Fuerte Bulnes est le premier établissement chilien permanent dans la région du détroit de Magellan, fondé en 1843 sur la pointe Santa Ana, à environ 60 kilomètres au sud de l’actuelle ville de Punta Arenas. Il répond à la volonté des autorités de la jeune République chilienne d’affirmer sa souveraineté dans l’extrême sud face aux ambitions des puissances européennes et de consolider le contrôle d’une route maritime stratégique entre Atlantique et Pacifique. Bien que rapidement abandonné au profit d’un site plus favorable à Punta Arenas grâce aux précieuses indications d'un cacique Tehuelche, le fort a acquis une importance symbolique majeure dans l’histoire territoriale du Chili et a été reconstruit au milieu du vingtième siècle comme lieu de mémoire et monument historique national.
Table des matières
Depuis les premières décennies de l’indépendance, les élites chiliennes identifient le détroit de Magellan comme un espace clé pour la sécurité et le développement du pays, dans la continuité des préoccupations formulées auparavant par Bernardo O’Higgins. Exilé au Pérou, O’Higgins propose en 1842 au ministre de l’Intérieur et des Relations extérieures, Ramón Luis Irarrázaval, un plan de colonisation fondé sur l’installation de familles originaires de Chiloé et la mise en place d’un service de navigation à vapeur pour intégrer la région au reste du territoire national.
Le gouvernement du président Manuel Bulnes transforme rapidement ces idées en politique d’État, dans un contexte d’expansionnisme européen et de rivalités navales croissantes dans le sud du continent. L’enjeu consiste à passer d’une souveraineté juridique proclamée à une occupation effective, en installant une garnison et une population civile capables de fournir des services aux navires et de préfigurer une colonisation plus large de la Patagonie, jusqu'à son point continental le plus au sud.
L’expédition de la goélette Ancud et la prise de possession
Pour mettre en œuvre ce projet, l’intendant de Chiloé, Domingo Espiñeira, reçoit en 1842 la mission d’étudier la meilleure manière d’occuper la région magellanique et de superviser la construction d’une embarcation dédiée à l’expédition. Le navire, initialement baptisé « Presidente Bulnes » avant de prendre le nom de « Goleta Ancud » en hommage au port chilote où il est construit, est équipé pour transporter un détachement militaire, des outils, des matériaux de construction, des vivres et des animaux de subsistance.
La goélette Ancud quitte San Carlos de Ancud en mai 1843 sous le commandement du capitaine de frégate Juan Williams (Juan Guillermos), accompagné notamment du naturaliste prussien Bernardo Philippi, futur gouverneur de la colonie de Magallanes. Après environ quatre mois de navigation et d’exploration, l’expédition jette l’ancre le 21 septembre 1843 à Punta Santa Ana, sur la rive nord du détroit de Magellan, où est officiellement prise possession du détroit et des territoires adjacents au nom du gouvernement du Chili.
Fondation et configuration du Fuerte Bulnes
Quelques semaines après la cérémonie de prise de possession, Juan Williams inaugure officiellement le Fuerte Bulnes le 30 octobre 1843, en l’honneur du président Manuel Bulnes. La position retenue, sur un promontoire rocheux faisant face au détroit, présente des avantages stratégiques évidents pour le contrôle de la navigation, mais s’avérera défavorable à long terme pour un établissement civil durable en raison de la pauvreté des sols et de l’exposition aux conditions climatiques extrêmes.
Le complexe défensif comprend un fossé, une palissade de troncs et un ensemble de bâtiments en bois, construits soit par empilement horizontal des rondins, soit par des structures en bois remplies de mottes de tourbe. Autour du bloc principal, véritable maison-forte, s’organisent les fonctions essentielles : caserne, magasin, maisons du gouverneur et des officiers, chapelle, prison, ranchos d’habitation et étables, complétés par deux batteries de deux canons et un poudrier souterrain. Cette petite colonie militaire constitue ainsi une cellule de peuplement, un poste de secours pour les navires et un symbole concret de la présence de l’État chilien dans un territoire jusqu’alors dépourvu d’occupation permanente stable.
La chapelle du fort, photographiée le 1er mars 2026 lors d'une visite du monument
Conditions de vie et défis de la colonie
Les sources éditées par l’Université de Magallanes, notamment le « Diario de guerra del “Fuerte Bulnes” 1844‑1850 », ainsi que les panneaux d'informations consultables durant la visite du fort, permettent de prendre la mesure des difficultés quotidiennes rencontrées par la garnison et les familles installées au fort. Les vents violents, le froid, l’isolement et la difficulté à développer une agriculture de subsistance dans un environnement inhospitalier imposent une dépendance durable vis‑à‑vis des approvisionnements maritimes en provenance de Chiloé et du centre du pays.
La fonction de relais pour la navigation est cependant remplie : à partir du fort, les autorités chiliennes offrent assistance et ravitaillement aux navires qui franchissent le détroit, renforçant la visibilité internationale de la présence chilienne. Dans le même temps, les rapports militaires consignés dans le « Diario de guerra » témoignent d’une tension permanente entre la mission patriotique de « faire patrie » dans l’extrême sud et la dureté des conditions matérielles, qui affectent la santé, la discipline et la cohésion de la petite communauté.
Du Fuerte Bulnes à Punta Arenas : abandon et déplacement de la colonie
Très tôt, les autorités constatent les limites structurelles du site de Punta Santa Ana pour le développement d’une colonie à vocation agricole et commerciale. Les sols peu profonds, la difficulté d’accès à des ressources en eau et l’exposition aux intempéries poussent à envisager un déplacement vers un emplacement plus favorable sur la rive du détroit, ce qui conduit à la décision de fonder la colonie de Punta Arenas en 1848.
