Le rayadito des îles subantarctiques : un petit passereau emblématique de la réserve de biosphère du Cap Horn et de l’archipel Diego Ramírez

Le rayadito des îles subantarctiques : un petit passereau emblématique de la réserve de biosphère du Cap Horn et de l’archipel Diego Ramírez

Dans les fourrés battus par le vent des îles subantarctiques, on entend parfois un sifflement rapide de rayadito qui zigzague entre les branches comme un fil. Pour les Yagan, cet oiseau minuscule nommé Tachikatchina n’est pas qu’une silhouette rayée : il fait partie de ces compagnons ailés qui peuplent les récits de navigation et de chasse. Nous allons vous faire découvrir cet oiseau cavicole très abondant (et expressif !) dans les forêts de hêtres (Nothofagus) et jusqu’aux limites australes de la Réserve de biosphère du Cap Horn.

Le genre Aphrastura (famille des Furnariidae) regroupe de petits passereaux insectivores endémiques du sud‑ouest de l’Amérique du Sud. Il comprend historiquement deux espèces : le rayadito à longue queue (Aphrastura spinicauda, synallaxe rayadito ou rayadito épineux), largement distribué dans les forêts tempérées du Chili et de l’Argentine australe, et le rayadito de Masafuera (Aphrastura masafuerae), microendémique de l’île Alejandro Selkirk dans l’archipel Juan Fernández.

rayadito aphrastura spinicauda
Rayadito (Aphrastura spinicauda) photographié lors d'une expédition Karukinka dans les canaux de la réserve de Biopshère du cap Horn (Chili, avril 2025)

Dans la région subantarctique, la découverte récente du rayadito subantarctique (Aphrastura subantarctica) sur l’archipel Diego Ramírez, au sud‑ouest du Cap Horn, a révélé un cas remarquable de diversification dans un environnement isolé en mer de Drake et dépourvu d’arbres.

Distribution, diversité et écosystèmes

Les travaux récents sur la communauté des oiseaux cavernicoles montrent que A. spinicauda est l’un des passereaux les plus abondants dans les forêts tempérées australes, avec des densités pouvant dépasser 9 individus par hectare, et une forte dépendance aux cavités créées par le pic de Magellan (Campephilus magellanicus). À l’inverse, A. subantarctica vit dans un archipel herbacé, dominé par Poa flabellata, et utilise des cavités au sol pour nicher ou dans des structures de nids d’oiseaux marins, en l’absence de mammifères terrestres prédateurs.

Morphologie, écologie et comportement

A. spinicauda est un petit passereau d’environ 12 g, à queue longue et fine, utilisée pour son déplacement acrobatique sur les troncs et branches. Sa couleur brun‑roux striée lui confère un excellent camouflage dans les écorces et les feuillages, et il se nourrit principalement d’insectes et de larves, en explorant l’écorce et le sous‑bois.

A. subantarctica, en revanche, pèse en moyenne 16 g, avec un bec plus long, des pattes plus développées, une queue plus courte et un comportement centré à faible hauteur du sol, reflétant une adaptation à un habitat herbacé et très venteux.

Le comportement du rayadito en territoire yagan est illustré par ce témoignage de Ursula Calderon : "Tachikachina est un oiseau qui chante dans la montagne en journée, prévenant que quelqu'un est caché : un homme mauvais, un sorcier. Il annonce ainsi au marcheur la présence de ceux-ci ou encore d'un chien, d'une chat... en bref de quelqu'un caché. Ses cris, quand ils chantent ensemble, font peur, tsch-tsch-tsch, puisqu'ils n'annoncent rien de bon" (page 70, réf. 10).

Rayadito ou Tachikatchina, photographié en avril 2025 dans la caleta Borracho (expédition en voilier dans les canaux de Patagonie, Chili)

Génétique, spéciation et conservation

Les analyses génétiques montrent une différentiation nette entre A. spinicauda et A. subantarctica justifiant la proposition de A. subantarctica comme nouvelle espèce emblématique de la biodiversité subantarctique. Cette distinction, couplée à des différences morphologiques et comportementales, place l’archipel Diego Ramírez comme un “laboratoire naturel” de spéciation et de conservation, désormais protégé par le parc marin Diego Ramírez–Passage de Drake.

Pour A. spinicauda, la conservation des forêts anciennes à cavités et la préservation du pic de Magellan sont essentielles pour maintenir la structure des populations de rayaditos dans la réserve de biosphère du Cap Horn.

Bibiographie

  1. Rozzi, R. et al. (2022). “The Subantarctic Rayadito (Aphrastura subantarctica), a new bird species on the southernmost islands of the Americas”Scientific Reports 12, 13957. https://doi.org/10.1038/s41598-022-17985-4
  2. Rozzi, R. et al. (2023). “The subantarctic rayadito (Aphrastura subantarctica), a new bird species on the southernmost islands of the Americas (repositorio UChile version)”. Repositorio UChile. https://repositorio.uchile.cl/handle/2250/194760
  3. Ramírez‑D’Crego, R. (2022). “The Subantarctic Rayadito (Aphrastura subantarctica), a new bird species on the southernmost islands of the Americas”CECS research‑related articlehttps://ramirodcrego.com/papers/article29/
  4. Zenodo (2022). Dataset “The Subantarctic Rayadito (Aphrastura subantarctica), a new bird species on the southernmost islands of the Americas”. Morphological and genetic data. https://zenodo.org/records/6983420
  5. Rozzi, R. et al. (2022). “The Subantarctic Rayadito (Aphrastura subantarctica), a new bird species on the southernmost islands of the Americas”PMC version (NIH‑NIHMS)https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC9418250/
  6. Ramírez‑D’Crego, R. et al. (2022). “The Subantarctic Rayadito (Aphrastura subantarctica), a new bird species on the southernmost islands of the Americas – full PDF” (IEB‑Chile). https://ieb-chile.cl/wp-content/uploads/2024/01/s41598-022-17985-4-1.pdf
  7. Rozzi, R. et al. (2022). Taxonomic description of Aphrastura subantarctica (Wikispecies).​
  8. Marine, R. H. et al. (2022). “The extreme rainfall gradient of the Cape Horn Biosphere Reserve”Science of the Total Environment ou équivalent (étude de biodiversité et de rayaditos dans les canaux).
  9. Rozzi, R. et al. (2018). “Marine biodiversity at the end of the world: Cape Horn and Diego Ramírez islands”PLOS ONE ou revue équivalente, décrivant la diversité des îles Diego Ramírez et la contexte écologique.
  10. Rozzi, R. et al. (2017). "Guia Multi-Etnica de Aves de los Bosques Subantarticos de Sudamérica". Ediciones Universidad de Magallanes.
Le canelo, poivrier de Magellan (Drimys winteri J.R. Forst. & G. Forst.)

Le canelo, poivrier de Magellan (Drimys winteri J.R. Forst. & G. Forst.)

