Le Chili reconnaît le peuple selk’nam comme peuple autochtone vivant

Le Chili reconnaît le peuple selk’nam comme peuple autochtone vivant

En 2023, le Chili intègre officiellement le peuple selk’nam à la loi indigène 19.253, près d’un siècle après les grandes vagues de violences en Terre de Feu. Derrière cette réforme juridique, un long travail de mémoire, de plaidoyer et de réaffirmation culturelle mené par les familles selknam elles‑mêmes.

Un peuple longtemps absent de la loi indigène

Depuis 1993, la loi 19.253 reconnaît une série de « peuples ou ethnies indigènes » au Chili et crée la CONADI, la Corporation nationale de développement indigène. Pendant trente ans, cette liste inclut les Mapuche, Aymara, Rapa Nui, Atacameños, Quechua, Colla, Diaguita, les peuples du Nord Chango, ainsi que les Kawésqar et les Yagán, mais pas les Selk’nam.

Pourtant, la mémoire de la Terre de Feu chilienne reste marquée par la présence selk’nam, peuple de chasseurs nomades dont l’univers s’étendait entre steppe, forêts et rivages. Dans les récits d’explorateurs, de missionnaires ou de voyageurs comme Darwin, ce peuple apparaît souvent à la marge, déjà en cours de déplacement forcé ou d’extermination. Dans la loi, il disparaît complètement : le Chili se dote d’une politique indigène sans mentionner les descendants de ce peuple de la Grande Île.

De la motion parlementaire à la loi 21.606

Le chemin qui mène à la reconnaissance passe par un projet de loi, enregistré sous le numéro 12.862‑17 à la Chambre des députées et des députés. Porté par un groupe transversal de parlementaires, il propose une modification ciblée : intégrer explicitement le peuple selk’nam à l’article 1 de la loi 19.253. C’est un travail patient de commissions, d’auditions, de réécritures techniques, sur plusieurs années.

En août 2023, le Sénat discute à son tour le texte. Les sénatrices et sénateurs insistent sur la dette historique de l’État, sur la nécessité de reconnaître un peuple que l’on a déclaré « éteint » alors que ses descendants vivent aujourd’hui en Terre de Feu, à Porvenir et dans d’autres villes du pays. Ils approuvent la version qui introduit les Selk’nam dans la liste de l’article 1 et actualise la terminologie de la loi, en parlant de « peuples » et pas seulement d’« ethnies ».

Le 4 septembre 2023, la Chambre adopte le projet en troisième procédure. Selon la note officielle, 117 députées et députés votent pour, une seule personne s’abstient, et le texte est définitivement approuvé. Les Selk’nam deviennent le onzième peuple autochtone reconnu par la loi indigène et le troisième peuple officiellement reconnu dans la région de Magallanes, aux côtés des Kawésqar et des Yagán.

Une reconnaissance qualifiée de « dette historique »

Une fois votée, la loi est promulguée puis publiée au Journal officiel le 19 octobre 2023, sous le numéro 21.606. La nouvelle rédaction de l’article 1 énumère désormais, après les autres peuples, le peuple selknam parmi « les principaux peuples ou ethnies indigènes du Chili ». Dans le texte, l’État affirme qu’il valorise l’existence de ces peuples comme « partie essentielle des racines de la Nation chilienne, ainsi que leur intégrité et leur développement, en accord avec leurs coutumes et valeurs ».

Du côté du gouvernement, le ministère du Développement social présente cette réforme comme une forme de réparation. La ministre Javiera Toro parle au Congrès d’une « dette historique » envers les Selk’nam, en rappelant la responsabilité de l’État dans les politiques qui ont nié l’existence du peuple et invisibilisé ses descendantes et descendants. À l’occasion des 30 ans de la loi 19.253, la CONADI choisit d’ailleurs de mettre en avant cette reconnaissance comme un moment « doublement historique » : anniversaire de la loi indigène, et entrée des Selk’nam dans la liste des peuples reconnus.

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Cérémonie pour l'entrée du peuple selk'nam à la liste des peuples vivants du Chili, et les 30 ans de la CONADI (Corporation Nationale des Droits Indigènes). Source : https://www.ucsh.cl/actualidad/un-anhelado-reconocimiento-para-el-pueblo-selknam/

Vingt ans de lutte des organisations selk’nam

Ce geste institutionnel s’appuie sur un long travail mené par les familles selk’nam. À Porvenir, la communauté indigène Covadonga Ona, composée de descendantes et descendants selk’nam en territoire chilien, crée la Corporación del Pueblo Selk'nam en Chile pour représenter le peuple sur les plans juridique et politique. Son mandat : défendre les droits collectifs, accompagner les démarches législatives et porter la voix des familles dans les espaces de négociation avec l’État.

Dès 2019, la corporación présente un projet visant précisément à faire reconnaître les Selk’nam dans la loi indigène 19.253, avec l’appui de juristes autochtones comme Ariel León Bacián. En parallèle, d’autres collectifs – comme la communauté Telkacher ou la Fundación Hach Saye – mènent un travail de terrain : ateliers de langue, recherches familiales, réappropriation des récits sur le génocide et les déplacements forcés.

Une étude récente, réalisée en collaboration avec la Fundación Hach Saye et l’Université du Chili, montre comment ces familles mobilisent les outils du droit, de l’art et de l’ethnographie pour faire émerger de « nouvelles formes de lutte ». La reconnaissance légale devient un levier pour interroger l’accès aux territoires ancestraux, la restitution de toponymes originaires en Terre de Feu et la manière dont l’histoire selk’nam est enseignée dans les écoles.

Paroles selk’nam : entre joie, prudence et mémoire

Dans les médias autochtones et alliés, la reconnaissance de 2023 est souvent décrite comme « historique », mais jamais comme un point final. Servindi résume la portée de la loi en rappelant que les Selk’nam deviennent le onzième peuple autochtone reconnu par l’État chilien, après des décennies de déni officiel. Cette visibilité nouvelle dialogue avec une histoire de violences : chasses aux primes, déplacements forcés, enfermement dans les missions et les estancias, qui ont marqué la Grande Île de Terre de Feu et l’archipel entier.

Dans un entretien diffusé par El Mostrador et repris par Karukinka, le jeune selk’nam Mauricio Astroza (Asamblea Telkacher) insiste sur la dimension symbolique de ce moment. Pour lui, la reconnaissance juridique ouvre des portes, mais l’enjeu est désormais de défendre une culture vivante, d’éviter l’appropriation des symboles selk’nam par des institutions qui ne travaillent pas avec les familles, et de corriger l’idée – encore présente dans certains manuels scolaires – que le peuple aurait « disparu ».

Lors d’une cérémonie officielle, la présidente de la communauté selk’nam Telkacher, Ana María Muñoz, parle de « sentiments partagés ». D’un côté, la joie d’être reconnue par l’État et par les autres peuples autochtones du Chili ; de l’autre, la mémoire des générations qui ont veillé sur des coutumes, des récits, des noms de lieux, dans un contexte d’invisibilisation. La loi change, mais le travail de réparation reste à construire, pas à pas, sur le terrain.

Après la reconnaissance : quels horizons ?

La loi 21.606 ne se réduit pas à ajouter un nom à une liste. En actualisant la terminologie de la loi 19.253 vers celle de « peuples indigènes », elle rapproche la norme chilienne des instruments internationaux comme la Convention 169 de l’OIT ou la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones. Ce vocabulaire ouvre la porte à une compréhension plus collective des droits : participation politique, liens au territoire, protection des langues et des savoirs.

Dans ce nouveau cadre, les organisations selk’nam revendiquent déjà des chantiers concrets. En Terre de Feu, des projets de cartographie originelle selk’nam, yagán et haush explorent comment nommer à nouveau les paysages, à partir des langues autochtones et des parcours historiques. Une œuvre lumineuse itinérante, « Obra lumínica por el reconocimiento y la reparación del pueblo selknam », fait circuler ces questions de mémoire et de justice à Porvenir et dans d’autres villes du sud, en liant art contemporain, archives et paroles de famille.

Pour les Selk’nam, la reconnaissance de 2023 marque donc un changement d’échelle : d’un peuple longtemps présenté comme « disparu » dans les discours officiels, à un peuple vivant, porteur de droits, de connaissances et de futurs possibles sur sa propre terre. Pour l’État chilien, elle ouvre l’obligation de penser des politiques publiques en dialogue avec ces communautés, et non plus à leur place.

