Lichens et bryophytes de la réserve de biosphère du cap Horn : les forêts en miniature du sud de la Patagonie

Lichens et bryophytes de la réserve de biosphère du cap Horn : les forêts en miniature du sud de la Patagonie

Au sud de la Patagonie, au sein de la Réserve de biosphère du cap Horn, les lichens et les bryophytes transforment troncs, rochers et tourbières en véritables « forêts en miniature » que l’on ne découvre qu’en se penchant avec une loupe.

Cette diversité cryptogamique atteint un niveau exceptionnel sur l’île Navarino, où des travaux menés par l’équipe du Parc ethnobotanique Omora ont montré que sur moins de 0,01% de la surface terrestre se concentrent plus de 5% des espèces mondiales de bryophytes, dont une grande proportion d’endémiques. À cette richesse en mousses et hépatiques s’ajoute une flore lichénique remarquable, récemment inventoriée, qui confirme le statut de la Réserve de biosphère du Cap Horn comme hotspot global pour les organismes non vasculaires.

Placopsis lambii Gunnera magellanica
Placopsis lambii et Gunnera magellanica, photographiés dans l'un des bras de la baie Tres Brazos (expédition Karukinka "Réserve de Biosphère du cap Horn", février 2026)

Un hotspot au bout du monde

L’île Navarino et la région subantarctique de Magallanes se situent dans une zone de forêts tempérées humides balayées par les vents, où les précipitations abondantes et les températures fraîches favorisent la prolifération des mousses, hépatiques et lichens. Cette écorégion a été identifiée comme un centre mondial de diversité pour les bryophytes, avec environ 818 espèces recensées dans la région de Magallanes, qui jouent un rôle clé dans la régulation des nutriments et de la qualité de l’eau. Les lichens y atteignent également une diversité remarquable : une étude floristique intensive menée sur l’île Navarino a enregistré 416 taxons de lichens et champignons liés, incluant des espèces nouvelles pour la science.

Les forêts de Navarino se situent dans une des régions aux pluies les plus propres de la planète, et l’abondance de lichens sensibles à la pollution atmosphérique témoigne de la faible charge en contaminants de l’air local. Cette sensibilité fait des lichens de bons bioindicateurs de qualité de l’air, un argument fréquemment mobilisé dans les activités éducatives du Parc Omora et dans la communication autour de la Réserve de biosphère.

Bunodophoron patagonicum (expédition Karukinka février 2026, réserve de biosphère du cap Horn)

Même dans cette région relativement préservée, les communautés de bryophytes et lichens restent vulnérables au piétinement répété, aux modifications hydrologiques et aux effets à long terme du changement climatique sur les régimes de précipitations et de température.
Les perturbations engendrées par des espèces introduites, comme le castor nord‑américain qui modifie profondément les cours d’eau et les tourbières de la région, peuvent altérer indirectement les substrats et les conditions microclimatiques nécessaires à ces forêts en miniature.

Bryophytes et lichens : des protagonistes discrets mais essentiels

Les bryophytes – mousses, hépatiques et anthocérotes – sont des plantes non vasculaires de petite taille, dépourvues de racines et de tissus conducteurs complexes, ce qui ne les empêche pas de coloniser massivement troncs, sols et rochers dans les forêts subantarctiques.
Les lichens, symbioses durables entre un champignon et une algue ou une cyanobactérie, forment des croûtes, rosettes foliacées ou touffes fruticuleuses qui tapissent l’écorce des Nothofagus, le bois mort, les pierres et même les coussinets de mousses déjà présents.
En combinant ces deux groupes, le Cap Horn présente l’une des densités les plus élevées au monde d’organismes non vasculaires, au point qu’un seul arbre peut héberger plus d’une centaine d’espèces épiphytes.

Les bryophytes et lichens du sud de la Patagonie sont poïkilohydres, c’est‑à‑dire qu’ils tolèrent de forts dessèchements et peuvent interrompre leur métabolisme pour le reprendre rapidement dès qu’ils se réhydratent, ce qui les rend particulièrement résistants aux cycles gel–dégel.
Beaucoup d’espèces développent des pigments protecteurs et des structures épaisses qui réduisent les dommages liés aux rayonnements UV, au vent et à l’exposition directe, notamment dans les toundras magellaniques et les milieux côtiers. Ces traits fonctionnels expliquent qu’aux plus hautes altitudes de Navarino ou sur les rivages battus par les embruns, les organismes dominants soient des coussinets de mousses et des croûtes ou buissons de lichens.

Les « forêts en miniature » : changer d’échelle

Pour rendre cette richesse perceptible au-delà des cercles scientifiques, Ricardo Rozzi et ses collègues ont proposé la métaphore des « bosques en miniatura del Cabo de Hornos », des forêts en miniature formées par les mousses, hépatiques, lichens et la micro‑faune qui y vit. La pratique d’observer ces petits paysages avec une loupe, en s’arrêtant longuement devant un tronc ou un rocher, transforme la promenade en une exploration naturaliste détaillée de mondes habituellement invisibles.

Lypocodium s.l.  bryophytes, baie Tres Brazos, Réserve de biosphère du cap Horn, expédition Karukinka
Lypocodium s.l. à droite (baie Tres Brazos, Réserve de biosphère du cap Horn, expédition Karukinka février 2026)

Les « forêts en miniature » ne sont pas seulement végétales : elles hébergent une micro‑faune variée d’insectes, d’acariens, de nématodes et d’autres invertébrés qui se nourrissent, se reproduisent et se réfugient dans les coussins de mousses et de lichens. Ces organismes contribuent à la fragmentation de la matière organique, à la minéralisation des nutriments et parfois à la dispersion des spores et propagules, ajoutant plusieurs niveaux trophiques à ce qui, à l’œil nu, ressemble à un simple tapis vert ou gris.

Rôles écologiques dans les forêts et tourbières

Dans les forêts subantarctiques humides, les bryophytes et lichens forment des manteaux épais sur les troncs, les rochers et le sol, capables de retenir de grandes quantités d’eau et de réguler l’humidité locale. Cette capacité de rétention en fait des éponges naturelles qui amortissent l’impact des pluies fréquentes, limitent l’érosion et stabilisent les micro‑habitats pour une multitude d’invertébrés et de micro‑organismes.

Dans les tourbières, des bryophytes – notamment des mousses de type sphaignes et apparentées – structurent la matrice qui accumule la matière organique en milieu saturé, stockant à la fois de l’eau et de grandes quantités de carbone.

