Le dialogue entre une machi et des écologues ouvre de nouvelles voies pour intégrer le savoir mapuche dans la conservation de la nature

Le dialogue entre une machi et des écologues ouvre de nouvelles voies pour intégrer le savoir mapuche dans la conservation de la nature

L’étude propose un modèle de collaboration entre le savoir mapuche et la science écologique, démontrant que la conservation de la nature exige d’écouter, de respecter et de travailler aux côtés des communautés autochtones.

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Temuco, 23 octobre 2025. (diariomapuche.cl) – Une étude publiée par la revue scientifique Ecology & Evolution met en lumière la contribution du peuple mapuche à la compréhension et à la protection de la biodiversité du sud du Chili. La recherche, intitulée “Listening Deeply to Indigenous People: A Collaborative Perspective and Reflection Between a Mapuche Machi and Ecologists”, propose un changement de paradigme dans la science écologique : passer de consulter les communautés à co-produire le savoir avec elles.

Le travail a été développé par un groupe de scientifiques et une machi du territoire de Conguillío, qui ont partagé savoirs, expériences et réflexions sur les impacts des projets industriels — forestiers et hydroélectriques — dans le bassin versant du rio Truful-Truful, l’un des écosystèmes les plus affectés par l’extractivisme sur le Wallmapu.

« La machi et les écologues nous montrent que d’écouter profondément les peuples autochtones n’est pas un acte symbolique, mais une condition pour comprendre la vie du territoire », souligne l’étude.

Savoir mapuche ancestral et science avec deux regards

L’équipe a appliqué l’approche « Two-Eyed Seeing », un cadre qui intègre la vision scientifique occidentale avec la cosmovision mapuche. De cette façon, s’articulent deux formes de connaître le monde : l’une basée sur les données écologiques et l’autre sur l’expérience spirituelle et territoriale qui soutient la relation mapuche avec l’itrofil mongen (biodiversité).

L’article identifie les barrières historiques entre l’académie et les peuples originaires — telles que la méfiance, l’extractivisme du savoir et l’inégalité dans la prise de décisions — mais montre aussi des chemins concrets de collaboration, de respect et de réciprocité.

Le territoire parle

La recherche documente comment les plantations exotiques et les projets hydroélectriques ont altéré les espèces médicinales, les cours d’eau et les pratiques culturelles liées au küme mongen (buen vivir, bien vivre). Face à cela, l’étude propose que les communautés autochtones participent en tant que co-gestionnaires et co-chercheuses, reconnaissant leur autorité territoriale et spirituelle sur les écosystèmes qu’elles habitent.

La publication conclut que sans les peuples autochtones, il n’y aura pas de conservation effective de la nature, et que l’intégration de leurs savoirs et droits dans les politiques publiques est une tâche urgente face à la crise climatique mondiale.

« Le Wallmapu ne conserve pas seulement la biodiversité : il conserve la mémoire, la langue et la spiritualité. Écouter profondément ses habitants, c’est aussi écouter la terre », résume le communiqué.

Source scientifique citée : Ecology & Evolution (Wiley Online Library, DOI: 10.1002/ece3.71914)

Article traduit de l’espagnol au français par les bénévoles de l’association Karukinka. Source originale : https://www.mapuchediario.cl/2025/10/23/dialogo-entre-una-machi-y-ecologos-abre-nuevas-rutas-para-integrar-el-conocimiento-mapuche-en-la-conservacion-de-la-naturaleza/

Le Condor des Andes : visiteur emblématique des écosystèmes terrestres et marins au sud de la Patagonie

Le Condor des Andes : visiteur emblématique des écosystèmes terrestres et marins au sud de la Patagonie

Le Condor des Andes (Vultur gryphus) représente l’une des espèces aviaires les plus impressionnantes de la Réserve de Biosphère du Cap Horn. Cet immense vautour d’Amérique du Sud est distribué tout le long de la cordillère des Andes depuis la Colombie et le Venezuela jusqu’à la Terre de Feu, du niveau de la mer jusqu’à plus de 5000 mètres d’altitude.

Avec une envergure pouvant atteindre 3,3 mètres et un poids maximal de 15 kg, le Condor des Andes est l’un des plus grands oiseaux volants au monde et généralement considéré comme le plus grand rapace de la planète. Son plumage est noir avec un collier de plumes blanches entourant la base du cou et de grandes taches blanches sur les ailes, particulièrement visibles chez les mâles.

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Un condor des Andes photographié lors d’une expédition dans les canaux de Patagonie en voilier

Particularités écologiques en Terre de Feu et plus au sud

En Terre de Feu, dans la Réserve de Biosphère du Cap Horn et sur l’île Navarino, le Condor des Andes présente des caractéristiques écologiques uniques qui le distinguent des populations continentales.

Dépendance aux réseaux trophiques marins :

Les recherches récentes utilisant l’analyse isotopique ont révélé que les condors de Terre de Feu présentent une dépendance unique et substantielle aux réseaux trophiques marins, correspondant aux interactions trophiques historiques connues de l’espèce. Environ 38% du carbone présent dans les plumes des condors de l’extrême sud fuégien provient de sources marines, un taux significativement plus élevé que dans les populations continentales de Patagonie.

Cette dépendance marine n’est pas homogène parmi les individus mais structurée en deux groupes le long d’un gradient terrestre-marin. Les condors de Terre de Feu se nourrissent des carcasses marines fournies par les lions de mer (Otaria flavescens), les oiseaux marins (albatros, pétrels, cormorans) et les cétacés échoués sur les rivages

Visiteur fréquent des zones intertidales :

À ces latitudes australes, le Condor des Andes, typiquement une espèce des écosystèmes andins, est un visiteur fréquent des zones intertidales où il recherche de la nourriture. Cette particularité comportementale distingue les populations des environs du Cap Horn (visibles par exemple dans la baie Tekenika et dans les environs de l’île Gordon en hiver) des populations continentales qui se nourrissent principalement de carcasses d’ongulés domestiques et sauvages dans les environnements de montagne et de steppe.

Rôle écologique et importance pour la conservation

Fonction de charognard :

Le Condor des Andes est principalement charognard, se nourrissant de cadavres d’animaux. Il remplit un rôle écologique important dans les écosystèmes en consommant les animaux morts, évitant ainsi la prolifération de bactéries pouvant générer des maladies chez les humains. Il contribue également à contrôler les populations d’autres espèces charognières et maintient l’équilibre de l’écosystème.

Les condors utilisent les courants thermiques ascendants pour planer pendant des heures avec très peu d’effort, scrutant le paysage à la recherche de carcasses. Ils peuvent parcourir des distances extraordinaires, avec des individus enregistrés voyageant plus de 400 kilomètres en deux jours.

Interactions avec d’autres charognards :

Les condors andins font partie des charognards aviaires les plus efficaces de la planète. Les vautours plus petits peuvent avoir une relation mutualiste avec les grands Condors des Andes : les oiseaux plus petits localisent les carcasses et fournissent des indices visuels passifs aux condors planant à haute altitude que de la nourriture est à proximité. Les condors, plus grands et puissants, arrivent généralement en dernier au groupe et ouvrent la carcasse, fournissant ainsi aux vautours plus petits l’accès à des zones trop résistantes à exploiter seuls.

Statut de conservation et menaces

Classification :

Le Condor des Andes est considéré comme Vulnérable par l’UICN depuis 2020, avec environ seulement 10 000 individus restants dans la nature. Il a été placé pour la première fois sur la liste des espèces en danger aux États-Unis en 1970. En Argentine, l’espèce est déclarée en danger d’extinction et protégée par la Loi Nationale N° 22.421 de Conservation de la Faune Sauvage.

Menaces principales :

  1. Empoisonnement secondaire : La principale menace affectant le condor andin est la consommation de carcasses empoisonnées (cebos tóxicos), une pratique illégale utilisée pour le contrôle d’espèces prédatrices. L’utilisation de ces appâts empoisonnés met non seulement en danger le condor mais toutes les formes de vie, y compris la santé humaine.​​
  2. Persécution humaine : Les condors sont perçus à tort comme une menace par les éleveurs en raison de prétendues attaques sur le bétail. Des programmes d’éducation ont été mis en œuvre par les conservationnistes pour dissiper cette conception erronée.
  3. Faibles taux reproductifs : Adapté à une mortalité très faible, le condor a des taux de reproduction bas, ce qui le rend extrêmement vulnérable à la persécution humaine. Les condors n’atteignent la maturité sexuelle qu’entre 5 et 11 ans, ne pondent qu’un ou deux œufs par cycle de reproduction, et les jeunes restent avec leurs parents jusqu’à deux ans.

Importance de la RBCH pour la conservation :

La Réserve de Biosphère du Cap Horn, avec ses aires protégées incluant le Parc National Alberto de Agostini et le Parc National Cabo de Hornos, fournit un habitat critique pour les populations de Condor des Andes dans l’extrême sud de leur aire de distribution.