Dans les forêts humides du sud du Chili et de l'Argentine, un arbre à l'écorce lisse et grise se distingue par son feuillage persistant d'un vert profond. Froissez une feuille entre les doigts : une odeur poivrée s'en dégage aussitôt. C'est le canelo, Drimys winteri, membre de la famille des Winteraceae — l'une des plus anciennes lignées d'angiospermes connues. Son aire de répartition s'étend depuis la région de Coquimbo, au centre du Chili, jusqu'au cap Horn, à 56° de latitude sud, et déborde sur les zones andino-patagoniennes d'Argentine.

canelo drimys winteri winter's bark poivrier de magellan magellanic pepper
Sous bois de canelo au début de l'hiver photographié lors d'une expédition en 2018 au sud de la baie Orange

Ce que l'on observe sur le terrain

La description classique d'un arbre de 10 à 20 mètres ne correspond qu'à certaines localisations. Drimys winteri est une espèce à haute plasticité écologique : son port varie du petit arbuste rabougri à l'arbre à tronc droit selon les conditions de sol, de luminosité, d'altitude et d'exposition au vent. Farina et al. (2023), dans leur rapport technique produit pour le gouvernement de Terre de Feu argentine, décrivent cette variabilité avec précision. Dans le district de Magallanes — qui couvre le sud de la Patagonie et la Terre de Feu jusqu'au cap Horn — le canelo se tient le plus souvent dans le sous-étage des forêts de coigüe et de lenga, sous forme arbustive ou comme arbre de petite taille. Plus au nord, dans les vallées valdiviennes, il peut atteindre des dimensions plus importantes.

Deux écotypes principaux ont été identifiés : l'un lié aux sites d'altitude à sols bien drainés, l'autre aux dépressions humides et aux sols tourbeux, où il se comporte comme colonisateur actif après perturbation. Cette plasticité lui permet de tenir aussi bien en pleine lumière qu'à l'ombre dense, sur des substrats allant du sol mince de montagne au sol marécageux (Loewe, 1987, cité dans Farina et al., 2023).

Le canelo dans les forêts du cap Horn

Dans la province du Cap Horn, le canelo s'intègre dans des forêts mixtes dominées par Nothofagus betuloides (Hêtre de Magellan aussi connu sous le nom de coigüe ou guindo), avec la présence associée de Pilgerodendron uviferum (le cyprès de las Guaitecas), de Maytenus magellanica (Maitén) et d'un sous-bois riche en bryophytes, lichens et hépatiques. Il occupe le niveau arbustif et l'étage inférieur de la canopée, souvent dans des recoins humides, sur des sols tourbeux ou à proximité de cours d'eau. Dans les secteurs les plus exposés aux vents dominants de l'ouest, il prend une forme compacte et tordue, bien éloignée des représentations venues des flores valdiviennes.

Cette présence dans les forêts les plus australes du monde a une résonance directe pour les observations conduites lors des expéditions Karukinka. En 2003, Drimys winteri a été identifié comme plante hôte du grand lépidoptère Cercophana frauenfeldii Felder, 1862 (Lepidoptera : Saturniidae), dont la présence a été documentée jusqu'au seuil de la province de Cabo de Hornos. Ce papillon nocturne, endémique du Chili, suit un gradient andino-côtier étroitement lié aux forêts tempérées humides — et donc, en partie, à la présence du canelo. Comme nous le présentons dans notre article dédié à cet hétérocère, nous avons pu documenter sa présence la plus australe depuis un mouillage situé au nord-ouest de l'île Gordon (ou Lachuf en langue yagan).

Feuilles, fleurs, fruits, écorce

Les feuilles sont alternes, simples, longues de 5 à 15 cm, à limbe ovale voire oblong ou elliptique, coriaces, avec la face supérieure vert pâle et la face inférieure blanchâtre. La nervure médiane est très marquée. Le bord est entier, légèrement recourbé. Mastiquées, elles libèrent un goût piquant caractéristique.

Les fleurs apparaissent entre septembre et novembre. Hermaphrodites, blanches à jaunâtres, parfois légèrement rosées, elles mesurent 1 à 3 cm de diamètre et sont disposées en cymes ombelliformes de 4 à 6 fleurs aux extrémités des rameaux, portées par des pédicelles rougeâtres. La corolle comprend 6 à 14 pétales ; les étamines, au nombre de 30 à 40, entourent 4 à 10 carpelles libres à anthères jaunes.

fleurs et feuillage du canelo drimys winteri winter's bark
Fleurs et feuillage du canelo photographiés par Eric Hunt — Travail personnel, CC BY 2.5, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=1637227

Les fruits mûrissent entre février et avril. Ce sont des baies globuleuses, noires-violacées à maturité, d'environ 1 cm, contenant 5 à 8 graines réniformes, noires et brillantes. Avant maturité, leur fond vert clair est ponctué de taches café. Ces baies charnues sont dispersées par les oiseaux frugivores des forêts australes — le zorzal Turdus falcklandii en consomme les fruits avant sa migration automnale, participant à la dissémination des graines dans le sous bois.

poivre de chiloé poivre de magellan canelo graines
Les graines du Poivrier de Magellan (photographie d'Inao Vasquez CC-BY.SA 2.0 - Robertín)

L'écorce est grise à brun clair, lisse, épaisse et très aromatique. C'est elle qui a concentré l'essentiel des usages médicinaux et condimentaires, et c'est par elle que l'espèce est entrée dans l'histoire de la navigation australe.

Une écorce dans les soutes des navigateurs européens

Le nom générique Drimys vient du grec drimus : « âcre », « irritant » — en référence directe au goût de l'écorce. Le nom d'espèce honore John Winter, capitaine qui accompagnait Francis Drake lors de son expédition autour du monde (1577-1580). Au détroit de Magellan, observant les peuples locaux consommer une infusion d'écorce, il en embarqua plusieurs barils pour traiter le scorbut de son équipage. L'écorce, riche en vitamine C, se révéla efficace. Elle fut exportée vers l'Europe sous le nom de Cortex Winteri et Winter's Bark, s'inscrivant durablement dans la pharmacopée maritime du XVIe siècle (Farina et al., 2023 ; Museo Nacional de Historia Natural de Chile, 2016).

Cet épisode a contribué à diffuser une représentation partielle de l'espèce dans les sources européennes. Plusieurs historiens ont depuis analysé comment les écrits des navigateurs ont parfois fixé des usages en ignorant — ou sans accès à — la profondeur des savoirs locaux déjà constitués (Carey, 2023).

Arbre de rituels, bois d'outils

Pour le peuple mapuche, Drimys winteri — appelé foye, foique ou boigue selon les dialectes du mapudungun — est le premier arbre sacré, symbole de bienveillance, de paix et de justice. Il est planté dans les espaces de réunion sociale et religieuse. L'écorce, qualifiée de panacée par les machis, est utilisée en infusion contre les processus inflammatoires, les douleurs, la fièvre, les hémorragies, et en usage externe sur les plaies et furoncles. Le jus des fruits est employé dans les rites d'initiation de la machi. Le bois sert à fabriquer le kultrún, tambour cérémoniel central dans la culture mapuche (Farina et al., 2023 ; Alonso et Desmarchelier, 2015, cités dans Farina et al., 2023).

Les autres peuples des canaux, des îles et des forêts australes ont également intégré le canelo dans leurs pratiques. Les Selk'nam l'appelaient choól et utilisaient son bois pour fabriquer des arpons — un bois pesant qui facilitait l'enfoncement dans l'eau (Alonso, 1997, cité dans Farina et al., 2023). Le nom yagan de l'espèce, uk'ushta, est attesté dès 1928 dans les travaux de Lothrop.

