En 2023, le Chili intègre officiellement le peuple selk’nam à la loi indigène 19.253, près d’un siècle après les grandes vagues de violences en Terre de Feu. Derrière cette réforme juridique, un long travail de mémoire, de plaidoyer et de réaffirmation culturelle mené par les familles selknam elles‑mêmes.
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Un peuple longtemps absent de la loi indigène
Depuis 1993, la loi 19.253 reconnaît une série de « peuples ou ethnies indigènes » au Chili et crée la CONADI, la Corporation nationale de développement indigène. Pendant trente ans, cette liste inclut les Mapuche, Aymara, Rapa Nui, Atacameños, Quechua, Colla, Diaguita, les peuples du Nord Chango, ainsi que les Kawésqar et les Yagán, mais pas les Selk’nam.
Pourtant, la mémoire de la Terre de Feu chilienne reste marquée par la présence selk’nam, peuple de chasseurs nomades dont l’univers s’étendait entre steppe, forêts et rivages. Dans les récits d’explorateurs, de missionnaires ou de voyageurs comme Darwin, ce peuple apparaît souvent à la marge, déjà en cours de déplacement forcé ou d’extermination. Dans la loi, il disparaît complètement : le Chili se dote d’une politique indigène sans mentionner les descendants de ce peuple de la Grande Île.
De la motion parlementaire à la loi 21.606
Le chemin qui mène à la reconnaissance passe par un projet de loi, enregistré sous le numéro 12.862‑17 à la Chambre des députées et des députés. Porté par un groupe transversal de parlementaires, il propose une modification ciblée : intégrer explicitement le peuple selk’nam à l’article 1 de la loi 19.253. C’est un travail patient de commissions, d’auditions, de réécritures techniques, sur plusieurs années.
En août 2023, le Sénat discute à son tour le texte. Les sénatrices et sénateurs insistent sur la dette historique de l’État, sur la nécessité de reconnaître un peuple que l’on a déclaré « éteint » alors que ses descendants vivent aujourd’hui en Terre de Feu, à Porvenir et dans d’autres villes du pays. Ils approuvent la version qui introduit les Selk’nam dans la liste de l’article 1 et actualise la terminologie de la loi, en parlant de « peuples » et pas seulement d’« ethnies ».
Le 4 septembre 2023, la Chambre adopte le projet en troisième procédure. Selon la note officielle, 117 députées et députés votent pour, une seule personne s’abstient, et le texte est définitivement approuvé. Les Selk’nam deviennent le onzième peuple autochtone reconnu par la loi indigène et le troisième peuple officiellement reconnu dans la région de Magallanes, aux côtés des Kawésqar et des Yagán.
Une reconnaissance qualifiée de « dette historique »
Une fois votée, la loi est promulguée puis publiée au Journal officiel le 19 octobre 2023, sous le numéro 21.606. La nouvelle rédaction de l’article 1 énumère désormais, après les autres peuples, le peuple selknam parmi « les principaux peuples ou ethnies indigènes du Chili ». Dans le texte, l’État affirme qu’il valorise l’existence de ces peuples comme « partie essentielle des racines de la Nation chilienne, ainsi que leur intégrité et leur développement, en accord avec leurs coutumes et valeurs ».
Du côté du gouvernement, le ministère du Développement social présente cette réforme comme une forme de réparation. La ministre Javiera Toro parle au Congrès d’une « dette historique » envers les Selk’nam, en rappelant la responsabilité de l’État dans les politiques qui ont nié l’existence du peuple et invisibilisé ses descendantes et descendants. À l’occasion des 30 ans de la loi 19.253, la CONADI choisit d’ailleurs de mettre en avant cette reconnaissance comme un moment « doublement historique » : anniversaire de la loi indigène, et entrée des Selk’nam dans la liste des peuples reconnus.
Ce geste institutionnel s’appuie sur un long travail mené par les familles selk’nam. À Porvenir, la communauté indigène Covadonga Ona, composée de descendantes et descendants selk’nam en territoire chilien, crée la Corporación del Pueblo Selk'nam en Chile pour représenter le peuple sur les plans juridique et politique. Son mandat : défendre les droits collectifs, accompagner les démarches législatives et porter la voix des familles dans les espaces de négociation avec l’État.
Dès 2019, la corporación présente un projet visant précisément à faire reconnaître les Selk’nam dans la loi indigène 19.253, avec l’appui de juristes autochtones comme Ariel León Bacián. En parallèle, d’autres collectifs – comme la communauté Telkacher ou la Fundación Hach Saye – mènent un travail de terrain : ateliers de langue, recherches familiales, réappropriation des récits sur le génocide et les déplacements forcés.
Une étude récente, réalisée en collaboration avec la Fundación Hach Saye et l’Université du Chili, montre comment ces familles mobilisent les outils du droit, de l’art et de l’ethnographie pour faire émerger de « nouvelles formes de lutte ». La reconnaissance légale devient un levier pour interroger l’accès aux territoires ancestraux, la restitution de toponymes originaires en Terre de Feu et la manière dont l’histoire selk’nam est enseignée dans les écoles.
Paroles selk’nam : entre joie, prudence et mémoire
Dans les médias autochtones et alliés, la reconnaissance de 2023 est souvent décrite comme « historique », mais jamais comme un point final. Servindi résume la portée de la loi en rappelant que les Selk’nam deviennent le onzième peuple autochtone reconnu par l’État chilien, après des décennies de déni officiel. Cette visibilité nouvelle dialogue avec une histoire de violences : chasses aux primes, déplacements forcés, enfermement dans les missions et les estancias, qui ont marqué la Grande Île de Terre de Feu et l’archipel entier.
Dans un entretien diffusé par El Mostrador et repris par Karukinka, le jeune selk’nam Mauricio Astroza (Asamblea Telkacher) insiste sur la dimension symbolique de ce moment. Pour lui, la reconnaissance juridique ouvre des portes, mais l’enjeu est désormais de défendre une culture vivante, d’éviter l’appropriation des symboles selk’nam par des institutions qui ne travaillent pas avec les familles, et de corriger l’idée – encore présente dans certains manuels scolaires – que le peuple aurait « disparu ».
