Cent ans après, l’herbier de Martin Gusinde refait surface

Cent ans après, l’herbier de Martin Gusinde refait surface

Dans les réserves du Missiemuseum de Steyl, une localité néerlandaise consacrée à l'histoire missionnaire, dormait depuis presque un siècle un ensemble de feuilles séchées, étiquetées en allemand et en espagnol d'une écriture serrée. L'herbier de Martin Gusinde avait été constitué entre 1918 et 1924, lors de quatre voyages dans l'extrémité australe du continent américain. Martin Gusinde était un ethnologue autrichien et missionnaire de la Société du Verbe Divin. Ses travaux botaniques étaient connus de quelques archivistes mais absents des bases de données scientifiques. Il vient d'être redécouvert, numérisé et publié par une équipe chilienne et néerlandaise dans la revue Ethnobotany and Economic Botany.

herbier de martin gusinde missimuseum de steyl peuples autochtones de patagonie australe
image extraite de cet article en espagnol

D'après Salazar, Caviedes, van Andel, van der Werf et Ibarra, « Rediscovering Martin Gusinde's Century-Old Herbarium: Botanical and Ethnobotanical Insights from Southern Patagonia », Ethnobotany and Economic Botany, 30 avril 2026 (DOI : 10.1007/s12231-026-09677-1).

Martin Gusinde, ethnologue et collecteur de plantes

Martin Gusinde (1886–1969) est surtout connu pour ses travaux sur les peuples Yagán, Kawésqar et Selk'nam, qui occupaient les rivages, les fjords et les steppes de la Grande Île de Terre de Feu (Karukinka en selk'nam, Onaisin en yagan) et du canal Beagle (Onashaga en yagan). Entre 1918 et 1924, il effectue quatre expéditions : il observe les cérémonies, photographie les visages peints, recueille des récits et des objets. La dimension botanique de son travail — la collecte de spécimens végétaux — est restée longtemps dans l'ombre de l'œuvre ethnographique.

Au moment où Gusinde récolte ces plantes, les peuples autochtones de Patagonie australe sont déjà profondément affaiblis par l'avancée coloniale, les épidémies et l'occupation des terres. Ce qu'il rapporte constitue donc des fragments d'un monde en train de se défaire. Les planches ont suivi des voies missionnaires jusqu'au Missiemuseum de Steyl, où elles ont été conservées sans toujours faire l'objet d'une étude systématique, jusqu'à leur prise en main récente par le Naturalis Biodiversity Center, l'université de Leyde et la Pontificia Universidad Católica de Chile.

Ce que contient l'herbier de Martin Gusinde

L'inventaire publié par Daniela Salazar, Julián Caviedes, Tinde van Andel, Nina van der Werf et José Tomás Ibarra donne une image précise de l'ensemble : 105 planches représentant 90 espèces, 71 genres et 43 familles. Environ 35% des spécimens sont des « unicates » — des planches sans duplicata connu dans aucun autre herbier du monde. Pour la botanique de la Patagonie australe, dont l'accessibilité reste limitée, ce chiffre signifie qu'une part substantielle du matériel collecté par Gusinde constitue une référence irremplaçable pour des espèces parfois difficiles à recollecter aujourd'hui.

Les familles représentées reflètent la flore particulière de la région : forêts froides dominées par les Nothofagus (hêtres austraux), tourbières à sphaignes, landes ventées, prairies de bordure marine. On y trouve des plantes ligneuses comme le coihue ou la lenga, des herbacées de tourbière, des fougères, des champignons consommés traditionnellement, et des espèces littorales utilisées par les peuples canoeros pour la construction des embarcations caractéristiques du canal Beagle.

Au-delà du décompte taxonomique, les chercheurs ont croisé les planches avec les notes de terrain de Gusinde — archivées à l'Anthropos Institute en Allemagne — et ses écrits ethnographiques publiés entre 1920 et 1989, ce qui permet de replacer chaque spécimen dans son contexte d'usage.

Soixante et onze usages documentés

Le travail le plus original de l'équipe consiste à reconstituer les savoirs associés aux plantes : 71 usages documentés portant sur 24 espèces, répartis en quatre domaines.