Chez les Yagan, dont l'économie reposait sur la navigation, la pêche et la chasse marine dans les canaux fuégiens, le canelo fournit un bois relativement souple et maniable. Ce type de bois se prêtait à la fabrication de nombreux outils du quotidien, dont les hampes longues et flexibles des lances de harpon utilisées depuis les canoës. Les sources ethnographiques européennes restent souvent imprécises sur les essences employées pour chaque pièce ; c'est précisément dans cet espace que les savoirs locaux — oraux, transmis par usage — complètent ce que les textes écrits n'ont pas su consigner.

Bibliographie

Carey, M. (2023). « Drimys winteri : Circulation of Environmental Ignorance in European Written Sources, 1578–1974 ». Arcadia, Rachel Carson Center for Environment and Society.

Farina, S., Hernandez, C., Salgado, O., Soler Esteban, R. M., Livraghi, E. et Sponton, E. (2023). Informe técnico : Pimienta de Drimys winteri (Canelo). Dirección General de Desarrollo Forestal, Ministerio de Producción y Ambiente, Gobierno de Tierra del Fuego, Antártida e Islas del Atlántico Sur.

Museo Nacional de Historia Natural de Chile (2016). « Árboles urbanos XIV : El canelo ». Santiago : MNHN.

Pellegrinuzzi et al. (2025). Relevamiento de la regeneración de Drimys winteri en la costa de Tierra del Fuego. Inédit / en cours de publication.

Pérez, R., Pino, M. T., Vergara, C., Zamora, O., Dominguez, E. et Álvarez, C. (2020). « Canelo: un árbol alto en metabolitos saludables amenazado por el cambio climático / El canelo como alternativa de ingrediente natural ». Informativo INIA, 40. Instituto de Investigaciones Agropecuarias, Ministerio de Agricultura, Chile.

Quiroga Mellado, P. et al. (2021). « Fitoquímica y propiedades biológicas de Drimys winteri J.R. et G. Forster var. chilensis (DC) A. » Boletín Latinoamericano y del Caribe de Plantas Medicinales y Aromáticas, 20(5), 443–462.

Smith, A. C. (1943). « The American species of Drimys ». Journal of the Arnold Arboretum, 24(1), 1–33.

Soto, D. P. et Donoso, P. J. (2006). Modelos de efectos mixtos de altura-diámetro para Drimys winteri en Chile. Bosque, 40(1), 71–80.

Vargas Ortiz, R. et al. (1996). « Variación genecológica de dos poblaciones contiguas de Drimys winteri ». Bosque, Universidad Austral de Chile.

Fuerte Bulnes : histoire, enjeux et mémoire d’un fort chilien du détroit de Magellan

Fuerte Bulnes : histoire, enjeux et mémoire d’un fort chilien du détroit de Magellan

Fuerte Bulnes est le premier établissement chilien permanent dans la région du détroit de Magellan, fondé en 1843 sur la pointe Santa Ana, à environ 60 kilomètres au sud de l’actuelle ville de Punta Arenas. Il répond à la volonté des autorités de la jeune République chilienne d’affirmer sa souveraineté dans l’extrême sud face aux ambitions des puissances européennes et de consolider le contrôle d’une route maritime stratégique entre Atlantique et Pacifique. Bien que rapidement abandonné au profit d’un site plus favorable à Punta Arenas grâce aux précieuses indications d'un cacique Tehuelche, le fort a acquis une importance symbolique majeure dans l’histoire territoriale du Chili et a été reconstruit au milieu du vingtième siècle comme lieu de mémoire et monument historique national.

fuerte bulnes au bord du détroit de magellan punta santa ana patagonie

Depuis les premières décennies de l’indépendance, les élites chiliennes identifient le détroit de Magellan comme un espace clé pour la sécurité et le développement du pays, dans la continuité des préoccupations formulées auparavant par Bernardo O’Higgins. Exilé au Pérou, O’Higgins propose en 1842 au ministre de l’Intérieur et des Relations extérieures, Ramón Luis Irarrázaval, un plan de colonisation fondé sur l’installation de familles originaires de Chiloé et la mise en place d’un service de navigation à vapeur pour intégrer la région au reste du territoire national.

Le gouvernement du président Manuel Bulnes transforme rapidement ces idées en politique d’État, dans un contexte d’expansionnisme européen et de rivalités navales croissantes dans le sud du continent. L’enjeu consiste à passer d’une souveraineté juridique proclamée à une occupation effective, en installant une garnison et une population civile capables de fournir des services aux navires et de préfigurer une colonisation plus large de la Patagonie, jusqu'à son point continental le plus au sud.

L’expédition de la goélette Ancud et la prise de possession

Pour mettre en œuvre ce projet, l’intendant de Chiloé, Domingo Espiñeira, reçoit en 1842 la mission d’étudier la meilleure manière d’occuper la région magellanique et de superviser la construction d’une embarcation dédiée à l’expédition. Le navire, initialement baptisé « Presidente Bulnes » avant de prendre le nom de « Goleta Ancud » en hommage au port chilote où il est construit, est équipé pour transporter un détachement militaire, des outils, des matériaux de construction, des vivres et des animaux de subsistance.

La goélette Ancud quitte San Carlos de Ancud en mai 1843 sous le commandement du capitaine de frégate Juan Williams (Juan Guillermos), accompagné notamment du naturaliste prussien Bernardo Philippi, futur gouverneur de la colonie de Magallanes. Après environ quatre mois de navigation et d’exploration, l’expédition jette l’ancre le 21 septembre 1843 à Punta Santa Ana, sur la rive nord du détroit de Magellan, où est officiellement prise possession du détroit et des territoires adjacents au nom du gouvernement du Chili.

Fondation et configuration du Fuerte Bulnes

Quelques semaines après la cérémonie de prise de possession, Juan Williams inaugure officiellement le Fuerte Bulnes le 30 octobre 1843, en l’honneur du président Manuel Bulnes. La position retenue, sur un promontoire rocheux faisant face au détroit, présente des avantages stratégiques évidents pour le contrôle de la navigation, mais s’avérera défavorable à long terme pour un établissement civil durable en raison de la pauvreté des sols et de l’exposition aux conditions climatiques extrêmes.

Le complexe défensif comprend un fossé, une palissade de troncs et un ensemble de bâtiments en bois, construits soit par empilement horizontal des rondins, soit par des structures en bois remplies de mottes de tourbe. Autour du bloc principal, véritable maison-forte, s’organisent les fonctions essentielles : caserne, magasin, maisons du gouverneur et des officiers, chapelle, prison, ranchos d’habitation et étables, complétés par deux batteries de deux canons et un poudrier souterrain. Cette petite colonie militaire constitue ainsi une cellule de peuplement, un poste de secours pour les navires et un symbole concret de la présence de l’État chilien dans un territoire jusqu’alors dépourvu d’occupation permanente stable.

Conditions de vie et défis de la colonie

Les sources éditées par l’Université de Magallanes, notamment le « Diario de guerra del “Fuerte Bulnes” 1844‑1850 », ainsi que les panneaux d'informations consultables durant la visite du fort, permettent de prendre la mesure des difficultés quotidiennes rencontrées par la garnison et les familles installées au fort. Les vents violents, le froid, l’isolement et la difficulté à développer une agriculture de subsistance dans un environnement inhospitalier imposent une dépendance durable vis‑à‑vis des approvisionnements maritimes en provenance de Chiloé et du centre du pays.

