L'île des États (isla de los Estados) héberge le phare du bout du monde et se déploie sur 534 km² à l'est de la péninsule Mitre, dont elle est séparée par les 24 km du détroit de Le Maire. Longue de 65 km pour une largeur maximale de 16 km, elle culmine à 823 m au mont Bove et constitue géologiquement la dernière manifestation australe de la cordillère des Andes avant son ensevelissement sous l'océan. Son relief extrêmement accidenté, découpé par des fjords glaciaires du Pléistocène, et son climat humide (2000 mm de précipitations annuelles) en font un territoire hostile, longtemps redouté par les navigateurs empruntant le passage entre l'Atlantique et le Pacifique.
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K'oin-harri, Jaius, Chuanisin... l'île des Etats avant la colonisation
Dans les cosmologies autochtones de Terre de Feu, cette île n'était pas un simple élément du paysage mais un lieu de puissance cosmique. Les Selk'nam et les Haush situaient à l'Est, symbolisé par la cordillère de l'île des États, « le lieu de plus grande émanation de pouvoir dans l'univers ». Vue depuis le détroit de Le Maire, la silhouette de ses sommets, presque toujours enveloppée de brume, évoquait pour eux « la muraille d'une immense et mystérieuse forteresse » défendant l'accès au Wintek, région de l'Est où réside le pouvoir universel. Les Selk'nam l'appelaient K'oin-harri (« cordillère des racines ») et la concevaient comme la racine du monde, tandis que les Haush la nommaient Jaius ou Jaiwesen et les Yagans Chuainisin ("la terre de l'abondance"). Des fouilles archéologiques menées par l'ethnologue franco-américaine Anne Chapman en baie Crossley entre janvier et février 1982 ont mis en évidence une présence humaine, probablement yagan, datée entre 300 av. J.-C. et 500 apr. J.-C.
Des premiers repérages européens à l'affirmation de la souveraineté argentine
Le premier Européen à apercevoir l'île fut le marin espagnol Francisco de Hoces en 1526, lorsque son navire, le San Lesmes, fut dérouté par une tempête lors de l'expédition de Loaísa. Près d'un siècle plus tard, le 24 janvier 1616, l'Eendracht du navigateur néerlandais Willem Schouten, avec à son bord Jacob Le Maire, longea l'extrémité occidentale de l'île, que l'équipage baptisa le lendemain Statenlant en l'honneur des États généraux des Provinces-Unies — origine du nom actuel. L'amiral néerlandais Hendrick Brouwer la circumnavigua en 1643, établissant qu'il s'agissait bien d'une île et non d'une péninsule de la Terra Australis Incognita, qu'il décrivit comme « un réduit bastion de roche battu par la houle et les vents du pôle ». James Cook l'aperçut en 1769 lors de son premier voyage vers le Pacifique, et le corsaire britannique James Colnett y mena en 1787 la première exploitation connue de peaux de phoques et de graisse de manchots.
L'appropriation effective par l'Argentine s'amorce au XIXe siècle. L'Argentino-Allemand Luis Vernet explore l'île en 1823 et y installe une scierie ; un décret du gouvernement de Buenos Aires du 5 janvier 1828 lui en concède la colonisation. Mais c'est le marin argentin Luis Piedrabuena qui joue le rôle décisif : après avoir secouru un groupe de naufragés allemands, il fait construire en 1862 un refuge près de Puerto Cook, hisse le drapeau argentin sur l'île en 1859, et se voit octroyer la propriété de l'île par la loi n° 269 du 6 octobre 1868, en reconnaissance de ses actions humanitaires et de son rôle dans l'affirmation de la souveraineté argentine sur les terres australes. Le traité de limites de 1881 entre l'Argentine et le Chili confirme dans son article 3 que « l'île des États [...] appartiendra à la République Argentine », mettant fin à la revendication chilienne nominale.
