Le copihue (Lapageria rosea) et le coicopihue (Philesia magellanica) sont deux espèces proches, toutes deux membres de la famille Philesiaceae et propre aux forêts tempérées et subantarctiques du Chili. Elles se ressemblent par leur fleur en forme de clochette rouge, mais quelques traits morphologiques, de croissance et de répartition permettent de les distinguer clairement en terrain :
Table des matières
1. Le port de la plante : grande liane contre petit buisson
Le copihue (Lapageria rosea) est une liane grimpante qui peut atteindre plus de 10 mètres de longueur, en s’enroulant autour des troncs et branches de Nothofagus, Fitzroya et d’autres essences de la forêt chilienne. Ses tiges fines et souples donnent l’impression d’une plante montant dans le sous‑bois et la canopée basse, avec un feuillage vertical et aéré.
Lapageria rosea ou Copihue (Dominio público, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=39275
Le coicopihue (Philesia magellanica), en revanche, est surtout un petit arbuste rameux, de 1 à 3 mètres de haut, qui s’étale en buissons denses grâce à des stolons et de nombreuses tiges secondaires. Il grimpe peu, reste proche du sol et couvre souvent les pentes, rochers moussus ou lisières de Alerce comme une masse compacte de tiges serrées.
2. Feuilles et tiges : un feuillage large et brillant contre des feuillets étroits
Les feuilles du copihue sont alternes, longues (5–10 cm), larges et ovoïdes, avec 3 à 5 nervures parallèles très marquées qui donnent à la feuille un aspect presque « moulé ». Elles sont coriaces, brillantes et bien visibles le long des tiges qui s’enroulent, ce qui contribue à sa silhouette imposante dans la forêt.
Les feuilles du coicopihue sont en revanche plus petites, étroites, presque linéaires, rigides et terminées par une pointe fine. De couleur vert foncé, elles s’alignent serrées le long de tiges fines, ce qui donne à la plante une apparence compacte et touffue, plus discrète au sol qu’au-dessus des arbres.
Fleur de Copihue photographiée par Inao Vásquez from Santiago, Chile - Copihue, CC BY-SA 2.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=11944192
Fleur et feuillage de Coicopihue photographiés lors d'une expédition Karukinka (île Chair, Réserve de Biosphère du cap Horn, février 2025)
3. Fleurs et fruits : de grandes clochettes ouvertes contre des clochettes étroites
La fleur de copihue est une grande clochette pendante, de 5 à 10 cm, formée de six tépales épais, cireux, rouges ou roses, souvent striés de lignes blanches. Trois tépales extérieurs court sont plus courts, tandis que trois tépales internes plus longs s’incurvent vers l’extérieur, laissant la fleur s’ouvrir largement et découvrir son nectar abondant, ce qui en fait une ressource attractive pour les colibris.
La fleur de coicopihue est plus petite, courte clochette pendante de 5–6 cm, avec des pétales plus resserrés et qui s’ouvrent moins. Leur forme reste plus tubulaire et fermée, donnant une apparence plus compacte et moins déployée que celle du copihue, même si la couleur rouge‑rose reste proche.
Les deux produisent des baies rouges comestibles, mais celles du copihue sont plus grandes et plus fréquemment utilisées localement, alors que les baies du coicopihue restent modestes et peu abondantes.
4. Distribution et habitat : plus au nord contre plus au sud
Le copihue (Lapageria rosea) pousse surtout de Valparaíso jusqu’à la région de Los Ríos, dans les forêts toujours‑vertes humides le long des cours d’eau, de rivières ou de pentes ombragées, où le sol est riche et bien drainé. Il favorise les forêts de vallée ombragées, à basse altitude, où l’humidité et la protection contre le soleil direct favorisent la croissance de la liane.
Le coicopihue (Philesia magellanica) s’étend de los Ríos jusqu’aux canaux de la réserve de biosphère du cap Horn, incluant la cordillère des Andes (jusqu’à environ 1 000 m) et les hauteurs de Chiloé. Il tolère des sols plus lourds, parfois mal drainés ou même marécageux (type Ñadi, Hualve, tepuales), ce qui explique sa présence dans les zones humides, tourbières et lisières de forêts d’Alerce ou de Nothofagus subantarctique. Au sein de Karukinka, nous l'avons surtout observé sur l'île Chair, rampant sur les parois humides du mouillage nommé "Caleta Alukush" (du nom des canards vapeurs en yagan) et du coeur de cette petite île située entre l'île Gordon, les fjords de la cordillère Darwin (Terre de Feu) et l'île O'Brien.
Association Karukinka, Chair Island, Fueguian channels of the Cape Horn Biosphere Reserve (2025)
5. Rôle culturel et manière de les reconnaître sur le terrain
Le copihue est la fleur nationale du Chili, déclarée symbole officiel en 1977, et occupe une place centrale dans la culture populaire, l’art, la musique et la symbolique mapuche, où il incarne notamment la joie, la solidarité et la résistance. On le rencontre souvent cité dans les récits patrimoniaux, sur les supports touristiques et les emblèmes régionaux, ce qui en fait une référence facilement reconnaissable.