Lors d’une cérémonie officielle, la présidente de la communauté selk’nam Telkacher, Ana María Muñoz, parle de « sentiments partagés ». D’un côté, la joie d’être reconnue par l’État et par les autres peuples autochtones du Chili ; de l’autre, la mémoire des générations qui ont veillé sur des coutumes, des récits, des noms de lieux, dans un contexte d’invisibilisation. La loi change, mais le travail de réparation reste à construire, pas à pas, sur le terrain.
Après la reconnaissance : quels horizons ?
La loi 21.606 ne se réduit pas à ajouter un nom à une liste. En actualisant la terminologie de la loi 19.253 vers celle de « peuples indigènes », elle rapproche la norme chilienne des instruments internationaux comme la Convention 169 de l’OIT ou la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones. Ce vocabulaire ouvre la porte à une compréhension plus collective des droits : participation politique, liens au territoire, protection des langues et des savoirs.
Dans ce nouveau cadre, les organisations selk’nam revendiquent déjà des chantiers concrets. En Terre de Feu, des projets de cartographie originelle selk’nam, yagán et haush explorent comment nommer à nouveau les paysages, à partir des langues autochtones et des parcours historiques. Une œuvre lumineuse itinérante, « Obra lumínica por el reconocimiento y la reparación del pueblo selknam », fait circuler ces questions de mémoire et de justice à Porvenir et dans d’autres villes du sud, en liant art contemporain, archives et paroles de famille.
Pour les Selk’nam, la reconnaissance de 2023 marque donc un changement d’échelle : d’un peuple longtemps présenté comme « disparu » dans les discours officiels, à un peuple vivant, porteur de droits, de connaissances et de futurs possibles sur sa propre terre. Pour l’État chilien, elle ouvre l’obligation de penser des politiques publiques en dialogue avec ces communautés, et non plus à leur place.
La loi 26.639, promulguée en 2010, a établi en Argentine le Régime des Budgets Minimums pour la Préservation des Glaciers et de l'Environnement Périglaciaire, intégrant au niveau légal l'idée que les glaciers sont des réserves stratégiques d'eau douce et des biens à caractère public. À partir de 2025–2026, le gouvernement national a impulsé un projet de modification intégrale de cette norme (Dossier 0161-PE-2025), qui a obtenu une demi-sanction au Sénat et l'approbation de la Chambre des Députés, générant une forte conflictualité politique et sociale.
Observation du glacier Fouqué dans les canaux de Patagonie (Chili), voilier Milagro, association Karukinka, 2025
Cet article présente le contenu central de la loi en vigueur, les principales modifications adoptées, le rôle des provinces, ainsi que les mobilisations sociales et les interventions des peuples autochtones – notamment la juriste selk’nam Antonela Guevara – qui dénoncent les impacts potentiels de cette réforme (risques pour l’eau, les écosystèmes et les droits territoriaux).
Table des matières
La Loi 26.639 (2010) : contenu et portée
Objet et principes
L’article 1 de la Ley 26.639 fixe comme objectif d’établir des budgets minimaux de protection des glaciers et de l’environnement périglaciaire, en les reconnaissant comme réserves stratégiques de ressources hydriques pour la consommation humaine, l’agriculture, la recharge des bassins, la protection de la biodiversité, la recherche scientifique et le tourisme. Les glaciers y sont explicitement déclarés biens de caractère public.
La Bibliothèque du Congrès souligne que cette loi s’inscrit dans le cadre de l’article 41 de la Constitution nationale (droit à un environnement sain, budgets minimaux nationaux) et de la Loi générale de l’environnement 25.675, qui consacre les principes de prévention, de précaution et de non‑régression.
Définitions : glacier et environnement périglaciaire
L’article 2 définit le glacier comme toute masse de glace pérenne, stable ou en écoulement lent, formée par recristallisation de la neige, quelle que soit sa forme, sa dimension ou son état de conservation ; y sont inclus les matériaux détritiques rocheux et les cours d’eau internes ou superficiels.
L’environnement périglaciaire est défini, en haute montagne, comme la zone de sols gelés qui agit comme régulateur hydrique, et en moyenne et basse montagne comme la zone à sols saturés en glace qui joue le même rôle de régulation. Ces définitions très larges étendent le champ de protection à des formes de glace et de sols gelés qui dépassent les seuls grands glaciers visibles.
Inventaire national des glaciers argentins (ING)
Les articles 3 et 4 créent l’Inventaire national des glaciers, confié à l’Institut argentin de nivologie, glaciologie et sciences de l’environnement (IANIGLA‑CONICET), chargé d’identifier tous les glaciers et géoformes périglaciaires agissant comme réserves hydriques, avec la localisation, la surface, la typologie et les variables nécessaires à leur protection et à leur suivi.
Le Dossier législatif de la Bibliothèque du Congrès rappelle que le décret 207/2011 a précisé l’organisation de l’ING par grandes régions glaciologiques (Andes désertiques, centrales, patagoniennes nord et sud, Terre de Feu et îles de l’Atlantique Sud) et a fixé une mise à jour au moins tous les cinq ans.
Activités interdites
Parmi les dispositifs les plus importants, la loi interdit certaines activités dans les glaciers et l’environnement périglaciaire, notamment :
l’exploration et l’exploitation minière et hydrocarbure ;
l’implantation d’industries ;
la construction d’ouvrages ou d’infrastructures pouvant altérer la dynamique naturelle de la glace ou la qualité de l’eau (sauf pour la recherche scientifique) ;
le stockage ou la manipulation de substances contaminantes ou dangereuses.
Toute activité susceptible d’affecter significativement ces milieux doit être soumise à une évaluation d’impact environnemental préalable, conformément à la Loi générale de l’environnement.
Le projet de réforme 2025–2026 : objectifs et modifications centrales
Contexte politique et objectifs affichés
En décembre 2025, le pouvoir exécutif national a déposé au Sénat l’Expediente 0161‑PE‑2025, visant à modifier la Ley 26.639, en arguant la nécessité de corriger des « falencias interpretativas », de lever des incertitudes juridiques et de faciliter les investissements, notamment miniers. Selon une analyse d’Infobae, l’exécutif présente la réforme comme un moyen de renforcer le « fédéralisme environnemental » en donnant un plus grand rôle aux provinces dans la gestion de leurs ressources.