Bibliographie et sources

Sources institutionnelles chiliennes

Organisations et voix selk’nam

Ressources de contexte

Cap Horn au Long Cours (CHLC) : le travail historique passionnant d’une équipe de bénévoles

Cap Horn au Long Cours (CHLC) : le travail historique passionnant d’une équipe de bénévoles

L’association Cap Horn au Long Cours et le site Cap-Horniers Français constituent aujourd’hui l’une des plus précieuses ressources indépendantes pour comprendre l’épopée des grands voiliers marchands français et des marins qui ont franchi le cap Horn. Leur travail bénévole documente navires, voyages et équipages, et redonne une voix à ces marins au long cours dont la mémoire aurait pu rester confinée aux archives et à quelques vitrines de musées.

cap horn au long cours
Le port de Nantes (Quai de la Fosse) à l'époque des cap-horniers (collection Le Coat)

Une mémoire vivante des cap‑horniers français

On appelle « cap‑horniers » les grands voiliers de charge, ainsi que leurs équipages, qui franchissaient le cap Horn pour relier l’Europe aux ports du Pacifique entre le milieu du XIXᵉ siècle et le premier quart du XXᵉ siècle. Ces navires, souvent des trois‑mâts ou quatre‑mâts en acier de grande taille, affrontaient des conditions météorologiques extrêmes, houle croisée, vents violents et froid, notamment lorsqu’ils passaient d’est en ouest contre les vents dominants.

Pendant plus d’un siècle, jusqu’aux années 1920, la route du cap Horn fut l’une des grandes artères du commerce maritime mondial : les voiliers français y transportaient guano et nitrates du Chili et du Pérou, céréales d’Australie et de Californie, bois d’Amérique du Nord, métaux et minerai de nickel, entre autres cargaisons. Alors que la vapeur puis le canal de Panama allaient progressivement supplanter ces routes, les cap‑horniers ont écrit une page majeure de l’histoire de la marine marchande européenne.

Une association héritière de l’Amicale des cap‑horniers

L’association Cap Horn au Long Cours (CHLC) puise ses racines dans l’ancienne Amicale internationale des capitaines au long cours cap‑horniers (AICH), aujourd’hui disparue avec la génération de marins qui l’animait. CHLC reprend l’esprit de cette amicale en se donnant pour mission de « sauvegarder et faire connaître le patrimoine des Cap‑Horniers », qu’il s’agisse des navires, des routes, des métiers ou des trajectoires humaines.

Pour concrétiser cette mission, l’association a créé et anime le site caphorniersfrancais.fr, entièrement consacré aux marins des grands voiliers marchands français ayant emprunté la route du cap Horn. Ce site se distingue par son ambition : faire connaître, à terme, tous les voyages de tous les marins sur tous les voiliers de charge cap‑horniers français.

Un travail de recherche indépendant et bénévole

La démarche de cette association repose sur un patient travail de recherche, mené de façon indépendante par des bénévoles passionnés. L’équipe collecte et croise des sources multiples : archives de l’armement et de la marine marchande, journaux de bord, registres d’équipage, récits de voyage, fonds photographiques familiaux, correspondances privées, mais aussi corrections et compléments envoyés par les descendants de marins.

Les responsables du site soulignent eux‑mêmes l’ampleur « monumentale » de la tâche et le fait qu’elle nécessitera des années de travail, appelant le public à les aider en partageant documents, souvenirs ou en signalant toute erreur repérée dans les notices existantes. Cette logique participative fait du projet un véritable chantier d’histoire maritime collaborative, où les apports des familles, des chercheurs locaux et des curieux enrichissent progressivement une base de données unique.

L’un des apports majeurs du site est de rassembler, navire par navire, voyage par voyage, les traces des routes effectuées et les noms des marins embarqués. L’objectif affiché est que les cap‑horniers ne soient plus seulement des silhouettes anonymes sur d’anciennes photographies, mais des individus identifiables, replacés dans le contexte de leurs campagnes au long cours.

Le site valorise également des récits de mer et témoignages directs, comme celui d’Abel Guillou, capitaine du trois‑mâts Bretagne naufragé au cap Horn en août 1900 après deux mois et demi de lutte contre les éléments, dont l’équipage fut sauvé par le trois‑mâts britannique Maxwell. Ces histoires incarnent concrètement les dangers de la route du cap Horn et donnent chair aux valeurs de courage, de ténacité et de solidarité que l’association met en avant comme héritage des cap‑horniers.

« Faire sortir les cap‑horniers des musées »

CHLC ne se contente pas de produire une base de données en ligne : l’association se donne pour objectif de « faire sortir les Cap‑Horniers des musées » en allant à la rencontre du public à travers conférences, expositions temporaires et manifestations variées partout en France. Ces actions culturelles s’appuient sur les recherches de ses membres pour raconter l’histoire des marins au long cours au‑delà des seuls objets exposés, en replaçant les hommes, leurs mots et leurs expériences au centre du récit.

Cette médiation itinérante contribue à reconnecter les territoires maritimes et portuaires à leur passé cap‑hornier, en particulier dans les villes et régions qui ont fortement participé à ce commerce à la voile. Elle offre aussi aux descendants de marins un espace où retrouver des traces de leurs ancêtres et comprendre le contexte de leurs navigations.

Un enjeu historiographique et patrimonial majeur

D’un point de vue scientifique, le travail de Cap‑Horniers Français comble un vide entre l’histoire « officielle » de la marine marchande (statistiques, flotte, grandes routes commerciales) et l’histoire vécue des équipages, souvent peu documentée au niveau individuel. En reconstituant les voyages un par un et en identifiant les marins, l’association produit une micro‑histoire fine de la navigation à la voile autour du cap Horn.

Cette approche permet d’étudier les réseaux de recrutement des équipages, les provenances régionales, les rythmes de campagne, les carrières longues ou brèves, les naufrages et les retours, et plus largement la manière dont l’économie mondialisée des nitrates, céréales ou bois se traduisait dans des trajectoires humaines concrètes. Elle offre aussi un matériau précieux aux chercheurs en histoire sociale, en géographie maritime, en études portuaires ou en anthropologie de la mer.

Le cap Horn, nœud stratégique du commerce à la voile

Pour mesurer l’importance du travail de l’association, il faut rappeler le rôle stratégique du cap Horn dans les réseaux commerciaux mondiaux avant l’ère de la vapeur et du canal de Panama. Dès la fin du XVe siècle, la recherche de nouvelles routes maritimes pour le commerce des épices puis, plus tard, des matières premières comme le guano et le nitrate, a poussé les puissances maritimes à contourner l’Amérique du Sud.

Aux XIXᵉ et début XXᵉ siècles, les grands voiliers cap‑horniers français assurent ainsi des liaisons régulières vers le Pacifique pour rapporter engrais minéraux, céréales, bois et métaux vers l’Europe, prolongeant notamment le « nitrate trade » et le commerce céréalier jusqu’aux dernières grandes traversées à la voile. Ces routes exigeaient une maîtrise exceptionnelle de la navigation dans les « cinquantièmes hurlants » et les « soixantièmes rugissants », ce qui explique le prestige durable attaché aux marins qui y ont servi.

Nantes, un grand port armateur des routes du cap Horn

Dans cette histoire, la ville de Nantes occupe une place particulière comme grand port armateur et chantier de construction navale sur l’estuaire de la Loire. Au XIXᵉ siècle, les chantiers nantais – notamment les Chantiers de la Loire et Dubigeon – participent à la construction de grands voiliers de commerce en acier, destinés au long cours et à la navigation vers les grandes routes océaniques, dont celle du cap Horn.

Le tissu portuaire nantais se structure alors autour des quais de la Loire, de l’activité des armateurs, de la batellerie fluviale et des navires de charge, dans un contexte d’intense développement du commerce maritime vers les marchés coloniaux et lointains. La présence d’une rue des Cap‑Horniers à Nantes rappelle symboliquement ce lien historique entre la ville et les marins qui partaient pour ces campagnes extrêmes.

Les recherches de Cap‑Horniers Français permettent de relier ces réalités portuaires à des trajectoires individuelles : nombre de marins, officiers ou capitaines embarqués sur les cap‑horniers français étaient issus de Nantes, de la Loire‑Atlantique ou d’autres ports de la façade atlantique, et leurs parcours se retrouvent dispersés dans les registres, journaux de bord et témoignages que l’association met en lumière.