Les reconnaissances menées depuis le fort le long de la rive nord du détroit s’accompagnèrent de contacts répétés avec les Tehuelches (Aonikenk), dont les connaissances des pâturages et des abris naturels jouèrent un rôle dans l’identification d’un site plus propice que la Punta Santa Ana. Des récits postérieurs, relayant la tradition locale, soulignent qu’un cacique tehuelche aurait orienté les autorités chiliennes vers la zone de la future Punta Arenas, où la qualité des terres, l’accès à l’eau et les possibilités d’élevage offraient de meilleures perspectives de colonisation que le promontoire originel du fort.
Lauriane Lemasson à Punta Santa Ana, sur la rive nord du détroit de Magellan, le 1er mars 2026 (photo de Teresa Celedon)
Les chronologies établies par Memoria Chilena montrent qu’après l’arrivée de renforts en 1844 et 1847, le poids administratif, militaire et démographique se déplace progressivement du fort vers le nouveau noyau de Punta Arenas. La population du fort est transférée et, en quelques années, l’installation originelle entre dans une phase de déclin, jusqu’à ce que les bâtiments soient abandonnés et les structures ultérieurement endommagées, notamment lors des événements violents associés au motín de Cambiazo en 1851‑1852.
Effacement matériel et persistance symbolique (XIXe‑début XXe siècle)
Après le transfert de la colonie, les ruines du fort demeurent comme un témoignage discret mais chargé de sens de la première installation chilienne permanente dans la « vastedad patagónica », selon l’expression de l’historien Mateo Martinic. Dans son œuvre consacrée à l’histoire du détroit et de la région de Magallanes, Martinic souligne que le fort marque l’avancée initiale de la colonisation nationale et de la civilisation chilienne dans les régions australes, en faisant le lien entre souveraineté, occupation territoriale et projets économiques futurs.
La bibliographie rassemblée par Memoria Chilena montre que, dès la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, l’expérience de Fuerte Bulnes s’inscrit dans une réflexion plus large sur le territoire de Magallanes et sa colonisation, à travers des ouvrages d’auteurs tels qu’Armando Braun Menéndez, Jorge Schythe ou Recaredo Tornero. Ces travaux, ainsi que les chroniques et récits compilés par Mateo Martinic au XXe siècle, contribuent à faire du fort un repère historique incontournable dans la construction d’un récit national sur l’extrême sud du Chili.
Reconstructions, patrimonialisation et Parc du Détroit
Le tournant patrimonial intervient au milieu du XXe siècle, lorsque le major Ramón Cañas Montalva conçoit dans les années 1930 le projet de reconstruire le fort en vue de la commémoration de son centenaire. Un comité pour la reconstruction de Fuerte Bulnes se réunit à partir de 1941, bénéficiant du soutien financier de personnalités régionales comme José Menéndez Behety, et les travaux aboutissent à la reconstruction des principales installations selon leurs caractéristiques originelles, inaugurée en 1944 sous la présidence de Juan Antonio Ríos.
Reconstruit sur le même site de Punta Santa Ana, le complexe reprend l’organisation spatiale et les techniques constructives du fort du XIXe siècle : caserne, chapelle, maisons d’officiers, palissades et batteries, recréant un paysage militaire et colonial destiné à la fois à l’éducation historique et au tourisme culturel. L’ensemble est ensuite reconnu comme Monument historique national par le décret n° 138 de 1968, qui protège non seulement le fort lui‑même, mais aussi l’ensemble de la péninsule de Punta Santa Ana en tant que bien immobilier d’intérêt patrimonial.
Vue sur le détroit de Magellan, depuis Punta Santa Ana (01/03/2026)
Au début du XXIe siècle, Fuerte Bulnes et les vestiges de la zone voisine de Puerto Hambre sont intégrés au Parc du Détroit de Magellan, une concession touristique et culturelle de 250 hectares visant à valoriser les paysages, l’histoire et la mémoire de ce secteur. Le site fonctionne aujourd’hui comme musée de site et espace d’interprétation historique, combinant reconstitution architecturale, expositions et activités de médiation culturelle.
Apports de la recherche historique chilienne
La production historiographique chilienne a largement exploré le fort Bulnes comme laboratoire de la colonisation australe et de la construction de l’État dans des espaces éloignés. Les travaux de Mateo Martinic, en particulier « Breve historia de Magallanes » et « Historia del Estrecho de Magallanes », analysent le fort en le replaçant dans une chronologie longue, allant des tentatives espagnoles de fondation au XVIe siècle à la consolidation de Punta Arenas et à l’essor de l’élevage ovin.
D’autres études abordent indirectement ce lieu à travers l’histoire de la colonie de Magallanes, de ses structures économiques et des politiques publiques mises en œuvre dans la région, comme l’ouvrage de Sergio Vergara sur l’économie et la société de Magallanes entre 1843 et 1877 ou les synthèses sur le territoire et sa colonisation répertoriées par les archives disponibles sur le site "Memoria Chilena". Ensemble, ces travaux montrent que le fort ne peut être compris isolément, mais comme un moment fondateur dans un processus continu de territorialisation, de peuplement et de mise en valeur des ressources australes.
Conclusion
La visite du fort permet de saisir la complexité d’un projet de colonisation situé au croisement de la géopolitique, de l’ingénierie militaire et de l’expérience quotidienne de communautés confrontées à un milieu extrême. Fort éphémère, mais lourd de conséquences, il constitue le jalon initial d’un processus de territorialisation qui aboutira à l’essor de Punta Arenas et à l’intégration durable de la région de Magallanes à l’État chilien. Reconstruit et patrimonialisé, il incarne aujourd’hui un lieu de mémoire et un observatoire privilégié sur la manière dont le Chili raconte et met en scène sa présence dans l’extrême sud du continent.
