Une fois n'est pas coutume à bord du voilier Milagro et après Callisphyris leptopus Philippi : mi-avril 2026 avec Ben, Milena, Gabriel, Damien et Lauriane, en repartant d'un des bras de la Bahia Tres Brazos, une baie située au Nord-Ouest de l'île Gordon, nous avons reçu une nouvelle visite qui nous aura donné du fil à retordre : celle d'un adulte Cercophana Frauenfeldii mâle.
Nous ne vous cacherons pas que déterminer cette espèce ne s'est pas fait sans peine, amis et connaissances ayant tous été étonnés par nos photos. D’après l’état actuel de la base GBIF, notre observation semble faire partie des relevés les plus australs de Cercophana frauenfeldii disponibles dans ce système. Elle illustre la manière dont l’intégration d’observations opportunistes dans iNaturalist et GBIF peut compléter les travaux existants en documentant l’espèce dans des lieux difficiles d’accès.
Photographié à bord du voilier Milagro, mi-avril 2026 au matin, lors d'une expédition dans les canaux de la réserve de biosphère du Cap Horn.
Coup de projecteur détaillé sur un visiteur nocturne peu commun dans les parages !
Table des matières
Introduction
Cercophana frauenfeldii Felder, 1862 est un grand Saturniidae néotropical endémique du Chili, aussi connu sous le nom vernaculaire anglais d’« Andean Moon Moth » en raison de son aire andine et de son allure de « sphinx lunaire ». Cette espèce attire un intérêt croissant en entomologie chilienne et sud‑américaine, tant pour sa biologie particulière que pour son association avec des forêts parfois menacées.
Dans la seconde moitié du XXe siècle, C. frauenfeldii a été intégrée aux synthèses sur la faune chilienne de Saturniidae, notamment dans les travaux de révision de la famille et des genres Cercophana et Neocercophana. Des études récentes (2021) ont complété ces approches en décrivant les stades immatures (oeuf, larve, chenille, cocon...), la phénologie, la répartition de l'espèce et ses plantes hôtes.
Taxonomie, caractères morphologiques et stades de développement
1. Description originale et statut nomenclatural
L’espèce a été décrite par Felder en 1862 sous le nom de Cercophana frauenfeldii, sur la base de matériel provenant du Chili continental, ce qui en fait l’une des premières espèces de Saturniidae sud‑américains formellement décrites. Les catalogues modernes de la famille Saturniidae au Chili confirment ce statut, en retenant l’orthographe frauenfeldii (avec double « i ») comme valide et en la plaçant dans le genre Cercophana Felder, 1862.
Les révisions de la famille en Amérique du Sud reconnaissent Cercophana comme un petit genre andin restreint au Chili, regroupant C. frauenfeldii et quelques espèces proches dont Cercophana Venusta, distincts du genre voisin Neocercophana décrit plus tard pour des taxons apparentés. Les catalogues régionaux de Saturniidae d’Argentine mentionnent également cette espèce comme élément de la faune andine transfrontalière.
2. Caractères morphologiques généraux
Les travaux sur les Saturniidae chiliens décrivent Cercophana frauenfeldii comme un grand hétérocère nocturne, aux ailes largement développées, de coloration brun‑ocre à verdâtre avec des motifs plus clairs et des marques transparentes ou hyalines variables. Chez les adultes, le dimorphisme sexuel se traduit par des antennes fortement bipectinées chez le mâle, adaptées à la détection des phéromones, tandis que les femelles présentent souvent un abdomen plus volumineux lié à la production d’œufs.
Un article récent de la revue brésilienne d'entomologie consacré aux stades immatures décrit en détail l’œuf, les quatre stades larvaires, la nymphe et le cocon, offrant une base morphologique complète pour l’identification à tous les stades de développement.
3. Stades immatures et développement
L’étude détaillée des stades immatures de Cercophana frauenfeldii montre que le développement larvaire comprend quatre instars bien différenciés, s’étalant globalement de novembre à fin janvier dans la majeure partie de l’aire de répartition. Les chenilles se nourrissent sur des feuilles de leurs plantes hôtes, présentant une activité principalement nocturne et se dissimulant durant la journée parmi le feuillage.
La nymphose intervient dans un cocon soyeux dont la structure et l’emplacement peuvent varier selon les conditions de l'habitat, mais qui est généralement situé dans la litière ou sur des rameaux bas.
Répartition géographique au Chili
1. Gradient latitudinal et provinces biogéographiques
Les catalogues et synthèses chiliennes signalent Cercophana frauenfeldii depuis le centre du pays jusqu’aux régions tempérées humides du sud, en particulier dans les régions du Maule, du Biobío, de La Araucanía, des Lacs et d’Aysén. Une compilation récente de données de terrain et de collections naturalistes confirme que l’espèce suit un gradient andin‑côtier associé aux forêts tempérées.
Les données que nous avons pu consulter mettent en évidence deux grands ensembles phénologiques et biogéographiques : le groupe du nord où les adultes volent surtout de février à mi‑avril, et celui du sud (forêts tempérées pluviales) où la période de vol principale se déplace entre avril et juin (le cas de notre visiteur).
2. Extension australe et région de Magallanes
Les travaux portant spécifiquement sur la région de Magallanes soulignent que C. frauenfeldii atteint la partie méridionale du Chili continental, où elle demeure cependant plus localisée. Un article centré sur les plantes hôtes de cet hétérocère confirme la présence de populations dans des forêts tempérées à proximité de la limite sud de distribution des espèces arborées hôtes et principalement issues de trois familles : Gomortegaceae, Lauraceae et Winteraceae. Les plantes les plus représentées dans les études menées sont Cryptocarya alba, Beilschmiedia miersii et Gomortega keule et Persea americana, se développant toutes plus au nord que notre visiteur.
