avec la mémoire de gestes transmis depuis des générations, plus que par un simple savoir-faire technique. José German Gonzalez Calderon, patron de pêche, ancien président de la communauté yagán du Chili et membre d'honneur de notre association, ouvre exceptionnellement à la vente une série de pièces façonnées de ses mains : harpons en os de baleine et canoës en écorce de coihue cousue, selon les techniques ancestrales de navigation et de chasse du peuple yagán des canaux fuégiens.
Karukinka a le plaisir de présenter cette prévente, ouverte aux membres de l'association, aux passionnés de culture australe et aux musées souhaitant acquérir des pièces de collection.
José German Gonzalez Calderon, gardien d'un savoir-faire reconnu
Portrait de José German Gonzalez Calderon, artisan yagan, avec ses créations : trois harpons en os de baleine (photographie d'Omar Barroso)
José appartient à la dernière génération de navigateurs yagán ayant grandi de manière nomade et au contact direct des techniques traditionnelles de construction navale et de chasse maritime des canaux du cap Horn. Il est le parrain du voilier Milagro, plateforme d'expédition de l'association dans les canaux de Patagonie et jusqu'au cap Horn, et le lien vivant entre le programme scientifique de Karukinka et les savoirs embarqués de son peuple.
découpe de l'écorce de coihueet assemblage à bord de Milagro !Harpons yagan en os de baleine façonnés par José German Gonzalez Calderon
Son savoir-faire artisanal, l'assemblage cousu de pièces d'écorce de coihue pour la construction de canoës et le façonnage de l'os de baleine pour les harpons de chasse, est reconnu par l'UNESCO dans le cadre des travaux sur la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel des peuples autochtones australs. Cette reconnaissance atteste de la valeur patrimoniale de gestes que très peu de personnes savent encore reproduire aujourd'hui.
Des canoës de tailles variées, accompagnés de leurs pièces emblématiques
Chaque canoë proposé à la vente est unique : José les façonne en différentes tailles, selon les demandes et le temps de travail nécessaire à la fabrication. Aucune pièce n'est identique à une autre, ce qui confère à chaque canoë le statut d'objet de collection à part entière.
Chaque canoë est livré accompagné d'un ensemble de pièces emblématiques miniaturisées, reproduisant fidèlement les outils et objets du quotidien maritime yagán :
Une pagaie homme et une pagaie femme, aux formes distinctes selon l'usage traditionnel.
Un harpon miniature à pointe en os de baleine, reproduction fidèle des harpons de chasse.
Une griffe à oursins, outil traditionnel de cueillette marine.
Un panier en jonc tressé, utilisé pour la collecte et le transport des ressources.
Canoë en écorce avec les miniatures de pièces emblématiques fabriqués par José
Cet ensemble complet permet d'appréhender, à travers une seule pièce, la diversité des savoir-faire et des usages quotidiens de la navigation et de la subsistance yagán.
Des pièces exposées au Musée d'Art Précolombien de Santiago
Parmi les créations de José figurent des harpons et une pièce d'exception : un canoë d'une soixantaine de centimètres exposé au Musée Chilien d'Art Précolombien de Santiago en avril dernier et qui accompagne depuis fin mai l'équipage de Milagro entre Puerto Williams et la France.
Retour à bord du voilier Milagro pour le canoë, après son exposition à Santiago. Lauriane Lemasson et José German Gonzalez Calderon (c)Damien Treutenaere
L'équipe du musée a accepté de prêter cette œuvre à l'association pour qu'elle soit partagée au plus grand nombre durant plusieurs mois et lors de la présentation des travaux de l'association autour de la toponymie autochtone en juin dernier à Montpellier (Colloque international de toponymie inclusive co-organisé par la chaire de toponymie de l'UNESCO).
Cette collaboration illustre la reconnaissance institutionnelle dont bénéficient les créations de José, dont les pièces trouvent naturellement leur place dans les collections muséales consacrées aux cultures précolombiennes et australes.
