Le Chili reconnaît le peuple selk’nam comme peuple autochtone vivant

Le Chili reconnaît le peuple selk’nam comme peuple autochtone vivant

En 2023, le Chili intègre officiellement le peuple selk’nam à la loi indigène 19.253, près d’un siècle après les grandes vagues de violences en Terre de Feu. Derrière cette réforme juridique, un long travail de mémoire, de plaidoyer et de réaffirmation culturelle mené par les familles selknam elles‑mêmes.

Un peuple longtemps absent de la loi indigène

Depuis 1993, la loi 19.253 reconnaît une série de « peuples ou ethnies indigènes » au Chili et crée la CONADI, la Corporation nationale de développement indigène. Pendant trente ans, cette liste inclut les Mapuche, Aymara, Rapa Nui, Atacameños, Quechua, Colla, Diaguita, les peuples du Nord Chango, ainsi que les Kawésqar et les Yagán, mais pas les Selk’nam.

Pourtant, la mémoire de la Terre de Feu chilienne reste marquée par la présence selk’nam, peuple de chasseurs nomades dont l’univers s’étendait entre steppe, forêts et rivages. Dans les récits d’explorateurs, de missionnaires ou de voyageurs comme Darwin, ce peuple apparaît souvent à la marge, déjà en cours de déplacement forcé ou d’extermination. Dans la loi, il disparaît complètement : le Chili se dote d’une politique indigène sans mentionner les descendants de ce peuple de la Grande Île.

De la motion parlementaire à la loi 21.606

Le chemin qui mène à la reconnaissance passe par un projet de loi, enregistré sous le numéro 12.862‑17 à la Chambre des députées et des députés. Porté par un groupe transversal de parlementaires, il propose une modification ciblée : intégrer explicitement le peuple selk’nam à l’article 1 de la loi 19.253. C’est un travail patient de commissions, d’auditions, de réécritures techniques, sur plusieurs années.

En août 2023, le Sénat discute à son tour le texte. Les sénatrices et sénateurs insistent sur la dette historique de l’État, sur la nécessité de reconnaître un peuple que l’on a déclaré « éteint » alors que ses descendants vivent aujourd’hui en Terre de Feu, à Porvenir et dans d’autres villes du pays. Ils approuvent la version qui introduit les Selk’nam dans la liste de l’article 1 et actualise la terminologie de la loi, en parlant de « peuples » et pas seulement d’« ethnies ».

Le 4 septembre 2023, la Chambre adopte le projet en troisième procédure. Selon la note officielle, 117 députées et députés votent pour, une seule personne s’abstient, et le texte est définitivement approuvé. Les Selk’nam deviennent le onzième peuple autochtone reconnu par la loi indigène et le troisième peuple officiellement reconnu dans la région de Magallanes, aux côtés des Kawésqar et des Yagán.

Une reconnaissance qualifiée de « dette historique »

Une fois votée, la loi est promulguée puis publiée au Journal officiel le 19 octobre 2023, sous le numéro 21.606. La nouvelle rédaction de l’article 1 énumère désormais, après les autres peuples, le peuple selknam parmi « les principaux peuples ou ethnies indigènes du Chili ». Dans le texte, l’État affirme qu’il valorise l’existence de ces peuples comme « partie essentielle des racines de la Nation chilienne, ainsi que leur intégrité et leur développement, en accord avec leurs coutumes et valeurs ».

Du côté du gouvernement, le ministère du Développement social présente cette réforme comme une forme de réparation. La ministre Javiera Toro parle au Congrès d’une « dette historique » envers les Selk’nam, en rappelant la responsabilité de l’État dans les politiques qui ont nié l’existence du peuple et invisibilisé ses descendantes et descendants. À l’occasion des 30 ans de la loi 19.253, la CONADI choisit d’ailleurs de mettre en avant cette reconnaissance comme un moment « doublement historique » : anniversaire de la loi indigène, et entrée des Selk’nam dans la liste des peuples reconnus.

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Cérémonie pour l'entrée du peuple selk'nam à la liste des peuples vivants du Chili, et les 30 ans de la CONADI (Corporation Nationale des Droits Indigènes). Source : https://www.ucsh.cl/actualidad/un-anhelado-reconocimiento-para-el-pueblo-selknam/

Vingt ans de lutte des organisations selk’nam

Ce geste institutionnel s’appuie sur un long travail mené par les familles selk’nam. À Porvenir, la communauté indigène Covadonga Ona, composée de descendantes et descendants selk’nam en territoire chilien, crée la Corporación del Pueblo Selk'nam en Chile pour représenter le peuple sur les plans juridique et politique. Son mandat : défendre les droits collectifs, accompagner les démarches législatives et porter la voix des familles dans les espaces de négociation avec l’État.

Dès 2019, la corporación présente un projet visant précisément à faire reconnaître les Selk’nam dans la loi indigène 19.253, avec l’appui de juristes autochtones comme Ariel León Bacián. En parallèle, d’autres collectifs – comme la communauté Telkacher ou la Fundación Hach Saye – mènent un travail de terrain : ateliers de langue, recherches familiales, réappropriation des récits sur le génocide et les déplacements forcés.

Une étude récente, réalisée en collaboration avec la Fundación Hach Saye et l’Université du Chili, montre comment ces familles mobilisent les outils du droit, de l’art et de l’ethnographie pour faire émerger de « nouvelles formes de lutte ». La reconnaissance légale devient un levier pour interroger l’accès aux territoires ancestraux, la restitution de toponymes originaires en Terre de Feu et la manière dont l’histoire selk’nam est enseignée dans les écoles.

Paroles selk’nam : entre joie, prudence et mémoire

Dans les médias autochtones et alliés, la reconnaissance de 2023 est souvent décrite comme « historique », mais jamais comme un point final. Servindi résume la portée de la loi en rappelant que les Selk’nam deviennent le onzième peuple autochtone reconnu par l’État chilien, après des décennies de déni officiel. Cette visibilité nouvelle dialogue avec une histoire de violences : chasses aux primes, déplacements forcés, enfermement dans les missions et les estancias, qui ont marqué la Grande Île de Terre de Feu et l’archipel entier.

Dans un entretien diffusé par El Mostrador et repris par Karukinka, le jeune selk’nam Mauricio Astroza (Asamblea Telkacher) insiste sur la dimension symbolique de ce moment. Pour lui, la reconnaissance juridique ouvre des portes, mais l’enjeu est désormais de défendre une culture vivante, d’éviter l’appropriation des symboles selk’nam par des institutions qui ne travaillent pas avec les familles, et de corriger l’idée – encore présente dans certains manuels scolaires – que le peuple aurait « disparu ».

Lors d’une cérémonie officielle, la présidente de la communauté selk’nam Telkacher, Ana María Muñoz, parle de « sentiments partagés ». D’un côté, la joie d’être reconnue par l’État et par les autres peuples autochtones du Chili ; de l’autre, la mémoire des générations qui ont veillé sur des coutumes, des récits, des noms de lieux, dans un contexte d’invisibilisation. La loi change, mais le travail de réparation reste à construire, pas à pas, sur le terrain.