Saint‑Nazaire, avant‑port océanique et base de départ

Avec le développement du port de Saint‑Nazaire au milieu du XIXᵉ siècle, sous le Second Empire, l’estuaire de la Loire se dote d’un avant‑port océanique moderne qui vient compléter et, progressivement, supplanter les installations plus en amont. Créé officiellement en 1856, le port de Saint‑Nazaire devient un maillon essentiel du Grand port maritime de Nantes–Saint‑Nazaire, avec bassins à flot, formes de radoub et, plus tard, chantiers navals majeurs.

Si, aujourd’hui, Saint‑Nazaire est surtout connu pour la construction navale et les grandes unités comme les paquebots, son essor s’inscrit dans une histoire plus longue d’accueil et d’armement de navires de commerce au long cours. À l’époque du commerce à la voile, l’ensemble portuaire Nantes–Saint‑Nazaire formait ainsi l’une des grandes portes d’embarquement françaises vers l’Atlantique Sud, le Pacifique et donc vers la route du cap Horn.

Les travaux de Cap‑Horniers Français, en restituant navire par navire les campagnes vers le Pacifique, contribuent à valoriser ce rôle du complexe portuaire de la Loire : on peut y suivre des voiliers construits ou armés dans la région, des équipages recrutés dans les bourgs maritimes du littoral ligérien, et les longs voyages qui les menaient finalement à doubler le cap Horn.

Une ressource pour chercheurs, institutions et familles

Le site de l’association est d’un accès libre et constitue une ressource de premier plan pour les historiens, les étudiants, les musées maritimes, mais aussi pour les généalogistes et les familles qui cherchent à retracer le parcours d’un ancêtre marin. La granularité de l’information – noms des navires, dates de campagnes, itinéraires, récits de bord, témoignages – permet des recherches à la fois fines et transversales.

En mettant à disposition ce corpus, Cap‑Horniers Français contribue également à la valorisation du patrimoine maritime auprès des collectivités locales, des ports et des lieux de mémoire qui peuvent s’appuyer sur ces données pour concevoir expositions, parcours urbains, événements commémoratifs ou actions pédagogiques. L’association se positionne ainsi comme un relais entre archives, territoires et grand public.

Appel à contributions et enjeux pour l’avenir

Consciente de l’immensité de la tâche, l’association insiste sur le caractère évolutif et perfectible de son travail, invitant toute personne disposant de documents, photos, carnets, listes d’équipage ou souvenirs de famille à les contacter pour enrichir et corriger les informations publiées. Cette ouverture montre que l’histoire des cap‑horniers n’est plus seulement affaire d’experts, mais une mémoire partagée à laquelle chacun peut contribuer.

À l’heure où la navigation commerciale à la voile a totalement disparu au profit de la propulsion mécanique, ces recherches indépendantes constituent un rempart contre l’oubli d’un monde maritime aujourd’hui révolu, mais qui a façonné durablement les ports, les villes et les cultures littorales françaises, de Nantes et Saint‑Nazaire jusqu’aux rives lointaines du Pacifique.


En 2024, un seul voilier a quitté le ponton du Belem à Nantes puis le Quai des Frégates du port de Saint Nazaire direction le cap Horn : le voilier Milagro de notre association, et pour raconter à notre petite échelle une histoire complémentaire : celle des peuples autochtones du bout du monde.

Fuerte Bulnes : histoire, enjeux et mémoire d’un fort chilien du détroit de Magellan

Fuerte Bulnes : histoire, enjeux et mémoire d’un fort chilien du détroit de Magellan

Fuerte Bulnes est le premier établissement chilien permanent dans la région du détroit de Magellan, fondé en 1843 sur la pointe Santa Ana, à environ 60 kilomètres au sud de l’actuelle ville de Punta Arenas. Il répond à la volonté des autorités de la jeune République chilienne d’affirmer sa souveraineté dans l’extrême sud face aux ambitions des puissances européennes et de consolider le contrôle d’une route maritime stratégique entre Atlantique et Pacifique. Bien que rapidement abandonné au profit d’un site plus favorable à Punta Arenas grâce aux précieuses indications d'un cacique Tehuelche, le fort a acquis une importance symbolique majeure dans l’histoire territoriale du Chili et a été reconstruit au milieu du vingtième siècle comme lieu de mémoire et monument historique national.

fuerte bulnes au bord du détroit de magellan punta santa ana patagonie

Depuis les premières décennies de l’indépendance, les élites chiliennes identifient le détroit de Magellan comme un espace clé pour la sécurité et le développement du pays, dans la continuité des préoccupations formulées auparavant par Bernardo O’Higgins. Exilé au Pérou, O’Higgins propose en 1842 au ministre de l’Intérieur et des Relations extérieures, Ramón Luis Irarrázaval, un plan de colonisation fondé sur l’installation de familles originaires de Chiloé et la mise en place d’un service de navigation à vapeur pour intégrer la région au reste du territoire national.

Le gouvernement du président Manuel Bulnes transforme rapidement ces idées en politique d’État, dans un contexte d’expansionnisme européen et de rivalités navales croissantes dans le sud du continent. L’enjeu consiste à passer d’une souveraineté juridique proclamée à une occupation effective, en installant une garnison et une population civile capables de fournir des services aux navires et de préfigurer une colonisation plus large de la Patagonie, jusqu'à son point continental le plus au sud.

L’expédition de la goélette Ancud et la prise de possession

Pour mettre en œuvre ce projet, l’intendant de Chiloé, Domingo Espiñeira, reçoit en 1842 la mission d’étudier la meilleure manière d’occuper la région magellanique et de superviser la construction d’une embarcation dédiée à l’expédition. Le navire, initialement baptisé « Presidente Bulnes » avant de prendre le nom de « Goleta Ancud » en hommage au port chilote où il est construit, est équipé pour transporter un détachement militaire, des outils, des matériaux de construction, des vivres et des animaux de subsistance.

La goélette Ancud quitte San Carlos de Ancud en mai 1843 sous le commandement du capitaine de frégate Juan Williams (Juan Guillermos), accompagné notamment du naturaliste prussien Bernardo Philippi, futur gouverneur de la colonie de Magallanes. Après environ quatre mois de navigation et d’exploration, l’expédition jette l’ancre le 21 septembre 1843 à Punta Santa Ana, sur la rive nord du détroit de Magellan, où est officiellement prise possession du détroit et des territoires adjacents au nom du gouvernement du Chili.

Fondation et configuration du Fuerte Bulnes

Quelques semaines après la cérémonie de prise de possession, Juan Williams inaugure officiellement le Fuerte Bulnes le 30 octobre 1843, en l’honneur du président Manuel Bulnes. La position retenue, sur un promontoire rocheux faisant face au détroit, présente des avantages stratégiques évidents pour le contrôle de la navigation, mais s’avérera défavorable à long terme pour un établissement civil durable en raison de la pauvreté des sols et de l’exposition aux conditions climatiques extrêmes.

Le complexe défensif comprend un fossé, une palissade de troncs et un ensemble de bâtiments en bois, construits soit par empilement horizontal des rondins, soit par des structures en bois remplies de mottes de tourbe. Autour du bloc principal, véritable maison-forte, s’organisent les fonctions essentielles : caserne, magasin, maisons du gouverneur et des officiers, chapelle, prison, ranchos d’habitation et étables, complétés par deux batteries de deux canons et un poudrier souterrain. Cette petite colonie militaire constitue ainsi une cellule de peuplement, un poste de secours pour les navires et un symbole concret de la présence de l’État chilien dans un territoire jusqu’alors dépourvu d’occupation permanente stable.

Conditions de vie et défis de la colonie

Les sources éditées par l’Université de Magallanes, notamment le « Diario de guerra del “Fuerte Bulnes” 1844‑1850 », ainsi que les panneaux d'informations consultables durant la visite du fort, permettent de prendre la mesure des difficultés quotidiennes rencontrées par la garnison et les familles installées au fort. Les vents violents, le froid, l’isolement et la difficulté à développer une agriculture de subsistance dans un environnement inhospitalier imposent une dépendance durable vis‑à‑vis des approvisionnements maritimes en provenance de Chiloé et du centre du pays.

La fonction de relais pour la navigation est cependant remplie : à partir du fort, les autorités chiliennes offrent assistance et ravitaillement aux navires qui franchissent le détroit, renforçant la visibilité internationale de la présence chilienne. Dans le même temps, les rapports militaires consignés dans le « Diario de guerra » témoignent d’une tension permanente entre la mission patriotique de « faire patrie » dans l’extrême sud et la dureté des conditions matérielles, qui affectent la santé, la discipline et la cohésion de la petite communauté.