Canoë yagan de José, exposé au Musée d'Arts précolombiens de Santiago (avril 2026)
Les pièces proposées
Harpons de chasse en os de baleine
Canoës en écorce cousue de coihue (tailles variées), accompagnés de leurs pièces emblématiques miniaturisées (pagaie homme, pagaie femme, harpon miniature, griffe à oursins, panier en jonc tressé)
Harpons de José exposés à Santiago, aux côtés de pièces de vannerie en jonc tressé réalisé par sa nièce Claudia
Une prévente au bénéfice intégral de l'artisan
Karukinka reverse l'intégralité des fonds issus de cette vente à José, sans aucune retenue au profit de l'association. Cette prévente vise ainsi à soutenir directement la transmission de son savoir-faire et la valorisation économique d'un patrimoine culturel immatériel unique.
À qui s'adresse cette prévente
La prévente est ouverte:
aux membres de l'association Karukinka, en priorité, dans une logique de proximité avec le projet et José.
aux passionnés de cultures australes et de navigation traditionnelle, souhaitant acquérir une pièce artisanale authentique.
aux musées et institutions culturelles désireux d'intégrer une pièce de collection représentative des savoirs maritimes yagán à leurs fonds.
Pour toute demande d'information ou de réservation, les personnes intéressées peuvent contacter l'association à contact@karukinka.eu ou par téléphone au +33 6 72 83 03 94 (préférer un premier contact via WhatsApp jusqu'au 5 septembre) ou au +33 2 40 56 31 95.
Après sa longue remontée depuis le sud du Chili, Milagro s'apprête à retrouver les côtes bretonnes. Pour marquer ce retour, la section voile de l'association Karukinka (affiliée à la Fédération Française de Voile) ouvre les inscriptions à une série de stages hauturiers qui rythmeront la fin de l'été et l'automne : différents formats, entre grandes traversées et initiations plus courtes en Atlantique nord.
Il y a plusieurs façons d'apprendre à naviguer. Certaines écoles de voile habitable proposent des sorties à la journée ; Karukinka a fait un autre choix, celui de l'immersion complète dans un cadre plutôt haut de gamme. Embarquer sur Milagro cet automne, c'est vivre une traversée dans la durée, avec ses quarts de nuit, ses escales et sa vie de groupe en mer, sans compromis sur la sécurité et en maximisant le confort.
Une formation exigeante, sur un voilier de grande croisière
À bord, l'encadrement est assuré par un skipper professionnel (brevet d'État, capitaine 200) et son second. C'est cette présence continue d'un équipage qui vit et entretient lui-même le navire qui fait selon nous une véritable école de voile habitable. Chaque stage de voile, qu'il s'adresse à des débutants ou à des navigateurs plus aguerris, se construit autour des mêmes fondamentaux : manœuvres, météo, sécurité, maintenance, veille, vie de quart et conseils pour aller loin, longtemps.
Le programme des stages hauturiers en Atlantique
La saison débute par l'arrivée de Milagro aux Açores, avant de rejoindre la Bretagne Sud (stage hauturier intensif de 15 jours). Suivent deux allers-retours d'une semaine vers l'Irlande (Dublin), avec une traversée de la Manche et, entre les deux, un tour d'Irlande complet de deux semaines mêlant navigation hauturière et côtière. Elle se termine par la traversée du golfe de Gascogne A/R, entre Saint-Nazaire/La Turballe et Hendaye, deux stages de voile adulte de 5 jours parfaits pour une première expérience en haute mer. Les dates sont consultables sur la page du programme.
Chaque inscription à bord de ce voilier de grande croisière contribue directement à l'entretien du navire et à la préparation des expéditions scientifiques de l'association, en Patagonie comme prochainement en Arctique.
Envie d'embarquer ?
Les places sont limitées, avec un minimum de 3 participants par traversée. Écrivez-nous à contact@karukinka.eu ou par WhatsApp au +33 6 72 83 03 94 pour recevoir le programme complet et les conditions pratiques.
Les Survivants de l'Antarctique (photos Frank Hurley) — Caroline Alexander
Par Sébastien Pons, secrétaire de l'association Karukinka
Il y a quinze jours, je vous partageais mon premier carnet de lecture — Shackleton, son récit à lui, sobre et direct. Aujourd'hui, je vous propose de revenir à la même épopée, mais par un autre angle : celui de l'image. Car l'histoire de l'Endurance est aussi une des premières grandes aventures de la photographie d'expédition.