Sphagnum et hépatiques de tourbières, Baie Tres Brazos (Réserve de Biosphère du cap Horn, expédition Karukinka, février 2026)

Les lichens jouent aussi un rôle pionnier sur les roches nues, les moraines glaciaires et les affleurements du littoral, où ils amorcent la formation de sols en altérant physiquement et chimiquement le substrat. En retenant des particules et l’humidité, ces communautés pionnières créent progressivement des micro‑niches propices à l’installation ultérieure de mousses, puis de plantes vasculaires

Espèces emblématiques de mousses et de lichens

Parmi les bryophytes, la mousse Lepyrodon lagurus est souvent citée comme espèce emblématique du Parc Omora, où elle forme des nappes veloutées sur les troncs et contribue à l’aspect luxuriant des forêts humides.
Ce type de mousses épiphytes retient l’eau de pluie, offre des micro‑refuges à des invertébrés variés et accueille parfois des lichens qui s’installent sur leur surface, complexifiant encore la structure de la micro‑forêt.

Chez les lichens, les grandes touffes d’Usnea, les « barbes de vieillard » suspendues aux branches des Nothofagus, illustrent bien la relation entre pureté de l’air et vigueur des populations lichéniques. Les coussinets et petites trompettes des Cladonia qui couvrent certains sols ou bois morts, ainsi que des espèces nouvellement décrites comme Candelariella magellanica, témoignent de l’originalité de la flore lichénique de Navarino.

Ecoturismo con lupa : un tourisme avec loupe

Pour valoriser et protéger cette biodiversité discrète, l’équipe du Parc Omora a développé le concept d’« Ecoturismo con lupa », un écotourisme avec loupe qui place au centre de l’expérience la découverte des mousses, hépatiques et lichens. Ce terme, forgé par Ricardo Rozzi et ses collègues, désigne une forme de tourisme de niche dans la Réserve de biosphère du Cap Horn, où les visiteurs sont invités à observer les « bosques en miniatura » et à comprendre leur rôle écologique. Des sentiers balisés accueillent de petits groupes équipés de loupes, accompagnés de guides qui combinent histoire naturelle, écologie et réflexion éthique sur la conservation bioculturelle.

Ce modèle d’écotourisme a été soutenu par des projets de développement d’un tourisme scientifique et éducatif dans la région, cherchant à articuler retombées économiques locales, éducation environnementale et protection des écosystèmes subantarctiques.
Le documentaire « Viaje Invisible. Ecoturismo con Lupa » illustre cette approche en suivant des visites guidées qui plongent le public dans la contemplation détaillée des forêts en miniature du Cap Horn.

Conservation bioculturelle et éducation

Le Parc Omora et ses partenaires défendent une approche de « conservation bioculturelle », qui relie la protection de la biodiversité à la reconnaissance des cultures locales, en particulier la tradition yagan et les communautés de Puerto Williams. Les bryophytes et lichens deviennent alors des médiateurs pour réfléchir aux liens entre modes de vie, éthique environnementale et responsabilité envers les écosystèmes, notamment à travers la « philosophie environnementale de terrain » proposée par Rozzi et ses collègues.

Les écoles de Puerto Williams intègrent l’observation des forêts en miniature dans leurs activités pédagogiques, afin que les enfants reconnaissent la valeur mondiale de la biodiversité de leur territoire. Cette appropriation locale contribue à contrer la « homogénéisation bioculturelle », concept qui désigne la tendance à oublier les organismes discrets et à perdre en même temps les connaissances et significations culturelles qui leur sont associées.

Nos remerciements à Ricardo Rozzi et à José German Gonzalez Calderon pour leur aide à la définition des bryophytes à partir de nos images.


Bibliographie non exhaustive

Etayo, J., Sancho, L. G., Gómez‑Bolea, A., Søchting, U., Aguirre, F., & Rozzi, R. (2021). Catálogo de líquenes (y algunos hongos relacionados) de la isla Navarino, Reserva de la Biosfera Cabo de Hornos, Chile. Anales del Instituto de la Patagonia, 49.

Goffinet, B., Rozzi, R., Massardo, F., et al. (2012). Miniature Forests of Cape Horn: Ecotourism with a Hand Lens. University of North Texas Press.

Rozzi, R. (coord.) (s.d.). Ecoturismo con lupa en el Parque Omora. Universidad de Magallanes. Présentation éditoriale et notice du livre.

Cape Horn Center (CHIC). Ecoturismo con lupa: una experiencia para conocer los bosques en miniatura de líquenes y musgos.

Instituto de Ecología y Biodiversidad / Universidad de Magallanes. Omora Ethnobotanical Park – présentation institutionnelle de la station biologique.

Rozzi, R., et al. (2008). Patterns of species richness in sub‑Antarctic plants and implications for conservation (rapport et articles associés sur la flore de Magallanes).

Wikipedia. Ecoturismo con lupa. Fiche encyclopédique présentant le concept et son contexte au Cap Horn.

Documentaire Viaje Invisible. Ecoturismo con Lupa. Parc ethnobotanique Omora, 2013.

Cultivating a Garden of Names in the Cape Horn Biosphere Reserve. Étude sur la conservation bioculturelle, les bryophytes et lichens et l’éducation environnementale.

Cartographie Antarctique : une histoire des cartes précoces du continent blanc

Cartographie Antarctique : une histoire des cartes précoces du continent blanc

L'histoire de la représentation cartographique de l'Antarctique constitue un chapitre fascinant des sciences géographiques, longtemps négligé par les historiens. Bien que l'Antarctique ait intrigué l'esprit humain pendant des siècles, l'histoire de sa cartographie précoce demeure presque totalement inexploitée dans la littérature académique. Les catalogues des plus grandes institutions géographiques mondiales, y compris le British Museum et la Royal Geographical Society, dénombrent moins d'une douzaine de cartes antérieures à 1840[1].

Ce petit dossier, publié depuis la péninsule Antarctique (!), explore les origines géographiques et cartographiques du continent blanc, retraçant l'évolution de la représentation de ces terres australes à travers les siècles, des spéculations théoriques des anciens aux découvertes scientifiques des navigateurs modernes. Bonne lecture !

Origines antiques et théories antérieures aux cartes imprimées

Les origines lointaines de la conception Antarctique

La géographie historique de l'Antarctique possède des origines anciennes et vénérables. Bien que les cartes les plus anciennes aient occasionnellement évoqué une masse terrestre dans le sud inconnu, les cartes TO (Mappa Mundi) n'en faisaient aucune référence[1]. Ces cartes TO, formées d'un simple cercle divisé en trois compartiments représentant l'Europe, l'Asie et l'Afrique, constituaient un dispositif de représentation du monde qui coïncidait remarquablement avec les enseignements chrétiens primitifs[1].

Une autre forme simple de représentation mondiale utilisée dans l'Antiquité était un cercle divisé par des lignes horizontales en sections représentant les zones climatiques : Frigide, Tempérée, Torride, Tempérée et Frigide. Ces cartes climatiques reflétaient une théorie géométrique de l'organisation terrestre[1].