  • alimentaire regroupe les baies, racines, jeunes pousses et champignons consommés par les peuples autochtones — calafate (Berberis), chaura, certaines fougères et fruits forestiers. Pour des peuples dont la subsistance reposait largement sur la mer, la part végétale du régime a longtemps été sous-estimée ; les notes de Gusinde révèlent une connaissance fine des cycles saisonniers et des lieux de récolte.
  • médicinal réunit les plantes employées contre les infections cutanées, les douleurs digestives et les troubles respiratoires. Plusieurs espèces mentionnées font écho à des usages encore documentés dans le cône sud de l'Amérique, ce qui suggère des transmissions de savoirs ou des convergences entre peuples voisins.
  • technologique rassemble les espèces utilisées pour la fabrication d'outils, de paniers, de cordes, d'armes, et d'écorces pour la construction des canoës des peuples canoeros. Ces usages renseignent autant sur la flore que sur l'écologie matérielle : choix des bois, propriétés mécaniques recherchées, conditions de préparation.
  • cérémoniel, enfin, relie certaines plantes à des rites de passage et à des cosmologies. Le chamán yagán ou le xo'on selk'nam recourait à des végétaux précis lors des cérémonies d'initiation — notamment le rite du Hain documenté par Gusinde chez les Selk'nam. L'herbier conserve ainsi la trace tangible d'éléments rituels qui, sans lui, ne subsisteraient que sous forme textuelle ou photographique.

Ces 71 usages pour 24 espèces restent modestes au regard de ce qui n'a pas été consigné. Beaucoup de savoirs étaient inaccessibles à un observateur extérieur, ou avaient déjà disparu au moment des visites. L'herbier ne restitue pas un savoir intact, mais une coupe partielle d'un système de connaissances en transformation rapide.

Pourquoi rouvrir une vieille collection

Les herbiers anciens fournissent des références historiques sur la distribution des espèces que les inventaires modernes ne peuvent reconstituer. Pour la Patagonie australe, où la flore évolue sous l'effet du changement climatique, de l'expansion du castor d'Amérique du Nord et des changements d'usage des forêts, des observations datées du début du XX^e siècle offrent une base de comparaison précieuse.

Les collections constituées en lien avec un travail ethnographique conservent en outre une information qu'un échantillon strictement botanique perd. Connaître non seulement où une plante a été récoltée, mais à quoi elle servait, qui la nommait et comment, change le statut du spécimen : il devient un document biculturel, où données naturalistes et données culturelles sont indissociables.

Cette réouverture pose aussi la question des conditions dans lesquelles les collections ont été constituées et de leur retour vers les sociétés concernées. Les auteurs inscrivent leur travail dans une démarche de « justice historique » en recherche : faire en sorte que la circulation de l'information bénéficie aux descendants des peuples auprès desquels les collections ont été faites, et pas uniquement aux institutions qui les conservent.

Une numérisation ouverte

L'équipe a numérisé l'ensemble des planches et publié les données sur la plateforme GBIF (Global Biodiversity Information Facility). Chaque planche y est désormais accessible avec son image haute résolution, son identification taxonomique mise à jour, sa localisation approximative et, lorsque l'information existe, son usage documenté.

Cette mise en ligne change la portée de la collection. Un chercheur en écologie de la Patagonie, un membre d'une communauté Yagán souhaitant retrouver une plante mentionnée par les anciens, ou un enseignant préparant un cours sur la biodiversité australe, peuvent consulter le matériel sans se rendre à Steyl. Mais les auteurs soulignent que la numérisation ne suffit pas : elle doit s'accompagner d'un retour vers les communautés, d'une validation des noms vernaculaires et d'une réflexion sur l'usage approprié des informations sensibles — celles liées aux pratiques rituelles, notamment. Tout ne se met pas en ligne au même titre, et l'éthique d'une publication ouverte se construit avec les peuples concernés, non à leur place.

Ce que la Patagonie continue de nous dire

Pour la communauté Yagán, dont le nombre de locuteurs natifs s'est réduit à très peu de personnes au cours des dernières décennies, des éléments matériels comme ces planches peuvent participer aux efforts de transmission intergénérationnelle. Les 90 espèces identifiées offrent par ailleurs aux écologues un point de référence sur l'état de la flore au début du XXe siècle.

Enfin, pour les historiens des sciences, cette collection rappelle qu'une part significative du savoir botanique mondial est encore distribuée dans des dépôts secondaires — musées de mission, collèges religieux, institutions universitaires régionales — souvent mal indexés, parce que constitués par des amateurs, des missionnaires ou dans le cadre d'expéditions à finalité ethnographique. C'est précisément cette double inscription, botanique et ethnographique, qui leur confère aujourd'hui une valeur scientifique singulière.

Cent ans après son passage en Terre de Feu, Martin Gusinde livre, par l'intermédiaire de chercheurs qu'il n'a jamais rencontrés, une matière nouvelle : un herbier rendu lisible, des usages rattachés à des espèces précises, et une invitation à considérer les collections anciennes comme des outils pour la recherche, la conservation et le dialogue avec les peuples dont elles parlent.