La fonction de relais pour la navigation est cependant remplie : à partir du fort, les autorités chiliennes offrent assistance et ravitaillement aux navires qui franchissent le détroit, renforçant la visibilité internationale de la présence chilienne. Dans le même temps, les rapports militaires consignés dans le « Diario de guerra » témoignent d’une tension permanente entre la mission patriotique de « faire patrie » dans l’extrême sud et la dureté des conditions matérielles, qui affectent la santé, la discipline et la cohésion de la petite communauté.

Du Fuerte Bulnes à Punta Arenas : abandon et déplacement de la colonie

Très tôt, les autorités constatent les limites structurelles du site de Punta Santa Ana pour le développement d’une colonie à vocation agricole et commerciale. Les sols peu profonds, la difficulté d’accès à des ressources en eau et l’exposition aux intempéries poussent à envisager un déplacement vers un emplacement plus favorable sur la rive du détroit, ce qui conduit à la décision de fonder la colonie de Punta Arenas en 1848.

Les reconnaissances menées depuis le fort le long de la rive nord du détroit s’accompagnèrent de contacts répétés avec les Tehuelches (Aonikenk), dont les connaissances des pâturages et des abris naturels jouèrent un rôle dans l’identification d’un site plus propice que la Punta Santa Ana. Des récits postérieurs, relayant la tradition locale, soulignent qu’un cacique tehuelche aurait orienté les autorités chiliennes vers la zone de la future Punta Arenas, où la qualité des terres, l’accès à l’eau et les possibilités d’élevage offraient de meilleures perspectives de colonisation que le promontoire originel du fort.

Lauriane Lemasson à Punta Santa Ana, sur la rive nord du détroit de Magellan, le 1er mars 2026 (photo de Teresa Celedon)

Les chronologies établies par Memoria Chilena montrent qu’après l’arrivée de renforts en 1844 et 1847, le poids administratif, militaire et démographique se déplace progressivement du fort vers le nouveau noyau de Punta Arenas. La population du fort est transférée et, en quelques années, l’installation originelle entre dans une phase de déclin, jusqu’à ce que les bâtiments soient abandonnés et les structures ultérieurement endommagées, notamment lors des événements violents associés au motín de Cambiazo en 1851‑1852.

Effacement matériel et persistance symbolique (XIXe‑début XXe siècle)

Après le transfert de la colonie, les ruines du fort demeurent comme un témoignage discret mais chargé de sens de la première installation chilienne permanente dans la « vastedad patagónica », selon l’expression de l’historien Mateo Martinic. Dans son œuvre consacrée à l’histoire du détroit et de la région de Magallanes, Martinic souligne que le fort marque l’avancée initiale de la colonisation nationale et de la civilisation chilienne dans les régions australes, en faisant le lien entre souveraineté, occupation territoriale et projets économiques futurs.

La bibliographie rassemblée par Memoria Chilena montre que, dès la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, l’expérience de Fuerte Bulnes s’inscrit dans une réflexion plus large sur le territoire de Magallanes et sa colonisation, à travers des ouvrages d’auteurs tels qu’Armando Braun Menéndez, Jorge Schythe ou Recaredo Tornero. Ces travaux, ainsi que les chroniques et récits compilés par Mateo Martinic au XXe siècle, contribuent à faire du fort un repère historique incontournable dans la construction d’un récit national sur l’extrême sud du Chili.

Reconstructions, patrimonialisation et Parc du Détroit

Le tournant patrimonial intervient au milieu du XXe siècle, lorsque le major Ramón Cañas Montalva conçoit dans les années 1930 le projet de reconstruire le fort en vue de la commémoration de son centenaire. Un comité pour la reconstruction de Fuerte Bulnes se réunit à partir de 1941, bénéficiant du soutien financier de personnalités régionales comme José Menéndez Behety, et les travaux aboutissent à la reconstruction des principales installations selon leurs caractéristiques originelles, inaugurée en 1944 sous la présidence de Juan Antonio Ríos.

Reconstruit sur le même site de Punta Santa Ana, le complexe reprend l’organisation spatiale et les techniques constructives du fort du XIXe siècle : caserne, chapelle, maisons d’officiers, palissades et batteries, recréant un paysage militaire et colonial destiné à la fois à l’éducation historique et au tourisme culturel. L’ensemble est ensuite reconnu comme Monument historique national par le décret n° 138 de 1968, qui protège non seulement le fort lui‑même, mais aussi l’ensemble de la péninsule de Punta Santa Ana en tant que bien immobilier d’intérêt patrimonial.

Vue sur le détroit de Magellan, depuis Punta Santa Ana (01/03/2026)

Au début du XXIe siècle, Fuerte Bulnes et les vestiges de la zone voisine de Puerto Hambre sont intégrés au Parc du Détroit de Magellan, une concession touristique et culturelle de 250 hectares visant à valoriser les paysages, l’histoire et la mémoire de ce secteur. Le site fonctionne aujourd’hui comme musée de site et espace d’interprétation historique, combinant reconstitution architecturale, expositions et activités de médiation culturelle.

Apports de la recherche historique chilienne

La production historiographique chilienne a largement exploré le fort Bulnes comme laboratoire de la colonisation australe et de la construction de l’État dans des espaces éloignés. Les travaux de Mateo Martinic, en particulier « Breve historia de Magallanes » et « Historia del Estrecho de Magallanes », analysent le fort en le replaçant dans une chronologie longue, allant des tentatives espagnoles de fondation au XVIe siècle à la consolidation de Punta Arenas et à l’essor de l’élevage ovin.

D’autres études abordent indirectement ce lieu à travers l’histoire de la colonie de Magallanes, de ses structures économiques et des politiques publiques mises en œuvre dans la région, comme l’ouvrage de Sergio Vergara sur l’économie et la société de Magallanes entre 1843 et 1877 ou les synthèses sur le territoire et sa colonisation répertoriées par les archives disponibles sur le site "Memoria Chilena". Ensemble, ces travaux montrent que le fort ne peut être compris isolément, mais comme un moment fondateur dans un processus continu de territorialisation, de peuplement et de mise en valeur des ressources australes.

Conclusion

La visite du fort permet de saisir la complexité d’un projet de colonisation situé au croisement de la géopolitique, de l’ingénierie militaire et de l’expérience quotidienne de communautés confrontées à un milieu extrême. Fort éphémère, mais lourd de conséquences, il constitue le jalon initial d’un processus de territorialisation qui aboutira à l’essor de Punta Arenas et à l’intégration durable de la région de Magallanes à l’État chilien. Reconstruit et patrimonialisé, il incarne aujourd’hui un lieu de mémoire et un observatoire privilégié sur la manière dont le Chili raconte et met en scène sa présence dans l’extrême sud du continent.

Bibliographie

Anrique R., Nicolás. Diario de la goleta Ancud al mando del capitán de fragata don Juan Guillermo (1843) para tomar posesión del Estrecho de Magallanes. Santiago de Chile: Imprenta, Litografía i Encuadernación Barcelona, 1901.

