
Carnets de Lecture #3 : Roald Amundsen Mémoires, carnet de voyage 1911-1928
Karukinka
2 juillet 2026

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Le 14 décembre 1911, un homme au visage marqué par le froid plante un drapeau norvégien sur une étendue blanche indistincte de toutes les autres : le pôle Sud. Il s'appelle Roald Amundsen. Trente ans plus tard, ses carnets, publiés sous le titre Mémoires, carnet de voyage 1911-1928, révèlent moins l'épopée glorieuse qu'on pourrait attendre qu'un homme rongé par les rivalités, les intrigues et le poids d'un exploit qu'il doit sans cesse défendre. Je vous invite donc cette semaine à plonger dans ses mémoires.

Table des matières
De la médecine aux glaces polaires
Né le 16 juillet 1872 près d'Oslo, dans une famille de petits armateurs, Roald Amundsen abandonne des études de médecine pour suivre une vocation qui le hante depuis l'enfance : devenir explorateur polaire. Il s'engage d'abord comme simple matelot sur un phoquier en 1893, avant de trouver, quelques années plus tard, la voie qui va façonner toute sa carrière.
En 1897, il embarque comme second capitaine à bord du Belgica, dans le cadre de l'expédition antarctique belge dirigée par Adrien de Gerlache de Gomery. Le navire reste prisonnier des glaces de la mer de Bellingshausen pendant plus d'un an, contraignant l'équipage au premier hivernage jamais enduré en Antarctique. Une étude publiée dans le Journal of Polar Science souligne que cette mission, longtemps réduite à une simple aventure, fut en réalité une entreprise scientifique majeure : elle donna lieu à 92 publications réparties sur neuf volumes et quarante ans de traitement des données, dont certaines servent encore aujourd'hui de référence pour mesurer les changements environnementaux de la péninsule Antarctique sur 120 ans. C'est au cours de cet hivernage qu'Amundsen se lie d'amitié avec le médecin de bord, l'Américain Frederick Cook, qui lui révèle l'intérêt des chiens de traîneau et des rations adaptées pour survivre aux longues nuits polaires.
Le passage du Nord-Ouest, premier grand exploit
Fort de cette expérience, Amundsen monte sa propre expédition à bord d'un petit navire, le Gjøa, avec un équipage de six hommes seulement. Entre 1903 et 1906, il devient le premier à franchir intégralement le passage du Nord-Ouest, ce chenal légendaire reliant l'Atlantique au Pacifique par l'archipel arctique canadien, que des générations de marins avaient cherché en vain depuis des siècles. Au passage, l'expédition localise avec précision le pôle Nord magnétique et démontre qu'il se déplace continuellement, une contribution scientifique aussi importante que la prouesse maritime elle-même.
La course au pôle Sud : au-delà du mythe de l'harmonie
Amundsen prépare ensuite une expédition vers le pôle Nord. Mais en 1909, apprenant que l'Américain Robert Peary revendique déjà cet objectif, il change discrètement de cap et décide de tenter, à la place, la conquête du pôle Sud. Il installe sa base, Framheim, dans la baie des Baleines sur la barrière de Ross, quand l'expédition britannique de Robert Falcon Scott vise le même but depuis l'autre côté du continent.
La stratégie d'Amundsen est méticuleuse : skis, chiens de traîneau et dépôts de vivres soigneusement échelonnés le long de la route, contre les poneys et la traction humaine choisis par Scott. Une recherche parue en 2025 dans Polar Record a néanmoins montré que cette préparation exemplaire dissimule des tensions internes bien réelles : lors du fameux « faux départ » de l'expédition, un conflit de leadership éclate entre Amundsen et l'un de ses hommes clés, Hjalmar Johansen, que l'explorateur norvégien exclut ensuite du groupe polaire et efface presque des archives officielles.
Une seconde étude, publiée en 2026 dans la même revue par le chercheur Björn Lantz de l'université technologique de Chalmers, va plus loin en dépouillant systématiquement les journaux intimes contemporains de deux membres de l'équipe polaire, Sverre Hassel et Olav Bjaaland. Sur les 57 jours de la marche vers le pôle, l'analyse identifie 17 épisodes explicites de friction, répartis entre désaccords opérationnels sur les rations et la navigation, disputes d'autorité liées à l'intolérance d'Amundsen envers la contradiction, et tensions relationnelles nées de la promiscuité sous la tente. Hassel note ainsi, le 12 janvier 1912, qu'Amundsen possède « une manière désagréable et arrogante » de s'exprimer, tandis que Bjaaland rapporte un vif désaccord sur le port de lunettes de neige, marqué par l'expression « le capitaine est impatient, ne tolère aucune contradiction ». La cohésion de l'équipe n'a jamais signifié l'absence de tension, mais plutôt une capacité à fonctionner malgré elle.