Pour aller plus loin

Salazar, D., Caviedes, J., van Andel, T., van der Werf, N. & Ibarra, J. T. (2026). Rediscovering Martin Gusinde's Century-Old Herbarium: Botanical and Ethnobotanical Insights from Southern Patagonia. Ethnobotany and Economic Botany. DOI : 10.1007/s12231-026-09677-1

Ressources complémentaires

  • Gusinde, M. (1931–1939). Die Feuerland-Indianer (3 vol.). Anthropos Institute.
  • GBIF — données de l'herbier Gusinde : gbif.org
  • Missiemuseum Steyl : museumsteyl.nl

Carnets de Lecture #2 : Les survivants de l’Antarctique (photos Frank Hurley)— Caroline Alexander

Carnets de Lecture #2 : Les survivants de l’Antarctique (photos Frank Hurley)— Caroline Alexander

Les Survivants de l'Antarctique (photos Frank Hurley) — Caroline Alexander

Par Sébastien Pons, secrétaire de l'association Karukinka


Il y a quinze jours, je vous partageais mon premier carnet de lecture — Shackleton, son récit à lui, sobre et direct. Aujourd'hui, je vous propose de revenir à la même épopée, mais par un autre angle : celui de l'image. Car l'histoire de l'Endurance est aussi une des premières grandes aventures de la photographie d'expédition.


L'auteur

Caroline Alexander est journaliste et auteure britannique, spécialiste des grandes épopées de l'exploration. C'est elle qui a eu l'idée de redonner sa place à Frank Hurley dans l'histoire de l'expédition Shackleton. Photographe australien embarqué sur l'Endurance, il a réussi l'exploit de sauvegarder ses plaques photographiques tout au long de l'odyssée — dans les conditions que l'on imagine. Ses clichés, pris entre 1914 et 1916, constituent aujourd'hui un témoignage visuel unique et déchirant.

photos frank hurley odyssee de l'endurance survivants de l'antarctique

La note de lecture

Les Survivants de l’Antarctique est d’abord un très beau livre, au sens matériel du terme : grand format, papier de qualité, iconographie abondante. On ne le trouve plus que d’occasion aujourd’hui, mais si vous tombez dessus chez un bouquiniste ou en ligne, n’hésitez pas longtemps : c’est un de ces ouvrages qu’on garde longtemps en bonne place sur une étagère. Rédigé par la journaliste britannique Caroline Alexander, il retrace pas à pas l’épopée de l’Endurance avec un style clair, accessible, jamais pompeux, en suivant la chronologie de l’expédition depuis le départ de l’Angleterre jusqu’au sauvetage final en 1916.

L’autrice prend le temps de revenir sur les grandes étapes : le départ du navire le 1er août 1914 vers la Géorgie du Sud, l’escale dans les stations baleinières, puis l’entrée dans les mers du Sud et le piège de la glace de mer plus dense que prévu. On assiste à la dérive de l’Endurance pendant des mois, jusqu’au moment où le bateau est définitivement broyé, et où les 28 hommes se retrouvent sur un bloc de banquise qui se fragmente. L’équipe doit alors lutter pour sa survie : froid permanent, pièges de la glace et du vent, tempêtes, isolement, faim, découragement — tout y est, sans effet de manche inutile.

les survivants de l'antarctique caroline alexander

Ce qui rend ce livre vraiment à part, ce sont les photographies de Frank Hurley, le photographe de l’expédition. Ses clichés, souvent reproduits mais rarement vus dans une telle qualité, montrent autant les grands moments de l’histoire — le navire prisonnier des glaces, le campement sur la banquise, les chiens, les canots à la mer — que le quotidien : une partie de football sur la glace, un repas entassé dans la cabine, un homme qui fume sa pipe dehors malgré le vent. On sent la fatigue, la débrouille, l’humour parfois, jusque dans ces conditions extrêmes. Ces images ont beaucoup contribué à faire connaître l’épopée de Shackleton, mais rassemblées ainsi, elles prennent une force nouvelle.

On lit ce livre comme on déroulerait une série de plaques sur un projecteur ancien : chaque page apporte une scène supplémentaire, un cadrage différent sur ce que signifie tenir bon pendant des mois dans un environnement qui ne veut pas de vous. Une expédition sans images est une expédition qui disparaît vite des mémoires ; grâce à Hurley et au travail de Caroline Alexander, celle-ci reste incroyablement vivante plus d’un siècle plus tard.