Un couple de condors des Andes surveillant leur nid (sud de l’île Gordon lors d’une expédition en voilier dans les canaux fuégiens, en mars 2025)

Les zones protégées de la RBCH, situées à l’interface terrestre-marine, sont particulièrement importantes car :

  1. Elles préservent les interactions trophiques spécifiques entre condors et sources de nourriture marines
  2. Elles maintiennent l’accès aux carcasses marines (lions de mer, oiseaux marins, cétacés échoués) essentielles pour la persistance à long terme des condors dans la zone
  3. Elles offrent des habitats de nidification sur les falaises inaccessibles

La surveillance des carcasses marines fournies par les mammifères marins, les oiseaux marins et les cétacés échoués devrait être prioritaire car elles peuvent être déterminantes pour la persistance à long terme des condors andins dans la région.

Observations et suivi dans la RBCH

Des observations régulières de Condor des Andes sont rapportées sur l’île Navarino et dans les zones de montagne de la RBCH, notamment dans les secteurs de haute altitude comme les Dientes de Navarino et le mont Róbalo. Les condors utilisent caractéristiquement les courants ascendants qui s’élèvent le long des faces de falaises pour planer pendant des heures, scrutant les carcasses.

Bien que le programme de recherche ornithologique à long terme du Parc Omora se concentre principalement sur les oiseaux forestiers capturés au filet japonais, les condors sont fréquemment observés lors des recensements visuels dans différents types d’habitats de la RBCH, des zones côtières aux sommets andins.

Le Conicet étudie le canal Beagle et ouvre la voie à la production industrielle de moules

Le Conicet étudie le canal Beagle et ouvre la voie à la production industrielle de moules

Une étude menée par le Conicet dans le canal Beagle pourrait constituer un tournant pour la production aquacole en Terre de Feu. L’analyse de variables telles que la température de l’eau, la salinité et la concentration d’oxygène vise à poser les bases du premier élevage de moules à l’échelle industrielle à Ushuaïa, dans le cadre d’un projet porté par Newsan Food. #moules canal Beagle

L’étude est dirigée par Irene Schloss, spécialiste en océanographie biologique, avec une équipe du Centre Austral de Recherches Scientifiques (Cadic). Les chercheurs étudient les conditions environnementales dans les zones proches de Puerto Almanza, où il existe déjà une culture naturelle de moules, et évaluent d’autres zones à potentiel productif. Il s’agit d’une espèce autochtone du canal Beagle, présentant un fort potentiel pour l’aquaculture régionale.

Le travail s’inscrit dans le cadre d’un Service Technologique de Haut Niveau (STAN) demandé par Newsan Food, qui développe des activités de pêche dans la province depuis 15 ans et, ces cinq dernières années, a progressé dans l’aquaculture pour l’approvisionnement interne selon un modèle durable. En février dernier, l’entreprise dirigée par Rubén Cherñajovsky a lancé la première production nationale de moules industrielles.

« Les moules sont des organismes marins sensibles qui nécessitent des conditions environnementales optimales pour croître et prospérer. Il est donc essentiel de comprendre et d’évaluer l’environnement dans lequel leur culture est envisagée, pour garantir le succès à long terme de l’activité productive », explique Schloss.

L’étude considère des variables environnementales et biologiques clés : température, salinité, concentration d’oxygène et d’ammonium, présence de chlorophylle et de phytoplancton, en mettant l’accent sur les espèces productrices de toxines (marée rouge). Tout cela vise à déterminer si les conditions du canal sont adaptées au développement de cette industrie.

« Étudier l’environnement marin du canal Beagle est important pour de multiples raisons, mais il est encore plus appréciable que ces études puissent avoir un impact réel sur les activités productives de la région la plus australe du continent. Lorsqu’on travaille ensemble, tout le monde y gagne : de meilleures décisions sont prises et la science se traduit concrètement dans la société », ajoute la chercheuse.

Pour les opérations de terrain, le Bâtiment de Recherche Scientifique (BIC) Shenu sert de base de navigation et de relevés, avec une campagne mensuelle sur cinq stations côtières entre Puerto Almanza et l’est de l’île Gable, en face de Puerto Williams (Chili). Le projet prévoit douze campagnes jusqu’en octobre. Le navire est équipé d’instruments multiparamètres (CTD, capteurs de lumière et de chlorophylle) ainsi que de matériel pour conserver et traiter les échantillons prélevés entre 5 et 8 mètres de profondeur, qui sont ensuite analysés dans les laboratoires du Cadic.

Du côté de Newsan Food, le directeur Fabio Delamata précise : « L’objectif de l’entreprise est de mener une étude de l’environnement marin pour consolider la création d’un pôle de développement aquacole, basé sur la durabilité, la protection de l’environnement et une perspective industrielle. Travailler avec le Conicet, c’est s’appuyer sur des données et des informations pour aboutir à un résultat solide, fiable et sur le long terme. »

L’entreprise a investi près de 10 millions de dollars dans des lignes de culture, des embarcations et des plateformes de récolte et de semis, ainsi que dans un hub opérationnel à Puerto Almanza. Le plan global prévoit un investissement de 17 millions de dollars pour étendre la production avec de nouvelles lignes de captage et d’élevage.

Le projet vise à répondre à la demande locale, qui oscille entre 300 et 400 tonnes de moules par an, actuellement importées du Chili, et à ouvrir la porte à l’exportation. L’été dernier, Newsan a envoyé à Buenos Aires un lot de 10 tonnes de moules cultivées dans le canal Beagle, entières, congelées et préalablement cuites dans l’eau du canal.

Les résultats des recherches du Conicet pourraient non seulement diversifier la matrice productive de la Terre de Feu, mais également générer de l’emploi et sensibiliser la communauté à l’environnement. « Cela renforcerait la conscience environnementale comme alternative de diversification de la matrice productive et encouragerait la durabilité du développement à Almanza », soulignent les membres du Cadic.

Source: https://fmfuego.com.ar/ushuaia/conicet-estudia-el-canal-de-beagle-y-abre-camino-a-la-produccion-industrial-de-mejillones.htm Traduit de l’espagnol par l’association Karukinka

Les Oiseaux de Patagonie, habitants des forêts et montagnes de la Réserve de biosphère du cap Horn

Les Oiseaux de Patagonie, habitants des forêts et montagnes de la Réserve de biosphère du cap Horn

La Réserve de Biosphère du Cap Horn (RBCH), créée par l’UNESCO en juin 2005, représente l’une des zones les plus pristines de la planète et abrite des écosystèmes forestiers uniques au monde. Située à l’extrémité sud du continent américain (entre 54° et 56°S), cette réserve de plus de 5 millions d’hectares protège les forêts sub-antarctiques les plus australes de la planète. Ce dossier est dédié aux oiseaux de Patagonie forestiers et de montagne : il s’agit du groupe de vertébrés terrestres le plus diversifié de cet écosystème.

Le Parc Ethnobotanique Omora, situé à l’extrême sud de la Patagonie sur l’île Navarino au cœur de la RBCH, héberge depuis janvier 2000 le programme de recherche ornithologique à long terme le plus important de l’hémisphère sud pour les forêts subpolaires. Ce programme, mené conjointement par l’Universidad de Magallanes, l’Université du Nord du Texas et la Fondation Omora, a permis de capturer et baguer plus de 10 000 oiseaux forestiers sur une période de 15 ans, générant des données scientifiques sans précédent sur l’avifaune sub-antarctique.

Contexte écogéographique

L’écorégion sub-antarctique magellanique

L’écorégion sub-antarctique magellanique s’étend du golfe de Penas (47°S) jusqu’à l’île Horn (56°S), représentant les forêts les plus australes du monde. Cette écorégion se distingue radicalement des forêts boréales de l’hémisphère nord par plusieurs caractéristiques fondamentales qui influencent profondément l’avifaune.

Les forêts sub-antarctiques du Cap Horn n’ont aucun équivalent écogéographique dans l’hémisphère sud. Elles s’étendent près de 10 degrés de latitude plus au sud que les forêts tempérées de Nouvelle-Zélande (47°S) ou de Tasmanie (43°37’S). Cette position australe extrême crée des conditions environnementales uniques pour les oiseaux qui y résident ou migrent.

Climat océanique et conditions environnementales

Le climat de la RBCH est caractérisé par une forte influence océanique qui module radicalement les conditions de vie des oiseaux forestiers. Contrairement aux forêts boréales de l’hémisphère nord qui subissent un climat continental avec des hivers extrêmement froids (-32°C à Bonanza Creek, Alaska) et des étés chauds, les forêts de la réserve naturelle du Cap Horn présentent un climat isotherme remarquable.

Au Parc Omora, l’amplitude thermique annuelle n’est que de 8,9°C, avec une température moyenne du mois le plus chaud (janvier) de 10,8°C et du mois le plus froid (juin-juillet) de 1,9°C. Cette modération thermique, combinée à des précipitations réparties uniformément tout au long de l’année (contrairement aux forêts boréales où les pluies sont concentrées en été), crée des conditions environnementales exceptionnellement stables pour l’avifaune.