Le 14 décembre 1911, Amundsen et quatre compagnons, Hanssen, Hassel, Wisting et Bjaaland, atteignent malgré tout le pôle Sud, avec cinq semaines d'avance sur l'expédition britannique. Une relecture historiographique publiée dans Polar Research rappelle que l'historien Roland Huntford avait déjà, dès 1979, contesté l'admiration britannique pour le programme scientifique et le courage de Scott, en soutenant que l'expédition d'Amundsen fut, sur le plan de la préparation et de l'exécution, très largement supérieure. Scott, retardé et affaibli, mourra de faim et d'épuisement sur le chemin du retour avec ses hommes, une tragédie qui contraste violemment avec le retour sans encombre des Norvégiens.
Le Norge et la brouille avec Nobile
Après cette double consécration, passage du Nord-Ouest et pôle Sud, Amundsen se tourne vers les airs. Après deux tentatives infructueuses en hydravion, il finit par atteindre le pôle Nord le 12 mai 1926 à bord du dirigeable Norge, piloté par l'ingénieur italien Umberto Nobile et parti du Spitzberg pour se poser en Alaska. Amundsen devient ainsi le premier homme à avoir atteint les deux pôles.
Un article de la revue Studies in History and Philosophy of Science consacré à l'expédition suivante du dirigeable Italia (1928) rappelle que le vol du Norge, bien que présenté comme une simple prouesse géographique, constitua en réalité la première expédition polaire scientifique centrée sur des objectifs de physique, aussi modestes fussent-ils à l'échelle de l'entreprise. C'est précisément cet épisode qui occupe la plus grande partie des mémoires d'Amundsen et non le récit détaillé de ses exploits antérieurs. Il y règle ses comptes avec Nobile sans détour : dans son autobiographie de 1927, Ma vie d'explorateur, il consacre près de cent pages à dénoncer celui qu'il qualifie de « rêveur qui se pavane », l'accusant de s'être approprié le mérite d'une expédition qu'il n'avait fait que piloter. Les deux hommes, unis un instant sous la même nacelle au-dessus de la banquise, passeront les années suivantes à se déchirer publiquement sur le circuit des conférences.
Une fin à la mesure de sa vie
L'ironie tragique de cette rivalité éclate en mai 1928, lorsque le dirigeable Italia de Nobile s'écrase sur la banquise au large du Spitzberg lors d'une nouvelle tentative de survol du pôle Nord, cette fois financée par Mussolini. Malgré les tensions accumulées, Amundsen n'hésite pas : il se porte volontaire pour les recherches et embarque, le 18 juin 1928, à bord de l'hydravion français Latham 47, prêté par la Marine nationale avec son équipage commandé par René Guilbaud. L'appareil décolle de Tromsø et disparaît corps et biens en mer de Barents ; seuls un flotteur et un réservoir seront jamais retrouvés. Nobile, lui, sera secouru le 12 juillet suivant par un brise-glace soviétique et vivra le reste de sa vie hanté par l'accusation d'avoir indirectement causé la mort du plus grand explorateur polaire norvégien.
Ce que racontent vraiment ces mémoires
Le livre publié aux Éditions Jourdan rassemble trois voix distinctes en un seul volume : le récit d'Amundsen lui-même, de sa vocation naissante jusqu'au succès du Norge ; celui de Nobile sur cette même traversée, offrant un contrepoint à la version d'Amundsen ; et enfin le journal de Scott, retrouvé sur son corps après sa mort, qui clôt l'ouvrage sur la note la plus poignante de l'âge héroïque des pôles.
Loin d'un récit d'aventure classique dans la veine de Shackleton, Mawson ou Nordenskjöld, ces mémoires donnent à voir l'envers du décor : les tracasseries administratives, les egos meurtris, les alliances de circonstance qui ponctuent le métier d'explorateur autant que les traversées elles-mêmes. Les travaux universitaires récents confirment cette lecture : l'historiographie polaire, longtemps construite sur des conventions narratives héroïques qui gommaient les frictions du quotidien, est aujourd'hui réexaminée à la lumière des sources primaires (journaux de bord, carnets contemporains, correspondances) pour restituer une image plus complexe, mais aussi plus humaine, de ces figures de l'âge d'or de l'exploration. C'est peut-être ce qui rend ces mémoires si précieuses pour qui s'intéresse, comme l'Association Karukinka, à l'histoire humaine, aux coulisses des expéditions, et pas seulement au volet héroïque de l'exploration polaire.

Pour aller plus loin
- Lantz, B. (2026). Conflict and cohesion on Amundsen's South Pole journey. Polar Record, 62(e22).
- Lantz, B. (2025). Roald Amundsen's false start: Leadership and conflict during Amundsen's South Pole expedition. Polar Record.
- De Deckker, P. (2018). On the long-ignored scientific achievements of the Belgica expedition, 1897-1899. Polar Journal.
- Review of Race for the South Pole: the expedition diaries of Scott and Amundsen, by Roland Huntford. Polar Research, 31, 18741.
- Amundsen, R. (1927). Ma vie d'explorateur.




