Carnets de Lecture #1 — L’Odyssée de l’Endurance, Sir Ernest Shackleton

Carnets de Lecture #1 — L’Odyssée de l’Endurance, Sir Ernest Shackleton

L'Odyssée de l'Endurance — Sir Ernest Shackleton

Par Sébastien Pons, secrétaire de l'association Karukinka


Aujourd'hui, 2 juin, c'est mon anniversaire. Et pour le fêter comme il se doit, j'ai décidé de vous offrir quelque chose : le premier article d'une nouvelle série sur notre blog. Pendant les mois qui viennent, tous les quinze jours, je vous partagerai un carnet de lecture tiré de ma bibliothèque personnelle — des livres qui m'ont construit, qui m'ont donné envie d'aller voir là où la carte devient vague, là où l'horizon résiste. Des livres qui, je crois, racontent aussi ce que Karukinka est au fond : une association qui croit que l'aventure et l'engagement humain ont encore quelque chose à nous apprendre.

Pour commencer cette série, il n'était pas question de choisir autre chose que lui :

Shackleton lors de l'expédition Nimrod, précédant celle de l'Endurance

L'auteur

Est-il encore nécessaire de présenter Sir Ernest Shackleton ? Figure de proue de l'âge héroïque de l'exploration polaire au début du XXème siècle, il restera à la postérité moins comme le conquérant du pôle Sud — ce fut Amundsen — que comme l'homme qui réussit l'impossible : sauver l'ensemble de ses 28 hommes après l'échec retentissant de son expédition. Déjà reconnu comme grand explorateur après avoir été troisième officier d'une expédition de Scott puis dirigé sa propre expédition à bord du Nimrod, Shackleton décide en 1914 de lancer l'ultime grand défi polaire : traverser le continent Antarctique d'une mer à l'autre, via le pôle, soit quelque 2 900 kilomètres en traîneaux à chiens.


La note de lecture

L'Odyssée de l'Endurance est le récit de cette tentative de traversée de l'Antarctique entre 1914 et 1917, écrit par Shackleton lui-même. L'expédition lève l'ancre le 1er août 1914, aux premiers coups de canon de la Première Guerre mondiale — déjà, le monde bascule. Après une escale en Géorgie du Sud, l'Endurance s'avance dans les mers du Sud. Mais la glace de mer se révèle cette année-là exceptionnellement dense, et le navire se retrouve définitivement bloqué en janvier 1915. Il va dériver pendant neuf mois avant d'être broyé par la pression des glaces.

L'Endurance dans les glaces
L'Endurance prise dans les glaces

Les 28 hommes de l'expédition se retrouvent alors sur une banquise qui se désagrège, sans navire, sans radio, dans une des régions les plus isolées de la planète. Pendant des mois, ils vont lutter contre le froid, les tempêtes, la faim, le désespoir. Shackleton parvient finalement à rejoindre l'île de l'Éléphant avec son équipage, puis réalise l'incroyable : il traverse à bord d'un canot de sauvetage l'une des mers les plus hostiles au monde pour rejoindre la Géorgie du Sud, marche à travers l'île montagneuse couverte de neige et de glace, et revient sauver ses hommes en août 1916. Ils ont tous survécu.

Le récit est effectué par Shackleton lui-même, avec une simplicité désarmante, dans laquelle on retrouve tout le souffle épique de ces incroyables expéditions des temps héroïques. Pas de fanfaronnade, pas de grandiloquence — juste la narration sobre d'un homme qui a refusé d'abandonner un seul de ses compagnons, quoi qu'il arrive. C'est peut-être la plus grande leçon de leadership que j'aie jamais lue.


Et Karukinka aujourd'hui ?

En janvier 2026, notre voilier Milagro a mouillé dans les eaux de la péninsule Antarctique — exactement les mers que l'Endurance a traversé il y a plus d'un siècle. Quand on navigue dans ces eaux, quand on voit la glace changer d'heure en heure, quand le vent se lève sur la mer de Drake, on comprend quelque chose de viscéral à ce que Shackleton et ses hommes ont vécu, mal de mer inclus ! Ces territoires ne pardonnent pas l'improvisation. Ils exigent la préparation, la cohésion d'équipe, et une capacité à tenir quand les conditions se corsent. Des valeurs qui, au sein de notre association, ne sont pas des slogans — elles se vivent, mouillage après mouillage, expédition après expédition.


Informations pratiques


Rendez-vous dans quinze jours pour le Carnet de Lecture #2 — et si ce livre vous a donné envie d'aventure, vous savez où nous trouver. 🌊

Le Chili reconnaît le peuple selk’nam comme peuple autochtone vivant

Le Chili reconnaît le peuple selk’nam comme peuple autochtone vivant

En 2023, le Chili intègre officiellement le peuple selk’nam à la loi indigène 19.253, près d’un siècle après les grandes vagues de violences en Terre de Feu. Derrière cette réforme juridique, un long travail de mémoire, de plaidoyer et de réaffirmation culturelle mené par les familles selknam elles‑mêmes.

Un peuple longtemps absent de la loi indigène

Depuis 1993, la loi 19.253 reconnaît une série de « peuples ou ethnies indigènes » au Chili et crée la CONADI, la Corporation nationale de développement indigène. Pendant trente ans, cette liste inclut les Mapuche, Aymara, Rapa Nui, Atacameños, Quechua, Colla, Diaguita, les peuples du Nord Chango, ainsi que les Kawésqar et les Yagán, mais pas les Selk’nam.

Pourtant, la mémoire de la Terre de Feu chilienne reste marquée par la présence selk’nam, peuple de chasseurs nomades dont l’univers s’étendait entre steppe, forêts et rivages. Dans les récits d’explorateurs, de missionnaires ou de voyageurs comme Darwin, ce peuple apparaît souvent à la marge, déjà en cours de déplacement forcé ou d’extermination. Dans la loi, il disparaît complètement : le Chili se dote d’une politique indigène sans mentionner les descendants de ce peuple de la Grande Île.

De la motion parlementaire à la loi 21.606

Le chemin qui mène à la reconnaissance passe par un projet de loi, enregistré sous le numéro 12.862‑17 à la Chambre des députées et des députés. Porté par un groupe transversal de parlementaires, il propose une modification ciblée : intégrer explicitement le peuple selk’nam à l’article 1 de la loi 19.253. C’est un travail patient de commissions, d’auditions, de réécritures techniques, sur plusieurs années.