Armada de Chile. “Fundación de fuerte ‘Bulnes’: soberanía efectiva del Estrecho de Magallanes.” Consulté en 2026. https://www.armada.cl.

Biblioteca Nacional Digital de Chile. Notice de catalogue pour Diario de guerra del “Fuerte Bulnes” 1844–1850: Puerto San Felipe – Fortaleza de Bulnes. Consulté en 2026. https://www.bibliotecanacionaldigital.gob.cl.

Braun Menéndez, Armando. Fuerte Bulnes: historia de la ocupación del Estrecho de Magallanes por el gobierno de Chile en 1843 … y sucesos ocurridos hasta el traslado de la colonia a Punta Arenas en 1849. Buenos Aires: Emecé, 1943; rééd. Buenos Aires: Francisco de Aguirre, 1997.

Colomés, Antonio. El territorio de Magallanes: datos históricos y geográficos. Magallanes: Imprenta El Magallanes, 1929.

Consejo de Monumentos Nacionales de Chile. “Fuerte Bulnes y toda la península denominada Punta Santa Ana (Monumento Histórico, Decreto n.° 138, 1968).” Consulté en 2026. https://www.monumentos.gob.cl.

Martinic Beros, Mateo. Breve historia de Magallanes. Punta Arenas: Ediciones de la Universidad de Magallanes, 2002.

———. Historia del Estrecho de Magallanes. Santiago: Editorial Andrés Bello, 1977.

Memoria Chilena, Biblioteca Nacional de Chile. “Breve historia de Magallanes (Mateo Martinic Beros).” Notice bibliographique. Consulté en 2026. https://www.memoriachilena.gob.cl.

———. “Colonización de Magallanes (1843–1943).” Minisitio historique. Consulté en 2026. https://www.memoriachilena.gob.cl.

———. “El fuerte Bulnes.” Minisitio thématique. Consulté en 2026. https://www.memoriachilena.gob.cl.

———. “Fuerte Bulnes (obra teatral).” Notice sur la pièce du Teatro Experimental de la Universidad de Chile. Consulté en 2026. https://www.memoriachilena.gob.cl.

———. “Historia del Estrecho de Magallanes (Mateo Martinic Beros).” Notice bibliographique. Consulté en 2026. https://www.memoriachilena.gob.cl.

Parque del Estrecho de Magallanes. “Fuerte Bulnes.” Consulté en 2026. https://parquedelestrecho.cl.

Perich Slater, José. Magallanes colonial. Punta Arenas: s. n., 1997.

Servicio Paz y Justicia (Chile). La colonia de Magallanes i Tierra del Fuego: (1843 a 1897). Santiago de Chile: Imprenta de La Gaceta, 1897.

Tornero, Recaredo S. Chile ilustrado: guía descriptiva del territorio de Chile, de las capitales de provincia, de los puertos principales. Valparaíso: Librería i ajencias del Mercurio, 1872.

Vergara Quiroz, Sergio. Economía y sociedad en Magallanes 1843–1877. [Chile]: Editorial Universitaria, 1973.

Wegmann H., Osvaldo. Magallanes histórico. Punta Arenas: s. n., 1996.

Darwin en Patagonie : ses expéditions au sud du détroit de Magellan

Darwin en Patagonie : ses expéditions au sud du détroit de Magellan

Lors de la première venue de Darwin en Patagonie, il aperçoit les falaises sombres de la Terre de Feu. Il n’a que vingt‑quatre ans et très peu de certitudes. À bord du Beagle, le sud du détroit de Magellan n’est pas une simple étape de plus : c’est un laboratoire à ciel ouvert où se croisent glaciers, fossiles marins et feux fuégiens aperçus depuis le large. Entre 1832 et 1834, ces séjours répétés dans les hautes latitudes magellaniques vont peser bien davantage que la seule “anecdote des Galápagos” dans la maturation de sa pensée.

charles darwin en patagonie à bord du hms beagle
Le navire HMS Beagle en Patagonie (1831-1836), peint par Conrad Martens (1801 - 21 August 1878) — peinture issue de "The Illustrated Origin of Species" de Charles Darwin, (Domaine public, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=1082238)

Contexte historique et objectifs des expéditions

Le deuxième voyage du HMS Beagle (1831–1836), commandé par Robert FitzRoy, est officiellement une mission de cartographie : il s’agit de lever des cartes précises des côtes d’Amérique du Sud pour sécuriser la navigation dans un empire britannique en pleine expansion. Conscient que les officiers seront accaparés par les sondages et les levés, FitzRoy insiste pour embarquer un naturaliste capable d’explorer les terres pendant que le navire travaille en mer.

C’est ainsi qu’un jeune diplômé de Cambridge de vingt‑deux ans, Charles Darwin, accepte de monter à bord comme passager scientifique “supernumerary”, sans fonction navale mais avec la liberté de débarquer, parcourir les rivages et tenir un journal détaillé de ses observations. Il embarque en emportant avec lui les Principles of Geology de Charles Lyell, dont la vision gradualiste – des changements lents et continus à la surface de la Terre – influence profondément sa façon de regarder les paysages.

Cadre géographique des travaux de Darwin en Patagonie

Le “sud du détroit de Magellan” visité par le Beagle comprend la Terre de Feu proprement dite, l’archipel entourant le canal qui portera plus tard le nom du navire, ainsi que plusieurs baies sub‑atlantiques, dont la Bahía San Sebastián, située au sud du détroit. Darwin signale sa première approche de la côte fuégienne en décembre 1832, au sud du cap Saint‑Sébastien : il décrit alors des falaises de strates horizontales dominant un paysage de vallées herbeuses ponctuées de bosquets, déjà marqué par les fumées des feux autochtones visibles depuis la mer.

Plus à l’ouest, le Beagle explore et cartographie le long canal tortueux, l'Onashaga en langue yagan, qui deviendra officiellement le “Beagle Channel”, séparant l’île Navarino de la grande île de la Terre de Feu, dans un décor profondément entaillé par les anciens glaciers et encombré de fjords étroits. Ces paysages aux reliefs abrupts, où des glaciers descendent presque jusqu’au niveau de la mer le long de côtes encore mal connues, offrent à Darwin un laboratoire naturel exceptionnel pour tenter de comprendre les relations entre la mer, la glace et le soulèvement des terres.

Trois séjours au sud du détroit de Magellan

Entre 1832 et 1834, Darwin revient à trois reprises dans les hautes latitudes magellaniques, à une époque où la région est encore un “finisterre” mal cartographié pour les Européens.

Lors d’un premier séjour (décembre 1832–février 1833), le Beagle atteint la Terre de Feu et explore la région du détroit de Magellan, Port Famine et la côte nord de l’Isla Grande, tandis que Darwin débarque dès qu’il le peut pour étudier les roches, les coquilles fossiles et la végétation. Il assiste aussi à la tentative de création d’une mission anglicane auprès des Yagans, expérience qui le marque durablement par la dureté du climat, la pauvreté matérielle des populations et le décalage entre les attentes britanniques et la réalité locale.

Un second passage, en 1833–1834, conduit le Beagle dans le canal Beagle lui‑même, où Darwin découvre un réseau complexe de fjords, de vallées glaciaires et d’îles forestières, dominé par la Cordillère de Darwin et ses glaciers descendant jusqu’à la mer. Un troisième séjour, en 1834, lui permet de compléter ses observations géologiques et biologiques tout en poursuivant ses notes sur le climat, la faune marine et les peuples fuégiens.

