11 janvier 2025 : Belle journée, douce, ensoleillée... les Quarantièmes Rugissants sont cléments avec nous ! Personne sur l’eau, personne sur terre, nous longeons sous voiles une côte désertique et sèche, dépourvue de végétation, hormis quelques arbustes et de grandes étendues de touffes d’herbes jaunies balayées par le vent.
Damien, skipper du voilier MilagroSébastien à la veillela côte désertique de la Patagonie Argentine
Après avoir veillé jusqu’à 2h du matin pour contourner la péninsule Valdès, je n’entends pas notre arrivée au mouillage le matin devant Puerto Madryn. Une perturbation orageuse arrivant du nord doit virer violemment sud à la tombée de la nuit. Les prévisions annoncent des rafales supérieures à 60 nœuds ce qui rend des plus logiques la décision de trouver un abri. Le mouillage face à la ville est tranquille dans la matinée, tout le monde en profite pour se reposer et je rattrape le retard des notes de mon carnet de voyage.
Le sillage de Milagro en Atlantique Sud
Puerto Madryn est la ville principale de la province du Chubut. Avec ses immeubles en verre et sa musique à fond le long de la plage, elle contraste complètement avec la pampa aride et plate à perte de vue derrière elle. Elle apparaît comme une parenthèse urbanisée dans un territoire immense, vouée au commerce des minerais et, en saison, au tourisme.
A 14h, les conditions changent : des rafales continues et brûlantes font monter la température de l’air à 40 degrés, c’est suffocant ! Nous n'avions jamais senti un air aussi chaud, comparable à la sensation que donne l'ouverture de la porte d’un four. Le vent et la houle augmentent. Peu à peu les conditions deviennent tellement mauvaises dans la seule zone de mouillage autorisée par la Préfecture Navale Argentine que nous devons alors insister lourdement pour obtenir de mouiller de l'autre côté du quai des autorités. La houle dépasse 1m50, avec une fréquence très courte, lorsque nous sommes autorisés à bouger. Lever le mouillage ne se fait pas sans peine (ni généreux rinçage des équipiers en charge de cette manoeuvre). Une fois l'ancre jetée de l'autre côté, ce n'est pas byzance mais en comparaison c'est du pur bonheur. A bord, malgré l'épaisse isolation du voilier, la chaleur est rude. Tout l'équipage, Toupie et Parbat inclus, tente de se rafraîchir au mieux.
Notre mascotte Toupie recherche elle aussi la fraîcheur dans le carré...
La bascule de vent du nord au sud arrive à la tombée de la nuit. L'anxiété est palpable car la mise à jour météo évoque toujours l'arrivée de violentes rafales. Tout sur le pont a été rangé et solidement amarré. Vers 21h30 une espèce d’onde de choc apparaît sur la baie, chargée de poussière, et traverse entre les immeubles avant d'atteindre la baie et de percuter Milagro. De grosses rafales de 55-60 nœuds aplatissent la houle de nord et fait chuter la température de l’air d’une bonne quinzaine de degrés ! Vers minuit le calme est bien revenu, permettant une bonne nuit de repos.
Nous reprenons notre route au lever du jour, par un bon vent de 15/20 nœuds et accompagnés d'une quinzaine de dauphins de Comerson, petits dauphins noir et blanc d’environ 1,50m qui virevoltent et jouent autour de Milagro.
Dauphin de Commerson jouant à l'étrave du voilierDauphin de Commersonl'horizon dans le Golfo Nuevo, au sud de la Péninsule Valdés
L’après-midi des groupes de ces petits dauphins nous rendent régulièrement visite et le quart de nuit, sous un ciel sans nuage, est alors synonyme de soirée d’astronomie : observation des étoiles, de la Voie Lactée, comptage des étoiles filantes... le tout sous le haut patronage de la Croix du Sud qui nous montre le cap à suivre.