Après la reconnaissance : quels horizons ?

La loi 21.606 ne se réduit pas à ajouter un nom à une liste. En actualisant la terminologie de la loi 19.253 vers celle de « peuples indigènes », elle rapproche la norme chilienne des instruments internationaux comme la Convention 169 de l’OIT ou la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones. Ce vocabulaire ouvre la porte à une compréhension plus collective des droits : participation politique, liens au territoire, protection des langues et des savoirs.

Dans ce nouveau cadre, les organisations selk’nam revendiquent déjà des chantiers concrets. En Terre de Feu, des projets de cartographie originelle selk’nam, yagán et haush explorent comment nommer à nouveau les paysages, à partir des langues autochtones et des parcours historiques. Une œuvre lumineuse itinérante, « Obra lumínica por el reconocimiento y la reparación del pueblo selknam », fait circuler ces questions de mémoire et de justice à Porvenir et dans d’autres villes du sud, en liant art contemporain, archives et paroles de famille.

Pour les Selk’nam, la reconnaissance de 2023 marque donc un changement d’échelle : d’un peuple longtemps présenté comme « disparu » dans les discours officiels, à un peuple vivant, porteur de droits, de connaissances et de futurs possibles sur sa propre terre. Pour l’État chilien, elle ouvre l’obligation de penser des politiques publiques en dialogue avec ces communautés, et non plus à leur place.

Bibliographie et sources

Sources institutionnelles chiliennes

Organisations et voix selk’nam

Ressources de contexte

La Ley de Glaciares en Argentine (loi des glaciers) : contexte, réforme y résistances

La Ley de Glaciares en Argentine (loi des glaciers) : contexte, réforme y résistances

La loi 26.639, promulguée en 2010, a établi en Argentine le Régime des Budgets Minimums pour la Préservation des Glaciers et de l'Environnement Périglaciaire, intégrant au niveau légal l'idée que les glaciers sont des réserves stratégiques d'eau douce et des biens à caractère public. À partir de 2025–2026, le gouvernement national a impulsé un projet de modification intégrale de cette norme (Dossier 0161-PE-2025), qui a obtenu une demi-sanction au Sénat et l'approbation de la Chambre des Députés, générant une forte conflictualité politique et sociale.

ley de glaciares, glacier Fouqué observé depuis un voilier dans les canaux de Patagonie
Observation du glacier Fouqué dans les canaux de Patagonie (Chili), voilier Milagro, association Karukinka, 2025

Cet article présente le contenu central de la loi en vigueur, les principales modifications adoptées, le rôle des provinces, ainsi que les mobilisations sociales et les interventions des peuples autochtones – notamment la juriste selk’nam Antonela Guevara – qui dénoncent les impacts potentiels de cette réforme (risques pour l’eau, les écosystèmes et les droits territoriaux).

La Loi 26.639 (2010) : contenu et portée

Objet et principes

L’article 1 de la Ley 26.639 fixe comme objectif d’établir des budgets minimaux de protection des glaciers et de l’environnement périglaciaire, en les reconnaissant comme réserves stratégiques de ressources hydriques pour la consommation humaine, l’agriculture, la recharge des bassins, la protection de la biodiversité, la recherche scientifique et le tourisme. Les glaciers y sont explicitement déclarés biens de caractère public.

La Bibliothèque du Congrès souligne que cette loi s’inscrit dans le cadre de l’article 41 de la Constitution nationale (droit à un environnement sain, budgets minimaux nationaux) et de la Loi générale de l’environnement 25.675, qui consacre les principes de prévention, de précaution et de non‑régression.

Définitions : glacier et environnement périglaciaire

L’article 2 définit le glacier comme toute masse de glace pérenne, stable ou en écoulement lent, formée par recristallisation de la neige, quelle que soit sa forme, sa dimension ou son état de conservation ; y sont inclus les matériaux détritiques rocheux et les cours d’eau internes ou superficiels.

L’environnement périglaciaire est défini, en haute montagne, comme la zone de sols gelés qui agit comme régulateur hydrique, et en moyenne et basse montagne comme la zone à sols saturés en glace qui joue le même rôle de régulation. Ces définitions très larges étendent le champ de protection à des formes de glace et de sols gelés qui dépassent les seuls grands glaciers visibles.

Inventaire national des glaciers argentins (ING)

Les articles 3 et 4 créent l’Inventaire national des glaciers, confié à l’Institut argentin de nivologie, glaciologie et sciences de l’environnement (IANIGLA‑CONICET), chargé d’identifier tous les glaciers et géoformes périglaciaires agissant comme réserves hydriques, avec la localisation, la surface, la typologie et les variables nécessaires à leur protection et à leur suivi.

Le Dossier législatif de la Bibliothèque du Congrès rappelle que le décret 207/2011 a précisé l’organisation de l’ING par grandes régions glaciologiques (Andes désertiques, centrales, patagoniennes nord et sud, Terre de Feu et îles de l’Atlantique Sud) et a fixé une mise à jour au moins tous les cinq ans.

Activités interdites

Parmi les dispositifs les plus importants, la loi interdit certaines activités dans les glaciers et l’environnement périglaciaire, notamment :

  • l’exploration et l’exploitation minière et hydrocarbure ;
  • l’implantation d’industries ;
  • la construction d’ouvrages ou d’infrastructures pouvant altérer la dynamique naturelle de la glace ou la qualité de l’eau (sauf pour la recherche scientifique) ;
  • le stockage ou la manipulation de substances contaminantes ou dangereuses.

Toute activité susceptible d’affecter significativement ces milieux doit être soumise à une évaluation d’impact environnemental préalable, conformément à la Loi générale de l’environnement.

Le projet de réforme 2025–2026 : objectifs et modifications centrales

Contexte politique et objectifs affichés

En décembre 2025, le pouvoir exécutif national a déposé au Sénat l’Expediente 0161‑PE‑2025, visant à modifier la Ley 26.639, en arguant la nécessité de corriger des « falencias interpretativas », de lever des incertitudes juridiques et de faciliter les investissements, notamment miniers. Selon une analyse d’Infobae, l’exécutif présente la réforme comme un moyen de renforcer le « fédéralisme environnemental » en donnant un plus grand rôle aux provinces dans la gestion de leurs ressources.

Le projet obtient 40 voix sur 72 au Sénat (40 pour, 31 contre, 1 abstention), avec l’appui d’une partie de l’Union civique radicale, de Pro et de sénateurs péronistes de provinces minières, avant d’être transmis à la Chambre des députés. À la Chambre basse, la réforme est finalement approuvée par 137 voix pour, 111 contre et 3 abstentions, puis envoyée à l’exécutif pour promulgation.