Si les mentions publiées se concentrent surtout sur des sites plus au nord que la province antarctique chilienne où nous explorons, les mentions dans la région de Magallanes rendent plausible la présence de l’espèce dans des archipels subantarctiques. Selon des observations faites en 2003 dans le Parque Omora (Puerto Williams), cet hétérocère utilise aussi le canelo ou poivrier de Magellan (Drimys winteri) en tant que plante hôte et celle-ci est omniprésente dans la province de Cabo de Hornos. Notre contribution s’inscrit dans la continuité de ces travaux, en ajoutant un point de présence insulaire dans la Réserve de biosphère du Cap Horn.
Les travaux les plus récents insistent sur la nécessité de mieux documenter la distribution fine, la variabilité phénotypique et la génétique des populations de Cercophana frauenfeldii du centre-nord à l'extrême sud du Chili.
Portée scientifique de cette donnée locale
Cette observation unique et opportuniste doit être interprétée comme un premier indice documenté de présence sur l’île Gordon, et non comme le résultat d’un inventaire systématique. Elle ne permet pas de tirer de conclusion sur la taille, la dynamique ou la stabilité des populations locales. Les observations réalisées à bord du voilier associatif de Karukinka ne remplacent pas les inventaires menés par les équipes chiliennes, mais peuvent apporter des données complémentaires dans des zones où les campagnes entomologiques restent logiquement limitées par les contraintes logistiques.
La présence de C. frauenfeldii à Bahía Tres Brazos est biogéographiquement cohérente avec la distribution de son arbre hôte Drimys winteri et avec les relevés déjà publiés dans la région de Magallanes, y compris autour de Puerto Williams et du parc Omora. Plutôt que de révéler une extension spectaculaire d’aire de répartition, ce point de présence ajoute une localité insulaire documentée dans un archipel subantarctique sous juridiction chilienne.
À l’avenir, des campagnes de prospection nocturne spécifiquement dédiées aux Lépidoptères, conçues et menées en collaboration avec des entomologistes et institutions chiliennes, seront nécessaires pour confirmer la présence de Cercophana frauenfeldii sur d’autres îles de l’archipel et mieux caractériser son statut local. Les observations opportunistes produites par Karukinka ont vocation à s’intégrer dans cet effort collectif à long terme plutôt qu’à s’y substituer.
Dans les tourbières de Terre de Feu et de la Réserve de Biosphère du Cap Horn, deux groupes de plantes non vasculaires règnent discrètement sur des paysages que l'on pourrait croire hostiles à toute forme de vie dense : les sphaignes (Sphagnum) et les hépatiques. Minuscules à l'œil nu, ces bryophytes structurent pourtant l'un des écosystèmes les plus riches en carbone et en biodiversité de l'hémisphère Sud. A bord du voilier Milagro, lors de nos expéditions dans les canaux du sud de la Terre de Feu, nous les avons observés partout — sur les troncs de hêtres (Nothofagus), les rochers des rivages battus par les embruns, les sols spongieux des turbales. Ce sont eux qui forment ces « forêts en miniature » décrites par le biologiste Ricardo Rozzi et l'équipe de chercheurs du parc Omora.
Tourbière sur l'île Gordon, Expédition Karukinka, février 2026
Les tourbières à Sphagnum : éponges de carbone et d'eau
Les tourbières de Terre de Feu se sont constituées entre 15 000 et 10 000 ans BP, dans le sillage de la dernière glaciation quaternaire. Elles couvrent aujourd'hui une part significative du paysage de la Grande Île de Terre de Feu (ex: Péninsule Mitre), notamment dans les zones les plus humides et les moins perturbées du sud du détroit de Magellan.
L'espèce dominante est Sphagnum magellanicum Brid., connue localement sous le nom de « musgo pompón ». Cette sphaigne structure la matrice des tourbières en saturant les sols d'eau, en abaissant le pH et en ralentissant la décomposition de la matière organique, ce qui aboutit à l'accumulation de tourbe sur des épaisseurs parfois considérables. Les services écosystémiques associés sont multiples : régulation des processus hydrologiques, captation et stockage de carbone, habitat pour les espèces et maintien de la qualité de l'eau.
À l'intérieur de cette tourbe, la composition floristique est remarquablement homogène. Le facteur environnemental qui explique le mieux les variations de composition entre les tourbières est la hauteur de la nappe phréatique plutôt que la richesse spécifique, ce qui souligne l'importance d'un régime hydrologique intact pour la conservation de ces écosystèmes.
Du côté argentin de la Grande Île de Terre de Feu, la vallée glaciaire de Carbajal, au nord d’Ushuaia, est encadrée par la sierra Alvear et parcourue par le río Olivia. Elle abrite une vaste plaine tourbeuse en dôme, ponctuée de lagunes, qui constitue aujourd’hui un site pilote pour la recherche argentine sur les tourbières subantarctiques. Les études menées par le CADIC/CONICET et d’autres institutions académiques utilisent le humedal du valle Carbajal comme cas d’étude pour quantifier les stocks de carbone, analyser le rôle de ces tourbières dans la régulation hydrologique d’Ushuaia et évaluer les impacts de l’extraction de tourbe sur la stabilité de cet écosystème.
Un hotspot mondial de bryophytes
La Réserve de biosphère du cap Horn est identifiée comme l'un des centres mondiaux de diversité pour les bryophytes. Sur moins de 0,01% de la surface terrestre mondiale, la région concentre plus de 5% des espèces mondiales de bryophytes, avec une forte proportion d'endémiques. À l'échelle de la réserve, plus de 300 espèces d'hépatiques et 450 espèces de mousses ont été répertoriées.
