Carnets de Lecture #2 : Les survivants de l’Antarctique (photos Frank Hurley)— Caroline Alexander

Carnets de Lecture #2 : Les survivants de l’Antarctique (photos Frank Hurley)— Caroline Alexander

Les Survivants de l'Antarctique (photos Frank Hurley) — Caroline Alexander

Par Sébastien Pons, secrétaire de l'association Karukinka


Il y a quinze jours, je vous partageais mon premier carnet de lecture — Shackleton, son récit à lui, sobre et direct. Aujourd'hui, je vous propose de revenir à la même épopée, mais par un autre angle : celui de l'image. Car l'histoire de l'Endurance est aussi une des premières grandes aventures de la photographie d'expédition.


L'auteur

Caroline Alexander est journaliste et auteure britannique, spécialiste des grandes épopées de l'exploration. C'est elle qui a eu l'idée de redonner sa place à Frank Hurley dans l'histoire de l'expédition Shackleton. Photographe australien embarqué sur l'Endurance, il a réussi l'exploit de sauvegarder ses plaques photographiques tout au long de l'odyssée — dans les conditions que l'on imagine. Ses clichés, pris entre 1914 et 1916, constituent aujourd'hui un témoignage visuel unique et déchirant.

photos frank hurley odyssee de l'endurance survivants de l'antarctique

La note de lecture

Les Survivants de l’Antarctique est d’abord un très beau livre, au sens matériel du terme : grand format, papier de qualité, iconographie abondante. On ne le trouve plus que d’occasion aujourd’hui, mais si vous tombez dessus chez un bouquiniste ou en ligne, n’hésitez pas longtemps : c’est un de ces ouvrages qu’on garde longtemps en bonne place sur une étagère. Rédigé par la journaliste britannique Caroline Alexander, il retrace pas à pas l’épopée de l’Endurance avec un style clair, accessible, jamais pompeux, en suivant la chronologie de l’expédition depuis le départ de l’Angleterre jusqu’au sauvetage final en 1916.

L’autrice prend le temps de revenir sur les grandes étapes : le départ du navire le 1er août 1914 vers la Géorgie du Sud, l’escale dans les stations baleinières, puis l’entrée dans les mers du Sud et le piège de la glace de mer plus dense que prévu. On assiste à la dérive de l’Endurance pendant des mois, jusqu’au moment où le bateau est définitivement broyé, et où les 28 hommes se retrouvent sur un bloc de banquise qui se fragmente. L’équipe doit alors lutter pour sa survie : froid permanent, pièges de la glace et du vent, tempêtes, isolement, faim, découragement — tout y est, sans effet de manche inutile.

les survivants de l'antarctique caroline alexander

Ce qui rend ce livre vraiment à part, ce sont les photographies de Frank Hurley, le photographe de l’expédition. Ses clichés, souvent reproduits mais rarement vus dans une telle qualité, montrent autant les grands moments de l’histoire — le navire prisonnier des glaces, le campement sur la banquise, les chiens, les canots à la mer — que le quotidien : une partie de football sur la glace, un repas entassé dans la cabine, un homme qui fume sa pipe dehors malgré le vent. On sent la fatigue, la débrouille, l’humour parfois, jusque dans ces conditions extrêmes. Ces images ont beaucoup contribué à faire connaître l’épopée de Shackleton, mais rassemblées ainsi, elles prennent une force nouvelle.

On lit ce livre comme on déroulerait une série de plaques sur un projecteur ancien : chaque page apporte une scène supplémentaire, un cadrage différent sur ce que signifie tenir bon pendant des mois dans un environnement qui ne veut pas de vous. Une expédition sans images est une expédition qui disparaît vite des mémoires ; grâce à Hurley et au travail de Caroline Alexander, celle-ci reste incroyablement vivante plus d’un siècle plus tard.

On touche ici à quelque chose de fondamental : une expédition sans témoignage visuel est une expédition à moitié disparue. Ce photographe l'avait compris en 1915. Il avait négocié avec Shackleton le droit d'emporter ses plaques en abandonnant tout le reste. Un photographe qui négocie ses archives contre sa survie — voilà une définition assez parfaite de la passion documentaire.


Le lien Karukinka

On lit Shackleton moins pour s’y reconnaître que pour se rappeler ce que signifie naviguer longtemps dans des mers complexes, loin des ports, où l’imprévu fait partie du quotidien. Nos expéditions dans les canaux de Patagonie, vers le cap Horn ou l’Antarctique se jouent sur une tout autre échelle que l’Endurance, mais elles nous obligent, elles aussi, à apprendre l’humilité : accepter de rebrousser chemin, adapter nos plans à la météo et faire passer la sécurité de l’équipage avant le programme.

Une partie de ce travail consiste simplement à bien regarder et à bien noter : prendre le temps de documenter les lieux, les rencontres et les histoires qui nous sont confiées en mer comme à terre. Ces carnets de lecture, comme nos images et enregistrements, alimentent ensuite d’autres chantiers de l’association – de la recherche scientifique à la restitution d’archives aux yagan, haush et selk’nam – en gardant en tête que notre rôle est d’appuyer ces mémoires, pas de parler à leur place.