Le lendemain nous naviguons sur une mer d’huile, la limite entre le ciel et la mer s'estompe. Nous sommes contraints d'utiliser le moteur pour continuer à avancer. Nous sommes seuls, nous ne croisons personne, l’océan est un désert dans cette région du monde. La terre que nous apercevons au loin semble elle aussi oubliée des hommes, jusqu’à notre arrivée dans la soirée devant la petite ville de Camarones. Un premier manchot de Magellan nous fait l'honneur d'une visite.
Camarones est une petite ville de 1300 habitants de la province de Chubut, située à 44,45 degrés de latitude Sud. Elle a été fondée en 1900, pour l'exportation de fruits et de matières premières dont la laine (très réputée).
Les décos de Noël toujours en place à CamaronesL'équipage heureux de fouler la terre ferme en PatagonieCoucher de soleil sur le port de Camarones
Nous passons la soirée dans le seul restaurant ouvert, « Alma Patagonia ». Il ne paie pas de mine à l’extérieur mais l'intérieur est très agréable et chaleureux. Et nous avons très bien mangé ! Une bonne adresse pour ceux qui passeraient par cette petite ville, sorte de porte d’entrée vers le grand sud de la Patagonie.
Devanture du restaurant Alma Patagonica (Camarones, Chubut, Patagonie argentine)Dîner à Camarones (Alma Patagonica)
Au moment de régler en espèces, nous réalisons une fois de plus les effets de l'inflation en Argentine : en 2013 nous échangions 1 euro contre 6 pesos argentins; en 2025 c'est 1 euro pour... 1280 pesos. La fabrication de nouveaux billets n'ayant pas suivi, nous nous retrouvons avec de grosses liasses de billets de 100, 200, 500 ou 1000 pesos pour régler notre repas et ne pouvons nous empêcher d'avoir une pensée pour les Argentins n'ayant pas de compte bancaire pour placer leurs économies dans une autre devise. L'ambiance tous ensemble étant ce qu'elle est, le retour à bord en zodiac se fait à 2h du matin…!
Nous passons la journée suivante à Camarones. Philippe et Patrick doivent débarquer pour reprendre l'avion et rentrer en Suisse. Nous en profitons pour nous ravitailler en produits frais, notamment dans une petite épicerie où le temps s'est arrêté : elle a plus d'un siècle, conservée dans son jus, et les gérantss seraient chez nous en retraite depuis longtemps…C’est suranné et ça ne manque pas de charme.
Philippe et Patrick reprennent la route vers la SuissePetites courses à l'épicerie historique de CamaronesIntérieur de la Casa Rabal, fondée en 1901
Retour à bord en début d’après-midi pour un atelier cuisine pendant que de bonnes rafales de vent dont la région a les secrets secouent Milagro et marbre l’océan de volutes blanchâtres. D'où l’importance d’avoir un bon mouillage dans la région…
Lessive et repos à bord avant de reprendre le largeDamien aux fourneaux : préparation de repas pour les prochains jours en haute merLe voilier Milagro au mouillage à Camarones (Chubut, Patagonie argentine)
Jeudi 16 Janvier 2025 : accompagnés par quelques dauphins, nous quittons Camarones avec du bon vent régulier, et un grand ciel bleu. Direction Rio Grande (560mn en route directe).
Le cinéma documentaire chilien trouve en "La última huella" (2001, trad. La dernière trace) de Paola Castillo l'un de ses témoignages les plus poignants et urgents. Ce film de 63 minutes fait partie de nos recommandations et constitue bien plus qu'un simple documentaire ethnographique : il s'agit d'un véritable testament visuel d'une culture millénaire devenue vulnérable, celle du peuple yagan, à travers le regard de ses deux dernières locutrices connues de la langue yagan, les sœurs Úrsula et Cristina Calderón. Dans une démarche cinématographique à la fois intime et universelle, Castillo parvient à saisir les fragments d'une civilisation qui a vécu pendant plus de 7000 ans dans l'une des régions les plus inhospitalières de la planète : l'extrême sud de la Patagonie.
Paola Castillo : parcours d'une documentariste engagée
Paola Castillo Villagrán incarne parfaitement la nouvelle génération de documentaristes chiliens qui ont émergé dans les années 1990 et 2000. Formée à l'Université Catholique du Chili en journalisme, elle a ensuite complété sa formation cinématographique à la prestigieuse École Internationale de Cine y Televisión de San Antonio de los Baños à Cuba. Cette double formation, journalistique et cinématographique, se retrouve dans son approche documentaire qui conjugue la rigueur investigatrice et la sensibilité artistique.