Du Fuerte Bulnes à Punta Arenas : abandon et déplacement de la colonie

Très tôt, les autorités constatent les limites structurelles du site de Punta Santa Ana pour le développement d’une colonie à vocation agricole et commerciale. Les sols peu profonds, la difficulté d’accès à des ressources en eau et l’exposition aux intempéries poussent à envisager un déplacement vers un emplacement plus favorable sur la rive du détroit, ce qui conduit à la décision de fonder la colonie de Punta Arenas en 1848.

Les reconnaissances menées depuis le fort le long de la rive nord du détroit s’accompagnèrent de contacts répétés avec les Tehuelches (Aonikenk), dont les connaissances des pâturages et des abris naturels jouèrent un rôle dans l’identification d’un site plus propice que la Punta Santa Ana. Des récits postérieurs, relayant la tradition locale, soulignent qu’un cacique tehuelche aurait orienté les autorités chiliennes vers la zone de la future Punta Arenas, où la qualité des terres, l’accès à l’eau et les possibilités d’élevage offraient de meilleures perspectives de colonisation que le promontoire originel du fort.

Lauriane Lemasson à Punta Santa Ana, sur la rive nord du détroit de Magellan, le 1er mars 2026 (photo de Teresa Celedon)

Les chronologies établies par Memoria Chilena montrent qu’après l’arrivée de renforts en 1844 et 1847, le poids administratif, militaire et démographique se déplace progressivement du fort vers le nouveau noyau de Punta Arenas. La population du fort est transférée et, en quelques années, l’installation originelle entre dans une phase de déclin, jusqu’à ce que les bâtiments soient abandonnés et les structures ultérieurement endommagées, notamment lors des événements violents associés au motín de Cambiazo en 1851‑1852.

Effacement matériel et persistance symbolique (XIXe‑début XXe siècle)

Après le transfert de la colonie, les ruines du fort demeurent comme un témoignage discret mais chargé de sens de la première installation chilienne permanente dans la « vastedad patagónica », selon l’expression de l’historien Mateo Martinic. Dans son œuvre consacrée à l’histoire du détroit et de la région de Magallanes, Martinic souligne que le fort marque l’avancée initiale de la colonisation nationale et de la civilisation chilienne dans les régions australes, en faisant le lien entre souveraineté, occupation territoriale et projets économiques futurs.

La bibliographie rassemblée par Memoria Chilena montre que, dès la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, l’expérience de Fuerte Bulnes s’inscrit dans une réflexion plus large sur le territoire de Magallanes et sa colonisation, à travers des ouvrages d’auteurs tels qu’Armando Braun Menéndez, Jorge Schythe ou Recaredo Tornero. Ces travaux, ainsi que les chroniques et récits compilés par Mateo Martinic au XXe siècle, contribuent à faire du fort un repère historique incontournable dans la construction d’un récit national sur l’extrême sud du Chili.

Reconstructions, patrimonialisation et Parc du Détroit

Le tournant patrimonial intervient au milieu du XXe siècle, lorsque le major Ramón Cañas Montalva conçoit dans les années 1930 le projet de reconstruire le fort en vue de la commémoration de son centenaire. Un comité pour la reconstruction de Fuerte Bulnes se réunit à partir de 1941, bénéficiant du soutien financier de personnalités régionales comme José Menéndez Behety, et les travaux aboutissent à la reconstruction des principales installations selon leurs caractéristiques originelles, inaugurée en 1944 sous la présidence de Juan Antonio Ríos.

Reconstruit sur le même site de Punta Santa Ana, le complexe reprend l’organisation spatiale et les techniques constructives du fort du XIXe siècle : caserne, chapelle, maisons d’officiers, palissades et batteries, recréant un paysage militaire et colonial destiné à la fois à l’éducation historique et au tourisme culturel. L’ensemble est ensuite reconnu comme Monument historique national par le décret n° 138 de 1968, qui protège non seulement le fort lui‑même, mais aussi l’ensemble de la péninsule de Punta Santa Ana en tant que bien immobilier d’intérêt patrimonial.

Vue sur le détroit de Magellan, depuis Punta Santa Ana (01/03/2026)

Au début du XXIe siècle, Fuerte Bulnes et les vestiges de la zone voisine de Puerto Hambre sont intégrés au Parc du Détroit de Magellan, une concession touristique et culturelle de 250 hectares visant à valoriser les paysages, l’histoire et la mémoire de ce secteur. Le site fonctionne aujourd’hui comme musée de site et espace d’interprétation historique, combinant reconstitution architecturale, expositions et activités de médiation culturelle.

Apports de la recherche historique chilienne

La production historiographique chilienne a largement exploré le fort Bulnes comme laboratoire de la colonisation australe et de la construction de l’État dans des espaces éloignés. Les travaux de Mateo Martinic, en particulier « Breve historia de Magallanes » et « Historia del Estrecho de Magallanes », analysent le fort en le replaçant dans une chronologie longue, allant des tentatives espagnoles de fondation au XVIe siècle à la consolidation de Punta Arenas et à l’essor de l’élevage ovin.

D’autres études abordent indirectement ce lieu à travers l’histoire de la colonie de Magallanes, de ses structures économiques et des politiques publiques mises en œuvre dans la région, comme l’ouvrage de Sergio Vergara sur l’économie et la société de Magallanes entre 1843 et 1877 ou les synthèses sur le territoire et sa colonisation répertoriées par les archives disponibles sur le site "Memoria Chilena". Ensemble, ces travaux montrent que le fort ne peut être compris isolément, mais comme un moment fondateur dans un processus continu de territorialisation, de peuplement et de mise en valeur des ressources australes.

Conclusion

La visite du fort permet de saisir la complexité d’un projet de colonisation situé au croisement de la géopolitique, de l’ingénierie militaire et de l’expérience quotidienne de communautés confrontées à un milieu extrême. Fort éphémère, mais lourd de conséquences, il constitue le jalon initial d’un processus de territorialisation qui aboutira à l’essor de Punta Arenas et à l’intégration durable de la région de Magallanes à l’État chilien. Reconstruit et patrimonialisé, il incarne aujourd’hui un lieu de mémoire et un observatoire privilégié sur la manière dont le Chili raconte et met en scène sa présence dans l’extrême sud du continent.

Bibliographie

Anrique R., Nicolás. Diario de la goleta Ancud al mando del capitán de fragata don Juan Guillermo (1843) para tomar posesión del Estrecho de Magallanes. Santiago de Chile: Imprenta, Litografía i Encuadernación Barcelona, 1901.

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Braun Menéndez, Armando. Fuerte Bulnes: historia de la ocupación del Estrecho de Magallanes por el gobierno de Chile en 1843 … y sucesos ocurridos hasta el traslado de la colonia a Punta Arenas en 1849. Buenos Aires: Emecé, 1943; rééd. Buenos Aires: Francisco de Aguirre, 1997.

Colomés, Antonio. El territorio de Magallanes: datos históricos y geográficos. Magallanes: Imprenta El Magallanes, 1929.

Consejo de Monumentos Nacionales de Chile. “Fuerte Bulnes y toda la península denominada Punta Santa Ana (Monumento Histórico, Decreto n.° 138, 1968).” Consulté en 2026. https://www.monumentos.gob.cl.

Martinic Beros, Mateo. Breve historia de Magallanes. Punta Arenas: Ediciones de la Universidad de Magallanes, 2002.

———. Historia del Estrecho de Magallanes. Santiago: Editorial Andrés Bello, 1977.

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Perich Slater, José. Magallanes colonial. Punta Arenas: s. n., 1997.

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Tornero, Recaredo S. Chile ilustrado: guía descriptiva del territorio de Chile, de las capitales de provincia, de los puertos principales. Valparaíso: Librería i ajencias del Mercurio, 1872.

Vergara Quiroz, Sergio. Economía y sociedad en Magallanes 1843–1877. [Chile]: Editorial Universitaria, 1973.

Wegmann H., Osvaldo. Magallanes histórico. Punta Arenas: s. n., 1996.

25 novembre : journée de commémoration du génocide selknam en Terre de Feu argentine

25 novembre : journée de commémoration du génocide selknam en Terre de Feu argentine

Le 25 novembre marque, en Terre de Feu argentine, la commémoration du génocide selknam, dont le processus d’extermination a débuté à la fin du XIXe siècle lors du massacre de San Sebastián. Cette date, désormais reconnue par la loi provinciale comme journée de mémoire et de réparation, souligne à la fois l’étendue de la violence coloniale, la complexité du processus mémoriel et la continuité des communautés selk’nam contemporaines, aujourd’hui engagées dans la récupération culturelle et la revendication de leurs droits.