Gradient pluviométrique large

La RBCH présente l’un des gradients de précipitations les plus extrêmes au monde, avec des valeurs annuelles passant de plus de 5000 mm à l’ouest à moins de 500 mm sur l’île Navarino à l’est. Ce gradient pluviométrique influence directement la richesse spécifique des oiseaux forestiers. Les recherches menées sur 61 sites de monitoring dans la RBCH ont démontré qu’une augmentation de 100 mm des précipitations annuelles moyennes entraîne une diminution d’environ 1% de la richesse spécifique aviaire.

Cette relation négative entre précipitations et diversité aviaire est un phénomène particulier aux forêts sub-antarctiques. Les zones les plus humides, exposées aux vents pacifiques, présentent une avifaune moins diversifiée que les secteurs plus abrités comme l’île Navarino, qui concentre la plus haute diversité d’espèces forestières de toute la RBCH.

Formations végétales et habitats aviaires

Les forêts de la RBCH sont dominées par trois espèces principales du genre Nothofagus (hêtres du sud) qui créent des mosaïques d’habitats distinctes pour l’avifaune:

  1. Forêts sempervirentes de coigüe de Magellan (Nothofagus betuloides) : dominantes dans les zones côtières humides avec plus de 1000 mm de précipitations annuelles. Richesse moyenne de 17,9 ± 0,5 espèces d’oiseaux.
  2. Forêts mixtes de coigüe et lenga (N. pumilio) : habitat prioritaire pour plusieurs espèces d’intérêt conservatoire dont le Pic de Magellan (Campephilus magellanicus). Richesse moyenne de 19,7 ± 0,4 espèces, la plus élevée des trois types forestiers.
  3. Forêts décidues et formations coigüe-ñirre-toundra (N. antarctica et zones de transition) : présentes dans les secteurs à drainage intermédiaire avec moins de 1000 mm de précipitations. Richesse moyenne de 15,6 ± 0,3 espèces.

Le sous-bois forestier comprend des espèces emblématiques comme le canelo (Drimys winteri), le notro (Embothrium coccineum) dont les fleurs tubulaires rouges produisent un nectar abondant pour les oiseaux nectarivores, et le coicopihue (Philesia magellanica) dont les fleurs sont essentielles au colibri du Chili.

Au-delà de la limite forestière (variable entre 400 et 900 m d’altitude), s’étendent les habitats andins hauts caractérisés par des formations de plantes en coussins (Bolax gummiferaAzorella), des lichens (Usnea aurantiaco-atra) et des mousses qui constituent l’habitat de deux espèces d’oiseaux à distribution restreinte : le Diamant jaune ou Mélanodère à sourcils jaunes (Melanodera xanthogramma) et la Bécassine ou Attagis de Magellan (Attagis malouinus).

Assemblages d’oiseaux forestiers

Composition spécifique et abondance

Le programme de capture au filet japonais mené au Parc Omora pendant plus de 15 ans a révélé que trois espèces dominent largement les assemblages d’oiseaux forestiers, représentant 75% de toutes les captures:

  • Synallaxe rayadito (Aphrastura spinicauda) : l’espèce la plus abondante avec 9,24 individus/ha, présente dans 100% des sites de monitoring. Ce petit passereau de ~12 grammes occupe une grande variété d’habitats mais est particulièrement abondant dans les forêts sempervirentes côtières de coigüe.
  • Phrygile de Patagonie (Phrygilus patagonicus) : l’oiseau le plus fréquemment capturé dans les filets japonais, présent dans tous les types de forêts (100% des sites). Poids moyen de 30-35 grammes, guilde trophique mixte granivore-nectarivore, visitant les fleurs d’Embothrium coccineum comme voleur de nectar.
  • Élénie à crête blanche (Elaenia albiceps) : espèce migratrice majeure, présente dans 100% des sites de monitoring durant l’été austral. Se nourrit des fruits du canelo (Drimys winteri) avant sa migration automnale vers les forêts amazoniennes.

Huit espèces constituent le groupe des oiseaux les plus abondants, représentant plus de 95% des captures totales dans les filets japonais:

  • Aphrastura spinicauda (Synallaxe rayadito)
  • Phrygilus patagonicus (Phrygile de Patagonie)
  • Elaenia albiceps (Élénie à crête blanche)
  • Turdus falcklandii (Merle austral)
  • Zonotrichia capensis (Bruant chingolo, à col roux)
  • Spinus barbatus (Chardonneret à tête noire)
  • Troglodytes aedon (Troglodyte familier)
  • Anairetes parulus (Taurillon mésange huppé)
Phrygile de Patagonie Phrygilus patagonicus, cometocino patagónico, Tashúr
Phrygile de Patagonie (Phrygilus patagonicus, cometocino patagónico, Tashúr)

Homogénéité des assemblages forestiers

Contrairement à ce que l’on pourrait attendre dans un territoire aussi vaste et hétérogène, l’assemblage d’oiseaux forestiers de la RBCH présente une remarquable homogénéité à travers les différents types de végétation. La plupart des espèces détectées sont présentes dans les trois types principaux de forêts (coigüe, mixte, coigüe-ñirre-toundra).

Les exceptions notables incluent :

  • Hirondelle bleue et blanche (Pygochelidon cyanoleuca patagonica) : absente des forêts coigüe-ñirre-toundra
  • Moineau domestique (Passer domesticus) : espèce exotique observée uniquement dans les forêts de coigüe près de Puerto Williams
  • Perruche australe (Enicognathus ferrugineus) et Pic de Magellan (Campephilus magellanicus) : trouvés principalement dans les forêts mixtes de coigüe et lenga, et moins fréquemment dans les deux autres types de végétation

Les espèces généralistes comme le Rayadito épineux, le Sporophile à gorge noire, le Bruant chingolo à col roux, l’Élénie à crête blanche, les cinclodes (Cinclodes patagonicus, C. fuscus), le Chardonneret à tête noire et le Merle austral sont présentes dans 100% des sites de monitoring, démontrant une grande plasticité écologique.

Espèces spécialistes et caractéristiques

Certaines espèces montrent des préférences d’habitat plus marquées, révélant des patterns de distribution spécifiques au sein de la RBCH:

Pattern 1 – Espèces restreintes aux forêts bien développées : La Perruche australe est strictement limitée aux zones abritées avec des forêts anciennes bien développées de Nothofagus pumilio, correspondant à des secteurs recevant moins de 1000 mm de précipitations annuelles et moins exposés aux vents violents.

Pattern 2 – Espèces des zones arbustives exposées : Le Mérulaxe des Andes (ou Tapaculo de Magellan, Scytalopus magellanicus) utilise caractéristiquement les formations arbustives basses dominées par les calafates (Berberis buxifoliaB. ilicifolia) et le chaura (Gaultheria mucronata) sur les îles exposées à l’océan Pacifique.

Pattern 3 – Espèces généralistes ubiquistes : Le Bruant chingolo (ou Bruant à col roux (Zonotrichia capensis) est l’espèce la plus généraliste en termes d’utilisation d’habitat dans toute la RBCH, habitant tous les types d’environnements y compris les marges des glaciers.

Pattern 4 – Espèces d’altitude restreinte : Le Diamant jaune (ou Mélanodère à sourcils jaunes, Melanodera xanthogramma) et la Bécassine ou Attagis de Magellan (Attagis malouinus) sont confinés aux zones andines hautes au-dessus de la limite forestière (>400-900 m), avec des exigences d’habitat spécialisées et une distribution géographique restreinte.

Espèces d’intérêt conservatoire majeur

Le Pic de Magellan (Campephilus magellanicus)

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Pic de Magellan sur le tronc d’un coigüe, près de Puerto Williams (province chilienne du cap Horn)

Le Pic de Magellan représente l’espèce la plus emblématique des forêts sub-antarctiques et constitue un enjeu de conservation de portée mondiale. C’est le plus grand pic d’Amérique du Sud, avec une masse corporelle de 275-347 grammes, et l’espèce congénère survivante des pics Ivory-billed (Campephilus principalis) et Imperial (C. imperialis) d’Amérique du Nord, aujourd’hui probablement éteints.

Statut de conservation :

  • En Danger dans les régions administratives chiliennes d’O’Higgins et Maule (33-37°S)
  • Vulnérable dans les régions chiliennes du Bío-Bío à Magallanes (38-56°S)
  • Vulnérable en Argentine selon les classifications nationales

Écologie et habitat :
Le Pic de Magellan est endémique des forêts anciennes de Nothofagus du sud du Chili et de l’Argentine adjacente. Les recherches menées sur l’île Navarino ont démontré que cette espèce sélectionne préférentiellement les arbres de Nothofagus les plus grands et de plus grand diamètre pour excaver ses cavités, qui sont placées plus haut du sol et présentent des entrées plus larges comparées à celles utilisées par les autres espèces cavernicoles secondaires.