Sa trajectoire professionnelle témoigne d'un engagement pour le documentaire de création. En 2009, elle devient la première latino-américaine sélectionnée pour le prestigieux programme EuroDoc, formation européenne de référence pour la production documentaire internationale.
Paola Castillo occupe également des positions stratégiques dans l'écosystème documentaire chilien, en tant que directrice exécutive de la Corporación Chilena del Documental (CCDoc) et de la marque sectorielle ChileDoc, deux initiatives qu'elle a contribué à fonder pour promouvoir la production documentaire nationale.
Une filmographie tournée vers l'humain et reconnue internationalement
La filmographie de Paola Castillo révèle une préoccupation constante pour les sujets sociaux, les droits humains et la préservation de la mémoire. Après "La última huella" (2001), elle réalise "74 m2" (2012), documentaire sur l'habitat social qui remporte le Prix Feisal au Festival de Rosario. Son film "Genoveva" (2014) poursuit cette exploration des marges de la société chilienne, tandis que "Frontera" (2020) interroge les questions territoriales et identitaires.
En tant que productrice, elle accompagne des projets documentaires majeurs comme "El Salvavidas" (2011), "Allende mi abuelo Allende" (2015) - Prix du Meilleur Documentaire au Festival de Cannes - ou encore "Malqueridas" (2023), distingué à la Mostra de Venise.
Le peuple Yagan : sept mille ans d'histoire au bout du monde
Les nomades des mers australes
Le peuple yagan, également appelé à tort yámana, représente l'une des cultures les plus remarquables d'adaptation à un environnement extrême. Pendant plus de 7000 ans, ces nomades canoeros ont habité seuls l'archipel de la Terre de Feu, naviguant dans les eaux tourmentées qui s'étendent du canal Beagle au cap Horn. Leur territoire ancestral couvre la côte méridionale de l'île Grande de Terre de Feu, les côtes du canal Beagle et les îles Hoste, Navarino, Picton et Wollaston.
Traditional Yagan dugout canoe with indigenous people navigating calm waters in Tierra del Fuego
L'organisation sociale yagan se structurait autour de cinq parcialités territoriales correspondant à des variations dialectales : les Wakimaala, occupant le district le plus favorable autour du canal Beagle ; les Utumaala, canoeros de l'est depuis Puerto Williams jusqu'aux îles Picton, Lennox et Nueva ; les Inalumaala, chasseurs de l'ouest ; les Ilalumaala, habitants du secteur océanique sud-occidental ; et les Yeskumaala, peuplant l'archipel du cap Horn. Cette répartition géographique témoigne d'une organisation sociale complexe et adaptée à la diversité des écosystèmes fuégiens.
Un mode de vie en harmonie avec l'environnement
La culture yagan se caractérise par une adaptation remarquable aux conditions climatiques extrêmes de la région australe. Ces chasseurs-cueilleurs marins maîtrisaient parfaitement leur environnement, connaissant les cycles saisonniers et sachant où et quand trouver phoques, crustacés, poissons et certains oiseaux. Leur mode de vie nomade s'organisait autour de la navigation en canoës d'écorce, embarcations d'une sophistication technique remarquable qui leur permettaient de sillonner les eaux tumultueuses des canaux fuégiens.
L'élément central de leur culture était le feu, maintenu perpétuellement allumé dans les canoës lors de leurs déplacements. Cette maîtrise du feu, dans un environnement où les températures oscillent entre -12°C et 12°C et avec un climat très humide dans certaines parties de l'archipel, constituait un besoin crucial. Les navigateurs européens qui découvraient la région étaient souvent frappés par ces feux nocturnes visibles depuis leurs navires.