Le coicopihue est perçu comme une sorte de « sœur discrète » du copihue, surtout présente dans les régions australes, insulaires (Chiloé) et de haute cordillère, où il fleurit dans des paysages plus exigeants et souvent nébuleux. En terrain, il se signale par sa taille plus petite, son port buissonnant, ses clochettes serrées et son environnement souvent marécageux ou subantarctique, tandis que le copihue se distingue par sa grosse liane grimpante, ses grandes fleurs ouvertes et son milieu de forêt de vallée plus au nord
Références bibliographiques
Coronado, B. et al. (2025). Revisión de las especies Lapageria rosea y Philesia magellanica: bases para la propagación y conservación de la familia Philesiaceae en Chile. Universidad de Concepción, Facultad de Agronomía y Recursos Naturales, repositorio UdeC. Disponible en ligne : https://repositorio.udec.cl/items/8448e141-02f1-4623-bfc4-598237f6023c
La loi 26.639, promulguée en 2010, a établi en Argentine le Régime des Budgets Minimums pour la Préservation des Glaciers et de l'Environnement Périglaciaire, intégrant au niveau légal l'idée que les glaciers sont des réserves stratégiques d'eau douce et des biens à caractère public. À partir de 2025–2026, le gouvernement national a impulsé un projet de modification intégrale de cette norme (Dossier 0161-PE-2025), qui a obtenu une demi-sanction au Sénat et l'approbation de la Chambre des Députés, générant une forte conflictualité politique et sociale.
Observation du glacier Fouqué dans les canaux de Patagonie (Chili), voilier Milagro, association Karukinka, 2025
Cet article présente le contenu central de la loi en vigueur, les principales modifications adoptées, le rôle des provinces, ainsi que les mobilisations sociales et les interventions des peuples autochtones – notamment la juriste selk’nam Antonela Guevara – qui dénoncent les impacts potentiels de cette réforme (risques pour l’eau, les écosystèmes et les droits territoriaux).
Table des matières
La Loi 26.639 (2010) : contenu et portée
Objet et principes
L’article 1 de la Ley 26.639 fixe comme objectif d’établir des budgets minimaux de protection des glaciers et de l’environnement périglaciaire, en les reconnaissant comme réserves stratégiques de ressources hydriques pour la consommation humaine, l’agriculture, la recharge des bassins, la protection de la biodiversité, la recherche scientifique et le tourisme. Les glaciers y sont explicitement déclarés biens de caractère public.
La Bibliothèque du Congrès souligne que cette loi s’inscrit dans le cadre de l’article 41 de la Constitution nationale (droit à un environnement sain, budgets minimaux nationaux) et de la Loi générale de l’environnement 25.675, qui consacre les principes de prévention, de précaution et de non‑régression.
Définitions : glacier et environnement périglaciaire
L’article 2 définit le glacier comme toute masse de glace pérenne, stable ou en écoulement lent, formée par recristallisation de la neige, quelle que soit sa forme, sa dimension ou son état de conservation ; y sont inclus les matériaux détritiques rocheux et les cours d’eau internes ou superficiels.
L’environnement périglaciaire est défini, en haute montagne, comme la zone de sols gelés qui agit comme régulateur hydrique, et en moyenne et basse montagne comme la zone à sols saturés en glace qui joue le même rôle de régulation. Ces définitions très larges étendent le champ de protection à des formes de glace et de sols gelés qui dépassent les seuls grands glaciers visibles.
Inventaire national des glaciers argentins (ING)
Les articles 3 et 4 créent l’Inventaire national des glaciers, confié à l’Institut argentin de nivologie, glaciologie et sciences de l’environnement (IANIGLA‑CONICET), chargé d’identifier tous les glaciers et géoformes périglaciaires agissant comme réserves hydriques, avec la localisation, la surface, la typologie et les variables nécessaires à leur protection et à leur suivi.
Le Dossier législatif de la Bibliothèque du Congrès rappelle que le décret 207/2011 a précisé l’organisation de l’ING par grandes régions glaciologiques (Andes désertiques, centrales, patagoniennes nord et sud, Terre de Feu et îles de l’Atlantique Sud) et a fixé une mise à jour au moins tous les cinq ans.
Activités interdites
Parmi les dispositifs les plus importants, la loi interdit certaines activités dans les glaciers et l’environnement périglaciaire, notamment :
l’exploration et l’exploitation minière et hydrocarbure ;
l’implantation d’industries ;
la construction d’ouvrages ou d’infrastructures pouvant altérer la dynamique naturelle de la glace ou la qualité de l’eau (sauf pour la recherche scientifique) ;
le stockage ou la manipulation de substances contaminantes ou dangereuses.
Toute activité susceptible d’affecter significativement ces milieux doit être soumise à une évaluation d’impact environnemental préalable, conformément à la Loi générale de l’environnement.
Le projet de réforme 2025–2026 : objectifs et modifications centrales
Contexte politique et objectifs affichés
En décembre 2025, le pouvoir exécutif national a déposé au Sénat l’Expediente 0161‑PE‑2025, visant à modifier la Ley 26.639, en arguant la nécessité de corriger des « falencias interpretativas », de lever des incertitudes juridiques et de faciliter les investissements, notamment miniers. Selon une analyse d’Infobae, l’exécutif présente la réforme comme un moyen de renforcer le « fédéralisme environnemental » en donnant un plus grand rôle aux provinces dans la gestion de leurs ressources.
Le projet obtient 40 voix sur 72 au Sénat (40 pour, 31 contre, 1 abstention), avec l’appui d’une partie de l’Union civique radicale, de Pro et de sénateurs péronistes de provinces minières, avant d’être transmis à la Chambre des députés. À la Chambre basse, la réforme est finalement approuvée par 137 voix pour, 111 contre et 3 abstentions, puis envoyée à l’exécutif pour promulgation.