Redéfinition de l’inventaire : « qui agissent comme réserves »

Un des changements les plus significatifs concerne l’article 3 de la loi, relatif à l’Inventaire national des glaciers. Le nouveau texte, tel que décrit par le journal Ámbito, stipule désormais que l’ING recensera les glaciers et zones périglaciaires qui « agissent comme réserves stratégiques de ressources hydriques », au lieu de ceux qui « remplissent les fonctions » de réserve.

Cette substitution semble mineure sur le plan lexical, mais le Dossier de la Bibliothèque du Congrès souligne qu’elle participe d’une re‑définition de l’étendue des espaces protégés, en conditionnant la protection à la démonstration d’une fonction hydrique effective et non à la simple présence de glace pérenne. Les autorités provinciales sont appelées à jouer un rôle central dans cette évaluation.

Principe de précaution et possibilité d’exclusion ultérieure

La réforme introduit un article 3 bis, qui précise, selon le texte analysé par Ámbito, que :

  • tous les glaciers et zones périglaciaires inscrits dans l’inventaire seront considérés comme faisant partie de l’objet protégé jusqu’à ce que l’autorité compétente vérifie l’inexistence des fonctions hydriques définies à l’article 1 ;
  • plus loin, il est stipulé que lorsqu’il sera constaté, sur base d’études technico‑scientifiques, qu’un glacier ou une zone périglaciaire « ne remplit pas les fonctions prévues », il pourra être considéré comme exclu de l’objet protégé.

On passe ainsi d’une présomption large de protection (toute masse de glace pérenne dans un environnement périglaciaire) à une logique où l’Inventaire devient filtrant, avec la possibilité de déclasser des unités glaciaires au vu d’analyses ponctuelles.[2][3]

Terminologie : du « milieu périglaciaire » aux « geoformes périglaciaires »

Plusieurs modifications terminologiques remplacent l’expression « environnement périglaciaire » par « geoformas periglaciares » dans les articles relatifs à l’inventaire et aux compétences des autorités. Pour les critiques, cette substitution sémantique tend à fragmenter l’objet de protection (du milieu en tant que système vers des formes isolées), ce qui pourrait réduire la portée territoriale de la loi.

Compétences provinciales et rôle de l’IANIGLA

La réforme renforce la mention des autorités provinciales comme « autorités compétentes », chargées d’identifier, sur la base d’éléments technico‑scientifiques, quels glaciers et zones périglaciaires situés sur leur territoire remplissent certaines fonctions hydriques. Là où la version antérieure parlait de « partager » l’information avec l’IANIGLA, la nouvelle rédaction remplace par « notifier » l’institut des corps de glace recensés.

Le Dossier de la Bibliothèque du Congrès indique que ces changements sont au cœur du débat sur la non‑régression environnementale : la crainte est que des autorités provinciales soumises à de fortes pressions économiques puissent requalifier des espaces du point de vue de leurs fonctions hydriques, réduisant ainsi l’étendue du régime de protection.

Activités interdites et évaluations environnementales

L’article 6 (activités interdites) est également modifié. Le nouveau texte maintient le catalogue d’activités prohibées (activités altérant de manière « relevante » la condition naturelle ou les fonctions hydriques, destruction, déplacement, interférence sur l’avancée des glaces, etc.), mais précise désormais que la gravité de l’altération doit être appréciée « en los términos del artículo 27 de la Ley General del Ambiente 25.675 », renvoyant donc à la législation‑cadre environnementale.

Le texte confirme l’obligation de soumettre toute activité dans les glaciers et zones périglaciaires à des évaluations d’impact environnemental, en garantissant une instance de participation citoyenne conformément aux articles 19 à 21 de la Loi générale de l’environnement. Cependant, les opposants soutiennent que la réduction de l’aire protégée rend ces garanties moins effectives.

Mobilisations sociales et résistances territoriales

Mobilisations nationales : « La Ley de Glaciares no se toca »

La perspective de réforme de la Ley 26.639 a déclenché une vague de mobilisations à partir de fin 2025, culminant lors des débats au Sénat (février 2026) et à la Chambre des députés (avril 2026). Infobae et d’autres médias argentins relèvent des manifestations massives à Buenos Aires devant le Congrès, convoquées sous le slogan « La Ley de Glaciares no se toca », avec une marche aux flambeaux et un festival artistique jusqu’à minuit.

Les organisations environnementales et les assemblées citoyennes réunies pour cette journée affirment que les modifications proposées mettent en danger 7 millions de personnes et 36 bassins hydriques jugés vitaux pour diverses régions du pays, en ouvrant la porte à des activités extractives dans des zones aujourd’hui protégées. Les manifestants insistent sur le fait que la réforme « permet d’intervenir des zones que la loi actuelle protège » et qu’elle compromet l’accès à l’eau comme droit fondamental.

Mobilisations territoriales : le cas d’El Calafate

À El Calafate (province de Santa Cruz), au pied du glacier Perito Moreno, les mobilisations se succèdent : en février 2026, une nouvelle manifestation « en défense des glaciers » se tient en simultané avec le vote au Sénat, sous la consigne « La Ley de Glaciares No se Toca ». Selon le média local Ahora Calafate, il s’agit de la quatrième mobilisation de l’année 2026 dans la ville, avec une marche partant de la place Perito Moreno jusqu’à la résidence officielle de la gouverneure.

Les organisateurs soulignent que « l’eau et les glaciers ne se négocient pas » et annoncent la poursuite des actions en cas d’approbation de la réforme, reliant directement la protection des glaciers à la sécurité hydrique et au modèle de développement touristique régional.

Intervention des peuples autochtones et rôle d’Antonela Guevara

Une voix selk’nam dans le débat national

Dans ce contexte, la juriste Antonela Guevara, avocate de la communauté selk’nam et référente de la campagne plurinational environnementale, devient l’une des voix autochtones les plus visibles dans le débat sur la Ley de Glaciares. Dans une interview à Radio Provincia relayée par le média Tarde pero Seguro, elle affirme que la modification de la loi a été décidée « sans licence sociale et avec une audience publique qui a été une farce », la qualifiant d’« antiréglementaire » et « sans démocratie réelle ».

Guevara dénonce que plus de 100 000 personnes ayant participé au processus de consultation élargie ont été « réduites au silence » et que la discussion est présentée comme purement technique, alors qu’« on parle d’eau, du présent et du futur de la vie ». Elle rappelle que le peuple selk’nam occupe le territoire depuis plus de 10 000 ans et affirme que la réforme est intimement liée à des engagements pris par le gouvernement envers le FMI et des multinationales, plutôt qu’à l’intérêt des citoyens.

Glaciers, eau et génocide prolongé

Dans des interventions relayées sur les réseaux sociaux par des organisations argentines de peuples autochtones, Antonela Guevara décrit la modification de la loi comme un « nouveau génocide » qui menace non seulement les glaciers, mais aussi les humedales (zones humides) et les bassins hydriques dont dépendent les communautés autochtones. Elle établit un lien entre la réforme actuelle et des précédents locaux comme le projet de salmoniculture en Terre de Feu, en soulignant une même logique de décisions prises sans véritable consultation et de modifications de dernière minute.