L'auteur
Caroline Alexander est journaliste et auteure britannique, spécialiste des grandes épopées de l'exploration. C'est elle qui a eu l'idée de redonner sa place à Frank Hurley dans l'histoire de l'expédition Shackleton. Photographe australien embarqué sur l'Endurance, il a réussi l'exploit de sauvegarder ses plaques photographiques tout au long de l'odyssée — dans les conditions que l'on imagine. Ses clichés, pris entre 1914 et 1916, constituent aujourd'hui un témoignage visuel unique et déchirant.
La note de lecture
Les Survivants de l’Antarctique est d’abord un très beau livre, au sens matériel du terme : grand format, papier de qualité, iconographie abondante. On ne le trouve plus que d’occasion aujourd’hui, mais si vous tombez dessus chez un bouquiniste ou en ligne, n’hésitez pas longtemps : c’est un de ces ouvrages qu’on garde longtemps en bonne place sur une étagère. Rédigé par la journaliste britannique Caroline Alexander, il retrace pas à pas l’épopée de l’Endurance avec un style clair, accessible, jamais pompeux, en suivant la chronologie de l’expédition depuis le départ de l’Angleterre jusqu’au sauvetage final en 1916.
L’autrice prend le temps de revenir sur les grandes étapes : le départ du navire le 1er août 1914 vers la Géorgie du Sud, l’escale dans les stations baleinières, puis l’entrée dans les mers du Sud et le piège de la glace de mer plus dense que prévu. On assiste à la dérive de l’Endurance pendant des mois, jusqu’au moment où le bateau est définitivement broyé, et où les 28 hommes se retrouvent sur un bloc de banquise qui se fragmente. L’équipe doit alors lutter pour sa survie : froid permanent, pièges de la glace et du vent, tempêtes, isolement, faim, découragement — tout y est, sans effet de manche inutile.
Ce qui rend ce livre vraiment à part, ce sont les photographies de Frank Hurley, le photographe de l’expédition. Ses clichés, souvent reproduits mais rarement vus dans une telle qualité, montrent autant les grands moments de l’histoire — le navire prisonnier des glaces, le campement sur la banquise, les chiens, les canots à la mer — que le quotidien : une partie de football sur la glace, un repas entassé dans la cabine, un homme qui fume sa pipe dehors malgré le vent. On sent la fatigue, la débrouille, l’humour parfois, jusque dans ces conditions extrêmes. Ces images ont beaucoup contribué à faire connaître l’épopée de Shackleton, mais rassemblées ainsi, elles prennent une force nouvelle.
On lit ce livre comme on déroulerait une série de plaques sur un projecteur ancien : chaque page apporte une scène supplémentaire, un cadrage différent sur ce que signifie tenir bon pendant des mois dans un environnement qui ne veut pas de vous. Une expédition sans images est une expédition qui disparaît vite des mémoires ; grâce à Hurley et au travail de Caroline Alexander, celle-ci reste incroyablement vivante plus d’un siècle plus tard.
On touche ici à quelque chose de fondamental : une expédition sans témoignage visuel est une expédition à moitié disparue. Ce photographe l'avait compris en 1915. Il avait négocié avec Shackleton le droit d'emporter ses plaques en abandonnant tout le reste. Un photographe qui négocie ses archives contre sa survie — voilà une définition assez parfaite de la passion documentaire.
Le lien Karukinka
On lit Shackleton moins pour s’y reconnaître que pour se rappeler ce que signifie naviguer longtemps dans des mers complexes, loin des ports, où l’imprévu fait partie du quotidien. Nos expéditions dans les canaux de Patagonie, vers le cap Horn ou l’Antarctique se jouent sur une tout autre échelle que l’Endurance, mais elles nous obligent, elles aussi, à apprendre l’humilité : accepter de rebrousser chemin, adapter nos plans à la météo et faire passer la sécurité de l’équipage avant le programme.
