Le 21 octobre 1520, après un an de navigation depuis Séville, cinq navires espagnols commandés par le Portugais Fernand de Magellan s'engagent dans un passage qu'ils n'ont jamais emprunté : le détroit de Magellan. Trente-huit jours plus tard, ils débouchent dans un océan inconnu. Magellan appelle ce passage Estrecho de Todos los Santos, en référence à la fête religieuse du jour. Ce n'est qu'après sa mort aux Philippines que Charles Quint le rebaptise en l'honneur de son découvreur.
Les Selknam, qui vivent sur la rive sud de ce détroit depuis plus de dix mille ans, le nomment Hatitelen — une des transcriptions recueillies dans les archives et dans les travaux de reconstruction cartographique menés par l'association Karukinka depuis 2017. La forme Atelili est également attestée dans les sources ethnographiques
Table des matières
1. Géographie
Le détroit s'étend sur environ 570 kilomètres, de la pointe Dungeness à l'est jusqu'aux îlots Evangelistas à l'ouest. Sa largeur varie entre 2 kilomètres à son resserrement le plus étroit, près de l'île Carlos III, et 32 kilomètres dans ses sections les plus ouvertes. Les profondeurs oscillent entre 28 mètres dans les hauts-fonds de l'île Magdalena et plus de 1 000 mètres au large de Cooper Key — un relief sous-marin taillé par des millions d'années d'activité tectonique et glaciaire.
La morphologie actuelle résulte d'une double dynamique. Les fractures du Crétacé tardif ont créé les couloirs initiaux ; les glaciers du Pléistocène les ont ensuite creusés et élargis, produisant ce labyrinthe de fjords et de chenaux qui complique encore aujourd'hui la navigation. Le détroit sépare à l'est le continent de la grande île de Terre de Feu ; à l'ouest, il s'effiloche dans l'archipel des canaux patagoniques.
2. Navigation : conditions et histoire
Les vents d'ouest persistants qui balaient le détroit peuvent dépasser 100 nœuds lors des williwaw — rafales catabatiques qui descendent des versants montagneux sans avertissement. Ce mot est d'origine kawésqar. Les températures varient entre −5 °C et 15 °C ; les précipitations et le brouillard réduisent régulièrement la visibilité à quelques encâblures.
Antonio Pigafetta, chroniqueur de l'expédition Magellan, décrit le passage comme long de 110 leguas, avec « des ports très sûrs, d'excellentes eaux, du bois, du poisson, des sardines, des moules et du céleri ». Ses relevés, aussi imprécis soient-ils, inaugurent deux siècles d'hydrographie progressive.
Carte du détroit par Antonio Pigafetta
En 1698–1701, l'expédition de Jacques Gouin de Beauchesne — mandatée par Louis XIV et armée par l'armateur malouin Noël Danycan de L'Épine — reprend la route du détroit pour le compte de la Compagnie Royale de la Mer du Sud. Le manuscrit de bord, longtemps gardé secret pour préserver les projets de colonisation française, constitue l'une des sources les plus précises de la géographie magellanique à cette époque.
Carte du détroit de Magellan (1699) établie sur les observations de l'expédition française de Beauchesne
Avant l'ouverture du canal de Panama en 1914, le détroit de Magellan devint rapidement la principale route maritime reliant l'Europe aux côtes pacifiques des Amériques.
Depuis 1978, tout navire commercial est tenu d'embarquer un pilote chilien à la baie Posesión à l'entrée est. Cette obligation, imposée par la DIRECTEMAR, répond à la double exigence de sécurité maritime et de protection environnementale.
3. Les premiers habitants du détroit
Bien avant 1520, trois peuples partageaient les rives et les eaux du détroit, chacun avec une relation différente à ce territoire.
Photographies des archives salésiennes : un homme selknam assis avec son arc, et une femme kawésqar avec son fils
Les Kawésqar étaient des nomades des canaux. Depuis environ 6 000 ans, ils parcouraient en canoës d'écorce le corridor entre le golfe de Penas et le détroit de Magellan, depuis l'île Wellington jusqu'à l'île Désolation. Pêcheurs et chasseurs de mammifères marins, ils organisaient leur société en petits groupes familiaux mobiles. Kawésqar signifie « être humain » dans leur langue. Reconnus par la loi indigène chilienne 19.253 depuis 1993, ils comptent aujourd'hui 3 448 personnes selon le recensement de 2017.
Les Aónikenk (branche australe des Tehuelche) occupaient les steppes continentales entre le río Santa Cruz et le détroit. Chasseurs-cueilleurs à pied, ils furent les premiers autochtones rencontrés par Magellan en 1520. Pigafetta, impressionné par leur stature — supérieure d'une tête aux Européens de l'époque —, forja le terme Patagón en référence au géant Pathoagon d'un roman de chevalerie, donnant ainsi son nom à la Patagonie tout entière.
Les Selknam habitaient la grande île de Terre de Feu, qu'ils avaient rejointe à pied avant la fin de la dernière glaciation, lorsque le détroit était encore fermé par les glaces. Leur société complexe, structurée en lignages (haruwen) et en sept « cielos » exogamiques, a produit l'une des cérémonies d'initiation les plus élaborées de l'hémisphère sud : le Hain. Les chamanes (xo'on) entraient en transe par le chant pour accéder aux puissances des cielos. Reconnus par l'Argentine en 1994 et par le Chili en 2023 (loi 21.606), les Selknam comptent 2 761 personnes en Argentine et 1 144 au Chili selon les derniers recensements.
Tanu, l'une des divinités représentées durant le Hain, rituel initatique des jeunes hommes selknam (photographie de Martin Gusinde)
L'arrivée des estancias ovines à partir des années 1870 déclencha une extermination systématique de ces populations, documentée par des primes versées pour les oreilles d'autochtones tués. La population selknam, estimée à plus de 3 000 personnes en 1896 par l'ethnologue Martín Gusinde, tomba à 279 en 1919. Des groupes furent capturés et exhibés dans les zoos humains européens entre 1878 et 1900. Les chiffres officiels sous-estiment structurellement la présence autochtone de cette période, le métissage et la dissimulation d'identité ayant été des stratégies de survie.
Malgré les tentatives d'extermination, ces peuples ne sont pas totalement éteints. Une renaissance culturelle et politique remarquable s'observe depuis les dernières décennies : L'Argentine reconnut officiellement les Selknam en 1994, tandis que le Chili les reconnut en 2023 par la loi 21.606. Le recensement argentin de 2010 révèle l'existence de 2,761 personnes s'identifiant comme Selknam, dont plus de 294 vivent en Terre de Feu. Au Chili, 1,144 personnes se déclarent Selknam selon le recensement de 2017. Les Kawésqar sont reconnus par la loi indígena 19.253 depuis 1993 et s'organisent en 14 Communautés Indigènes. Selon le recensement chilien de 2017, 3,448 personnes se déclarent Kawésqar.
4. Biodiversité
Les eaux froides et nutriment-riches du détroit soutiennent une faune marine dense. L'île Magdalena, à 32 km au nord-est de Punta Arenas, héberge une colonie d'environ 50 000 couples reproducteurs de manchots de Magellan (Spheniscus magellanicus), la plus importante du détroit. Ces manchots — nommés en l'honneur de Magellan, qui les observa en 1520 — mesurent jusqu'à 76 cm.
Manchots de Magellan sur l'île Magdalena
Le parc marin Francisco Coloane, premier parc marin chilien, protège les eaux où les baleines à bosse hivernent régulièrement. Les lions de mer d'Amérique du Sud (Otaria flavescens) et les éléphants de mer du Sud colonisent les îles rocheuses. Les cormorans impériaux, albatros à sourcils noirs, pétrels géants et condors des Andes survolent les deux rives.
Petite colonie d'otaries à fourrure (Otaria flavescens) en Patagonie chilienne
Sur terre, les forêts de Nothofagus — coigüe de Magellan (N. betuloides), lenga (N. pumilio), ñirre (N. antarctica) — occupent les versants abrités, anémomorphosées par les vents dominants dans les zones exposées. Entre les arbres, des tapis de bryophytes forment les forêts miniatures caractéristiques des écosystèmes subantarctiques, directement reliées à la biodiversité de la réserve de biosphère du cap Horn.