En se présentant comme « femme indigène et membre d’un peuple qui a résisté pendant des siècles », elle insiste sur le fait que sa participation au débat national n’est pas motivée par une appartenance partisane, mais par la défense des générations futures, de l’eau et des territoires ancestraux.

Impacts potentiels dénoncés

Réduction des zones protégées et risque de régression environnementale

Les analyses de la Bibliothèque du Congrès et de médias économiques argentins convergent pour dire que la réforme « redéfinit l’ampleur des espaces protégés » en conditionnant la protection aux glaciers et zones périglaciaires qui démontrent une fonction hydrique effective. Cette approche est perçue par de nombreux juristes et environnementalistes comme potentiellement régressive, en contradiction avec le principe de non‑régression inscrit dans la doctrine environnementale argentine.

Concrètement, la crainte est que des glaciers de petite taille, des zones de glace enterrée ou des sols gelés jouant un rôle de stockage et de régulation de l’eau, mais difficiles à caractériser, puissent être exclus du régime spécifique, ouvrant la voie à des projets miniers, énergétiques ou d’infrastructures.

Pression minière et conflits socio‑environnementaux

Des articles de La Nación et d’Infobae rappellent que l’un des objectifs explicites de la réforme est de « habiliter des investissements miniers », en particulier dans le cuivre et le lithium, dans des zones jusqu’ici considérées comme protégées par la Ley 26.639. Les provinces andines à forte vocation extractive (San Juan, Catamarca, Jujuy, Mendoza, etc.) occupent une place centrale dans ce débat, certaines de leurs représentantes et représentants ayant voté en faveur de la réforme au Sénat.

Les organisations mobilisées dénoncent qu’en affaiblissant le périmètre des espaces protégés, la réforme risque d’intensifier les conflits socio‑environnementaux existants autour de grands projets miniers de haute montagne, en réduisant les instruments juridiques disponibles pour les communautés locales et les municipalités qui s’y opposent.

Menaces pour l’eau et les humedales

Les acteurs de la campagne « La Ley de Glaciares no se toca » insistent sur le fait que la discussion ne concerne pas uniquement la glace visible, mais l’ensemble du cycle de l’eau : nappes, humedales, bassins de captage et régulation saisonnière. En réduisant la protection aux glaciers et zones périglaciaires dont la fonction hydrique est démontrée, la réforme pourrait, selon eux, négliger des systèmes hydrologiques complexes dont la contribution n’est pas immédiatement quantifiable.

Antonela Guevara et d’autres porte‑parole autochtones soulignent que ces milieux sont intimement liés à la survie de leurs communautés et à leurs cosmologies, de sorte que leur altération équivaut à une nouvelle forme de violence territoriale et culturelle.

Bibliographie

ARGENTINA. Ley 26.639: Régimen de Presupuestos Mínimos para la Preservación de los Glaciares y del Ambiente Periglacial [en ligne]. Buenos Aires: InfoLEG / Argentina.gob.ar, 2010 [consulté le 15 avril 2026]. Disponible à l’adresse: https://www.argentina.gob.ar/normativa/nacional/ley-26639-174117/texto

BIBLIOTECA DEL CONGRESO DE LA NACIÓN. Glaciares: dossier legislativo sobre la reforma de la Ley 26.639 [en ligne]. Buenos Aires: BCN, 2026 [consulté le 15 avril 2026]. Disponible à l’adresse: https://bcn.gob.ar/uploads/adjuntos/Dossier-332-legis-nacional-glaciares-mar-2026.pdf

IANIGLA-CONICET. Inventario Nacional de Glaciares [en ligne]. Mendoza: IANIGLA, s. d. [consulté le 15 avril 2026]. Disponible à l’adresse: https://www.glaciaresargentinos.gob.ar/

CÁMARA DE DIPUTADOS DE LA NACIÓN ARGENTINA. Proyecto de modificación de la Ley 26.639: tratamiento parlamentario 2025–2026 [en ligne]. Buenos Aires: HCDN, 2026 [consulté le 15 avril 2026]. Disponible à l’adresse: https://www.hcdn.gob.ar/

SENADO DE LA NACIÓN ARGENTINA. Dictamen y votación del proyecto de reforma de la Ley de Glaciares [en ligne]. Buenos Aires: Senado de la Nación, 2026 [consulté le 15 avril 2026]. Disponible à l’adresse: https://www.senado.gob.ar/

ÁMBITO. Ley de Glaciares: el Senado introdujo cambios de último momento al dictamen aprobado [en ligne]. Buenos Aires: Ámbito, 25 février 2026 [consulté le 15 avril 2026]. Disponible à l’adresse: https://www.ambito.com/energia/ley-glaciares-senado-introduce-cambios-ultimo-momento-al-dictamen-aprobado-n6250028

LA NACIÓN. Con los votos justos, el Gobierno apuesta a cambiar la Ley de Glaciares en el Senado [en ligne]. Buenos Aires: La Nación, 26 février 2026 [consulté le 15 avril 2026]. Disponible à l’adresse: https://www.lanacion.com.ar/politica/con-los-votos-justos-el-gobierno-apuesta-a-cambiar-la-ley-de-glaciares-en-el-senado-nid2602...

INFOBAE. Qué establece la Ley de Glaciares y cómo son los cambios que propone la reforma [en ligne]. Buenos Aires: Infobae, 14 février 2026 [consulté le 15 avril 2026]. Disponible à l’adresse: https://www.infobae.com/america/medio-ambiente/2026/02/15/que-establece-la-ley-de-glaciares-y-como-son-los-cambios-que-propone-l...

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TARDE PERO SEGURO. Antonela Guevara: “La modificación de la Ley de Glaciares se hizo sin licencia social” [en ligne]. Argentine, 8 avril 2026 [consulté le 15 avril 2026]. Disponible à l’adresse: https://tardeperoseguro.com.ar/?p=52515

ORIGINARIOS.AR. Antonela Guevara: intervenciones sobre la reforma de la Ley de Glaciares [en ligne]. Argentine, s. d. [consulté le 15 avril 2026]. Disponible à l’adresse: https://originarios.ar/

Karukinka participera au Colloque international de Toponymie inclusive à Montpellier sous l’égide de l’UNESCO

Karukinka participera au Colloque international de Toponymie inclusive à Montpellier sous l’égide de l’UNESCO

Le 18 juin 2026, l’association Karukinka sera présente à Montpellier au Colloque international « Pour une approche interdisciplinaire de la toponymie », organisé par la Chaire UNESCO en toponymie inclusive de l’Université de Genève, avec l’Université Paul‑Valéry Montpellier et l’Université de Rouen. Mirtha Salamanca (Selk’nam), José German González Calderón (Yagan) et Lauriane Lemasson interviendront pour présenter leurs travaux conjoints sur la restitution et la valorisation des toponymes originaires de la Patagonie et de Terre de Feu.

chaire toponymie inclusive unesco toponymes autochtones
les organisateurs du colloque

Ce colloque international, qui se déroule les 18 et 19 juin 2026 à l’Université de Montpellier Paul‑Valéry, situe la toponymie inclusive au croisement des dimensions linguistiques, culturelles, sociales et politiques, et met en lumière le rôle des noms de lieux dans la reconnaissance des langues et des peuples minorisés. Dans ce cadre, Karukinka incarne un projet rare : une association à but non lucratif qui mène sur le terrain un travail de cartographie et de réhabilitation des toponymes autochtones, en lien direct avec des membres des peuples Selk’nam et Yagan.