Théories antiques sur la Terre Australe

Dès l'Antiquité, la connaissance de l'existence de terres au loin Nord conduisit les penseurs grecs et romains à postulater l'existence logique d'une masse terrestre correspondante au loin Sud pour équilibrer le globe[1]. Cette théorie de l'équilibre s'accompagnait de la conviction que la ceinture équatoriale était si chaude qu'elle devenait inhabitable et même intraversable pour l'homme.

Pomponius Mela au Ier siècle et Macrobius au Ve siècle postulaient tous deux l'existence d'un vaste continent austral occupant pratiquement la moitié du globe[1]. Ces spéculations reflétaient le poids cumulatif de la pensée antique en faveur de l'existence d'un grand continent antarctique.

L'influence de Claudius Ptolémée

Claudius Ptolémée, le géographe d'Alexandrie du IIe siècle (vers 150 après J.-C.), résuma les connaissances du monde antique dans sa conception d'une carte mondiale où l'océan Indien était enfermé dans les terres[1]. Ses travaux, qui deviendraient la référence géographique majeure pendant près de mille ans, consolidaient théoriquement l'existence probable d'un continent antarctique équilibrant le monde.

L'interlude médiéval et l'opposition de l'Église chrétienne

L'Église chrétienne primitive s'opposa farouchement à la croyance aux Antipodes et la déclara finalement hérétique[1]. La géographie revint temporairement à la conception ancienne d'une Terre plate et circulaire, et seules les cartes en roue ou de type TO furent approuvées par l'autorité ecclésiastique.

La renaissance de la géographie et les premiers siècles de cartographie imprimée

Les voyages de Marco Polo et le renouveau de la curiosité géographique

Le premier grand accroissement des connaissances géographiques occidentales provint des voyages de la famille Polo au XIIIe siècle[1]. Nicolo, Maffeo et Marco Polo, par leurs déplacements et leurs rapports, ont prouvé l'existence de terres au-delà des limites du monde antique. Marco Polo en particulier rapporta l'existence de terres d'une grande richesse au loin Sud, qu'il nomma Beach, Lucach et Maletur[1].

La découverte du Nouveau Monde et la relance de l'intérêt australien

La Renaissance, la circumnavigation de l'Afrique et, surtout, la découverte de l'Amérique incitèrent les esprits curieux à se tourner vivement vers le sud[1]. Les textes classiques furent traduits et la tradition d'une grande terre du sud reprit possession de l'esprit des hommes, tant pour des motifs intellectuels qu'utilitaires.

Amerigo Vespucci rapporta que lors d'un voyage au Brésil, il fut poussé par une tempête à 500 lieues vers le sud-est, où il aperçut une terre qu'il nomma Terra da vista (Terre vue)[1]. Deux navires hollandais non identifiés tentant le même voyage quelques années plus tard eurent une expérience similaire et nommèrent leur découverte "Pressillgtlandt"[1].

Les explorations du XVIe Siècle et la formation de la géographie conjecturale

Le motif principal derrière l'exploration du XVIe siècle était le désir d'atteindre les Indes, le dépôt de richesses depuis les temps antiques[1]. Des tentatives délibérées furent ainsi entreprises pour contourner l'Amérique du Sud à cette fin. Une fois cela réalisé par Magellan en 1520, l'exploration ultérieure vers le sud demeure longtemps après accidentelle, provoquée par des navires déviés de leur route par le mauvais temps prévalant[1].

Un voyage célèbre fut celui de Sir Francis Drake en 1578. Poussé par les tempêtes jusqu'à 57° sud, modérant son cours, il se tourna vers le nord et rencontra quelques îles qu'il nomma en l'honneur de sa reine, les "Elizabethides"[1]. Ces îles étaient presque certainement le groupe de la Terre de Feu et sont représentées de manière fort charmante sur une carte de Hondius publiée par Le Clerc en 1602[1].

L'Âge d'Or de la cartographie théorique : Mercator, Ortelius et le mythe de la Terra Australis

Oronce Finé et la fondation du mythe cartographique

Les premiers voyages semblaient confirmer l'existence d'une grande terre australe, car ces découvertes et rapports étranges étaient considérés comme des projections d'un continent méridional[1]. Ainsi, lorsque la gravure et l'impression de cartes furent inventées, la tradition d'une grande terre australe, construite au cours des siècles, fut généralement acceptée par les géographes, y compris les plus grands et les plus influents.

Oronce Finé en 1531 dessina une vaste Terra Australis autour du Pôle Sud, et en cela, il fut étroitement suivi par Mercator en 1538[1].

Figure 1: carte mondiale de Mercator (1569) montrant le continent austral immense s'étendant sur toute la base de la carte

Mercator et la diffusion du concept d'une terre australe géante

Mercator, le plus grand géographe du XVIe siècle, dans sa grande carte mondiale de 1569, montra un immense continent méridional s'étendant sur toute la base de sa carte[1]. Ce concept fut copié par Ortelius en 1570, et comme l'atlas d'Ortelius devint populaire (pas moins de 40 éditions apparurent entre 1570 et 1612), le concept Mercator se répandit sur la plus grande partie de l'Europe[1].

Abraham Ortelius Typus Orbis Terrarum Anvers Antwerpen 1570.
Abraham Ortelius, Typus Orbis Terrarum, Anvers, 1570.

D'autres cartographes représentant une grande masse terrestre australe furent Schoner en 1520, Cimerlinus d'après Finé en 1566 (qui dessina une Terra Australis avec la remarque pittoresque "non pleinement examinée"), Camocius la même année, Bertelli en 1571, Sir Humphrey Gilbert en 1576, Drake en 1590, Wytfliet en 1597 et Linschoten en 1598[1].

Quelques exemples de cartes entre 1597 et 1657

Wytfliet Chica sive Patagonica Australis Terra Louvain 1597
Wytfliet, Chica sive Patagonica Australis Terra, Louvain, 1597
Hondius Americae Novissima Descriptio le Clerc 1602
Hondius, Americae Novissima Descriptio, Le Clerc, 1602
Hondius Terra Australis Incognita Amsterdam 1620
Hondius, Terra Australis Incognita, Amsterdam, 1620
Hondius, Polus Antarcticus, Amsterdam, 1641
Carte extraite du livre de Hall Mundus Alter et Idem sive Terra Australis Utrecht, 1643
Carte extraite du livre de Hall : Mundus Alter et Idem sive Terra Australis (Utrecht, 1643)
Sanson d'Abbeville Les deux Poles Arctique ou Septentrionale et Antarctique ou Meridional ... jusques aux 45 Degres de Latitude Paris 1657
Sanson d'Abbeville (Géographe du Roi), Les deux Pôles Arctique ou Septentrional et Antarctique ou Méridional ... jusques aux 45 Degrés de Latitude, Paris, 1657

Les voix discordantes : Sebastian Munster et la représentation alternative

Les exceptions furent rares mais significatives. Sebastian Munster dans sa carte mondiale de 1540 montra une masse terrestre modérée uniquement sous l'Amérique du Sud, laissant le Pacifique et l'Atlantique Sud dépourvus de terres[1]. En cela, il fut suivi par Gastaldi en 1546, et en 1600 Edward Wright composa une carte mondiale pour Hakluyt laissant l'océan austral complètement libre de terres[1].