Bibliographie
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Le 21 octobre 1520, après un an de navigation depuis Séville, cinq navires espagnols commandés par le Portugais Fernand de Magellan s'engagent dans un passage qu'ils n'ont jamais emprunté : le détroit de Magellan. Trente-huit jours plus tard, ils débouchent dans un océan inconnu. Magellan appelle ce passage Estrecho de Todos los Santos, en référence à la fête religieuse du jour. Ce n'est qu'après sa mort aux Philippines que Charles Quint le rebaptise en l'honneur de son découvreur.
Les Selknam, qui vivent sur la rive sud de ce détroit depuis plus de dix mille ans, le nomment Hatitelen — une des transcriptions recueillies dans les archives et dans les travaux de reconstruction cartographique menés par l'association Karukinka depuis 2017. La forme Atelili est également attestée dans les sources ethnographiques
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1. Géographie
Le détroit s'étend sur environ 570 kilomètres, de la pointe Dungeness à l'est jusqu'aux îlots Evangelistas à l'ouest. Sa largeur varie entre 2 kilomètres à son resserrement le plus étroit, près de l'île Carlos III, et 32 kilomètres dans ses sections les plus ouvertes. Les profondeurs oscillent entre 28 mètres dans les hauts-fonds de l'île Magdalena et plus de 1 000 mètres au large de Cooper Key — un relief sous-marin taillé par des millions d'années d'activité tectonique et glaciaire.
La morphologie actuelle résulte d'une double dynamique. Les fractures du Crétacé tardif ont créé les couloirs initiaux ; les glaciers du Pléistocène les ont ensuite creusés et élargis, produisant ce labyrinthe de fjords et de chenaux qui complique encore aujourd'hui la navigation. Le détroit sépare à l'est le continent de la grande île de Terre de Feu ; à l'ouest, il s'effiloche dans l'archipel des canaux patagoniques.
2. Navigation : conditions et histoire
Les vents d'ouest persistants qui balaient le détroit peuvent dépasser 100 nœuds lors des williwaw — rafales catabatiques qui descendent des versants montagneux sans avertissement. Ce mot est d'origine kawésqar. Les températures varient entre −5 °C et 15 °C ; les précipitations et le brouillard réduisent régulièrement la visibilité à quelques encâblures.
Antonio Pigafetta, chroniqueur de l'expédition Magellan, décrit le passage comme long de 110 leguas, avec « des ports très sûrs, d'excellentes eaux, du bois, du poisson, des sardines, des moules et du céleri ». Ses relevés, aussi imprécis soient-ils, inaugurent deux siècles d'hydrographie progressive.
Carte du détroit par Antonio Pigafetta
En 1698–1701, l'expédition de Jacques Gouin de Beauchesne — mandatée par Louis XIV et armée par l'armateur malouin Noël Danycan de L'Épine — reprend la route du détroit pour le compte de la Compagnie Royale de la Mer du Sud. Le manuscrit de bord, longtemps gardé secret pour préserver les projets de colonisation française, constitue l'une des sources les plus précises de la géographie magellanique à cette époque.
Carte du détroit de Magellan (1699) établie sur les observations de l'expédition française de Beauchesne
Avant l'ouverture du canal de Panama en 1914, le détroit de Magellan devint rapidement la principale route maritime reliant l'Europe aux côtes pacifiques des Amériques.
Depuis 1978, tout navire commercial est tenu d'embarquer un pilote chilien à la baie Posesión à l'entrée est. Cette obligation, imposée par la DIRECTEMAR, répond à la double exigence de sécurité maritime et de protection environnementale.
3. Les premiers habitants du détroit
Bien avant 1520, trois peuples partageaient les rives et les eaux du détroit, chacun avec une relation différente à ce territoire.
Photographies des archives salésiennes : un homme selknam assis avec son arc, et une femme kawésqar avec son fils
Les Kawésqar étaient des nomades des canaux. Depuis environ 6 000 ans, ils parcouraient en canoës d'écorce le corridor entre le golfe de Penas et le détroit de Magellan, depuis l'île Wellington jusqu'à l'île Désolation. Pêcheurs et chasseurs de mammifères marins, ils organisaient leur société en petits groupes familiaux mobiles. Kawésqar signifie « être humain » dans leur langue. Reconnus par la loi indigène chilienne 19.253 depuis 1993, ils comptent aujourd'hui 3 448 personnes selon le recensement de 2017.
Les Aónikenk (branche australe des Tehuelche) occupaient les steppes continentales entre le río Santa Cruz et le détroit. Chasseurs-cueilleurs à pied, ils furent les premiers autochtones rencontrés par Magellan en 1520. Pigafetta, impressionné par leur stature — supérieure d'une tête aux Européens de l'époque —, forja le terme Patagón en référence au géant Pathoagon d'un roman de chevalerie, donnant ainsi son nom à la Patagonie tout entière.
Les Selknam habitaient la grande île de Terre de Feu, qu'ils avaient rejointe à pied avant la fin de la dernière glaciation, lorsque le détroit était encore fermé par les glaces. Leur société complexe, structurée en lignages (haruwen) et en sept « cielos » exogamiques, a produit l'une des cérémonies d'initiation les plus élaborées de l'hémisphère sud : le Hain. Les chamanes (xo'on) entraient en transe par le chant pour accéder aux puissances des cielos. Reconnus par l'Argentine en 1994 et par le Chili en 2023 (loi 21.606), les Selknam comptent 2 761 personnes en Argentine et 1 144 au Chili selon les derniers recensements.