En août 2023, le Sénat discute à son tour le texte. Les sénatrices et sénateurs insistent sur la dette historique de l’État, sur la nécessité de reconnaître un peuple que l’on a déclaré « éteint » alors que ses descendants vivent aujourd’hui en Terre de Feu, à Porvenir et dans d’autres villes du pays. Ils approuvent la version qui introduit les Selk’nam dans la liste de l’article 1 et actualise la terminologie de la loi, en parlant de « peuples » et pas seulement d’« ethnies ».

Le 4 septembre 2023, la Chambre adopte le projet en troisième procédure. Selon la note officielle, 117 députées et députés votent pour, une seule personne s’abstient, et le texte est définitivement approuvé. Les Selk’nam deviennent le onzième peuple autochtone reconnu par la loi indigène et le troisième peuple officiellement reconnu dans la région de Magallanes, aux côtés des Kawésqar et des Yagán.

Une reconnaissance qualifiée de « dette historique »

Une fois votée, la loi est promulguée puis publiée au Journal officiel le 19 octobre 2023, sous le numéro 21.606. La nouvelle rédaction de l’article 1 énumère désormais, après les autres peuples, le peuple selknam parmi « les principaux peuples ou ethnies indigènes du Chili ». Dans le texte, l’État affirme qu’il valorise l’existence de ces peuples comme « partie essentielle des racines de la Nation chilienne, ainsi que leur intégrité et leur développement, en accord avec leurs coutumes et valeurs ».

Du côté du gouvernement, le ministère du Développement social présente cette réforme comme une forme de réparation. La ministre Javiera Toro parle au Congrès d’une « dette historique » envers les Selk’nam, en rappelant la responsabilité de l’État dans les politiques qui ont nié l’existence du peuple et invisibilisé ses descendantes et descendants. À l’occasion des 30 ans de la loi 19.253, la CONADI choisit d’ailleurs de mettre en avant cette reconnaissance comme un moment « doublement historique » : anniversaire de la loi indigène, et entrée des Selk’nam dans la liste des peuples reconnus.

peuple selk'nam selknam chili conadi peuple autochotne chili
Cérémonie pour l'entrée du peuple selk'nam à la liste des peuples vivants du Chili, et les 30 ans de la CONADI (Corporation Nationale des Droits Indigènes). Source : https://www.ucsh.cl/actualidad/un-anhelado-reconocimiento-para-el-pueblo-selknam/

Vingt ans de lutte des organisations selk’nam

Ce geste institutionnel s’appuie sur un long travail mené par les familles selk’nam. À Porvenir, la communauté indigène Covadonga Ona, composée de descendantes et descendants selk’nam en territoire chilien, crée la Corporación del Pueblo Selk'nam en Chile pour représenter le peuple sur les plans juridique et politique. Son mandat : défendre les droits collectifs, accompagner les démarches législatives et porter la voix des familles dans les espaces de négociation avec l’État.

Dès 2019, la corporación présente un projet visant précisément à faire reconnaître les Selk’nam dans la loi indigène 19.253, avec l’appui de juristes autochtones comme Ariel León Bacián. En parallèle, d’autres collectifs – comme la communauté Telkacher ou la Fundación Hach Saye – mènent un travail de terrain : ateliers de langue, recherches familiales, réappropriation des récits sur le génocide et les déplacements forcés.

Une étude récente, réalisée en collaboration avec la Fundación Hach Saye et l’Université du Chili, montre comment ces familles mobilisent les outils du droit, de l’art et de l’ethnographie pour faire émerger de « nouvelles formes de lutte ». La reconnaissance légale devient un levier pour interroger l’accès aux territoires ancestraux, la restitution de toponymes originaires en Terre de Feu et la manière dont l’histoire selk’nam est enseignée dans les écoles.

Paroles selk’nam : entre joie, prudence et mémoire

Dans les médias autochtones et alliés, la reconnaissance de 2023 est souvent décrite comme « historique », mais jamais comme un point final. Servindi résume la portée de la loi en rappelant que les Selk’nam deviennent le onzième peuple autochtone reconnu par l’État chilien, après des décennies de déni officiel. Cette visibilité nouvelle dialogue avec une histoire de violences : chasses aux primes, déplacements forcés, enfermement dans les missions et les estancias, qui ont marqué la Grande Île de Terre de Feu et l’archipel entier.

Dans un entretien diffusé par El Mostrador et repris par Karukinka, le jeune selk’nam Mauricio Astroza (Asamblea Telkacher) insiste sur la dimension symbolique de ce moment. Pour lui, la reconnaissance juridique ouvre des portes, mais l’enjeu est désormais de défendre une culture vivante, d’éviter l’appropriation des symboles selk’nam par des institutions qui ne travaillent pas avec les familles, et de corriger l’idée – encore présente dans certains manuels scolaires – que le peuple aurait « disparu ».

Lors d’une cérémonie officielle, la présidente de la communauté selk’nam Telkacher, Ana María Muñoz, parle de « sentiments partagés ». D’un côté, la joie d’être reconnue par l’État et par les autres peuples autochtones du Chili ; de l’autre, la mémoire des générations qui ont veillé sur des coutumes, des récits, des noms de lieux, dans un contexte d’invisibilisation. La loi change, mais le travail de réparation reste à construire, pas à pas, sur le terrain.

Après la reconnaissance : quels horizons ?

La loi 21.606 ne se réduit pas à ajouter un nom à une liste. En actualisant la terminologie de la loi 19.253 vers celle de « peuples indigènes », elle rapproche la norme chilienne des instruments internationaux comme la Convention 169 de l’OIT ou la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones. Ce vocabulaire ouvre la porte à une compréhension plus collective des droits : participation politique, liens au territoire, protection des langues et des savoirs.

Dans ce nouveau cadre, les organisations selk’nam revendiquent déjà des chantiers concrets. En Terre de Feu, des projets de cartographie originelle selk’nam, yagán et haush explorent comment nommer à nouveau les paysages, à partir des langues autochtones et des parcours historiques. Une œuvre lumineuse itinérante, « Obra lumínica por el reconocimiento y la reparación del pueblo selknam », fait circuler ces questions de mémoire et de justice à Porvenir et dans d’autres villes du sud, en liant art contemporain, archives et paroles de famille.