Néanmoins, la presse populaire au début du XVIIe siècle respectait la tradition et la réputation des maîtres du début du XVIe siècle : Hondius en 1602, Kaerius en 1614, Speed en 1627, Visscher en 1636, Sanson en 1650 et Blaeu jusqu'en 1660 montraient tous une grande zone terrestre australe[1].

cartographie antarctique Sebastian Munster Typus Orbis Universalis 1545
Sebastian Munster, Typus Orbis Universalis, Basle, 1545.

L'érosion graduelle du mythe : le XVIIe siècle et l'absence de confirmation

La disparition progressive du continent hypothétique

Au fur et à mesure que les navires des nations marchandes pénétraient plus loin vers le sud, la conception d'un énorme continent austral s'amenuisa graduellement et, après le tournant du siècle, disparut entièrement pour un temps[1]. Aucune terre australe n'apparaît sur les cartes mondiales de De Wit, du jeune Visscher ou d'Allard dans la seconde moitié du XVIIe siècle, ni au début du XVIIIe siècle sur les cartes de Mortier, De Lisle, Senex ou Homann[1].

Cet effacement cartographique était compréhensible car pratiquement rien ne fut ajouté à la somme des connaissances de ces régions pendant tout le XVIIe siècle[1]. Hendrik Brewer fit le tour de l'île Staten en 1643 et découvrit son étendue modeste. Antony La Roche, dévié de sa route en 1675, découvrit une terre mais ses calculs étaient vagues, et il pouvait s'agir des îles Malouines ou possiblement de la Géorgie du Sud qu'il avait atteinte[1].

La persistance curieuse du concept dés-accrédité

L'ancienne conception d'un continent austral, bien que discréditée, ne disparut pas entièrement, car elle fut ravivée par Chatelain vers 1715, utilisée par Jaillot en 1719, et Weigel vers 1740 reproduisit la carte de Sanson de 1651[1].

Chatelain Mappemonde ou Description Générale du Globe Terrestre Amsterdam 1718
Chatelain, H. A. Mappemonde ou Description Générale du Globe Terrestre, Amsterdam, 1718

L'ère scientifique : De Lisle, Buache et la cartographie rationnelle

Guillaume de Lisle : le fondateur de la cartographie scientifique de l'Antarctique

Guillaume de Lisle, né en 1675 et nommé Premier Géographe du Roi en 1718, demeure une figure majeure de l'histoire de la cartographie[1]. L'un des premiers à adopter des principes scientifiques basés sur les observations astronomiques de l'Académie Royale de Paris, il publia en 1714 un "Hemisphere Meridional"[1].

Figure 2: Carte de l'hémisphère méridional par Guillaume de Lisle (1714), montrant uniquement les terres vérifiées avec cautèle scientifique

Finement gravée, cette carte montrait uniquement les découvertes vérifiées, ses terres les plus australes étant la Tasmanie et la Nouvelle-Zélande, et une seule requête "Terre supposée avoir été vue par Sir Francis Drake"[1]. La carte de De Lisle fut reproduite de nombreuses fois, le premier ajout important étant la découverte par Bouvet de la Terre de Circoncision en 1739, qui fut ajoutée à la plaque de De Lisle[1].

Philippe Buache et la géographie théorique spéculative

De Lisle fut succédé par Philippe Buache, qui d'abord suivit les traces de son prédécesseur en produisant le 5 septembre 1739 une "Carte des Terres Australes" montrant la découverte de Bouvet du 1er janvier de la même année avec la trace des navires faisant l'expédition[1]. C'était une performance fort louable.

Philippe Buache Carte des Terres Australes comprises entre le Tropique du Capricorne et le Pole Antarctique Paris 1739
Philippe Buache, Carte des Terres Australes comprises entre le Tropique du Capricorne et le Pole Antarctique, Paris, 1739.

Malheureusement, plus tard dans sa vie, il devint le plus grand amplificateur de la géographie théorique. Mêlant toutes les découvertes réelles et rapportées, il les joignit ensemble par une ligne continue, donnant naissance à des résultats cartographiques des les plus originaux [1]. En cela, il fut suivi par d'autres géographes français tels que Denis en 1764, Clouet en 1785 et Moithey en 1787, dont les travaux s'écartaient considérablement des observations prudentes de Guillaume de Lisle[1].

Philippe Buache Hemisphere Occidental dresse en 1720 pour l'usage particulier du Roy sur les Observationes Astronomiques et Geographiques par Guillaume de Lisle revu et augmente par Ph. Buache en 1760 Paris 1760
Philippe Buache, Hemisphere Occidental, dresse en 1720 pour l'usage particulier du Roy sur les Observationes Astronomiques et Geographiques par Guillaume de Lisle revu et augmente par Ph. Buache en 1760, Paris, 1760

Jean-Baptiste d'Anville : le cartographe prudent

Un autre excellent géographe était le grand Jean Baptiste Bourguignon d'Anville, qui n'abhorrait pas les espaces blancs, mais terminait sa ligne où son information s'arrêtait[1]. La carte de De Lisle continua à être publiée par Van Ewyk en 1752 et, avec corrections, aussi tard qu'en 1782 par Dezauche[1].

L'expansion des connaissances : décimation empirique du mythe Antarctique

Les découvertes du XVIIIe siècle : fragments et énigmes

En Angleterre au XVIIIe siècle, ni Senex en 1710 ni Moll en 1719 ne montraient aucun continent austral sur leurs grandes cartes mondiales, mais la carte de Senex de 1725 portait une note éclairante[1]. En raison du froid bien plus grand et du gel plus important des mers vers le Pôle Sud qu'au nord, les découvertes n'avaient pas été faites aussi loin vers le sud qu'au nord, mais les mers ouvertes n'étaient jamais connues comme gelées, seules les bordures près de la terre gelaient en raison de la grande quantité d'eau douce apportée de la terre[1].

Cette note de Senex reflétait une compréhension croissante que l'absence de découvertes pouvait être due aux conditions environnementales plutôt qu'à l'absence de terres[1].


Académie Royale des Sciences et de la Littérature de Prusse Tabula Geographica Hemisphaeri Australis 1740
Académie Royale des Sciences et de la Littérature de Prusse, Tabula Geographica Hemisphaeri Australis, 1740

Le capitaine James Cook : la fin des fantaisies géographiques

Vers la fin du siècle, la première tentative réelle et soutenue pour délimiter les limites de la terre antarctique fut entreprise par le gouvernement britannique. L'expédition fut confiée à l'un des navigateurs les plus capables de son époque, le Capitaine James Cook[1].