Tanu, l'une des divinités représentées durant le Hain, rituel initatique des jeunes hommes selknam (photographie de Martin Gusinde)
L'arrivée des estancias ovines à partir des années 1870 déclencha une extermination systématique de ces populations, documentée par des primes versées pour les oreilles d'autochtones tués. La population selknam, estimée à plus de 3 000 personnes en 1896 par l'ethnologue Martín Gusinde, tomba à 279 en 1919. Des groupes furent capturés et exhibés dans les zoos humains européens entre 1878 et 1900. Les chiffres officiels sous-estiment structurellement la présence autochtone de cette période, le métissage et la dissimulation d'identité ayant été des stratégies de survie.
Malgré les tentatives d'extermination, ces peuples ne sont pas totalement éteints. Une renaissance culturelle et politique remarquable s'observe depuis les dernières décennies : L'Argentine reconnut officiellement les Selknam en 1994, tandis que le Chili les reconnut en 2023 par la loi 21.606. Le recensement argentin de 2010 révèle l'existence de 2,761 personnes s'identifiant comme Selknam, dont plus de 294 vivent en Terre de Feu. Au Chili, 1,144 personnes se déclarent Selknam selon le recensement de 2017. Les Kawésqar sont reconnus par la loi indígena 19.253 depuis 1993 et s'organisent en 14 Communautés Indigènes. Selon le recensement chilien de 2017, 3,448 personnes se déclarent Kawésqar.
4. Biodiversité
Les eaux froides et nutriment-riches du détroit soutiennent une faune marine dense. L'île Magdalena, à 32 km au nord-est de Punta Arenas, héberge une colonie d'environ 50 000 couples reproducteurs de manchots de Magellan (Spheniscus magellanicus), la plus importante du détroit. Ces manchots — nommés en l'honneur de Magellan, qui les observa en 1520 — mesurent jusqu'à 76 cm.
Manchots de Magellan sur l'île Magdalena
Le parc marin Francisco Coloane, premier parc marin chilien, protège les eaux où les baleines à bosse hivernent régulièrement. Les lions de mer d'Amérique du Sud (Otaria flavescens) et les éléphants de mer du Sud colonisent les îles rocheuses. Les cormorans impériaux, albatros à sourcils noirs, pétrels géants et condors des Andes survolent les deux rives.
Petite colonie d'otaries à fourrure (Otaria flavescens) en Patagonie chilienne
Sur terre, les forêts de Nothofagus — coigüe de Magellan (N. betuloides), lenga (N. pumilio), ñirre (N. antarctica) — occupent les versants abrités, anémomorphosées par les vents dominants dans les zones exposées. Entre les arbres, des tapis de bryophytes forment les forêts miniatures caractéristiques des écosystèmes subantarctiques, directement reliées à la biodiversité de la réserve de biosphère du cap Horn.
Un hêtre impacté par les vents de Patagonie, Estrecho de Magallanes, Chili
5. Le détroit aujourd'hui
Après l'ouverture du canal de Panama en 1914, le trafic commercial s'était largement détourné du détroit. Depuis 2023, la tendance s'est inversée. La sécheresse qui limite la capacité du canal de Panama, les tensions géopolitiques mondiales et l'inadaptation du canal aux navires de très grande taille ont relancé la route magellanique. L'Armada du Chili a enregistré une augmentation de 25% du trafic en 2024 par rapport à l'année précédente, avec une projection de 70% de hausse pour l'ensemble de l'année.
Vue sur la ville de Punta Arenas, une escale pour le transit maritime international (Province de Magallanes, Chili, Amérique du Sud)
La route par le détroit est 390 milles nautiques plus longue que celle par le canal de Panama, mais elle présente l'avantage d'être accessible aux navires de toutes tailles, sans écluse et sans limitation de tirant d'eau.
La région de Magallanes développe par ailleurs un projet d'hydrogène vert appuyé sur le potentiel éolien exceptionnel du détroit. Les vents constants pourraient théoriquement générer sept fois la capacité électrique actuelle du Chili. Cet axe de développement, encore controversé dans ses modalités, transformerait le détroit en corridor énergétique à l'échelle mondiale.
Bibliographie sélective:
Bibliographie sélective
Pigafetta A. (1522). Relation du premier voyage autour du monde. Édition critique : Dentrecasteaux, 1830.
Gouin de Beauchesne J. (1701). Relation journalière d'un voyage fait en 1698, 1699, 1700 et 1701. Manuscrit. Service historique de la Défense, Vincennes. https://www.servicehistorique.sga.defense.gouv.fr/
Gusinde M. (1931–1939). Die Feuerland-Indianer. 3 vol. Mödling bei Wien : Anthropos-Bibliothek.
Museo Precolombino (2021). Cuaderno Educativo — Pueblos Originarios de Magallanes. Santiago : Museo Chileno de Arte Precolombino. https://museo.precolombino.cl/
DIRECTEMAR (2025). Generalidades del Estrecho de Magallanes. Dirección General del Territorio Marítimo y de Marina Mercante, Chile. https://www.directemar.cl/
Armada de Chile (2024). Statistiques de trafic maritime — Estrecho de Magallanes. https://www.armada.cl/
Le juge fédéral Rafecas estime que le procès pour la vérité initié par Lamngen Ivana Huenelaf contre la politique d'extermination impliquée par la campagne "Conquête du désert" doit être traité devant la Justice Fédérale de Neuquén.
La plainte a été déposée par Ivana Noemi Huenelaf, une femme indigène Mapuche Tehuelche, de son propre chef et conjointement avec son avocat parrain, l'avocat Fernando Cabaleiro. Dans sa présentation, elle demande qu'un procès pour la vérité soit initié pour enquêter sur la commission d'événements qui entreraient dans le cadre légal du « génocide », commis par l'État argentin au cours des années 1878 et 1890, durant ce qui a été appelé la politique d'État « Conquête du Désert", définissant ledit processus comme un objectif systématique, planifié et prémédité d'extermination de tous les membres des peuples indigènes Mapuche, Tehuelche, Pampa et Ranquel qui habitaient les territoires de la région bio patagonienne-pampéenne.