Cristina et Úrsula Calderón : les gardiennes d'un patrimoine linguistique millénaire
Cristina Calderón : Trésor humain vivant
Cristina Calderón Harban (1928-2022) incarne tragiquement le destin d'un pan culturel en voie d'extinction. Née à Puerto Róbalo sur l'île Navarino, elle grandit auprès de ses tantes et de son grand-père Alapainch, apprenant ainsi les divers aspects de sa culture ancestrale, notamment la langue yagankuta. Elle vécut dans diverses zones de l'archipel fuégien, notamment à Caleta Eugenia, Puerto Navarino et l'île Picton, avant de s'installer définitivement à Villa Ukika près de Puerto Williams.
En 2009, Cristina Calderón fut officiellement reconnue comme "Trésor Humain Vivant" par le Conseil National de la Culture et des Arts du Chili, dans le cadre de la Convention pour la Sauvegarde du Patrimoine Immatériel adoptée par l'UNESCO en 2003. Cette distinction reconnaissait son rôle crucial comme dépositaire et transmettrice d'une langue et d'une conception du monde propre à ce peuple.
La langue yagan, dont Cristina était la dernière locutrice native après le décès de sa sœur Úrsula en 2003, comptait 32400 vocables - une richesse lexicale extraordinaire qui témoigne de la sophistication linguistique de ce peuple. Tragiquement, malgré ses sept enfants et quatorze petits-enfants, aucun ne maîtrise commme elle et ses ancêtres la langue yagan. "Quand ma sœur Úrsula est décédée, je suis restée toute seule, sans personne avec qui parler", confiait-elle en 2016.
Portrait des deux protagonistes, les sœurs Cristina et Úrsula Calderón (capture d'écran du film la Ultima Huella)
Une transmission sporadique
Le destin de Cristina Calderón illustre dramatiquement les processus d'extinction linguistique et culturelle. "J'ai appris l'espagnol à neuf ans. Le père d'une nièce était gringo, et ils m'ont enseigné petit à petit", se souvenait-elle. Cette transition linguistique forcée résume à elle seule l'histoire de la colonisation et de l'acculturation des peuples autochtones. "À cette époque, tout le monde parlait yagan, mais ensuite ils ont commencé à mourir, et je suis restée seule. Les enfants n'ont pas voulu apprendre. Ils avaient honte. Les gens blancs se moquaient d'eux".
La mort de Cristina Calderón le 16 février 2022 à l'âge de 93 ans marque symboliquement la fin d'un monde. Sa fille Lidia González Calderón, l'une des constituantes chargées de rédiger la nouvelle Constitution chilienne, écrivait sur Twitter : "Tout ce que je ferai dans le travail où je suis sera en ton nom. Et en lui, se reflétera aussi ton peuple". L'une de ses petites filles, Cristina Zarraga, continue de s'investir dans la sauvegarde des mémoires de sa grand-mère et la revitalisation de la culture yagan, grâce à une présence conjointe au Chili et en Allemagne (où se trouvent entre autres les archives de Martin Gusinde).
Analyse filmique : une poétique de la vulnérabilité
Une narration ponctuée d'archives
"La última huella" se distingue par une approche narrative innovante qui épouse parfaitement son sujet. Le film développe une progression narrative fragmentée, pleine de réminiscences, qui permet de construire progressivement l'histoire d'un peuple à travers les témoignages de ses dernières représentantes. Cette structure narrative reflète la nature même de la transmission orale yagan, faite de récits éclatés, de mythes et de souvenirs personnels qui s'entrelacent pour former la trame d'une mémoire collective.
La réalisatrice Paola Castillo fait appel à un dispositif visuel sophistiqué qui articule plusieurs temporalités. L'utilisation d'images d'archives en noir et blanc à la fin de chaque séquence crée un lien avec le passé et les représentations photographiques de la fin du XIXe et du début du XXe siècle. Ces archives proviennent notamment de le Mission Scientifique française du Cap Horn (1882-83), des travaux de Martin Gusinde (1918-24) et d'Alberto de Agostini (1910-30).