Redéfinition de l’inventaire : « qui agissent comme réserves »
Un des changements les plus significatifs concerne l’article 3 de la loi, relatif à l’Inventaire national des glaciers. Le nouveau texte, tel que décrit par le journal Ámbito, stipule désormais que l’ING recensera les glaciers et zones périglaciaires qui « agissent comme réserves stratégiques de ressources hydriques », au lieu de ceux qui « remplissent les fonctions » de réserve.
Cette substitution semble mineure sur le plan lexical, mais le Dossier de la Bibliothèque du Congrès souligne qu’elle participe d’une re‑définition de l’étendue des espaces protégés, en conditionnant la protection à la démonstration d’une fonction hydrique effective et non à la simple présence de glace pérenne. Les autorités provinciales sont appelées à jouer un rôle central dans cette évaluation.
Principe de précaution et possibilité d’exclusion ultérieure
La réforme introduit un article 3 bis, qui précise, selon le texte analysé par Ámbito, que :
tous les glaciers et zones périglaciaires inscrits dans l’inventaire seront considérés comme faisant partie de l’objet protégé jusqu’à ce que l’autorité compétente vérifie l’inexistence des fonctions hydriques définies à l’article 1 ;
plus loin, il est stipulé que lorsqu’il sera constaté, sur base d’études technico‑scientifiques, qu’un glacier ou une zone périglaciaire « ne remplit pas les fonctions prévues », il pourra être considéré comme exclu de l’objet protégé.
On passe ainsi d’une présomption large de protection (toute masse de glace pérenne dans un environnement périglaciaire) à une logique où l’Inventaire devient filtrant, avec la possibilité de déclasser des unités glaciaires au vu d’analyses ponctuelles.[2][3]
Terminologie : du « milieu périglaciaire » aux « geoformes périglaciaires »
Plusieurs modifications terminologiques remplacent l’expression « environnement périglaciaire » par « geoformas periglaciares » dans les articles relatifs à l’inventaire et aux compétences des autorités. Pour les critiques, cette substitution sémantique tend à fragmenter l’objet de protection (du milieu en tant que système vers des formes isolées), ce qui pourrait réduire la portée territoriale de la loi.
Compétences provinciales et rôle de l’IANIGLA
La réforme renforce la mention des autorités provinciales comme « autorités compétentes », chargées d’identifier, sur la base d’éléments technico‑scientifiques, quels glaciers et zones périglaciaires situés sur leur territoire remplissent certaines fonctions hydriques. Là où la version antérieure parlait de « partager » l’information avec l’IANIGLA, la nouvelle rédaction remplace par « notifier » l’institut des corps de glace recensés.
Le Dossier de la Bibliothèque du Congrès indique que ces changements sont au cœur du débat sur la non‑régression environnementale : la crainte est que des autorités provinciales soumises à de fortes pressions économiques puissent requalifier des espaces du point de vue de leurs fonctions hydriques, réduisant ainsi l’étendue du régime de protection.
Activités interdites et évaluations environnementales
L’article 6 (activités interdites) est également modifié. Le nouveau texte maintient le catalogue d’activités prohibées (activités altérant de manière « relevante » la condition naturelle ou les fonctions hydriques, destruction, déplacement, interférence sur l’avancée des glaces, etc.), mais précise désormais que la gravité de l’altération doit être appréciée « en los términos del artículo 27 de la Ley General del Ambiente 25.675 », renvoyant donc à la législation‑cadre environnementale.
Le texte confirme l’obligation de soumettre toute activité dans les glaciers et zones périglaciaires à des évaluations d’impact environnemental, en garantissant une instance de participation citoyenne conformément aux articles 19 à 21 de la Loi générale de l’environnement. Cependant, les opposants soutiennent que la réduction de l’aire protégée rend ces garanties moins effectives.
Mobilisations sociales et résistances territoriales
Mobilisations nationales : « La Ley de Glaciares no se toca »
La perspective de réforme de la Ley 26.639 a déclenché une vague de mobilisations à partir de fin 2025, culminant lors des débats au Sénat (février 2026) et à la Chambre des députés (avril 2026). Infobae et d’autres médias argentins relèvent des manifestations massives à Buenos Aires devant le Congrès, convoquées sous le slogan « La Ley de Glaciares no se toca », avec une marche aux flambeaux et un festival artistique jusqu’à minuit.
Les organisations environnementales et les assemblées citoyennes réunies pour cette journée affirment que les modifications proposées mettent en danger 7 millions de personnes et 36 bassins hydriques jugés vitaux pour diverses régions du pays, en ouvrant la porte à des activités extractives dans des zones aujourd’hui protégées. Les manifestants insistent sur le fait que la réforme « permet d’intervenir des zones que la loi actuelle protège » et qu’elle compromet l’accès à l’eau comme droit fondamental.
Mobilisations territoriales : le cas d’El Calafate
À El Calafate (province de Santa Cruz), au pied du glacier Perito Moreno, les mobilisations se succèdent : en février 2026, une nouvelle manifestation « en défense des glaciers » se tient en simultané avec le vote au Sénat, sous la consigne « La Ley de Glaciares No se Toca ». Selon le média local Ahora Calafate, il s’agit de la quatrième mobilisation de l’année 2026 dans la ville, avec une marche partant de la place Perito Moreno jusqu’à la résidence officielle de la gouverneure.