Pour les Selk’nam, la reconnaissance de 2023 marque donc un changement d’échelle : d’un peuple longtemps présenté comme « disparu » dans les discours officiels, à un peuple vivant, porteur de droits, de connaissances et de futurs possibles sur sa propre terre. Pour l’État chilien, elle ouvre l’obligation de penser des politiques publiques en dialogue avec ces communautés, et non plus à leur place.

Bibliographie et sources

Sources institutionnelles chiliennes

Organisations et voix selk’nam

Ressources de contexte

Callisphyris leptopus Philippi, visiteuse des tempêtes australes

Callisphyris leptopus Philippi, visiteuse des tempêtes australes

Au premier regard, cet insecte pourrait passer pour une guêpe élancée perdue loin de son nid. Pourtant, ce spécimen observé à bord du Milagro le 9 avril 2026 au nord-est de l'île Hoste, alors que le navire était au mouillage dans un site bordé de forêts et frappé par le mauvais temps, renvoie à un tout autre monde : celui des longicornes australs, encore très imparfaitement documentés.

Callisphyris leptopus philippi longicornes autrals cerambycidae forêts subantarctiques
Callisphyris leptopus philippi de visite à bord du voilier Milagro le 9 avril 2026 (Expédition Karukinka, Île Hoste, Réserve de biosphère du cap Horn, Chili)

Dans ce contexte, la rencontre prend une dimension scientifique réelle. Callisphyris leptopus Philippi, 1859 appartient aux Cerambycidae, les « longicornes », une famille de coléoptères dont de nombreuses espèces accomplissent une grande partie de leur développement dans le bois. Le cas de cette espèce est particulièrement intéressant parce que, malgré son allure spectaculaire, la documentation facilement accessible reste fragmentaire, dispersée entre notices taxonomiques, publications forestières et signalements ponctuels.

Une espèce des forêts australes

Les sources disponibles situent Callisphyris leptopus dans le sud de l’Amérique, avec une présence attestée au Chili et dans les forêts subantarctiques du sud-ouest de l’Argentine. Le manuel forestier de la FAO consacré aux insectes ravageurs des branches, pousses et plantules précise que l’espèce est signalée au Chili depuis la région du Maule jusqu’à Magallanes et l’Antarctique chilien (la région du cap Horn), ainsi qu’en Argentine dans les forêts subantarctiques.

Cette répartition n’est pas anodine. Elle associe l’insecte aux paysages de forêts tempérées froides dominés par les Nothofagus, un groupe d’arbres emblématique de la Patagonie subantarctique et andine. La page Titan-GBIF renvoie d’ailleurs explicitement à une section « Plantes », signe que la compréhension de l’espèce passe par ses liens étroits avec ses hôtes végétaux.

Des hôtes forestiers bien identifiés

La littérature forestière consultée associe Callisphyris leptopus à plusieurs espèces de Nothofagus, notamment le coihue, la lenga et le ñirre. Les larves se développent dans les branches ou jeunes tiges, où elles creusent des galeries dans des tissus ligneux encore relativement tendres.

L’article argentin consacré à un individu trouvé dans le sud d’Ushuaia apporte sur ce point un témoignage très concret. Les experts interrogés y décrivent l’insecte comme un « perforador o taladrador de madera », c’est-à-dire un foreur du bois, qui « por lo general hace túneles en maderas jóvenes y blandas » (qui en général fait des tunnels dans le bois jeune et souple) et qui serait habituellement lié au ñirre, sans exclure ici la lenga comme plante-hôte possible.

Taille, forme et mimétisme

L’adulte possède un corps allongé et une silhouette singulière, très différente de l’image ordinaire d’un coléoptère trapu. Selon la notice forestière, la femelle atteint environ 36 mm de longueur pour 8,5 mm de largeur, tandis que le mâle mesure environ 26 mm pour 6 mm de large. Ces dimensions correspondent à un insecte visible, sans être massif, dont les longues pattes accentuent encore l’impression de finesse.

Callisphyris leptopus philippi de visite à bord du voilier Milagro le 9 avril 2026 (Expédition Karukinka, Île Hoste, Réserve de biosphère du cap Horn, Chili)
Callisphyris leptopus philippi de visite à bord du voilier Milagro le 9 avril 2026 (Expédition Karukinka, Île Hoste, Réserve de biosphère du cap Horn, Chili)

Son apparence est l’un de ses traits les plus frappants. L’article publié en Argentine souligne que ce coléoptère cérambycide « trata de imitar al de las avispas » (essaie d'imiter l'apparence des guêpes), et explique que ce mimétisme sert à dissuader d’éventuels prédateurs comme les oiseaux ou de petits mammifères. La page Titan-GBIF renforce cette lecture jusque dans l’étymologie de l’espèce : leptopus dérive du grec leptos (« fin, mince ») et pous (« pied »), autrement dit « aux pattes fines ».

Un cycle de vie largement caché

Comme beaucoup de longicornes, Callisphyris leptopus passe l’essentiel de sa vie hors de la vue humaine. La phase larvaire se déroule à l’intérieur du bois, dans des galeries qui peuvent être longues et sinueuses. Le document de la FAO mentionne un cycle biologique d’environ quatre ans, les larves se développant dans les rameaux et les branches avant l’émergence des adultes au printemps.

L’article de Diario Prensa Libre complète cette vision avec des observations de terrain plus accessibles. Les experts y indiquent que l’insecte peut vivre « dos o tres años en el interior del árbol, haciendo galerías » (vivre deux ou trois ans dans l'arbre, faisant des galeries), avant d’en sortir pour se reproduire et mourir. Même si les durées exactes varient selon les sources, toutes convergent sur un point essentiel : l’adulte n’est qu’une apparition brève au terme d’une longue existence cachée dans l’arbre.

Un insecte inoffensif, mais précieux à observer

L’article argentin identifie le spécimen observé à Ushuaia comme une femelle adulte, reconnaissable notamment à l’absence des antennes divisées attribuées au mâle dans ce témoignage. Il mentionne aussi un détail remarquable : les pattes portent des poils « comme des petits pinceaux », sur lesquels peuvent adhérer des spores de champignons, déposées ensuite sur des surfaces rugueuses ou dans des cavités lors de la ponte.