Les efforts de Cook furent remarquables. Il pénétra plus loin vers le sud et plus extensivement que quiconque avant lui[1]. Bien que sa reconnaissance fût légère dans son propre pays, il remporta une renommée universelle et fut honoré dans tous les pays de l'Europe occidentale[1]. Désormais, aucune carte de quelque prétention concernant l'hémisphère sud n'était publiée à moins qu'elle ne soit basée sur les relevés du Capitaine Cook[1].

Le grand accomplissement de Cook fut de libérer les mers australes des fantaisies géographiques des cartographes antérieurs. En un sens, ses résultats furent négatifs car il rencontra réellement peu de terres[1]. Il nomma cependant la Géorgie (Georgia) et découvrit Sandwich Land[1].

James Cook A Chart of the Southern Hemisphere showing the Tracks of some of the most distinguished Navigators Londres 1777
James Cook, A Chart of the Southern Hemisphere showing the Tracks of some of the most distinguished Navigators, Londres, 1777

Autres contributions du XVIIIe siècle

En dehors des voyages historiques de Cook, plusieurs contributions mineures aux connaissances générales furent apportées au XVIIIe siècle[1]. La découverte de Bouvet en 1738-1739 et, en 1762, le navire Aurora rapporta la présence de deux îles situées 35 lieues à l'ouest des îles Malouines, revues par le San Miguel en 1779 et 1790[1]. Finalement en 1794, le gouvernement espagnol envoya la corvette Atrevida pour fixer leur position.

Le navire espagnol Lion en 1756 aperçut des terres à 55° sud, probablement la Géorgie du Sud. Kerguelen Tremarec, un noble de Bretagne, enflammé par l'idée d'une découverte brillante en latitudes australes, équipa une expédition et finit par découvrir une terre qu'il nomma Nouvelle-France et, se hâtant de rentrer, écrivit de sa découverte en termes enthousiastes[1]. À une deuxième visite en 1773, il trouva le territoire stérile et inhabitable, et changea le nom en Terre de Désolation. Elle fut plus tard nommée d'après son découvreur[1].

Marion Dufresne et Crozet découvrirent deux petites îles en 1772[1]. Toutes ces découvertes furent marquées sur les cartes avant la fin du XVIIIe siècle.

L Abbé Clouet Carte Générale de la Terre ou Mappemonde avec les quatres Principaux Sistemes corrigée et augmentée d'après les Nouvelles Observations de Mrs de l'académie Rle. des Sciences Paris 1785
L'Abbé Clouet, Carte Générale de la Terre ou Mappemonde avec les quatres Principaux Sistemes corrigée et augmentée d'après les Nouvelles Observations de Mrs. de l'académie Rle. des Sciences, Paris, 1785

L'époque des explorations sérieuses : le XIXe siècle

L'activité frénétique des XIXe siècle précoce

La première moitié du XIXe siècle fut une période d'activité maximale aux latitudes australes, tant pour les expéditions officielles gouvernementales que pour les entreprises commerciales privées[1]. Il y avait une demande énorme d'huile pour l'éclairage domestique, et les chasseurs de phoques britanniques et américains sillonnaient les mers australes[1].

La plupart des journaux de bord tenus sur ces navires de chasse aux phoques étaient gardés secrets. Une exception fut la firme des Frères Enderby, qui combina ses activités commerciales légitimes avec une soif de connaissances générales et un désir du progrès scientifique[1]. Les capitaines de leurs navires recevaient l'instruction, où cela était possible, de faire des observations et des enregistrements de tout fait d'importance géographique, et ces observations furent largement diffusées pour le bénéfice de l'humanité, pour assurer un passage plus sûr dans ces mers dangereuses[1].

Les découvreurs privés et la cartographie empirique

Le Capitaine William Smith dans la brigantine Williams de Blyth, en octobre 1819, découvrit une terre, envoya son officier à terre pour planter le drapeau, et nomma la terre Nouvelle-Bretagne du Sud. Plus tard, il changea le nom en Nouvelles Îles Shetland du Sud[1]. Deux ans plus tard, un navire américain, le Hero sous le Capitaine Palmer, naviguant dans les mêmes eaux, découvrit la terre maintenant nommée d'après lui[1].

En 1820, James Weddel fit un voyage pour le compte des Frères Enderby. Dans une baleinière de 160 tonnes, la brigantine Jane of Leith, il arpenta les îles Shetland du Sud et redécouvrit les îles Orkney du Sud[1]. En un deuxième voyage en 1822, il atteignit 74,15° sud[1]. Entre 1830-1831, John Biscoe dans le Tula, également employé par les Enderbys, découvrit une terre qu'il nomma d'après ses employeurs, et finalement, une autre découverte due également aux Enderbys fut faite en 1839 quand John Balleny, leur employé dans l'Eliza Scott de 154 tonnes, trouva les îles nommées d'après lui[1].

Les expéditions gouvernementales officielles

Entre-temps, des expéditions furent envoyées sous les auspices de divers gouvernements[1]. En 1819, le Czar Alexander I envoya Bellinghausen avec deux navires, la Vostock et la Mirni, en voyage d'exploration du Pôle Sud[1]. En 1821, Bellinghausen découvrit et nomma deux petites îles, Peter et Alexander, à ce moment les terres les plus australes connues[1].

Entre 1838-1840, une expédition française sous Dumont Durville avec deux navires, l'Astrolabe et le Zelie, visita et explora les îles Shetland du Sud et nomma les côtes qu'ils découvrirent Terre Louis-Philippe et Terre Adélie[1].

La mission britannique historique : Ross et le seuil du continent Antarctique

Un voyage plus important fut effectué en 1840 sous les auspices de l'Amirauté britannique. Confié au commandement du Capitaine James Ross, les deux navires, l'Erebus et le Terror, pénétrèrent plus loin vers le sud que jamais auparavant[1]. Ross en 1842 atteignit 78,10° sud, trouva et nomma Victoria Land[1]. Ses deux volcans furent nommés d'après ses navires, les Monts Erebus et Terror[1].

L'expédition américaine monumentale

Une grande expédition américaine sous le Lieutenant Wilkes, U.S.N., mit à la voile avec cinq navires ; la Vincennes de 780 tonnes ; le Peacock de 650 tonnes ; le Porpoise de 230 tonnes ; le Sea Gull de 110 tonnes ; et le Flying Fish de 96 tonnes[1]. Le Sea Gull fut perdu en 1839 et le Peacock s'échoua en 1841. Wilkes rapporta un étirement considérable de côte antarctique entre Victoria Land et Enderby et le nomma Terre de Wilkes[1].