Les organisateurs soulignent que « l’eau et les glaciers ne se négocient pas » et annoncent la poursuite des actions en cas d’approbation de la réforme, reliant directement la protection des glaciers à la sécurité hydrique et au modèle de développement touristique régional.
Intervention des peuples autochtones et rôle d’Antonela Guevara
Une voix selk’nam dans le débat national
Dans ce contexte, la juriste Antonela Guevara, avocate de la communauté selk’nam et référente de la campagne plurinational environnementale, devient l’une des voix autochtones les plus visibles dans le débat sur la Ley de Glaciares. Dans une interview à Radio Provincia relayée par le média Tarde pero Seguro, elle affirme que la modification de la loi a été décidée « sans licence sociale et avec une audience publique qui a été une farce », la qualifiant d’« antiréglementaire » et « sans démocratie réelle ».
Guevara dénonce que plus de 100 000 personnes ayant participé au processus de consultation élargie ont été « réduites au silence » et que la discussion est présentée comme purement technique, alors qu’« on parle d’eau, du présent et du futur de la vie ». Elle rappelle que le peuple selk’nam occupe le territoire depuis plus de 10 000 ans et affirme que la réforme est intimement liée à des engagements pris par le gouvernement envers le FMI et des multinationales, plutôt qu’à l’intérêt des citoyens.
Glaciers, eau et génocide prolongé
Dans des interventions relayées sur les réseaux sociaux par des organisations argentines de peuples autochtones, Antonela Guevara décrit la modification de la loi comme un « nouveau génocide » qui menace non seulement les glaciers, mais aussi les humedales (zones humides) et les bassins hydriques dont dépendent les communautés autochtones. Elle établit un lien entre la réforme actuelle et des précédents locaux comme le projet de salmoniculture en Terre de Feu, en soulignant une même logique de décisions prises sans véritable consultation et de modifications de dernière minute.
En se présentant comme « femme indigène et membre d’un peuple qui a résisté pendant des siècles », elle insiste sur le fait que sa participation au débat national n’est pas motivée par une appartenance partisane, mais par la défense des générations futures, de l’eau et des territoires ancestraux.
Impacts potentiels dénoncés
Réduction des zones protégées et risque de régression environnementale
Les analyses de la Bibliothèque du Congrès et de médias économiques argentins convergent pour dire que la réforme « redéfinit l’ampleur des espaces protégés » en conditionnant la protection aux glaciers et zones périglaciaires qui démontrent une fonction hydrique effective. Cette approche est perçue par de nombreux juristes et environnementalistes comme potentiellement régressive, en contradiction avec le principe de non‑régression inscrit dans la doctrine environnementale argentine.
Concrètement, la crainte est que des glaciers de petite taille, des zones de glace enterrée ou des sols gelés jouant un rôle de stockage et de régulation de l’eau, mais difficiles à caractériser, puissent être exclus du régime spécifique, ouvrant la voie à des projets miniers, énergétiques ou d’infrastructures.
Pression minière et conflits socio‑environnementaux
Des articles de La Nación et d’Infobae rappellent que l’un des objectifs explicites de la réforme est de « habiliter des investissements miniers », en particulier dans le cuivre et le lithium, dans des zones jusqu’ici considérées comme protégées par la Ley 26.639. Les provinces andines à forte vocation extractive (San Juan, Catamarca, Jujuy, Mendoza, etc.) occupent une place centrale dans ce débat, certaines de leurs représentantes et représentants ayant voté en faveur de la réforme au Sénat.
Les organisations mobilisées dénoncent qu’en affaiblissant le périmètre des espaces protégés, la réforme risque d’intensifier les conflits socio‑environnementaux existants autour de grands projets miniers de haute montagne, en réduisant les instruments juridiques disponibles pour les communautés locales et les municipalités qui s’y opposent.
Menaces pour l’eau et les humedales
Les acteurs de la campagne « La Ley de Glaciares no se toca » insistent sur le fait que la discussion ne concerne pas uniquement la glace visible, mais l’ensemble du cycle de l’eau : nappes, humedales, bassins de captage et régulation saisonnière. En réduisant la protection aux glaciers et zones périglaciaires dont la fonction hydrique est démontrée, la réforme pourrait, selon eux, négliger des systèmes hydrologiques complexes dont la contribution n’est pas immédiatement quantifiable.
Antonela Guevara et d’autres porte‑parole autochtones soulignent que ces milieux sont intimement liés à la survie de leurs communautés et à leurs cosmologies, de sorte que leur altération équivaut à une nouvelle forme de violence territoriale et culturelle.