Le montage comme pont entre passé et présent
Le travail de montage de Coti Donoso établit un contrepoint entre les images d'archives et les séquences contemporaines. Grâce au montage, nous observons un dialogue visuel entre les images du passé et le présent des sœurs Calderón, soulignant la continuité et les ruptures de l'histoire yagan. Cette technique permet à Paola Castillo de créer une connexion entre le présent et l'absent/le vide, dichotomie structurelle qui traverse tout le documentaire.
Les séquences consacrées à la recherche du pigment Imi (rouge) illustrent parfaitement cette approche. Les archives filmiques montrent les cérémonies traditionnelles de peinture faciale, tandis que les images contemporaines suivent Cristina dans sa quête pour retrouver les gisements de sédiments colorés. Cette juxtaposition révèle à la fois la persistance de certaines pratiques et l'érosion progressive de savoirs traditionnels.
Une bande sonore mêlant tradition et modernité
La musique de Sergio "Tilo" González contribue de manière décisive à l'atmosphère du film. La tonalité musicale accompagne les différentes séquences en créant une ambiance qui oscille entre mélancolie et célébration de la beauté culturelle yagan. L'usage du son direct, notamment les passages en langue yagan, confère au documentaire une authenticité et une intimité particulières.
La bande sonore intègre également les sons naturels de l'environnement austral : vents, ressac, cris d'oiseaux marins. Ces éléments sonores replacent constamment les témoignages dans leur contexte géographique et climatique, rappelant les conditions d'existence extraordinaires dans lesquelles s'est épanouie la culture yagan.
La casa cultural de la communauté yagan de la baie Mejillones (photographie d'Alicia Santa Cruz, 2025)
Contexte historique : de la résistance au bord de l'extinction
L'impact de la colonisation européenne
L'arrivée de l'homme blanc en 1624 sur les côtes yagan marque le début d'un processus ayant frôlé l'extinction qui s'étalera sur près de quatre siècles. Les premiers contacts avec les navigateurs européens, bien que souvent décrits comme "amicaux" par les témoignages de l'époque, inaugurent une période de transformations irréversibles pour les sociétés fuégiennes.
L'établissement de missions anglicanes au XIXe siècle constitue un tournant décisif dans l'histoire yagan. Si ces missions apportent certains éléments de "protection" face aux violences coloniales, abstraction faite de certaines dérives peu à peu documentées et présentes dans la mémoire collective, elles contribuent simultanément au processus d'acculturation en imposant de nouveaux modes de vie, de nouvelles croyances et de nouveaux rapports sociaux. Le processus de sédentarisation forcée, l'abandon du nomadisme canoero traditionnel et l'adoption progressive de l'espagnol comme langue de communication transforment radicalement la société yagan.
Les mécanismes de l'extinction culturelle
Le fait que le peuple yagan ait été proche de l'extinction illustre les mécanismes complexes qui président à la disparition des cultures minoritaires. Contrairement aux génocides brutaux qui ont affecté d'autres peuples autochtones américains, l'extinction yagan résulte d'un processus plus insidieux de transformation culturelle, de métissage et d'assimilation progressive.
La création de Villa Ukika dans les années 1960 symbolise cette dernière étape de l'histoire yagan. Cette installation près de Puerto Williams, si elle assure une certaine sécurité matérielle aux derniers membres de la communauté, consacre définitivement l'abandon du mode de vie traditionnel nomade. Les descendants yagan deviennent sédentaires, scolarisés dans le système éducatif chilien, progressivement intégrés dans l'économie de marché régionale.
Le film dans le contexte du cinéma documentaire chilien
L'Héritage du Nuevo Cine Chileno
"La última huella" s'inscrit dans la tradition du documentaire social chilien qui trouve ses origines dans le Nuevo Cine Chileno des années 1960. Cette école cinématographique, influencée par les travaux de Joris Ivens et de ses collaborateurs chiliens comme Sergio Bravo, développait déjà une approche documentaire attentive aux réalités sociales et aux cultures populaires.
Le film de Paola Castillo hérite de cette tradition d'engagement social tout en développant une approche plus intimiste et poétique. Contrairement aux documentaires militants de la période d'Unité Populaire ou de résistance à la dictature de Pinochet, "La última huella" privilégie l'approche ethnographique et la dimension mémorielle.