Il y est indiqué que ce plan « comprenait des fusillades, des disparitions et des abandons de populations indigènes, la coercition illégale, la torture, des actes cruels et inhumains visant à causer la mort ou des atteintes graves à l'intégrité physique et mentale, le recrutement de femmes, de personnes âgées, de garçons, de filles et d'adolescents avec transferts et déplacements forcés vers des camps de concentration, discipline, dépersonnalisation et annulation de la langue, de la culture et des croyances, vol de leur identité ancestrale, désintégration et séparation des communautés pour éviter les naissances au sein des familles indigènes, appropriation des mineurs puis soumission à la servitude, traite des êtres humains, voire esclavage.
Elle affirme également que « Bien que les auteurs intellectuels et matériels de tous les crimes commis dans le cadre de la campagne de « Conquête du désert » soient morts, l'État argentin est responsable des conséquences néfastes, atroces, perverses et sanguinaires qu'il a représentées et représente dans la mémoire vivante de chaque membre des peuples Mapuche, Tehuelche, Ranquel et Pampa, une situation qui s'aggrave inévitablement car il n'y a pas eu de justice ni même de reconnaissance explicite par l'État argentin du génocide. Cette campagne a signifié, avec la politique négationniste constante des droits des peuples indigènes à la vérité et à la réparation historique, à leur propre identité, à la récupération de leurs territoires ancestraux et au développement de la personnalité et de la vision du monde indigènes, des droits de l'homme dont la violation persiste malgré le texte constitutionnel.
En ce sens, elle demande qu'un jugement déclaratoire soit rendu en référence à l'ensemble du processus appelé «Conquête du Désert» comme génocide et que la juridiction soit ordonnée par les mesures ordonnatoires et les actes réparateurs qui correspondent à la loi.
Ensuite, elle met en lumière divers travaux de recherche qui documentent le génocide que représente la « conquête du désert », impliquant des recherches et des thèses de doctorat réalisées par des historiens, des anthropologues, des sociologues, des politologues, qui abordent la question indigène dans notre pays, « qui ont fait il est possible d'analyser, de réviser et de systématiser les données et les documents qui se réfèrent audit sujet, permettant ainsi de reconstruire et de révéler fidèlement et objectivement des faits qui font partie des processus historiques qui ont été intégrés, réduits au silence, non racontés devant la suprématie des récits officiels émanant des institutions étatiques elles-mêmes, dans le but inacceptable de présenter la conquête du désert comme un projet civilisationnel (y compris dans les contenus curriculaires des niveaux moyen et universitaire du système éducatif public) ), et qu'à la lumière de la pleine validité des droits de l'homme, la Constitution nationale de l'Argentine elle-même, en vigueur depuis 1853, a une entité génocidaire claire et incontestable.
Ensuite, comme toile de fond, elle se réfère au massacre de Napalpí, qui, dans le procès pour la vérité, a déclaré la responsabilité de l'État national argentin « dans le processus de planification, d'exécution et de dissimulation dans la commission du crime d'homicide aggravé de cruauté » "avec pulsions de perversité brutale" (art. 80, inc. 2 du C.P-selon la rédaction de 1921-) dans la réitération de faits qui se concurrencent et la réduction à la servitude (art. 140 CP) en réitération d'événements qui se font concurrence, tous deux en compétition réelle (art. 55 du CP.) -, par lesquels entre 400 et 500 personnes des peuples Moqovit et Qom ont été assassinées lors de la concentration de Napalpí, situé sur le territoire national du Chaco.
Concernant la compétence territoriale, elle souligne que « bien que nous soyons confrontés à la présence de plusieurs événements atroces survenus dans plusieurs juridictions (dont la Ville autonome de Buenos Aires), nous considérons qu'ils font partie d'un plan génocidaire systématique, formant un plexus d'action qui a pour origine les actes de l'État émanant du Pouvoir Exécutif National, c'est-à-dire les instructions données par le Président de la Nation Nicolás Avellaneda lui-même et par le Ministre de la Guerre de la Nation Julio Argentino Roca avec siège à la ville de Buenos Aires pour l'exécution des expéditions qui faisaient partie de la Conquête du Désert”, en sollicitant l'unification de l'enquête des faits devant cette juridiction.
« L'événement signalé a atteint un point où il n'y a aucun élément dans cette juridiction qui justifie la poursuite de l'enquête dans la ville autonome de Buenos Aires, étant entendu que c'est la Justice fédérale de la province de Neuquén qui doit se concentrer sur l'étude de cette affaire. Je considère que toute preuve qui pourrait être développée dans ces archives (telles que les archives appartenant à la province où auraient eu lieu les événements, la vérification des antécédents des archives des peuples indigènes à travers un système de recensement effectué avant ladite province, les actes de naissance (et certificats qui prouvent ces liens, entre autres) auront leur épicentre dans la province de Neuquén », a déclaré le juge Rafecas.
Des scientifiques du CONICET ont daté pour la première fois des peintures rupestres du sud de la Patagonie, trouvées dans le champ volcanique Pail Aike (Santa Cruz)
CONICET/DICYT Le champ volcanique de Pali Aike est situé dans la partie la plus méridionale du désert de Patagonie, à la frontière entre la province de Santa Cruz et la région chilienne de Magallanes, à quelques kilomètres du détroit du même nom. Un paysage difficile où il est difficile d'imaginer, avec les yeux d'aujourd'hui, à quoi ressemblait la vie des gens qui y voyageaient il y a des milliers d'années à la recherche de nourriture et d'un abri. Mais l’archéologie, et en particulier l’étude de l’art rupestre, permet de mieux comprendre la vie quotidienne de ces communautés nomades du passé en étudiant les traces laissées dans les grottes, les surplombs et les falaises. L’analyse se concentre sur la forme, la taille et la distribution spatiale de ces représentations, ainsi que sur l’âge et la composition des mélanges de pigments.