Bibliographie
ARGENTINA. Ley 26.639: Régimen de Presupuestos Mínimos para la Preservación de los Glaciares y del Ambiente Periglacial [en ligne]. Buenos Aires: InfoLEG / Argentina.gob.ar, 2010 [consulté le 15 avril 2026]. Disponible à l’adresse: https://www.argentina.gob.ar/normativa/nacional/ley-26639-174117/texto
IANIGLA-CONICET. Inventario Nacional de Glaciares [en ligne]. Mendoza: IANIGLA, s. d. [consulté le 15 avril 2026]. Disponible à l’adresse: https://www.glaciaresargentinos.gob.ar/
CÁMARA DE DIPUTADOS DE LA NACIÓN ARGENTINA. Proyecto de modificación de la Ley 26.639: tratamiento parlamentario 2025–2026 [en ligne]. Buenos Aires: HCDN, 2026 [consulté le 15 avril 2026]. Disponible à l’adresse: https://www.hcdn.gob.ar/
SENADO DE LA NACIÓN ARGENTINA. Dictamen y votación del proyecto de reforma de la Ley de Glaciares [en ligne]. Buenos Aires: Senado de la Nación, 2026 [consulté le 15 avril 2026]. Disponible à l’adresse: https://www.senado.gob.ar/
TARDE PERO SEGURO. Antonela Guevara: “La modificación de la Ley de Glaciares se hizo sin licencia social” [en ligne]. Argentine, 8 avril 2026 [consulté le 15 avril 2026]. Disponible à l’adresse: https://tardeperoseguro.com.ar/?p=52515
ORIGINARIOS.AR. Antonela Guevara: intervenciones sobre la reforma de la Ley de Glaciares [en ligne]. Argentine, s. d. [consulté le 15 avril 2026]. Disponible à l’adresse: https://originarios.ar/
Ce colloque international, qui se déroule les 18 et 19 juin 2026 à l’Université de Montpellier Paul‑Valéry, situe la toponymie inclusive au croisement des dimensions linguistiques, culturelles, sociales et politiques, et met en lumière le rôle des noms de lieux dans la reconnaissance des langues et des peuples minorisés. Dans ce cadre, Karukinka incarne un projet rare : une association à but non lucratif qui mène sur le terrain un travail de cartographie et de réhabilitation des toponymes autochtones, en lien direct avec des membres des peuples Selk’nam et Yagan.
Lauriane Lemasson, fondatrice de Karukinka et coordinatrice scientifique du programme de toponymie, y présentera la méthodologie de collecte et de transcription des noms de lieux issus de la mémoire orale et des archives, ainsi que les enjeux de décolonisation de l’espace patagonien. Mirtha Salamanca et José German González Calderón apporteront leur parole de membres de peuples originaires, en expliquant comment la restauration de ces toponymes contribue à la reconnaissance culturelle et à la transmission auprès des nouvelles générations.
En participant à cette rencontre co‑organisée par la Chaire UNESCO en toponymie inclusive, Karukinka s’inscrit dans une dynamique internationale de réflexion sur les politiques de nomination des lieux et sur la parité toponymique. Les travaux de l’association à Terre de Feu, qui combinent recherche académique, patrimoine culturel et action associative, serviront d’exemple de terrain concret pour penser une toponymie vraiment inclusive, au-delà des discours théoriques.
Cette intervention montre que, via l’exploration maritime, Karukinka investit aussi la géographie humaine et la mémoire des peuples autochtones, dans un cadre scientifique et institutionnel reconnu, porté par l’UNESCO.
Pour connaître le programme du colloque, nous vous invitons à consulter le site web dédié à cet évènement : https://toponymie.sciencesconf.org/
Chaque soir, lorsque la nuit tombe sur les canaux de Patagonie, nous levons les yeux au sud. Quatre étoiles dessinent une croix parfaite au-dessus du mât, comme un petit cerf-volant de lumière suspendu au-dessus de la Terre de Feu. La Croix du Sud n’est pas seulement un repère pour les navigateurs : c’est une figure chargée d’histoires pour les peuples de l’hémisphère sud.
La Croix du Sud (Crux, Cruz del Sur ou Southern Cross) est l'une des constellations les plus célèbres, les plus emblématiques et les plus riches culturellement du ciel étoilé de l'hémisphère sud. Bien qu'elle soit la plus petite des 88 constellations modernes, son histoire, sa composition stellaire et son usage crucial pour la navigation australe en font un sujet d'étude fascinant.
Caractéristiques astronomiques
La Croix du Sud n'est pas techniquement une constellation à l'origine, mais un astérisme (une figure remarquable dessinée par des étoiles particulièrement brillantes). Elle est aujourd'hui reconnue sous le nom de constellation de la Croix (Crux). Elle est composée de quatre étoiles principales qui forment les extrémités de la croix, souvent complétées par une cinquième, plus petite, située entre le bras droit et le pied de la croix.
Acrux (Alpha Crucis) : C'est l'étoile la plus brillante de la constellation et la 12ème étoile la plus brillante du ciel nocturne. Située à la base de la croix, il s'agit en réalité d'un système stellaire multiple situé à environ 320 années-lumière de la Terre, avec une magnitude apparente combinée de 0,76.
Mimosa (Beta Crucis) : Située sur le bras gauche (ouest) de la croix, c'est la deuxième étoile la plus brillante. Elle se trouve à environ 280 années-lumière avec une magnitude de 1,25.
Gacrux (Gamma Crucis) : Située au sommet de la croix, Gacrux est une géante rouge de classe spectrale M3.5 III. À seulement 88,6 années-lumière, c'est la géante rouge la plus proche du Soleil et l'étoile la plus grande des cinq. Sa magnitude est de 1,64.
Imai (Delta Crucis) : C'est l'étoile qui forme le bras droit (est) de la croix. Sa magnitude apparente est de 2,79 et elle est distante de 345 années-lumière.
Ginan (Epsilon Crucis) : Bien que souvent omise dans la forme de la croix stricte, cette étoile de magnitude 3,58 se trouve entre Acrux et Imai, à 230 années-lumière.
Histoire et mythologie
Signification culturelle indigène
Bien avant les Européens, la Croix du Sud occupait une place centrale dans les cultures de l'hémisphère sud :
Aborigènes d'Australie : Les étoiles de la croix figurent dans de nombreuses histoires du Temps du Rêve et servaient de calendrier et de guide saisonnier. Dans certaines traditions, la Croix et le "Sac à charbon" (une nébuleuse obscure voisine) forment la tête de l'Émeu céleste.