Un hêtre impacté par les vents de Patagonie, Estrecho de Magallanes, Chili
5. Le détroit aujourd'hui
Après l'ouverture du canal de Panama en 1914, le trafic commercial s'était largement détourné du détroit. Depuis 2023, la tendance s'est inversée. La sécheresse qui limite la capacité du canal de Panama, les tensions géopolitiques mondiales et l'inadaptation du canal aux navires de très grande taille ont relancé la route magellanique. L'Armada du Chili a enregistré une augmentation de 25% du trafic en 2024 par rapport à l'année précédente, avec une projection de 70% de hausse pour l'ensemble de l'année.
Vue sur la ville de Punta Arenas, une escale pour le transit maritime international (Province de Magallanes, Chili, Amérique du Sud)
La route par le détroit est 390 milles nautiques plus longue que celle par le canal de Panama, mais elle présente l'avantage d'être accessible aux navires de toutes tailles, sans écluse et sans limitation de tirant d'eau.
La région de Magallanes développe par ailleurs un projet d'hydrogène vert appuyé sur le potentiel éolien exceptionnel du détroit. Les vents constants pourraient théoriquement générer sept fois la capacité électrique actuelle du Chili. Cet axe de développement, encore controversé dans ses modalités, transformerait le détroit en corridor énergétique à l'échelle mondiale.
Bibliographie sélective:
Bibliographie sélective
Pigafetta A. (1522). Relation du premier voyage autour du monde. Édition critique : Dentrecasteaux, 1830.
Gouin de Beauchesne J. (1701). Relation journalière d'un voyage fait en 1698, 1699, 1700 et 1701. Manuscrit. Service historique de la Défense, Vincennes. https://www.servicehistorique.sga.defense.gouv.fr/
Gusinde M. (1931–1939). Die Feuerland-Indianer. 3 vol. Mödling bei Wien : Anthropos-Bibliothek.
Museo Precolombino (2021). Cuaderno Educativo — Pueblos Originarios de Magallanes. Santiago : Museo Chileno de Arte Precolombino. https://museo.precolombino.cl/
DIRECTEMAR (2025). Generalidades del Estrecho de Magallanes. Dirección General del Territorio Marítimo y de Marina Mercante, Chile. https://www.directemar.cl/
Armada de Chile (2024). Statistiques de trafic maritime — Estrecho de Magallanes. https://www.armada.cl/
Au-delà du détroit de Magellan, les cartes se font plus rares et les côtes hostiles. C'est ici, au sud de la Terre de Feu, entre les îles Wollaston et Hermite, que l'Atlantique et le Pacifique se heurtent sans obstacle depuis la dérive des continents. En juin 2005, l'UNESCO classait cet archipel au programme « L'Homme et la biosphère » : la réserve de biosphère du cap Horn était née, la plus australe du continent américain, couvrant 4 884 274 hectares de terres et d'eaux.
Plan de l'article
1. Géographie et zonation de la réserve naturelle cap Horn
La réserve s'étend entre 54,1° S et 56,2° S, sur un territoire que le relief, les glaces et les vents ont découpé en une mosaïque de fjords, de canaux et d'îles. Elle intègre pour la première fois au Chili des écosystèmes marins et terrestres sous un statut de conservation commun : 1 917 238 ha de terres, 2 967 036 ha d'eaux marines.
Sa zonation suit le modèle MAB classique. Les parcs nationaux Alberto de Agostini — qui englobe la cordillère Darwin — et Cabo de Hornos forment la zone cœur, où toute infrastructure permanente est exclue. Autour, une zone tampon autorise les activités légères et durables. La zone de transition, enfin, inclut Puerto Williams et quelques établissements humains isolés, organisés selon un schéma de développement maîtrisé.
Carte issue de l'ouvrage "Reservas de la biosfera de Chile: laboratorios para la sustentabilidad" de Moreira-Muñoz, Andrés et Borsdorf, Axel, UNESCO, 2014 (page 55).
Ce qui frappe à première vue, c'est la disproportion entre l'étendue du territoire et le nombre de personnes qui y vivent. Moins de deux mille habitants permanents sur près de cinq millions d'hectares — un rapport qui dit quelque chose de l'extrême que représentent ces latitudes.
2. Les forêts les plus australes du monde
Les forêts subantarctiques de la réserve sont les plus méridionales de la planète. Trois espèces de Nothofagus — N. pumilio, N. betuloides et N. antarctica — y forment des peuplements caducifoliés et sempervirents qui constituent l'un des derniers massifs de forêt tempérée non fragmentée à l'échelle mondiale.
Entre les arbres, le sol disparaît sous des tapis épais de bryophytes. L'humidité constante et les températures fraîches maintiennent ces communautés dans un état de développement exceptionnel : un seul tronc de Nothofagus peut accueillir plus d'une centaine d'espèces de mousses, d'hépatiques et de lichens. Les tourbières occupent 54% de l'île Navarino. Elles accumulent de la tourbe depuis la fin de la dernière glaciation, stockent du carbone à long terme et régulent l'hydrologie de l'ensemble du bassin versant.
3. Diversité biologique et endémisme : la biodiversité subantarctique
La réserve concentre plus de 300 espèces d'hépatiques et 450 espèces de mousses — soit plus de 5% de la diversité mondiale de bryophytes, sur moins de 0,01% de la surface terrestre. Ces chiffres placent le cap Horn au rang des espaces les plus remarquables pour ce groupe végétal, aux côtés des forêts tropicales humides d'Amazonie et de Nouvelle-Guinée.
Ce n'est pas un hasard de répartition. La combinaison d'une humidité quasi permanente, d'une faible perturbation humaine et de la diversité des substrats offerts par les forêts de Nothofagus crée des conditions de développement qui n'ont pas d'équivalent à ces latitudes. Les communautés de bryophytes servent également de sentinelles climatiques : leur structure et leur composition renseignent sur les variations de température, d'ensoleillement et d'irradiation UV — un signal particulièrement précieux dans une zone de l'hémisphère sud où le trou de la couche d'ozone a eu des effets mesurables.
Exemple de bryophytes / forêt miniature (mousses, hépatiques et lichens) de la réserve de biopshère du cap Horn (MAB-UNESCO); île Navarino, 2020 (c) Lauriane Lemasson.
4. La composante marine
La part marine de la réserve n'est pas un simple liseré côtier. Elle englobe un réseau complexe de fjords, de canaux et de plateaux sous-marins où se mêlent les eaux froides du Pacifique et celles, légèrement plus salées, de l'Atlantique. Ce brassage entretient une productivité biologique élevée et des forêts de kelp — Macrocystis pyrifera, Durvillaea antarctica — parmi les plus denses et les plus étendues de l'hémisphère austral.
Un Carancho noir de la baie Martial (Réserve du Cap Horn, le 10 avril 2025 lors d'une expédition en voilier au cap horn et dans les canaux de Patagonie)Baleines dans le canal Beagle, lors de l'expédition 2018 (association Karukinka)
Ces forêts sous-marines abritent une faune invertébrée riche et constituent des zones de nurserie pour plusieurs espèces de poissons. En surface, les eaux froides et oxygénées soutiennent des colonies de phoques léopards, d'otaries à fourrure, d'albatros à sourcil noir et de pétrels géants. Des populations stables de cétacés — notamment de dauphins de Commerson — ont été documentées dans les canaux de la réserve.
4. Les Yagan, gardiens d'une mémoire de 7 500 ans
La réserve est aussi un sanctuaire culturel. Les Yagan — ou Yámana — ont navigué ces canaux depuis plus de 7 500 ans, comme en attestent les sites archéologiques de l'île Navarino. Peuple nomade des eaux intérieures, ils connaissaient chaque courant, chaque abri, chaque espèce comestible de ces archipels. Leur langue, leurs savoirs botaniques et leur maîtrise de la navigation en canoë d'écorce constituent un corpus de connaissances écologiques accumulé sur des millénaires.
Aujourd'hui, la communauté yagan de Puerto Williams collabore aux programmes de recherche et d'éducation du parc Omora. Ses membres participent aux inventaires biologiques et contribuent à la transmission de noms de lieux et de pratiques culturelles dans les programmes scolaires locaux. Cette dimension bioculturelle — la coexistence entre une biodiversité exceptionnelle et une mémoire humaine ancienne — est au cœur de la philosophie de la réserve.