Lire la Patagonie dans la roche et le relief

En Terre de Feu et le long du détroit de Magellan, Darwin trouve vite des indices qui confortent la vision de Lyell : pour lui, le continent n’est pas figé mais lentement remodelé au fil des temps géologiques.

Il décrit de larges terrasses littorales faites de galets et de sédiments marins horizontaux, qu’il interprète comme d’anciens fonds marins progressivement soulevés au‑dessus du niveau actuel de la mer. Plus au nord, le long de la côte sud‑américaine, il relève la présence de coquilles marines à plusieurs dizaines de mètres d’altitude, ce qui renforce sa conviction que l’Amérique du Sud s’est érigée par petites poussées successives plutôt que par un seul cataclysme.

À Bahía San Sebastián, au sud du détroit de Magellan, un paysage l’intrigue particulièrement : de grands blocs de granite reposent isolés sur des roches sédimentaires plus tendres. Darwin y voit des “boulders” transportés par la glace et abandonnés au gré de courants marins chargés d’icebergs. Des études glaciologiques récentes confirment le rôle central de la glace, mais précisent que ces blocs proviennent probablement d’avalanches rocheuses tombées sur des glaciers de la Cordillère Darwin, puis déplacés sur des moraines.

Dans un texte ultérieur, publié en 1842 sur les glaciers de Terre de Feu, il décrit une moraine latérale avancée au‑delà de l’extrémité actuelle d’un glacier du canal Beagle, portant des blocs énormes – l’un d’eux atteignant 90 pieds de circonférence – qui témoignent d’anciens stades plus étendus de la glaciation.

Des travaux glaciologiques modernes ont revisité ces blocs de Darwin en combinant pétrographie et datations par nucléides cosmogéniques : ils suggèrent qu’il s’agit probablement de matériaux issus d’avalanches rocheuses tombées de la Cordillère Darwin sur des glaciers, puis étirés en “trains de blocs” le long de moraines par le mouvement glaciaire. Sans infirmer l’intuition fondamentale de Darwin sur l’importance de la glace, ces études précisent que le transport principal s’est effectué sur des glaciers terrestres plutôt que par des blocs flottant dans des icebergs, illustrant ainsi la fécondité mais aussi les limites de ses premières hypothèses.

Glaciologie et paysages de fjords

Darwin figure parmi les premiers observateurs à reconnaître la signature glaciaire du paysage fuégien, avec ses fjords profonds, ses vallées en U, ses moraines et ses champs de blocs erratiques. La région magellanique constitue pour Darwin un laboratoire à ciel ouvert pour réfléchir au rôle des glaciers. Il observe des moraines, des dépôts non stratifiés (till) et des blocs erratiques qu’il associe à l’action de la glace, bien avant que la glaciologie comme discipline ne soit pleinement constituée.

Dans ses comptes rendus, Darwin décrit des glaciers descendant jusqu’à la mer, se brisant en petits icebergs, ainsi que des blocs de roche “étrangers” posés sur des substrats différents, qu’il interprète comme transportés par la glace. Il suggère que ces blocs ont été déplacés par des glaciers de vallée ou par des icebergs issus de calottes plus étendues, puis abandonnés lors de la fonte.

Les études glaciologiques et de niveau marin menées récemment dans le canal Beagle confirment que la région a connu plusieurs phases glaciaires quaternaires, avec des calottes couvrant largement la Terre de Feu et des glaciers alimentés par la Cordillère Darwin. Ces travaux montrent également que les changements du niveau relatif de la mer – liés à la fonte de la glace et au rebond isostatique – ont joué un rôle clé dans la formation des terrasses observées par Darwin.

Biologie et biogéographie au sud du détroit

Si ce sont les Galápagos qui ont rendu célèbre le Darwin biologiste, les régions magellaniques jouent également un rôle important dans sa réflexion sur la répartition des espèces et l’adaptation aux milieux extrêmes. Les longues périodes d’attente imposées par les levés hydrographiques lui laissaient le temps d’explorer la flore de la Terre de Feu, les communautés de mousses, de lichens et d’arbustes, ainsi que la faune composée d’oiseaux marins, de mammifères marins et de petits mammifères terrestres.

Les contrastes entre la steppe patagonne, les forêts fuégiennes et les environnements littoraux riches en oiseaux plongeurs et en cétacés l’amènent à souligner la cohérence des assemblages faunistiques et floristiques avec les conditions climatiques et géologiques locales. Il s’intéresse aussi particulièrement aux transitions entre faunes atlantiques et pacifiques autour du cap Horn et du détroit de Magellan, ce qui nourrit sa sensibilité à l’influence des barrières géographiques – détroits, caps, chaînes montagneuses – sur la répartition des espèces.

Peuples fuégiens et expérience missionnaire

L’expédition porte également un objectif “civilisateur” implicite. Lors du voyage précédent, FitzRoy avait ramené en Angleterre plusieurs jeunes Fuegiens, qu’il avait fait baptiser et instruire, avec l’idée de les reconduire ensuite dans leur pays, accompagnés d’un missionnaire anglican, pour y fonder un poste chrétien. Trois d’entre eux – dont le célèbre yagan Jemmy Button – sont ainsi ramenés à Woollya, sur la côte sud de l’île Navarino, en janvier 1833, où l’on tente brièvement d’installer un petit établissement missionnaire.

Les descriptions ethnographiques de Darwin sur les Fuegiens – leur nudité apparente dans un climat rigoureux, leurs canoës d’écorce, leurs feux permanents sur les rives, leur organisation sociale – sont devenues célèbres mais aussi très controversées, car inscrites dans le langage évolutionniste et hiérarchisant de son époque. La confrontation directe avec ces modes de vie bouscule certaines de ses certitudes eurocentrées et l’amène à réfléchir à la plasticité culturelle et à la diversité des adaptations humaines aux environnements extrêmes, tout en laissant transparaître les préjugés de son époque sur les sociétés dites “primitives”.

Témoin direct de cette expérience de rencontre brutale avec des sociétés humaines, Darwin décrit dans son journal et ses notes la complexité des relations qui se nouent entre les missionnaires, les Fuegiens christianisés et les groupes locaux. Ces interactions oscillent entre espoirs “civilisateurs” et malentendus profonds concernant les modes de vie autochtones. L’expérience tourne rapidement au désastre : harcelé et menacé, le missionnaire Matthews doit être évacué dès le 6 février 1833, et le poste est abandonné, révélant l’inadéquation du projet avec la réalité sociale et politique fuégienne. Darwin, qui observe la dégradation rapide de la situation sur place, en retire un regard plus nuancé sur la “civilisation” européenne et sur la violence latente des entreprises missionnaires et coloniales.

Hydrographier, cartographier et naviguer dans un labyrinthe de canaux

Pour la Royal Navy, le sud du continent est avant tout un défi hydrographique : il faut cartographier un labyrinthe de chenaux étroits, de hauts‑fonds, de caps et de fjords soumis à des vents violents et à une météo changeante.