L’île Navarino héberge probablement les plus hautes densités de Pic de Magellan dans tout le Chili. Le Parc Omora à lui seul abrite environ dix groupes familiaux de cette espèce. Les forêts mixtes de N. betuloides et N. pumilio sont particulièrement importantes pour la présence de cette espèce de faible abondance mais d’intérêt majeur pour l’observation ornithologique.

Rôle écologique :
En tant que principal excavateur de cavités et seul pic de la RBCH, le Pic de Magellan joue potentiellement un rôle d’espèce-clé (keystone species) dans l’écosystème forestier. Les cavités qu’il excave dans les troncs de lenga sont fréquemment utilisées par les Perruches australes pour la nidification. Douze espèces d’utilisateurs secondaires de cavités ont été identifiées sur l’île Navarino, allant de ~11 à 447 grammes, dont le Rayadito épineux (~12 g) est le plus abondant et fréquent utilisateur de cavités non-excavées.

Cependant, contrairement à l’hypothèse initiale, les petits passereaux utilisent rarement les cavités fournies par ce grand pic. La provision de cavités par le Pic de Magellan semble plus importante pour les oiseaux de plus grande taille, particulièrement les rapaces et les perruches. De plus, les trous de fourragement élargis par les pics peuvent servir de cavités de nidification pour l’assemblage plus large d’utilisateurs secondaires, représentant ainsi un service écologique par un mécanisme différent de la simple excavation de cavités.

Menaces :
L’exploitation forestière, le remplacement des forêts natives par des plantations de monocultures d’espèces exotiques à croissance rapide (Eucalyptus, Pinus radiata) dans le centre-sud du Chili et en Argentine, ainsi que la fragmentation de l’habitat par les castors nord-américains (Castor canadensis) introduits et la prédation par le vison d’Amérique (Neovison vison) ont drastiquement affecté les populations de Pic de Magellan sur la majeure partie de son aire de distribution.

Pic de Magellan (Campephilus magellanicus, carpintero negro, Lána)

Chouette masquée (Strix rufipes)

strix rufipes chouette masquée terre de feu patagonie chilienne
Adulte dans la forêt de la Vallée las Trancas, Ñuble, Chili, par Gabriel Barrera Maffioletti

La Chouette masquée est une espèce indicatrice de forêts anciennes résidente dans les forêts du Parc Omora. Comme le Pic de Magellan, c’est une espèce congénère de la Chouette tachetée (Strix occidentalis), qui a joué un rôle central dans le débat sur la conservation des forêts anciennes dans le nord-ouest du Pacifique aux États-Unis et au Canada.

Statut de conservation :
Classée comme espèce à Données Insuffisantes au niveau national au Chili (la législation chilienne sur la chasse utilise une version antérieure des catégories de l’UICN).

Écologie :
Fréquemment observée au Parc Omora, elle est considérée comme ayant des populations clairsemées au Chili. C’est l’espèce de chouette avec la plus haute priorité de conservation au Chili.

L’Epervier du Chili (Accipiter chilensis, Peuquito)

Epervier du Chili (source Wikipédia)

L’épervier du Chili est un autre rapace forestier qui niche dans les forêts du Parc Omora et présente un intérêt conservatoire au niveau national.

Statut de conservation :
Classée comme Espèce Rare au Chili (SAG 2009).

Écologie :
Fréquemment observée au Parc Omora. Les forêts anciennes protégées de la RBCH fournissent un habitat critique pour cette espèce menacée.

Espèces de haute altitude à distribution restreinte

Mélanodère à sourcils jaunes ou Diamant jaune (Melanodera xanthogramma) :
Habitat spécialisé dans les zones andines hautes au-dessus de la limite forestière sur les sommets du mont Róbalo et de la chaîne des Dientes de Navarino. Distribution géographique restreinte et exigences d’habitat spécialisées. Distribué vers le nord le long des hautes Andes.

Bécassine ou Attagis de Magellan (Attagis malouinus) :
Habitat spécialisé identique au Diamant jaune, dans les zones andines hautes au-dessus de la limite forestière. Classée comme Espèce Rare selon la législation chilienne (SAG 2012). Les corps d’eau douce comme le lac Róbalo fournissent également l’habitat de reproduction pour le Brassemer de Patagonie ou Canard-vapeur volant (Tachyeres patachonicus).

Dynamiques saisonnières et migrations

Espèces résidentes et migratrices

L’assemblage d’oiseaux forestiers de la RBCH comprend à la fois des espèces résidentes permanentes et des espèces migratrices, avec des variations temporelles dans leur distribution géographique au sein de la réserve.

Espèces résidentes (présentes hiver et été) :

25 des 32 espèces forestières et de montagne sont résidentes à l’année dans la RBCH, incluant :

  • Pic de Magellan (Campephilus magellanicus, carpintero negro, Lána)
  • Chevêchette australe (Glaucidium nana, chuncho, Lafkéa)
  • Mérulaxe des Andes ou Tapaculo de Magellan (Scytalopus magellanicus, churrín)
  • Picotelle à gorge blanche (Pygarrhichas albogularis, comesebo grande)
  • Cinclodes brun et à ventre sombre (Cinclodes fuscusC. patagonicus, churrete acanelado)
  • Synallaxe rayadito ou rayadito épineux (Aphrastura spinicauda, rayadito, Tachikáchina)
  • Taurillon mésange huppé (Anairetes parulus, cachudito, Sámakéar)
  • Pépoaza œil-de-feu (Xolmis pyrope, diucón, Hashpúl)
  • Tyran ou Pitajo de Patagonie (Colorhamphus parvirostris, viudita)
  • Troglodyte familier (Troglodytes aedon, chercán, Chílij)
  • Merle austral (Turdus falklandii, zorzal, Hakasir)
  • Chardonneret à tête noire (Spinus barbata ou Sporagra barbata, jilguero, Twín)
  • Carouge austral (Curaeus curaeus, tordo, Tátapuj)
  • Phrygile de Patagonie (Phrygilus patagonicus, cometocino patagónico, Tashúr)
  • Perruche australe (Enicognathus ferrugineus, cachaña, Kinan)
  • Caracara chimango (Milvago o Daptrius chimango, tiuque, Yoskalia)
  • Caracara huppé ou à crête (Caracara plancus, carancho ou traro, Ketéla)
  • Chouette masquée (Strix rufipes ou occidentalis, concón, Kuhúrj)
  • Grand-duc de Magellanie (Bubo magellanicus, Tucúquere, Yahutéla)
  • Effraie des clochers (Tyto alba, lechuza blanca, Sírra)
  • Dormilon bistré (Muscisaxicola maclovianus, dormilona tontita)
  • Mélanodère à sourcils jaunes (Melanodera xanthogramma, yal cordillerano)
  • Condor des Andes (Vultur gryphus, condor, Weziyau)
Caracara chimango (Milvago o Daptrius chimango, tiuque, Yoskalia) dans la baie Mejillones (île Navarino, Cabo de Hornos, Chili, octobre 2025)
caracara chimango ou caracara huppé canaux de patagonie chili 2025
Caracara huppé ou à crête (Caracara plancus, carancho ou traro, Ketéla) dans la baie Mejillones en octobre 2025 (île Navarino, Chili)

Espèces migratrices (détectées uniquement lors du monitoring estival)

7 espèces sont migratrices dans la RBCH:

  • Colibri du Chili (Sephanoides sephaniodes, picaflor chico, Sámakéär ou Omora) : présent dans la zone jusqu’à la fin de l’automne (mai). Présent dans 58% des sites de forêts de coigüe, 46% des forêts mixtes et 14% des forêts coigüe-ñirre-toundra. Pour découvrir une histoire yagan liée à cet oiseau, rdv ici​
  • Élénie à crête blanche (Elaenia albiceps, Fío-fío, Feo) : espèce migratrice majeure présente dans 100% des sites en été. Migre chaque automne depuis le Cap Horn vers les forêts amazoniennes, parcourant des milliers de kilomètres.
  • Hirondelle bleue et blanche (Pygochelidon cyanoleuca, golondrina de dorso negro) : présente dans 42% des sites de forêts de coigüe et 8% des forêts mixtes.
  • Hirondelle du Chili (Tachycineta meyeni, golondrina chilena) : présente dans 100% des sites de forêts de coigüe et mixtes, et 94% des sites de forêts coigüe-ñirre-toundra.
  • Bruant chingolo ou à col roux (Zonotrichia capensis, chincol, Chámuj) : bien que présent dans 100% des sites, cette espèce présente un statut migratoire dans la RBCH.
  • ​Vautour aura ou Urubu à tête rouge (Cathartes aura, jote de cabeza colorada, Iloéa)
  • Lessonie noire (Lessonia rufa, colegial)
Lessonie noire (lessonia rufa) lors d’un passage dans la baie Mejillones (province du cap Horn, Chili, 2025)

Variations saisonnières d’abondance

Les recherches ornithologiques à long terme menées au Parc Omora et dans toute la RBCH ont révélé des patterns saisonniers marqués dans l’abondance et la biomasse aviaire. La biomasse totale d’oiseaux augmente significativement du printemps à l’automne (de 935 à 1379 g/ha) puis diminue drastiquement en hiver (244 g/ha).