Une étude récente a été publiée dans le Journal of Archaeological Science. Les rapports de deux chercheurs du CONICET ont révélé des aspects inconnus et nouveaux de l'art rupestre découvert dans le sud de Santa Cruz. Dans l'abri sous roche Romario Barría, situé dans le bassin du fleuve Gallegos, les scientifiques ont obtenu les premières datations directes au radiocarbone AMS de peintures rupestres du sud de la Patagonie. Des études ont montré que ces représentations ont plus de 3 100 ans, alors qu’on pensait auparavant qu’elles avaient au plus 2 000 ans. Il a également été possible d'établir un ordre chronologique dans l'utilisation des couleurs (rouge, blanc et noir) et de déterminer la composition des mélanges de pigments utilisés.
Selon les conclusions des scientifiques dans l'ouvrage publié, ces résultats fournissent la première datation des activités de peinture dans le champ volcanique de Pali Aike, attribué au style dit Río Chico, prolongeant son antiquité à environ 1 000 ans.
Le style Río Chico est un style de figures géométriques réalisées à l'aide de traits linéaires et la couleur prédominante est le rouge, qui est utilisé dans plus de 90 pour cent des représentations. Les Noirs et les Blancs sont des minorités.
« La datation au radiocarbone réalisée par Alejandro Cherkinsky, chercheur au Centre d'études isotopiques appliquées de l'Université de Géorgie (États-Unis), nous a montré que le rouge est la couleur la plus utilisée depuis 3 120 ± 60 ans avant le présent. Si le rouge est utilisé depuis des milliers d'années, le noir, en revanche, a commencé à l'être au cours des 760 dernières années avant le présent, ce qui explique pourquoi les motifs de cette couleur sont beaucoup moins fréquents. Quoi qu'il en soit, des datations supplémentaires sont nécessaires pour le confirmer », explique Judith Charlin, chercheuse CONICET à l'Institut patagonien des sciences sociales et humaines (IPCSH, CONICET), co-auteure de l'étude avec Liliana Manzi, chercheuse à l'Institut multidisciplinaire d'histoire et de sciences humaines (IMHICIHU, CONICET). Dans le même temps, il déplore que « l’échantillon de peinture blanche ne contenait pas suffisamment de matière organique pour être daté, nous n’avons donc pas de chronologie absolue de l’utilisation de cette couleur, bien que nous supposions qu’elle était antérieure au noir, comme l’indiquent les superpositions de motifs noirs sur blanc. »
Cette activité picturale est liée à une augmentation de l'intensité de l'occupation du site dans la région au cours des 3 500 dernières années. Les différents événements picturaux suggérés par la superposition de motifs, les variations tonales et les chronologies directes obtenues à Romario Barría indiquent une utilisation prolongée et récurrente du site.
En général, les représentations d'art rupestre du champ volcanique de Pali Aike se trouvent dans des zones du paysage qui ne sont pas spécifiquement liées à des sites d'habitation, comme c'est le cas, par exemple, à Cueva de la Manos au nord-ouest de Santa Cruz, mais elles servaient plutôt de marqueurs dans le paysage de zones d'approvisionnement en ressources, telles que des sources de roches pour la fabrication d'artefacts en pierre, ou de grandes lagunes et rivières, où se concentrait la faune : guanacos, choiques ou autres types d'oiseaux. « Les sites d'art rupestre que nous avons étudiés sont généralement associés à des routes ou à des zones de circulation. L'étude de leur localisation dans le paysage à l'aide de systèmes d'information géographique (SIG) montre que ces sites ne sont pas associés à des lieux présentant une abondance et une diversité importantes de vestiges archéologiques », explique l'archéologue.
Les techniques et matériaux utilisés pour les peintures rupestres de la Patagonie
Les scientifiques en déduisent que les doigts ont été utilisés pour créer la plupart des peintures étudiées, comme le suggère également l'existence de restes phalangiens positifs sur d'autres sites archéologiques de la région.
Concernant les techniques, nous savons que les doigts ont été utilisés, ainsi qu'une sorte de pinceau qui aurait pu être fabriqué à partir de restes végétaux, de guanaco ou de cheveux humains. Bien qu'il n'y ait aucune preuve de cela et que nous en sachions très peu, les différences d'épaisseur des traits permettent de savoir s'il s'agit de doigts ou de pinceaux. Mais c'est un aspect que nous évaluons en fonction de la dispersion de la peinture. Nous effectuons des analyses d'empreintes digitales, appelées paléodermatoglyphes, une innovation pour notre pays. Nous travaillons avec des spécialistes de la police scientifique. Nous sommes allés sur le terrain relever des empreintes digitales sur les peintures rupestres afin d'identifier le sexe et l'âge des peintres », explique la chercheuse.
En ce qui concerne les matériaux utilisés, les analyses de la composition des peintures rouges, réalisées à l'aide d'une technique appelée spectroscopie Raman, ont indiqué que le pigment le plus utilisé dans le temps et dans l'espace est l'hématite, qui provient des affleurements volcaniques de la région. Le basalte, altéré par le processus de transformation de la couleur, de la texture, de la composition ou de la fermeté des roches et des minéraux en raison de l'action de l'eau ou de l'environnement, produit de l'hématite. Les scientifiques parviennent ainsi à conclure que la matière première utilisée pour la fabrication des peintures a été obtenue localement.