Le détroit de Magellan et le canal Beagle, que le Beagle parcourt longuement, constituent deux routes potentielles entre Atlantique et Pacifique, bien avant l’ouverture du canal de Panama. Darwin décrit des mouillages précaires, des courants contrariants et des passages où la combinaison de la houle, du relief sous‑marin et du vent rend la navigation hasardeuse, notamment à proximité de la future réserve de biosphère du Cap Horn.

Les levés réalisés par FitzRoy et son équipage – sondages, esquisses de rivages, relevés d’îles et de caps – améliorent considérablement les cartes disponibles pour les décennies suivantes. Pour Darwin, ces heures passées à bord offrent aussi de longs moments d’observation du ciel, de la mer et des glaciers, qu’il consigne dans son journal avec autant de soin que ses observations terrestres.

FitzRoy met également en pratique et diffuse à bord le système récemment proposé par Francis Beaufort pour classer la force des vents, qui deviendra la célèbre échelle de Beaufort. Ce cadre sert à la fois à renforcer la sécurité de la navigation dans les tempêtes magellaniques et à standardiser les observations météorologiques consignées par l’équipage. Dans ses écrits Narrative of the surveying voyages…, FitzRoy mettra ensuite en scène les défis techniques de la navigation dans ces eaux – vents violents, courants complexes, dangers cachés – et soulignera la contribution des relevés du Beagle à une chaîne globale de distances méridiennes et de cartes côtières fiables.

Ce que la Patagonie change chez Darwin

En quittant le sud du continent, Darwin n’a pas encore formulé la théorie de l’évolution par sélection naturelle, mais ses expériences magellaniques ont déjà fissuré l’idée d’un monde immuable.

Sur le plan géologique, les terrasses marines surélevées, les coquilles fossiles à grande altitude et les blocs erratiques transportés par la glace lui donnent des exemples concrets de changements lents, accumulés au fil du temps, compatibles avec le gradualisme de Lyell. Sur le plan humain, la rencontre avec les peuples fuégiens, leur adaptation fine à un milieu extrême et l’échec du projet missionnaire complexifient sa vision des différences entre sociétés humaines.

En reliant ces observations à celles faites ailleurs pendant le voyage – fossiles de grands mammifères en Argentine, faunes insulaires, variations régionales des espèces – Darwin commence à entrevoir un monde où les formes vivantes, comme les reliefs, changent graduellement plutôt que d’avoir été fixées une fois pour toutes. La Patagonie et la Terre de Feu ne sont pas seulement un décor spectaculaire de son tour du monde : elles constituent un chapitre discret mais décisif dans le cheminement intellectuel qui le conduira, plus tard, à publier On the Origin of Species.

Pour aller plus loin (bibliographie sélective)

Tu trouveras dans le PDF joint une bibliographie sélective structurée en trois parties :

  • sources primaires (Darwin, FitzRoy) ;
  • articles et ressources sur le voyage du Beagle en Terre de Feu ;
  • travaux récents sur la géologie et la glaciologie de la région magellanique et du canal Beagle.

Lichens et bryophytes de la réserve de biosphère du cap Horn : les forêts en miniature du sud de la Patagonie

Lichens et bryophytes de la réserve de biosphère du cap Horn : les forêts en miniature du sud de la Patagonie

Au sud de la Patagonie, au sein de la Réserve de biosphère du cap Horn, les lichens et les bryophytes transforment troncs, rochers et tourbières en véritables « forêts en miniature » que l’on ne découvre qu’en se penchant avec une loupe.

Cette diversité cryptogamique atteint un niveau exceptionnel sur l’île Navarino, où des travaux menés par l’équipe du Parc ethnobotanique Omora ont montré que sur moins de 0,01% de la surface terrestre se concentrent plus de 5% des espèces mondiales de bryophytes, dont une grande proportion d’endémiques. À cette richesse en mousses et hépatiques s’ajoute une flore lichénique remarquable, récemment inventoriée, qui confirme le statut de la Réserve de biosphère du Cap Horn comme hotspot global pour les organismes non vasculaires.

Placopsis lambii Gunnera magellanica
Placopsis lambii et Gunnera magellanica, photographiés dans l'un des bras de la baie Tres Brazos (expédition Karukinka "Réserve de Biosphère du cap Horn", février 2026)

Un hotspot au bout du monde

L’île Navarino et la région subantarctique de Magallanes se situent dans une zone de forêts tempérées humides balayées par les vents, où les précipitations abondantes et les températures fraîches favorisent la prolifération des mousses, hépatiques et lichens. Cette écorégion a été identifiée comme un centre mondial de diversité pour les bryophytes, avec environ 818 espèces recensées dans la région de Magallanes, qui jouent un rôle clé dans la régulation des nutriments et de la qualité de l’eau. Les lichens y atteignent également une diversité remarquable : une étude floristique intensive menée sur l’île Navarino a enregistré 416 taxons de lichens et champignons liés, incluant des espèces nouvelles pour la science.

Les forêts de Navarino se situent dans une des régions aux pluies les plus propres de la planète, et l’abondance de lichens sensibles à la pollution atmosphérique témoigne de la faible charge en contaminants de l’air local. Cette sensibilité fait des lichens de bons bioindicateurs de qualité de l’air, un argument fréquemment mobilisé dans les activités éducatives du Parc Omora et dans la communication autour de la Réserve de biosphère.

Bunodophoron patagonicum (expédition Karukinka février 2026, réserve de biosphère du cap Horn)

Même dans cette région relativement préservée, les communautés de bryophytes et lichens restent vulnérables au piétinement répété, aux modifications hydrologiques et aux effets à long terme du changement climatique sur les régimes de précipitations et de température.
Les perturbations engendrées par des espèces introduites, comme le castor nord‑américain qui modifie profondément les cours d’eau et les tourbières de la région, peuvent altérer indirectement les substrats et les conditions microclimatiques nécessaires à ces forêts en miniature.

Bryophytes et lichens : des protagonistes discrets mais essentiels

Les bryophytes – mousses, hépatiques et anthocérotes – sont des plantes non vasculaires de petite taille, dépourvues de racines et de tissus conducteurs complexes, ce qui ne les empêche pas de coloniser massivement troncs, sols et rochers dans les forêts subantarctiques.
Les lichens, symbioses durables entre un champignon et une algue ou une cyanobactérie, forment des croûtes, rosettes foliacées ou touffes fruticuleuses qui tapissent l’écorce des Nothofagus, le bois mort, les pierres et même les coussinets de mousses déjà présents.
En combinant ces deux groupes, la région du Cap Horn présente l’une des densités les plus élevées au monde d’organismes non vasculaires, au point qu’un seul arbre peut héberger plus d’une centaine d’espèces épiphytes.

Les bryophytes et lichens du sud de la Patagonie sont poïkilohydres, c’est‑à‑dire qu’ils tolèrent de forts dessèchements et peuvent interrompre leur métabolisme pour le reprendre rapidement dès qu’ils se réhydratent, ce qui les rend particulièrement résistants aux cycles gel–dégel.
Beaucoup d’espèces développent des pigments protecteurs et des structures épaisses qui réduisent les dommages liés aux rayonnements UV, au vent et à l’exposition directe, notamment dans les toundras magellaniques et les milieux côtiers. Ces traits fonctionnels expliquent qu’aux plus hautes altitudes de Navarino ou sur les rivages battus par les embruns, les organismes dominants soient des coussinets de mousses et des croûtes ou buissons de lichens.