Le même article insiste sur un point important pour le public : l’insecte ne pique pas et ne représente pas de danger pour l’être humain. Si un individu est rencontré, la meilleure conduite consiste simplement à le laisser poursuivre son chemin.

Pourquoi l’observation à bord du Milagro compte

Un insecte trouvé à bord d’un voilier ou d’un navire au mouillage pourrait sembler relever de l’anecdote. Dans le cas de Callisphyris leptopus, c’est au contraire une donnée qui mérite d’être conservée, décrite et replacée dans son contexte écologique. L’espèce reste peu présente dans la littérature de synthèse accessible, alors même qu’elle possède une morphologie distinctive, un cycle de vie long et un lien étroit avec des forêts australes déjà elles-mêmes difficiles à inventorier complètement.

Callisphyris leptopus philippi de visite à bord du voilier Milagro le 9 avril 2026 (Expédition Karukinka, Île Hoste, Réserve de biosphère du cap Horn, Chili)
Callisphyris leptopus philippi de visite à bord du voilier Milagro le 9 avril 2026 (Expédition Karukinka, Île Hoste, Réserve de biosphère du cap Horn, Chili)

Le contexte du signalement renforce encore son intérêt. Un spécimen arrivé à bord du Milagro pendant une tempête, dans un lieu bordé de forêts, suggère un déplacement favorisé par le vent ou par l’activité de vol d’un adulte à proximité immédiate de son habitat forestier. Sans transformer une observation isolée en preuve définitive, ce type de rencontre rappelle combien l’exploration naturaliste demeure essentielle dans les archipels, chenaux et lisières forestières australes, où de nombreuses données reposent encore sur des trouvailles fortuites plutôt que sur des séries d’observations suivies.

Dans les régions australes, où les conditions météorologiques compliquent souvent le travail de terrain, chaque observation bien datée, localisée et illustrée peut enrichir de manière significative la connaissance d’espèces encore mal suivies. Le passage de Callisphyris leptopus à bord du voilier Milagro n’est donc pas une curiosité de plus : c’est un rappel clair que l’exploration demeure une méthode de connaissance, parfois déclenchée par un simple battement d’ailes au cœur d’une tempête.

Bibliographie

Coicopihue ou Copihue ? Philesia magellanica vs Lapageria rosea : apprendre à les différencier dans la forêt chilienne

Coicopihue ou Copihue ? Philesia magellanica vs Lapageria rosea : apprendre à les différencier dans la forêt chilienne

Le copihue (Lapageria rosea) et le coicopihue (Philesia magellanica) sont deux espèces proches, toutes deux membres de la famille Philesiaceae et propre aux forêts tempérées et subantarctiques du Chili. Elles se ressemblent par leur fleur en forme de clochette rouge, mais quelques traits morphologiques, de croissance et de répartition permettent de les distinguer clairement en terrain :

1. Le port de la plante : grande liane contre petit buisson

Le copihue (Lapageria rosea) est une liane grimpante qui peut atteindre plus de 10 mètres de longueur, en s’enroulant autour des troncs et branches de NothofagusFitzroya et d’autres essences de la forêt chilienne. Ses tiges fines et souples donnent l’impression d’une plante montant dans le sous‑bois et la canopée basse, avec un feuillage vertical et aéré.

Lapageria rosea ou Copihue (Dominio público, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=39275

Le coicopihue (Philesia magellanica), en revanche, est surtout un petit arbuste rameux, de 1 à 3 mètres de haut, qui s’étale en buissons denses grâce à des stolons et de nombreuses tiges secondaires. Il grimpe peu, reste proche du sol et couvre souvent les pentes, rochers moussus ou lisières de Alerce comme une masse compacte de tiges serrées.

2. Feuilles et tiges : un feuillage large et brillant contre des feuillets étroits

Les feuilles du copihue sont alternes, longues (5–10 cm), larges et ovoïdes, avec 3 à 5 nervures parallèles très marquées qui donnent à la feuille un aspect presque « moulé ». Elles sont coriaces, brillantes et bien visibles le long des tiges qui s’enroulent, ce qui contribue à sa silhouette imposante dans la forêt.

Les feuilles du coicopihue sont en revanche plus petites, étroites, presque linéaires, rigides et terminées par une pointe fine. De couleur vert foncé, elles s’alignent serrées le long de tiges fines, ce qui donne à la plante une apparence compacte et touffue, plus discrète au sol qu’au-dessus des arbres.

Fleur de Copihue lapageria rosea philesiaceae
Fleur de Copihue photographiée par Inao Vásquez from Santiago, Chile - Copihue, CC BY-SA 2.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=11944192
Fleur et feuillage de Coicopihue photographiés lors d'une expédition Karukinka (île Chair, Réserve de Biosphère du cap Horn, février 2025)

3. Fleurs et fruits : de grandes clochettes ouvertes contre des clochettes étroites

La fleur de copihue est une grande clochette pendante, de 5 à 10 cm, formée de six tépales épais, cireux, rouges ou roses, souvent striés de lignes blanches. Trois tépales extérieurs court sont plus courts, tandis que trois tépales internes plus longs s’incurvent vers l’extérieur, laissant la fleur s’ouvrir largement et découvrir son nectar abondant, ce qui en fait une ressource attractive pour les colibris.

La fleur de coicopihue est plus petite, courte clochette pendante de 5–6 cm, avec des pétales plus resserrés et qui s’ouvrent moins. Leur forme reste plus tubulaire et fermée, donnant une apparence plus compacte et moins déployée que celle du copihue, même si la couleur rouge‑rose reste proche.

Les deux produisent des baies rouges comestibles, mais celles du copihue sont plus grandes et plus fréquemment utilisées localement, alors que les baies du coicopihue restent modestes et peu abondantes.

4. Distribution et habitat : plus au nord contre plus au sud

Le copihue (Lapageria rosea) pousse surtout de Valparaíso jusqu’à la région de Los Ríos, dans les forêts toujours‑vertes humides le long des cours d’eau, de rivières ou de pentes ombragées, où le sol est riche et bien drainé. Il favorise les forêts de vallée ombragées, à basse altitude, où l’humidité et la protection contre le soleil direct favorisent la croissance de la liane.