On touche ici à quelque chose de fondamental : une expédition sans témoignage visuel est une expédition à moitié disparue. Ce photographe l'avait compris en 1915. Il avait négocié avec Shackleton le droit d'emporter ses plaques en abandonnant tout le reste. Un photographe qui négocie ses archives contre sa survie — voilà une définition assez parfaite de la passion documentaire.


Le lien Karukinka

On lit Shackleton moins pour s’y reconnaître que pour se rappeler ce que signifie naviguer longtemps dans des mers complexes, loin des ports, où l’imprévu fait partie du quotidien. Nos expéditions dans les canaux de Patagonie, vers le cap Horn ou l’Antarctique se jouent sur une tout autre échelle que l’Endurance, mais elles nous obligent, elles aussi, à apprendre l’humilité : accepter de rebrousser chemin, adapter nos plans à la météo et faire passer la sécurité de l’équipage avant le programme.

Une partie de ce travail consiste simplement à bien regarder et à bien noter : prendre le temps de documenter les lieux, les rencontres et les histoires qui nous sont confiées en mer comme à terre. Ces carnets de lecture, comme nos images et enregistrements, alimentent ensuite d’autres chantiers de l’association – de la recherche scientifique à la restitution d’archives aux yagan, haush et selk’nam – en gardant en tête que notre rôle est d’appuyer ces mémoires, pas de parler à leur place.


Informations pratiques


Dans quinze jours, Carnet de Lecture #3 : Roald Amundsen, celui qui a tout réussi, même quand personne n'y croyait. 🧭

Carnets de Lecture #1 — L’Odyssée de l’Endurance, Sir Ernest Shackleton

Carnets de Lecture #1 — L’Odyssée de l’Endurance, Sir Ernest Shackleton

L'Odyssée de l'Endurance — Sir Ernest Shackleton

Par Sébastien Pons, secrétaire de l'association Karukinka


Aujourd'hui, 2 juin, c'est mon anniversaire. Et pour le fêter comme il se doit, j'ai décidé de vous offrir quelque chose : le premier article d'une nouvelle série sur notre blog. Pendant les mois qui viennent, tous les quinze jours, je vous partagerai un carnet de lecture tiré de ma bibliothèque personnelle — des livres qui m'ont construit, qui m'ont donné envie d'aller voir là où la carte devient vague, là où l'horizon résiste. Des livres qui, je crois, racontent aussi ce que Karukinka est au fond : une association qui croit que l'aventure et l'engagement humain ont encore quelque chose à nous apprendre.

Pour commencer cette série, il n'était pas question de choisir autre chose que lui :

Shackleton lors de l'expédition Nimrod, précédant celle de l'Endurance

L'auteur

Est-il encore nécessaire de présenter Sir Ernest Shackleton ? Figure de proue de l'âge héroïque de l'exploration polaire au début du XXème siècle, il restera à la postérité moins comme le conquérant du pôle Sud — ce fut Amundsen — que comme l'homme qui réussit l'impossible : sauver l'ensemble de ses 28 hommes après l'échec retentissant de son expédition. Déjà reconnu comme grand explorateur après avoir été troisième officier d'une expédition de Scott puis dirigé sa propre expédition à bord du Nimrod, Shackleton décide en 1914 de lancer l'ultime grand défi polaire : traverser le continent Antarctique d'une mer à l'autre, via le pôle, soit quelque 2 900 kilomètres en traîneaux à chiens.


La note de lecture

L'Odyssée de l'Endurance est le récit de cette tentative de traversée de l'Antarctique entre 1914 et 1917, écrit par Shackleton lui-même. L'expédition lève l'ancre le 1er août 1914, aux premiers coups de canon de la Première Guerre mondiale — déjà, le monde bascule. Après une escale en Géorgie du Sud, l'Endurance s'avance dans les mers du Sud. Mais la glace de mer se révèle cette année-là exceptionnellement dense, et le navire se retrouve définitivement bloqué en janvier 1915. Il va dériver pendant neuf mois avant d'être broyé par la pression des glaces.

L'Endurance dans les glaces
L'Endurance prise dans les glaces

Les 28 hommes de l'expédition se retrouvent alors sur une banquise qui se désagrège, sans navire, sans radio, dans une des régions les plus isolées de la planète. Pendant des mois, ils vont lutter contre le froid, les tempêtes, la faim, le désespoir. Shackleton parvient finalement à rejoindre l'île de l'Éléphant avec son équipage, puis réalise l'incroyable : il traverse à bord d'un canot de sauvetage l'une des mers les plus hostiles au monde pour rejoindre la Géorgie du Sud, marche à travers l'île montagneuse couverte de neige et de glace, et revient sauver ses hommes en août 1916. Ils ont tous survécu.