Le projet obtient 40 voix sur 72 au Sénat (40 pour, 31 contre, 1 abstention), avec l’appui d’une partie de l’Union civique radicale, de Pro et de sénateurs péronistes de provinces minières, avant d’être transmis à la Chambre des députés. À la Chambre basse, la réforme est finalement approuvée par 137 voix pour, 111 contre et 3 abstentions, puis envoyée à l’exécutif pour promulgation.
Redéfinition de l’inventaire : « qui agissent comme réserves »
Un des changements les plus significatifs concerne l’article 3 de la loi, relatif à l’Inventaire national des glaciers. Le nouveau texte, tel que décrit par le journal Ámbito, stipule désormais que l’ING recensera les glaciers et zones périglaciaires qui « agissent comme réserves stratégiques de ressources hydriques », au lieu de ceux qui « remplissent les fonctions » de réserve.
Cette substitution semble mineure sur le plan lexical, mais le Dossier de la Bibliothèque du Congrès souligne qu’elle participe d’une re‑définition de l’étendue des espaces protégés, en conditionnant la protection à la démonstration d’une fonction hydrique effective et non à la simple présence de glace pérenne. Les autorités provinciales sont appelées à jouer un rôle central dans cette évaluation.
Principe de précaution et possibilité d’exclusion ultérieure
La réforme introduit un article 3 bis, qui précise, selon le texte analysé par Ámbito, que :
tous les glaciers et zones périglaciaires inscrits dans l’inventaire seront considérés comme faisant partie de l’objet protégé jusqu’à ce que l’autorité compétente vérifie l’inexistence des fonctions hydriques définies à l’article 1 ;
plus loin, il est stipulé que lorsqu’il sera constaté, sur base d’études technico‑scientifiques, qu’un glacier ou une zone périglaciaire « ne remplit pas les fonctions prévues », il pourra être considéré comme exclu de l’objet protégé.
On passe ainsi d’une présomption large de protection (toute masse de glace pérenne dans un environnement périglaciaire) à une logique où l’Inventaire devient filtrant, avec la possibilité de déclasser des unités glaciaires au vu d’analyses ponctuelles.[2][3]
Terminologie : du « milieu périglaciaire » aux « geoformes périglaciaires »
Plusieurs modifications terminologiques remplacent l’expression « environnement périglaciaire » par « geoformas periglaciares » dans les articles relatifs à l’inventaire et aux compétences des autorités. Pour les critiques, cette substitution sémantique tend à fragmenter l’objet de protection (du milieu en tant que système vers des formes isolées), ce qui pourrait réduire la portée territoriale de la loi.
Compétences provinciales et rôle de l’IANIGLA
La réforme renforce la mention des autorités provinciales comme « autorités compétentes », chargées d’identifier, sur la base d’éléments technico‑scientifiques, quels glaciers et zones périglaciaires situés sur leur territoire remplissent certaines fonctions hydriques. Là où la version antérieure parlait de « partager » l’information avec l’IANIGLA, la nouvelle rédaction remplace par « notifier » l’institut des corps de glace recensés.
Le Dossier de la Bibliothèque du Congrès indique que ces changements sont au cœur du débat sur la non‑régression environnementale : la crainte est que des autorités provinciales soumises à de fortes pressions économiques puissent requalifier des espaces du point de vue de leurs fonctions hydriques, réduisant ainsi l’étendue du régime de protection.
Activités interdites et évaluations environnementales
L’article 6 (activités interdites) est également modifié. Le nouveau texte maintient le catalogue d’activités prohibées (activités altérant de manière « relevante » la condition naturelle ou les fonctions hydriques, destruction, déplacement, interférence sur l’avancée des glaces, etc.), mais précise désormais que la gravité de l’altération doit être appréciée « en los términos del artículo 27 de la Ley General del Ambiente 25.675 », renvoyant donc à la législation‑cadre environnementale.
Le texte confirme l’obligation de soumettre toute activité dans les glaciers et zones périglaciaires à des évaluations d’impact environnemental, en garantissant une instance de participation citoyenne conformément aux articles 19 à 21 de la Loi générale de l’environnement. Cependant, les opposants soutiennent que la réduction de l’aire protégée rend ces garanties moins effectives.
Mobilisations sociales et résistances territoriales
Mobilisations nationales : « La Ley de Glaciares no se toca »
La perspective de réforme de la Ley 26.639 a déclenché une vague de mobilisations à partir de fin 2025, culminant lors des débats au Sénat (février 2026) et à la Chambre des députés (avril 2026). Infobae et d’autres médias argentins relèvent des manifestations massives à Buenos Aires devant le Congrès, convoquées sous le slogan « La Ley de Glaciares no se toca », avec une marche aux flambeaux et un festival artistique jusqu’à minuit.
Les organisations environnementales et les assemblées citoyennes réunies pour cette journée affirment que les modifications proposées mettent en danger 7 millions de personnes et 36 bassins hydriques jugés vitaux pour diverses régions du pays, en ouvrant la porte à des activités extractives dans des zones aujourd’hui protégées. Les manifestants insistent sur le fait que la réforme « permet d’intervenir des zones que la loi actuelle protège » et qu’elle compromet l’accès à l’eau comme droit fondamental.
Mobilisations territoriales : le cas d’El Calafate
À El Calafate (province de Santa Cruz), au pied du glacier Perito Moreno, les mobilisations se succèdent : en février 2026, une nouvelle manifestation « en défense des glaciers » se tient en simultané avec le vote au Sénat, sous la consigne « La Ley de Glaciares No se Toca ». Selon le média local Ahora Calafate, il s’agit de la quatrième mobilisation de l’année 2026 dans la ville, avec une marche partant de la place Perito Moreno jusqu’à la résidence officielle de la gouverneure.
Les organisateurs soulignent que « l’eau et les glaciers ne se négocient pas » et annoncent la poursuite des actions en cas d’approbation de la réforme, reliant directement la protection des glaciers à la sécurité hydrique et au modèle de développement touristique régional.
Intervention des peuples autochtones et rôle d’Antonela Guevara
Une voix selk’nam dans le débat national
Dans ce contexte, la juriste Antonela Guevara, avocate de la communauté selk’nam et référente de la campagne plurinational environnementale, devient l’une des voix autochtones les plus visibles dans le débat sur la Ley de Glaciares. Dans une interview à Radio Provincia relayée par le média Tarde pero Seguro, elle affirme que la modification de la loi a été décidée « sans licence sociale et avec une audience publique qui a été une farce », la qualifiant d’« antiréglementaire » et « sans démocratie réelle ».
