
Le phare du bout du monde : histoire, mythe et patrimoine de l’île des États
Karukinka
31 juillet 2026

Association Karukinka
Loi 1901 - d'inérêt général
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L'île des États (isla de los Estados) héberge le phare du bout du monde et se déploie sur 534 km² à l'est de la péninsule Mitre, dont elle est séparée par les 24 km du détroit de Le Maire. Longue de 65 km pour une largeur maximale de 16 km, elle culmine à 823 m au mont Bove et constitue géologiquement la dernière manifestation australe de la cordillère des Andes avant son ensevelissement sous l'océan. Son relief extrêmement accidenté, découpé par des fjords glaciaires du Pléistocène, et son climat humide (2000 mm de précipitations annuelles) en font un territoire hostile, longtemps redouté par les navigateurs empruntant le passage entre l'Atlantique et le Pacifique.
Table des matières
K'oin-harri, Jaius, Chuanisin... l'île des Etats avant la colonisation
Dans les cosmologies autochtones de Terre de Feu, cette île n'était pas un simple élément du paysage mais un lieu de puissance cosmique. Les Selk'nam et les Haush situaient à l'Est, symbolisé par la cordillère de l'île des États, « le lieu de plus grande émanation de pouvoir dans l'univers ». Vue depuis le détroit de Le Maire, la silhouette de ses sommets, presque toujours enveloppée de brume, évoquait pour eux « la muraille d'une immense et mystérieuse forteresse » défendant l'accès au Wintek, région de l'Est où réside le pouvoir universel. Les Selk'nam l'appelaient K'oin-harri (« cordillère des racines ») et la concevaient comme la racine du monde, tandis que les Haush la nommaient Jaius ou Jaiwesen et les Yagans Chuainisin ("la terre de l'abondance"). Des fouilles archéologiques menées par l'ethnologue franco-américaine Anne Chapman en baie Crossley entre janvier et février 1982 ont mis en évidence une présence humaine, probablement yagan, datée entre 300 av. J.-C. et 500 apr. J.-C.
Des premiers repérages européens à l'affirmation de la souveraineté argentine
Le premier Européen à apercevoir l'île fut le marin espagnol Francisco de Hoces en 1526, lorsque son navire, le San Lesmes, fut dérouté par une tempête lors de l'expédition de Loaísa. Près d'un siècle plus tard, le 24 janvier 1616, l'Eendracht du navigateur néerlandais Willem Schouten, avec à son bord Jacob Le Maire, longea l'extrémité occidentale de l'île, que l'équipage baptisa le lendemain Statenlant en l'honneur des États généraux des Provinces-Unies — origine du nom actuel. L'amiral néerlandais Hendrick Brouwer la circumnavigua en 1643, établissant qu'il s'agissait bien d'une île et non d'une péninsule de la Terra Australis Incognita, qu'il décrivit comme « un réduit bastion de roche battu par la houle et les vents du pôle ». James Cook l'aperçut en 1769 lors de son premier voyage vers le Pacifique, et le corsaire britannique James Colnett y mena en 1787 la première exploitation connue de peaux de phoques et de graisse de manchots.
L'appropriation effective par l'Argentine s'amorce au XIXe siècle. L'Argentino-Allemand Luis Vernet explore l'île en 1823 et y installe une scierie ; un décret du gouvernement de Buenos Aires du 5 janvier 1828 lui en concède la colonisation. Mais c'est le marin argentin Luis Piedrabuena qui joue le rôle décisif : après avoir secouru un groupe de naufragés allemands, il fait construire en 1862 un refuge près de Puerto Cook, hisse le drapeau argentin sur l'île en 1859, et se voit octroyer la propriété de l'île par la loi n° 269 du 6 octobre 1868, en reconnaissance de ses actions humanitaires et de son rôle dans l'affirmation de la souveraineté argentine sur les terres australes. Le traité de limites de 1881 entre l'Argentine et le Chili confirme dans son article 3 que « l'île des États [...] appartiendra à la République Argentine », mettant fin à la revendication chilienne nominale.
La naissance du phare de San Juan de Salvamento
L'épisode fondateur survient le 17 avril 1884, lorsque la Division Expéditionnaire de l'Atlantique Sud, commandée par le commodore Augusto Lasserre, accoste à San Juan del Salvamento. Lasserre fait édifier des bâtiments destinés à établir une station de sauvetage et une sous-préfecture, un quai et des baraquements pour prisonniers militaires. Le 25 mai 1884, date choisie en écho à la fête nationale argentine, Lasserre inaugure à Punta Lasserre le phare de San Juan de Salvamento ainsi que la sous-préfecture maritime de l'île des États. Le 26 septembre 1884, avant de repartir vers Ushuaia, il laisse sur place une garnison de 24 hommes et dix prisonniers militaires transférés depuis Buenos Aires, choisis pour leurs compétences artisanales (charpenterie, cuisine). Quelques mois plus tard, le 16 octobre 1884, la loi n° 1532 d'organisation des Territoires nationaux crée le gouvernorat de la Terre de Feu, incluant explicitement l'île des États dans ses limites.