Le récit est effectué par Shackleton lui-même, avec une simplicité désarmante, dans laquelle on retrouve tout le souffle épique de ces incroyables expéditions des temps héroïques. Pas de fanfaronnade, pas de grandiloquence — juste la narration sobre d'un homme qui a refusé d'abandonner un seul de ses compagnons, quoi qu'il arrive. C'est peut-être la plus grande leçon de leadership que j'aie jamais lue.


Et Karukinka aujourd'hui ?

En janvier 2026, notre voilier Milagro a mouillé dans les eaux de la péninsule Antarctique — exactement les mers que l'Endurance a traversé il y a plus d'un siècle. Quand on navigue dans ces eaux, quand on voit la glace changer d'heure en heure, quand le vent se lève sur la mer de Drake, on comprend quelque chose de viscéral à ce que Shackleton et ses hommes ont vécu, mal de mer inclus ! Ces territoires ne pardonnent pas l'improvisation. Ils exigent la préparation, la cohésion d'équipe, et une capacité à tenir quand les conditions se corsent. Des valeurs qui, au sein de notre association, ne sont pas des slogans — elles se vivent, mouillage après mouillage, expédition après expédition.


Informations pratiques


Rendez-vous dans quinze jours pour le Carnet de Lecture #2 — et si ce livre vous a donné envie d'aventure, vous savez où nous trouver. 🌊

Candelariella magellanica et Sclerococcum nothofagi  : deux nouvelles espèces découvertes sur l’île Navarino

Candelariella magellanica et Sclerococcum nothofagi  : deux nouvelles espèces découvertes sur l’île Navarino

La poudre jaune que les habitants de Puerto Williams voient depuis toujours sur les troncs de lenga (Nothofagus pumilio) n'avait jamais reçu de nom scientifique : Candelariella magellanica. En janvier et février 2005, puis en janvier 2008, une équipe internationale de lichénologues a conduit le premier inventaire intensif de la flore lichénique de l'île Navarino dans la Réserve de biosphère du cap Horn. Résultat : 416 taxons recensés — et deux espèces proposées comme nouvelles pour la science.

Note éditoriale : Cet article s'appuie directement sur le PDF open access de la publication de référence : Etayo et al. (2021), Catalogue of lichens (and some related fungi) of Navarino Island, Cape Horn Biosphere Reserve, Chile, Anales del Instituto de la Patagonia, 49. DOI : 10.22352/AIP202149013. L'article est en accès libre sur le site du Cape Horn International Center.

Le premier inventaire intensif de Navarino

Navarino avait longtemps été le parent pauvre de la lichénologie subantarctique. Le Suédois Rolf Santesson avait effectué une première collecte en 1940 sur les côtes nord des îles Hoste et Navarino, mais ses échantillons n'avaient jamais été publiés de son vivant. En 1977, Redón et Quilhot listaient 56 espèces pour l'île. En 2008, Etayo et Sancho avaient porté ce chiffre à 113 en travaillant sur les champignons lichénicoles. Le catalogue de 2021 fait d'un seul coup passer ce total à 416 taxons, grâce à deux campagnes de terrain aux étés australs 2005 et 2008, couvrant 46 sites répartis dans l'ensemble des types d'habitats du nord et du nord-ouest de l'île — forêts sempervirentes, forêts décidues, landes magellaniennes, habitats alto-andins, côtes et lacs.

Cette richesse place l'île Navarino (2 514 km²) au-dessus des îles Malouines (plus de 12 000 km²) pour le nombre de taxons lichéniques recensés : les Malouines, dépourvues d'arbres natifs et soumises à un climat plus extrême, ne comptent qu'environ 353 espèces. La raison est structurelle : les forêts de hêtres (Nothofagus) de Navarino offrent une diversité de substrats — écorce, bois mort, souches, mousses, rochers, sols — et une humidité constante qui permet l'installation d'une communauté épiphyte exceptionnellement dense : un seul tronc peut accueillir plus d'une centaine d'espèces de lichens et de bryophytes.