Guevara dénonce que plus de 100 000 personnes ayant participé au processus de consultation élargie ont été « réduites au silence » et que la discussion est présentée comme purement technique, alors qu’« on parle d’eau, du présent et du futur de la vie ». Elle rappelle que le peuple selk’nam occupe le territoire depuis plus de 10 000 ans et affirme que la réforme est intimement liée à des engagements pris par le gouvernement envers le FMI et des multinationales, plutôt qu’à l’intérêt des citoyens.
Glaciers, eau et génocide prolongé
Dans des interventions relayées sur les réseaux sociaux par des organisations argentines de peuples autochtones, Antonela Guevara décrit la modification de la loi comme un « nouveau génocide » qui menace non seulement les glaciers, mais aussi les humedales (zones humides) et les bassins hydriques dont dépendent les communautés autochtones. Elle établit un lien entre la réforme actuelle et des précédents locaux comme le projet de salmoniculture en Terre de Feu, en soulignant une même logique de décisions prises sans véritable consultation et de modifications de dernière minute.
En se présentant comme « femme indigène et membre d’un peuple qui a résisté pendant des siècles », elle insiste sur le fait que sa participation au débat national n’est pas motivée par une appartenance partisane, mais par la défense des générations futures, de l’eau et des territoires ancestraux.
Impacts potentiels dénoncés
Réduction des zones protégées et risque de régression environnementale
Les analyses de la Bibliothèque du Congrès et de médias économiques argentins convergent pour dire que la réforme « redéfinit l’ampleur des espaces protégés » en conditionnant la protection aux glaciers et zones périglaciaires qui démontrent une fonction hydrique effective. Cette approche est perçue par de nombreux juristes et environnementalistes comme potentiellement régressive, en contradiction avec le principe de non‑régression inscrit dans la doctrine environnementale argentine.
Concrètement, la crainte est que des glaciers de petite taille, des zones de glace enterrée ou des sols gelés jouant un rôle de stockage et de régulation de l’eau, mais difficiles à caractériser, puissent être exclus du régime spécifique, ouvrant la voie à des projets miniers, énergétiques ou d’infrastructures.
Pression minière et conflits socio‑environnementaux
Des articles de La Nación et d’Infobae rappellent que l’un des objectifs explicites de la réforme est de « habiliter des investissements miniers », en particulier dans le cuivre et le lithium, dans des zones jusqu’ici considérées comme protégées par la Ley 26.639. Les provinces andines à forte vocation extractive (San Juan, Catamarca, Jujuy, Mendoza, etc.) occupent une place centrale dans ce débat, certaines de leurs représentantes et représentants ayant voté en faveur de la réforme au Sénat.
Les organisations mobilisées dénoncent qu’en affaiblissant le périmètre des espaces protégés, la réforme risque d’intensifier les conflits socio‑environnementaux existants autour de grands projets miniers de haute montagne, en réduisant les instruments juridiques disponibles pour les communautés locales et les municipalités qui s’y opposent.
Menaces pour l’eau et les humedales
Les acteurs de la campagne « La Ley de Glaciares no se toca » insistent sur le fait que la discussion ne concerne pas uniquement la glace visible, mais l’ensemble du cycle de l’eau : nappes, humedales, bassins de captage et régulation saisonnière. En réduisant la protection aux glaciers et zones périglaciaires dont la fonction hydrique est démontrée, la réforme pourrait, selon eux, négliger des systèmes hydrologiques complexes dont la contribution n’est pas immédiatement quantifiable.
Antonela Guevara et d’autres porte‑parole autochtones soulignent que ces milieux sont intimement liés à la survie de leurs communautés et à leurs cosmologies, de sorte que leur altération équivaut à une nouvelle forme de violence territoriale et culturelle.
Bibliographie
ARGENTINA. Ley 26.639: Régimen de Presupuestos Mínimos para la Preservación de los Glaciares y del Ambiente Periglacial [en ligne]. Buenos Aires: InfoLEG / Argentina.gob.ar, 2010 [consulté le 15 avril 2026]. Disponible à l’adresse: https://www.argentina.gob.ar/normativa/nacional/ley-26639-174117/texto
IANIGLA-CONICET. Inventario Nacional de Glaciares [en ligne]. Mendoza: IANIGLA, s. d. [consulté le 15 avril 2026]. Disponible à l’adresse: https://www.glaciaresargentinos.gob.ar/
CÁMARA DE DIPUTADOS DE LA NACIÓN ARGENTINA. Proyecto de modificación de la Ley 26.639: tratamiento parlamentario 2025–2026 [en ligne]. Buenos Aires: HCDN, 2026 [consulté le 15 avril 2026]. Disponible à l’adresse: https://www.hcdn.gob.ar/
SENADO DE LA NACIÓN ARGENTINA. Dictamen y votación del proyecto de reforma de la Ley de Glaciares [en ligne]. Buenos Aires: Senado de la Nación, 2026 [consulté le 15 avril 2026]. Disponible à l’adresse: https://www.senado.gob.ar/
TARDE PERO SEGURO. Antonela Guevara: “La modificación de la Ley de Glaciares se hizo sin licencia social” [en ligne]. Argentine, 8 avril 2026 [consulté le 15 avril 2026]. Disponible à l’adresse: https://tardeperoseguro.com.ar/?p=52515
ORIGINARIOS.AR. Antonela Guevara: intervenciones sobre la reforma de la Ley de Glaciares [en ligne]. Argentine, s. d. [consulté le 15 avril 2026]. Disponible à l’adresse: https://originarios.ar/
Monsieur Carlos Odebret Président de Salmones Magallanes
Depuis notre communauté indigène kawésqar, Groupes Familiaux Nomades de la Mer, nous vous adressons nos salutations. Nous ne répondrons pas aux arguments que vous avez publiés dimanche dans le Magallanes, car, tout comme les données de production de l’industrie que vous dirigez, ils sont faux, ce sont des mensonges.
Nous savons que ce qui vous dérange, c’est que nous ne nous soyons pas inclinés à vos pieds comme tant d’autres que vous manipulez à votre guise. Sachez que nous avons un engagement envers nos anciens et donc envers notre territoire, chose que vous ne comprenez sûrement pas, et nous pouvons le comprendre, car vous n’avez pas le cœur d’un indigène comme nous.