Pour obtenir les échantillons que nous avons datés, nous avons gratté une très petite partie de la surface des peintures afin de préserver ces preuves. Des analyses par diffraction des rayons X sont en cours à la Faculté des Sciences Exactes et Naturelles de l'Université de Buenos Aires (UBA) afin d'identifier la composition des pigments noirs et blancs. Pour l'instant, nous savons que les pigments noirs ne semblent pas être du carbone, mais de l'oxyde de manganèse, et les blancs, des carbonates. Ces analyses sont toutefois en cours et nous n'avons pas encore les résultats. De plus, les recherches antérieures dans ce domaine sont très limitées.
Enfin, les scientifiques soulignent que la datation au radiocarbone a été possible car, en plus des minéraux utilisés dans les mélanges de pigments, qui donnaient aux peintures leur couleur, d'autres substances organiques ont été ajoutées. On les appelle « liants », car ils donnent de la consistance au mélange de pigments. Il semble qu'il s'agisse de restes de plantes, selon certains indicateurs, mais il existe également des preuves ailleurs de l'utilisation d'ossements fauniques broyés ou pulvérisés. « Sur le plateau central de Santa Cruz, on parle également de l'utilisation de tissus et de graisses d'herbivores (probablement des guanacos) et de blancs d'œufs de cauquén ou de choique. Par conséquent, ce qui est daté dans ces peintures est précisément la composante organique de leur composition », conclut Charlin.
Des chercheuses en sciences sociales du CONICET partagent leurs études culturelles et leurs expériences liées aux langues des peuples autochtones d'Argentine.
Les langues autochtones d'Argentine
CONICET/DICYT Cancha, poncho, gaucho, morocho, carpa, vincha, pucho… Un grand nombre de mots de notre langage quotidien proviennent du quechua, une langue inca qui est en contact avec l'espagnol depuis cinq cents ans. Le quechua est une langue indigène dynamique, sous ses diverses formes, que l'on trouve dans certaines régions d'Argentine, de Bolivie, du Pérou, du Brésil, du Chili, de Colombie et d'Équateur. Mais ce n’est pas la seule : au moins quatorze langues indigènes sont parlées aujourd’hui en Argentine, sur les trente-cinq qui étaient parlées avant l’arrivée des Espagnols. Que sait-on d’elles ? Pourquoi est-il important de prendre soin d’elles, de les valoriser et de les promouvoir ?
« Dans notre pays, nous comptons 39 groupes autochtones – Mbyá-Guaraní, Mocoví, Pilagá, Toba-Qom, Wichí et Huarpe, entre autres – certains sont nombreux, d'autres plus restreints. Selon les estimations du dernier recensement de la population (INDEC, 2010), sur les 40 millions d'habitants, 2,4 % se déclarent autochtones, soit plus de 950 000 personnes », expliquent Ana Carolina Hecht, Noelia Enriz et Mariana García Palacios, anthropologues et chercheuses du CONICET.
Carolina étudie la socialisation linguistique, la vitalité et le déplacement de la langue Toba Qom dans différents espaces (familial, domestique, scolaire) dans les communautés urbaines Qom de la province de Buenos Aires del Chaco ; Noelia travaille avec les communautés Mbyá-Guaraní de Misiones, en étudiant les connaissances qui circulent à l'intérieur et à l'extérieur de l'école interculturelle bilingue, et Mariana analyse comment les enfants des quartiers Qom de Buenos Aires et du Chaco construisent leurs connaissances du monde social, en particulier leurs connaissances religieuses, dans des contextes communautaires et scolaires interculturels. Ensemble, ils participent au projet « Interculturalité et éducation dans les communautés Toba/Qom et Mbyá-Guaraní d'Argentine : une approche historique et ethnographique de la diversité ethnique et linguistique dans les écoles », qui fait partie du programme d'anthropologie et d'éducation de l'Université de Buenos Aires.
Leurs recherches les ont même amenés à vivre des expériences de cohabitation lors de travaux de terrain. « J'ai passé du temps avec la communauté avec laquelle je travaillais. Nous avons également fait de l'observation participante : nous avons pris part à des activités communautaires », explique Noelia. « Nous essayons de développer des activités que les communautés elles-mêmes demandent », ajoute Carolina, « par exemple, des conférences et des ateliers dans des écoles bilingues interculturelles et des instituts de formation des enseignants où nous discutons de l'interculturalité, des enfants autochtones, des langues en contact, de la diversité et des inégalités. »
Langues et territoires autochtones
Selon les scientifiques, les langues indigènes argentines sont celles qui proviennent de familles linguistiques originaires de notre territoire ; Parallèlement, il existe également d’autres langues parlées en Argentine qui ont été apportées par des migrants des pays voisins. « Les peuples autochtones sont toujours plus nombreux que les langues autochtones parce que de nombreux peuples ont cessé de parler leurs propres langues en raison de processus historiques d'invisibilité, de discrimination, de déni, d'assujettissement, entre autres facteurs », note Hecht.
Aujourd'hui, l'éventail des situations est très diversifié : des langues qui ne sont plus parlées, d'autres qui n'ont qu'une seule mémoire, des situations bilingues, des communautés indigènes où l'espagnol prédomine, des communautés où la langue indigène reste vitale dans la famille et la communauté. « Ces situations peuvent même affecter la même communauté : les enfants Qom qui parlent espagnol comme première langue et d’autres qui parlent espagnol comme deuxième langue », ajoute Mariana.
La population Mbyá est un cas très particulier. Il possède sa propre langue et vit à Misiones, une partie du Paraguay et du Brésil. La langue parlée permet à ses locuteurs de communiquer dans les trois pays en tant que lingua franca. Cependant, cela s'écrit différemment dans les trois territoires. « Dans l'un, c'est influencé par le portugais ; au Paraguay, par le guarani standard ; et ici, par l'espagnol », explique Noelia. Par exemple, ce qui ressemble à un « ch » chez nous s'écrit avec un « x » au Brésil. Cela illustre la complexité de la langue indigène.