Maoris de Nouvelle-Zélande : Dans la culture maorie, la Croix est connue sous le nom de Te Punga ("l'ancre"), liée à la grande pirogue (la Voie lactée) de Tama-rereti.
Incas : L'empire Inca la connaissait sous le nom de Chakana (la "croix des escaliers"), un symbole spirituel et cosmologique profond reliant les mondes souterrain, terrestre et divin.
Découverte européenne
Pendant l'Antiquité, la Croix du Sud était visible depuis la Méditerranée. Les Grecs, dont Ptolémée, la considéraient comme faisant partie de la constellation du Centaure. En raison de la précession des équinoxes (le lent mouvement de l'axe de rotation de la Terre), elle a progressivement glissé sous l'horizon européen et a été oubliée.
Elle fut "redécouverte" lors des grandes explorations maritimes européennes à l'aube du 16ème siècle. Le navigateur vénitien Alvise Cadamosto l'a notée en 1455, l'appelant le carro dell'ostro ("chariot du sud"), bien que son dessin fût imprécis. C'est l'astronome et médecin portugais João Faras qui est généralement crédité d'avoir été le premier Européen à la dessiner correctement en mai 1500, depuis les côtes du Brésil. Le navigateur florentin Amerigo Vespucci l'a également décrite dans une lettre en 1503.
Un emblème identitaire des territoires australs
Au-delà de sa fonction astronomique et nautique, la Croix du Sud s'est imposée comme une figure majeure, agissant comme un marqueur identitaire pour les territoires de l'extrême sud du continent américain. Sa représentation exprime un profond enracinement géographique et mémoriel.
On la retrouve ainsi au cœur des symboles officiels de la Patagonie et de l'archipel fuégien. Sur le drapeau de la région chilienne de Magallanes et de l'Antarctique chilien, la constellation blanche se détache sur un fond bleu nuit, surplombant les sommets enneigés et la steppe dorée, pour symboliser la position australe de la région.
De l'autre côté de la frontière, le drapeau de la province argentine de Terre de Feu, Antarctique et Îles de l'Atlantique Sud arbore également les cinq étoiles de la Croix du Sud inclinées sur fond bleu, associées cette fois à la silhouette en vol d'un albatros, allégorie de la liberté et de la faune maritime locale.
Dans ces deux cas, la Croix du Sud fonctionne comme le sceau d'une appartenance partagée au monde austral et à son histoire maritime.
Dans un registre plus libre et contemporain, la Croix du Sud s'invite jusque dans l'identité visuelle de notre association, Karukinka. Sans viser la rigueur d'un emblème officiel, le logo lui fait un clin d'œil appuyé. Ce choix ne doit rien au hasard : il est une invitation au voyage, un rappel discret de nos terrains d'exploration subantarctiques et de notre attachement aux savoirs, tant maritimes qu'autochtones de ce bout du monde.
Un outil de navigation inestimable
L'importance historique majeure de la Croix du Sud réside dans son utilisation pour la navigation océanique. Dans l'hémisphère nord, l'Étoile Polaire (Polaris) indique précisément le pôle nord céleste. L'hémisphère sud ne possède pas d'équivalent brillant près du pôle, ce qui rendait l'orientation nocturne complexe pour les premiers marins.
Comment trouver le pôle Sud céleste ?
La Croix du Sud sert de "pointeur" vers le pôle sud céleste. Les marins et les navigateurs utilisent une méthode géométrique simple :
Tracez une ligne imaginaire reliant Gacrux (le sommet de la croix) à Acrux (la base).
Prolongez cette ligne vers le bas sur environ 4,5 fois la distance séparant ces deux étoiles.
Ce point imaginaire dans le ciel est très proche du pôle sud céleste.
Pour confirmer ce point, les navigateurs s'appuient sur deux étoiles très brillantes voisines, Alpha et Beta Centauri (les "Pointeurs"). En traçant une ligne perpendiculaire au milieu du segment reliant ces deux Pointeurs, l'intersection de cette ligne avec celle descendant de la Croix donne l'emplacement exact du pôle sud céleste.
Cette technique a été essentielle aux navigateurs polynésiens lors de leurs incroyables épopées transocéaniques. Lors du premier tour du monde (1519-1522), l'expédition de Magellan a également appris et utilisé ces techniques basées sur la Croix pour naviguer dans l'immensité du Pacifique et de l'océan Austral. Les gauchos argentins l'utilisaient de la même manière pour s'orienter de nuit dans l'immensité de la Pampa et de la Patagonie.
Aujourd'hui, l'importance de la Croix du Sud est telle qu'elle est un emblème national. Elle figure en bonne place sur les drapeaux de plusieurs nations de l'hémisphère sud, dont l'Australie, la Nouvelle-Zélande (qui n'affiche que les 4 étoiles principales), le Brésil, la Papouasie-Nouvelle-Guinée et les Samoa.
L’association Cap Horn au Long Cours et le site Cap-Horniers Français constituent aujourd’hui l’une des plus précieuses ressources indépendantes pour comprendre l’épopée des grands voiliers marchands français et des marins qui ont franchi le cap Horn. Leur travail bénévole documente navires, voyages et équipages, et redonne une voix à ces marins au long cours dont la mémoire aurait pu rester confinée aux archives et à quelques vitrines de musées.