Une nouvelle génération de documentaristes
Le début des années 2000 voit émerger au Chili une nouvelle génération de documentaristes. Ces réalisateurs, formés après la dictature, développent une approche plus personnelle du documentaire, moins directement politique mais tout aussi engagée dans l'exploration des questions sociales et identitaires. Paola Castillo appartient pleinement à cette génération qui renouvelle les formes et les sujets du documentaire chilien.
Cette nouvelle école documentaire chilienne se caractérise par une attention particulière aux processus mémoriels, aux identités périphériques et aux transformations sociales contemporaines. "La última huella" illustre parfaitement cette évolution en traitant de l'extinction culturelle, un fait qui interroge directement les fondements de l'identité nationale chilienne.
Entrée à Ukika, depuis Puerto Williams (photographie d'Alicia Santa Cruz, 2025)
Réception de la critique et impact
Reconnaissance nationale et internationale
"La última huella" reçoit dès sa sortie une reconnaissance critique importante. Le film obtient notamment le LASA Award of Merit in Film au Film Festival LASA en 2004 et une mention honorifique au premier Festival de Cine para la Infancia y la Juventud en 2001. Ces récompenses soulignent la qualité artistique du documentaire ainsi que sa portée pédagogique et culturelle.
Utilisation pédagogique et culturelle
Le documentaire trouve rapidement sa place dans les circuits éducatifs et culturels chiliens. La fiche pédagogique établie par la Corporación Chilena del Documental identifie plusieurs thématiques d'enseignement : culture et ethnie yagan, témoignage de la parole, mémoire culturelle, Patagonie, acculturation, transculturation et extinction des peuples originaires.
Cette dimension pédagogique s'avère particulièrement importante dans le contexte chilien où la connaissance des cultures autochtones reste limitée. Le film contribue à sensibiliser le public chilien - et international - à l'existence du peuple yagan. Il participe ainsi d'une démarche plus large de reconnaissance et de valorisation du patrimoine culturel autochtone.
Projections et diffusion contemporaine
"La última huella" continue d'être programmé dans les festivals et institutions culturelles chiliennes. Sa présentation au Festival Internacional BioBioCine en 2022 témoigne de sa pertinence continue vingt ans après sa réalisation.
La mise à disposition du film sur des plateformes de streaming et dans des cinémathèques assure sa transmission aux nouvelles générations. Cette accessibilité est cruciale pour un documentaire qui porte un témoignage désormais irremplaçable, les principales protagonistes du film ayant disparu. Le décès d'Úrsula Calderón en 2003, puis de Cristina en 2022, font de ce film l'un des derniers témoignages directs de locuteurs natifs yagan.
Un documentaire contre la montre
"La última huella" s'inscrit dans une démarche urgente. Au moment du tournage en 2001, Úrsula et Cristina Calderón représentent déjà les ultimes témoins linguistiques d'une culture millénaire. Cette situation confère au film une dimension testamentaire particulière. Cette urgence temporelle influence directement l'approche filmique. Plutôt que de développer une analyse anthropologique exhaustive, Castillo privilégie l'enregistrement des gestes, des paroles et des savoirs : préparation du pigment Imi, techniques de navigation, récits mythologiques, expressions linguistiques yagan.
Vingt ans après sa réalisation, "La última huella" a acquis le statut de document historique de première importance. Ce film constitue un témoignage anthropologique précieux sur les modalités de transmission culturelle dans un contexte de grande vulnérabilité. Les interactions entre les deux sœurs, leurs façons de se remémorer le passé, leurs gestes techniques, leurs expressions linguistiques offrent aux chercheurs et au public des informations irremplaçables sur la culture yagan.
Influence sur la réalisation documentaire chilienne actuelle
"La última huella" exerce une influence durable sur la production documentaire chilienne. Le film ouvre la voie à une série de documentaires consacrés aux cultures autochtones et aux processus mémoriels. Cette approche respectueuse et poétique des sujets ethnographiques inspire d'autres réalisateurs chiliens et vingt ans après sa réalisation, "La última huella" continue d'être étudié dans les écoles de cinéma chiliennes comme un modèle de documentaire social engagé.