Les Selk’nam étaient des chasseurs-cueilleurs semi-nomades de la grande île de la Terre de Feu. Leur société, fondée sur les haruwen (territoires familiaux collectifs), ne reposait pas sur des chefs permanents, mais sur des rôles de leadership tournants. Leur culture était structurée par des rites tels que le Hain, essentiels à la transmission intergénérationnelle. Les premiers contacts européens remontent à l’expédition de Magellan en 1520, qui observe les feux faits sur les rives par les Selk’nam et baptise ainsi la Terre de Feu.​

Les prémices du génocide

Colonisation, orpailleurs et estancieros

Dès la deuxième moitié du XIXème siècle, la ruée vers l’or attira des aventuriers et industriels en Terre de Feu (Tierra del Fuego). Des figures comme Julius Popper menèrent des expéditions violentes contre les Selk’nam, lesquels commencèrent à perdre leurs terres de chasse et de cérémonie au profit des éleveurs ovins. Privés de guanacos, chassés pour éviter la concurrence avec les moutons, les Selk’nam furent poussés à la prédation animale et au conflit ouvert, justifiant pour les colons une politique systématique d’extermination.

Le massacre de San Sebastián (25 novembre 1886)

Le 25 novembre 1886, sur ordre de l’Exécutif national argentin, l’officier Ramón Lista débarque en baie de San Sebastián avec ses hommes, tombe sur un groupe de familles selk’nam et ordonne d’ouvrir le feu après une tentative d’arrestation infructueuse. 28 personnes sont tuées, dont des femmes et des enfants. Cet événement est considéré comme le début du génocide planifié.

Processus d’extermination et survivances

À partir de 1894, les haruwen sont définitivement occupés : les territoires collectifs sont segmentés par les estancieros. Les survivants sont dispersés, concentrés ou déportés. Les missions religieuses, en particulier celles de La Candelaria (Rio Grande, Terre de Feu) et la Mision San Rafael (île Dawson), imposent une assimilation culturelle, participent aux mauvais traitements et contribuent à la perte linguistique.

La population selk’nam, officiellement estimée à 4000 personnes en 1870, chute à quelques centaines en 1900 puis à une centaine en 1930, jusqu'à une disparition officielle liée au décès d'Angela Loig dans les années 1970. Pourtant, les recensements de 2010 en Argentine enregistrent plus de 2700 personnes se reconnaissant comme Selk’nam, témoignage d’une résurgence identitaire portée notamment par la communauté Rafaela Ishton.​

Mémoire, réparation et lois argentines

Longtemps marginalisée dans l’historiographie et les manuels scolaires, la mémoire selk’nam connaît depuis la fin du XXe siècle une revalorisation portée par des chercheurs internationaux et les mouvements autochtones. La reconnaissance officielle du 25 novembre (Loi provinciale 1389, 2021) concrétise ce processus de réparation mémorielle. Les cérémonies publiques à Río Grande, Tolhuin et Ushuaia, la mobilisation de la communauté Rafaela Ishton et l’engagement des institutions sont autant d’initiatives vers la justice historique et sociale.​

La commémoration du génocide selk’nam dépasse la dénonciation, elle vise à soutenir la lutte d'un peuple pour la reconnaissance officielle, la préservation de leur patrimoine et la transmission de son histoire.


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Commémorer le génocide selknam le 25 novembre en Terre de Feu argentine est un acte de justice historique, d’engagement politique et de reconnaissance communautaire. Ce processus, porté par les descendants des survivants, les institutions et la recherche, combat l’invisibilisation et vise la prise en compte de la mémoire collective et la réparation.

L'association Karukinka, par son approche éditoriale, ses actions et son partenariat avec des membres de cette communauté contribue activement à la valorisation et à la transmission du patrimoine selk’nam, pour une histoire réappropriée.​


Bibliographie

  • Casali, Romina, Conquistando el fin del mundo. La misión La Candelaria y la salud de la población selk’nam, Tierra del Fuego 1895-1931, Prohistoria Ediciones, 2013.
  • Feierstein, Daniel, El genocidio como práctica social, Fondo de Cultura Económica, 2007.
  • Casali, Romina, De la extinción al genocidio selk’nam: sobre Historia e historias para una expiación intelectual. Tierra del Fuego, Argentina, A Contracorriente, 2017.
  • Pérez, Pilar, Historia y silencio: La Conquista del Desierto como genocidio no-narrado, 2011.
  • Guichón, Ricardo et al., Experiencia de trabajo conjunto entre investigadores y pueblos originarios. El caso de Patagonia Austral, Revista Argentina de Antropología Biológica, 17, 2015​.
  • Riesco, Leonor, Lecciones y proyecciones del “Sumario sobre vejámenes”, 2022.
  • SUTEF, Genocidio Selk’namhttps://sutef.org/genocidioselknam/
  • UNTDF, 25 de noviembre/ “Día del Genocidio Selk’nam”https://www.untdf.edu.ar/noticias/1924
  • El Diario del Fin del Mundo, Ceremonia conmemorativa del genocidio Selk’nam, 26/11/2024
  • La Tinta, Genocidio en el fin del mundo: Estado y terratenientes contra los selk’nam, 22/10/2025
  • Tierra del Fuego AIAS, Se llevó a cabo en Río Grande el primer acto oficial..., 25/11/2022
  • Gouvernement Provincial de Terre de Feu, Invitation à la commémoration du Dia del Genocidio Selknam, 24/11/2025
Génocide Mapuche ou Pacification de l’Araucanie ? (01/06/2025, article et podcast Conociendo.cl)

Génocide Mapuche ou Pacification de l’Araucanie ? (01/06/2025, article et podcast Conociendo.cl)


La Pacification de l’Araucanie : analyse exhaustive de l’invasion, de la dépossession et du génocide Mapuche

L’histoire du Chili comporte un chapitre écrit avec des euphémismes et du sang : la mal nommée « Pacification de l’Araucanie ». Cet article plonge dans les détails de ce processus (1861-1883), déconstruisant le récit officiel pour révéler une opération complexe de conquête militaire, de dépossession légale et de colonisation forcée qui a redéfini le destin de l’État chilien et du peuple Mapuche, laissant un héritage de conflit qui perdure jusqu’à aujourd’hui.

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Pacification de l'Araucanie ou ¿Génocide Mapuche? (01/06/2025, conociendo.cl)

(source : https://conociendo.cl/pacificacion-de-la-araucania-o-genocidio-mapuche/ et un podcast disponible sur SPOTIFY (en espagnol), l'article lié à ce podcast est traduit de l'espagnol par l'association Karukinka)

Table des Matières

  1. Contexte historique : Le Wallmapu autonome et l’État chilien expansionniste
  2. Les acteurs clés du conflit
  3. Le plan de l’État : La proposition d’occupation de Cornelio Saavedra
  4. L’exécution militaire : Phases d’une guerre asymétrique
    • 4.1. Première phase (1861-1868) : Avancée et fortification
    • 4.2. Deuxième phase (1869-1881) : Pause diplomatique et consolidation
    • 4.3. Troisième phase (1881-1883) : L’offensive finale
  5. La dépossession légale : Comment les lois ont anéanti la propriété mapuche
    • 5.1. La loi de radication de 1866 : L’arme juridique
    • 5.2. Les « titres de merced » : Le confinement dans les réductions
  6. La colonisation dirigée : Terres pour certains, dépossession pour d’autres
  7. La catastrophe humaine et le débat sur le génocide
    • 7.1. Génocide et ethnocide : Le débat conceptuel
    • 7.2. Perspectives historiographiques en débat
    • 7.3. Éléments de la dévastation démographique
  8. L’impact total : La désarticulation de la société mapuche
  9. Résistance et résilience mapuche
  10. Héritage et dette historique : Les racines du conflit actuel
  11. Analyse comparative : Araucanie, le « désert » argentin et l’Ouest américain

1. Contexte historique : Le Wallmapu autonome et l’État chilien expansionniste

Au milieu du XIXe siècle, la frontière sud du Chili était clairement délimitée par le fleuve Biobío. Au sud s’étendait le Wallmapu, territoire ancestral du peuple Mapuche, nation indépendante de facto ayant résisté à la conquête espagnole pendant plus de 300 ans. La société Mapuche était organisée en une structure sociale et politique complexe basée sur le lof (clan familial), l’ayllarewe (fédération de lofs) et les butalmapus (grandes alliances territoriales).