Cette richesse est le produit direct des conditions climatiques : les forêts tempérées humides reçoivent des précipitations abondantes dans un air remarquablement pur, exempt de polluants atmosphériques. Les bryophytes et lichens qui colonisent les troncs, rochers et sols y sont poïkilohydres — capables d'interrompre leur métabolisme lors d'une sécheresse temporaire et de le reprendre rapidement à la réhydratation —, ce qui les rend particulièrement résistants aux cycles gel-dégel.
Les hépatiques (division Marchantiophyta) constituent un groupe à part entière des bryophytes, distinct des mousses et des anthocérotes. Dans les forêts subantarctiques du cap Horn, elles colonisent préférentiellement les troncs de Nothofagus, les bois morts et les lisières humides, formant des tapis plans ou en coussins d'un vert profond caractéristique.
Leur sensibilité aux conditions atmosphériques en fait d'excellents bioindicateurs de qualité de l'air et d'intégrité des écosystèmes. Le Parc ethnobotanique Omora (Puerto Williams) les utilise d'ailleurs comme médiateurs pédagogiques auprès des écoles de la région, pour ancrer chez les enfants la conscience de la valeur mondiale de la biodiversité de leur territoire.
Rôles écologiques dans les forêts et tourbières
Dans les forêts subantarctiques humides, sphaignes et hépatiques forment des manteaux épais capables de retenir d'importantes quantités d'eau et de réguler l'humidité locale. Elles constituent de véritables éponges naturelles qui amortissent l'impact des pluies fréquentes, limitent l'érosion et stabilisent les micro-habitats.
Dans les tourbières, les sphaignes structurent la matrice saturée qui stocke simultanément de l'eau et de grandes quantités de carbone — un rôle d'autant plus stratégique dans le contexte du changement climatique. On estime que les précipitations en Patagonie pourraient diminuer de 10 à 20% d'ici la fin du siècle, ce qui menacerait directement l'intégrité hydrologique de ces écosystèmes.
Tourbière de Terre de Feu, photographiée dans la Vallée Carbajal (février 2013, photographie de Sébastien Pons)
Les lichens, fréquemment associés aux bryophytes sur les mêmes substrats, jouent un rôle pionnier sur les roches nues et les moraines glaciaires, amorçant la formation de sols qui permettront ultérieurement l'installation des mousses puis des plantes vasculaires.
Menaces et conservation
Les communautés de bryophytes restent vulnérables au piétinement, aux modifications hydrologiques et aux effets à long terme du changement climatique. Les perturbations engendrées par des espèces introduites — en particulier le castor nord-américain (Castor canadensis), introduit en Terre de Feu dans les années 1940 — modifient profondément les cours d'eau et les tourbières, altérant indirectement les substrats et les conditions microclimatiques nécessaires à ces forêts en miniature.
L'extraction commerciale de Sphagnum magellanicum pour l'horticulture constitue une pression supplémentaire : cette activité a débuté il y a une vingtaine d'années plus au nord, dans les régions de Los Lagos et de Magallanes, et son impact sur les populations naturelles fait l'objet d'efforts de gestion durable.
À l’extrémité sud‑est de l’île Grande, la péninsule Mitre prolonge cette ceinture de tourbières vers l’Atlantique. Cette pointe presque inhabitée concentre environ 84 à 85% de l’ensemble des tourbières du pays, soit près de 193 000 hectares de turberas sur un total provincial estimé à 270 000 hectares. En décembre 2022, la loi provinciale n° 1461 a créé l’Area Natural Protegida Península Mitre, intégrée au système d’aires protégées de Tierra del Fuego. Les études coordonnées par le CADIC/CONICET et les organisations locales montrent que ces tourbières figurent parmi les plus grands réservoirs de carbone de l’Argentine : elles stockent l’équivalent de plusieurs années d’émissions nationales de dioxyde de carbone et ont été reconnues par le Programme des Nations unies pour l’environnement comme l’un des onze écosystèmes de tourbières les plus importants du globe.
« Ecoturismo con lupa » : voir le monde autrement
Pour valoriser et protéger cette biodiversité discrète, l'équipe du Parc Omora a développé le concept d'Ecoturismo con lupa : un écotourisme avec loupe qui place au centre de l'expérience la découverte des mousses, hépatiques et lichens. Équipés d'une simple loupe, les visiteurs sont guidés pour observer les « bosques en miniatura » et comprendre leur rôle écologique dans le cadre d'une « philosophie environnementale de terrain ».
Exemple de forêt miniature sur l'île Navarino (janvier 2020, entre Lëm et Wulaia)
Cette approche, documentée dans le film Viaje Invisible. Ecoturismo con Lupa (2013), illustre comment une biodiversité à l'échelle du millimètre peut transformer une promenade en forêt en exploration scientifique à part entière.
Bibliographie
DOMÍNGUEZ, E. et al. Floristic biodiversity present in Sphagnum peatland bogs. Anales del Instituto de la Patagonia, 2021.
GOFFINET, B., ROZZI, R., MASSARDO, F. et al. Miniature Forests of Cape Horn: Ecotourism with a Hand Lens. University of North Texas Press, 2012.
ODEPA/INFOR. Musgo Sphagnum: manejo sostenible del recurso. Gobierno de Chile, 2018.
PIONTELLI, E. Sphagnum magellanicum Brid. en Chile. Boletín Micológico, 2008.
ROZZI, R. (coord.). Ecoturismo con lupa en el Parque Omora. Universidad de Magallanes.
SALINAS, J. et al. Generando conocimiento para el desarrollo de cultivos sustentables de Sphagnum. Revista INFOR, 2021.