L'établissement connaît un développement institutionnel rapide : un bureau de poste ouvre le 25 juillet 1890, et le recensement de 1895 dénombre 154 habitants sur l'île. En mars 1899, la sous-préfecture et le pénitencier militaire sont transférés à Puerto Cook, et le 27 janvier 1900 la station est renommée « Estación de Faro y Presidio ». Le déclin s'accélère : en raison du nombre élevé de naufrages qu'il continuait de provoquer par sa position, le phare de San Juan de Salvamento est remplacé le 1er octobre 1902 par celui de l'île Observatorio, plus efficace, et fermé définitivement le 30 septembre de la même année. La prison militaire est transférée à Ushuaia en décembre 1902, un lien direct avec le futur pénitencier d'Ushuaia, puisque celui-ci, inauguré en 1902 et hérite en partie de la fonction carcérale de San Juan del Salvamento. L'île est totalement dépeuplée et ses bâtiments démantelés dès le début de 1903.
Jules Verne et la fabrique du mythe littéraire
La réputation funeste du phare, liée à une longue série de naufrages sur cette côte impitoyable en partie documentés dans les archives de l'association Cap Horn au Long Cours, a directement inspiré Jules Verne pour son roman posthume Le Phare du bout du monde, publié en 1905, un an après la mort de l'écrivain. L'œuvre parut d'abord en feuilleton puis en volume chez Hetzel, avec de légers remaniements apportés par le fils de l'écrivain, Michel Verne. Le roman situe l'action en 1859-1860 : pour prévenir les naufrages des voiliers franchissant la pointe où l'Atlantique rencontre le Pacifique, le gouvernement argentin fait construire ce « phare du bout du monde » sur une terre inhabitée et inhospitalière. Trois gardiens (Vasquez, gardien-chef argentin de 47 ans, ainsi que Felipe et Moriz) ignorent qu'une bande de pillards menée par Kongre et son second Carcante écume l'île, pillant les épaves et massacrant les équipages échoués. Après l'assassinat de deux gardiens, le survivant Vasquez recueille un naufragé américain, John Davis, et les deux hommes tentent de retenir les pirates jusqu'à l'arrivée du navire militaire argentin Santa-Fé.
Cette fiction a durablement façonné l'imaginaire européen du « bout du monde » fuégien et a contribué à faire du phare un objet de fascination culturelle transatlantique, bien au-delà de son rôle strictement fonctionnel de balise maritime. La version originale du texte, non retouchée par Michel Verne, n'a été rendue accessible qu'en 1999 par la Société Jules Verne.
Une réplique du phare, dite elle aussi « phare du bout du monde », a par ailleurs été érigée à la pointe des Minimes à La Rochelle, ville ayant des liens forts avec l'univers maritime créé par Jules Verne.
Mémoire matérielle : du naufrage architectural à la sauvegarde muséale
Abandonné après 1903, le phare originel s'est progressivement effondré sur lui-même sous l'effet des intempéries. En 1997, les vestiges du phare de San Juan de Salvamento ont été transférés au Musée maritime d'Ushuaia lors d'une opération de sauvetage conjointe entre le musée et la Marine argentine. À cette occasion, l'ingénieur Mirón Gonik a établi les plans de relevé de la structure effondrée, permettant une documentation précise de son architecture d'origine. Le Musée maritime d'Ushuaia, installé dans les anciens bâtiments du pénitencier de la ville, a ensuite fait construire une maquette à l'échelle 1/1 du phare, intégrant les vestiges authentiques récupérés en 1997.

Parallèlement, une réplique du phare a été installée en 1998 sur son site d'origine, à la pointe Lasserre, en s'appuyant sur l'unique photographie existante de l'édifice, prise en 1898 par l'explorateur belge Adrien de Gerlache de Gomery lors de l'expédition Belgica. Cette double reconstitution (la maquette d'Ushuaia et la réplique in situ) atteste de l'intensité de l'investissement mémoriel argentin autour de ce phare, érigé en symbole national de la souveraineté australe. Le phare de l'île Observatorio, qui a remplacé celui de San Juan del Salvamento en 1902, a lui-même été déclaré Monument historique national en 1999, consacrant la dimension patrimoniale de l'ensemble du dispositif de signalisation maritime de l'île des États. L'ouvrage de référence sur le sujet, La Isla de los Estados y el Faro del Fin del Mundo de Carlos Pedro Vairo (1997, Zagier & Urruty Publicaciones), demeure la synthèse argentine la plus citée sur l'histoire de l'île et de son phare.