5. La recherche sur le terrain
Le parc ethnobotanique Omora, créé en 2000 à 4 km à l'ouest de Puerto Williams, est le principal site de recherche de la réserve. Cogéré par l'IEB-Chile, la Fondation Omora et l'Université de Magallanes, il constitue un nœud du réseau LTSER-Chile (Long-Term Socio-Ecological Research) et accueille des chercheurs du monde entier pour des travaux sur les bryophytes, les lichens, les oiseaux et les sciences humaines.
C'est là qu'a été développé l'Ecoturismo con lupa — l'écotourisme avec loupe — une approche pédagogique qui invite les visiteurs à examiner les « forêts miniatures » à l'échelle du millimètre. La pratique a été formalisée dans l'ouvrage de Goffinet, Rozzi et al. (2012), Miniature Forests of Cape Horn: Ecotourism with a Hand Lens. Elle est aujourd'hui intégrée aux circuits du parc et constitue l'un des exemples les plus documentés d'écotourisme à faible impact et haute valeur scientifique.
En 2020 a été inauguré le Cape Horn International Center (CHIC), à Puerto Williams. Sa mission : fédérer chercheurs, artistes et communautés autochtones autour d'un modèle de conservation bioculturelle. Ses programmes couvrent les réponses de la biodiversité au changement climatique, la gestion des espèces invasives et l'élaboration de politiques publiques adaptées aux zones subantarctiques.
6. Les pressions sur la réserve
Malgré son isolement, la réserve fait face à plusieurs menaces : – Le développement touristique non maîtrisé, notamment les croisières de l’extrême sud et l’augmentation des passages autour du Cap Horn, génère un risque de pollution et de perturbation de la faune marine. – L’élevage intensif de saumons dans les fjords situés plus au nord dissémine des espèces exotiques et altère la qualité de l’eau. Des saumons se reproduisent désormais dans les eaux de cette réserve, impactant les espèces natives dont le robalo. – L’expansion du castor d’Amérique et du vison, deux espèces introduites, met en péril les forêts proches des cours d'eau, les habitats rivulaires et la nL'isolement de la réserve ne la met pas à l'abri. Trois menaces sont documentées et font l'objet d'un suivi à long terme.
Le castor nord-américain (Castor canadensis), introduit en Terre de Feu en 1946 pour une tentative d'élevage abandonnée, a colonisé l'ensemble de l'archipel fuégien. Sur l'île Navarino, ses barrages ont modifié l'hydrologie de plus de 23 000 hectares de forêt native, déraciné des Nothofagus en place depuis des siècles et remplacé des ripisylves denses par des prairies inondées. Le vison américain, autre introduction, affecte les populations d'oiseaux nicheurs au sol.
Le développement de la salmoniculture dans les fjords situés plus au nord génère une contamination organique et dissémination d'espèces exotiques qui atteignent progressivement les eaux de la réserve, au détriment d'espèces natives comme le robalo (Eleginops maclovinus).
Enfin, l'augmentation du tourisme de croisière autour du cap Horn soumet les zones côtières à des perturbations croissantes. La gestion de ces flux dans un espace dont la logistique est extrêmement contrainte reste un défi structurel pour les gestionnaires de la réserve.
Lac créé au pied d'un glacier par les castors, photographié lors d'une expédition en voilier en Patagonie (canal Beagle, île Hoste, Réserve de Biosphère du Cap Horn, Chili)
7. Initiatives de recherche et d’éducation
7.1 Parc ethnobotanique Omora
Créé en 2000, l’Omora Ethnobotanical Park est le cœur d’une approche transdisciplinaire alliant écologie, philosophie environnementale et éducation par la « philosophie du terrain ». Il propose des circuits pédagogiques, dont les « forêts miniatures », pour sensibiliser le public à la richesse des bryophytes et au lien entre biodiversité et culture Yagan.
7.2 Cape Horn International Center (CHIC)
Inauguré en 2020 à Puerto Williams, le CHIC a pour objectif de fédérer chercheurs, artistes et communautés autochtones pour développer un modèle de conservation bioculturelle, de formation technique et de développement durable. Ses programmes portent sur les réponses de la biodiversité aux changements climatiques, la gestion des invasives et la consolidation de politiques publiques adaptées aux zones subantarctiques.
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La réserve de biosphère de Cabo de Hornos reste l’un des rares refuges où s’exprime pleinement la cohabitation harmonieuse entre les habitants et des écosystèmes littéralement à la limite du monde. Pour assurer son avenir, il convient de renforcer la gouvernance participative, de contrôler les espèces invasives et d’encadrer le tourisme polaire sous la bannière d’un écotourisme responsable. Enfin, l’intégration permanente des savoirs Yagan dans les programmes de recherche et d’éducation garantira la préservation à la fois biologique et culturelle de ce sanctuaire subantarctique unique.
Glacier Pia, Canaux de Patagonie, Cordillère Darwin, Réserve de Biosphère du Cap Horn, Magallanes, Chili, 2025
Bibliographie
Rozzi, R. et al. (2006). Ten Principles for Biocultural Conservation at the Southern Tip of the Americas: The Cape Horn Biosphere Reserve. Ecology and Society, 11(1). https://www.ecologyandsociety.org/vol11/iss1/art43/
Rozzi, R. et al. (2004). Omora Ethnobotanical Park: A Model for Integrating Biocultural Conservation and Environmental Philosophy in the Cape Horn Biosphere Reserve. Environmental Ethics, 26(2), 131–169. https://doi.org/10.5840/enviroethics200426226
Mittermeier, R. A. et al. (2003). Hotspots: Earth’s Biologically Richest and Most Endangered Terrestrial Ecoregions. Conservation International. https://www.conservation.org
CONAF (Corporación Nacional Forestal). (2023). Reserva de la Biósfera Cabo de Hornos. Gobierno de Chile. https://www.chilebosque.cl
Cape Horn International Center (CHIC). (2021). CHIC Strategic Plan 2021–2026. Universidad de Magallanes. https://www.centrochic.cl
Anderson, C.B. et al. (2011). Exotic ecosystem engineers transform sub-Antarctic forest structure and function. Biological Invasions, 13, 545–561. https://doi.org/10.1007/s10530-010-9841-4
Anderson, C.B. et al. (2019). Cape Horn's Lessons for Sustainability. Science Advances (UNESCO CHIC/UMAG). https://advances.sciencemag.org/
Rozzi, R. et al. (2010). La Reserva de Biósfera Cabo de Hornos: una propuesta educativa y de desarrollo sustentable en el extremo austral de Chile. Universidad de Magallanes. Disponible sur la bibliothèque CHIC.
Le cap Horn (Cabo de Hornos en espagnol, Kaap Hoorn en néerlandais, Loköshpi en langue yagan) représente bien plus qu'un simple point géographique. Situé à 55°58' de latitude sud et 67°16' de longitude ouest, ce promontoire rocheux de 425 mètres d'altitude constitue le point le plus austral de l'archipel de la Terre de Feu et marque symboliquement la rencontre des océans Atlantique et Pacifique. À 965 kilomètres du continent antarctique et à seulement 138 kilomètres d'Ushuaia, le cap Horn se dresse comme l'ultime sentinelle de l'Amérique avant l'immensité des mers australes.
Plan de l'article
Localisation géographique précise du cap Horn
Position dans l'archipel fuégien
Le cap Horn est situé sur l'île Horn (Isla Hornos), l'île la plus méridionale de l'archipel L'Hermite, lui-même faisant partie du vaste complexe insulaire de la Terre de Feu. Cette île de dimensions modestes (environ 6 km sur 2 km) appartient administrativement à la commune de Cabo de Hornos, dans la province de l'Antarctique chilien, région de Magallanes et de l'Antarctique chilien.
Contrairement à une idée répandue, le cap Horn n'est pas le point le plus austral de l'Amérique du Sud - ce titre revient aux îles Diego Ramírez, situées à 105 kilomètres à l'ouest-sud-ouest du cap Horn. Cependant, il demeure le plus méridional des grands caps historiques de navigation et le point de repère nautique le plus symbolique de l'hémisphère sud.