Vous avez lancé une croisade de haine contre nous, car vous ne pouvez pas comprendre que de simples habitants, étudiants, pêcheurs, artisans indigènes puissent s’opposer à la dévastation menée par l’industrie. Vous nous privez de nos droits, comme si nous ne pouvions pas chercher les outils nécessaires pour dénoncer la destruction de notre mer.
Nous souhaitons vous préciser quelque chose de très simple : ici, personne ne dirige les communautés, et nous comprenons aussi que vous ne puissiez pas le comprendre, vous êtes habitués à avoir des chefs. Dans notre communauté, cela n’existe pas, nous n’avons pas non plus l’habitude de diriger d’autres communautés, car, comme vous le savez, chacune jouit d’une totale autonomie.
Monsieur Odebret, parlons de colonialisme. Vous osez nous désigner comme si vous étiez le patron de Magallanes, n’est-ce pas là du colonialisme ? Qui êtes-vous pour restreindre notre autodétermination ? Vous parlez de Juan Carlos Tonko comme s’il était un exemple de « bon indigène », mais vous ne dites pas qu’il jouit de toute votre sympathie et qu’il a rejoint l’industrie destructrice, comme beaucoup d’autres, ce qui est sa totale liberté, mais cela détruit toute objectivité.
Monsieur Odebret, enfin, nous voulons vous faire une invitation. La première est de ne pas mentir : mentir nuit au monde, aux personnes et aux systèmes. Un exemple clair est ce qui se passe au niveau mondial. Nous n’avons rien d’autre que la mémoire de nos anciens kawésqar, mémoire que vous voulez effacer.
La seconde, c’est qu’avant de nommer notre communauté, nos alliés et notre représentante, vous devriez laver votre bouche avec du savon, car vous ne mesurez pas le mal que vous causez.
Nous vous saluons en espérant que cette lettre parvienne à votre bureau.
Communauté Kawésqar Groupes Familiaux Nomades de la Mer Puerto Natales, 23 juin 2025
Lettre de Carlos Odebret
Monsieur le Directeur,
A Magallanes, où plus de 99 % du littoral est sous une forme de protection, les tensions entre protection environnementale et développement productif sont structurelles. Il n’est pas surprenant que ce territoire soit devenu un terrain idéal pour les ONG internationales qui, de loin, y trouvent une vitrine parfaite pour porter des causes globales. Mais lorsque cette influence se manifeste par des litiges systématiques et sans ancrage territorial, une question inévitable surgit : quand un recours légitime devient-il une stratégie de blocage ?
Un exemple de plus en plus évident est celui du groupe Communautés Kawésqar Nomades de la Mer, dirigé par Leticia Caro, qui a mené une stratégie judiciaire soutenue avec des ONG comme FIMA, AIDA et Greenpeace. Ils ont présenté des recours devant la Cour d’Appel — y compris un récent pour le rejet d’une demande de terres fiscales — et onze plaintes devant le Tribunal de l’Environnement contre des projets d’investissement : centres d’élevage, usines, travaux publics, sans distinction d’échelle ni d’origine.
Le cas le plus illustratif est la demande d’ECMPO (Espace Marin Côtier des Peuples Autochtones) « Kawésqar - Última Esperanza », déposée en 2018, qui déclarait ouvertement vouloir « stopper l’avancée de la salmoniculture dans la région ». La demande couvre 275 421 hectares (une surface équivalente au Luxembourg) et, après quatre ans de procédure judiciaire, a été rejetée par la Cour Suprême en février 2023. Cependant, la procédure reste ouverte (il manque le Rapport d’Usage Coutumier de la CONADI et le vote au CRUBC), ce qui pourrait prolonger le blocage de plus de 40 concessions aquacoles pour une décennie supplémentaire. Les ONG connaissent les failles du système : elles obtiennent, sans refus formel, le même effet qu’une résolution défavorable.
En 2023, la communauté Kawésqar a demandé une nouvelle ECMPO de 12 000 hectares face au parc national Cabo Froward (initiative de la Fondation Rewilding et du gouvernement). Cela montre comment des instruments comme les ECMPO deviennent des outils d’occupation stratégique du territoire, coordonnés avec des ONG qui manipulent le système institutionnel.
Il ne s’agit pas de remettre en cause le droit de recourir à la justice, mais la judiciarisation sans dialogue, sans liens réels avec les communautés et sans assumer les conséquences sociales du blocage des projets. C’est une intervention verticale qui instrumentalise les conflits depuis des bureaux lointains. Quand Greenpeace célèbre une décision d’un simple « like » sur les réseaux, la justice environnementale se réduit à du militantisme superficiel : un « activisme du clic » qui affecte des vies réelles.
Du monde indigène, des critiques comme celles du dirigeant Juan Carlos Tonko dénoncent un « colonialisme vert », où le discours environnemental supplante les communautés dans la prise de décision. Le ministre Luis Cordero (2020) a averti : « Le procès remplace le dialogue politique, et l’action environnementale devient une tranchée idéologique ».
Les Communautés Kawésqar Nomades de la Mer représentent 3 des 18 communautés Kawésqar, mais leur cause se présente comme la voix collective. Cette simplification déforme le débat et occulte la diversité indigène. Judiciariser sans dialogue ne protège pas les droits : cela bloque les opportunités.
Ce n’est pas écologie contre économie, ni indigènes contre entreprises. Il s’agit de gouvernance environnementale avec des règles claires, une participation authentique et un développement humain. La justice environnementale ne peut pas être une tranchée idéologique : quand elle l’est, ce sont les communautés qui cherchent le progrès qui en pâtissent.
Carlos Odebret Président des Salmoniculteurs de Magallanes
Le lobbyiste d’affaires Eduardo Frei a déclaré que pour que le Chili devienne un pays développé et puisse beaucoup exporter, « la première chose que nous devons faire est tuer la Loi Lafkenche, car elle est en train de tuer l’industrie du saumon au Chili ».
Osaka, Japon, 19 juin 2025 (radiodelmar.cl) – Lors du sommet d’affaires Chili-Japon à l’Expo d'Osaka, qui s’est tenu le 16 juin au Japon, l’ancien président et actuel lobbyiste d’affaires, Eduardo Frei Ruiz-Tagle, a été invité par le gouvernement de Gabriel Boric ainsi que par les associations patronales forestières, agro-industrielles et salmonicoles, afin de défendre les groupes exportateurs chiliens et les investissements des multinationales japonaises au Chili.