Statut juridique et protection contemporaine de l'île
Le statut de l'île des États a connu plusieurs mutations institutionnelles depuis sa création en tant que département territorial en 1909. En 1936, un décret du président Agustín P. Justo affecte l'ensemble de l'île au ministère de la Marine, la faisant passer sous domaine de la Marine argentine. Depuis le 4 octobre 1978, en plein conflit du Beagle avec le Chili, les seuls habitants permanents de l'île sont les militaires du poste de vigilance « Comandante Luis Piedrabuena », installé à Puerto Parry pour surveiller le trafic maritime dans la zone.
Lors de la provincialisation de la Terre de Feu, Antarctique et îles de l'Atlantique Sud en 1990 (loi 23775), l'île des États est intégrée à la nouvelle province, à l'exception du détachement naval. La Constitution provinciale de 1991 déclare l'île, ainsi que l'île Año Nuevo et les îlots adjacents, « patrimoine intangible et permanent de tous les Fuégiens », créant une réserve provinciale écologique, historique et touristique. La loi provinciale n° 469, promulguée le 19 septembre 1991, structure cette protection en distinguant des zones de monument naturel réservées à l'accès scientifique et des zones de réserve naturelle ouvertes à un usage scientifique et touristique limité et encadré. Un décret présidentiel de 2016 a par la suite créé la « Réserve naturelle sauvage Isla de los Estados y Archipiélago de Año Nuevo », décision contestée depuis la province fuégienne pour atteinte alléguée à l'autonomie provinciale, révélant la persistance de tensions institutionnelles entre l'État fédéral et la province autour de la gestion de ce territoire hautement symbolique. L'accès touristique reste aujourd'hui strictement contingenté, réservé à des excursions organisées depuis Ushuaia avec nuitée obligatoire à bord de l'embarcation.
Un lieu de convergence entre mémoire autochtone, histoire coloniale et fiction
L'île des États et son phare condensent trois strates mémorielles distinctes mais enchevêtrées:
- La première est la strate cosmologique autochtone (Selk'nam, Haush, Yámana), pour laquelle l'île constituait un pôle mythique de puissance universelle antérieur de plusieurs siècles à toute présence européenne.
- La seconde est la strate coloniale et étatique argentine, matérialisée par la construction du phare en 1884 dans une logique de sauvetage maritime et de démonstration de souveraineté face au Chili, puis transformée en dispositif carcéral, préfigurant directement le pénitencier d'Ushuaia.
- La troisième est la strate littéraire européenne, façonnée par Jules Verne, qui a transformé un phare technique et éphémère (dix-huit années de service seulement) en mythe universel du « bout du monde », relayé aujourd'hui par des répliques architecturales tant en Argentine qu'en France.
Cette triple lecture éclaire la démarche du Musée maritime d'Ushuaia, qui articule dans son exposition permanente la mémoire matérielle du phare (vestiges authentiques, plans de Gonik) et sa dimension muséographique (maquette 1/1), sans nécessairement restituer la profondeur cosmologique du site pour les peuples originaires de la région. Pour une recherche approfondie sur la mémoire autochtone liée à l'île des États, les travaux d'Anne Chapman sur les fouilles de la baie Crossley et les corpus mythologiques selk'nam et haush constituent des sources primaires incontournables.
Lauriane Lemasson
Bibliographie :
- Brouwer, H. (1643). Journael van de reyse gedaen door Hendrick Brouwer near Chili. Amsterdam : Broer Jansz.
- Chapman, A. (1982). Rapport de fouilles archéologiques, baie Crossley, Isla de los Estados (janvier-février 1982). Fonds Anne Chapman, Paris.
- Chapman, A. (1986). Los Selk'nam: la vida de los Onas. Buenos Aires : Emecé Editores.
- Chapman, A. (2002). El fin de un mundo: Los Selk'nam de Tierra del Fuego. Madrid : Ediciones Vaguada / Consejo Superior de Investigaciones Científicas.
- Gerlache de Gomery, A. de (1902). Quinze mois dans l'Antarctique. Bruxelles : Imprimerie scientifique Charles Bulens. (Contient la photographie de 1898 du phare de San Juan de Salvamento prise lors de l'expédition Belgica)
- Lasserre, A. (1885). Informe de la Comisión Expedicionaria al Atlántico Sud. Buenos Aires : Ministerio de Marina, Archivo General de la Armada Argentina.
- Vairo, C. P. (1997). La Isla de los Estados y el Faro del Fin del Mundo. Ushuaia : Zagier & Urruty Publicaciones.
- Vairo, C. P. (2000). Ushuaia : 1884-1970. Ushuaia : Zagier & Urruty Publicaciones.
- Verne, J. (1905). Le Phare du bout du monde. Paris : Bibliothèque d'éducation et de récréation, J. Hetzel et Cie.
- Verne, J. (1999). *Le Phare du bout du monde (texte original non retouché, éd. établie par la Société Jules Verne). Paris : Société Jules Verne.