Les sept habitats lichéniques de Navarino

L'étude a décrit sept grands types d'habitats où poussent les lichens sur l'île Navarino :

HabitatCouverture de l'îleEspèces caractéristiques
Toundra magellanique (tourbières, landes)54%Sphagnum magellanicum, lichens terricoles
Forêts sempervirentes (N. betuloides)20%PseudocyphellariaMenegazziaSticta
Forêts décidues (N. pumilio)14%Usnea spp., Parmelia s.l., Ramalina
Coussins alto-andins (au-dessus de 550 m)6%Bolax gummiferaAzorella, lichens saxicoles
Lacs et zones ripariales5%PeltigeraLeptogium
Sommets rocheux (Dientes de Navarino)1%LecideaOchrolechiaPlacopsisUsnea
Côtes rocheuses intertidales< 1%Verrucaria (zone noire), Caloplaca s.l. (bande orange), Haematomma (zone blanche)

Ce gradient vertical et latéral fait de l'île Navarino un espace très propice pour étudier l'adaptation des lichens aux contraintes subantarctiques : vents permanents, cycles gel-dégel fréquents, précipitations de 500 à plus de 1 000 mm selon l'orientation des versants.

Candelariella magellanica : description de l'espèce nouvelle

Candelariella magellanica Etayo sp. nov. est un lichen corticole de couleur jaune soufré produisant des propagules poudreuses, appelées sorédies, au lieu de fructifications classiques. Il colonise l'écorce des vieux Nothofagus pumilio dans les forêts décidues de Navarino, à des altitudes allant de 86 à 560 mètres. La description formelle le distingue de l'espèce la plus proche, Candelariella xanthostigmoides, par des apothécies de plus grand diamètre et des spores souvent divisées en deux cellules.

À l'œil nu, C. magellanica se présente comme une fine couche de poudre jaune sur l'écorce, pratiquement invisible sans loupe. Elle est pourtant présente sur de nombreux troncs dans les forêts de N. pumilio de l'île, comme l'ont montré les observations sur les sentiers du Cerro Bandera, du Cerro Ukika et autour du lac Róbalo. C'est précisément cette discrétion visuelle qui explique pourquoi cette espèce, pourtant répandue localement, est restée inconnue de la science jusqu'en 2021.

Sclerococcum nothofagi : un champignon saprobique inédit

La seconde espèce nouvelle décrite dans le catalogue est un champignon saprobique — non un lichen mais un champignon associé aux lichens — baptisé Sclerococcum nothofagi Etayo sp. nov. Il croît sur l'écorce épaisse et ancienne des Nothofagus pumilio, en compagnie d'espèces lichéniques corticicoles. Ses spores muriformes (formant un réseau de cellules) le distinguent des espèces connues du genre. Son nom fait directement référence à son substrat exclusif : l'écorce des hêtres australs du genre Nothofagus.

À ces deux nouvelles espèces s'ajoute la signalisation pour la première fois en Amérique du Sud de Tremella haematommatis Diederich, un champignon lichénicole qui parasite Haematomma nothofagi — lui-même un lichen endémique des forêts de Nothofagus.

Haematomma nothofagi et Sclerococcum nothofagi sur nothofagus pumilio île navarino Candelariella magellanica
Haematomma nothofagi (points orange/rouge sur fond gris blanc) et Sclerococcum nothofagi (petits points noirs sur fond bleuté en dessous) © Luca Boscain, certains droits réservés (CC-BY-NC)

Un hotspot lichénique confirmé

Le catalogue de 2021 a démontré que la Réserve de biosphère du cap Horn est non seulement un hotspot mondial de diversité des bryophytes — déjà établi par les travaux antérieurs de l'équipe du Parque Omora —, mais aussi un hotspot lichénique de premier ordre pour l'hémisphère sud. Les auteurs précisent que seule la moitié nord et nord-ouest de l'île a pu être couverte lors des deux campagnes ; la partie sud, logistiquement difficile d'accès, reste à inventorier et réserve probablement de nouvelles découvertes.

L'écotourisme avec loupe développé au Parc Omora permet aujourd'hui de guider les visiteurs vers ces minuscules tapis jaunes sur les lengas, en leur révélant qu'ils observent une espèce connue nulle part ailleurs sur Terre — une invitation à changer d'échelle de perception dans l'un des espaces les plus reculés de la planète.

Bibliographie

Etayo J., Sancho L.G., Gómez-Bolea A., Søchting U., Aguirre F. & Rozzi R. (2021). Catalogue of lichens (and some related fungi) of Navarino Island, Cape Horn Biosphere Reserve, Chile. Anales del Instituto de la Patagonia, 49. https://doi.org/10.22352/AIP202149013

Etayo J. & Sancho L.G. (2008). Lichenicolous fungi from the Southern Hemisphere. II. Some new species and records from South Shetland Islands, South Georgia Island and Tierra del Fuego. Nova Hedwigia, 86 : 135–172.

Goffinet B., Rozzi R., Massardo F., Buck W. & Leiva M. (2012). Miniature Forests of Cape Horn: Ecotourism with a Hand Lens. University of North Texas Press.