Coordonnées et distances stratégiques
Les coordonnées exactes du cap Horn - 55°58'28" de latitude sud et 67°16'10" de longitude ouest - le placent dans une position géographique unique. Cette localisation en fait un point de convergence naturel entre les principaux océans de l'hémisphère sud :
Distance à Ushuaia (Argentine) : 138 kilomètres au nord-nord-ouest
Distance à Puerto Williams (Chili) : 56 kilomètres au nord
Distance au continent antarctique : 965 kilomètres au sud
Distance au pôle Sud géographique : 2 535 kilomètres
Carte géographique montrant le cap Horn à l’extrémité sud de l’Amérique du Sud, les eaux adjacentes comprenant le passage de Drake, ainsi que les îles voisines situées dans les océans Pacifique, Atlantique et Austral (Source : Wikipedia)
Formation géologique et géomorphologie
Contexte géologique régional
La région du cap Horn s'inscrit dans l'histoire géologique complexe de la Terre de Feu, marquée par l'orogenèse andine et les glaciations quaternaires. L'archipel résulte de l'effondrement et de la fragmentation de l'extrémité australe de la cordillère des Andes, processus accentué par l'érosion glaciaire et l'élévation du niveau marin post-glaciaire.
Les formations géologiques de l'île Horn appartiennent principalement aux séries sédimentaires et volcaniques du Crétacé supérieur, témoins de l'intense activité tectonique qui a accompagné la fermeture du bassin marginal de Rocas Verdes et le début de la compression andine. Cette histoire géologique explique la topographie accidentée de la région, caractérisée par des reliefs modérés mais des côtes extrêmement découpées.
Morphologie côtière
Le cap Horn se présente aux navigateurs sous la forme d'une falaise de 425 mètres d'altitude plongeant directement dans l'océan. Cette configuration géomorphologique particulière résulte de l'action combinée de l'érosion marine, des cycles glaciaires-interglaciaires quaternaires et de la tectonique active de la région.
La faille de Magellan-Fagnano, système de décrochement sénestre actif qui traverse la Terre de Feu d'est en ouest, influence indirectement la géomorphologie de la région du cap Horn. Cette faille, avec une vitesse de déplacement d'environ 6,4 mm/an, témoigne de la dynamique tectonique continue qui façonne cette partie du monde.
Environnement océanographique et climatique
Le passage de Drake et ses caractéristiques
Le cap Horn marque la limite nord du passage de Drake, détroit de 809 kilomètres de largeur séparant l'Amérique du Sud de la péninsule Antarctique. Ce passage constitue la plus courte distance entre l'Antarctique et les autres terres du monde, avec seulement 135 kilomètres entre le cap Horn et l'île Snow au nord de la péninsule Antarctique.
Carte du courant circumpolaire antarctique et des fronts de densité de l’eau de mer autour de l’Antarctique indiquant la profondeur de l’océan et les principaux fronts près de l’océan Austral et des continents environnants (source : Wikipedia)
Courant circumpolaire antarctique
Le passage de Drake constitue le point de constriction maximale du courant circumpolaire antarctique, le plus puissant courant océanique de la planète. Ce courant, qui transporte en moyenne 150 millions de mètres cubes par seconde (soit environ 100 fois le débit de tous les fleuves du monde réunis), atteint son intensité maximale au niveau du cap Horn.
Cette particularité océanographique explique en grande partie les conditions météorologiques extrêmes qui règnent dans la région. Le courant circumpolaire, non entravé par des masses terrestres, génère un système de vents d'ouest permanents d'une violence exceptionnelle, connus sous les noms évocateurs de "Quarantièmes rugissants" et "Cinquantièmes hurlants".
Climat subpolaire océanique
Le cap Horn bénéficie d'un climat subpolaire océanique caractérisé par des températures relativement stables mais fraîches toute l'année. Les températures moyennes oscillent autour de 5°C, avec des précipitations importantes atteignant 2 000 mm par an et 278 jours de pluie annuels.
Les vents constituent l'élément climatique dominant, avec des vitesses moyennes de 30 km/h et des rafales régulièrement supérieures à 100 km/h. Ces conditions extrêmes résultent de la position du cap dans la zone des "Cinquantièmes hurlants", où les dépressions atmosphériques se succèdent sans être freinées par des obstacles continentaux.
Biodiversité et statut de conservation
Réserve de Biosphère du cap Horn (UNESCO)
Depuis 2005, le cap Horn fait partie de la Réserve de biosphère Cabo de Hornos, reconnue par l'UNESCO dans le cadre du Programme sur l'Homme et la Biosphère (MAB). Cette réserve couvre une superficie totale de 4 884 273 hectares, incluant une aire centrale de 1 347 417 hectares constituée des parcs nationaux Alberto de Agostini et Cabo de Hornos.
Le sud-ouest de l'île Horn lors du passage du cap Horn en voilier (Réserve de Biosphère du cap Horn, Patagonie, Chili, lors d'une expédition de l'association Karukinka, 2025)
Parc national Cabo de Hornos
Le Parc national Cabo de Hornos, créé le 26 avril 1945, s'étend sur 63 093 hectares et englobe les archipels des îles Wollaston et L'Hermite. Ce parc constitue l'aire protégée la plus australe de la planète et abrite des écosystèmes uniques adaptés aux conditions subantarctiques.
Biodiversité exceptionnelle
La région du cap Horn héberge l'écosystème forestier le plus méridional au monde et abrite 5% des espèces mondiales de bryophytes (mousses et hépatiques). La flore se caractérise par des forêts subpolaires de Magellan composées principalement de lengas et de coigües, ainsi qu'une grande variété de mousses, lichens et fougères adaptées aux conditions climatiques rigoureuses.
Forêt primaire dans la baie Tekenika (Réserve de Biosphère du cap Horn, expédition Karukinka, 2018)
La faune marine présente une richesse exceptionnelle, avec la présence de baleines à bosse, dauphins australs, otaries à fourrure, éléphants de mer du sud. L'avifaune comprend notamment les albatros à sourcils noirs, pétrels géants, manchots de Magellan, cormorans royaux et condors des Andes.
Baleines observées lors d'une expédition en voilier dans les canaux de Patagonie (Chili) en automne 2018 (c) Karukinka
Histoire maritime et découverte européenne
La découverte de 1616
Le cap Horn fut découvert le 29 janvier 1616 par l'expédition hollandaise menée par Willem Schouten et Jacob Le Maire. Ces navigateurs cherchaient une route alternative au détroit de Magellan pour contourner le monopole de la Compagnie néerlandaise des Indes orientales.
Le cap reçut son nom en l'honneur de la ville de Hoorn aux Pays-Bas, port d'attache de l'expédition. Cette découverte bouleversa les équilibres maritimes mondiaux en ouvrant une nouvelle route océanique entre l'Atlantique et le Pacifique, plus large que le détroit de Magellan mais infiniment plus dangereuse.
Une route commerciale historique
Pendant près de trois siècles, le cap Horn constitua un passage crucial des routes commerciales mondiales. Les grands voiliers transportaient les marchandises entre l'Europe, l'Amérique et l'Asie, notamment le guano, le nitrate, les céréales, la laine et l'or en provenance d'Australie.
Cette époque des "cap-horniers" se termina avec l'ouverture du canal de Panama en 1914. Le dernier voilier commercial à passer le cap Horn fut le Pamir en 1949, marquant la fin d'une époque légendaire de la navigation à voile.
L'une des nombreuses cartes établies lors de la Mission Française du Cap Horn (1882-1883) dirigée par le Commandant Martial
Contexte culturel et peuples autochtones
Le peuple originel
Avant l'arrivée des Européens et la colonisation entre 1860 et 1920, la région du cap Horn était uniquement habitée par le peuple yagan (ou yámana), nomades marins qui naviguaient dans leurs canoës d'écorce entre les îles et canaux de l'archipel. Ces peuples chasseurs-cueilleurs avaient développé une culture maritime remarquablement adaptée aux conditions extrêmes de cette région.
Les Yagan appelaient le cap Horn "Loköshpi", terme qui s'inscrit dans leur riche toponymie maritime. Selon les travaux de l'association Karukinka, plus de 3 000 toponymes en langues yagan, haush et selk'nam ont été recensés dans la région s'étendant du détroit de Magellan au cap Horn, témoignant d'une connaissance précise et sensible de ce territoire par ses premiers habitants.