Lors de cette rencontre d’affaires, cité par El Mercurio, l’ex-président a indiqué : « Par exemple, dans le secteur du saumon, nous sommes les deuxièmes producteurs mondiaux et les entreprises japonaises sont prêtes à investir pour doubler nos exportations. Mais pour cela, la première chose que nous devons faire est de tuer la Loi Lafkenche, car elle est en train de tuer l’industrie du saumon au Chili. Je le dis sans détour ! »
La Loi Lafkenche (n° 20.249) est une législation de la République qui permet aux peuples autochtones, ainsi qu’aux activités de pêche artisanale, aux communautés et entreprises locales (gastronomie, tourisme), de demander la protection de zones du littoral via la mise en place des Espaces Côtiers Marins des Peuples Autochtones (ECMPO).
Les propos de Frei ont été publiés par El Mercurio de Santiago du Chili. Ce média a également recueilli les réactions de Sady Delgado, directeur général de la méga-entreprise AquaChile, propriété du groupe AgroSuper de la famille Vial et membre du patronat Conseil du Saumon, qui a remercié « la clarté avec laquelle l’ex-président Frei a exposé les difficultés auxquelles le secteur est confronté ».
Delgado a ajouté que l’ex-président « a tout à fait raison dans ce qu’il dit, car c’est une loi qui affecte fortement le développement de la salmoniculture et qui affectera aussi d’autres industries ».
Des lois contre la “permisologie” pour accélérer l’extractivisme au Chili
Suite aux propos de Frei, Susana Jiménez, présidente de la Confédération de la Production et du Commerce (CPC), a déclaré à El Mercurio que l’ex-président « a fait référence à une situation réelle. Les processus de renouvellement de concessions et de nouveaux projets d’investissement sont bloqués. Et cela a beaucoup à voir avec la manière dont la loi a été gérée. Il ne devrait pas y avoir de demandes d’espaces incroyablement grands qui bloquent les investissements et ne finissent que par être des transferts de richesse ».
À l’Expo Osaka, Eduardo Frei a exposé deux autres points qu’il considère comme essentiels à débloquer dans notre pays : la lenteur du système politique à traiter les questions stratégiques. Il a pris pour exemple la manière dont l’Accord Transpacifique (TPP11) a été traité : « Nous avons mis quatre ans à le ratifier et nous avons perdu des marchés en Asie. Quatre ans perdus, en commerce international, c’est beaucoup ».
La deuxième revendication de Frei concerne les infrastructures : « Le Chili ne dispose d’aucun port de grande envergure et cela doit changer, sinon ce sera un frein à notre potentiel exportateur », a argumenté l’ex-président.
Ce sommet d’affaires s’est terminé par une visite du pavillon du Chili à l’Expo Osaka, où le public a pu déguster des saumons et des vins, proposés par les associations de producteurs de saumon et le groupe Vinos de Chile.
Le Réseau des Femmes Autochtones pour la Défense de la Mer, composé de cinq peuples (Diaguita, Chango, Mapuche, Kawésqar et Yagán) a dénoncé les attaques et l'invisibilisation subies au Chili malgré une loi reconnue internationalement comme un modèle de conservation marine inclusive : la loi Lafkenche. #unoc3 peuples autochtones chili
Lors de la Troisième Conférence des Nations Unies sur les Océans (UNOC3), qui s’est tenue du 9 au 13 juin 2025 à Nice (France), le Chili a projeté une image de leader mondial en matière de politiques océaniques, annonçant son engagement à protéger plus de la moitié de son océan — dépassant ainsi l’objectif 30×30 —, à accueillir le Secrétariat du Traité sur la Haute Mer et à se porter candidat pour co-présider la prochaine Conférence des Océans (UNOC4).
Cependant, depuis cette même tribune internationale, le Réseau des Femmes Autochtones pour la Défense de la Mer, représentant les visions collectives des cinq peuples qui le composent — Diaguita, Chango, Mapuche, Kawésqar et Yagán —, ainsi que l’Identité Territoriale Lafkenche et d’autres leaders des peuples côtiers du sud du Chili, ont exposé une contradiction douloureuse : le pays qui cherche à diriger la conservation marine mondiale attaque et invisibilise chez lui une loi reconnue internationalement comme un modèle de conservation marine inclusive.
Il s’agit de la Loi 20.249, qui crée les Espaces Côtiers Maritimes des Peuples Autochtones (ECMPO), une réglementation issue de la lutte légitime des peuples autochtones. Cette loi permet d’attribuer l’administration d’espaces maritimes côtiers délimités à des communautés ayant historiquement exercé leur usage coutumier, dans le but de préserver les pratiques traditionnelles, de conserver les ressources naturelles, de garantir le bien-être et le lien ancestral avec la mer, et de promouvoir une gouvernance participative et inclusive du littoral entre les différents acteurs territoriaux.
Comme l’a expliqué Pamela Mayorga Caro, coordinatrice du Réseau, lors de la conférence, cette loi est « un outil de co-administration qui rend visibles et donne la possibilité aux communautés d’avoir une voix démocratisée sur l’avenir de leurs territoires ».
Alors que le Chili aspire à diriger la conservation marine mondiale, ses avancées océaniques n’intègrent pas de manière substantielle les côtes continentales et les eaux intérieures, épicentre des conflits socio-environnementaux. Et, paradoxalement, la Loi 20.2491, qui pourrait être l’un des outils clés pour progresser dans ce sens, ne fait pas partie de l’agenda officiel des politiques océaniques du pays et, au contraire, fait l’objet de fortes attaques de la part de secteurs industriels et politiques qui cherchent à la modifier.