Redón J. & Quilhot W. (1977). Líquenes del archipiélago del Cabo de Hornos. Boletín del Museo Nacional de Historia Natural de Chile, 35 : 53–71.

Rozzi R. et al. (2008). Changing lenses to assess biodiversity: patterns of species richness in sub-Antarctic plants and implications for global conservation. Frontiers in Ecology and the Environment, 6(3) : 131–137.

Le Chili reconnaît le peuple selk’nam comme peuple autochtone vivant

Le Chili reconnaît le peuple selk’nam comme peuple autochtone vivant

En 2023, le Chili intègre officiellement le peuple selk’nam à la loi indigène 19.253, près d’un siècle après les grandes vagues de violences en Terre de Feu. Derrière cette réforme juridique, un long travail de mémoire, de plaidoyer et de réaffirmation culturelle mené par les familles selknam elles‑mêmes.

Un peuple longtemps absent de la loi indigène

Depuis 1993, la loi 19.253 reconnaît une série de « peuples ou ethnies indigènes » au Chili et crée la CONADI, la Corporation nationale de développement indigène. Pendant trente ans, cette liste inclut les Mapuche, Aymara, Rapa Nui, Atacameños, Quechua, Colla, Diaguita, les peuples du Nord Chango, ainsi que les Kawésqar et les Yagán, mais pas les Selk’nam.

Pourtant, la mémoire de la Terre de Feu chilienne reste marquée par la présence selk’nam, peuple de chasseurs nomades dont l’univers s’étendait entre steppe, forêts et rivages. Dans les récits d’explorateurs, de missionnaires ou de voyageurs comme Darwin, ce peuple apparaît souvent à la marge, déjà en cours de déplacement forcé ou d’extermination. Dans la loi, il disparaît complètement : le Chili se dote d’une politique indigène sans mentionner les descendants de ce peuple de la Grande Île.

De la motion parlementaire à la loi 21.606

Le chemin qui mène à la reconnaissance passe par un projet de loi, enregistré sous le numéro 12.862‑17 à la Chambre des députées et des députés. Porté par un groupe transversal de parlementaires, il propose une modification ciblée : intégrer explicitement le peuple selk’nam à l’article 1 de la loi 19.253. C’est un travail patient de commissions, d’auditions, de réécritures techniques, sur plusieurs années.

En août 2023, le Sénat discute à son tour le texte. Les sénatrices et sénateurs insistent sur la dette historique de l’État, sur la nécessité de reconnaître un peuple que l’on a déclaré « éteint » alors que ses descendants vivent aujourd’hui en Terre de Feu, à Porvenir et dans d’autres villes du pays. Ils approuvent la version qui introduit les Selk’nam dans la liste de l’article 1 et actualise la terminologie de la loi, en parlant de « peuples » et pas seulement d’« ethnies ».

Le 4 septembre 2023, la Chambre adopte le projet en troisième procédure. Selon la note officielle, 117 députées et députés votent pour, une seule personne s’abstient, et le texte est définitivement approuvé. Les Selk’nam deviennent le onzième peuple autochtone reconnu par la loi indigène et le troisième peuple officiellement reconnu dans la région de Magallanes, aux côtés des Kawésqar et des Yagán.

Une reconnaissance qualifiée de « dette historique »

Une fois votée, la loi est promulguée puis publiée au Journal officiel le 19 octobre 2023, sous le numéro 21.606. La nouvelle rédaction de l’article 1 énumère désormais, après les autres peuples, le peuple selknam parmi « les principaux peuples ou ethnies indigènes du Chili ». Dans le texte, l’État affirme qu’il valorise l’existence de ces peuples comme « partie essentielle des racines de la Nation chilienne, ainsi que leur intégrité et leur développement, en accord avec leurs coutumes et valeurs ».

Du côté du gouvernement, le ministère du Développement social présente cette réforme comme une forme de réparation. La ministre Javiera Toro parle au Congrès d’une « dette historique » envers les Selk’nam, en rappelant la responsabilité de l’État dans les politiques qui ont nié l’existence du peuple et invisibilisé ses descendantes et descendants. À l’occasion des 30 ans de la loi 19.253, la CONADI choisit d’ailleurs de mettre en avant cette reconnaissance comme un moment « doublement historique » : anniversaire de la loi indigène, et entrée des Selk’nam dans la liste des peuples reconnus.

peuple selk'nam selknam chili conadi peuple autochotne chili
Cérémonie pour l'entrée du peuple selk'nam à la liste des peuples vivants du Chili, et les 30 ans de la CONADI (Corporation Nationale des Droits Indigènes). Source : https://www.ucsh.cl/actualidad/un-anhelado-reconocimiento-para-el-pueblo-selknam/

Vingt ans de lutte des organisations selk’nam

Ce geste institutionnel s’appuie sur un long travail mené par les familles selk’nam. À Porvenir, la communauté indigène Covadonga Ona, composée de descendantes et descendants selk’nam en territoire chilien, crée la Corporación del Pueblo Selk'nam en Chile pour représenter le peuple sur les plans juridique et politique. Son mandat : défendre les droits collectifs, accompagner les démarches législatives et porter la voix des familles dans les espaces de négociation avec l’État.