VILA, I. et al. Ictiofauna en los sistemas límnicos de la Isla Grande de Tierra del Fuego. Revista Biología Marina, 1999.
VILLAGRA, J. et al. Sphagnum peatland bog, Magallanes. Anales del Instituto de la Patagonia, 2004.
Au premier regard, cet insecte pourrait passer pour une guêpe élancée perdue loin de son nid. Pourtant, ce spécimen observé à bord du Milagro le 9 avril 2026 au nord-est de l'île Hoste, alors que le navire était au mouillage dans un site bordé de forêts et frappé par le mauvais temps, renvoie à un tout autre monde : celui des longicornes australs, encore très imparfaitement documentés.
Callisphyris leptopus philippi de visite à bord du voilier Milagro le 9 avril 2026 (Expédition Karukinka, Île Hoste, Réserve de biosphère du cap Horn, Chili)
Dans ce contexte, la rencontre prend une dimension scientifique réelle. Callisphyris leptopus Philippi, 1859 appartient aux Cerambycidae, les « longicornes », une famille de coléoptères dont de nombreuses espèces accomplissent une grande partie de leur développement dans le bois. Le cas de cette espèce est particulièrement intéressant parce que, malgré son allure spectaculaire, la documentation facilement accessible reste fragmentaire, dispersée entre notices taxonomiques, publications forestières et signalements ponctuels.
Une espèce des forêts australes
Les sources disponibles situent Callisphyris leptopus dans le sud de l’Amérique, avec une présence attestée au Chili et dans les forêts subantarctiques du sud-ouest de l’Argentine. Le manuel forestier de la FAO consacré aux insectes ravageurs des branches, pousses et plantules précise que l’espèce est signalée au Chili depuis la région du Maule jusqu’à Magallanes et l’Antarctique chilien (la région du cap Horn), ainsi qu’en Argentine dans les forêts subantarctiques.
Cette répartition n’est pas anodine. Elle associe l’insecte aux paysages de forêts tempérées froides dominés par les Nothofagus, un groupe d’arbres emblématique de la Patagonie subantarctique et andine. La page Titan-GBIF renvoie d’ailleurs explicitement à une section « Plantes », signe que la compréhension de l’espèce passe par ses liens étroits avec ses hôtes végétaux.
Des hôtes forestiers bien identifiés
La littérature forestière consultée associe Callisphyris leptopus à plusieurs espèces de Nothofagus, notamment le coihue, la lenga et le ñirre. Les larves se développent dans les branches ou jeunes tiges, où elles creusent des galeries dans des tissus ligneux encore relativement tendres.
L’article argentin consacré à un individu trouvé dans le sud d’Ushuaia apporte sur ce point un témoignage très concret. Les experts interrogés y décrivent l’insecte comme un « perforador o taladrador de madera », c’est-à-dire un foreur du bois, qui « por lo general hace túneles en maderas jóvenes y blandas » (qui en général fait des tunnels dans le bois jeune et souple) et qui serait habituellement lié au ñirre, sans exclure ici la lenga comme plante-hôte possible.
Taille, forme et mimétisme
L’adulte possède un corps allongé et une silhouette singulière, très différente de l’image ordinaire d’un coléoptère trapu. Selon la notice forestière, la femelle atteint environ 36 mm de longueur pour 8,5 mm de largeur, tandis que le mâle mesure environ 26 mm pour 6 mm de large. Ces dimensions correspondent à un insecte visible, sans être massif, dont les longues pattes accentuent encore l’impression de finesse.
Callisphyris leptopus philippi de visite à bord du voilier Milagro le 9 avril 2026 (Expédition Karukinka, Île Hoste, Réserve de biosphère du cap Horn, Chili)
Son apparence est l’un de ses traits les plus frappants. L’article publié en Argentine souligne que ce coléoptère cérambycide « trata de imitar al de las avispas » (essaie d'imiter l'apparence des guêpes), et explique que ce mimétisme sert à dissuader d’éventuels prédateurs comme les oiseaux ou de petits mammifères. La page Titan-GBIF renforce cette lecture jusque dans l’étymologie de l’espèce : leptopus dérive du grec leptos (« fin, mince ») et pous (« pied »), autrement dit « aux pattes fines ».
Un cycle de vie largement caché
Comme beaucoup de longicornes, Callisphyris leptopus passe l’essentiel de sa vie hors de la vue humaine. La phase larvaire se déroule à l’intérieur du bois, dans des galeries qui peuvent être longues et sinueuses. Le document de la FAO mentionne un cycle biologique d’environ quatre ans, les larves se développant dans les rameaux et les branches avant l’émergence des adultes au printemps.
L’article de Diario Prensa Libre complète cette vision avec des observations de terrain plus accessibles. Les experts y indiquent que l’insecte peut vivre « dos o tres años en el interior del árbol, haciendo galerías » (vivre deux ou trois ans dans l'arbre, faisant des galeries), avant d’en sortir pour se reproduire et mourir. Même si les durées exactes varient selon les sources, toutes convergent sur un point essentiel : l’adulte n’est qu’une apparition brève au terme d’une longue existence cachée dans l’arbre.
Un insecte inoffensif, mais précieux à observer
L’article argentin identifie le spécimen observé à Ushuaia comme une femelle adulte, reconnaissable notamment à l’absence des antennes divisées attribuées au mâle dans ce témoignage. Il mentionne aussi un détail remarquable : les pattes portent des poils « comme des petits pinceaux », sur lesquels peuvent adhérer des spores de champignons, déposées ensuite sur des surfaces rugueuses ou dans des cavités lors de la ponte.