Pour l’État chilien, consolidé après les guerres d’indépendance et sous l’influence des idées européennes de progrès, cette autonomie était un problème. Les élites politiques et économiques, sous les présidences de Manuel Montt (1851-1861) puis José Joaquín Pérez (1861-1871), ont vu l’occupation comme une nécessité pour :

  • S’approprier les ressources : les terres de l’Araucanie étaient considérées comme le « grenier du Chili ».
  • Unifier le territoire : relier la zone centrale aux colonies de Valdivia et Llanquihue.
  • Affirmer la souveraineté : éliminer la frontière intérieure et projeter une image de nation moderne.

2. Les acteurs clés du conflit

Ce processus historique a été mené par des figures et groupes aux intérêts radicalement opposés.

CatégorieActeurs principauxRôle dans le conflit
État chilien (officiels)José Joaquín Pérez, Federico Errázuriz Z., Aníbal Pinto, Domingo Santa MaríaPrésidents ayant impulsé la politique d’occupation
État chilien (militaires)Cnel. Cornelio Saavedra, Gral. Gregorio Urrutia, Cnel. Basilio UrrutiaDirigé les campagnes militaires
Peuple Mapuche (chefs)Lonko Mañilwenü, Lonko Külapang, Lonko Esteban RomeroDirigé la résistance militaire et diplomatique
AutresColons chiliens et européens, Orélie Antoine de TounensOccupé les terres, prétexte pour la conquête

3. Le plan de l’État : La proposition de Cornelio Saavedra

En 1861, le colonel Cornelio Saavedra Rodríguez a présenté au Congrès chilien un plan détaillé de « Pacification de l’Araucanie ». Il proposait d’abandonner la politique des traités pour une occupation matérielle, fondée sur trois axes :

  • Avancer la frontière militaire du Biobío au Malleco, avec des forts.
  • Subdiviser et vendre les terres « sécurisées ».
  • Promouvoir l’installation de colons chiliens et étrangers pour « chileniser » la région.

Le plan a suscité débat, mais a été approuvé par le Congrès, déclenchant l’invasion.


4. L’exécution militaire : Phases d’une guerre asymétrique

La conquête militaire s’est déroulée en plusieurs phases, interrompues par des soulèvements Mapuche et la Guerre du Pacifique.

  • Première phase (1861-1868) : Avancée et fortification Fondation de forts (Angol, Mulchén, etc.), résistance Mapuche immédiate, tactique de « terre brûlée » appliquée par l’armée.
  • Deuxième phase (1869-1881) : Pause diplomatique et consolidation Ralentissement de l’avancée, consolidation territoriale, introduction du télégraphe et du chemin de fer.
  • Troisième phase (1881-1883) : L’offensive finale Dernier grand soulèvement Mapuche en 1881, répression militaire massive, fondation de Temuco, fin militaire de la « Pacification ».

5. La dépossession légale : Comment les lois ont anéanti la propriété Mapuche

La conquête militaire fut indissociable d’une conquête juridique.
Loi de Radication de 1866 :

  • Définition de « terres vacantes » : toute terre non « occupée continuellement » par les indigènes devient propriété de l’État.
  • Imposition de la propriété privée individuelle, étrangère à la culture Mapuche.
  • Création de commissions de radication, processus entaché d’abus et de corruption.

Les « Titres de Merced » : Confinement dans des réductions

  • Attribution de petites portions de terres (environ 6 hectares/personne), insuffisantes pour l’économie traditionnelle.
  • Perte de plus de 90% du territoire Mapuche.
  • Fragmentation sociale et isolement des communautés.

6. La colonisation dirigée : Terres pour certains, dépossession pour d’autres

Traitement du peuple Mapuche : confinement dans des réductions, absence de soutien étatique, statut de « mineurs » sous tutelle.
Traitement des colons européens/chiliens : grandes parcelles, soutien étatique (voyages, outils, animaux, assistance médicale), statut de citoyens à part entière.


7. La catastrophe humaine et le débat sur le génocide

La « Pacification » fut une catastrophe humaine ayant décimé la population Mapuche, alimentant un débat sur le terme « génocide » selon la définition de l’ONU (1948).

  • Destruction de l’économie, dépossession des terres, confinement dans des zones invivables, famines et épidémies massives.
  • Etnocide : destruction de la culture par interdiction de la langue, de la religion, de l’éducation propre.

Perspectives historiographiques

  • Traditionnelle : processus inévitable pour l’unification du Chili.
  • Révisionniste : conquête impérialiste, violence systématique, étiquette d’etnocide ou génocide.
  • Mapuche : invasion d’un pays souverain, début d’une relation coloniale persistante.

Effondrement démographique

  • Entre 20 000 et 30 000 Mapuche morts de faim et de maladies entre 1881 et le début du XXe siècle.
  • La population Mapuche, estimée à un demi-million avant la conquête, a subi un effondrement démographique dont elle ne s’est remise qu’après plus d’un siècle.

8. L’impact total : Désarticulation de la société Mapuche

La « Pacification » a provoqué une rupture structurelle dans tous les aspects de la vie Mapuche :

  • Politique : perte d’autorité des lonkos.
  • Économique : passage d’une société prospère à la pauvreté.
  • Sociale : fragmentation et migration forcée vers les villes.
  • Culturelle : assimilation forcée, menace sur la langue et la vision du monde Mapuche.

9. Résistance et résilience Mapuche

Malgré la dévastation, la résistance Mapuche a perduré, se transformant en luttes politiques et juridiques au XXe siècle. La mémoire et l’identité culturelle ont survécu clandestinement, témoignant d’une résilience remarquable.


10. Héritage et dette historique : Les racines du conflit actuel

La « Pacification de l’Araucanie » est à l’origine directe du conflit actuel au Chili. Les revendications territoriales et d’autonomie du mouvement Mapuche s’appuient sur cette dépossession historique. La « dette historique » est centrale dans le débat public, et les recommandations de réparation restent largement non appliquées.


11. Analyse comparative : Araucanie, le « désert » argentin et l’Ouest américain

Le processus chilien n’est pas isolé :

  • Conquête du Désert (Argentine, 1878-1885) : justification idéologique similaire, tactiques de guerre totale, objectif de libération des terres pour l’élevage.
  • Guerres indiennes (États-Unis, XIXe siècle) : expansion vers l’ouest, réserves, dépossession et violence similaires.

Dans tous les cas, les États-nations ont utilisé leur supériorité militaire et un cadre légal pour déposséder les peuples autochtones, laissant un legs de traumatisme et de lutte pour la justice.


Conclusion : Une histoire à revendiquer

La « Pacification de l’Araucanie » fut une guerre de conquête qui a dépossédé un peuple de son territoire et cherché à anéantir sa culture. La comprendre dans toute sa complexité est un devoir pour toute société aspirant à la justice. Reconnaître ce passé n’est pas rouvrir des blessures, mais commencer à les guérir sur la base de la vérité et de la réparation.


Partagé par l’association à but non lucratif Karukinka, basée en France et dédiée à la Patagonie.

La Última Huella (2001) : témoignage cinématographique de la culture fragile d’un peuple austral

La Última Huella (2001) : témoignage cinématographique de la culture fragile d’un peuple austral

Le cinéma documentaire chilien trouve en "La última huella" (2001, trad. La dernière trace) de Paola Castillo l'un de ses témoignages les plus poignants et urgents. Ce film de 63 minutes fait partie de nos recommandations et constitue bien plus qu'un simple documentaire ethnographique : il s'agit d'un véritable testament visuel d'une culture millénaire devenue vulnérable, celle du peuple yagan, à travers le regard de ses deux dernières locutrices connues de la langue yagan, les sœurs Úrsula et Cristina Calderón. Dans une démarche cinématographique à la fois intime et universelle, Castillo parvient à saisir les fragments d'une civilisation qui a vécu pendant plus de 7000 ans dans l'une des régions les plus inhospitalières de la planète : l'extrême sud de la Patagonie.

Il est possible de le visionner (location de 24h) sur Vimeo : https://vimeo.com/ondemand/laultimahuella et voici une présentation de ce film dédié à la mère (Ursula) et à la tante (Cristina) de José German Gonzalez Calderon, yagan et membre d'honneur de l'association Karukinka.

La réalisatrice du documentaire

Paola Castillo : parcours d'une documentariste engagée

Paola Castillo Villagrán incarne parfaitement la nouvelle génération de documentaristes chiliens qui ont émergé dans les années 1990 et 2000. Formée à l'Université Catholique du Chili en journalisme, elle a ensuite complété sa formation cinématographique à la prestigieuse École Internationale de Cine y Televisión de San Antonio de los Baños à Cuba. Cette double formation, journalistique et cinématographique, se retrouve dans son approche documentaire qui conjugue la rigueur investigatrice et la sensibilité artistique.