La naissance du phare de San Juan de Salvamento
L'épisode fondateur survient le 17 avril 1884, lorsque la Division Expéditionnaire de l'Atlantique Sud, commandée par le commodore Augusto Lasserre, accoste à San Juan del Salvamento. Lasserre fait édifier des bâtiments destinés à établir une station de sauvetage et une sous-préfecture, un quai et des baraquements pour prisonniers militaires. Le 25 mai 1884, date choisie en écho à la fête nationale argentine, Lasserre inaugure à Punta Lasserre le phare de San Juan de Salvamento ainsi que la sous-préfecture maritime de l'île des États. Le 26 septembre 1884, avant de repartir vers Ushuaia, il laisse sur place une garnison de 24 hommes et dix prisonniers militaires transférés depuis Buenos Aires, choisis pour leurs compétences artisanales (charpenterie, cuisine). Quelques mois plus tard, le 16 octobre 1884, la loi n° 1532 d'organisation des Territoires nationaux crée le gouvernorat de la Terre de Feu, incluant explicitement l'île des États dans ses limites.
L'établissement connaît un développement institutionnel rapide : un bureau de poste ouvre le 25 juillet 1890, et le recensement de 1895 dénombre 154 habitants sur l'île. En mars 1899, la sous-préfecture et le pénitencier militaire sont transférés à Puerto Cook, et le 27 janvier 1900 la station est renommée « Estación de Faro y Presidio ». Le déclin s'accélère : en raison du nombre élevé de naufrages qu'il continuait de provoquer par sa position, le phare de San Juan de Salvamento est remplacé le 1er octobre 1902 par celui de l'île Observatorio, plus efficace, et fermé définitivement le 30 septembre de la même année. La prison militaire est transférée à Ushuaia en décembre 1902, un lien direct avec le futur pénitencier d'Ushuaia, puisque celui-ci, inauguré en 1902 et hérite en partie de la fonction carcérale de San Juan del Salvamento. L'île est totalement dépeuplée et ses bâtiments démantelés dès le début de 1903.
Jules Verne et la fabrique du mythe littéraire
La réputation funeste du phare, liée à une longue série de naufrages sur cette côte impitoyable en partie documentés dans les archives de l'association Cap Horn au Long Cours, a directement inspiré Jules Verne pour son roman posthume Le Phare du bout du monde, publié en 1905, un an après la mort de l'écrivain. L'œuvre parut d'abord en feuilleton puis en volume chez Hetzel, avec de légers remaniements apportés par le fils de l'écrivain, Michel Verne. Le roman situe l'action en 1859-1860 : pour prévenir les naufrages des voiliers franchissant la pointe où l'Atlantique rencontre le Pacifique, le gouvernement argentin fait construire ce « phare du bout du monde » sur une terre inhabitée et inhospitalière. Trois gardiens (Vasquez, gardien-chef argentin de 47 ans, ainsi que Felipe et Moriz) ignorent qu'une bande de pillards menée par Kongre et son second Carcante écume l'île, pillant les épaves et massacrant les équipages échoués. Après l'assassinat de deux gardiens, le survivant Vasquez recueille un naufragé américain, John Davis, et les deux hommes tentent de retenir les pirates jusqu'à l'arrivée du navire militaire argentin Santa-Fé.
Cette fiction a durablement façonné l'imaginaire européen du « bout du monde » fuégien et a contribué à faire du phare un objet de fascination culturelle transatlantique, bien au-delà de son rôle strictement fonctionnel de balise maritime. La version originale du texte, non retouchée par Michel Verne, n'a été rendue accessible qu'en 1999 par la Société Jules Verne.
Une réplique du phare, dite elle aussi « phare du bout du monde », a par ailleurs été érigée à la pointe des Minimes à La Rochelle, ville ayant des liens forts avec l'univers maritime créé par Jules Verne.
Mémoire matérielle : du naufrage architectural à la sauvegarde muséale
Abandonné après 1903, le phare originel s'est progressivement effondré sur lui-même sous l'effet des intempéries. En 1997, les vestiges du phare de San Juan de Salvamento ont été transférés au Musée maritime d'Ushuaia lors d'une opération de sauvetage conjointe entre le musée et la Marine argentine. À cette occasion, l'ingénieur Mirón Gonik a établi les plans de relevé de la structure effondrée, permettant une documentation précise de son architecture d'origine. Le Musée maritime d'Ushuaia, installé dans les anciens bâtiments du pénitencier de la ville, a ensuite fait construire une maquette à l'échelle 1/1 du phare, intégrant les vestiges authentiques récupérés en 1997.