Comme l’a réitéré Astrid Puentes Riaño, Rapporteuse spéciale de l’ONU, lors de plusieurs interventions à la Conférence des Océans, et dans un récent article publié dans El País, dans l’élaboration de politiques océaniques efficaces « la reconnaissance des droits des communautés côtières est essentielle, car environ 500 millions de personnes dépendent de la pêche artisanale et, tout comme le peuple mapuche lafkenche, beaucoup d’entre elles sont des peuples autochtones dont l’expérience sert à protéger la vie de l’océan. Cependant, elles sont rarement incluses dans les processus de prise de décision, alors qu’elles sont essentielles pour trouver des solutions. »2
Ingrid Echeverría Huequelef, coordinatrice du Réseau, s’est exprimée depuis Nice en affirmant qu’il s’agit « d’une loi née de la spiritualité du peuple mapuche lafkenche, une loi inclusive… mais qui, en raison de l’ignorance, est très durement attaquée par les industries extractives et par un certain mouvement politique chilien. » De son côté, Yohana Coñuecar Llancapani, coordinatrice du Réseau et représentante des peuples autochtones à la Commission régionale d’utilisation du littoral de la Région des Lacs, a ajouté qu’en tant que femmes défenseures du territoire, « nous subissons des campagnes de haine et de racisme, et sommes constamment invisibilisées par l’État. »
Cette loi et sa défense reposent sur une compréhension profonde de l’océan, que les représentantes du Réseau ont exprimée clairement : « La mer est pour nous un espace de mémoire, de subsistance, de spiritualité, de culture et de travail. » Cette perspective ancestrale, qui contraste fortement avec les politiques extractivistes de « l’Économie Bleue » promues par les gouvernements et les industries, offre des alternatives concrètes et durables pour la protection des océans, fondées sur des systèmes de gouvernance communautaire et des savoirs transmis de génération en génération. Face à un modèle qui considère la mer comme une ressource à exploiter, les femmes autochtones proposent une relation de réciprocité et de soin qui a prouvé son efficacité depuis des siècles.
Cette vision intégrale se traduit par une proposition politique concrète et sans ambiguïté : « les politiques publiques ne peuvent être fondées sur le centralisme, elles doivent émaner des territoires. Elles ne peuvent être influencées par le pouvoir économique des industries. » Leur position, forgée par des années de résistance, est inébranlable : « nous, femmes de la mer, ne permettrons pas le recul des droits que nous avons obtenus de haute lutte, pour nous-mêmes et pour les gens qui vivent et travaillent sur la mer, la naviguent et récoltent non seulement des poissons, mais aussi des algues, des coquillages, pour ceux qui résistent et protègent les esprits qui habitent les territoires. » — Ingrid Echeverría Huequelef.
Cette fois depuis la Conférence sur les Océans, demain depuis différents territoires côtiers du Chili, et en novembre à Belém lors de la COP30, le Réseau des Femmes Autochtones pour la Défense de la Mer maintiendra sa voix haute et continuera d’interpeller directement le gouvernement chilien, la FAO, les organisations internationales, les bailleurs de fonds, les industries et tous les acteurs impliqués dans la gouvernance de la mer. Le message est clair :
Mettre fin à la marchandisation de l’océan au nom de la croissance bleue et à d’autres mesures de conservation fondées sur les aires, qui ne respectent ni nos droits ni nos modes de vie.
Assurer une approche interculturelle et de genre transversale dans les politiques océaniques et une participation active et centrale des peuples autochtones et des communautés de la mer dans la gouvernance marine.
Garantir la non-régression des droits dans les territoires côtiers-marins acquis à travers des processus de lutte légitimes.
Prévenir, arrêter et garantir la justice face aux menaces et à la criminalisation des défenseur·e·s de la mer.
Exiger de la cohérence au gouvernement chilien dans sa politique océanique pour pouvoir se porter candidat à l’accueil du Secrétariat du Traité sur la Haute Mer et à l’organisation de l’UNOC4.
Le Réseau rappelle un principe fondamental : garantir des océans sains exige d’inclure les voix de celles et ceux qui vivent de la pêche, de la récolte et de la cueillette, qui habitent les côtes et comprennent de première main l’interdépendance entre la santé des océans, les activités humaines et la justice territoriale.
Le Chili doit résoudre ses incohérences internes et honorer ses engagements et responsabilités légales envers les communautés, avant de prétendre à la reconnaissance de son leadership mondial en matière de politiques océaniques.
« Le Chili parle très bien à l’extérieur, mais à la maison, il doit régler ses comptes. » — Pérsida Cheuquenao Aillpán, Présidente de l’Identité Territoriale Lafkenche et coordinatrice du Réseau des Femmes.
Nice a montré que cette contradiction n’est pas exceptionnelle, mais fait partie d’une crise mondiale plus profonde où il existe toujours un fossé abyssal entre le discours environnemental et la pratique extractiviste, face auquel il n’y a pas de place pour la complaisance ni pour le silence complice.
Lire l’Appel à l’Action complet ici [en espagnol].
Une filiale de la multinationale TotalEnergies vient de soumettre une étude d’impact environnemental au SEA Magallanes, afin d’évaluer le plus grand projet énergétique d’Amérique du Sud et le troisième plus grand du monde. Quel a été son comportement d’entreprise au cours d’un siècle d’existence ? En accédant uniquement à des informations publiques, nous avons découvert des antécédents qui méritent d’être connus de toute la communauté.
Total Eren est une entreprise française spécialisée dans les énergies renouvelables. Depuis 2021, elle porte le projet H2 Magallanes, un projet de production et d’exportation d’hydrogène et d’ammoniac à grande échelle, qu’elle souhaite implanter à l’estancia Cañadón Grande, à 3,5 km du parc national Pali Aike, dans la région de Magallanes, au Chili.
Cette société est une filiale de TotalEnergies, multinationale au riche passé de dénonciations pour pratiques extractives dans des territoires vulnérables, alliances avec des dictatures, greenwashing d’entreprise, influence disproportionnée sur les politiques publiques et désastres socio-environnementaux. Ces antécédents, associés à l’ampleur de son mégaprojet, obligent à porter un regard critique et rigoureux sur ses intentions en Patagonie.
La société mère [TotalEnergies]
TotalEnergies est un groupe mondial du secteur pétrochimique et énergétique, qui produit et commercialise du pétrole, des biocarburants, du gaz naturel, des gaz verts, des énergies renouvelables et de l’électricité. Elle a été créée en 1924 sous le nom de Compagnie française des pétroles, s’attribuant la mission de « garantir l’indépendance énergétique de la France ».
Connue tout au long de son histoire comme la compagnie pétrolière Total, elle a décidé en mai 2021 de changer de nom pour « la production et la fourniture d’énergies de plus en plus abordables, fiables et propres ». C’est ainsi qu’elle a intégré des entreprises dédiées aux énergies renouvelables, comme Total Eren, acquise à 100 % en 2023.