Le même article insiste sur un point important pour le public : l’insecte ne pique pas et ne représente pas de danger pour l’être humain. Si un individu est rencontré, la meilleure conduite consiste simplement à le laisser poursuivre son chemin.
Pourquoi l’observation à bord du Milagro compte
Un insecte trouvé à bord d’un voilier ou d’un navire au mouillage pourrait sembler relever de l’anecdote. Dans le cas de Callisphyris leptopus, c’est au contraire une donnée qui mérite d’être conservée, décrite et replacée dans son contexte écologique. L’espèce reste peu présente dans la littérature de synthèse accessible, alors même qu’elle possède une morphologie distinctive, un cycle de vie long et un lien étroit avec des forêts australes déjà elles-mêmes difficiles à inventorier complètement.
Callisphyris leptopus philippi de visite à bord du voilier Milagro le 9 avril 2026 (Expédition Karukinka, Île Hoste, Réserve de biosphère du cap Horn, Chili)
Le contexte du signalement renforce encore son intérêt. Un spécimen arrivé à bord du Milagro pendant une tempête, dans un lieu bordé de forêts, suggère un déplacement favorisé par le vent ou par l’activité de vol d’un adulte à proximité immédiate de son habitat forestier. Sans transformer une observation isolée en preuve définitive, ce type de rencontre rappelle combien l’exploration naturaliste demeure essentielle dans les archipels, chenaux et lisières forestières australes, où de nombreuses données reposent encore sur des trouvailles fortuites plutôt que sur des séries d’observations suivies.
FAO. Insectos dañadores de ramas, brotes y plantulas. Manuel technique mentionnant Callisphyris semicaligatus comme synonyme et décrivant sa distribution, ses plantes-hôtes, sa morphologie et son cycle biologique.
Ce colloque international, qui se déroule les 18 et 19 juin 2026 à l’Université de Montpellier Paul‑Valéry, situe la toponymie inclusive au croisement des dimensions linguistiques, culturelles, sociales et politiques, et met en lumière le rôle des noms de lieux dans la reconnaissance des langues et des peuples minorisés. Dans ce cadre, Karukinka incarne un projet rare : une association à but non lucratif qui mène sur le terrain un travail de cartographie et de réhabilitation des toponymes autochtones, en lien direct avec des membres des peuples Selk’nam et Yagan.
Lauriane Lemasson, fondatrice de Karukinka et coordinatrice scientifique du programme de toponymie, y présentera la méthodologie de collecte et de transcription des noms de lieux issus de la mémoire orale et des archives, ainsi que les enjeux de décolonisation de l’espace patagonien. Mirtha Salamanca et José German González Calderón apporteront leur parole de membres de peuples originaires, en expliquant comment la restauration de ces toponymes contribue à la reconnaissance culturelle et à la transmission auprès des nouvelles générations.
En participant à cette rencontre co‑organisée par la Chaire UNESCO en toponymie inclusive, Karukinka s’inscrit dans une dynamique internationale de réflexion sur les politiques de nomination des lieux et sur la parité toponymique. Les travaux de l’association à Terre de Feu, qui combinent recherche académique, patrimoine culturel et action associative, serviront d’exemple de terrain concret pour penser une toponymie vraiment inclusive, au-delà des discours théoriques.
Cette intervention montre que, via l’exploration maritime, Karukinka investit aussi la géographie humaine et la mémoire des peuples autochtones, dans un cadre scientifique et institutionnel reconnu, porté par l’UNESCO.
Pour connaître le programme du colloque, nous vous invitons à consulter le site web dédié à cet évènement : https://toponymie.sciencesconf.org/
Au sud de la Patagonie, au sein de la Réserve de biosphère du cap Horn, les lichens et les bryophytes transforment troncs, rochers et tourbières en véritables « forêts en miniature » que l’on ne découvre qu’en se penchant avec une loupe.
Cette diversité cryptogamique atteint un niveau exceptionnel sur l’île Navarino, où des travaux menés par l’équipe du Parc ethnobotanique Omora ont montré que sur moins de 0,01% de la surface terrestre se concentrent plus de 5% des espèces mondiales de bryophytes, dont une grande proportion d’endémiques. À cette richesse en mousses et hépatiques s’ajoute une flore lichénique remarquable, récemment inventoriée, qui confirme le statut de la Réserve de biosphère du Cap Horn comme hotspot global pour les organismes non vasculaires.
Placopsis lambii et Gunnera magellanica, photographiés dans l'un des bras de la baie Tres Brazos (expédition Karukinka "Réserve de Biosphère du cap Horn", février 2026)
Un hotspot au bout du monde
L’île Navarino et la région subantarctique de Magallanes se situent dans une zone de forêts tempérées humides balayées par les vents, où les précipitations abondantes et les températures fraîches favorisent la prolifération des mousses, hépatiques et lichens. Cette écorégion a été identifiée comme un centre mondial de diversité pour les bryophytes, avec environ 818 espèces recensées dans la région de Magallanes, qui jouent un rôle clé dans la régulation des nutriments et de la qualité de l’eau. Les lichens y atteignent également une diversité remarquable : une étude floristique intensive menée sur l’île Navarino a enregistré 416 taxons de lichens et champignons liés, incluant des espèces nouvelles pour la science.
Les forêts de Navarino se situent dans une des régions aux pluies les plus propres de la planète, et l’abondance de lichens sensibles à la pollution atmosphérique témoigne de la faible charge en contaminants de l’air local. Cette sensibilité fait des lichens de bons bioindicateurs de qualité de l’air, un argument fréquemment mobilisé dans les activités éducatives du Parc Omora et dans la communication autour de la Réserve de biosphère.