Une partie de ce travail consiste simplement à bien regarder et à bien noter : prendre le temps de documenter les lieux, les rencontres et les histoires qui nous sont confiées en mer comme à terre. Ces carnets de lecture, comme nos images et enregistrements, alimentent ensuite d’autres chantiers de l’association – de la recherche scientifique à la restitution d’archives aux yagan, haush et selk’nam – en gardant en tête que notre rôle est d’appuyer ces mémoires, pas de parler à leur place.
Par Sébastien Pons, secrétaire de l'association Karukinka
Aujourd'hui, 2 juin, c'est mon anniversaire. Et pour le fêter comme il se doit, j'ai décidé de vous offrir quelque chose : le premier article d'une nouvelle série sur notre blog. Pendant les mois qui viennent, tous les quinze jours, je vous partagerai un carnet de lecture tiré de ma bibliothèque personnelle — des livres qui m'ont construit, qui m'ont donné envie d'aller voir là où la carte devient vague, là où l'horizon résiste. Des livres qui, je crois, racontent aussi ce que Karukinka est au fond : une association qui croit que l'aventure et l'engagement humain ont encore quelque chose à nous apprendre.
Pour commencer cette série, il n'était pas question de choisir autre chose que lui :
Shackleton lors de l'expédition Nimrod, précédant celle de l'Endurance
L'auteur
Est-il encore nécessaire de présenter Sir Ernest Shackleton ? Figure de proue de l'âge héroïque de l'exploration polaire au début du XXème siècle, il restera à la postérité moins comme le conquérant du pôle Sud — ce fut Amundsen — que comme l'homme qui réussit l'impossible : sauver l'ensemble de ses 28 hommes après l'échec retentissant de son expédition. Déjà reconnu comme grand explorateur après avoir été troisième officier d'une expédition de Scott puis dirigé sa propre expédition à bord du Nimrod, Shackleton décide en 1914 de lancer l'ultime grand défi polaire : traverser le continent Antarctique d'une mer à l'autre, via le pôle, soit quelque 2 900 kilomètres en traîneaux à chiens.
La note de lecture
L'Odyssée de l'Endurance est le récit de cette tentative de traversée de l'Antarctique entre 1914 et 1917, écrit par Shackleton lui-même. L'expédition lève l'ancre le 1er août 1914, aux premiers coups de canon de la Première Guerre mondiale — déjà, le monde bascule. Après une escale en Géorgie du Sud, l'Endurance s'avance dans les mers du Sud. Mais la glace de mer se révèle cette année-là exceptionnellement dense, et le navire se retrouve définitivement bloqué en janvier 1915. Il va dériver pendant neuf mois avant d'être broyé par la pression des glaces.
L'Endurance prise dans les glaces
Les 28 hommes de l'expédition se retrouvent alors sur une banquise qui se désagrège, sans navire, sans radio, dans une des régions les plus isolées de la planète. Pendant des mois, ils vont lutter contre le froid, les tempêtes, la faim, le désespoir. Shackleton parvient finalement à rejoindre l'île de l'Éléphant avec son équipage, puis réalise l'incroyable : il traverse à bord d'un canot de sauvetage l'une des mers les plus hostiles au monde pour rejoindre la Géorgie du Sud, marche à travers l'île montagneuse couverte de neige et de glace, et revient sauver ses hommes en août 1916. Ils ont tous survécu.
Le récit est effectué par Shackleton lui-même, avec une simplicité désarmante, dans laquelle on retrouve tout le souffle épique de ces incroyables expéditions des temps héroïques. Pas de fanfaronnade, pas de grandiloquence — juste la narration sobre d'un homme qui a refusé d'abandonner un seul de ses compagnons, quoi qu'il arrive. C'est peut-être la plus grande leçon de leadership que j'aie jamais lue.
Et Karukinka aujourd'hui ?
En janvier 2026, notre voilier Milagro a mouillé dans les eaux de la péninsule Antarctique — exactement les mers que l'Endurance a traversé il y a plus d'un siècle. Quand on navigue dans ces eaux, quand on voit la glace changer d'heure en heure, quand le vent se lève sur la mer de Drake, on comprend quelque chose de viscéral à ce que Shackleton et ses hommes ont vécu, mal de mer inclus ! Ces territoires ne pardonnent pas l'improvisation. Ils exigent la préparation, la cohésion d'équipe, et une capacité à tenir quand les conditions se corsent. Des valeurs qui, au sein de notre association, ne sont pas des slogans — elles se vivent, mouillage après mouillage, expédition après expédition.