Sa trajectoire professionnelle témoigne d'un engagement pour le documentaire de création. En 2009, elle devient la première latino-américaine sélectionnée pour le prestigieux programme EuroDoc, formation européenne de référence pour la production documentaire internationale.

Paola Castillo occupe également des positions stratégiques dans l'écosystème documentaire chilien, en tant que directrice exécutive de la Corporación Chilena del Documental (CCDoc) et de la marque sectorielle ChileDoc, deux initiatives qu'elle a contribué à fonder pour promouvoir la production documentaire nationale.

Une filmographie tournée vers l'humain et reconnue internationalement

La filmographie de Paola Castillo révèle une préoccupation constante pour les sujets sociaux, les droits humains et la préservation de la mémoire. Après "La última huella" (2001), elle réalise "74 m2" (2012), documentaire sur l'habitat social qui remporte le Prix Feisal au Festival de Rosario. Son film "Genoveva" (2014) poursuit cette exploration des marges de la société chilienne, tandis que "Frontera" (2020) interroge les questions territoriales et identitaires.

En tant que productrice, elle accompagne des projets documentaires majeurs comme "El Salvavidas" (2011), "Allende mi abuelo Allende" (2015) - Prix du Meilleur Documentaire au Festival de Cannes - ou encore "Malqueridas" (2023), distingué à la Mostra de Venise.

Le peuple Yagan : sept mille ans d'histoire au bout du monde

Les nomades des mers australes

Le peuple yagan, également appelé à tort yámana, représente l'une des cultures les plus remarquables d'adaptation à un environnement extrême. Pendant plus de 7000 ans, ces nomades canoeros ont habité seuls l'archipel de la Terre de Feu, naviguant dans les eaux tourmentées qui s'étendent du canal Beagle au cap Horn. Leur territoire ancestral couvre la côte méridionale de l'île Grande de Terre de Feu, les côtes du canal Beagle et les îles Hoste, Navarino, Picton et Wollaston.

Traditional Yagan dugout canoe with indigenous people navigating calm waters in Tierra del Fuego 

L'organisation sociale yagan se structurait autour de cinq parcialités territoriales correspondant à des variations dialectales : les Wakimaala, occupant le district le plus favorable autour du canal Beagle ; les Utumaala, canoeros de l'est depuis Puerto Williams jusqu'aux îles Picton, Lennox et Nueva ; les Inalumaala, chasseurs de l'ouest ; les Ilalumaala, habitants du secteur océanique sud-occidental ; et les Yeskumaala, peuplant l'archipel du cap Horn. Cette répartition géographique témoigne d'une organisation sociale complexe et adaptée à la diversité des écosystèmes fuégiens.

Un mode de vie en harmonie avec l'environnement

La culture yagan se caractérise par une adaptation remarquable aux conditions climatiques extrêmes de la région australe. Ces chasseurs-cueilleurs marins maîtrisaient parfaitement leur environnement, connaissant les cycles saisonniers et sachant où et quand trouver phoques, crustacés, poissons et certains oiseaux. Leur mode de vie nomade s'organisait autour de la navigation en canoës d'écorce, embarcations d'une sophistication technique remarquable qui leur permettaient de sillonner les eaux tumultueuses des canaux fuégiens.

L'élément central de leur culture était le feu, maintenu perpétuellement allumé dans les canoës lors de leurs déplacements. Cette maîtrise du feu, dans un environnement où les températures oscillent entre -12°C et 12°C et avec un climat très humide dans certaines parties de l'archipel, constituait un besoin crucial. Les navigateurs européens qui découvraient la région étaient souvent frappés par ces feux nocturnes visibles depuis leurs navires.

Cristina et Úrsula Calderón : les gardiennes d'un patrimoine linguistique millénaire

Cristina Calderón : Trésor humain vivant

Cristina Calderón Harban (1928-2022) incarne tragiquement le destin d'un pan culturel en voie d'extinction. Née à Puerto Róbalo sur l'île Navarino, elle grandit auprès de ses tantes et de son grand-père Alapainch, apprenant ainsi les divers aspects de sa culture ancestrale, notamment la langue yagankuta. Elle vécut dans diverses zones de l'archipel fuégien, notamment à Caleta Eugenia, Puerto Navarino et l'île Picton, avant de s'installer définitivement à Villa Ukika près de Puerto Williams.

En 2009, Cristina Calderón fut officiellement reconnue comme "Trésor Humain Vivant" par le Conseil National de la Culture et des Arts du Chili, dans le cadre de la Convention pour la Sauvegarde du Patrimoine Immatériel adoptée par l'UNESCO en 2003. Cette distinction reconnaissait son rôle crucial comme dépositaire et transmettrice d'une langue et d'une conception du monde propre à ce peuple.

La langue yagan, dont Cristina était la dernière locutrice native après le décès de sa sœur Úrsula en 2003, comptait 32400 vocables - une richesse lexicale extraordinaire qui témoigne de la sophistication linguistique de ce peuple. Tragiquement, malgré ses sept enfants et quatorze petits-enfants, aucun ne maîtrise commme elle et ses ancêtres la langue yagan. "Quand ma sœur Úrsula est décédée, je suis restée toute seule, sans personne avec qui parler", confiait-elle en 2016.

film la ultima huella yagan peuple autochtone patagonie chili
Portrait des deux protagonistes, les sœurs Cristina et Úrsula Calderón (capture d'écran du film la Ultima Huella)

Une transmission sporadique

Le destin de Cristina Calderón illustre dramatiquement les processus d'extinction linguistique et culturelle. "J'ai appris l'espagnol à neuf ans. Le père d'une nièce était gringo, et ils m'ont enseigné petit à petit", se souvenait-elle. Cette transition linguistique forcée résume à elle seule l'histoire de la colonisation et de l'acculturation des peuples autochtones. "À cette époque, tout le monde parlait yagan, mais ensuite ils ont commencé à mourir, et je suis restée seule. Les enfants n'ont pas voulu apprendre. Ils avaient honte. Les gens blancs se moquaient d'eux".

La mort de Cristina Calderón le 16 février 2022 à l'âge de 93 ans marque symboliquement la fin d'un monde. Sa fille Lidia González Calderón, l'une des constituantes chargées de rédiger la nouvelle Constitution chilienne, écrivait sur Twitter : "Tout ce que je ferai dans le travail où je suis sera en ton nom. Et en lui, se reflétera aussi ton peuple". L'une de ses petites filles, Cristina Zarraga, continue de s'investir dans la sauvegarde des mémoires de sa grand-mère et la revitalisation de la culture yagan, grâce à une présence conjointe au Chili et en Allemagne (où se trouvent entre autres les archives de Martin Gusinde).

Analyse filmique : une poétique de la vulnérabilité

Une narration ponctuée d'archives

"La última huella" se distingue par une approche narrative innovante qui épouse parfaitement son sujet. Le film développe une progression narrative fragmentée, pleine de réminiscences, qui permet de construire progressivement l'histoire d'un peuple à travers les témoignages de ses dernières représentantes. Cette structure narrative reflète la nature même de la transmission orale yagan, faite de récits éclatés, de mythes et de souvenirs personnels qui s'entrelacent pour former la trame d'une mémoire collective.

La réalisatrice Paola Castillo fait appel à un dispositif visuel sophistiqué qui articule plusieurs temporalités. L'utilisation d'images d'archives en noir et blanc à la fin de chaque séquence crée un lien avec le passé et les représentations photographiques de la fin du XIXe et du début du XXe siècle. Ces archives proviennent notamment de le Mission Scientifique française du Cap Horn (1882-83), des travaux de Martin Gusinde (1918-24) et d'Alberto de Agostini (1910-30).

photographie d'hommes yagan prise par Martin Gusinde

Le montage comme pont entre passé et présent

Le travail de montage de Coti Donoso établit un contrepoint entre les images d'archives et les séquences contemporaines. Grâce au montage, nous observons un dialogue visuel entre les images du passé et le présent des sœurs Calderón, soulignant la continuité et les ruptures de l'histoire yagan. Cette technique permet à Paola Castillo de créer une connexion entre le présent et l'absent/le vide, dichotomie structurelle qui traverse tout le documentaire.

Les séquences consacrées à la recherche du pigment Imi (rouge) illustrent parfaitement cette approche. Les archives filmiques montrent les cérémonies traditionnelles de peinture faciale, tandis que les images contemporaines suivent Cristina dans sa quête pour retrouver les gisements de sédiments colorés. Cette juxtaposition révèle à la fois la persistance de certaines pratiques et l'érosion progressive de savoirs traditionnels.