Mémoire et transmission
L'association Karukinka, fondée en 2014 par Lauriane Lemasson, mène depuis plus de dix ans un travail de documentation et de préservation de la mémoire des peuples autochtones de la région. Leurs expéditions dans les canaux de Patagonie, de la Terre de Feu au cap Horn, contribuent à la collecte d'archives sonores et à la cartographie des toponymes autochtones.
Ce travail de mémoire prend une dimension particulière quand on sait que ces peuples ont été victimes d'un génocide au tournant du XXe siècle, leur population passant de plus de 10 000 personnes à moins de 500 dans les années 1920.
Enjeux contemporains et perspectives
Tourisme et conservation
Aujourd'hui, le cap Horn attire un tourisme d'expédition croissant, avec des croisières partant principalement d'Ushuaia ou de Punta Arenas. Cette fréquentation, bien que limitée par les conditions météorologiques extrêmes, pose des défis de conservation pour un écosystème particulièrement fragile.
La base militaire chilienne présente sur l'île Horn, comprenant une caserne, une chapelle et un phare, constitue les seules installations permanentes. Le gardien du phare et sa famille représentent les uniques résidents permanents de cette terre isolée.
Le phare du cap Horn avec le promontoire du cap en arrière plan lors du passage du cap Horn en voilier en avril 2025 (Expédition Karukinka, voilier Milagro)
Recherche scientifique
La région du cap Horn continue d'attirer l'attention scientifique, notamment dans le cadre d'études sur le changement climatique et l'évolution des écosystèmes subantarctiques. Les recherches menées par l'association Karukinka et ses partenaires contribuent à la compréhension de ces environnements extrêmes et de leur évolution.
Conclusion
Le cap Horn occupe une position géographique exceptionnelle qui en fait bien plus qu'un simple point sur la carte. Situé à l'extrémité de l'île Horn dans l'archipel L'Hermite, par 55°58' de latitude sud et 67°16' de longitude ouest, il constitue le point de convergence symbolique entre les océans Atlantique et Pacifique, entre l'Amérique et l'Antarctique.
Cette localisation particulière explique les conditions océanographiques et climatiques extrêmes qui ont forgé sa réputation légendaire. Point de constriction du courant circumpolaire antarctique, théâtre des "Cinquantièmes hurlants", le cap Horn demeure l'un des passages maritimes les plus redoutés de la planète.
Mais au-delà de sa géographie physique, le cap Horn s'inscrit dans une histoire humaine riche et complexe. Territoire ancestral des peuples yagan qui l'appelaient Loköshpi, découvert par les Européens en 1616, route commerciale majeure pendant trois siècles, il est aujourd'hui protégé comme réserve de biosphère UNESCO.
Cette multiplicité des dimensions - géographique, historique, écologique et culturelle - fait du cap Horn un lieu unique au monde, synthèse parfaite entre l'extrême et l'universel, entre l'isolement géographique et la connexion océanique mondiale. Comprendre où se trouve le cap Horn, c'est ainsi saisir la complexité d'un point géographique devenu symbole, sentinelle australe de notre planète face aux immensités antarctiques.
Rigalleau V. et al. « 790,000 years of millennial-scale Cape Horn Current variability ». Nature Communications 16, 3105 (2025). https://doi.org/10.1038/s41467-025-58458-2
Costa C.H. et al. « Paleoseismic observations of the Magallanes-Fagnano fault ». Revista de la Asociación Geológica Argentina 61-4 (2006). https://pubs.er.usgs.gov/publication/70010375
Journal de bord de notre navigation en voilier en Terre de Feu argentine, de Rio Grande à Ushuaia, en passant par le détroit de Le Maire, séparant la Péninsule Mitre et l'Île des Etats.
Nouvelle matinée avec un soleil magnifique ! Nous quittons la Caleta Misión et saluons toutes voiles dehors la plus grande ville de la province de Terre de Feu argentine : Rio Grande.
Une auditrice de la radio locale "Aire Libre" nous prend en photo et relaie sur les réseaux sociaux ce surprenant cliché d'un voilier en Terre de Feu !
Navigation au près à 5 nœuds, avec une bonne brise de 10/12 nœuds qui nous permet de profiter du paysage des côtes désertes de la Grande Île de Tierra del Fuego. Dans l’après-midi, nous retrouvons des amis fidèles depuis le départ de Buenos Aires : une bonne quinzaine de dauphins de Commerso ! Ils nous escortent à nouveau pendant plus d'une heure, pendant que quelques pétrels et albatros profitent des bourrasques pour planer autour de nous. Tout ce « raffut » réveille une otarie qui dormait sur le dos enroulée dans du kelp et ouvre de grands yeux étonnés à notre approche ! Encore une nouvelle journée de navigation exceptionnellement clémente alors que nous sommes par 54 degrés Sud, et suivie d'une nuit calme.
Les conditions sont toujours parfaites pour la région : sous un ciel couvert et un vent de travers de 12/15 nœuds, Milagro file, avec un peu d’aide du courant, à plus de 8 nœuds de moyenne. C’est très régulier et très confortable. Pour une fois on pourrait presque laisser trainer des affaires à bord et les retrouver au même endroit une heure après ! Vers 4h du matin, quelques gouttes de pluie tombent : les premières depuis Bahia San Blas.
6h15, mon quart est terminé mais, avant d'aller retrouver ma couchette, je traine encore pour profiter du calme du lieu. Lauriane prépare le café pendant que mon regard s’attarde en direction de la poupe du navire. Soudain, un aileron noir sort tout droit de l’eau, et monte, monte... c'est énorme, 1,20m de haut peut-être, annonçant l’arrivée en surface d’un gros mâle orque épaulard qui fait entendre son souffle puissant dans le calme de l’aube. Il est accompagné de sa femelle, plus petite et qui se distingue par un aileron beaucoup plus petit en forme de faux, semblable à celui d’un dauphin. Sitôt aperçus, sitôt disparus dans les profondeurs mystérieuses de l’océan... puissance et joie des rencontres éphémères…
Nous atteignons au même moment la pointe San Diego, l’extrémité Est de la Terre de Feu argentine. Depuis peu cette partie de la Grande Île, appelée Péninsule Mitre, est une réserve naturelle protégée. Elle comprend de grandes étendues de tourbières, de nombreuses rivières et des montagnes jamais visitées. C'est un peu la région "oubliée" de la Terre de Feu et où se trouvent un véritable puit à carbone et un sanctuaire pour la faune et la flore fuégiennes. C'est dans ces environs que nous croisons de grands groupes d'albatros, dont un bon nombre de jeunes encore mal habiles avec leurs grandes ailes au moment du décollage.
Extrait de notre navigation à la voile et au portant dans le détroit de Le Maire
A 9h, c’est l’empannage pour entrer dans le détroit de Le Maire, passage maritime mythique. Les conditions changent et de nombreux animaux (dauphins australs, otaries, pétrels et albatros à sourcils noirs) se succèdent pour nous accompagner. Le fort courant de marée est visible à la surface, rappelant par moment à Damien et Lauriane le Corryvreckan passé il y a quelques mois en Ecosse. Au moment de traverser par ce détroit, il ne faut pas se louper car en fonction du cumul vent et courant de marée, ça peut être un vrai jackpot : des vagues statiques peuvent y dépasser les 8 mètres, soit autant de murs infranchissables une fois pris dans la tourmente. Un bref coup d'oeil à une carte des épaves suffit à faire le parallèle entre ces parages et ceux du célèbre cap Horn situé à quelques dizaines de milles nautiques plus au sud.
Au portant dans le détroit de Le MaireAude et Clément, bien emmitouflés...
Sur notre bâbord nous apercevons au loin le relief tourmenté de l'île des Etats où se trouvent réunis le "phare du bout du monde" pour les amateurs de Jules Verne, "l'île de l'abondance" ("Chuanisin") pour les yagan qui venaient y pêcher avec leurs canoës d'écorce, et "la Cordillère de l'Infini" que les chamans selknam n'hésitaient pas à invoquer durant leurs rituels. Apercevoir les montagnes de l'Île des États depuis le cap San Diego par mauvais temps doit avoir quelque chose d'ineffable.