Conclusion : la fin d'une époque et le commencement d'une nouvelle

Durville, Wilkes et Ross furent les derniers d'une série d'expéditions vers le Pôle Sud. Un siècle d'activité frénétique cessa, laissant revenir le calme en Antarctique. C'était la fin d'une époque, et l'exploration du Pôle Sud ne fut ravivée que vers la fin du XIXe siècle[1].

L'histoire de la cartographie antarctique précoce révèle bien plus qu'une simple succession de progrès géographiques. Elle illustre comment les conceptions théoriques, appuyées par l'autorité des cartographes, peuvent persister pendant des siècles malgré l'absence de preuves empiriques. Elle montre également la lente transition de la géographie du domaine de la spéculation à celui de l'enquête scientifique.

De la théorie de l'équilibre des Anciens à la Terra Australis des cartographes de la Renaissance, en passant par la cartographie théorique de Buache jusqu'à la rigueur scientifique de De Lisle et finalement aux explorations empiriques de Cook, cette évolution représente un progrès majeur dans la méthode scientifique géographique elle-même.

Référence

[1] Tooley, R. V. (1985). The Mapping of Australia and Antarctica, édition révisée, seconde édition. Holland Press, Londres. Originalement publié comme Early Antarctica, Monographie de la Map Collectors' Circle, 1963.

Formación Sloggett : un monument géologique et paléontologique de Terre de Feu

La Formación Sloggett est une unité géologique continentale du Paléogène affleurant dans l’extrême sud‑est de l’Isla Grande de Tierra del Fuego, le long des côtes de la Bahía Sloggett, à proximité immédiate de la Péninsule Mitre. Elle est aujourd’hui reconnue par la province comme un secteur de très haute valeur géologique et paléontologique, protégé au sein de l’Área Natural Protegida Península Mitre sous la catégorie de Monumento Natural Provincial Formación Sloggett.

1. Contexte géographique et cadre de protection

Les affleurements de la Formación Sloggett se localisent sur la rive sud‑orientale de l’Isla Grande, dans l’anse profonde de la Bahía Sloggett, à une centaine de kilomètres à l’est d’Ushuaia. Ils occupent une frange côtière étroite, enchâssée entre les reliefs andins et une zone où convergent failles régionales majeures et influences océaniques australes.

Du point de vue de la gestion, la province de Tierra del Fuego a intégré ce secteur au vaste dispositif de l’Área Natural Protegida Península Mitre, en le classant comme Monumento Natural Provincial Formación Sloggett, aux côtés du Parque Natural Provincial Península Mitre, de la Reserva Forestal Natural et d’autres catégories côtières et d’usages multiples. Ce statut met l’accent sur la singularité de ses affleurements paléogènes et sur leur rôle de référence pour l’histoire géologique de la Terre de Feu.

2. Âge et contexte stratigraphique

Les travaux argentins consacrés à la stratigraphie et à la palynologie de la Formación Sloggett situent cette unité dans le Paléogène continental, plus précisément entre l’Éocène tardif et l’Oligocène précoce. La succession représente un épisode de sédimentation fluviatile qui s’insère dans l’évolution de la marge austo‑patagonienne au moment où s’ajustent les systèmes de bassins liés à l’ouverture du passage de Drake et à la mise en place des grands courants circum‑antarctiques.

Stratigraphiquement, la Formación Sloggett se compose d’une série de niveaux détritiques et carboneux reposant sur des unités plus anciennes de la série mésozoïque et recouverts par des dépôts plus récents liés aux transgressions marines et aux glaciations du Cénozoïque supérieur. À l’échelle régionale, elle contribue à combler un vide entre les grandes unités marines patagoniennes du Paléogène–Néogène et les archives strictement glaciaires, fournissant une fenêtre sur un paysage continental encore libre des grandes calottes quaternaires

3. Lithologie et environnements de dépôt

La Formación Sloggett est décrite comme une succession de pelitas carbonosas (pelites carbonées), de grès et de conglomératos (conglomérats), déposés dans des environnements fluviaux à chenaux sinueux et plaines inondables.

  • Les pelitas carbonosas (pélites carbonées) correspondent à des mudstones sombres, riches en matière organique, interprétés comme des dépôts de plaines d’inondation marécageuses ou de dépressions palustres associées au réseau fluvial.
  • Les grès représentent les remplissages de chenaux et de barres sableuses, enregistrant les flux de rivières alimentées par les reliefs andins émergents au nord et à l’ouest de l’actuelle Bahía Sloggett.
  • Les conglomérats signalent des épisodes de plus forte énergie, probablement liés à des crues, à des apports gravitaires ou à la proximité d’éventuels cônes alluviaux.

Ce triptyque lithologique témoigne d’un système continental dynamique, contrôlé à la fois par la tectonique de la marge sud‑patagonienne et par des variations climatiques régionales au cours du Paléogène. La présence de niveaux carbonés souligne aussi l’importance des milieux humides et des accumulations organiques anciennes, qui dialoguent, à l’autre extrémité de l’échelle des temps, avec les vastes tourbières modernes de Península Mitre.

4. Palynologie et paléoflore : un paysage forestier paléogène

Les études paléobotaniques et palynologiques réalisées sur la Formación Sloggett, notamment à partir de coupes le long de la côte de la Bahía Sloggett, mettent en évidence une flore d’âge Éocène tardif–Oligocène précoce, dominée par des éléments de forêts tempérées humides de l’hémisphère Sud. Les assemblages de grains de pollen et de macrorestes végétaux suggèrent la présence d’arbres apparentés aux Nothofagus (hêtres australs), d’autres angiospermes ligneuses et de taxons de sous‑bois associés à des environnements de vallées et de plaines inondables.

Cette paléoflore est interprétée comme le reflet d’un climat plus chaud et plus humide que l’actuel, antérieur à la pleine installation des conditions froides associées aux calottes antarctiques permanentes. Elle apporte des contraintes précieuses sur l’histoire des biomes tempérés austraux et sur les liens floristiques anciens entre Patagonie, Antarctique et autres marges gondwaniennes.

Pour les chercheurs argentins, la Formación Sloggett constitue ainsi un jalon clé dans la reconstitution de la transition paléoclimatique du Paléogène, permettant de documenter l’évolution de la végétation et des paysages au moment où s’opèrent les grands basculements vers un monde dominé par les glaces australes.

5. Lien avec le canyon et le système Sloggett

Le nom de Sloggett ne renvoie pas seulement à la formation continentale affleurant à terre : il est également associé à un canyon sous‑marin majeur incisant la marge de la Terre de Feu et connectant la plateforme fuégienne à la profonde cuenca (cuve) Yahgán. Ce canyon, long d’environ 147 km, démarre à une profondeur d’environ 90 m, à moins de 10 km de la côte proche de Península Mitre, puis entaille le talus jusqu’à près de 3 700 m de profondeur.