Lauriane Lemasson, fondatrice de Karukinka et coordinatrice scientifique du programme de toponymie, y présentera la méthodologie de collecte et de transcription des noms de lieux issus de la mémoire orale et des archives, ainsi que les enjeux de décolonisation de l’espace patagonien. Mirtha Salamanca et José German González Calderón apporteront leur parole de membres de peuples originaires, en expliquant comment la restauration de ces toponymes contribue à la reconnaissance culturelle et à la transmission auprès des nouvelles générations.

En participant à cette rencontre co‑organisée par la Chaire UNESCO en toponymie inclusive, Karukinka s’inscrit dans une dynamique internationale de réflexion sur les politiques de nomination des lieux et sur la parité toponymique. Les travaux de l’association à Terre de Feu, qui combinent recherche académique, patrimoine culturel et action associative, serviront d’exemple de terrain concret pour penser une toponymie vraiment inclusive, au-delà des discours théoriques.

Cette intervention montre que, via l’exploration maritime, Karukinka investit aussi la géographie humaine et la mémoire des peuples autochtones, dans un cadre scientifique et institutionnel reconnu, porté par l’UNESCO.

Pour connaître le programme du colloque, nous vous invitons à consulter le site web dédié à cet évènement : https://toponymie.sciencesconf.org/

Le rayadito des îles subantarctiques : un petit passereau emblématique de la réserve de biosphère du Cap Horn et de l’archipel Diego Ramírez

Le rayadito des îles subantarctiques : un petit passereau emblématique de la réserve de biosphère du Cap Horn et de l’archipel Diego Ramírez

Dans les fourrés battus par le vent des îles subantarctiques, on entend parfois un sifflement rapide de rayadito qui zigzague entre les branches comme un fil. Pour les Yagan, cet oiseau minuscule nommé Tachikatchina n’est pas qu’une silhouette rayée : il fait partie de ces compagnons ailés qui peuplent les récits de navigation et de chasse. Nous allons vous faire découvrir cet oiseau cavicole très abondant (et expressif !) dans les forêts de hêtres (Nothofagus) et jusqu’aux limites australes de la Réserve de biosphère du Cap Horn.

Le genre Aphrastura (famille des Furnariidae) regroupe de petits passereaux insectivores endémiques du sud‑ouest de l’Amérique du Sud. Il comprend historiquement deux espèces : le rayadito à longue queue (Aphrastura spinicauda, synallaxe rayadito ou rayadito épineux), largement distribué dans les forêts tempérées du Chili et de l’Argentine australe, et le rayadito de Masafuera (Aphrastura masafuerae), microendémique de l’île Alejandro Selkirk dans l’archipel Juan Fernández.

rayadito aphrastura spinicauda
Rayadito (Aphrastura spinicauda) photographié lors d'une expédition Karukinka dans les canaux de la réserve de Biopshère du cap Horn (Chili, avril 2025)

Dans la région subantarctique, la découverte récente du rayadito subantarctique (Aphrastura subantarctica) sur l’archipel Diego Ramírez, au sud‑ouest du Cap Horn, a révélé un cas remarquable de diversification dans un environnement isolé en mer de Drake et dépourvu d’arbres.

Distribution, diversité et écosystèmes

Les travaux récents sur la communauté des oiseaux cavernicoles montrent que A. spinicauda est l’un des passereaux les plus abondants dans les forêts tempérées australes, avec des densités pouvant dépasser 9 individus par hectare, et une forte dépendance aux cavités créées par le pic de Magellan (Campephilus magellanicus). À l’inverse, A. subantarctica vit dans un archipel herbacé, dominé par Poa flabellata, et utilise des cavités au sol pour nicher ou dans des structures de nids d’oiseaux marins, en l’absence de mammifères terrestres prédateurs.

Morphologie, écologie et comportement

A. spinicauda est un petit passereau d’environ 12 g, à queue longue et fine, utilisée pour son déplacement acrobatique sur les troncs et branches. Sa couleur brun‑roux striée lui confère un excellent camouflage dans les écorces et les feuillages, et il se nourrit principalement d’insectes et de larves, en explorant l’écorce et le sous‑bois.

A. subantarctica, en revanche, pèse en moyenne 16 g, avec un bec plus long, des pattes plus développées, une queue plus courte et un comportement centré à faible hauteur du sol, reflétant une adaptation à un habitat herbacé et très venteux.

Le comportement du rayadito en territoire yagan est illustré par ce témoignage de Ursula Calderon : "Tachikachina est un oiseau qui chante dans la montagne en journée, prévenant que quelqu'un est caché : un homme mauvais, un sorcier. Il annonce ainsi au marcheur la présence de ceux-ci ou encore d'un chien, d'une chat... en bref de quelqu'un caché. Ses cris, quand ils chantent ensemble, font peur, tsch-tsch-tsch, puisqu'ils n'annoncent rien de bon" (page 70, réf. 10).

Rayadito ou Tachikatchina, photographié en avril 2025 dans la caleta Borracho (expédition en voilier dans les canaux de Patagonie, Chili)

Génétique, spéciation et conservation

Les analyses génétiques montrent une différentiation nette entre A. spinicauda et A. subantarctica justifiant la proposition de A. subantarctica comme nouvelle espèce emblématique de la biodiversité subantarctique. Cette distinction, couplée à des différences morphologiques et comportementales, place l’archipel Diego Ramírez comme un “laboratoire naturel” de spéciation et de conservation, désormais protégé par le parc marin Diego Ramírez–Passage de Drake.

Pour A. spinicauda, la conservation des forêts anciennes à cavités et la préservation du pic de Magellan sont essentielles pour maintenir la structure des populations de rayaditos dans la réserve de biosphère du Cap Horn.

Bibiographie

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  6. Ramírez‑D’Crego, R. et al. (2022). “The Subantarctic Rayadito (Aphrastura subantarctica), a new bird species on the southernmost islands of the Americas – full PDF” (IEB‑Chile). https://ieb-chile.cl/wp-content/uploads/2024/01/s41598-022-17985-4-1.pdf
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  10. Rozzi, R. et al. (2017). "Guia Multi-Etnica de Aves de los Bosques Subantarticos de Sudamérica". Ediciones Universidad de Magallanes.
Le canelo, poivrier de Magellan (Drimys winteri J.R. Forst. & G. Forst.)