L'engagement de Paola Castillo dans la structuration de l'industrie documentaire chilienne, à travers CCDoc et ChileDoc, prolonge l'impact de "La última huella" au-delà du seul registre artistique. Le film devient ainsi le symbole d'une conception du documentaire comme outil de préservation patrimoniale et de transformation sociale.
L'empreinte laissée par ce film, comme celle du peuple yagan qu'il évoque, continue de résonner bien au-delà de sa propre existence, nous rappelant que chaque culture qui disparaît emporte avec elle une part irremplaçable de l'humanité commune.
Le titre du film prend ainsi tout son sens métaphorique : "La última huella" n'est pas seulement la dernière trace du peuple yagan, elle est aussi l'empreinte indélébile que laisse ce documentaire dans l'histoire du cinéma chilien et dans la mémoire collective de l'humanité. En filmant la disparition, Paola Castillo a paradoxalement assuré une forme de pérennité à ce qu'elle documentait.
La quatrième édition du festival artistique « Kreeh Chinen » s’est tenue à Ushuaia. Des artistes des trois localités de la province y ont participé. L’événement a bénéficié du soutien et de la contribution de l'association « Karukinka », d’origine française, qui mène des activités avec des membres des peuples autochtones de la région. La prochaine édition du festival aura lieu en juillet, dans la ville de Río Grande. Certains des organisateurs ont souligné le caractère indépendant et solidaire de l’événement.
Lauriane Lemasson, José Pineiro et Alejandro Pinto (Desde las Bases, 08/05/2025, Rio Grande, Tierra del Fuego, Argentine)
Alejandro Pinto (Desde las Bases, 08/05/2025)
Lauriane Lemasson (Desde las Bases, 08/05/2025)
Lauriane Lemasson, chercheuse française, et Alejandro Pinto, écrivain et poète de Río Grande, ont participé à l’émission de radio « Desde las Bases », diffusée sur Radio Provincia [aux côtés de José Pineiro]. Ils y ont évoqué la quatrième édition du festival Kreeh Chinen, qui s’est tenue cette fois-ci dans la ville d’Ushuaia.
En commentant l’organisation du festival Kreeh Chinen, Pinto a mentionné qu’avec cette initiative « Nous avons commencé l’année dernière, l’idée est de faire trois rencontres par an, une dans chaque ville. La première que nous avons faite cette année a été la quatrième édition et elle s’est déroulée samedi dernier, le 3 mai, à Ushuaia, au Latino Pub. Elle a débuté par ce que nous appelons une cérémonie artistique, car cela s’inspire un peu des cérémonies des peuples autochtones. Kreeh Chinen est un mot qui vient du selk’nam et sa signification, pas littérale mais plutôt métaphorique, est : accrochés à la lune », a expliqué l’écrivain.
Il a ensuite souligné que « l’intention est de faire une rencontre artistique, en essayant autant que possible d’impliquer des artistes de toute la province, des trois villes. Et ce n’est pas seulement une rencontre d’artistes, mais il y a aussi des initiatives locales des trois villes qui nous accompagnent. Des producteurs locaux, des artisans et de petits commerçants également, qui nous soutiennent. D’une certaine manière, nous nous aidons mutuellement, pour qu’ils puissent proposer leurs produits et aussi nous accompagner dans ce mouvement artistique », a-t-il détaillé.
Au cours de l’entretien, ils ont également mentionné que, parfois, des organisations environnementales comme « Estepa Viva » et l’« Asamblea Comunidad Costera de TDFeIAS » ont participé au festival, aux côtés de membres des peuples autochtones. « L’idée est de rendre visibles les thématiques régionales, environnementales, culturelles des peuples autochtones. Ainsi, en tenant compte aussi des thèmes artistiques de la province, qui sont toujours un peu liés aux peuples autochtones, à la géographie, à l’histoire de l’île », ont-ils indiqué.