Les lumières changeantes et les bancs de brume de la Péninsule Mitre, depuis le détroit de Le Maire
Les reliefs de la côte de la péninsule Mitre sont enveloppés de nuages bas et d’écharpes de brume, donnant à l’ensemble une ambiance digne des meilleures séquences photo de Jurassik Park ! Nous enchainons les manoeuvres d'empannage, entrecoupées par un "dej" dont Aude a le secret. Tout le monde est sur le pont pour ne pas perdre une seule miette de cette traversée du détroit et contournement de la pointe de l'île de Terre de Feu. Une dizaine d’otaries à fourrure nagent et plongent sur notre arrière quand un extraordinaire « barrage flottant » se dresse devant nous : des centaines d’albatros sont posés sur l’eau pour une raison que nous ignorons, juste devant notre étrave ! C'est à peine s'ils se déplacent pour nous laisser passer et nous nous gardons bien de trop les déranger.
En début d'après-midi nous ne sommes plusqu'à 100 nautiques d’Ushuaia !! Peu avant d’aller mouiller pour la nuit dans la baie Aguirre, nous distinguons les souffles de nos 4 premiers rorquals australs ! Nous nous mettons à la cape pour mieux apprécier leur proximité et le son de leur souffle puissant et tenter d'écouter ce qu'ils se racontent sous l'eau à l'aide de l'hydrophone. En fin d'après-midi nous atteignons Puerto Español et jetons l'ancre pour profiter d'une vraie nuit avant de reprendre notre route vers l'ouest.
Réveil 6h, départ à 7h sous un ciel bas et gris et une petite pluie fine et froide : finie la période de « sécheresse » entre Buenos Aires et Rio Grande, place au climat subpolaire humide des canaux de Patagonie ! Au fil de la matinée, le ciel s’assèche, des éclaircies parviennent à s’imposer tandis que des grains tombent ici ou là dans le lointain. Comme en Islande, ce sont les 4 saisons chaque jour ici ! D’ailleurs, de subpolaire en matinée, l’atmosphère devient printanière dans l’après-midi.
Conditions printanières dans le canal Beagle à bord du voilier Milagro
Nous approchons des premières îles marquant l'entrée du Canal Beagle : Nueva, Picton et Lennox, et c’est la profusion de couleurs : blancheur des premiers névés, nuances de verts de la forêt dense et tordue par les vents, et le panel des gris et ocres des roches nues. Une importante faune continue de nous accompagner : manchots de Magellan, otaries à fourrure, albatros, cormorans et nos premières sternes arctiques. Et le souffle puissant de plusieurs rorquals qui se prélassent au pied des falaises du canal.
Ecoute des rorquals avec matériel (hydrophone, ampli et casque) que nous avons à bord
A la mi-journée le canal Beagle se transforme en lac et il n’y a pas un souffle d’air ! Nous sommes contraints d'avancer au moteur, en attendant que le vent revienne. En fin d’après-midi, nouvelle séquence émotion. Nous arrivons en face de Puerto Williams, la ville (3500 habitants) la plus au Sud du globe. Elle se situe sur l’île chilienne Navarino, dominée par les sommets découpés des Dientes de Navarino. Au soleil couchant, José, un ami proche et de longue date de Lauriane nous fait signe depuis la rive. Nous le distinguons au loin, accompagné de son ami Miguel et de sa petite chienne Fea-Fea, et lui faisons de grands signes. José n'est pas n'importe qui : il est l'ex-président de la communauté Yagan de l'île Navarino, pêcheur et artisan, mais aussi et surtout une encyclopédie vivante de sa culture et de la cartographie régionale.
José vient saluer notre arrivée depuis la plage (Puerto Williams, île Navarino, canaux de Patagonie, Chili)Milagro photographié depuis Puerto Williams par José Germán González Calderón lors de notre arrivée dans le canal Beagle
Arriver ici après un si long voyage est quelque chose d'énorme pour nous, : nos familles et amis nous suivaient grâce au tracker. Mais découvrir à quel point nous étions attendus ici par des locaux donne une dimension toute autre et puissante que nous commençons à vraiment réaliser depuis Rio Grande.
Ne souhaitant pas arriver à notre destination de nuit et pour profiter des derniers instants de calme avant de retrouver la ville, nous mouillons à 10 milles nautiques d’Ushuaia, à 1h du matin.
Itinéraire de notre voilier en Terre de Feu argentine
Vendredi 24 Janvier 2025, 24ème et dernière matinée de cette navigation hauturière le long des côtes argentines : nous arrivons au bout du bout de la Patagonie argentine, à Ushuaia ! Je me fais réveiller par l'équipage car, après des jours de comique de répétition à sortir la tête par la descente pour demander si nous étions enfin arrivés à Ushuaia, cette fois c'est vrai, nous y sommes ! La ville et les reliefs alentours me semblent identiques à mes souvenirs de 2013. C’est la fin d’une navigation de >2000 nautiques, 24 jours dont quelques escales pour éviter du mauvais temps ou permettre à des équipiers de retourner au travail dans les temps impartis, du chaud sec, puis du froid humide, et finalement une traversée des quarantièmes rugissants et des cinquantièmes hurlants dans des conditions très favorables !
Entrée dans la baie d'Ushuaia en voilier... un rêve qui se réalise pour notre équipage
Nous voilà amarrés au ponton du club Afasyn, face à la ville. C'est un peu mythique tout ça puisque c'est d'ici que partent les voiliers vers les canaux et la péninsule antarctique. Si on m’avait dit qu’un jour je serais sur un voilier à quai de ce ponton… je n'y aurais pas cru !
Milagro est amarré au club Afasyn, juste derrière le voilier d'expédition Spirit of Sydney (Ushuaia, Tierra del Fuego, Argentine)
Nous rangeons rapidement Milagro afin d'aller nous dégourdir les jambes en ville et faire les démarches administratives qui s'imposent (préfecture navale et douanes). En soirée nous partons fêter notre arrivée avec quelques plats de « terriens » dignement arrosés.
Naviguer jusqu'à Ushuaia en voilier, défi relevé !
Partis de Saint Nazaire, Milagro et son équipage sont arrivés et cette arrivée sonne aussi comme un nouveau départ : cap vers les canaux de la Réserve de Biosphère du Cap Horn, où il y a tant à étudier et à explorer.
Notre départ de Camarones se fait sous voile, nous permettant une bonne moyenne de vitesse jusqu'à ce que le vent faiblisse trop fortement, nous obligeant à un peu de moteur en fin d'après-midi. Naviguer en Patagonie c'est toujours faire l'expérience de conditions changeantes !
Nous accompagnent pendant plusieurs dizaines de milles nautiques des goélands faisant de la patinette sur les panneaux solaires. Nous nous amusons de ce petit groupe aux mouvements synchronisés avec ceux du navire et de leurs prises de bec (au sens propre et figuré!). Le caïd de la bande, au bec déformé par les affrontements, se fait respecter et conservera lui la meilleure place tout du long !
Réunion de goélands sur les panneaux solaires (descente de l'Argentine, Patagonie en voilier)
Le vent revient dans la soirée et pour le quart de début de nuit, 25/30 nœuds, Milagro file à 7/8 nœuds. Avec ses 45 tonnes, le « Gro » aime la brise. Force 6-7 pour lui (et pour nous) c’est parfait : sa masse et son inertie lui permettent d'écraser la houle et de conserver sa vitesse. Le crépuscule est magnifique : Vénus, Mars et la Lune se lèvent sous l’œil de la Croix du Sud, tandis que le vent, parfaitement régulier, permet de ne pas toucher aux réglages des voiles pendant plusieurs heures.
Coucher de soleil sur le phare de Puerto Deseado (Patagonie argentine)
En fin de nuit le vent retombe mais la journée est magnifique : pas un nuage de la journée et en t-shirt dans les 40e Sud ! Une troupe (20 à 30 individus) de dauphins de Commerson nous escorte cap au 180° et régulièrement se joignent à eux des dauphins Lagénorhynchus australis (aussi appelés Dauphins de Peale), plus grands et tout aussi joueurs avec Milagro. Ils sautent hors de l'eau et se croisent de la proue à la poupe.