Le canelo, poivrier de Magellan (Drimys winteri J.R. Forst. & G. Forst.)

Dans les forêts humides du sud du Chili et de l'Argentine, un arbre à l'écorce lisse et grise se distingue par son feuillage persistant d'un vert profond. Froissez une feuille entre les doigts : une odeur poivrée s'en dégage aussitôt. C'est le canelo, Drimys winteri, membre de la famille des Winteraceae — l'une des plus anciennes lignées d'angiospermes connues. Son aire de répartition s'étend depuis la région de Coquimbo, au centre du Chili, jusqu'au cap Horn, à 56° de latitude sud, et déborde sur les zones andino-patagoniennes d'Argentine.

canelo drimys winteri winter's bark poivrier de magellan magellanic pepper
Sous bois de canelo au début de l'hiver photographié lors d'une expédition en 2018 au sud de la baie Orange

Ce que l'on observe sur le terrain

La description classique d'un arbre de 10 à 20 mètres ne correspond qu'à certaines localisations. Drimys winteri est une espèce à haute plasticité écologique : son port varie du petit arbuste rabougri à l'arbre à tronc droit selon les conditions de sol, de luminosité, d'altitude et d'exposition au vent. Farina et al. (2023), dans leur rapport technique produit pour le gouvernement de Terre de Feu argentine, décrivent cette variabilité avec précision. Dans le district de Magallanes — qui couvre le sud de la Patagonie et la Terre de Feu jusqu'au cap Horn — le canelo se tient le plus souvent dans le sous-étage des forêts de coigüe et de lenga, sous forme arbustive ou comme arbre de petite taille. Plus au nord, dans les vallées valdiviennes, il peut atteindre des dimensions plus importantes.

Deux écotypes principaux ont été identifiés : l'un lié aux sites d'altitude à sols bien drainés, l'autre aux dépressions humides et aux sols tourbeux, où il se comporte comme colonisateur actif après perturbation. Cette plasticité lui permet de tenir aussi bien en pleine lumière qu'à l'ombre dense, sur des substrats allant du sol mince de montagne au sol marécageux (Loewe, 1987, cité dans Farina et al., 2023).

Le canelo dans les forêts du cap Horn

Dans la province du Cap Horn, le canelo s'intègre dans des forêts mixtes dominées par Nothofagus betuloides (Hêtre de Magellan aussi connu sous le nom de coigüe ou guindo), avec la présence associée de Pilgerodendron uviferum (le cyprès de las Guaitecas), de Maytenus magellanica (Maitén) et d'un sous-bois riche en bryophytes, lichens et hépatiques. Il occupe le niveau arbustif et l'étage inférieur de la canopée, souvent dans des recoins humides, sur des sols tourbeux ou à proximité de cours d'eau. Dans les secteurs les plus exposés aux vents dominants de l'ouest, il prend une forme compacte et tordue, bien éloignée des représentations venues des flores valdiviennes.

Cette présence dans les forêts les plus australes du monde a une résonance directe pour les observations conduites lors des expéditions Karukinka. En 2003, Drimys winteri a été identifié comme plante hôte du grand lépidoptère Cercophana frauenfeldii Felder, 1862 (Lepidoptera : Saturniidae), dont la présence a été documentée jusqu'au seuil de la province de Cabo de Hornos. Ce papillon nocturne, endémique du Chili, suit un gradient andino-côtier étroitement lié aux forêts tempérées humides — et donc, en partie, à la présence du canelo. Comme nous le présentons dans notre article dédié à cet hétérocère, nous avons pu documenter sa présence la plus australe depuis un mouillage situé au nord-ouest de l'île Gordon (ou Lachuf en langue yagan).

Feuilles, fleurs, fruits, écorce

Les feuilles sont alternes, simples, longues de 5 à 15 cm, à limbe ovale voire oblong ou elliptique, coriaces, avec la face supérieure vert pâle et la face inférieure blanchâtre. La nervure médiane est très marquée. Le bord est entier, légèrement recourbé. Mastiquées, elles libèrent un goût piquant caractéristique.

Les fleurs apparaissent entre septembre et novembre. Hermaphrodites, blanches à jaunâtres, parfois légèrement rosées, elles mesurent 1 à 3 cm de diamètre et sont disposées en cymes ombelliformes de 4 à 6 fleurs aux extrémités des rameaux, portées par des pédicelles rougeâtres. La corolle comprend 6 à 14 pétales ; les étamines, au nombre de 30 à 40, entourent 4 à 10 carpelles libres à anthères jaunes.

fleurs et feuillage du canelo drimys winteri winter's bark
Fleurs et feuillage du canelo photographiés par Eric Hunt — Travail personnel, CC BY 2.5, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=1637227

Les fruits mûrissent entre février et avril. Ce sont des baies globuleuses, noires-violacées à maturité, d'environ 1 cm, contenant 5 à 8 graines réniformes, noires et brillantes. Avant maturité, leur fond vert clair est ponctué de taches café. Ces baies charnues sont dispersées par les oiseaux frugivores des forêts australes — le zorzal Turdus falcklandii en consomme les fruits avant sa migration automnale, participant à la dissémination des graines dans le sous bois.

poivre de chiloé poivre de magellan canelo graines
Les graines du Poivrier de Magellan (photographie d'Inao Vasquez CC-BY.SA 2.0 - Robertín)

L'écorce est grise à brun clair, lisse, épaisse et très aromatique. C'est elle qui a concentré l'essentiel des usages médicinaux et condimentaires, et c'est par elle que l'espèce est entrée dans l'histoire de la navigation australe.

Une écorce dans les soutes des navigateurs européens

Le nom générique Drimys vient du grec drimus : « âcre », « irritant » — en référence directe au goût de l'écorce. Le nom d'espèce honore John Winter, capitaine qui accompagnait Francis Drake lors de son expédition autour du monde (1577-1580). Au détroit de Magellan, observant les peuples locaux consommer une infusion d'écorce, il en embarqua plusieurs barils pour traiter le scorbut de son équipage. L'écorce, riche en vitamine C, se révéla efficace. Elle fut exportée vers l'Europe sous le nom de Cortex Winteri et Winter's Bark, s'inscrivant durablement dans la pharmacopée maritime du XVIe siècle (Farina et al., 2023 ; Museo Nacional de Historia Natural de Chile, 2016).

Cet épisode a contribué à diffuser une représentation partielle de l'espèce dans les sources européennes. Plusieurs historiens ont depuis analysé comment les écrits des navigateurs ont parfois fixé des usages en ignorant — ou sans accès à — la profondeur des savoirs locaux déjà constitués (Carey, 2023).