Informations pratiques


Dans quinze jours, Carnet de Lecture #3 : Roald Amundsen, celui qui a tout réussi, même quand personne n'y croyait. 🧭

Carnets de Lecture #1 — L’Odyssée de l’Endurance, Sir Ernest Shackleton

Carnets de Lecture #1 — L’Odyssée de l’Endurance, Sir Ernest Shackleton

L'Odyssée de l'Endurance — Sir Ernest Shackleton

Par Sébastien Pons, secrétaire de l'association Karukinka


Aujourd'hui, 2 juin, c'est mon anniversaire. Et pour le fêter comme il se doit, j'ai décidé de vous offrir quelque chose : le premier article d'une nouvelle série sur notre blog. Pendant les mois qui viennent, tous les quinze jours, je vous partagerai un carnet de lecture tiré de ma bibliothèque personnelle — des livres qui m'ont construit, qui m'ont donné envie d'aller voir là où la carte devient vague, là où l'horizon résiste. Des livres qui, je crois, racontent aussi ce que Karukinka est au fond : une association qui croit que l'aventure et l'engagement humain ont encore quelque chose à nous apprendre.

Pour commencer cette série, il n'était pas question de choisir autre chose que lui :

Shackleton lors de l'expédition Nimrod, précédant celle de l'Endurance

L'auteur

Est-il encore nécessaire de présenter Sir Ernest Shackleton ? Figure de proue de l'âge héroïque de l'exploration polaire au début du XXème siècle, il restera à la postérité moins comme le conquérant du pôle Sud — ce fut Amundsen — que comme l'homme qui réussit l'impossible : sauver l'ensemble de ses 28 hommes après l'échec retentissant de son expédition. Déjà reconnu comme grand explorateur après avoir été troisième officier d'une expédition de Scott puis dirigé sa propre expédition à bord du Nimrod, Shackleton décide en 1914 de lancer l'ultime grand défi polaire : traverser le continent Antarctique d'une mer à l'autre, via le pôle, soit quelque 2 900 kilomètres en traîneaux à chiens.


La note de lecture

L'Odyssée de l'Endurance est le récit de cette tentative de traversée de l'Antarctique entre 1914 et 1917, écrit par Shackleton lui-même. L'expédition lève l'ancre le 1er août 1914, aux premiers coups de canon de la Première Guerre mondiale — déjà, le monde bascule. Après une escale en Géorgie du Sud, l'Endurance s'avance dans les mers du Sud. Mais la glace de mer se révèle cette année-là exceptionnellement dense, et le navire se retrouve définitivement bloqué en janvier 1915. Il va dériver pendant neuf mois avant d'être broyé par la pression des glaces.

L'Endurance dans les glaces
L'Endurance prise dans les glaces

Les 28 hommes de l'expédition se retrouvent alors sur une banquise qui se désagrège, sans navire, sans radio, dans une des régions les plus isolées de la planète. Pendant des mois, ils vont lutter contre le froid, les tempêtes, la faim, le désespoir. Shackleton parvient finalement à rejoindre l'île de l'Éléphant avec son équipage, puis réalise l'incroyable : il traverse à bord d'un canot de sauvetage l'une des mers les plus hostiles au monde pour rejoindre la Géorgie du Sud, marche à travers l'île montagneuse couverte de neige et de glace, et revient sauver ses hommes en août 1916. Ils ont tous survécu.

Le récit est effectué par Shackleton lui-même, avec une simplicité désarmante, dans laquelle on retrouve tout le souffle épique de ces incroyables expéditions des temps héroïques. Pas de fanfaronnade, pas de grandiloquence — juste la narration sobre d'un homme qui a refusé d'abandonner un seul de ses compagnons, quoi qu'il arrive. C'est peut-être la plus grande leçon de leadership que j'aie jamais lue.


Et Karukinka aujourd'hui ?

En janvier 2026, notre voilier Milagro a mouillé dans les eaux de la péninsule Antarctique — exactement les mers que l'Endurance a traversé il y a plus d'un siècle. Quand on navigue dans ces eaux, quand on voit la glace changer d'heure en heure, quand le vent se lève sur la mer de Drake, on comprend quelque chose de viscéral à ce que Shackleton et ses hommes ont vécu, mal de mer inclus ! Ces territoires ne pardonnent pas l'improvisation. Ils exigent la préparation, la cohésion d'équipe, et une capacité à tenir quand les conditions se corsent. Des valeurs qui, au sein de notre association, ne sont pas des slogans — elles se vivent, mouillage après mouillage, expédition après expédition.


Informations pratiques


Rendez-vous dans quinze jours pour le Carnet de Lecture #2 — et si ce livre vous a donné envie d'aventure, vous savez où nous trouver. 🌊