Photo du phare du bout du monde par Adrien de Gerlache de Gomery (source: Musée Maritime d'Ushuaia)
Parallèlement, une réplique du phare a été installée en 1998 sur son site d'origine, à la pointe Lasserre, en s'appuyant sur l'unique photographie existante de l'édifice, prise en 1898 par l'explorateur belge Adrien de Gerlache de Gomery lors de l'expédition Belgica. Cette double reconstitution (la maquette d'Ushuaia et la réplique in situ) atteste de l'intensité de l'investissement mémoriel argentin autour de ce phare, érigé en symbole national de la souveraineté australe. Le phare de l'île Observatorio, qui a remplacé celui de San Juan del Salvamento en 1902, a lui-même été déclaré Monument historique national en 1999, consacrant la dimension patrimoniale de l'ensemble du dispositif de signalisation maritime de l'île des États. L'ouvrage de référence sur le sujet, La Isla de los Estados y el Faro del Fin del Mundo de Carlos Pedro Vairo (1997, Zagier & Urruty Publicaciones), demeure la synthèse argentine la plus citée sur l'histoire de l'île et de son phare.
Statut juridique et protection contemporaine de l'île
Le statut de l'île des États a connu plusieurs mutations institutionnelles depuis sa création en tant que département territorial en 1909. En 1936, un décret du président Agustín P. Justo affecte l'ensemble de l'île au ministère de la Marine, la faisant passer sous domaine de la Marine argentine. Depuis le 4 octobre 1978, en plein conflit du Beagle avec le Chili, les seuls habitants permanents de l'île sont les militaires du poste de vigilance « Comandante Luis Piedrabuena », installé à Puerto Parry pour surveiller le trafic maritime dans la zone.
Lors de la provincialisation de la Terre de Feu, Antarctique et îles de l'Atlantique Sud en 1990 (loi 23775), l'île des États est intégrée à la nouvelle province, à l'exception du détachement naval. La Constitution provinciale de 1991 déclare l'île, ainsi que l'île Año Nuevo et les îlots adjacents, « patrimoine intangible et permanent de tous les Fuégiens », créant une réserve provinciale écologique, historique et touristique. La loi provinciale n° 469, promulguée le 19 septembre 1991, structure cette protection en distinguant des zones de monument naturel réservées à l'accès scientifique et des zones de réserve naturelle ouvertes à un usage scientifique et touristique limité et encadré. Un décret présidentiel de 2016 a par la suite créé la « Réserve naturelle sauvage Isla de los Estados y Archipiélago de Año Nuevo », décision contestée depuis la province fuégienne pour atteinte alléguée à l'autonomie provinciale, révélant la persistance de tensions institutionnelles entre l'État fédéral et la province autour de la gestion de ce territoire hautement symbolique. L'accès touristique reste aujourd'hui strictement contingenté, réservé à des excursions organisées depuis Ushuaia avec nuitée obligatoire à bord de l'embarcation.
Un lieu de convergence entre mémoire autochtone, histoire coloniale et fiction
L'île des États et son phare condensent trois strates mémorielles distinctes mais enchevêtrées:
La première est la strate cosmologique autochtone (Selk'nam, Haush, Yámana), pour laquelle l'île constituait un pôle mythique de puissance universelle antérieur de plusieurs siècles à toute présence européenne.
La seconde est la strate coloniale et étatique argentine, matérialisée par la construction du phare en 1884 dans une logique de sauvetage maritime et de démonstration de souveraineté face au Chili, puis transformée en dispositif carcéral, préfigurant directement le pénitencier d'Ushuaia.
La troisième est la strate littéraire européenne, façonnée par Jules Verne, qui a transformé un phare technique et éphémère (dix-huit années de service seulement) en mythe universel du « bout du monde », relayé aujourd'hui par des répliques architecturales tant en Argentine qu'en France.