Dauphin de Commerson jouant à la proue du voilier en Patagonie (Atlantique Sud)
Cette journée de calme nous fait alterner voile et moteur et se termine par un superbe coucher de soleil. Cette descente de l’Atlantique Sud nous permet de contempler des nuits étoilées inoubliables, avec pour seule pollution lumineuse les feux de navigation du navire. La Voie Lactée, le nuage de Magellan et les constellations de l'hémisphère Sud semblent à portée de main depuis le grand large et c'est un des luxes qu'offre la navigation hauturière.
Et une bougie pour Milagro, Damien, Lauriane et Toupie : il y a un an tout juste ils arrivaient à Nantes ! Que de chemin parcouru depuis ! Vous remarquerez que, comme pour le cap Nord (Nordkapp, Norvège), le pâté Hénaff était de sortie...
Mon quart de fin de nuit se déroule dans un grand calme et la nouvelle journée s’annonce aussi belle que la précédente ! Les conditions sont toujours incroyablement clémentes alors que nous approchons du 49ème degré Sud ! La faune australe commence à bien se manifester : nous croisons nos premiers lions de mer parfois réunis autour d'un radeau improvisé de branchages et observons de magnifiques albatros qui survolent Milagro. Dans le lointain nous apercevons le souffle d’une baleine, une première qui, espérons le, en appellera beaucoup d’autres ! Nous filons toutes voiles dehors, toujours plus au sud pour quitter les Quarantièmes Rugissants et entrer dans les Cinquantièmes Hurlants.
Rencontre entre un lion de mer et une océaniteAlbatros sur bâbord !
La nuit suivante je suis réveillé par les mouvements du navire qui me secouent dans ma bannette. En prenant mon quart à 8h sur le pont, l’atmosphère a bien changée : une forte houle s'est installée et les crêtes des vagues commencent à se briser et blanchir. Force 7-8 et des creux d'environ 2,50m. L'océan nous rappelle que nous approchons les 50èmes. Ça ne me fait pas du tout la même impression que la Manche par force 7, c'est plus hostile, plus rude. Ici il n’y a personne pour nous aider rapidement en cas d'urgence, d'où la vigilance accrue de l'équipage lors des manœuvres et l'importance de veiller les uns sur les autres. Je ressens vraiment l’immensité et la dureté de cette région réputée inhospitalière, sensation contrebalancée par la carcasse massive et rassurante de Milagro qui semble trouver toute sa mesure dans ces conditions un peu plus exigeantes.
Avec le bateau ballotté par l'océan ça va être pour moi une après-midi de repos et farniente à écouter de la musique sous la couette car ça bouge et il commence à faire frais. Toupie la mascotte corgi est quant à elle fidèle à ses habitudes, drôle et imperturbable quelles que soient les conditions. Elle se prélasse dans sa douillette niche du carré tout en veillant sur les entrées et sorties de "son" équipage, réclame jeux, biscuits et câlins. Par contre à l'heure des croquettes plus rien d'autre n'existe : elle intègre le rythme de la houle et attend patiemment, en équilibre avant-arrière et gauche-droite sur ses pattes, le moment opportun pour traverser dans la foulée du carré jusqu'à la cuisine et sa gamelle.
Toupie, marin expérimentée et welsh corgi mascotte du bord !
Nous sommes à moins de 50 milles nautiques du détroit de Magellan et 150mn de Rio Grande, la grande ville argentine du Nord-Est de la Grande Île de Terre de Feu. Dans la soirée nous laissons sur notre tribord l'embouchure Est du détroit de Magellan pour continuer notre descente de l'Argentine en voilier et atteindre progressivement les eaux fuégiennes.
L'agitation de la mer diminue durant la nuit, la houle tombe à 1,5-2m et le vent faiblit à 20/25 nœuds. Nous avançons à >7 nœuds avant le retour de la pétole, d'une mer d’huile et du ronronnement du moteur. Aujourd'hui c'est ma fête, la Saint Sébastien et notre maîtrise du timing est telle que nous arrivons ce même jour au large de la baie... San Sebastián ! Cette immense baie du Nord de l’île de Terre de Feu est partiellement protégée par une longue langue de terre : la Punta Páramo. J'avais exploré ces environs avec Lauriane en 2013 et y revenir 12 ans après à la voile est toujours synonyme d'aventure et de grands espaces.
Petits pétrels de l'Atlantique Sud
A la mi-journée nous arrivons enfin en vue des côtes de cette terre mythique. Comme le dit Lauriane, on ne se lasse pas de la Terre de Feu, plus on l'explore plus on se rend compte de sa richesse, les amis deviennent une deuxième famille, et revenir devient un véritable besoin car, bien au-delà des recherches scientifiques menées, une part de soi est désormais là-bas.
Aude, Sébastien et Clément à la proue du voilier Milagro, à l'approche de la Caleta Misión (Rio Grande, côte Atlantique de l'île de Terre de Feu argentine)
Il est 15h lorsque Milagro jette son ancre pour la première fois en Terre de Feu, plus précisément dans la Caleta Misión, petite échancrure dans cette côte parsemée de récifs et située à proximité du Cabo Domingo. Il nous faut anticiper les changements de marées car le marnage nous rappelle celui de la Bretagne nord : entre 6 et 12m !
Face à nous une immense plage de sable précède les étendues fuégiennes : la pampa et ses herbes jaunies par le vent et le froid, que seuls les lointains reliefs de la Cordillère Darwin interrompent à l'horizon. Près de nous, au sud, une digue délabrée depuis plusieurs décennies, le "futur" port de Rio Grande et au loin la ville. Un petit ilot voisin du navire héberge ses colonies d’animaux : au « rez de chaussée » les lions de mer et dans les « étages » des couples de cormorans et quelques manchots de Magellan (les fameux "pingüinos").
le Cap Domingo, la jetée du "futur" port de Rio Grande et Milagro au mouillage (c) Maria LokvicicLe voilier Milagro au mouillage à Rio Grande (c) Maria LokvicicNous y sommes ! Le voilier Milagro sur la côte atlantique de Tierra del Fuego argentine (c) Maria Lokvicic
Les conditions sont aussi idylliques qu'inespérées : depuis des semaines les conditions étaient dantesques et il aurait été inenvisageable de faire escale ici. A notre arrivée c'est mer d'huile et grand soleil. Nous sortons la pavillonnerie : les pavillons breton et français sont remplacés par de nouveaux et le drapeau de la province de Terre de Feu argentine prend place, celui-là même qui avait été offert à l'association lors de la venue en France de Mirtha Salamanca, en 2019. Comme elle le dira plus tard : "Vous êtes les bienvenus et la Terre de Feu vous accueille comme il se doit, comme vous le méritez".
Les drapeaux Breton, de Karukinka, argentin et de la province de Terre de Feu sont tous de sortie pour l'occasion !
L’arrivée de Milagro fait sensation dans cette ville de >100000 habitants qui ne voit jamais de voilier (le dernier en date, un voilier russe, avait fait naufrage sur les plages du quartier de la Margen Sur en 2014...). Il n'y a pas le moindre petit port et c'était un véritable défi pour nous d'y faire escale pour fêter notre arrivée à Karukinka, la Terre de Feu en langue selk'nam. De nombreuses voitures s’arrêtent pour prendre des images, des vétérans de la guerre des Malouines sont aux abois et nous aurons même les honneurs des informations de la radio locale !
Le voilier Milagro filmé depuis le Cap Domingo par un habitant de Rio Grande (Tierra del Fuego, Argentine)
En soirée c'est au tour des retrouvailles sur la plage avec les amis de longue date : Mirtha, Alejandro, Maria, Ezequiel dit "Vaina", José et sa compagne Adriana. Maté, facturas et embrassades... l'émotion est palpable car depuis des années Lauriane leur disait qu'elle reviendrait un jour à la voile. Les années passaient et c'était presque devenu une blague à chacun de ses retours en avion... et là... c'est avec une certaine stupéfaction que s'exprime "Lo hiciste boluda !"... Car oui, c'est sa marque de fabrique : contre vents et marées elle ne cesse de travailler et n'abandonne jamais ses rêves, nous embarquant de près ou de loin tous dedans !