Le coicopihue (Philesia magellanica) s’étend de los Ríos jusqu’aux canaux de la réserve de biosphère du cap Horn, incluant la cordillère des Andes (jusqu’à environ 1 000 m) et les hauteurs de Chiloé. Il tolère des sols plus lourds, parfois mal drainés ou même marécageux (type Ñadi, Hualve, tepuales), ce qui explique sa présence dans les zones humides, tourbières et lisières de forêts d’Alerce ou de Nothofagus subantarctique. Au sein de Karukinka, nous l'avons surtout observé sur l'île Chair, rampant sur les parois humides du mouillage nommé "Caleta Alukush" (du nom des canards vapeurs en yagan) et du coeur de cette petite île située entre l'île Gordon, les fjords de la cordillère Darwin (Terre de Feu) et l'île O'Brien.

coicopihue copihue philesia magellanica lapageria rosea chili
Association Karukinka, Chair Island, Fueguian channels of the Cape Horn Biosphere Reserve (2025)

5. Rôle culturel et manière de les reconnaître sur le terrain

Le copihue est la fleur nationale du Chili, déclarée symbole officiel en 1977, et occupe une place centrale dans la culture populaire, l’art, la musique et la symbolique mapuche, où il incarne notamment la joie, la solidarité et la résistance. On le rencontre souvent cité dans les récits patrimoniaux, sur les supports touristiques et les emblèmes régionaux, ce qui en fait une référence facilement reconnaissable.

Le coicopihue est perçu comme une sorte de « sœur discrète » du copihue, surtout présente dans les régions australes, insulaires (Chiloé) et de haute cordillère, où il fleurit dans des paysages plus exigeants et souvent nébuleux. En terrain, il se signale par sa taille plus petite, son port buissonnant, ses clochettes serrées et son environnement souvent marécageux ou subantarctique, tandis que le copihue se distingue par sa grosse liane grimpante, ses grandes fleurs ouvertes et son milieu de forêt de vallée plus au nord

Références bibliographiques

  1. Coronado, B. et al. (2025). Revisión de las especies Lapageria rosea y Philesia magellanica: bases para la propagación y conservación de la familia Philesiaceae en Chile. Universidad de Concepción, Facultad de Agronomía y Recursos Naturales, repositorio UdeC.
    Disponible en ligne : https://repositorio.udec.cl/items/8448e141-02f1-4623-bfc4-598237f6023c
  2. Fundación Claudio Gay / Fundación R.A. Philippi (2024). Ficha de Philesia magellanica J.E. Smith (coicopihue). Catálogo de la flora de Chile.
    Disponible en ligne : https://fundacionphilippi.cl/catalogo/philesia-magellanica/
  3. Chilebosque (s.d.). Philesia magellanica – Coicopihue. Base de données sur la flore des forêts du Chili.
    Disponible en ligne : http://www.chilebosque.cl/epiv/philesia_magellanica.html
  4. Chileflora (2023). Descripción e imágenes de Philesia magellanica (Coicopihue), una planta de la familia Philesiaceae.
    Disponible en ligne : http://www.chileflora.com/Florachilena/FloraSpanish/LowResPages/SH0762.htm
  5. GoChile (2023). Copihue or Chilean bellflower in Chile. GoChile, Chili nature & tourisme (synthèse de botanique et de répartition).
    Disponible en ligne : https://www.gochile.cl/en/flora-fauna/copihue-or-chilean-bellflower.htm
  6. Ladera Sur, Medios de comunicación especializados en naturaleza chilena (2025). El copihue: descubriendo los secretos de la flor nacional de Chile.
    Disponible en ligne : https://laderasur.com/articulo/el-copihue-descubriendo-los-secretos-de-la-flor-nacional-de-chile/
  7. Wikipedia (es) (2005). Lapageria rosea – Copihue.
    Disponible en ligne : https://es.wikipedia.org/wiki/Lapageria_rosea
  8. Wikipedia (es) (2008). Philesia – Philesia magellanica.
La Ley de Glaciares en Argentine (loi des glaciers) : contexte, réforme y résistances

La Ley de Glaciares en Argentine (loi des glaciers) : contexte, réforme y résistances

La loi 26.639, promulguée en 2010, a établi en Argentine le Régime des Budgets Minimums pour la Préservation des Glaciers et de l'Environnement Périglaciaire, intégrant au niveau légal l'idée que les glaciers sont des réserves stratégiques d'eau douce et des biens à caractère public. À partir de 2025–2026, le gouvernement national a impulsé un projet de modification intégrale de cette norme (Dossier 0161-PE-2025), qui a obtenu une demi-sanction au Sénat et l'approbation de la Chambre des Députés, générant une forte conflictualité politique et sociale.

ley de glaciares, glacier Fouqué observé depuis un voilier dans les canaux de Patagonie
Observation du glacier Fouqué dans les canaux de Patagonie (Chili), voilier Milagro, association Karukinka, 2025

Cet article présente le contenu central de la loi en vigueur, les principales modifications adoptées, le rôle des provinces, ainsi que les mobilisations sociales et les interventions des peuples autochtones – notamment la juriste selk’nam Antonela Guevara – qui dénoncent les impacts potentiels de cette réforme (risques pour l’eau, les écosystèmes et les droits territoriaux).

La Loi 26.639 (2010) : contenu et portée

Objet et principes

L’article 1 de la Ley 26.639 fixe comme objectif d’établir des budgets minimaux de protection des glaciers et de l’environnement périglaciaire, en les reconnaissant comme réserves stratégiques de ressources hydriques pour la consommation humaine, l’agriculture, la recharge des bassins, la protection de la biodiversité, la recherche scientifique et le tourisme. Les glaciers y sont explicitement déclarés biens de caractère public.

La Bibliothèque du Congrès souligne que cette loi s’inscrit dans le cadre de l’article 41 de la Constitution nationale (droit à un environnement sain, budgets minimaux nationaux) et de la Loi générale de l’environnement 25.675, qui consacre les principes de prévention, de précaution et de non‑régression.

Définitions : glacier et environnement périglaciaire

L’article 2 définit le glacier comme toute masse de glace pérenne, stable ou en écoulement lent, formée par recristallisation de la neige, quelle que soit sa forme, sa dimension ou son état de conservation ; y sont inclus les matériaux détritiques rocheux et les cours d’eau internes ou superficiels.