Une fois n'est pas coutume à bord du voilier Milagro et après Callisphyris leptopus Philippi : mi-avril 2026 avec Ben, Milena, Gabriel, Damien et Lauriane, en repartant d'un des bras de la Bahia Tres Brazos, une baie située au Nord-Ouest de l'île Gordon, nous avons reçu une nouvelle visite qui nous aura donné du fil à retordre : celle d'un adulte Cercophana Frauenfeldii mâle.
Nous ne vous cacherons pas que déterminer cette espèce ne s'est pas fait sans peine, amis et connaissances ayant tous été étonnés par nos photos. D’après l’état actuel de la base GBIF, notre observation semble faire partie des relevés les plus australs de Cercophana frauenfeldii disponibles dans ce système. Elle illustre la manière dont l’intégration d’observations opportunistes dans iNaturalist et GBIF peut compléter les travaux existants en documentant l’espèce dans des lieux difficiles d’accès.
Photographié à bord du voilier Milagro, mi-avril 2026 au matin, lors d'une expédition dans les canaux de la réserve de biosphère du Cap Horn.
Coup de projecteur détaillé sur un visiteur nocturne peu commun dans les parages !
Table des matières
Introduction
Cercophana frauenfeldii Felder, 1862 est un grand Saturniidae néotropical endémique du Chili, aussi connu sous le nom vernaculaire anglais d’« Andean Moon Moth » en raison de son aire andine et de son allure de « sphinx lunaire ». Cette espèce attire un intérêt croissant en entomologie chilienne et sud‑américaine, tant pour sa biologie particulière que pour son association avec des forêts parfois menacées.
Dans la seconde moitié du XXe siècle, C. frauenfeldii a été intégrée aux synthèses sur la faune chilienne de Saturniidae, notamment dans les travaux de révision de la famille et des genres Cercophana et Neocercophana. Des études récentes (2021) ont complété ces approches en décrivant les stades immatures (oeuf, larve, chenille, cocon...), la phénologie, la répartition de l'espèce et ses plantes hôtes.
Taxonomie, caractères morphologiques et stades de développement
1. Description originale et statut nomenclatural
L’espèce a été décrite par Felder en 1862 sous le nom de Cercophana frauenfeldii, sur la base de matériel provenant du Chili continental, ce qui en fait l’une des premières espèces de Saturniidae sud‑américains formellement décrites. Les catalogues modernes de la famille Saturniidae au Chili confirment ce statut, en retenant l’orthographe frauenfeldii (avec double « i ») comme valide et en la plaçant dans le genre Cercophana Felder, 1862.
Les révisions de la famille en Amérique du Sud reconnaissent Cercophana comme un petit genre andin restreint au Chili, regroupant C. frauenfeldii et quelques espèces proches dont Cercophana Venusta, distincts du genre voisin Neocercophana décrit plus tard pour des taxons apparentés. Les catalogues régionaux de Saturniidae d’Argentine mentionnent également cette espèce comme élément de la faune andine transfrontalière.
2. Caractères morphologiques généraux
Les travaux sur les Saturniidae chiliens décrivent Cercophana frauenfeldii comme un grand hétérocère nocturne, aux ailes largement développées, de coloration brun‑ocre à verdâtre avec des motifs plus clairs et des marques transparentes ou hyalines variables. Chez les adultes, le dimorphisme sexuel se traduit par des antennes fortement bipectinées chez le mâle, adaptées à la détection des phéromones, tandis que les femelles présentent souvent un abdomen plus volumineux lié à la production d’œufs.
Un article récent de la revue brésilienne d'entomologie consacré aux stades immatures décrit en détail l’œuf, les quatre stades larvaires, la nymphe et le cocon, offrant une base morphologique complète pour l’identification à tous les stades de développement.