Le port de Nantes (Quai de la Fosse) à l'époque des cap-horniers (collection Le Coat)
Une mémoire vivante des cap‑horniers français
On appelle « cap‑horniers » les grands voiliers de charge, ainsi que leurs équipages, qui franchissaient le cap Horn pour relier l’Europe aux ports du Pacifique entre le milieu du XIXᵉ siècle et le premier quart du XXᵉ siècle. Ces navires, souvent des trois‑mâts ou quatre‑mâts en acier de grande taille, affrontaient des conditions météorologiques extrêmes, houle croisée, vents violents et froid, notamment lorsqu’ils passaient d’est en ouest contre les vents dominants.
Pendant plus d’un siècle, jusqu’aux années 1920, la route du cap Horn fut l’une des grandes artères du commerce maritime mondial : les voiliers français y transportaient guano et nitrates du Chili et du Pérou, céréales d’Australie et de Californie, bois d’Amérique du Nord, métaux et minerai de nickel, entre autres cargaisons. Alors que la vapeur puis le canal de Panama allaient progressivement supplanter ces routes, les cap‑horniers ont écrit une page majeure de l’histoire de la marine marchande européenne.
Une association héritière de l’Amicale des cap‑horniers
L’association Cap Horn au Long Cours (CHLC) puise ses racines dans l’ancienne Amicale internationale des capitaines au long cours cap‑horniers (AICH), aujourd’hui disparue avec la génération de marins qui l’animait. CHLC reprend l’esprit de cette amicale en se donnant pour mission de « sauvegarder et faire connaître le patrimoine des Cap‑Horniers », qu’il s’agisse des navires, des routes, des métiers ou des trajectoires humaines.
Pour concrétiser cette mission, l’association a créé et anime le site caphorniersfrancais.fr, entièrement consacré aux marins des grands voiliers marchands français ayant emprunté la route du cap Horn. Ce site se distingue par son ambition : faire connaître, à terme, tous les voyages de tous les marins sur tous les voiliers de charge cap‑horniers français.
Un travail de recherche indépendant et bénévole
La démarche de cette association repose sur un patient travail de recherche, mené de façon indépendante par des bénévoles passionnés. L’équipe collecte et croise des sources multiples : archives de l’armement et de la marine marchande, journaux de bord, registres d’équipage, récits de voyage, fonds photographiques familiaux, correspondances privées, mais aussi corrections et compléments envoyés par les descendants de marins.
Les responsables du site soulignent eux‑mêmes l’ampleur « monumentale » de la tâche et le fait qu’elle nécessitera des années de travail, appelant le public à les aider en partageant documents, souvenirs ou en signalant toute erreur repérée dans les notices existantes. Cette logique participative fait du projet un véritable chantier d’histoire maritime collaborative, où les apports des familles, des chercheurs locaux et des curieux enrichissent progressivement une base de données unique.
Navires, voyages, équipages : un corpus documentaire en expansion
L’un des apports majeurs du site est de rassembler, navire par navire, voyage par voyage, les traces des routes effectuées et les noms des marins embarqués. L’objectif affiché est que les cap‑horniers ne soient plus seulement des silhouettes anonymes sur d’anciennes photographies, mais des individus identifiables, replacés dans le contexte de leurs campagnes au long cours.
Le site valorise également des récits de mer et témoignages directs, comme celui d’Abel Guillou, capitaine du trois‑mâts Bretagne naufragé au cap Horn en août 1900 après deux mois et demi de lutte contre les éléments, dont l’équipage fut sauvé par le trois‑mâts britannique Maxwell. Ces histoires incarnent concrètement les dangers de la route du cap Horn et donnent chair aux valeurs de courage, de ténacité et de solidarité que l’association met en avant comme héritage des cap‑horniers.
« Faire sortir les cap‑horniers des musées »
CHLC ne se contente pas de produire une base de données en ligne : l’association se donne pour objectif de « faire sortir les Cap‑Horniers des musées » en allant à la rencontre du public à travers conférences, expositions temporaires et manifestations variées partout en France. Ces actions culturelles s’appuient sur les recherches de ses membres pour raconter l’histoire des marins au long cours au‑delà des seuls objets exposés, en replaçant les hommes, leurs mots et leurs expériences au centre du récit.
Cette médiation itinérante contribue à reconnecter les territoires maritimes et portuaires à leur passé cap‑hornier, en particulier dans les villes et régions qui ont fortement participé à ce commerce à la voile. Elle offre aussi aux descendants de marins un espace où retrouver des traces de leurs ancêtres et comprendre le contexte de leurs navigations.
Un enjeu historiographique et patrimonial majeur
D’un point de vue scientifique, le travail de Cap‑Horniers Français comble un vide entre l’histoire « officielle » de la marine marchande (statistiques, flotte, grandes routes commerciales) et l’histoire vécue des équipages, souvent peu documentée au niveau individuel. En reconstituant les voyages un par un et en identifiant les marins, l’association produit une micro‑histoire fine de la navigation à la voile autour du cap Horn.
Cette approche permet d’étudier les réseaux de recrutement des équipages, les provenances régionales, les rythmes de campagne, les carrières longues ou brèves, les naufrages et les retours, et plus largement la manière dont l’économie mondialisée des nitrates, céréales ou bois se traduisait dans des trajectoires humaines concrètes. Elle offre aussi un matériau précieux aux chercheurs en histoire sociale, en géographie maritime, en études portuaires ou en anthropologie de la mer.