L’environnement périglaciaire est défini, en haute montagne, comme la zone de sols gelés qui agit comme régulateur hydrique, et en moyenne et basse montagne comme la zone à sols saturés en glace qui joue le même rôle de régulation. Ces définitions très larges étendent le champ de protection à des formes de glace et de sols gelés qui dépassent les seuls grands glaciers visibles.

Inventaire national des glaciers argentins (ING)

Les articles 3 et 4 créent l’Inventaire national des glaciers, confié à l’Institut argentin de nivologie, glaciologie et sciences de l’environnement (IANIGLA‑CONICET), chargé d’identifier tous les glaciers et géoformes périglaciaires agissant comme réserves hydriques, avec la localisation, la surface, la typologie et les variables nécessaires à leur protection et à leur suivi.

Le Dossier législatif de la Bibliothèque du Congrès rappelle que le décret 207/2011 a précisé l’organisation de l’ING par grandes régions glaciologiques (Andes désertiques, centrales, patagoniennes nord et sud, Terre de Feu et îles de l’Atlantique Sud) et a fixé une mise à jour au moins tous les cinq ans.

Activités interdites

Parmi les dispositifs les plus importants, la loi interdit certaines activités dans les glaciers et l’environnement périglaciaire, notamment :

  • l’exploration et l’exploitation minière et hydrocarbure ;
  • l’implantation d’industries ;
  • la construction d’ouvrages ou d’infrastructures pouvant altérer la dynamique naturelle de la glace ou la qualité de l’eau (sauf pour la recherche scientifique) ;
  • le stockage ou la manipulation de substances contaminantes ou dangereuses.

Toute activité susceptible d’affecter significativement ces milieux doit être soumise à une évaluation d’impact environnemental préalable, conformément à la Loi générale de l’environnement.

Le projet de réforme 2025–2026 : objectifs et modifications centrales

Contexte politique et objectifs affichés

En décembre 2025, le pouvoir exécutif national a déposé au Sénat l’Expediente 0161‑PE‑2025, visant à modifier la Ley 26.639, en arguant la nécessité de corriger des « falencias interpretativas », de lever des incertitudes juridiques et de faciliter les investissements, notamment miniers. Selon une analyse d’Infobae, l’exécutif présente la réforme comme un moyen de renforcer le « fédéralisme environnemental » en donnant un plus grand rôle aux provinces dans la gestion de leurs ressources.

Le projet obtient 40 voix sur 72 au Sénat (40 pour, 31 contre, 1 abstention), avec l’appui d’une partie de l’Union civique radicale, de Pro et de sénateurs péronistes de provinces minières, avant d’être transmis à la Chambre des députés. À la Chambre basse, la réforme est finalement approuvée par 137 voix pour, 111 contre et 3 abstentions, puis envoyée à l’exécutif pour promulgation.

Redéfinition de l’inventaire : « qui agissent comme réserves »

Un des changements les plus significatifs concerne l’article 3 de la loi, relatif à l’Inventaire national des glaciers. Le nouveau texte, tel que décrit par le journal Ámbito, stipule désormais que l’ING recensera les glaciers et zones périglaciaires qui « agissent comme réserves stratégiques de ressources hydriques », au lieu de ceux qui « remplissent les fonctions » de réserve.

Cette substitution semble mineure sur le plan lexical, mais le Dossier de la Bibliothèque du Congrès souligne qu’elle participe d’une re‑définition de l’étendue des espaces protégés, en conditionnant la protection à la démonstration d’une fonction hydrique effective et non à la simple présence de glace pérenne. Les autorités provinciales sont appelées à jouer un rôle central dans cette évaluation.

Principe de précaution et possibilité d’exclusion ultérieure

La réforme introduit un article 3 bis, qui précise, selon le texte analysé par Ámbito, que :

  • tous les glaciers et zones périglaciaires inscrits dans l’inventaire seront considérés comme faisant partie de l’objet protégé jusqu’à ce que l’autorité compétente vérifie l’inexistence des fonctions hydriques définies à l’article 1 ;
  • plus loin, il est stipulé que lorsqu’il sera constaté, sur base d’études technico‑scientifiques, qu’un glacier ou une zone périglaciaire « ne remplit pas les fonctions prévues », il pourra être considéré comme exclu de l’objet protégé.

On passe ainsi d’une présomption large de protection (toute masse de glace pérenne dans un environnement périglaciaire) à une logique où l’Inventaire devient filtrant, avec la possibilité de déclasser des unités glaciaires au vu d’analyses ponctuelles.[2][3]

Terminologie : du « milieu périglaciaire » aux « geoformes périglaciaires »

Plusieurs modifications terminologiques remplacent l’expression « environnement périglaciaire » par « geoformas periglaciares » dans les articles relatifs à l’inventaire et aux compétences des autorités. Pour les critiques, cette substitution sémantique tend à fragmenter l’objet de protection (du milieu en tant que système vers des formes isolées), ce qui pourrait réduire la portée territoriale de la loi.

Compétences provinciales et rôle de l’IANIGLA

La réforme renforce la mention des autorités provinciales comme « autorités compétentes », chargées d’identifier, sur la base d’éléments technico‑scientifiques, quels glaciers et zones périglaciaires situés sur leur territoire remplissent certaines fonctions hydriques. Là où la version antérieure parlait de « partager » l’information avec l’IANIGLA, la nouvelle rédaction remplace par « notifier » l’institut des corps de glace recensés.

Le Dossier de la Bibliothèque du Congrès indique que ces changements sont au cœur du débat sur la non‑régression environnementale : la crainte est que des autorités provinciales soumises à de fortes pressions économiques puissent requalifier des espaces du point de vue de leurs fonctions hydriques, réduisant ainsi l’étendue du régime de protection.

Activités interdites et évaluations environnementales

L’article 6 (activités interdites) est également modifié. Le nouveau texte maintient le catalogue d’activités prohibées (activités altérant de manière « relevante » la condition naturelle ou les fonctions hydriques, destruction, déplacement, interférence sur l’avancée des glaces, etc.), mais précise désormais que la gravité de l’altération doit être appréciée « en los términos del artículo 27 de la Ley General del Ambiente 25.675 », renvoyant donc à la législation‑cadre environnementale.