Retrouvailles en Terre de Feu, pas même le temps de retirer le gilet pour la photo pendant que Damien gère l'annexe! (plage de Rio Grande, Patagonie argentine) (c) Maria Lokvicic
Tout ce petit monde prend donc place dans l'annexe, grâce à une méthode de portage que seul Damien maîtrise dans sa tenue de Casimir (à cheval sur son dos !). Après visite de notre chaleureux Milagro, nous fêtons tous ensemble et dignement notre arrivée en Terre de Feu, qui plus est le jour des 30 ans de Clément ! Le retour sur la plage sera lui aussi inoubliable, par une nuit sans Lune et avec la houle qui va bien pour remplir les bottes au moment de débarquer sur la plage.
Damien et Mirtha (Caleta Misión, Rio Grande, Tierra del Fuego)Damien, Maria et Mirtha (Caleta Misión, Rio Grande, Tierra del Fuego)Vaina contemple le cap Domingo depuis le voilier Milagro (Terre de Feu argentine)Alejandro Pinto et Vaina, dans le cockpit de Milagro
Au petit matin nous devrons reprendre notre route pour contourner la péninsule Mitre, les prévisions météo sont parfaites. A croire que les divinités fuégiennes nous ouvrent grand les bras pour ce retour dans les canaux de Patagonie.
11 janvier 2025 : Belle journée, douce, ensoleillée... les Quarantièmes Rugissants sont cléments avec nous ! Personne sur l’eau, personne sur terre, nous longeons sous voiles une côte désertique et sèche, dépourvue de végétation, hormis quelques arbustes et de grandes étendues de touffes d’herbes jaunies balayées par le vent.
Damien, skipper du voilier MilagroSébastien à la veillela côte désertique de la Patagonie Argentine
Après avoir veillé jusqu’à 2h du matin pour contourner la péninsule Valdès, je n’entends pas notre arrivée au mouillage le matin devant Puerto Madryn. Une perturbation orageuse arrivant du nord doit virer violemment sud à la tombée de la nuit. Les prévisions annoncent des rafales supérieures à 60 nœuds ce qui rend des plus logiques la décision de trouver un abri. Le mouillage face à la ville est tranquille dans la matinée, tout le monde en profite pour se reposer et je rattrape le retard des notes de mon carnet de voyage.
Le sillage de Milagro en Atlantique Sud
Puerto Madryn est la ville principale de la province du Chubut. Avec ses immeubles en verre et sa musique à fond le long de la plage, elle contraste complètement avec la pampa aride et plate à perte de vue derrière elle. Elle apparaît comme une parenthèse urbanisée dans un territoire immense, vouée au commerce des minerais et, en saison, au tourisme.
A 14h, les conditions changent : des rafales continues et brûlantes font monter la température de l’air à 40 degrés, c’est suffocant ! Nous n'avions jamais senti un air aussi chaud, comparable à la sensation que donne l'ouverture de la porte d’un four. Le vent et la houle augmentent. Peu à peu les conditions deviennent tellement mauvaises dans la seule zone de mouillage autorisée par la Préfecture Navale Argentine que nous devons alors insister lourdement pour obtenir de mouiller de l'autre côté du quai des autorités. La houle dépasse 1m50, avec une fréquence très courte, lorsque nous sommes autorisés à bouger. Lever le mouillage ne se fait pas sans peine (ni généreux rinçage des équipiers en charge de cette manoeuvre). Une fois l'ancre jetée de l'autre côté, ce n'est pas byzance mais en comparaison c'est du pur bonheur. A bord, malgré l'épaisse isolation du voilier, la chaleur est rude. Tout l'équipage, Toupie et Parbat inclus, tente de se rafraîchir au mieux.
Notre mascotte Toupie recherche elle aussi la fraîcheur dans le carré...
La bascule de vent du nord au sud arrive à la tombée de la nuit. L'anxiété est palpable car la mise à jour météo évoque toujours l'arrivée de violentes rafales. Tout sur le pont a été rangé et solidement amarré. Vers 21h30 une espèce d’onde de choc apparaît sur la baie, chargée de poussière, et traverse entre les immeubles avant d'atteindre la baie et de percuter Milagro. De grosses rafales de 55-60 nœuds aplatissent la houle de nord et fait chuter la température de l’air d’une bonne quinzaine de degrés ! Vers minuit le calme est bien revenu, permettant une bonne nuit de repos.
Nous reprenons notre route au lever du jour, par un bon vent de 15/20 nœuds et accompagnés d'une quinzaine de dauphins de Comerson, petits dauphins noir et blanc d’environ 1,50m qui virevoltent et jouent autour de Milagro.
Dauphin de Commerson jouant à l'étrave du voilierDauphin de Commersonl'horizon dans le Golfo Nuevo, au sud de la Péninsule Valdés
L’après-midi des groupes de ces petits dauphins nous rendent régulièrement visite et le quart de nuit, sous un ciel sans nuage, est alors synonyme de soirée d’astronomie : observation des étoiles, de la Voie Lactée, comptage des étoiles filantes... le tout sous le haut patronage de la Croix du Sud qui nous montre le cap à suivre.
Le lendemain nous naviguons sur une mer d’huile, la limite entre le ciel et la mer s'estompe. Nous sommes contraints d'utiliser le moteur pour continuer à avancer. Nous sommes seuls, nous ne croisons personne, l’océan est un désert dans cette région du monde. La terre que nous apercevons au loin semble elle aussi oubliée des hommes, jusqu’à notre arrivée dans la soirée devant la petite ville de Camarones. Un premier manchot de Magellan nous fait l'honneur d'une visite.
Camarones est une petite ville de 1300 habitants de la province de Chubut, située à 44,45 degrés de latitude Sud. Elle a été fondée en 1900, pour l'exportation de fruits et de matières premières dont la laine (très réputée).
Les décos de Noël toujours en place à CamaronesL'équipage heureux de fouler la terre ferme en PatagonieCoucher de soleil sur le port de Camarones
Nous passons la soirée dans le seul restaurant ouvert, « Alma Patagonia ». Il ne paie pas de mine à l’extérieur mais l'intérieur est très agréable et chaleureux. Et nous avons très bien mangé ! Une bonne adresse pour ceux qui passeraient par cette petite ville, sorte de porte d’entrée vers le grand sud de la Patagonie.
Devanture du restaurant Alma Patagonica (Camarones, Chubut, Patagonie argentine)Dîner à Camarones (Alma Patagonica)
Au moment de régler en espèces, nous réalisons une fois de plus les effets de l'inflation en Argentine : en 2013 nous échangions 1 euro contre 6 pesos argentins; en 2025 c'est 1 euro pour... 1280 pesos. La fabrication de nouveaux billets n'ayant pas suivi, nous nous retrouvons avec de grosses liasses de billets de 100, 200, 500 ou 1000 pesos pour régler notre repas et ne pouvons nous empêcher d'avoir une pensée pour les Argentins n'ayant pas de compte bancaire pour placer leurs économies dans une autre devise. L'ambiance tous ensemble étant ce qu'elle est, le retour à bord en zodiac se fait à 2h du matin…!
Nous passons la journée suivante à Camarones. Philippe et Patrick doivent débarquer pour reprendre l'avion et rentrer en Suisse. Nous en profitons pour nous ravitailler en produits frais, notamment dans une petite épicerie où le temps s'est arrêté : elle a plus d'un siècle, conservée dans son jus, et les gérantss seraient chez nous en retraite depuis longtemps…C’est suranné et ça ne manque pas de charme.
Philippe et Patrick reprennent la route vers la SuissePetites courses à l'épicerie historique de CamaronesIntérieur de la Casa Rabal, fondée en 1901
Retour à bord en début d’après-midi pour un atelier cuisine pendant que de bonnes rafales de vent dont la région a les secrets secouent Milagro et marbre l’océan de volutes blanchâtres. D'où l’importance d’avoir un bon mouillage dans la région…
Lessive et repos à bord avant de reprendre le largeDamien aux fourneaux : préparation de repas pour les prochains jours en haute merLe voilier Milagro au mouillage à Camarones (Chubut, Patagonie argentine)
Jeudi 16 Janvier 2025 : accompagnés par quelques dauphins, nous quittons Camarones avec du bon vent régulier, et un grand ciel bleu. Direction Rio Grande (560mn en route directe).