Dès 2019, la corporación présente un projet visant précisément à faire reconnaître les Selk’nam dans la loi indigène 19.253, avec l’appui de juristes autochtones comme Ariel León Bacián. En parallèle, d’autres collectifs – comme la communauté Telkacher ou la Fundación Hach Saye – mènent un travail de terrain : ateliers de langue, recherches familiales, réappropriation des récits sur le génocide et les déplacements forcés.

Une étude récente, réalisée en collaboration avec la Fundación Hach Saye et l’Université du Chili, montre comment ces familles mobilisent les outils du droit, de l’art et de l’ethnographie pour faire émerger de « nouvelles formes de lutte ». La reconnaissance légale devient un levier pour interroger l’accès aux territoires ancestraux, la restitution de toponymes originaires en Terre de Feu et la manière dont l’histoire selk’nam est enseignée dans les écoles.

Paroles selk’nam : entre joie, prudence et mémoire

Dans les médias autochtones et alliés, la reconnaissance de 2023 est souvent décrite comme « historique », mais jamais comme un point final. Servindi résume la portée de la loi en rappelant que les Selk’nam deviennent le onzième peuple autochtone reconnu par l’État chilien, après des décennies de déni officiel. Cette visibilité nouvelle dialogue avec une histoire de violences : chasses aux primes, déplacements forcés, enfermement dans les missions et les estancias, qui ont marqué la Grande Île de Terre de Feu et l’archipel entier.

Dans un entretien diffusé par El Mostrador et repris par Karukinka, le jeune selk’nam Mauricio Astroza (Asamblea Telkacher) insiste sur la dimension symbolique de ce moment. Pour lui, la reconnaissance juridique ouvre des portes, mais l’enjeu est désormais de défendre une culture vivante, d’éviter l’appropriation des symboles selk’nam par des institutions qui ne travaillent pas avec les familles, et de corriger l’idée – encore présente dans certains manuels scolaires – que le peuple aurait « disparu ».

Lors d’une cérémonie officielle, la présidente de la communauté selk’nam Telkacher, Ana María Muñoz, parle de « sentiments partagés ». D’un côté, la joie d’être reconnue par l’État et par les autres peuples autochtones du Chili ; de l’autre, la mémoire des générations qui ont veillé sur des coutumes, des récits, des noms de lieux, dans un contexte d’invisibilisation. La loi change, mais le travail de réparation reste à construire, pas à pas, sur le terrain.

Après la reconnaissance : quels horizons ?

La loi 21.606 ne se réduit pas à ajouter un nom à une liste. En actualisant la terminologie de la loi 19.253 vers celle de « peuples indigènes », elle rapproche la norme chilienne des instruments internationaux comme la Convention 169 de l’OIT ou la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones. Ce vocabulaire ouvre la porte à une compréhension plus collective des droits : participation politique, liens au territoire, protection des langues et des savoirs.

Dans ce nouveau cadre, les organisations selk’nam revendiquent déjà des chantiers concrets. En Terre de Feu, des projets de cartographie originelle selk’nam, yagán et haush explorent comment nommer à nouveau les paysages, à partir des langues autochtones et des parcours historiques. Une œuvre lumineuse itinérante, « Obra lumínica por el reconocimiento y la reparación del pueblo selknam », fait circuler ces questions de mémoire et de justice à Porvenir et dans d’autres villes du sud, en liant art contemporain, archives et paroles de famille.

Pour les Selk’nam, la reconnaissance de 2023 marque donc un changement d’échelle : d’un peuple longtemps présenté comme « disparu » dans les discours officiels, à un peuple vivant, porteur de droits, de connaissances et de futurs possibles sur sa propre terre. Pour l’État chilien, elle ouvre l’obligation de penser des politiques publiques en dialogue avec ces communautés, et non plus à leur place.

Bibliographie et sources

Sources institutionnelles chiliennes

Organisations et voix selk’nam

Ressources de contexte