Le texte confirme l’obligation de soumettre toute activité dans les glaciers et zones périglaciaires à des évaluations d’impact environnemental, en garantissant une instance de participation citoyenne conformément aux articles 19 à 21 de la Loi générale de l’environnement. Cependant, les opposants soutiennent que la réduction de l’aire protégée rend ces garanties moins effectives.

Mobilisations sociales et résistances territoriales

Mobilisations nationales : « La Ley de Glaciares no se toca »

La perspective de réforme de la Ley 26.639 a déclenché une vague de mobilisations à partir de fin 2025, culminant lors des débats au Sénat (février 2026) et à la Chambre des députés (avril 2026). Infobae et d’autres médias argentins relèvent des manifestations massives à Buenos Aires devant le Congrès, convoquées sous le slogan « La Ley de Glaciares no se toca », avec une marche aux flambeaux et un festival artistique jusqu’à minuit.

Les organisations environnementales et les assemblées citoyennes réunies pour cette journée affirment que les modifications proposées mettent en danger 7 millions de personnes et 36 bassins hydriques jugés vitaux pour diverses régions du pays, en ouvrant la porte à des activités extractives dans des zones aujourd’hui protégées. Les manifestants insistent sur le fait que la réforme « permet d’intervenir des zones que la loi actuelle protège » et qu’elle compromet l’accès à l’eau comme droit fondamental.

Mobilisations territoriales : le cas d’El Calafate

À El Calafate (province de Santa Cruz), au pied du glacier Perito Moreno, les mobilisations se succèdent : en février 2026, une nouvelle manifestation « en défense des glaciers » se tient en simultané avec le vote au Sénat, sous la consigne « La Ley de Glaciares No se Toca ». Selon le média local Ahora Calafate, il s’agit de la quatrième mobilisation de l’année 2026 dans la ville, avec une marche partant de la place Perito Moreno jusqu’à la résidence officielle de la gouverneure.

Les organisateurs soulignent que « l’eau et les glaciers ne se négocient pas » et annoncent la poursuite des actions en cas d’approbation de la réforme, reliant directement la protection des glaciers à la sécurité hydrique et au modèle de développement touristique régional.

Intervention des peuples autochtones et rôle d’Antonela Guevara

Une voix selk’nam dans le débat national

Dans ce contexte, la juriste Antonela Guevara, avocate de la communauté selk’nam et référente de la campagne plurinational environnementale, devient l’une des voix autochtones les plus visibles dans le débat sur la Ley de Glaciares. Dans une interview à Radio Provincia relayée par le média Tarde pero Seguro, elle affirme que la modification de la loi a été décidée « sans licence sociale et avec une audience publique qui a été une farce », la qualifiant d’« antiréglementaire » et « sans démocratie réelle ».

Guevara dénonce que plus de 100 000 personnes ayant participé au processus de consultation élargie ont été « réduites au silence » et que la discussion est présentée comme purement technique, alors qu’« on parle d’eau, du présent et du futur de la vie ». Elle rappelle que le peuple selk’nam occupe le territoire depuis plus de 10 000 ans et affirme que la réforme est intimement liée à des engagements pris par le gouvernement envers le FMI et des multinationales, plutôt qu’à l’intérêt des citoyens.

Glaciers, eau et génocide prolongé

Dans des interventions relayées sur les réseaux sociaux par des organisations argentines de peuples autochtones, Antonela Guevara décrit la modification de la loi comme un « nouveau génocide » qui menace non seulement les glaciers, mais aussi les humedales (zones humides) et les bassins hydriques dont dépendent les communautés autochtones. Elle établit un lien entre la réforme actuelle et des précédents locaux comme le projet de salmoniculture en Terre de Feu, en soulignant une même logique de décisions prises sans véritable consultation et de modifications de dernière minute.

En se présentant comme « femme indigène et membre d’un peuple qui a résisté pendant des siècles », elle insiste sur le fait que sa participation au débat national n’est pas motivée par une appartenance partisane, mais par la défense des générations futures, de l’eau et des territoires ancestraux.

Impacts potentiels dénoncés

Réduction des zones protégées et risque de régression environnementale

Les analyses de la Bibliothèque du Congrès et de médias économiques argentins convergent pour dire que la réforme « redéfinit l’ampleur des espaces protégés » en conditionnant la protection aux glaciers et zones périglaciaires qui démontrent une fonction hydrique effective. Cette approche est perçue par de nombreux juristes et environnementalistes comme potentiellement régressive, en contradiction avec le principe de non‑régression inscrit dans la doctrine environnementale argentine.

Concrètement, la crainte est que des glaciers de petite taille, des zones de glace enterrée ou des sols gelés jouant un rôle de stockage et de régulation de l’eau, mais difficiles à caractériser, puissent être exclus du régime spécifique, ouvrant la voie à des projets miniers, énergétiques ou d’infrastructures.

Pression minière et conflits socio‑environnementaux

Des articles de La Nación et d’Infobae rappellent que l’un des objectifs explicites de la réforme est de « habiliter des investissements miniers », en particulier dans le cuivre et le lithium, dans des zones jusqu’ici considérées comme protégées par la Ley 26.639. Les provinces andines à forte vocation extractive (San Juan, Catamarca, Jujuy, Mendoza, etc.) occupent une place centrale dans ce débat, certaines de leurs représentantes et représentants ayant voté en faveur de la réforme au Sénat.

Les organisations mobilisées dénoncent qu’en affaiblissant le périmètre des espaces protégés, la réforme risque d’intensifier les conflits socio‑environnementaux existants autour de grands projets miniers de haute montagne, en réduisant les instruments juridiques disponibles pour les communautés locales et les municipalités qui s’y opposent.

Menaces pour l’eau et les humedales

Les acteurs de la campagne « La Ley de Glaciares no se toca » insistent sur le fait que la discussion ne concerne pas uniquement la glace visible, mais l’ensemble du cycle de l’eau : nappes, humedales, bassins de captage et régulation saisonnière. En réduisant la protection aux glaciers et zones périglaciaires dont la fonction hydrique est démontrée, la réforme pourrait, selon eux, négliger des systèmes hydrologiques complexes dont la contribution n’est pas immédiatement quantifiable.