Les guildes trophiques montrent des variations saisonnières contrastées :

  • Herbivores : augmentation du printemps à l’été (531 à 567 g/ha) puis diminution de l’automne à l’hiver (275 à 46 g/ha).
  • Carnivores et insectivores : pas de différences significatives entre les saisons.

Ces variations reflètent les mouvements migratoires, les changements de disponibilité des ressources alimentaires (fruits, graines, nectar) et potentiellement les déplacements altitudinaux des espèces en réponse aux conditions climatiques.

Fidélité au site de nidification

L’une des questions centrales du programme de recherche ornithologique à long terme du Parc Omora concerne la fidélité au site des oiseaux migrateurs : les oiseaux migrateurs retournent-ils aux mêmes sites dans les forêts de la Réserve de Biosphère du Cap Horn ?

La forme en “entonnoir” des forêts tempérées d’Amérique du Sud, se rétrécissant vers le sud, pourrait promouvoir une plus grande fidélité au site chez les oiseaux migrateurs arrivant dans la région comparativement à ceux migrant vers les vastes forêts boréales de Scandinavie, Russie et Amérique du Nord. Les données de recapture d’oiseaux bagués sur 15 ans au Parc Omora permettent d’adresser cette question, avec des implications pour la compréhension des stratégies migratoires dans l’hémisphère sud.

Guildes trophiques et interactions écologiques

Composition des guildes trophiques

L’analyse des guildes trophiques dans les forêts sub-antarctiques révèle des patterns distincts de ceux observés dans les forêts boréales de l’hémisphère nord:

Insectivores (13 espèces) :
Guilde trophique dominante dans les forêts de Nothofagus, incluant :

  • Pic de Magellan
  • Synallaxe rayadito
  • Picotelle à gorge blanche
  • Cinclodes (2 espèces)
  • Taurillon mésange huppé
  • Tyrans et moucherolles (3 espèces)
  • Hirondelles (2 espèces)
  • Troglodyte familier
  • Mérulaxe des Andes ou Tapaculo de Magellan
Une Synallaxe rayadito ou rayadito épineux (Aphrastura spinicauda, rayadito, Tachikáchina) photographiée sur la rive nord de l’île Hoste (avril 2025)

La biomasse des insectivores est significativement plus élevée dans les forêts mixtes que dans les forêts sempervirentes mixtes, et plus élevée dans les zones à canopée fermée que dans les zones ouvertes.

Granivores (3 espèces) :

  • Chardonneret à tête noire
  • Diamant jaune
  • Moineau domestique (exotique)

Carnivores (2 espèces) :

  • Chevêchette australe
  • Epervier du Chili

La biomasse des carnivores est plus élevée dans les zones à canopée ouverte que fermée.

Omnivores :
Plusieurs espèces présentent un régime alimentaire plastique et omnivore, plus diversifié que celui décrit pour les populations congénères vivant à des latitudes plus basses. Cette plasticité alimentaire élevée est une caractéristique remarquable de l’avifaune australe.

Nectarivores/Herbivores :

  • Colibri du Chili (nectarivore strict)
  • Sporophile à gorge noire (granivore-nectarivore)
  • Perruche australe (herbivore)

La biomasse des herbivores est significativement plus élevée dans les forêts mixtes sempervirentes que dans les forêts mixtes, et plus élevée dans les zones à canopée fermée que dans les zones ouvertes.

Interactions plantes-oiseaux

Les forêts sub-antarctiques présentent des interactions mutualistes plantes-oiseaux remarquables :

Pollinisation :
Le notro (Embothrium coccineum) produit des fleurs tubulaires rouges riches en nectar en fin de printemps (novembre-décembre). Ces fleurs sont visitées par :

  • Colibri du Chili (pollinisateur légitime)
  • Perruche australe (voleur de nectar)
  • Sporophile à gorge noire (voleur de nectar)
  • Élénie à crête blanche (visiteur occasionnel)
la fleur de notro
La fleur du notro, visible au printemps (octobre-novembre) et à la fin de l’été (mars) ici au bord de la route conduisant à l’estancia Moat (sud est de l’île de Terre de Feu)

Le coicopihue (Philesia magellanica) est l’espèce-clé pour maintenir les populations de Colibri du Chili, ses fleurs produisant un nectar abondant et de haute qualité énergétique.

fleur de coicopihue, fuschia de Magellan Philesia magellanica
Fleur de coicopihue ou fuschia de Magellan (Philesia magellanica) photographiée sur l’île Chair, dans les canaux de Patagonie (expédition en voilier 2018)

Frugivorie et Dispersion de Graines :
Le canelo (Drimys winteri) produit des fruits charnus consommés par :

  • Merle austral (Turdus falcklandii)
  • Élénie à crête blanche (avant migration)
  • Autres espèces omnivores

Les formations arbustives anthropiques et naturelles produisent des baies consommées par l’avifaune :

  • Berberis buxifolia – calafate, et B. ilicifolia – michay (fruits disponibles printemps-été, novembre-février)
  • Gaultheria mucronata – chaura, et Empetrum rubrum – camarine rouge (fruits disponibles septembre-mars, avec certains fruits disponibles toute l’année)
  • Ribes magellanicum (fruits printemps-été)
Gaultheria mucronata (Chauras) en juin 2018 dans la caleta Eva Luna (île Gordon, province du cap Horn, Chili)
Fruits de Berberis ilicifolia ou michay photographiés au pied de la cordillère Darwin (Terre de Feu, Chili)
Empetrum rubrum ou Camarine rouge photographiée lors d’une randonnée de traversée d’une zone portage entre le canal Beagle et le seno Ponsonby (province du cap Horn, canaux fuégiens, Chili)

Absence remarquable de parasites

Une caractéristique unique des populations d’oiseaux vivant au sud de la Terre de Feu est la notable absence de parasites. Cette particularité distingue radicalement l’avifaune sub-antarctique de celle des forêts tempérées et boréales de l’hémisphère nord, où les parasites jouent un rôle écologique important. L’isolement géographique et les conditions climatiques particulières de la RBCH pourraient expliquer cette absence.

Menaces et enjeux de conservation

Espèces invasives

Les espèces exotiques invasives représentent la menace la plus sérieuse pour la conservation de l’avifaune de la RBCH.

Vison d’Amérique (Neovison vison) :
Le vison américain constitue la menace la plus dévastatrice pour les populations d’oiseaux habitant les forêts et autres écosystèmes terrestres de la RBCH. Il aurait été détecté pour la première fois sur l’île Navarino en novembre 2001 par l’équipe de recherche du Parc Omora, qui a immédiatement alerté les autorités gouvernementales.

Impact sur l’avifaune :

  • Le Tapaculo de Magellan (Scytalopus magellanicus), petit oiseau qui habite le sous-bois des forêts et zones arbustives, a disparu du Parc Omora et des zones voisines de l’île Navarino dès 2002.
  • Espèces nichant au sol ou très près du sol particulièrement vulnérables : Canard-vapeur aptère (Tachyeres pteneres) et Ouette de Magellan (Chloephaga hybrida), dont les populations ont décliné au cours de la dernière décennie.
  • Le vison s’est également dispersé dans les habitats andins hauts et les zones humides, où il prédacte les oiseaux particulièrement vulnérables dans ces habitats ouverts.

L’île Navarino et la plupart des îles de la RBCH ont évolué sans mammifères carnivores terrestres. Pour cette raison, de nombreuses espèces d’oiseaux nichent au sol ou très près, et sont aujourd’hui particulièrement vulnérables aux prédateurs exotiques introduits comme le vison américain, les chiens sauvages et les chats.

Castor Canadien (Castor canadensis) :
Introduit depuis les années 1950, le castor occupe aujourd’hui presque tous les bassins versants disponibles sur l’île Navarino, modifiant drastiquement l’hydrologie et la structure forestière adjacente. Les zones déboisées et les étangs de castors visibles dans les photographies aériennes reflètent les effets dévastateurs de cette espèce, affectant indirectement l’habitat des oiseaux forestiers et créant une fragmentation de l’habitat qui affecte négativement les populations de Pic de Magellan.

Changement climatique

Le changement climatique affecte avec une grande intensité les régions polaires et subpolaires, incluant l’écorégion sub-antarctique magellanique. Le réseau LTSER-Chile fournit une plateforme idéale pour investiguer et monitorer les changements latitudinaux dans la distribution des espèces d’oiseaux et les patterns de migration.

Le gradient altitudinal protégé par le Parc Omora, avec des variations marquées de microclimat et de température depuis le canal de Beagle jusqu’aux Dientes de Navarino (1000 m), offre un cadre idéal pour étudier les impacts du changement climatique sur les oiseaux à multiples échelles géographiques.