Les « forêts en miniature » : changer d’échelle

Pour rendre cette richesse perceptible au-delà des cercles scientifiques, Ricardo Rozzi et ses collègues ont proposé la métaphore des « bosques en miniatura del Cabo de Hornos », des forêts en miniature formées par les mousses, hépatiques, lichens et la micro‑faune qui y vit. La pratique d’observer ces petits paysages avec une loupe, en s’arrêtant longuement devant un tronc ou un rocher, transforme la promenade en une exploration naturaliste détaillée de mondes habituellement invisibles.

Lypocodium s.l.  bryophytes, baie Tres Brazos, Réserve de biosphère du cap Horn, expédition Karukinka
Lypocodium s.l. à droite (baie Tres Brazos, Réserve de biosphère du cap Horn, expédition Karukinka février 2026)

Les « forêts en miniature » ne sont pas seulement végétales : elles hébergent une micro‑faune variée d’insectes, d’acariens, de nématodes et d’autres invertébrés qui se nourrissent, se reproduisent et se réfugient dans les coussins de mousses et de lichens. Ces organismes contribuent à la fragmentation de la matière organique, à la minéralisation des nutriments et parfois à la dispersion des spores et propagules, ajoutant plusieurs niveaux trophiques à ce qui, à l’œil nu, ressemble à un simple tapis vert ou gris.

Rôles écologiques dans les forêts et tourbières

Dans les forêts subantarctiques humides, les bryophytes et lichens forment des manteaux épais sur les troncs, les rochers et le sol, capables de retenir de grandes quantités d’eau et de réguler l’humidité locale. Cette capacité de rétention en fait des éponges naturelles qui amortissent l’impact des pluies fréquentes, limitent l’érosion et stabilisent les micro‑habitats pour une multitude d’invertébrés et de micro‑organismes.

Dans les tourbières, des bryophytes – notamment des mousses de type sphaignes et apparentées – structurent la matrice qui accumule la matière organique en milieu saturé, stockant à la fois de l’eau et de grandes quantités de carbone.

Sphagnum et hépatiques de tourbières, Baie Tres Brazos (Réserve de Biosphère du cap Horn, expédition Karukinka, février 2026)

Les lichens jouent aussi un rôle pionnier sur les roches nues, les moraines glaciaires et les affleurements du littoral, où ils amorcent la formation de sols en altérant physiquement et chimiquement le substrat. En retenant des particules et l’humidité, ces communautés pionnières créent progressivement des micro‑niches propices à l’installation ultérieure de mousses, puis de plantes vasculaires

Espèces emblématiques de mousses et de lichens

Parmi les bryophytes, la mousse Lepyrodon lagurus est souvent citée comme espèce emblématique du Parc Omora, où elle forme des nappes veloutées sur les troncs et contribue à l’aspect luxuriant des forêts humides.
Ce type de mousses épiphytes retient l’eau de pluie, offre des micro‑refuges à des invertébrés variés et accueille parfois des lichens qui s’installent sur leur surface, complexifiant encore la structure de la micro‑forêt.

Chez les lichens, les grandes touffes d’Usnea, les « barbes de vieillard » suspendues aux branches des Nothofagus, illustrent bien la relation entre pureté de l’air et vigueur des populations lichéniques. Les coussinets et petites trompettes des Cladonia qui couvrent certains sols ou bois morts, ainsi que des espèces nouvellement décrites comme Candelariella magellanica, témoignent de l’originalité de la flore lichénique de Navarino.

Ecoturismo con lupa : un tourisme avec loupe

Pour valoriser et protéger cette biodiversité discrète, l’équipe du Parc Omora a développé le concept d’« Ecoturismo con lupa », un écotourisme avec loupe qui place au centre de l’expérience la découverte des mousses, hépatiques et lichens. Ce terme, forgé par Ricardo Rozzi et ses collègues, désigne une forme de tourisme de niche dans la Réserve de biosphère du Cap Horn, où les visiteurs sont invités à observer les « bosques en miniatura » et à comprendre leur rôle écologique. Des sentiers balisés accueillent de petits groupes équipés de loupes, accompagnés de guides qui combinent histoire naturelle, écologie et réflexion éthique sur la conservation bioculturelle.

Ce modèle d’écotourisme a été soutenu par des projets de développement d’un tourisme scientifique et éducatif dans la région, cherchant à articuler retombées économiques locales, éducation environnementale et protection des écosystèmes subantarctiques.
Le documentaire « Viaje Invisible. Ecoturismo con Lupa » illustre cette approche en suivant des visites guidées qui plongent le public dans la contemplation détaillée des forêts en miniature du Cap Horn.

Conservation bioculturelle et éducation

Le Parc Omora et ses partenaires défendent une approche de « conservation bioculturelle », qui relie la protection de la biodiversité à la reconnaissance des cultures locales, en particulier la tradition yagan et les communautés de Puerto Williams. Les bryophytes et lichens deviennent alors des médiateurs pour réfléchir aux liens entre modes de vie, éthique environnementale et responsabilité envers les écosystèmes, notamment à travers la « philosophie environnementale de terrain » proposée par Rozzi et ses collègues.

Les écoles de Puerto Williams intègrent l’observation des forêts en miniature dans leurs activités pédagogiques, afin que les enfants reconnaissent la valeur mondiale de la biodiversité de leur territoire. Cette appropriation locale contribue à contrer la « homogénéisation bioculturelle », concept qui désigne la tendance à oublier les organismes discrets et à perdre en même temps les connaissances et significations culturelles qui leur sont associées.

Nos remerciements à Ricardo Rozzi et à José German Gonzalez Calderon pour leur aide à la définition des bryophytes à partir de nos images.


Bibliographie non exhaustive

Etayo, J., Sancho, L. G., Gómez‑Bolea, A., Søchting, U., Aguirre, F., & Rozzi, R. (2021). Catálogo de líquenes (y algunos hongos relacionados) de la isla Navarino, Reserva de la Biosfera Cabo de Hornos, Chile. Anales del Instituto de la Patagonia, 49.

Goffinet, B., Rozzi, R., Massardo, F., et al. (2012). Miniature Forests of Cape Horn: Ecotourism with a Hand Lens. University of North Texas Press.

Rozzi, R. (coord.) (s.d.). Ecoturismo con lupa en el Parque Omora. Universidad de Magallanes. Présentation éditoriale et notice du livre.

Cape Horn Center (CHIC). Ecoturismo con lupa: una experiencia para conocer los bosques en miniatura de líquenes y musgos.

Instituto de Ecología y Biodiversidad / Universidad de Magallanes. Omora Ethnobotanical Park – présentation institutionnelle de la station biologique.

Rozzi, R., et al. (2008). Patterns of species richness in sub‑Antarctic plants and implications for conservation (rapport et articles associés sur la flore de Magallanes).

Wikipedia. Ecoturismo con lupa. Fiche encyclopédique présentant le concept et son contexte au Cap Horn.

Documentaire Viaje Invisible. Ecoturismo con Lupa. Parc ethnobotanique Omora, 2013.

Cultivating a Garden of Names in the Cape Horn Biosphere Reserve. Étude sur la conservation bioculturelle, les bryophytes et lichens et l’éducation environnementale.