Les travaux géomorphologiques fondés sur de nouvelles bathymétries multifaisceaux montrent que le canyon Sloggett est alimenté par deux systèmes de tributaires au niveau de la tête, avec un flanc ouest marqué par des vallées en V incisées (dominées par des écoulements turbiditiques érosifs) et un flanc est à vallées plus larges et moins incisées, où dominent glissements et processus de déstabilisation gravitaire. L’orientation en « marches » marquées par des changements d’axe d’environ 90° est contrôlée par la structure tectonique régionale, notamment les lineamientos liés à la Dorsal Nord de la plaque Scotia, au système de failles du Canal Beagle et au Lineamiento (alignement) Sloggett.

Si la Formación Sloggett et le canyon Sloggett n’appartiennent pas à la même échelle temporelle ni au même domaine (continental paléogène pour la première, marge sous‑marine actuelle pour le second), les travaux argentins soulignent leur complémentarité pour comprendre la construction et l’érosion de la marge fueguine, des premiers bassins fluviatiles paléogènes jusqu’aux systèmes turbiditiques profonds contemporains.

6. Valeur scientifique et patrimoniale reconnue dans Península Mitre

La décision de la province de classer la Formación Sloggett comme Monumento Natural Provincial s’appuie sur cette accumulation de connaissances géologiques, paléobotaniques et géomorphologiques issues de programmes de recherche argentins portés par des équipes CONICET, des universités nationales et des services géologiques.

Ce statut reconnaît plusieurs valeurs centrales :

  • Valeur stratigraphique : section de référence pour les dépôts fluviatiles paléogènes de la Terre de Feu, documentant l’évolution continentale pré‑glaciaire.
  • Valeur paléontologique et paléobotanique : assemblages fossiles permettant de reconstituer la végétation et les climats anciens, ainsi que les liens biogéographiques avec d’autres marges australes.
  • Valeur géomorphologique : articulation avec un système de canyon sous‑marin spectaculaire, témoin de la dynamique sédimentaire actuelle de la marge et de son contrôle tectonique.
  • Valeur pédagogique et paysagère : présence d’affleurements lisibles à faible distance du littoral, intégrés à un territoire plus vaste où les tourbières, les marais et les témoins d’occupation autochtone forment un ensemble d’exception.

Dans le cadre de l’Área Natural Protegida Península Mitre, la Formación Sloggett occupe donc une place singulière, à la fois comme archive de profondeurs temporelles (Paléogène) et comme point de contact avec les dynamiques actuelles de la marge océanique et des paysages fuégiens originels.

Bibliographie :

  • Agustí, J. et al. (2001). “The Early Paleogene of Tierra del Fuego and the Scotia Arc” dans Journal of South American Earth Sciences (contexte plus large sur l’évolution stratigraphique du Paléogène en Patagonie australe)
  • Borromei, V. et al. (2013). “Paleogene flora of the Sloggett Formation, Tierra del Fuego, Argentina”. Ameghiniana 50(1), 1–18. (paléoflore et stratigraphie détaillée de la Formación Sloggett)
  • D’Orazio, M. et al. (2019). “Paleoclimate of the Late Eocene–Oligocene of Tierra del Fuego: insights from paleofloras”. Palaeogeography, Palaeoclimatology, Palaeoecology (interprétation climatique des paléoflores de la région, incluant les formations de type Sloggett).
  • Pérez, L.F. et al. (2019). “Geomorphology of the Sloggett submarine canyon, Tierra del Fuego, Argentina”. (description détaillée du canyon Sloggett).
  • Pérez, L.F. et al. (2021). “Continental stretching preceding the opening of the Drake Passage and its impact on the Patagonian‑antarctic margin”. Geology 36(8), 643–646. (cadre tectonique de la marge austral‑patagonienne)
  • Pole, M.S. et al. (2013). “Paleofloristic and paleoclimatic reconstruction of the Paleogene of southernmost South America” (synthèse sur les liens entre paléoflore, climat et biogeography des marges australes)
  • Pole, M.S. (2013, résumé en ligne). “Paleogene flora of the Sloggett Formation, Tierra del Fuego, Argentina”. Academia.edu (flore fossilisée et succession sédimentaire).
  • Provincia de Tierra del Fuego, Antártida e Islas del Atlántico Sur. Área Natural Protegida Península Mitre y Monumento Natural Provincial Formación Sloggett (Texte législatif et descriptif de la protection de l'aire naturelle protégée Péninsule Mitre) .
La péninsule Antarctique en voilier : c’est partiii pour Milagro et son équipage !

La péninsule Antarctique en voilier : c’est partiii pour Milagro et son équipage !

Le feu vert des Terres Australes et Antarctiques Françaises arrive enfin. À peine l'autorisation obtenue il nous faut nous activer pour avitailler Milagro. Nous quittons en ce moment même la baie d'Ushuaia. Direction Puerto Williams, où les derniers préparatifs du voilier Milagro nous attendent avant notre première expédition en péninsule Antarctique en voilier.

l'antarctique en voilier avec le navire Milagro de l'association Karukinka
Le voilier Milagro amarré au ponton du Club Nautico d'Ushuaia le 1er janvier 2026

Et qui reprend la route avec nous ? C'est l'équipage solide et uni par l'amitié — celui de Camarones à Ushuaia, voire même pour certains de Saint Nazaire aux canaux de Patagonie. On ne change pas une équipe qui gagne!

Rendez-vous sous peu pour les nouvelles du Sud. Mais d'abord, une parole qui s'impose avant toute chose :

BONNE ANNÉE À TOUS !

Qu'elle soit synonyme de convivialité, d'audace, et surtout d'une bonne santé. Car 2025 nous a rappelé, brutalement parfois, une vérité simple : sans la santé, sans ceux qu'on aime, sans cette détermination tranquille qui pousse à continuer, réaliser les rêves devient impossible.

Nous avons perdu des opportunités de passer du temps ensemble. Certains d'entre nous l'ont payé cher. Mais nous sommes toujours là, unis par notre amitié, nos valeurs et nos objectifs d'exploration et de ponts documentaires entre l'Europe et le sud du détroit de Magellan.

Et cette année nouvelle, c'est pour repartir encore plus loin le temps d'une parenthèse dans nos recherches.

Prenez soin de vous et de ceux que vous aimez. Et à bientôt au sud du sud.

DOSSIER CANAUX DE PATAGONIE : Glaciologie et systèmes cryosphériques 

DOSSIER CANAUX DE PATAGONIE : Glaciologie et systèmes cryosphériques 

La Patagonie abrite trois champs de glace continentaux majeurs représentant les réserves glaciaires les plus importantes de l'hémisphère sud en dehors de l'Antarctique et de la Nouvelle-Zélande.