Le programme de recherche ornithologique à long terme du Parc Omora fournit une opportunité unique d’investiguer les impacts potentiels du changement climatique sur les oiseaux, depuis l’échelle locale jusqu’aux comparaisons interhémisphériques.

Développement du tourisme

La région du Cap Horn est actuellement soumise à des pressions croissantes liées au changement climatique global, à l’arrivée d’espèces de mammifères exotiques invasifs, et aux opportunités et menaces du tourisme de nature croissant.

Des recensements d’oiseaux ont été conduits dès le début du programme de recherche ornithologique à long terme dans des zones visitées par les touristes, écoliers et autres visiteurs, comparés à des recensements simultanés dans des sites voisins non visités, afin d’évaluer l’impact du tourisme sur l’avifaune.

Perturbations anthropiques historiques

Les forêts de l’île Navarino ont été soumises à des perturbations anthropiques incluant brûlage forestier, coupe de bois et élevage de bétail. Ces perturbations ont créé une mosaïque d’habitats incluant :

  • Formations parkifiées anthropiques avec grands arbres de N. betuloides et N. pumilio parmi des troncs brûlés, grumes, chicots, jeunes arbres en régénération et arbustes abondants
  • Zones ouvertes couvertes de végétation basse
  • Sites récemment brûlés dominés par Chiliotrichium diffusum
  • Zones perturbées naturellement ou anthropiquement dominées par les fourrés de Embothrium coccineum
  • Zones de différentes tailles couvertes de forêts anciennes continues

Cette hétérogénéité d’habitats influence la distribution et l’abondance des espèces aviaires, certaines comme le Taurillon mésange huppé étant liées aux formations arbustives dans les zones à canopée ouverte.

Importance globale de la RBCH pour l’ornithologie

Zone refuge de biodiversité

Au début du 21ème siècle, l’écorégion sub-antarctique magellanique a été identifiée comme l’une des 24 zones de nature sauvage (wilderness areas) restantes sur la planète. Cette reconnaissance est basée sur trois critères :

  1. Conservation de plus de 70% de la couverture végétale originale
  2. Superficie >10 000 km² sans connectivité terrestre avec développement industriel et urbain
  3. Une des plus faibles densités de population humaine aux latitudes tempérées (0,14 habitants/km²)

L’écorégion sub-antarctique magellanique fait partie du biome des forêts tempérées d’Amérique du Sud, qui s’étend sur 26 degrés de latitude (30-56°S) et couvre une superficie d’environ 15,6 millions d’hectares. Cela représente la plus vaste étendue de forêts tempérées restante dans l’hémisphère sud, plus de deux fois la superficie combinée des forêts tempérées de Nouvelle-Zélande (5,9 millions d’hectares) et de Tasmanie.

Combler un vide global dans la recherche écologique

L’ornithologie des forêts sub-antarctiques magellaniques a été peu étudiée comparativement à l’ornithologie des forêts tempérées et boréales de l’hémisphère nord. Les réseaux internationaux de monitoring et recherche écologique à long terme ont conspicuément omis cette région.

En 2010, le réseau international ILTER (International Network of Long-Term Ecological Research) incluait 543 sites dans 44 pays, mais 509 de ces sites (93,7%) étaient localisés dans l’hémisphère nord. 69% des sites ILTER étaient situés à des latitudes >40°N. Moins de 10% (n=34) des sites du réseau ILTER avaient été établis dans les latitudes tropicales entre 20°N et 20°S, où se trouve la majorité de la diversité des oiseaux et autres groupes d’organismes. Dans l’hémisphère sud dans son ensemble, il n’y avait que 34 sites (6,3%), et jusqu’en 2010 il y avait une absence complète de sites ILTER aux latitudes tempérées et sub-antarctiques de l’hémisphère sud.

Le programme de recherche ornithologique à long terme du Parc Omora vise à contribuer à combler ce vide géographique dans les études à long terme de l’hémisphère sud. Le Parc Omora a été l’un des sites fondateurs du réseau chilien LTSER (Long-Term Socio-Ecological Research), créé en 2008 et intégré au réseau ILTER en 2011.

Programme de capture au filet le plus long de l’hémisphère sud

Le programme de capture au filet japonais et de baguage d’oiseaux forestiers conduit de manière ininterrompue depuis janvier 2000 au Parc Omora représente le programme de baguage le plus long pour les oiseaux des forêts tempérées et subpolaires de l’hémisphère sud. Sur 15 ans, plus de 10 000 oiseaux forestiers ont été capturés et bagués, fournissant une base de données sans précédent pour les études de morphométrie et de dynamique des populations des espèces les plus abondantes dans les forêts sub-antarctiques.

Ce programme a généré des données fondamentales pour adresser des questions essentielles sur la composition, la structure, les dynamiques, les histoires de vie et les interactions écologiques de l’avifaune australe, incluant la longévité, les taux de survie, les patterns démographiques, les migrations, la fidélité au site, la morphométrie, le régime alimentaire et les rôles écologiques et sociaux des oiseaux.

Proximité avec l’Antarctique

Le Parc Omora et l’île Navarino constituent le site LTSER-Chile le plus proche de l’Antarctique, séparé par seulement 950 km de l’île King George où se trouve la base scientifique chilienne Julio Escudero. Le Parc Omora a établi une collaboration formelle avec l’Institut Antarctique Chilien qui administre cette base. L’île Navarino et l’île King George sont des localisations stratégiques et complémentaires pour monitorer les impacts du changement climatique global sur le biote.

Perspectives et priorités de recherche

Le programme de recherche ornithologique à long terme du Parc Omora est entré dans sa deuxième décennie en 2011 sous la direction de Jaime Jiménez, qui a initié de nouvelles approches dans quatre domaines principaux:

  1. Recherche fondamentale : Introduction de nouveaux sujets comme l’histoire naturelle et l’écologie de l’espèce-clé Pic de Magellan, et technologies innovantes pour déchiffrer les routes migratoires d’espèces comme l’Élénie à crête blanche qui connectent le Cap Horn à l’Amazonie.
  2. Recherche appliquée en conservation : Focus sur l’impact du vison et autres mammifères exotiques arrivés récemment sur l’île Navarino sur les populations d’oiseaux.
  3. Éducation et formation à l’observation ornithologique : Focus sur l’intégration des sciences ornithologiques et de l’éthique environnementale dans la conservation bioculturelle.
  4. Nouveaux thèmes et activités pour le tourisme d’intérêt spécial : Incorporation de techniques de télémétrie pour l’appréciation des complexités du comportement individuel et social des oiseaux qui ont habité les îles du Cap Horn depuis les débuts de l’évolution des mammifères.

Les priorités de recherche futures incluent des études comparatives ornithologiques à travers les sites du réseau LTSER-Chile dans le biome des forêts tempérées sud-américaines, des collaborations et études comparatives à long terme avec des sites autour du monde via le réseau ILTER, et des études interhémisphériques comparant l’avifaune des forêts sub-antarctiques et sub-arctiques pour générer de nouvelles perspectives sur les impacts du changement climatique global sur la biologie et la dynamique des populations d’oiseaux des forêts subpolaires.

Les oiseaux des forêts et montagnes de la Réserve de Biosphère du Cap Horn représentent un assemblage unique au monde, adapté aux conditions environnementales exceptionnelles de l’extrémité australe du continent américain. La protection offerte par la désignation UNESCO en 2005 et les recherches menées par le Parc Omora, l’Universidad de Magallanes et l’Université du Nord du Texas depuis 2000 ont généré une compréhension scientifique sans précédent de cette avifaune sub-antarctique.

Les 26 espèces principales d’oiseaux forestiers et de montagne documentées, dont plusieurs d’intérêt conservatoire majeur comme le Pic de Magellan, constituent les vertébrés terrestres dominants de ces écosystèmes. Leur conservation face aux menaces croissantes du changement climatique, des espèces invasives et du développement touristique représente un enjeu de portée globale pour la biodiversité subpolaire de l’hémisphère sud.


Bibliographie principale :

Les sources utilisées pour ce dossier proviennent exclusivement des travaux de recherche de :

  • UNESCO (documents de création et rapports sur la Réserve de Biosphère du Cap Horn)
  • Université du Nord du Texas (University of North Texas) via le programme de conservation bioculturelle sub-antarctique
  • Parque Etnobotánico Omora (programme de recherche ornithologique à long terme)
  • Recherches chiliennes (Universidad de Magallanes, Instituto de Ecología y Biodiversidad, Anales del Instituto de la Patagonia)
  • Recherches argentines (CONICET, études sur Terre de Feu)

Bibliographie complète disponible sur demande.