L'énorme défi de l'école
Ce scénario complexe représente un défi majeur pour l’éducation interculturelle bilingue (EIB), une forme d’éducation qui garantit les droits constitutionnels des peuples autochtones. Comme le reflète la loi sur l’éducation nationale n° 26 206 (chapitre XI, article 52), l’EIB « favorise un dialogue mutuellement enrichissant de connaissances et de valeurs entre les peuples autochtones et les populations ethniquement, linguistiquement et culturellement différentes, et favorise la reconnaissance et le respect de ces différences ».
Cependant, les chercheurs constatent que ces situations disparates et nuancées auxquelles sont confrontées les langues autochtones ne sont pas toujours prises en compte dans les politiques éducatives. « La législation relative à l'EIB s'adresse davantage aux enfants autochtones vivant en milieu rural, parlant des langues autochtones et ayant très peu de contacts avec l'espagnol. Aujourd'hui, la situation la plus répandue concerne les enfants autochtones en milieu urbain, avec des niveaux variables de maîtrise de ces langues », explique Carolina.
Pour les chercheuses en sciences sociales, l’idéal serait que ces lois prennent en compte la diversité des réalités et des nuances sociales. L'éducation interculturelle bilingue devrait être un défi commun à tous ; une forme d'éducation pour toute la société argentine, et pas seulement pour les populations ethniquement définies ; et ainsi démontrer que l'Argentine est un pays multiculturel. De plus, nous devrions envisager des interventions impliquant les communautés elles-mêmes, et pas seulement des interventions extérieures.
Reconnaître l'histoire pour regarder vers le futur
« Ce n’est pas parce qu’un peuple ne parle plus activement sa langue aujourd’hui qu’il est moins autochtone », explique Carolina, qui évoque la dimension historique pour analyser cette question. Certains processus historiques ont déterminé les différentes situations que nous connaissons aujourd'hui. Si nous nous concentrons uniquement sur le présent, nous aurons tendance à privilégier les situations actuelles sans tenir compte des processus qui y ont conduit. Les liens entre langue et identité sont toujours très complexes, car même à l'école, de nombreuses personnes sont perçues comme moins autochtones parce qu'elles ne parlent pas la langue autochtone. « La langue est importante pour identifier les peuples, mais ce n’est pas le seul trait d’identification », ajoute Mariana.
Noelia demande : « Pourquoi ne pas préserver la richesse culturelle d'un pays ? Pourquoi la nier ? Pourquoi demander aux gens d'être différents ? La diversité est le patrimoine de l'Argentine. Rien n'indique que s'attaquer à la diversité ne soit pas préjudiciable à la société. De plus, dans ce cas précis, la diversité est liée aux origines de l'espace dans lequel le pays évolue actuellement, et ces populations sont antérieures aux États-nations. »
Pour prendre soin et protéger la diversité linguistique, « il faut d’abord des politiques d’aménagement linguistique et d’éducation qui découlent de cette situation complexe actuelle », résument-elles. Il serait donc intéressant de promouvoir davantage d'espaces où ces questions sont réfléchies et débattues, afin de démanteler des idées profondément ancrées dans le sens commun le plus répandu et, en fin de compte, de renforcer la législation sur l'éducation interculturelle bilingue afin qu'elle ne soit pas seulement un idéal mais qu'elle soit mise en pratique dans tout le pays.
Cette nouvelle espèce, datant d’environ 90 millions d’années, présente des ressemblances avec le T. rex, notamment ses deux bras minuscules, mais appartient à une lignée différente.
Le Monde avec AFP Publié le 14 juillet 2016 à 06h30, modifié le 14 juillet 2016 à 06h47
Une nouvelle espèce de dinosaure carnivore datant d’environ 90 millions d’années a été découverte en Patagonie (Argentine), mercredi 13 juillet, et présente des ressemblances avec le Tyrannosaure, notamment avec ses deux bras minuscules. S’il appartient a priori à une lignée différente, le Gualichoshinyae, de son petit nom, est un théropode – un dinosaure bipède –, mais fait partie d’une autre branche de cette famille de saurischiens, majoritairement carnivores.
Ses deux pattes avant, ridiculement courtes, avec deux griffes chacune, à l’instar du dinosaure star de Jurassic Park, sont un trait caractéristique, qui n’a pas résulté de l’évolution d’un ancêtre commun. « Le Gualicho est une sorte de dinosaure mosaïque, avec des caractéristiques anatomiques qu’on trouve normalement chez différentes espèces de théropodes », explique Peter Makovicky, responsable de la section dinosaures au Field Museum, le musée d’histoire naturelle de Chicago.
La taille d’un ours polaire
« Le Gualicho est vraiment inhabituel, car il est différent des autres dinosaures carnivores mis au jour dans cette même formation géologique, et n’entre parfaitement dans aucune des catégories », précise ce scientifique. Le squelette fossilisé découvert en Patagonie argentine est incomplet, mais les scientifiques estiment que ce prédateur était de taille moyenne, pesant environ 450 kilos, ce qui est comparable à un ours polaire.
Le nom du dinosaure fait référence à l’histoire de sa découverte lors d’une expédition menée en 2007 dans la formation riche en fossiles de Huincul, au nord de la Patagonie. « Shinyae » a été retenu en l’honneur du découvreur Akiko Shinya, du Field Museum à Chicago, tandis que le nom générique Gualicho est dérivé de « Gualichu », un esprit vénéré par les Tehuelches, des Amérindiens de Patagonie.