Cette triple lecture éclaire la démarche du Musée maritime d'Ushuaia, qui articule dans son exposition permanente la mémoire matérielle du phare (vestiges authentiques, plans de Gonik) et sa dimension muséographique (maquette 1/1), sans nécessairement restituer la profondeur cosmologique du site pour les peuples originaires de la région. Pour une recherche approfondie sur la mémoire autochtone liée à l'île des États, les travaux d'Anne Chapman sur les fouilles de la baie Crossley et les corpus mythologiques selk'nam et haush constituent des sources primaires incontournables.
Lauriane Lemasson
Bibliographie :
Brouwer, H. (1643). Journael van de reyse gedaen door Hendrick Brouwer near Chili. Amsterdam : Broer Jansz.
Chapman, A. (1982). Rapport de fouilles archéologiques, baie Crossley, Isla de los Estados (janvier-février 1982). Fonds Anne Chapman, Paris.
Chapman, A. (1986). Los Selk'nam: la vida de los Onas. Buenos Aires : Emecé Editores.
Chapman, A. (2002). El fin de un mundo: Los Selk'nam de Tierra del Fuego. Madrid : Ediciones Vaguada / Consejo Superior de Investigaciones Científicas.
Gerlache de Gomery, A. de (1902). Quinze mois dans l'Antarctique. Bruxelles : Imprimerie scientifique Charles Bulens. (Contient la photographie de 1898 du phare de San Juan de Salvamento prise lors de l'expédition Belgica)
Lasserre, A. (1885). Informe de la Comisión Expedicionaria al Atlántico Sud. Buenos Aires : Ministerio de Marina, Archivo General de la Armada Argentina.
Vairo, C. P. (1997). La Isla de los Estados y el Faro del Fin del Mundo. Ushuaia : Zagier & Urruty Publicaciones.
Vairo, C. P. (2000). Ushuaia : 1884-1970. Ushuaia : Zagier & Urruty Publicaciones.
Verne, J. (1905). Le Phare du bout du monde. Paris : Bibliothèque d'éducation et de récréation, J. Hetzel et Cie.
Verne, J. (1999). *Le Phare du bout du monde (texte original non retouché, éd. établie par la Société Jules Verne). Paris : Société Jules Verne.
Le Gouvernement de la Province a procédé ce lundi à Tolhuin à la remise des cinq premiers actes de naissance intégrant l'identité autochtone à des membres de la communauté (autochtone) des peuples de Terre de Feu, délivrés par le Registre Civil. Après cet événement historique pour la communauté, AIRE LIBRE FM a interrogé la vice-présidente de la Communauté Selk’nam Rafaela Ishton, Antonela Guevara, au sujet de cette avancée.
Guevara a déclaré : « Nous avons les six premiers actes de naissance reconnaissant l’appartenance autochtone. Principalement, nier ou omettre l’identité d’une personne dès l’acte de naissance est un acte grave, qui était une pratique du colonialisme. Donc, aujourd’hui, il faut le souligner, ce n’est pas l’État national qui le reconnaît, mais l’État provincial : en reconnaissant nos actes de naissance avec l’appartenance autochtone, il vient garantir les droits collectifs, tout ce que cela implique pour la cosmovision de notre communauté, la vie sur le territoire, vivre sur un territoire communautaire et non en propriété privée, le respect des coutumes ancestrales ; c’est donc bien plus qu’un simple acte administratif. »
« Justement, en sortant de cette cérémonie, ils m’ont dit, non maman, pour nous, comme me l’a dit Valentín, il m’a dit : je veux que tu saches maman que pour nous c’est important et écouter tout ce que tu as dit autour de la table nous apprend que nous devons maintenir vivante la mémoire de notre peuple. Je crois donc qu’ils sont nés dans la communauté, ils ont vécu de nombreuses années le conflit de la communauté, ils savent ce que signifie la lutte pour défendre nos droits et pour essayer de bien faire les choses, ils ont donc un engagement et une conscience de ce qu’ils font. C’est aussi important », a exprimé la vice-présidente de la Communauté Selk’nam Rafaela Ishton.