Arbre de rituels, bois d'outils

Pour le peuple mapuche, Drimys winteri — appelé foye, foique ou boigue selon les dialectes du mapudungun — est le premier arbre sacré, symbole de bienveillance, de paix et de justice. Il est planté dans les espaces de réunion sociale et religieuse. L'écorce, qualifiée de panacée par les machis, est utilisée en infusion contre les processus inflammatoires, les douleurs, la fièvre, les hémorragies, et en usage externe sur les plaies et furoncles. Le jus des fruits est employé dans les rites d'initiation de la machi. Le bois sert à fabriquer le kultrún, tambour cérémoniel central dans la culture mapuche (Farina et al., 2023 ; Alonso et Desmarchelier, 2015, cités dans Farina et al., 2023).

Les autres peuples des canaux, des îles et des forêts australes ont également intégré le canelo dans leurs pratiques. Les Selk'nam l'appelaient choól et utilisaient son bois pour fabriquer des arpons — un bois pesant qui facilitait l'enfoncement dans l'eau (Alonso, 1997, cité dans Farina et al., 2023). Le nom yagan de l'espèce, uk'ushta, est attesté dès 1928 dans les travaux de Lothrop.

Chez les Yagan, dont l'économie reposait sur la navigation, la pêche et la chasse marine dans les canaux fuégiens, le canelo fournit un bois relativement souple et maniable. Ce type de bois se prêtait à la fabrication de nombreux outils du quotidien, dont les hampes longues et flexibles des lances de harpon utilisées depuis les canoës. Les sources ethnographiques européennes restent souvent imprécises sur les essences employées pour chaque pièce ; c'est précisément dans cet espace que les savoirs locaux — oraux, transmis par usage — complètent ce que les textes écrits n'ont pas su consigner.

Bibliographie

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Farina, S., Hernandez, C., Salgado, O., Soler Esteban, R. M., Livraghi, E. et Sponton, E. (2023). Informe técnico : Pimienta de Drimys winteri (Canelo). Dirección General de Desarrollo Forestal, Ministerio de Producción y Ambiente, Gobierno de Tierra del Fuego, Antártida e Islas del Atlántico Sur.

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Fuerte Bulnes : histoire, enjeux et mémoire d’un fort chilien du détroit de Magellan

Fuerte Bulnes : histoire, enjeux et mémoire d’un fort chilien du détroit de Magellan

Fuerte Bulnes est le premier établissement chilien permanent dans la région du détroit de Magellan, fondé en 1843 sur la pointe Santa Ana, à environ 60 kilomètres au sud de l’actuelle ville de Punta Arenas. Il répond à la volonté des autorités de la jeune République chilienne d’affirmer sa souveraineté dans l’extrême sud face aux ambitions des puissances européennes et de consolider le contrôle d’une route maritime stratégique entre Atlantique et Pacifique. Bien que rapidement abandonné au profit d’un site plus favorable à Punta Arenas grâce aux précieuses indications d'un cacique Tehuelche, le fort a acquis une importance symbolique majeure dans l’histoire territoriale du Chili et a été reconstruit au milieu du vingtième siècle comme lieu de mémoire et monument historique national.

fuerte bulnes au bord du détroit de magellan punta santa ana patagonie

Depuis les premières décennies de l’indépendance, les élites chiliennes identifient le détroit de Magellan comme un espace clé pour la sécurité et le développement du pays, dans la continuité des préoccupations formulées auparavant par Bernardo O’Higgins. Exilé au Pérou, O’Higgins propose en 1842 au ministre de l’Intérieur et des Relations extérieures, Ramón Luis Irarrázaval, un plan de colonisation fondé sur l’installation de familles originaires de Chiloé et la mise en place d’un service de navigation à vapeur pour intégrer la région au reste du territoire national.

Le gouvernement du président Manuel Bulnes transforme rapidement ces idées en politique d’État, dans un contexte d’expansionnisme européen et de rivalités navales croissantes dans le sud du continent. L’enjeu consiste à passer d’une souveraineté juridique proclamée à une occupation effective, en installant une garnison et une population civile capables de fournir des services aux navires et de préfigurer une colonisation plus large de la Patagonie, jusqu'à son point continental le plus au sud.

L’expédition de la goélette Ancud et la prise de possession

Pour mettre en œuvre ce projet, l’intendant de Chiloé, Domingo Espiñeira, reçoit en 1842 la mission d’étudier la meilleure manière d’occuper la région magellanique et de superviser la construction d’une embarcation dédiée à l’expédition. Le navire, initialement baptisé « Presidente Bulnes » avant de prendre le nom de « Goleta Ancud » en hommage au port chilote où il est construit, est équipé pour transporter un détachement militaire, des outils, des matériaux de construction, des vivres et des animaux de subsistance.

La goélette Ancud quitte San Carlos de Ancud en mai 1843 sous le commandement du capitaine de frégate Juan Williams (Juan Guillermos), accompagné notamment du naturaliste prussien Bernardo Philippi, futur gouverneur de la colonie de Magallanes. Après environ quatre mois de navigation et d’exploration, l’expédition jette l’ancre le 21 septembre 1843 à Punta Santa Ana, sur la rive nord du détroit de Magellan, où est officiellement prise possession du détroit et des territoires adjacents au nom du gouvernement du Chili.

Fondation et configuration du Fuerte Bulnes

Quelques semaines après la cérémonie de prise de possession, Juan Williams inaugure officiellement le Fuerte Bulnes le 30 octobre 1843, en l’honneur du président Manuel Bulnes. La position retenue, sur un promontoire rocheux faisant face au détroit, présente des avantages stratégiques évidents pour le contrôle de la navigation, mais s’avérera défavorable à long terme pour un établissement civil durable en raison de la pauvreté des sols et de l’exposition aux conditions climatiques extrêmes.

Le complexe défensif comprend un fossé, une palissade de troncs et un ensemble de bâtiments en bois, construits soit par empilement horizontal des rondins, soit par des structures en bois remplies de mottes de tourbe. Autour du bloc principal, véritable maison-forte, s’organisent les fonctions essentielles : caserne, magasin, maisons du gouverneur et des officiers, chapelle, prison, ranchos d’habitation et étables, complétés par deux batteries de deux canons et un poudrier souterrain. Cette petite colonie militaire constitue ainsi une cellule de peuplement, un poste de secours pour les navires et un symbole concret de la présence de l’État chilien dans un territoire jusqu’alors dépourvu d’occupation permanente stable.

Conditions de vie et défis de la colonie

Les sources éditées par l’Université de Magallanes, notamment le « Diario de guerra del “Fuerte Bulnes” 1844‑1850 », ainsi que les panneaux d'informations consultables durant la visite du fort, permettent de prendre la mesure des difficultés quotidiennes rencontrées par la garnison et les familles installées au fort. Les vents violents, le froid, l’isolement et la difficulté à développer une agriculture de subsistance dans un environnement inhospitalier imposent une dépendance durable vis‑à‑vis des approvisionnements maritimes en provenance de Chiloé et du centre du pays.