3. Stades immatures et développement
L’étude détaillée des stades immatures de Cercophana frauenfeldii montre que le développement larvaire comprend quatre instars bien différenciés, s’étalant globalement de novembre à fin janvier dans la majeure partie de l’aire de répartition. Les chenilles se nourrissent sur des feuilles de leurs plantes hôtes, présentant une activité principalement nocturne et se dissimulant durant la journée parmi le feuillage.
La nymphose intervient dans un cocon soyeux dont la structure et l’emplacement peuvent varier selon les conditions de l'habitat, mais qui est généralement situé dans la litière ou sur des rameaux bas.
Répartition géographique au Chili
1. Gradient latitudinal et provinces biogéographiques
Les catalogues et synthèses chiliennes signalent Cercophana frauenfeldii depuis le centre du pays jusqu’aux régions tempérées humides du sud, en particulier dans les régions du Maule, du Biobío, de La Araucanía, des Lacs et d’Aysén. Une compilation récente de données de terrain et de collections naturalistes confirme que l’espèce suit un gradient andin‑côtier associé aux forêts tempérées.
Les données que nous avons pu consulter mettent en évidence deux grands ensembles phénologiques et biogéographiques : le groupe du nord où les adultes volent surtout de février à mi‑avril, et celui du sud (forêts tempérées pluviales) où la période de vol principale se déplace entre avril et juin (le cas de notre visiteur).
2. Extension australe et région de Magallanes
Les travaux portant spécifiquement sur la région de Magallanes soulignent que C. frauenfeldii atteint la partie méridionale du Chili continental, où elle demeure cependant plus localisée. Un article centré sur les plantes hôtes de cet hétérocère confirme la présence de populations dans des forêts tempérées à proximité de la limite sud de distribution des espèces arborées hôtes et principalement issues de trois familles : Gomortegaceae, Lauraceae et Winteraceae. Les plantes les plus représentées dans les études menées sont Cryptocarya alba, Beilschmiedia miersii et Gomortega keule et Persea americana, se développant toutes plus au nord que notre visiteur.
Si les mentions publiées se concentrent surtout sur des sites plus au nord que la province antarctique chilienne où nous explorons, les mentions dans la région de Magallanes rendent plausible la présence de l’espèce dans des archipels subantarctiques. Selon des observations faites en 2003 dans le Parque Omora (Puerto Williams), cet hétérocère utilise aussi le canelo ou poivrier de Magellan (Drimys winteri) en tant que plante hôte et celle-ci est omniprésente dans la province de Cabo de Hornos. Notre contribution s’inscrit dans la continuité de ces travaux, en ajoutant un point de présence insulaire dans la Réserve de biosphère du Cap Horn.
Les travaux les plus récents insistent sur la nécessité de mieux documenter la distribution fine, la variabilité phénotypique et la génétique des populations de Cercophana frauenfeldii du centre-nord à l'extrême sud du Chili.
Portée scientifique de cette donnée locale
Cette observation unique et opportuniste doit être interprétée comme un premier indice documenté de présence sur l’île Gordon, et non comme le résultat d’un inventaire systématique. Elle ne permet pas de tirer de conclusion sur la taille, la dynamique ou la stabilité des populations locales. Les observations réalisées à bord du voilier associatif de Karukinka ne remplacent pas les inventaires menés par les équipes chiliennes, mais peuvent apporter des données complémentaires dans des zones où les campagnes entomologiques restent logiquement limitées par les contraintes logistiques.
La présence de C. frauenfeldii à Bahía Tres Brazos est biogéographiquement cohérente avec la distribution de son arbre hôte Drimys winteri et avec les relevés déjà publiés dans la région de Magallanes, y compris autour de Puerto Williams et du parc Omora. Plutôt que de révéler une extension spectaculaire d’aire de répartition, ce point de présence ajoute une localité insulaire documentée dans un archipel subantarctique sous juridiction chilienne.
À l’avenir, des campagnes de prospection nocturne spécifiquement dédiées aux Lépidoptères, conçues et menées en collaboration avec des entomologistes et institutions chiliennes, seront nécessaires pour confirmer la présence de Cercophana frauenfeldii sur d’autres îles de l’archipel et mieux caractériser son statut local. Les observations opportunistes produites par Karukinka ont vocation à s’intégrer dans cet effort collectif à long terme plutôt qu’à s’y substituer.