Le cap Horn, nœud stratégique du commerce à la voile
Pour mesurer l’importance du travail de l’association, il faut rappeler le rôle stratégique du cap Horn dans les réseaux commerciaux mondiaux avant l’ère de la vapeur et du canal de Panama. Dès la fin du XVe siècle, la recherche de nouvelles routes maritimes pour le commerce des épices puis, plus tard, des matières premières comme le guano et le nitrate, a poussé les puissances maritimes à contourner l’Amérique du Sud.
Aux XIXᵉ et début XXᵉ siècles, les grands voiliers cap‑horniers français assurent ainsi des liaisons régulières vers le Pacifique pour rapporter engrais minéraux, céréales, bois et métaux vers l’Europe, prolongeant notamment le « nitrate trade » et le commerce céréalier jusqu’aux dernières grandes traversées à la voile. Ces routes exigeaient une maîtrise exceptionnelle de la navigation dans les « cinquantièmes hurlants » et les « soixantièmes rugissants », ce qui explique le prestige durable attaché aux marins qui y ont servi.
Nantes, un grand port armateur des routes du cap Horn
Dans cette histoire, la ville de Nantes occupe une place particulière comme grand port armateur et chantier de construction navale sur l’estuaire de la Loire. Au XIXᵉ siècle, les chantiers nantais – notamment les Chantiers de la Loire et Dubigeon – participent à la construction de grands voiliers de commerce en acier, destinés au long cours et à la navigation vers les grandes routes océaniques, dont celle du cap Horn.
Le tissu portuaire nantais se structure alors autour des quais de la Loire, de l’activité des armateurs, de la batellerie fluviale et des navires de charge, dans un contexte d’intense développement du commerce maritime vers les marchés coloniaux et lointains. La présence d’une rue des Cap‑Horniers à Nantes rappelle symboliquement ce lien historique entre la ville et les marins qui partaient pour ces campagnes extrêmes.
Les recherches de Cap‑Horniers Français permettent de relier ces réalités portuaires à des trajectoires individuelles : nombre de marins, officiers ou capitaines embarqués sur les cap‑horniers français étaient issus de Nantes, de la Loire‑Atlantique ou d’autres ports de la façade atlantique, et leurs parcours se retrouvent dispersés dans les registres, journaux de bord et témoignages que l’association met en lumière.
Saint‑Nazaire, avant‑port océanique et base de départ
Avec le développement du port de Saint‑Nazaire au milieu du XIXᵉ siècle, sous le Second Empire, l’estuaire de la Loire se dote d’un avant‑port océanique moderne qui vient compléter et, progressivement, supplanter les installations plus en amont. Créé officiellement en 1856, le port de Saint‑Nazaire devient un maillon essentiel du Grand port maritime de Nantes–Saint‑Nazaire, avec bassins à flot, formes de radoub et, plus tard, chantiers navals majeurs.
Si, aujourd’hui, Saint‑Nazaire est surtout connu pour la construction navale et les grandes unités comme les paquebots, son essor s’inscrit dans une histoire plus longue d’accueil et d’armement de navires de commerce au long cours. À l’époque du commerce à la voile, l’ensemble portuaire Nantes–Saint‑Nazaire formait ainsi l’une des grandes portes d’embarquement françaises vers l’Atlantique Sud, le Pacifique et donc vers la route du cap Horn.
Les travaux de Cap‑Horniers Français, en restituant navire par navire les campagnes vers le Pacifique, contribuent à valoriser ce rôle du complexe portuaire de la Loire : on peut y suivre des voiliers construits ou armés dans la région, des équipages recrutés dans les bourgs maritimes du littoral ligérien, et les longs voyages qui les menaient finalement à doubler le cap Horn.
Une ressource pour chercheurs, institutions et familles
Le site de l’association est d’un accès libre et constitue une ressource de premier plan pour les historiens, les étudiants, les musées maritimes, mais aussi pour les généalogistes et les familles qui cherchent à retracer le parcours d’un ancêtre marin. La granularité de l’information – noms des navires, dates de campagnes, itinéraires, récits de bord, témoignages – permet des recherches à la fois fines et transversales.
En mettant à disposition ce corpus, Cap‑Horniers Français contribue également à la valorisation du patrimoine maritime auprès des collectivités locales, des ports et des lieux de mémoire qui peuvent s’appuyer sur ces données pour concevoir expositions, parcours urbains, événements commémoratifs ou actions pédagogiques. L’association se positionne ainsi comme un relais entre archives, territoires et grand public.
Appel à contributions et enjeux pour l’avenir
Consciente de l’immensité de la tâche, l’association insiste sur le caractère évolutif et perfectible de son travail, invitant toute personne disposant de documents, photos, carnets, listes d’équipage ou souvenirs de famille à les contacter pour enrichir et corriger les informations publiées. Cette ouverture montre que l’histoire des cap‑horniers n’est plus seulement affaire d’experts, mais une mémoire partagée à laquelle chacun peut contribuer.
À l’heure où la navigation commerciale à la voile a totalement disparu au profit de la propulsion mécanique, ces recherches indépendantes constituent un rempart contre l’oubli d’un monde maritime aujourd’hui révolu, mais qui a façonné durablement les ports, les villes et les cultures littorales françaises, de Nantes et Saint‑Nazaire jusqu’aux rives lointaines du Pacifique.
En 2024, un seul voilier a quitté le ponton du Belem à Nantes puis le Quai des Frégates du port de Saint Nazaire direction le cap Horn : le voilier Milagro de notre association, et pour raconter à notre petite échelle une histoire complémentaire : celle des peuples autochtones du bout du monde.