Une bande sonore mêlant tradition et modernité

La musique de Sergio "Tilo" González contribue de manière décisive à l'atmosphère du film. La tonalité musicale accompagne les différentes séquences en créant une ambiance qui oscille entre mélancolie et célébration de la beauté culturelle yagan. L'usage du son direct, notamment les passages en langue yagan, confère au documentaire une authenticité et une intimité particulières.

La bande sonore intègre également les sons naturels de l'environnement austral : vents, ressac, cris d'oiseaux marins. Ces éléments sonores replacent constamment les témoignages dans leur contexte géographique et climatique, rappelant les conditions d'existence extraordinaires dans lesquelles s'est épanouie la culture yagan.

Maison culturelle yagan (photo Alicia Santa Cruz)
La casa cultural de la communauté yagan de la baie Mejillones (photographie d'Alicia Santa Cruz, 2025)

Contexte historique : de la résistance au bord de l'extinction

L'impact de la colonisation européenne

L'arrivée de l'homme blanc en 1624 sur les côtes yagan marque le début d'un processus ayant frôlé l'extinction qui s'étalera sur près de quatre siècles. Les premiers contacts avec les navigateurs européens, bien que souvent décrits comme "amicaux" par les témoignages de l'époque, inaugurent une période de transformations irréversibles pour les sociétés fuégiennes.

L'établissement de missions anglicanes au XIXe siècle constitue un tournant décisif dans l'histoire yagan. Si ces missions apportent certains éléments de "protection" face aux violences coloniales, abstraction faite de certaines dérives peu à peu documentées et présentes dans la mémoire collective, elles contribuent simultanément au processus d'acculturation en imposant de nouveaux modes de vie, de nouvelles croyances et de nouveaux rapports sociaux. Le processus de sédentarisation forcée, l'abandon du nomadisme canoero traditionnel et l'adoption progressive de l'espagnol comme langue de communication transforment radicalement la société yagan.

Les mécanismes de l'extinction culturelle

Le fait que le peuple yagan ait été proche de l'extinction illustre les mécanismes complexes qui président à la disparition des cultures minoritaires. Contrairement aux génocides brutaux qui ont affecté d'autres peuples autochtones américains, l'extinction yagan résulte d'un processus plus insidieux de transformation culturelle, de métissage et d'assimilation progressive.

La création de Villa Ukika dans les années 1960 symbolise cette dernière étape de l'histoire yagan. Cette installation près de Puerto Williams, si elle assure une certaine sécurité matérielle aux derniers membres de la communauté, consacre définitivement l'abandon du mode de vie traditionnel nomade. Les descendants yagan deviennent sédentaires, scolarisés dans le système éducatif chilien, progressivement intégrés dans l'économie de marché régionale.

Le film dans le contexte du cinéma documentaire chilien

L'Héritage du Nuevo Cine Chileno

"La última huella" s'inscrit dans la tradition du documentaire social chilien qui trouve ses origines dans le Nuevo Cine Chileno des années 1960. Cette école cinématographique, influencée par les travaux de Joris Ivens et de ses collaborateurs chiliens comme Sergio Bravo, développait déjà une approche documentaire attentive aux réalités sociales et aux cultures populaires.

Le film de Paola Castillo hérite de cette tradition d'engagement social tout en développant une approche plus intimiste et poétique. Contrairement aux documentaires militants de la période d'Unité Populaire ou de résistance à la dictature de Pinochet, "La última huella" privilégie l'approche ethnographique et la dimension mémorielle.

Une nouvelle génération de documentaristes

Le début des années 2000 voit émerger au Chili une nouvelle génération de documentaristes. Ces réalisateurs, formés après la dictature, développent une approche plus personnelle du documentaire, moins directement politique mais tout aussi engagée dans l'exploration des questions sociales et identitaires. Paola Castillo appartient pleinement à cette génération qui renouvelle les formes et les sujets du documentaire chilien.

Cette nouvelle école documentaire chilienne se caractérise par une attention particulière aux processus mémoriels, aux identités périphériques et aux transformations sociales contemporaines. "La última huella" illustre parfaitement cette évolution en traitant de l'extinction culturelle, un fait qui interroge directement les fondements de l'identité nationale chilienne.

Entrée à Ukika, depuis Puerto Williams (photographie d'Alicia Santa Cruz, 2025)

Réception de la critique et impact

Reconnaissance nationale et internationale

"La última huella" reçoit dès sa sortie une reconnaissance critique importante. Le film obtient notamment le LASA Award of Merit in Film au Film Festival LASA en 2004 et une mention honorifique au premier Festival de Cine para la Infancia y la Juventud en 2001. Ces récompenses soulignent la qualité artistique du documentaire ainsi que sa portée pédagogique et culturelle.

Utilisation pédagogique et culturelle

Le documentaire trouve rapidement sa place dans les circuits éducatifs et culturels chiliens. La fiche pédagogique établie par la Corporación Chilena del Documental identifie plusieurs thématiques d'enseignement : culture et ethnie yagan, témoignage de la parole, mémoire culturelle, Patagonie, acculturation, transculturation et extinction des peuples originaires.

Cette dimension pédagogique s'avère particulièrement importante dans le contexte chilien où la connaissance des cultures autochtones reste limitée. Le film contribue à sensibiliser le public chilien - et international - à l'existence du peuple yagan. Il participe ainsi d'une démarche plus large de reconnaissance et de valorisation du patrimoine culturel autochtone.

Projections et diffusion contemporaine

"La última huella" continue d'être programmé dans les festivals et institutions culturelles chiliennes. Sa présentation au Festival Internacional BioBioCine en 2022 témoigne de sa pertinence continue vingt ans après sa réalisation.

La mise à disposition du film sur des plateformes de streaming et dans des cinémathèques assure sa transmission aux nouvelles générations. Cette accessibilité est cruciale pour un documentaire qui porte un témoignage désormais irremplaçable, les principales protagonistes du film ayant disparu. Le décès d'Úrsula Calderón en 2003, puis de Cristina en 2022, font de ce film l'un des derniers témoignages directs de locuteurs natifs yagan.

Un documentaire contre la montre

"La última huella" s'inscrit dans une démarche urgente. Au moment du tournage en 2001, Úrsula et Cristina Calderón représentent déjà les ultimes témoins linguistiques d'une culture millénaire. Cette situation confère au film une dimension testamentaire particulière. Cette urgence temporelle influence directement l'approche filmique. Plutôt que de développer une analyse anthropologique exhaustive, Castillo privilégie l'enregistrement des gestes, des paroles et des savoirs : préparation du pigment Imi, techniques de navigation, récits mythologiques, expressions linguistiques yagan.

Vingt ans après sa réalisation, "La última huella" a acquis le statut de document historique de première importance. Ce film constitue un témoignage anthropologique précieux sur les modalités de transmission culturelle dans un contexte de grande vulnérabilité. Les interactions entre les deux sœurs, leurs façons de se remémorer le passé, leurs gestes techniques, leurs expressions linguistiques offrent aux chercheurs et au public des informations irremplaçables sur la culture yagan.

Influence sur la réalisation documentaire chilienne actuelle

"La última huella" exerce une influence durable sur la production documentaire chilienne. Le film ouvre la voie à une série de documentaires consacrés aux cultures autochtones et aux processus mémoriels. Cette approche respectueuse et poétique des sujets ethnographiques inspire d'autres réalisateurs chiliens et vingt ans après sa réalisation, "La última huella" continue d'être étudié dans les écoles de cinéma chiliennes comme un modèle de documentaire social engagé.

L'engagement de Paola Castillo dans la structuration de l'industrie documentaire chilienne, à travers CCDoc et ChileDoc, prolonge l'impact de "La última huella" au-delà du seul registre artistique. Le film devient ainsi le symbole d'une conception du documentaire comme outil de préservation patrimoniale et de transformation sociale.

L'empreinte laissée par ce film, comme celle du peuple yagan qu'il évoque, continue de résonner bien au-delà de sa propre existence, nous rappelant que chaque culture qui disparaît emporte avec elle une part irremplaçable de l'humanité commune.

Le titre du film prend ainsi tout son sens métaphorique : "La última huella" n'est pas seulement la dernière trace du peuple yagan, elle est aussi l'empreinte indélébile que laisse ce documentaire dans l'histoire du cinéma chilien et dans la mémoire collective de l'humanité. En filmant la disparition, Paola Castillo a paradoxalement assuré une forme de pérennité à ce qu'elle documentait.