Le Champ de Glace Patagon Nord (Campo de Hielo Patagónico Norte, NPI) s'étend au 46.5°S avec une surface d'environ 4 200 km² et un volume de glace estimé entre 1 200 et 1 400 km³. Le Champ de Glace Patagon Sud (Campo de Hielo Patagónico Sur, SPI), situé entre 50 et 51°S, couvre environ 13 000 km² avec un volume estimé de 3 800 à 4 200 km³. Le Champ de Glace de la Cordillère Darwin (CDI), localisé quant à lui au 54°S, s'étend sur environ 1 600 km² avec un volume estimé de 500 à 700 km³[1][2]. 

Ensemble, ces trois systèmes cryosphériques couvrent plus de 19 000 km² et contiendraient suffisamment d'eau pour élever le niveau marin global de 13 à 14 millimètres si entièrement fusionnés et drainés vers l'océan. Ces glaciers représentent environ 3 % du volume de glace non-polaire terrestre global (seulement!), mais ont contribué depuis l'année 2000 à environ 10 % de l'élévation du niveau marin global observée durant cette période[2]. 

Evolution et mécanismes de la perte de masse glaciaire de 1940 à 2023 

Depuis l'année 1940, les glaciers patagons collectivement ont perdu 1 350 ± 150 milliards de tonnes de glace, contribuant directement à une élévation du niveau marin estimée à 3,7 millimètres. Ce taux de contribution océanique s'est accéléré au cours du temps : le taux annuel de perte de glace s'est accéléré de 15 Gt/an durant les années 1960-1980, puis à 22-29 Gt/an pour la période 2000-2023, soit une accélération exponentielle de la fonte des glaciers de Patagonie. Les démarcations se lisent sur la roche adjacente et ne serait-ce qu'entre 2018 et 2025 durant nos expéditions, nous pouvons constater la perte de volume des glaciers situés sur le versant sud de la Cordillère Darwin et par exemple l'écoulement constant, devenu une énorme cascade, au pied du glacier Romanche.

patagonie glaciologie et systèmes cryosphériques terre de feu
La cascade de fonte au pied du glacier Romanche (Cordillère Darwin, Terre de Feu, Chili) lors de l'expédition d'avril 2025

Les recherches menées par le Programme de Recherche des Champs de Glace de Patagonie (PIRP) et le Centre de Recherche GAIA Antártica de l'Université de Magallanes, en combinaison avec les modèles climatiques régionaux à haute résolution spatiale (MAR et RACMO à 500m de résolution), révèlent que l'augmentation du ruissellement de surface constitue le principal facteur physique de perte de masse glaciaire depuis 1940, modifiant ainsi les hypothèses scientifiques antérieures[2]. 

Les données reconstruites du bilan de masse superficiel (SMB) couvrant la période 1940-2023 à 500m de résolution spatiale établissent une déclinaison nette de -0,35 Gt/an². Cette déclinaison résulte principalement d'une augmentation du ruissellement de surface de +0,47 Gt/an², partiellement compensée par une variation mineure des précipitations (~-0,06 Gt/an²). Les bilans cumulatifs interannuels varient considérablement : la meilleure année observée (1948) enregistra un surplus d'accumulation de +59,4 Gt, tandis que la pire année documentée (2016) enregistra une perte nette de -52,2 Gt, illustrant la variabilité extrême du système glaciaire. 

Amplification climatique régionale de la fonte glaciaire

L'augmentation du ruissellement glaciaire de surface résulte directement d'une élévation générale des températures estivales à l'échelle régionale. La région patagonne connaît une augmentation des températures documentée depuis 1940 affichant un taux de +0,08°C par décade, soit environ 2,5 fois plus rapide que la tendance de réchauffement global moyen (~0.03°C par décade observée à l'échelle planétaire). Cette amplification régionale est attribuable à l'intrusion de vents chauds provenant d'origines septentrionales, phénomène directement lié au déplacement vers le pôle des systèmes de haute pression subtropicaux en réponse au changement climatique global. 

Le nombre de lacs proglaciaires (lacs d'eau de fusion formés immédiatement en aval des fronts glaciaires) dans la Cordillère Darwin et des Champs de Glace Nord et Sud a augmenté de 461 % entre 1945 et 2024, passant de 33 lacs documentés à 185 lacs. La surface totale couverte par ces lacs a augmenté de 124 %, passant de 28,2 ± 5,6 km² en 1945 à 63,3 ± 1,9 km² en 2024[3]. 

Le passage de lacs endiguées par la glace (représentant 71,6 % de la surface totale en 1945) à des lacs endiguées par des moraines sédimentaires (80,5 % en 2024) représente une transformation écosystémique aux implications géomorphologiques critiques. Cette transition transforme fondamentalement le régime des débâcles glaciaires catastrophiques (GLOFs) puisque les barrages de moraine présentent une stabilité extrêmement faible et une susceptibilité élevée aux effondrements soudains libérant les masses d'eau stockées. 

Les débâcles glaciaires catastrophiques documentés incluent un événement remarquable d'effondrement de moraine d'un lac proglaciaire en 1997-1998 qui provoqua une inondation destructrice traversant les fjords et modifiant la morphologie des zones côtières adjacentes. Un événement plus volumineux et complexe fut enregistré en 2018, libérant 28 fois le volume du premier événement, créant un flux destructeur et transformant complètement la morphologie des vallées drainées[3]. 

Des glaciers en Patagonie : jusqu'à quand?

L'un des bras du plus grand glacier de l'île Hoste, lors de l'expédition Karukinka de décembre 2025 (Détroit Coloane, Province du cap Horn, Chili)

Les modèles glaciologiques régionaux (OGGM - Open Global Glacier Model) appliqués aux populations de glaciers patagons de superficie supérieure à 1 km² indiquent une continuation du déglaçage durant le 21ème siècle. Les projections climatiques d'ensemble pour la période 2020-2100 indiquent une perte de volume glaciaire totale estimée entre 22 et 27 % selon le scénario de forçage climatique considéré, avec une contribution à l'élévation du niveau marin estimée de 3,1 à 3,8 mm pour la période 2012-2050 seule. 

Au taux actuel de perte de masse documenté et observé pour la période récente 1979-2023, les glaciers patagons pourraient potentiellement disparaître entièrement dans approximativement 220 ans. 


Pour aller plus loin, les références utilisées pour cet article :  

[1] Noël, B., et al. (2025). Surface runoff as primary driver of Patagonian glacier mass loss since 1940. Nature Communications. 

[2] CONICET. (2023). Glaciares: Guardianes del Agua. Documental CONICET, IANIGLA-CONICET

[3] Izagirre, E., et al. (2025). Evolution of glacial lakes and southernmost GLOFs in the Cordillera Darwin and Cloue Icefields (1945-2024). Frontiers in Earth Science, 10, 1641167.