La fonction de relais pour la navigation est cependant remplie : à partir du fort, les autorités chiliennes offrent assistance et ravitaillement aux navires qui franchissent le détroit, renforçant la visibilité internationale de la présence chilienne. Dans le même temps, les rapports militaires consignés dans le « Diario de guerra » témoignent d’une tension permanente entre la mission patriotique de « faire patrie » dans l’extrême sud et la dureté des conditions matérielles, qui affectent la santé, la discipline et la cohésion de la petite communauté.

Du Fuerte Bulnes à Punta Arenas : abandon et déplacement de la colonie

Très tôt, les autorités constatent les limites structurelles du site de Punta Santa Ana pour le développement d’une colonie à vocation agricole et commerciale. Les sols peu profonds, la difficulté d’accès à des ressources en eau et l’exposition aux intempéries poussent à envisager un déplacement vers un emplacement plus favorable sur la rive du détroit, ce qui conduit à la décision de fonder la colonie de Punta Arenas en 1848.

Les reconnaissances menées depuis le fort le long de la rive nord du détroit s’accompagnèrent de contacts répétés avec les Tehuelches (Aonikenk), dont les connaissances des pâturages et des abris naturels jouèrent un rôle dans l’identification d’un site plus propice que la Punta Santa Ana. Des récits postérieurs, relayant la tradition locale, soulignent qu’un cacique tehuelche aurait orienté les autorités chiliennes vers la zone de la future Punta Arenas, où la qualité des terres, l’accès à l’eau et les possibilités d’élevage offraient de meilleures perspectives de colonisation que le promontoire originel du fort.

Lauriane Lemasson à Punta Santa Ana, sur la rive nord du détroit de Magellan, le 1er mars 2026 (photo de Teresa Celedon)

Les chronologies établies par Memoria Chilena montrent qu’après l’arrivée de renforts en 1844 et 1847, le poids administratif, militaire et démographique se déplace progressivement du fort vers le nouveau noyau de Punta Arenas. La population du fort est transférée et, en quelques années, l’installation originelle entre dans une phase de déclin, jusqu’à ce que les bâtiments soient abandonnés et les structures ultérieurement endommagées, notamment lors des événements violents associés au motín de Cambiazo en 1851‑1852.

Effacement matériel et persistance symbolique (XIXe‑début XXe siècle)

Après le transfert de la colonie, les ruines du fort demeurent comme un témoignage discret mais chargé de sens de la première installation chilienne permanente dans la « vastedad patagónica », selon l’expression de l’historien Mateo Martinic. Dans son œuvre consacrée à l’histoire du détroit et de la région de Magallanes, Martinic souligne que le fort marque l’avancée initiale de la colonisation nationale et de la civilisation chilienne dans les régions australes, en faisant le lien entre souveraineté, occupation territoriale et projets économiques futurs.

La bibliographie rassemblée par Memoria Chilena montre que, dès la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, l’expérience de Fuerte Bulnes s’inscrit dans une réflexion plus large sur le territoire de Magallanes et sa colonisation, à travers des ouvrages d’auteurs tels qu’Armando Braun Menéndez, Jorge Schythe ou Recaredo Tornero. Ces travaux, ainsi que les chroniques et récits compilés par Mateo Martinic au XXe siècle, contribuent à faire du fort un repère historique incontournable dans la construction d’un récit national sur l’extrême sud du Chili.

Reconstructions, patrimonialisation et Parc du Détroit

Le tournant patrimonial intervient au milieu du XXe siècle, lorsque le major Ramón Cañas Montalva conçoit dans les années 1930 le projet de reconstruire le fort en vue de la commémoration de son centenaire. Un comité pour la reconstruction de Fuerte Bulnes se réunit à partir de 1941, bénéficiant du soutien financier de personnalités régionales comme José Menéndez Behety, et les travaux aboutissent à la reconstruction des principales installations selon leurs caractéristiques originelles, inaugurée en 1944 sous la présidence de Juan Antonio Ríos.

Reconstruit sur le même site de Punta Santa Ana, le complexe reprend l’organisation spatiale et les techniques constructives du fort du XIXe siècle : caserne, chapelle, maisons d’officiers, palissades et batteries, recréant un paysage militaire et colonial destiné à la fois à l’éducation historique et au tourisme culturel. L’ensemble est ensuite reconnu comme Monument historique national par le décret n° 138 de 1968, qui protège non seulement le fort lui‑même, mais aussi l’ensemble de la péninsule de Punta Santa Ana en tant que bien immobilier d’intérêt patrimonial.

Vue sur le détroit de Magellan, depuis Punta Santa Ana (01/03/2026)

Au début du XXIe siècle, Fuerte Bulnes et les vestiges de la zone voisine de Puerto Hambre sont intégrés au Parc du Détroit de Magellan, une concession touristique et culturelle de 250 hectares visant à valoriser les paysages, l’histoire et la mémoire de ce secteur. Le site fonctionne aujourd’hui comme musée de site et espace d’interprétation historique, combinant reconstitution architecturale, expositions et activités de médiation culturelle.

Apports de la recherche historique chilienne

La production historiographique chilienne a largement exploré le fort Bulnes comme laboratoire de la colonisation australe et de la construction de l’État dans des espaces éloignés. Les travaux de Mateo Martinic, en particulier « Breve historia de Magallanes » et « Historia del Estrecho de Magallanes », analysent le fort en le replaçant dans une chronologie longue, allant des tentatives espagnoles de fondation au XVIe siècle à la consolidation de Punta Arenas et à l’essor de l’élevage ovin.

D’autres études abordent indirectement ce lieu à travers l’histoire de la colonie de Magallanes, de ses structures économiques et des politiques publiques mises en œuvre dans la région, comme l’ouvrage de Sergio Vergara sur l’économie et la société de Magallanes entre 1843 et 1877 ou les synthèses sur le territoire et sa colonisation répertoriées par les archives disponibles sur le site "Memoria Chilena". Ensemble, ces travaux montrent que le fort ne peut être compris isolément, mais comme un moment fondateur dans un processus continu de territorialisation, de peuplement et de mise en valeur des ressources australes.

Conclusion

La visite du fort permet de saisir la complexité d’un projet de colonisation situé au croisement de la géopolitique, de l’ingénierie militaire et de l’expérience quotidienne de communautés confrontées à un milieu extrême. Fort éphémère, mais lourd de conséquences, il constitue le jalon initial d’un processus de territorialisation qui aboutira à l’essor de Punta Arenas et à l’intégration durable de la région de Magallanes à l’État chilien. Reconstruit et patrimonialisé, il incarne aujourd’hui un lieu de mémoire et un observatoire privilégié sur la manière dont le Chili raconte et met en scène sa présence dans l’extrême sud du continent.

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