Antonela Guevara et d’autres porte‑parole autochtones soulignent que ces milieux sont intimement liés à la survie de leurs communautés et à leurs cosmologies, de sorte que leur altération équivaut à une nouvelle forme de violence territoriale et culturelle.

Bibliographie

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BIBLIOTECA DEL CONGRESO DE LA NACIÓN. Glaciares: dossier legislativo sobre la reforma de la Ley 26.639 [en ligne]. Buenos Aires: BCN, 2026 [consulté le 15 avril 2026]. Disponible à l’adresse: https://bcn.gob.ar/uploads/adjuntos/Dossier-332-legis-nacional-glaciares-mar-2026.pdf

IANIGLA-CONICET. Inventario Nacional de Glaciares [en ligne]. Mendoza: IANIGLA, s. d. [consulté le 15 avril 2026]. Disponible à l’adresse: https://www.glaciaresargentinos.gob.ar/

CÁMARA DE DIPUTADOS DE LA NACIÓN ARGENTINA. Proyecto de modificación de la Ley 26.639: tratamiento parlamentario 2025–2026 [en ligne]. Buenos Aires: HCDN, 2026 [consulté le 15 avril 2026]. Disponible à l’adresse: https://www.hcdn.gob.ar/

SENADO DE LA NACIÓN ARGENTINA. Dictamen y votación del proyecto de reforma de la Ley de Glaciares [en ligne]. Buenos Aires: Senado de la Nación, 2026 [consulté le 15 avril 2026]. Disponible à l’adresse: https://www.senado.gob.ar/

ÁMBITO. Ley de Glaciares: el Senado introdujo cambios de último momento al dictamen aprobado [en ligne]. Buenos Aires: Ámbito, 25 février 2026 [consulté le 15 avril 2026]. Disponible à l’adresse: https://www.ambito.com/energia/ley-glaciares-senado-introduce-cambios-ultimo-momento-al-dictamen-aprobado-n6250028

LA NACIÓN. Con los votos justos, el Gobierno apuesta a cambiar la Ley de Glaciares en el Senado [en ligne]. Buenos Aires: La Nación, 26 février 2026 [consulté le 15 avril 2026]. Disponible à l’adresse: https://www.lanacion.com.ar/politica/con-los-votos-justos-el-gobierno-apuesta-a-cambiar-la-ley-de-glaciares-en-el-senado-nid2602...

INFOBAE. Qué establece la Ley de Glaciares y cómo son los cambios que propone la reforma [en ligne]. Buenos Aires: Infobae, 14 février 2026 [consulté le 15 avril 2026]. Disponible à l’adresse: https://www.infobae.com/america/medio-ambiente/2026/02/15/que-establece-la-ley-de-glaciares-y-como-son-los-cambios-que-propone-l...

AHORA CALAFATE. Nueva movilización en defensa de los glaciares en simultáneo con la votación en el Congreso [en ligne]. El Calafate: Ahora Calafate, 26 février 2026 [consulté le 15 avril 2026]. Disponible à l’adresse: https://www.ahoracalafate.com.ar/contenido/38261/nueva-movilizacion-en-defensa-de-los-glaciares-en-simultaneo-con-la-votacion-en-

TARDE PERO SEGURO. Antonela Guevara: “La modificación de la Ley de Glaciares se hizo sin licencia social” [en ligne]. Argentine, 8 avril 2026 [consulté le 15 avril 2026]. Disponible à l’adresse: https://tardeperoseguro.com.ar/?p=52515

ORIGINARIOS.AR. Antonela Guevara: intervenciones sobre la reforma de la Ley de Glaciares [en ligne]. Argentine, s. d. [consulté le 15 avril 2026]. Disponible à l’adresse: https://originarios.ar/

Karukinka participera au Colloque international de Toponymie inclusive à Montpellier sous l’égide de l’UNESCO

Karukinka participera au Colloque international de Toponymie inclusive à Montpellier sous l’égide de l’UNESCO

Le 18 juin 2026, l’association Karukinka sera présente à Montpellier au Colloque international « Pour une approche interdisciplinaire de la toponymie », organisé par la Chaire UNESCO en toponymie inclusive de l’Université de Genève, avec l’Université Paul‑Valéry Montpellier et l’Université de Rouen. Mirtha Salamanca (Selk’nam), José German González Calderón (Yagan) et Lauriane Lemasson interviendront pour présenter leurs travaux conjoints sur la restitution et la valorisation des toponymes originaires de la Patagonie et de Terre de Feu.

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les organisateurs du colloque

Ce colloque international, qui se déroule les 18 et 19 juin 2026 à l’Université de Montpellier Paul‑Valéry, situe la toponymie inclusive au croisement des dimensions linguistiques, culturelles, sociales et politiques, et met en lumière le rôle des noms de lieux dans la reconnaissance des langues et des peuples minorisés. Dans ce cadre, Karukinka incarne un projet rare : une association à but non lucratif qui mène sur le terrain un travail de cartographie et de réhabilitation des toponymes autochtones, en lien direct avec des membres des peuples Selk’nam et Yagan.

Lauriane Lemasson, fondatrice de Karukinka et coordinatrice scientifique du programme de toponymie, y présentera la méthodologie de collecte et de transcription des noms de lieux issus de la mémoire orale et des archives, ainsi que les enjeux de décolonisation de l’espace patagonien. Mirtha Salamanca et José German González Calderón apporteront leur parole de membres de peuples originaires, en expliquant comment la restauration de ces toponymes contribue à la reconnaissance culturelle et à la transmission auprès des nouvelles générations.

En participant à cette rencontre co‑organisée par la Chaire UNESCO en toponymie inclusive, Karukinka s’inscrit dans une dynamique internationale de réflexion sur les politiques de nomination des lieux et sur la parité toponymique. Les travaux de l’association à Terre de Feu, qui combinent recherche académique, patrimoine culturel et action associative, serviront d’exemple de terrain concret pour penser une toponymie vraiment inclusive, au-delà des discours théoriques.

Cette intervention montre que, via l’exploration maritime, Karukinka investit aussi la géographie humaine et la mémoire des peuples autochtones, dans un cadre scientifique et institutionnel reconnu, porté par l’UNESCO.

Pour connaître le programme du colloque, nous vous invitons à consulter le site web dédié à cet évènement : https://toponymie.sciencesconf.org/