Bunodophoron patagonicum (expédition Karukinka février 2026, réserve de biosphère du cap Horn)
Même dans cette région relativement préservée, les communautés de bryophytes et lichens restent vulnérables au piétinement répété, aux modifications hydrologiques et aux effets à long terme du changement climatique sur les régimes de précipitations et de température. Les perturbations engendrées par des espèces introduites, comme le castor nord‑américain qui modifie profondément les cours d’eau et les tourbières de la région, peuvent altérer indirectement les substrats et les conditions microclimatiques nécessaires à ces forêts en miniature.
Bryophytes et lichens : des protagonistes discrets mais essentiels
Les bryophytes – mousses, hépatiques et anthocérotes – sont des plantes non vasculaires de petite taille, dépourvues de racines et de tissus conducteurs complexes, ce qui ne les empêche pas de coloniser massivement troncs, sols et rochers dans les forêts subantarctiques. Les lichens, symbioses durables entre un champignon et une algue ou une cyanobactérie, forment des croûtes, rosettes foliacées ou touffes fruticuleuses qui tapissent l’écorce des Nothofagus, le bois mort, les pierres et même les coussinets de mousses déjà présents. En combinant ces deux groupes, la région du Cap Horn présente l’une des densités les plus élevées au monde d’organismes non vasculaires, au point qu’un seul arbre peut héberger plus d’une centaine d’espèces épiphytes.
Gunnera magellanica, Lepidozia chordulifera et Blechnum pennamarina, photographiés lors d'une expédition Karukinka dans la baie Tres Brazos (île Gordon, réserve de biosphère du cap Horn, Chili, février 2026)Plagiochila elata (expédition Karukinka février 2026, réserve de biosphère du cap Horn)
Les bryophytes et lichens du sud de la Patagonie sont poïkilohydres, c’est‑à‑dire qu’ils tolèrent de forts dessèchements et peuvent interrompre leur métabolisme pour le reprendre rapidement dès qu’ils se réhydratent, ce qui les rend particulièrement résistants aux cycles gel–dégel. Beaucoup d’espèces développent des pigments protecteurs et des structures épaisses qui réduisent les dommages liés aux rayonnements UV, au vent et à l’exposition directe, notamment dans les toundras magellaniques et les milieux côtiers. Ces traits fonctionnels expliquent qu’aux plus hautes altitudes de Navarino ou sur les rivages battus par les embruns, les organismes dominants soient des coussinets de mousses et des croûtes ou buissons de lichens.
Les « forêts en miniature » : changer d’échelle
Pour rendre cette richesse perceptible au-delà des cercles scientifiques, Ricardo Rozzi et ses collègues ont proposé la métaphore des « bosques en miniatura del Cabo de Hornos », des forêts en miniature formées par les mousses, hépatiques, lichens et la micro‑faune qui y vit. La pratique d’observer ces petits paysages avec une loupe, en s’arrêtant longuement devant un tronc ou un rocher, transforme la promenade en une exploration naturaliste détaillée de mondes habituellement invisibles.
Lypocodium s.l. à droite (baie Tres Brazos, Réserve de biosphère du cap Horn, expédition Karukinka février 2026)
Les « forêts en miniature » ne sont pas seulement végétales : elles hébergent une micro‑faune variée d’insectes, d’acariens, de nématodes et d’autres invertébrés qui se nourrissent, se reproduisent et se réfugient dans les coussins de mousses et de lichens. Ces organismes contribuent à la fragmentation de la matière organique, à la minéralisation des nutriments et parfois à la dispersion des spores et propagules, ajoutant plusieurs niveaux trophiques à ce qui, à l’œil nu, ressemble à un simple tapis vert ou gris.
Rôles écologiques dans les forêts et tourbières
Dans les forêts subantarctiques humides, les bryophytes et lichens forment des manteaux épais sur les troncs, les rochers et le sol, capables de retenir de grandes quantités d’eau et de réguler l’humidité locale. Cette capacité de rétention en fait des éponges naturelles qui amortissent l’impact des pluies fréquentes, limitent l’érosion et stabilisent les micro‑habitats pour une multitude d’invertébrés et de micro‑organismes.
Dans les tourbières, des bryophytes – notamment des mousses de type sphaignes et apparentées – structurent la matrice qui accumule la matière organique en milieu saturé, stockant à la fois de l’eau et de grandes quantités de carbone.
Sphagnum et hépatiques de tourbières, Baie Tres Brazos (Réserve de Biosphère du cap Horn, expédition Karukinka, février 2026)
Les lichens jouent aussi un rôle pionnier sur les roches nues, les moraines glaciaires et les affleurements du littoral, où ils amorcent la formation de sols en altérant physiquement et chimiquement le substrat. En retenant des particules et l’humidité, ces communautés pionnières créent progressivement des micro‑niches propices à l’installation ultérieure de mousses, puis de plantes vasculaires
Espèces emblématiques de mousses et de lichens
Parmi les bryophytes, la mousse Lepyrodon lagurus est souvent citée comme espèce emblématique du Parc Omora, où elle forme des nappes veloutées sur les troncs et contribue à l’aspect luxuriant des forêts humides. Ce type de mousses épiphytes retient l’eau de pluie, offre des micro‑refuges à des invertébrés variés et accueille parfois des lichens qui s’installent sur leur surface, complexifiant encore la structure de la micro‑forêt.
Chez les lichens, les grandes touffes d’Usnea, les « barbes de vieillard » suspendues aux branches des Nothofagus, illustrent bien la relation entre pureté de l’air et vigueur des populations lichéniques. Les coussinets et petites trompettes des Cladonia qui couvrent certains sols ou bois morts, ainsi que des espèces nouvellement décrites comme Candelariella magellanica, témoignent de l’originalité de la flore lichénique de Navarino.