« C’est un fait historique, non seulement dans la province, mais aussi dans le pays. C’est la première fois que cela arrive, comme l’a exprimé le Secrétaire à la Justice, Gonzalo Carrillo, et grâce au fait qu’hier on a pu visibiliser d’une certaine manière ce qui se passait, beaucoup de familles de notre peuple se sont jointes, plusieurs autres démarches ont été entamées hier même et plus de 15 personnes rassemblent leurs documents pour faire la demande, et aussi avec la nouvelle que le peuple Yagán m’a contactée hier pour que je leur explique comment faire, donc sûrement, je ne sais pas si ce sera cette semaine, mais la prochaine il y aura des nouvelles concernant l’autre communauté de la province de Terre de Feu, le peuple Yagán, qui dispose d’une personnalité juridique et pourra également effectuer cette démarche. Parce que l’un des critères est de disposer de la personnalité juridique », a-t-elle assuré.
Située à l’extrémité sud‑est du secteur argentin de l’île Grande de Terre de Feu, la péninsule Mitre correspond au vaste massif sauvage compris entre la façade atlantique, le canal Beagle oriental et l’isthme qui la relie aux vallées de Río Grande et d’Ushuaia. Ce territoire relève administrativement du département d’Ushuaia, dans la province de Tierra del Fuego, Antártida e Islas del Atlántico Sur. Longtemps dépourvue de statut juridique spécifique malgré son caractère presque inhabité, la zone a été identifiée par la province comme « d’intérêt environnemental, naturel et culturel » en 2020, prélude à son intégration au système provincial d’aires naturelles protégées.
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La péninsule Mitre intègre le système d’aires protégées d'Argentine
En décembre 2022, la Législature de Tierra del Fuego a adopté la Loi provinciale n° 1461, qui crée l’« Área Natural Protegida Península Mitre » (ANPPM) et l’inscrit formellement dans le Système Provincial d’Aires Naturelles Protégées établi par la Loi n° 272. Cette loi définit l’aire comme englobant la portion terrestre de l’extrémité orientale de l’île Grande de Terre de Feu, la frange marine adjacente ainsi que les zones marines entourant l’île des Etats (Isla de los Estados), Isla de Año Nuevo et les îlots associés, séparés de l'île de Terre de Feu par le détroit de Le Maire et incluant tous les plans d’eau intérieurs. L’ANPPM complète ainsi le Parc national Tierra del Fuego et le système d’aires provinciales déjà existants, en assurant une continuité spatiale de protection depuis la cordillère Darwin jusqu’à l’extrémité atlantique de l’archipel.
Selon la documentation officielle de la province de Tierra del Fuego, l’Area Natural Protegida Península Mitre couvre environ 300 000 hectares terrestres et 200 000 hectares marins, soit un peu plus de 500 000 hectares au total à l’échelle de l’extrémité orientale de l’archipel. La Loi 1461 précise que ses limites suivent, côté ouest, une série de repères cadastraux, de coordonnées géographiques et de cours d’eau, dont le Rio Moat, tandis que, vers le sud, l’est et le nord, elles se prolongent en mer selon un tracé décrit par une succession de points géodésiques. Ce dispositif juridique découpe un continuum terrestre‑marin intégrant falaises atlantiques, caps exposés au large, golfes abrités et arrière‑pays montagneux et tourbeux.
La loi provinciale institue un zonage interne articulé autour de plusieurs catégories d’aires protégées, destinées à concilier conservation stricte, usages traditionnels et activités compatibles avec les objectifs de protection. Sont notamment créés :
le Parc naturel provincial Península Mitre, défini comme un environnement de conservation paysagère et naturelle soumis à un usage non extractif et à une intervention étatique rigoureuse ;
la Réserve forestière naturelle Península Mitre, qui associe objectifs de conservation et utilisation forestière sous contrôle technique de l’État provincial ;
le Monument naturel provincial « Formación Sloggett », visant la protection d’affleurements géologiques et paléontologiques de haute valeur scientifique ;
des réserves côtières naturelles et une réserve provinciale d’usages multiples, permettant des activités économiques et récréatives encadrées.