En un siècle d’histoire, la multinationale a fait l’objet de graves accusations.
1. Conflits avec les populations autochtones et les communautés
En Afrique, l’oléoduc East African Crude Oil Pipeline (EACOP), qui traverse l’Ouganda et la Tanzanie, a été remis en question par des organisations telles que Human Rights Watch. Sur la base de plus de 90 entretiens avec des familles déplacées, un rapport a documenté les impacts dévastateurs sur les moyens de subsistance des familles, en raison du processus d’acquisition des terres.
Total a acquis une participation significative dans l’entreprise Suncor en 1997, pour exploiter des sables bitumineux sur des territoires ancestraux au Canada, jusqu’à ce qu’en octobre 2023, elle vende ses opérations à la même entreprise. Une enquête publiée dans Science a révélé que la pollution atmosphérique de ces sables bitumineux dépasse les émissions déclarées par l’industrie sur les sites étudiés, de 1 900 % à plus de 6 300 %. Pendant des décennies, les communautés autochtones de la région se sont plaintes de l’impact sur la santé de l’air toxique causé par ces opérations.
En Birmanie, au début des années 1990, Total s’est associée à la compagnie pétrolière Unocal et au régime militaire birman pour construire le gazoduc de Yadana. Le régime a créé un corridor de gazoducs hautement militarisé, dans lequel il a violemment réprimé la dissidence, forcé la population locale à construire l’infrastructure du gazoduc et à fournir du carburant à l’armée, obligé des villages entiers à se relocaliser, et commis des actes de torture, des viols et des exécutions sommaires. La plainte déposée par des villageois birmans a obligé Unocal à un accord en 2005, marquant la première fois qu’une plainte pour droits humains contre une multinationale aboutissait.
2. Désastres industriels et gestion des risques
En 1999, le naufrage du navire Erika – affrété par Total – a provoqué une marée noire dévastatrice pour la vie marine, terrestre et l’économie locale, sur plus de 400 kilomètres de côtes en France. En 2001, dans son usine chimique AZF à Toulouse, 300 tonnes de nitrate d’ammonium ont explosé, causant 31 morts, plus de 2 500 blessés, un cratère de près de 30 mètres de profondeur et 200 de diamètre, et une ville marquée par la tragédie. En 2012, une fuite de gaz incontrôlée sur la plateforme Elgin, en mer du Nord, a libéré 300 000 tonnes de méthane dans l’atmosphère, générant une crise environnementale et de sécurité dont les effets persistent aujourd’hui.
3. Sanctions judiciaires pour corruption
En 2013, la Securities and Exchange Commission (SEC) et le Département de la Justice des États-Unis ont infligé une amende à Total pour avoir soudoyé des fonctionnaires iraniens entre 1995 et 2004, afin d’obtenir des contrats d’exploitation d’un gisement de gaz naturel dans le golfe Persique. En 2018, un tribunal de Paris l’a sanctionnée pour la même affaire.
En 2023, le Tribunal de Strasbourg l’a condamnée pour avoir enfreint le programme « Pétrole contre nourriture », créé en 1996 pour l’achat de nourriture, de médicaments et de produits à des fins humanitaires pour la population irakienne, qui subissait les sanctions imposées par l’ONU après l’invasion militaire du Koweït. Une enquête menée par l’ancien président de la Réserve fédérale américaine, Paul Volcker, a détecté des détournements de fonds pour conclure des contrats secrets avec le gouvernement de Saddam Hussein.
4. Actions en justice avec de nouveaux outils juridiques
Un groupe d’organisations a poursuivi Total devant les tribunaux pour ne pas avoir élaboré et mis en œuvre son plan de vigilance environnementale et de droits humains, exigé en France par une loi de 2017 visant à lutter contre la négligence des entreprises. Cela concerne un mégaprojet pétrolier qu’elle souhaite installer dans un parc naturel protégé en Ouganda, pour forer plus de 400 puits, extraire près de 200 000 barils de pétrole par jour et construire un oléoduc de 1 445 km.
En 2024, une plainte pénale inédite a été déposée contre elle, l’accusant d’avoir contribué à l’aggravation de catastrophes naturelles en toute connaissance de cause, de saper la transition énergétique et de s’enrichir au détriment du changement climatique.
Aujourd’hui en Patagonie [Parc éolien, électrolyse, dessalinisateur, terminal maritime…]
La compagnie pétrolière française arrive au sud du continent avec un nouveau nom, et des niveaux d’intervention pour la phase 1 de son projet qui sont inimaginables, non seulement pour tout le continent, mais aussi pour la majorité du monde, puisqu’il s’agit du troisième plus grand projet d’hydrogène de la planète. Sur une surface foncière disponible de 72 000 ha, elle prévoit d’installer :
un parc éolien de 5 GW avec 616 éoliennes de 8 MW,
sept centres d’électrolyse totalisant 3,85 GW pour la production d’hydrogène,
une usine de dessalement permanente d’une capacité de 1 300 litres par seconde,
une usine d’ammoniac qui produira jusqu’à 10 800 tonnes par jour,
un terminal maritime pour l’importation d’équipements et l’exportation d’ammoniac,
une centrale à gaz et des ouvrages auxiliaires.
Tout cela serait situé à côté de l’un des patrimoines touristiques, archéologiques, géologiques et naturels les plus importants de la steppe australe : le parc national Pali Aike, caractérisé par la forte présence de vestiges des premières occupations humaines, des paysages lunaires, des cônes volcaniques, des cratères, des grottes et des champs de lave, où vit une grande variété de faune et de flore, dont de nombreuses espèces menacées.
Connaissons-nous les véritables implications sur le territoire et nos modes de vie qu’aura l’arrivée de ce géant français, dont les ambitions sont d’atteindre une capacité de production annuelle de 1,9 million de tonnes d’ammoniac, pour approvisionner énergétiquement les pays développés ? Que ce soit pour ce projet ou d’autres en cours d’évaluation ou à l’étude, nous ne le savons pas. Nous n’avons pas non plus de clarté sur la façon dont leur fonctionnement simultané nous affectera, une question que nous avons soulevée en août 2023, par le biais d’une lettre envoyée au gouvernement régional et à d’autres autorités locales, au milieu du processus de promotion de cette méga-industrie en Patagonie.