Dans les tourbières de Terre de Feu et de la Réserve de Biosphère du Cap Horn, deux groupes de plantes non vasculaires règnent discrètement sur des paysages que l'on pourrait croire hostiles à toute forme de vie dense : les sphaignes (Sphagnum) et les hépatiques. Minuscules à l'œil nu, ces bryophytes structurent pourtant l'un des écosystèmes les plus riches en carbone et en biodiversité de l'hémisphère Sud. A bord du voilier Milagro, lors de nos expéditions dans les canaux du sud de la Terre de Feu, nous les avons observés partout — sur les troncs de hêtres (Nothofagus), les rochers des rivages battus par les embruns, les sols spongieux des turbales. Ce sont eux qui forment ces « forêts en miniature » décrites par le biologiste Ricardo Rozzi et l'équipe de chercheurs du parc Omora.
Tourbière sur l'île Gordon, Expédition Karukinka, février 2026
Les tourbières à Sphagnum : éponges de carbone et d'eau
Les tourbières de Terre de Feu se sont constituées entre 15 000 et 10 000 ans BP, dans le sillage de la dernière glaciation quaternaire. Elles couvrent aujourd'hui une part significative du paysage de la Grande Île de Terre de Feu (ex: Péninsule Mitre), notamment dans les zones les plus humides et les moins perturbées du sud du détroit de Magellan.
L'espèce dominante est Sphagnum magellanicum Brid., connue localement sous le nom de « musgo pompón ». Cette sphaigne structure la matrice des tourbières en saturant les sols d'eau, en abaissant le pH et en ralentissant la décomposition de la matière organique, ce qui aboutit à l'accumulation de tourbe sur des épaisseurs parfois considérables. Les services écosystémiques associés sont multiples : régulation des processus hydrologiques, captation et stockage de carbone, habitat pour les espèces et maintien de la qualité de l'eau.
À l'intérieur de cette tourbe, la composition floristique est remarquablement homogène. Le facteur environnemental qui explique le mieux les variations de composition entre les tourbières est la hauteur de la nappe phréatique plutôt que la richesse spécifique, ce qui souligne l'importance d'un régime hydrologique intact pour la conservation de ces écosystèmes.
Du côté argentin de la Grande Île de Terre de Feu, la vallée glaciaire de Carbajal, au nord d’Ushuaia, est encadrée par la sierra Alvear et parcourue par le río Olivia. Elle abrite une vaste plaine tourbeuse en dôme, ponctuée de lagunes, qui constitue aujourd’hui un site pilote pour la recherche argentine sur les tourbières subantarctiques. Les études menées par le CADIC/CONICET et d’autres institutions académiques utilisent le humedal du valle Carbajal comme cas d’étude pour quantifier les stocks de carbone, analyser le rôle de ces tourbières dans la régulation hydrologique d’Ushuaia et évaluer les impacts de l’extraction de tourbe sur la stabilité de cet écosystème.
Un hotspot mondial de bryophytes
La Réserve de biosphère du cap Horn est identifiée comme l'un des centres mondiaux de diversité pour les bryophytes. Sur moins de 0,01% de la surface terrestre mondiale, la région concentre plus de 5% des espèces mondiales de bryophytes, avec une forte proportion d'endémiques. À l'échelle de la réserve, plus de 300 espèces d'hépatiques et 450 espèces de mousses ont été répertoriées.
Cette richesse est le produit direct des conditions climatiques : les forêts tempérées humides reçoivent des précipitations abondantes dans un air remarquablement pur, exempt de polluants atmosphériques. Les bryophytes et lichens qui colonisent les troncs, rochers et sols y sont poïkilohydres — capables d'interrompre leur métabolisme lors d'une sécheresse temporaire et de le reprendre rapidement à la réhydratation —, ce qui les rend particulièrement résistants aux cycles gel-dégel.
Les hépatiques (division Marchantiophyta) constituent un groupe à part entière des bryophytes, distinct des mousses et des anthocérotes. Dans les forêts subantarctiques du cap Horn, elles colonisent préférentiellement les troncs de Nothofagus, les bois morts et les lisières humides, formant des tapis plans ou en coussins d'un vert profond caractéristique.