La mise en œuvre de ce zonage s’inscrit dans le cadre plus large de la politique provinciale de conservation, qui reconnaît, dans sa Constitution et dans son Système d’Aires Naturelles Protégées, la responsabilité de préserver les services écosystémiques et le patrimoine culturel pour les générations présentes et futures. Des textes complémentaires, comme la Loi provinciale n° 1487, sont venus ajuster certains aspects de la loi de création pour faciliter la gestion et la planification opérationnelle de l’aire.
Un noyau majeur de tourbières subantarctiques
La péninsule concentre l’essentiel des tourbières de la province et, plus largement, la grande majorité des tourbières de l’Argentine. À l’échelle nationale, environ 95 % des tourbières du pays se situent en Tierra del Fuego et elles sont massivement regroupées là. Elle représente un noyau stratégique de stockage de carbone à l’interface de l’Atlantique Sud et des Andes australes. Ces tourbières, véritables « éponges » paysagères, accumulent au fil des millénaires des couches de matière organique partiellement décomposée (la tourbe), pouvant atteindre plusieurs mètres d’épaisseur, dans un contexte de climat froid, humide et venteux.
Du point de vue de l’Argentine, la reconnaissance de la péninsule Mitre comme aire protégée renforce l’intégration des tourbières dans les stratégies de mitigation du changement climatique et de gestion des zones humides. Les tourbes agissent comme de grands réservoirs de carbone, jouant un rôle dans la régulation hydrologique et la stabilité du climat, ce qui est désormais pris en compte dans les politiques nationales de zones humides et les engagements climatiques du pays. La désignation de sites Ramsar supplémentaires en Terre de Feu, explicitement justifiée par la présence de vastes complexes tourbeux et par leur fonction de puits de carbone, s’inscrit dans la même logique d’articulation entre conservation locale et enjeux climatiques globaux.
Valeurs biologiques, géologiques et culturelles
À l’échelle de la Terre de Feu, la péninsule Mitre se distingue par la juxtaposition de plusieurs ensembles de paysages : lisières forestières de lenga et de guindo, cordons de collines et de montagnes basses, plateaux tourbeux, vallées fluviales encaissées et un littoral atlanto‑austral ponctué de falaises et de baies isolées. La province met en avant la présence de colonies d’oiseaux et de mammifères marins, de zones humides littorales, de marais d’eau douce et de massifs de tourbières, qui fournissent des habitats à de nombreuses espèces emblématiques de la région subantarctique.
La loi de création de l’ANPPM insiste également sur l’importance des valeurs paléontologiques et archéologiques, à travers la protection de la Formation Sloggett et de gisements témoignant d’occupations humaines anciennes. Des vestiges et traces de la présence des peuples autochtones, en particulier des Selk’nam/Haush et Yagan, sont identifiés dans la péninsule, prolongeant le continuum culturel déjà reconnu dans l’ensemble de l’archipel fuégien. Ces dimensions culturelles complètent la valeur écologique de la zone en justifiant une approche de conservation intégrée, attentive à la fois aux écosystèmes et à la mémoire des usages autochtones.
La côte Est de la péninsule Mitre dans la brume, vue depuis le détroit de Le Maire à bord du voilier Milagro (Expéditions Karukinka, janvier 2025)
Accès, réglementation et gestion adaptative
Du fait de son isolement, la péninsule Mitre demeure l’une des régions les plus difficilement accessibles de la province, ce qui limite naturellement la pression anthropique mais impose aussi des exigences particulières en matière de sécurité et de contrôle. Les autorités provinciales ont mis en place une procédure d’accès qui oblige toute personne ou groupe souhaitant entrer dans l’aire à remplir un formulaire préalable et à obtenir une autorisation de la Secretaría de Ambiente au moins dix jours avant la date prévue d’entrée. Ce dispositif vise à concilier la vocation de conservation avec des usages tels que la randonnée d’expédition, la recherche scientifique ou certaines activités productives à faible impact, en assurant une connaissance préalable des itinéraires et des durées de séjour.