Forêt miniature photographiée lors d'une randonnée à pied entre Lëm et Wulaia (île Navarino, Chili) en février 2020 (photographie de Lauriane Lemasson)Sphagnum et hépathiques (expédition en Terre de Feu, Lauriane Lemasson, mars 2013)
Ecoturismo con lupa : un tourisme avec loupe
Pour valoriser et protéger cette biodiversité discrète, l’équipe du Parc Omora a développé le concept d’« Ecoturismo con lupa », un écotourisme avec loupe qui place au centre de l’expérience la découverte des mousses, hépatiques et lichens. Ce terme, forgé par Ricardo Rozzi et ses collègues, désigne une forme de tourisme de niche dans la Réserve de biosphère du Cap Horn, où les visiteurs sont invités à observer les « bosques en miniatura » et à comprendre leur rôle écologique. Des sentiers balisés accueillent de petits groupes équipés de loupes, accompagnés de guides qui combinent histoire naturelle, écologie et réflexion éthique sur la conservation bioculturelle.
Ce modèle d’écotourisme a été soutenu par des projets de développement d’un tourisme scientifique et éducatif dans la région, cherchant à articuler retombées économiques locales, éducation environnementale et protection des écosystèmes subantarctiques. Le documentaire « Viaje Invisible. Ecoturismo con Lupa » illustre cette approche en suivant des visites guidées qui plongent le public dans la contemplation détaillée des forêts en miniature du Cap Horn.
Gackstroemia magellanica (hépathique endémique de la réserve de biosphère du cap Horn), expédition Karukinka Février 2026Gunnera magellanica - lichens pseudocyphellaria berberina, pseudocyphellaria frecineti et pseudocyphellaria granulata - Nephroma antarcticum (expédition Karukinka, baie Tres Brazos, réserve de bisphère du cap Horn, février 2026)
Conservation bioculturelle et éducation
Le Parc Omora et ses partenaires défendent une approche de « conservation bioculturelle », qui relie la protection de la biodiversité à la reconnaissance des cultures locales, en particulier la tradition yagan et les communautés de Puerto Williams. Les bryophytes et lichens deviennent alors des médiateurs pour réfléchir aux liens entre modes de vie, éthique environnementale et responsabilité envers les écosystèmes, notamment à travers la « philosophie environnementale de terrain » proposée par Rozzi et ses collègues.
Les écoles de Puerto Williams intègrent l’observation des forêts en miniature dans leurs activités pédagogiques, afin que les enfants reconnaissent la valeur mondiale de la biodiversité de leur territoire. Cette appropriation locale contribue à contrer la « homogénéisation bioculturelle », concept qui désigne la tendance à oublier les organismes discrets et à perdre en même temps les connaissances et significations culturelles qui leur sont associées.
Nos remerciements à Ricardo Rozzi et à José German Gonzalez Calderon pour leur aide à la définition des bryophytes à partir de nos images.
Bibliographie non exhaustive
Etayo, J., Sancho, L. G., Gómez‑Bolea, A., Søchting, U., Aguirre, F., & Rozzi, R. (2021). Catálogo de líquenes (y algunos hongos relacionados) de la isla Navarino, Reserva de la Biosfera Cabo de Hornos, Chile. Anales del Instituto de la Patagonia, 49.
Goffinet, B., Rozzi, R., Massardo, F., et al. (2012). Miniature Forests of Cape Horn: Ecotourism with a Hand Lens. University of North Texas Press.
Rozzi, R. (coord.) (s.d.). Ecoturismo con lupa en el Parque Omora. Universidad de Magallanes. Présentation éditoriale et notice du livre.
Cape Horn Center (CHIC). Ecoturismo con lupa: una experiencia para conocer los bosques en miniatura de líquenes y musgos.
Instituto de Ecología y Biodiversidad / Universidad de Magallanes. Omora Ethnobotanical Park – présentation institutionnelle de la station biologique.
Rozzi, R., et al. (2008). Patterns of species richness in sub‑Antarctic plants and implications for conservation (rapport et articles associés sur la flore de Magallanes).
Wikipedia. Ecoturismo con lupa. Fiche encyclopédique présentant le concept et son contexte au Cap Horn.
Documentaire Viaje Invisible. Ecoturismo con Lupa. Parc ethnobotanique Omora, 2013.
Cultivating a Garden of Names in the Cape Horn Biosphere Reserve. Étude sur la conservation bioculturelle, les bryophytes et lichens et l’éducation environnementale.
La Patagonie abrite trois champs de glace continentaux majeurs représentant les réserves glaciaires les plus importantes de l'hémisphère sud en dehors de l'Antarctique et de la Nouvelle-Zélande.
Le Champ de Glace Patagon Nord (Campo de Hielo Patagónico Norte, NPI) s'étend au 46.5°S avec une surface d'environ 4 200 km² et un volume de glace estimé entre 1 200 et 1 400 km³. Le Champ de Glace Patagon Sud (Campo de Hielo Patagónico Sur, SPI), situé entre 50 et 51°S, couvre environ 13 000 km² avec un volume estimé de 3 800 à 4 200 km³. Le Champ de Glace de la Cordillère Darwin (CDI), localisé quant à lui au 54°S, s'étend sur environ 1 600 km² avec un volume estimé de 500 à 700 km³[1][2].
Ensemble, ces trois systèmes cryosphériques couvrent plus de 19 000 km² et contiendraient suffisamment d'eau pour élever le niveau marin global de 13 à 14 millimètres si entièrement fusionnés et drainés vers l'océan. Ces glaciers représentent environ 3 % du volume de glace non-polaire terrestre global (seulement!), mais ont contribué depuis l'année 2000 à environ 10 % de l'élévation du niveau marin global observée durant cette période[2].