Leur sensibilité aux conditions atmosphériques en fait d'excellents bioindicateurs de qualité de l'air et d'intégrité des écosystèmes. Le Parc ethnobotanique Omora (Puerto Williams) les utilise d'ailleurs comme médiateurs pédagogiques auprès des écoles de la région, pour ancrer chez les enfants la conscience de la valeur mondiale de la biodiversité de leur territoire.
Rôles écologiques dans les forêts et tourbières
Dans les forêts subantarctiques humides, sphaignes et hépatiques forment des manteaux épais capables de retenir d'importantes quantités d'eau et de réguler l'humidité locale. Elles constituent de véritables éponges naturelles qui amortissent l'impact des pluies fréquentes, limitent l'érosion et stabilisent les micro-habitats.
Dans les tourbières, les sphaignes structurent la matrice saturée qui stocke simultanément de l'eau et de grandes quantités de carbone — un rôle d'autant plus stratégique dans le contexte du changement climatique. On estime que les précipitations en Patagonie pourraient diminuer de 10 à 20% d'ici la fin du siècle, ce qui menacerait directement l'intégrité hydrologique de ces écosystèmes.
Tourbière de Terre de Feu, photographiée dans la Vallée Carbajal (février 2013, photographie de Sébastien Pons)
Les lichens, fréquemment associés aux bryophytes sur les mêmes substrats, jouent un rôle pionnier sur les roches nues et les moraines glaciaires, amorçant la formation de sols qui permettront ultérieurement l'installation des mousses puis des plantes vasculaires.
Menaces et conservation
Les communautés de bryophytes restent vulnérables au piétinement, aux modifications hydrologiques et aux effets à long terme du changement climatique. Les perturbations engendrées par des espèces introduites — en particulier le castor nord-américain (Castor canadensis), introduit en Terre de Feu dans les années 1940 — modifient profondément les cours d'eau et les tourbières, altérant indirectement les substrats et les conditions microclimatiques nécessaires à ces forêts en miniature.
L'extraction commerciale de Sphagnum magellanicum pour l'horticulture constitue une pression supplémentaire : cette activité a débuté il y a une vingtaine d'années plus au nord, dans les régions de Los Lagos et de Magallanes, et son impact sur les populations naturelles fait l'objet d'efforts de gestion durable.
À l’extrémité sud‑est de l’île Grande, la péninsule Mitre prolonge cette ceinture de tourbières vers l’Atlantique. Cette pointe presque inhabitée concentre environ 84 à 85% de l’ensemble des tourbières du pays, soit près de 193 000 hectares de turberas sur un total provincial estimé à 270 000 hectares. En décembre 2022, la loi provinciale n° 1461 a créé l’Area Natural Protegida Península Mitre, intégrée au système d’aires protégées de Tierra del Fuego. Les études coordonnées par le CADIC/CONICET et les organisations locales montrent que ces tourbières figurent parmi les plus grands réservoirs de carbone de l’Argentine : elles stockent l’équivalent de plusieurs années d’émissions nationales de dioxyde de carbone et ont été reconnues par le Programme des Nations unies pour l’environnement comme l’un des onze écosystèmes de tourbières les plus importants du globe.
« Ecoturismo con lupa » : voir le monde autrement
Pour valoriser et protéger cette biodiversité discrète, l'équipe du Parc Omora a développé le concept d'Ecoturismo con lupa : un écotourisme avec loupe qui place au centre de l'expérience la découverte des mousses, hépatiques et lichens. Équipés d'une simple loupe, les visiteurs sont guidés pour observer les « bosques en miniatura » et comprendre leur rôle écologique dans le cadre d'une « philosophie environnementale de terrain ».
Exemple de forêt miniature sur l'île Navarino (janvier 2020, entre Lëm et Wulaia)
Cette approche, documentée dans le film Viaje Invisible. Ecoturismo con Lupa (2013), illustre comment une biodiversité à l'échelle du millimètre peut transformer une promenade en forêt en exploration scientifique à part entière.
Bibliographie
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