Sur le plan de la gestion, la province de Tierra del Fuego annonce travailler à l’élaboration d’un plan de gestion spécifique pour l’ANPPM, en cohérence avec le cadre plus général des plans de gestion existants pour le Parc national Tierra del Fuego et pour les réserves provinciales. Les communications officielles insistent sur la nécessité de structurer ce plan autour de la participation des acteurs locaux, des communautés scientifiques et des organisations de la société civile, dans la continuité des décennies de mobilisation qui ont précédé la création de l’aire. La planification intègre explicitement la problématique des espèces exotiques envahissantes, des impacts d’éventuels projets d’infrastructures et des risques liés à une fréquentation non encadrée dans un environnement tourbeux particulièrement fragile.
Articulation avec la géopolitique et la planification régionale
À l’échelle géopolitique, l’aire naturelle protégée Península Mitre renforce la présence effective de l’État argentin sur l’extrémité orientale de l’île Grande de Terre de Feu et sur les espaces maritimes adjacents, dans un secteur qui fait face au passage maritime stratégique du détroit de Le Maire et aux routes antarctiques. En protégeant juridiquement un vaste continuum terrestre et marin peu habité, la province consolide à la fois des objectifs de souveraineté, de conservation de la biodiversité et de contribution aux engagements climatiques internationaux.
Dans la mosaïque d’aires protégées et de territoires de production qui structurent aujourd’hui la Grande Île de Terre de Feu, la péninsule Mitre occupe ainsi une place singulière : complémentaire du Parc national Tierra del Fuego et des réserves provinciales, en miroir, côté atlantique, des grands ensembles de conservation de la cordillère de Darwin et de Karukinka sur le versant chilien.
Pour en savoir plus sur les initiatives locales en faveur de la protection de l'environnement en Terre de Feu argentine, nous vous recommandons de jeter un œil aux publications et activités de l'association Mane'kenk
Bibliographie
Articles et chapitres scientifiques
Barreda, V. et al. (2013). Paleogene flora of the Sloggett Formation, Tierra del Fuego, Argentina. CONICET / Centro Austral de Investigaciones Científicas (CADIC). Disponible via Repositorio CONICET.
Fundación Manekenk. (2020). Turberas de Península Mitre. Ushuaia.
Fundación Manekenk. (2022). Creando el área protegida Península Mitre. Ushuaia.
Geoflama. (2021). El cañón submarino Sloggett: el gran lago fueguino del Pleistoceno tardío. Blog de divulgación geológica argentina.
Gobierno de la Provincia de Tierra del Fuego, Antártida e Islas del Atlántico Sur. (2023). Área Natural Protegida Península Mitre. Secretaría de Ambiente y Desarrollo Sustentable.
Gobierno de la Provincia de Tierra del Fuego, Antártida e Islas del Atlántico Sur. (2024). Área natural protegida Península Mitre TDF (sitio oficial). Secretaría de Ambiente y Cambio Climático.
Malumián, N. et al. (2015). Sr-stratigraphy and sedimentary evolution of early Miocene marine foreland deposits in the northern Austral (Magallanes) Basin, Argentina. Andean Geology, 42(3), 388–418.
Ponce, J. F. et al. (2021). Geomorphology and sedimentary processes on the Sloggett submarine canyon, Tierra del Fuego margin (Argentina–Chile). Continental Shelf Research, 227, 104488.
Ponce, J. F. et al. (2025). Análisis geomorfológico del cañón Sloggett (Sverdrup Channel, Canal de Beagle). Comunicación en congreso, Repositorios Digitales MINCyT / CONICET.
Varios autores. (année). Estratigrafía, sedimentología y palinología de la Formación Sloggett, Tierra del Fuego. Revista de la Asociación Geológica Argentina.
Voyage au bout du monde, en Patagonie, depuis la Rochelle !
Si vous prévoyez de passer à la Rochelle cet été, ne manquez pas ce voyage au bout du monde ! Créée par Sébastien Laurier et en partenariat avec l'association du phare du bout du monde et la ville de la Rochelle, cette fiction sonore et immersive vous transporte pendant une heure à l'extrême sud de la Patagonie, au départ du bureau du port de la pointe des Minimes.