Le canal Beagle (Onashaga) : Lieu de rencontre des océans à l’extrémité australe de l’Amérique

Le canal Beagle (Onashaga) : Lieu de rencontre des océans à l’extrémité australe de l’Amérique

Le canal Beagle, connu par le peuple yagan sous le nom d’Onashaga (“canal des chasseurs Onas”, i e, leurs voisins de l’île de Terre de Feu, les Selk’nam), est l’un des passages maritimes remarquables de notre planète. Ce détroit interocéanique d’approximativement 270 kilomètres de longueur connecte les océans Atlantique et Pacifique à l’extrême sud de l’Amérique du Sud, séparant la grande île de Terre de Feu d’un archipel d’îles plus petites entre les 54°50′ et 55°00′ de latitude sud.

Pour nous qui naviguons régulièrement dans ces eaux mythiques, Onashaga, le canal Beagle, représente bien plus qu’un simple passage maritime : c’est un univers à part entière, où se rencontrent deux océans et où résonnent sept millénaires de navigation yagan.

carte du canal beagle oriental karukinka île navarino terre de feu
Carte de la partie orientale du canal Beagle (c) Karukinka

Genèse d’un paysage exceptionnel : l’héritage glaciaire

Quand les glaces sculptaient les canaux

La formation du canal Beagle constitue un exemple de sculpture glaciaire quaternaire qui a modelé l’un des paysages les plus spectaculaires de l’hémisphère sud. Durant les multiples glaciations du Pléistocène, des glaciers de centaines de mètres d’épaisseur ont excavé des vallées comme Carbajal, ainsi que le lac Kami (Fagnano), créant la topographie complexe qui caractérise actuellement la région.

Vallée Carbajal durant l'expédition de Lauriane Lemasson en février 2013
Photographie de la vallée Carbajal par Lauriane Lemasson, lors de l’expédition 2013 en Terre de Feu argentine

Le glacier responsable de la formation du canal Beagle se déplaçait d’ouest en est, s’alimentant depuis la cordillère Darwin où l’on peut encore observer de magnifiques glaciers et névés qui constituent les vestiges de sa genèse. Ce processus glaciaire a laissé des dépôts morainiques dans les zones de moindre profondeur, particulièrement dans la zone de l’île Gable et face à la baie Ushuaia, créant les complexes bathymétriques actuels.

La structure tectonique sous-jacente du canal correspond à une vallée tectonique longitudinale qui fut postérieurement modifiée par l’action glaciaire. Cette combinaison de processus tectoniques et glaciaires a résulté en une morphologie caractérisée par des bassins semi-isolés pouvant atteindre 400 mètres de profondeur, séparés par des seuils topographiques peu profonds qui contrôlent la circulation des masses d’eau.

Une architecture sous-marine complexe

La bathymétrie du canal Beagle révèle une architecture complexe dominée par une série de seuils peu profonds qui divisent le canal en plusieurs micro-environnements distincts. Dans le secteur occidental, les seuils de l’île Diablo (approximativement 50 mètres de profondeur) et de la baie Fleuriais (environ 100 mètres) séparent les branches nord-occidentale et sud-occidentale du secteur central.

Cette configuration bathymétrique génère un système de circulation complexe où les seuils agissent comme des barrières qui limitent l’échange des masses d’eau profondes, créant des micro-environnements aux propriétés physiques, chimiques et biologiques distinctives. C’est cette diversité d’habitats qui fait du canal Beagle un écosystème si riche et si particulier, comme l’expliquent les chercheurs du Centro IDEAL qui étudient ces eaux depuis des années.

Un système hydrographique unique au monde

La rencontre des océans

Le canal Beagle fonctionne comme un corridor interocéanique qui facilite le transport d’eaux superficielles depuis le Pacifique vers l’Atlantique, un patron impulsé essentiellement par les différences de niveau entre les deux océans et l’influence des forts vents d’ouest dans le Courant Circumpolaire Antarctique.

Le Courant du Cap Horn constitue la principale source des eaux qui pénètrent dans le canal, transportant l’Eau Subantarctique (SAAW) à des profondeurs supérieures à 100 mètres le long du bord de la plateforme continentale patagonienne du Pacifique. Cette masse d’eau pénètre sur la plateforme continentale à travers un canyon sous-marin situé à l’entrée occidentale du canal, caractérisée par des températures de 8-9°C, une salinité supérieure à 33 et des concentrations d’oxygène relativement faibles.

Carte illustrant le courant du cap Horn (c) Karukinka

Des eaux qui racontent l’histoire du climat

Les apports d’eau douce provenant du Champ de Glace de la Cordillère Darwin génèrent un système à deux couches avec une pycnocline prononcée qui délimite la distribution verticale de la fluorescence du phytoplancton. Cette Eau Estuarienne se caractérise par sa pauvreté en nutriments, sa température froide (4-6°C) et sa forte oxygénation.

Les analyses de séries temporelles révèlent que le cycle annuel explique entre 75-89% de la variabilité de la température océanique, tandis que le cycle atmosphérique explique 53% de la variabilité. Ces données nous permettent de comprendre comment le canal réagit aux changements climatiques, soulignent les océanographes qui surveillent ces eaux.

Un sanctuaire de biodiversité marine

Le royaume des mammifères marins

Le canal Beagle abrite une diversité exceptionnelle de mammifères marins, reconnue internationalement comme Zone Marine d’Importance pour les Mammifères Marins (IMMA), s’étendant sur 26 572 km² depuis le canal jusqu’au cap Horn. Cette zone abrite au moins onze espèces primaires de mammifères marins en plus de huit espèces de support.

Parmi les espèces résidentes toute l’année se distinguent trois espèces de petits cétacés : le dauphin austral (Lagenorhynchus australis), le dauphin sombre (L. obscurus) et le marsouin épineux (Phocoena spinipinnis), accompagnés de deux pinnipèdes : l’otarie à crinière (Otaria byronia) et l’otarie à fourrure australe (Arctocephalus australis).

Otaries à fourrure australes dans le canal Beagle
Colonie d’otaries à fourrure australes dans le canal Beagle, près de la baie d’Ushuaia, photographiée en avril 2025 lors d’une expédition en voilier

Nous avons eu la chance d’observer ces dauphins australs lors de nos navigations dans les canaux de Patagonie, de l’entrée orientale du canal à la baie Cook son extrémité sud occidentale. Leur association étroite avec les forêts de macroalgues est fascinante : ils y réalisent 40,5% de leurs activités d’alimentation et 14,3% de leurs comportements de recherche de proies.

Les forêts sous-marines de kelp

Les forêts sous-marines de Macrocystis pyrifera, connues localement sous le nom de “cachiyuyos”, constituent l’un des écosystèmes les plus importants du canal Beagle, s’étendant depuis la péninsule Valdés jusqu’à la Terre de Feu. Ces forêts fournissent un habitat critique pour une diversité exceptionnelle d’espèces marines, fonctionnant comme pépinières, refuges et zones d’alimentation.

La recherche doctorale d’Adriana Milena Cruz Jiménez a révélé la complexité des assemblages de poissons associés à ces forêts, étudiant différentes strates : la partie inférieure où se situe le crampon (structure de fixation de l’algue) et la partie moyenne de la colonne d’eau où se trouvent les frondes. Cette diversité ichtyologique associée aux forêts de kelp témoigne de l’importance cruciale de ces écosystèmes pour la biodiversité marine, explique cette spécialiste.

Un équilibre délicat menacé

La distribution des nutriments dans le canal Beagle montre des patrons clairement différenciés selon les masses d’eau présentes. Le système présente une limitation notable en nitrate avec un rapport N:P de 8,42, cohérent dans toutes les masses d’eau. Cette caractéristique influence directement la productivité primaire du système.

La biomasse phytoplanctonique modérée se restreint généralement à la partie supérieure de la pycnocline dans le secteur occidental, tandis que le mélange sur les seuils altère la stratification, déplaçant les cellules phytoplanctoniques sous la couche photique, ce qui peut limiter la production primaire. Les chercheurs locaux insistent que le fait que comprendre ces mécanismes est essentiel pour préserver l’équilibre de cet écosystème unique.

L’héritage des grandes explorations

Sur les traces de Darwin et FitzRoy

Le canal doit son nom au HMS Beagle, le navire britannique qui réalisa le premier relevé hydrographique des côtes du sud de l’Amérique du Sud entre 1826 et 1830. La découverte européenne proprement dite du canal eut lieu en avril 1830, lorsque le HMS Beagle se trouvait au mouillage en baie Orange (sud-est de l’île Hoste).

Pendant la seconde expédition du Beagle (1831-1836), FitzRoy emmena avec lui Charles Darwin comme naturaliste autofinancé. Darwin eut sa première vision de glaciers lorsqu’ils atteignirent le canal le 29 janvier 1833, écrivant dans son carnet de terrain : “Il est presque impossible d’imaginer quelque chose de plus beau que le bleu béryl de ces glaciers, spécialement contrasté avec le blanc mort de l’étendue supérieure de neige”.

glacier de la cordillère darwin pendant une expédition en voilier de l'association Karukinka dans le canal Beagle
Et pour nous y rendre régulièrement… c’est à chaque fois un émerveillement ! Expédition en voilier, février 2025 (Karukinka)

Les méticuleuses observations de Darwin sur la géologie, la faune et les populations indigènes de la région fournirent des preuves cruciales pour sa compréhension de l’adaptation des espèces et de la distribution géographique. Le canal devint ainsi l’un des laboratoires naturels clés de l’histoire des sciences naturelles.