Evolution et mécanismes de la perte de masse glaciaire de 1940 à 2023
Depuis l'année 1940, les glaciers patagons collectivement ont perdu 1 350 ± 150 milliards de tonnes de glace, contribuant directement à une élévation du niveau marin estimée à 3,7 millimètres. Ce taux de contribution océanique s'est accéléré au cours du temps : le taux annuel de perte de glace s'est accéléré de 15 Gt/an durant les années 1960-1980, puis à 22-29 Gt/an pour la période 2000-2023, soit une accélération exponentielle de la fonte des glaciers de Patagonie. Les démarcations se lisent sur la roche adjacente et ne serait-ce qu'entre 2018 et 2025 durant nos expéditions, nous pouvons constater la perte de volume des glaciers situés sur le versant sud de la Cordillère Darwin et par exemple l'écoulement constant, devenu une énorme cascade, au pied du glacier Romanche.
La cascade de fonte au pied du glacier Romanche (Cordillère Darwin, Terre de Feu, Chili) lors de l'expédition d'avril 2025
Les recherches menées par le Programme de Recherche des Champs de Glace de Patagonie (PIRP) et le Centre de Recherche GAIA Antártica de l'Université de Magallanes, en combinaison avec les modèles climatiques régionaux à haute résolution spatiale (MAR et RACMO à 500m de résolution), révèlent que l'augmentation du ruissellement de surface constitue le principal facteur physique de perte de masse glaciaire depuis 1940, modifiant ainsi les hypothèses scientifiques antérieures[2].
Les données reconstruites du bilan de masse superficiel (SMB) couvrant la période 1940-2023 à 500m de résolution spatiale établissent une déclinaison nette de -0,35 Gt/an². Cette déclinaison résulte principalement d'une augmentation du ruissellement de surface de +0,47 Gt/an², partiellement compensée par une variation mineure des précipitations (~-0,06 Gt/an²). Les bilans cumulatifs interannuels varient considérablement : la meilleure année observée (1948) enregistra un surplus d'accumulation de +59,4 Gt, tandis que la pire année documentée (2016) enregistra une perte nette de -52,2 Gt, illustrant la variabilité extrême du système glaciaire.
Amplification climatique régionale de la fonte glaciaire
L'augmentation du ruissellement glaciaire de surface résulte directement d'une élévation générale des températures estivales à l'échelle régionale. La région patagonne connaît une augmentation des températures documentée depuis 1940 affichant un taux de +0,08°C par décade, soit environ 2,5 fois plus rapide que la tendance de réchauffement global moyen (~0.03°C par décade observée à l'échelle planétaire). Cette amplification régionale est attribuable à l'intrusion de vents chauds provenant d'origines septentrionales, phénomène directement lié au déplacement vers le pôle des systèmes de haute pression subtropicaux en réponse au changement climatique global.
Le nombre de lacs proglaciaires (lacs d'eau de fusion formés immédiatement en aval des fronts glaciaires) dans la Cordillère Darwin et des Champs de Glace Nord et Sud a augmenté de 461 % entre 1945 et 2024, passant de 33 lacs documentés à 185 lacs. La surface totale couverte par ces lacs a augmenté de 124 %, passant de 28,2 ± 5,6 km² en 1945 à 63,3 ± 1,9 km² en 2024[3].
Le passage de lacs endiguées par la glace (représentant 71,6 % de la surface totale en 1945) à des lacs endiguées par des moraines sédimentaires (80,5 % en 2024) représente une transformation écosystémique aux implications géomorphologiques critiques. Cette transition transforme fondamentalement le régime des débâcles glaciaires catastrophiques (GLOFs) puisque les barrages de moraine présentent une stabilité extrêmement faible et une susceptibilité élevée aux effondrements soudains libérant les masses d'eau stockées.
Les débâcles glaciaires catastrophiques documentés incluent un événement remarquable d'effondrement de moraine d'un lac proglaciaire en 1997-1998 qui provoqua une inondation destructrice traversant les fjords et modifiant la morphologie des zones côtières adjacentes. Un événement plus volumineux et complexe fut enregistré en 2018, libérant 28 fois le volume du premier événement, créant un flux destructeur et transformant complètement la morphologie des vallées drainées[3].
Des glaciers en Patagonie : jusqu'à quand?
L'un des bras du plus grand glacier de l'île Hoste, lors de l'expédition Karukinka de décembre 2025 (Détroit Coloane, Province du cap Horn, Chili)
Les modèles glaciologiques régionaux (OGGM - Open Global Glacier Model) appliqués aux populations de glaciers patagons de superficie supérieure à 1 km² indiquent une continuation du déglaçage durant le 21ème siècle. Les projections climatiques d'ensemble pour la période 2020-2100 indiquent une perte de volume glaciaire totale estimée entre 22 et 27 % selon le scénario de forçage climatique considéré, avec une contribution à l'élévation du niveau marin estimée de 3,1 à 3,8 mm pour la période 2012-2050 seule.
Au taux actuel de perte de masse documenté et observé pour la période récente 1979-2023, les glaciers patagons pourraient potentiellement disparaître entièrement dans approximativement 220 ans.
Pour aller plus loin, les références utilisées pour cet article :
[1] Noël, B., et al. (2025). Surface runoff as primary driver of Patagonian glacier mass loss since 1940. Nature Communications.
[3] Izagirre, E., et al. (2025). Evolution of glacial lakes and southernmost GLOFs in the Cordillera Darwin and Cloue Icefields (1945-2024). Frontiers in Earth Science, 10, 1641167.