Un projet avec plusieurs de nos membres : Mirtha Salamanca (selk'nam), Marie-Pierre Lemasson et Lauriane Lemasson
Plusieurs membres de l'association Karukinka ont participé à ce projet, dont Mirtha Salamanca (femme selk'nam membre du conseil participatif indigène d'Argentine) et confiant sa voix française à Marie-Pierre Lemasson, trésorière de l'association et que Mirtha connaît depuis 2019, lors de sa première venue en France, dans le cadre du projet Haizebegi. Et oui, le personnage principal, Lauriane, n'est pas sans faire écho à la fondatrice de Karukinka...
Quoi de mieux que de partager un maté, des empanadas et des alfajores pour faire un saut à l'extrême sud de l'Amérique ?
En partenariat avec El Almacén, un resto bar argentin situé à deux pas de la place Royale (4 rue de l'Arche sèche à Nantes), nous vous convions à l'exposition de sons et d'images réalisés en Patagonie lors de nos différentes expéditions à pieds et à la voile.
Pensée sous la forme d'une rétrospective de dix années passées en territoires selk'nam, yagan et haush, cette présentation d'une partie de nos activités sera complétée, le 16 mars à 18h30, par une conférence de Lauriane Lemasson, fondatrice de l'association.
Au plaisir de vous rencontrer et de vous faire découvrir nos activités passées, présentes et futures,
Jacques Sax, président de l'association Karukinka
PS: pour l'écoute, n'oubliez pas vos écouteurs et, si besoin, d'installer une application de lecture de QR codes
Des découvertes et recherches archéologiques en Patagonie : Tolhuin, en Terre de Feu argentine
Sur le chemin menant au Cerro Michi [Terre de Feu, Patagonie], une équipe d’archéologues du GIATMA (rattaché au CADIC-CONICET) a fait une découverte significative : lors des travaux de terrain, les archéologues ont trouvé des matériaux et un nouveau site archéologique sur lesquels ils ont alors commencé à travailler.
Cette découverte s’inscrit dans le cadre du projet ImpaCT.AR, défi 2, « Patrimoine Culturel Archéologique à Tolhuin », soutenu par la municipalité et accompagné depuis la première gestion de Daniel Harrington. L’objectif principal est l’identification et la protection du patrimoine culturel archéologique de la région.
L’équipe de chercheurs a mené des travaux de terrain, comprenant des prospections et des fouilles au sein du périmètre urbain de Tolhuin, dans le but d’établir une carte des risques archéologiques permettant de zoner les secteurs sensibles. Cela fournit aux autorités municipales des informations cruciales pour la préservation du patrimoine lors de projets d’infrastructures.
Le projet ImpaCT.AR ne se limite pas à l’identification de sites archéologiques, il inclut aussi la formation du personnel impliqué, directement ou indirectement, dans les modifications du paysage urbain. Les travailleurs sont sensibilisés à l’importance du patrimoine archéologique et à la nécessité d’être vigilants lors d’activités impliquant des mouvements du sol.
La découverte sur le chemin du Cerro Michi s’ajoute à d’autres trouvailles à Tolhuin, comme sur le chemin du quai, à la Laguna Varela, à la descente du lac Fagnano et dans le quartier résidentiel de Las Laderas del Kamuk. La stratégie centrale de cette collaboration entre le CADIC-CONICET et la municipalité de Tolhuin est la prévention, afin de garantir que les travaux d’infrastructure se déroulent avec soin et dans le respect du patrimoine partagé par la communauté.
Qu’est-ce qu’une découverte archéologique ?
Selon le Guide pour la formulation du protocole de découvertes fortuites de patrimoine archéologique et d’archéologie publique, une découverte archéologique est la rencontre imprévue de matériaux archéologiques tels que des vases ou fragments, des objets lithiques (pierres ou roches), des ossements animaux ou humains, des figurines, des ustensiles en bois ou en métal, ou tout autre élément ancien. À ce sujet, la municipalité de Tolhuin était attendue sur la nature précise des matériaux trouvés afin de contextualiser la nouvelle, mais la communauté devra attendre un prochain rapport pour en savoir davantage.