De la cartographie aux conflits géopolitiques

Les relevés hydrographiques réalisés par le capitaine FitzRoy et son équipage établirent les fondements de la navigation moderne dans la région, suivi de ces de la Mission scientifique du cap Horn. Cependant, cette précision cartographique révéla également l’importance stratégique du canal, source historique de tensions géopolitiques entre le Chili et l’Argentine.

Le Conflit du Beagle de 1978 mena ces pays au bord de la guerre pour la souveraineté de trois petites îles —Picton, Lennox et Nueva— dont la possession déterminerait le contrôle sur de vastes territoires maritimes. La dispute fut finalement résolue par médiation papale, avec le Pape Jean-Paul II jouant un rôle crucial dans la négociation du Traité de Paix et d’Amitié de 1984.

En jaune les îles concernées lors du Conflit du Beagle de 1978

La science moderne au service de la connaissance

Un laboratoire naturel sous surveillance

Le canal représente actuellement l’un des systèmes marins subantarctiques les plus étudiés, constituant une sentinelle régionale et exhaustive du changement global. Depuis octobre 2016, le Centro IDEAL de l’Université Australe du Chili conduit des transects hydrographiques annuels depuis l’extrémité occidentale jusqu’à la baie Yendegaia.

Un jalon scientifique significatif fut la réalisation en juillet-août 2017 du premier relevé océanographique complet à haute résolution le long de tout le canal, grâce à la collaboration entre le Centro IDEAL et une expédition argentine à bord du navire océanographique Bernardo HoussayCette coordination internationale a permis de générer pour la première fois une section hydrographique complète du canal, expliquent les chercheurs impliqués dans ce projet pionnier.

Le voilier Bernardo Houssay, de la Préfecture Navale argentine, lors de son arrivée au port d’Ushuaia en 2021 (source)

Des défis scientifiques uniques

La recherche dans le canal Beagle fait face à des défis uniques dus à sa localisation isolée, sa géomorphologie complexe et le fait qu’il soit partagé entre le Chili et l’Argentine, ce qui a historiquement limité les efforts coordonnés. Les besoins de recherche future incluent des études orientées vers les processus dans chaque bassin semi-fermé et l’implémentation de modèles couplés atmosphère-océan-glacier pour déterminer les temps de résidence. Ces recherches sont cruciales pour comprendre comment cet écosystème va répondre aux changements climatiques futurs.

Menaces et enjeux de conservation

Les défis du changement climatique

Le canal Beagle fait face à des défis sans précédent dérivés du changement climatique, avec des températures en hausse, des moyennes de précipitation changeantes et une acidification océanique qui menacent l’équilibre délicat de ces écosystèmes. Le recul glaciaire dans la région s’est accéléré dramatiquement ces dernières décennies, altérant les apports d’eau douce et affectant potentiellement la productivité marine.

Nous observons déjà des changements lors de nos expéditions : le recul des glaciers entre 2018 et 2025 nous a marqué. Les scientifiques surveillent étroitement ces changements, utilisant la région comme laboratoire naturel pour comprendre les impacts plus larges du changement climatique.

La controverse de la salmoniculture

L’expansion de l’industrie salmonicole vers le canal Beagle a généré un rejet catégorique de la part des organisations regroupées dans le Forum pour la Conservation de la Mer Patagonique, qui expriment leur préoccupation face aux dommages catastrophiques et irréversibles que son exploitation provoquerait dans l’une des régions les plus précieuses de l’écosystème marin patagon.

Nous soutenons fermement cette position : le canal se distingue par ses eaux pristines et abrite l’une des plus grandes réserves mondiales de biodiversité, avec une grande hétérogénéité d’habitats marins-côtiers qui contiennent de nombreux invertébrés et vertébrés marins encore trop peu étudiés. L’introduction d’espèces étrangères comme le saumon est considérée “terrible et risquée” pour cet écosystème par les chercheurs spécialisés. Plusieurs saumons d’élevage s’étaient déjà échappés par le passé dans des élevages situés au nord et nous retrouvons désormais des saumons “sauvages” dans la réserve de biosphère du cap Horn et qui menacent à présent des espèces endémiques comme le robalo.

Un exemple de saumon pêché par José dans les environs du bras nord du canal Beagle lors d’une de nos expéditions en voilier en 2025 (photo Christine Stein, association Karukinka)

L’héritage culturel yagan : le canal Onashaga (Beagle)

Sept millénaires de navigation

La dénomination Onashaga signifie “canal des chasseurs Onas” en langue yagan et reflète la connexion intime de ce peuple maritime avec ces eaux depuis environ 7 000 ans. Les Yagan développèrent une culture nomade basée exclusivement sur l’exploitation des ressources marines et la navigation constante dans l’archipel fuégien, s’adaptant à un environnement que les Européens considéraient comme totalement inhospitalier.

Quand nous naviguons dans ces eaux, nous ressentons encore la présence de ces navigateurs, témoignent nos équipiers. Leur territoire traditionnel s’étendait depuis la côte sud de la grande île de Terre de Feu (Onaisin) jusqu’à l’archipel du cap Horn, incluant le canal Beagle qu’ils appelaient Onashaga. Ce nom de lieu (toponyme) est l’un des milliers de noms que la colonisation avait effacé des cartes officielles et qu’il nous faut utiliser pour redonner un sens lié aux premiers habitants de ces territoires.

Un canal aussi témoin archéologique

L’évidence archéologique le long du Canal Beagle révèle une occupation humaine qui s’étend sur des milliers d’années, avec des amas coquilliers (conchales), des ateliers d’outils lithiques, des pêcheries et d’anciens campements.

Les sites archéologiques notables incluent des preuves d’établissement yagan ancien dans des lieux comme la baie Wulaia sur l’île Navarino qui indique une occupation de plus de 7000 ans avant le présent. 

Un enjeu de préservation et de coopération internationale et multiculturelle

Depuis 2005, avec l’objectif de préserver cette merveille de notre planète, la majorité des îles au sud du Canal Beagle font partie de la Réserve de Biosphère du Cap Horn, gérée par l’UNESCO, la CONAF et la Marine chilienne. Cette désignation reconnaît l’importance exceptionnelle de l’écosystème et établit des cadres pour sa conservation à long terme.

Nous croyons fermement que la préservation de la culture yagan et l’intégration de leurs savoirs ancestraux sont essentielles pour comprendre et protéger cet écosystème unique. L’incorporation du savoir écologique traditionnel yagan dans les stratégies contemporaines de gestion environnementale représente une opportunité de développer des approches novatrices pour la conservation. Les connaissances sur la navigation, les observations climatiques, les ressources marines et les cycles saisonniers constituent un patrimoine scientifique de grande valeur et complètent les méthodologies de recherche modernes.


Bibliographie

Sources scientifiques primaires

Ferreyra, G. & González, H. “General Hydrography of the Beagle Channel, a Subantarctic Interoceanic Passage at the Southern Tip of South America”. Frontiers in Marine Science, 30 septembre 2021.

Marine Mammal Protected Areas Task Force. “Beagle Channel to Cape Horn IMMA – Marine Mammal Protected Areas Task Force”. Marine Mammal Habitat, 18 mars 2024.

Lodolo, E., Menichetti, M. & Tassone, A. “Shallow architecture of Fuegian Andes lineaments based on marine geophysical data”. Andean Geology, vol. 45, n°1, 2018.

Publications institutionnelles

Yaghan’s, Explorers and SettlersMuseo Yaganusi, Gouvernement du Chili. Document PDF, 2021.

Canal Beagle sin salmonerasMar Patagónico, Déclaration régionale, 2024.

The Beagle Channel free from salmon farmingMar Patagónico, Regional statement, 2024.

Biodiversidad fitoplanctónica y calidad de las aguas del Canal Beagle, Argentina, período 2017-2021Gobierno de Argentina, Document PDF.

Articles

El Rompehielos. “La importancia de la biodiversidad marina del Canal Beagle”. 29 janvier 2020.

Radio del Mar. “Canal Beagle es un ecosistema clave de investigación científica de biología marina”. 22 mai 2023.

Centro IDEAL. “Científicos logran desentrañar la estructura del canal Beagle”. 11 novembre 2021.

Documentation audiovisuelle

“Descubrimiento del Canal Beagle”YouTube, 20 juin 2021.

“La importancia de la biodiversidad marina del Canal Beagle”YouTube, 29 janvier 2020.

Organisations de conservation

Rewilding Chile. “Beagle Channel: Exploring the end of the world”. 3 septembre 2023.

Rewilding Chile. “Canal Beagle: explorando el confín del mundo”. 3 septembre 2023.