Lauriane Lemasson por Ignacio Boreal (Kreeh Chinen #4)Mesa poética por Ignacio Boreal (Kreeh Chinen #4)Lola Boffo por Ignacio Boreal (Kreeh Chinen #4)Mesa poética por Ignacio Boreal (Kreeh Chinen #4)Santi Markin por Ignacio Boreal (Kreeh Chinen #4)
Concernant le rôle de l'association « Karukinka », Lauriane Lemasson a expliqué qu’en plus d’avoir participé en jouant de l’accordéon lors du festival organisé à Ushuaia, cela avait à voir avec le sens de « cette association que j’ai fondée avec des passionnés de France et Ale (Pinto), qui sont là depuis le début de ce projet. C’était en 2014 et à cette époque, nous n’imaginions pas qu’un jour nous aurions un bateau pour développer nos propres projets au niveau local. L’idée de l’association a toujours été de créer le pont qui manquait entre l’Europe et la Terre de Feu », a-t-elle souligné.
La chercheuse a insisté sur le fait que « l’indépendance, aujourd’hui, je crois que c’est le plus important, et aussi faire en sorte que les gens se réunissent, non pas pour se réunir dans un but de profit économique sinon avec de l’utopie, des rêves et l’envie de changer les choses en apportant chacun un peu, la part du colibri. Je crois beaucoup au pouvoir du collectif totalement indépendant, et c’est pourquoi, quand Ale m’a parlé de son idée de créer Kreeh Chinen, il y a un peu plus d’un an maintenant, j’ai dit oui, tout de suite ».
Ils ont également cité certaines des activités menées par l'association « Karukinka », tant dans des pays européens qu’en Terre de Feu, dans un accompagnement constant pour le développement de différents projets liés aux peuples autochtones de la région. Tout cela en contact permanent avec les communautés, dont un voyage important réalisé en 2019 par Mirtha Salamanca, petite-fille de la Selk’nam Lola Kiepja ; Víctor Vargas Filgueira et José González Calderón, tous deux appartenant au peuple yagán, en France ; dans le but de participer à un festival organisé dans la ville de Bayonne, entre autres activités.
Enfin, concernant la prochaine édition, ils ont indiqué qu’il n’y a pas encore de date exacte, « mais ce sera pendant les vacances d’hiver, car il y a des artistes qui étudient ou travaillent dans le nord, et profitent des vacances pour revenir. Alors, à leur retour, ils auront déjà un espace artistique, nous avons déjà parlé avec certains, et nous soupçonnons que ce sera le deuxième week-end des vacances d’hiver, ici à Río Grande », ont-ils finalement annoncé.
Krèeh Chinen continue de grandir. Pour cette édition, la première de l’année dans la ville d’Ushuaia, nous proposerons un spectacle coloré de marionnettes pour les plus petits avec la présentation de Títeres del Bosque. Nous accueillerons également le théâtre de marionnettes Mono Rojo, pour des éclats de rire garantis.
Le reste ne change pas : une aventure artistique, un voyage à travers le temps culturel, une expédition poétique, des retrouvailles indispensables dans l’agenda indépendant.
Aux tables littéraires, nous retrouverons des écrivains, enseignants et poètes de différentes générations, dont les voix feront vibrer l’esprit de la poésie fuéguienne. Il s’agit de Nicolás Romano, Alejandro Ogando, Andrea Jofre, Sol Araujo, Roberto Santana et Angel Herrera Prado.
Dans cette merveilleuse aventure, nous sommes accompagnés par diverses associations, initiatives et groupes indépendants qui, grâce à leurs propositions, contribuent à la croissance et à la consolidation permanente de l’identité culturelle fuéguienne.
Dans le domaine de la communication, inauguré cette année, nous compterons sur une équipe d’étudiants en audiovisuel de l’UNTdF d’Ushuaia, dirigée par Ange. Ainsi, cette quatrième rencontre sera diffusée en direct pour toute la galaxie.
L’art fuéguien est une création constante, une quête qui n’a pas commencé aujourd’hui, ni ne s’arrêtera demain.
Un immense merci, du fond du cœur, à toute la commission organisatrice qui porte ce projet à bout de bras : María, Lauriane, Flor, Ignacio, Facu, Ange et Joaquín ! Quelle équipe formidable !!
Voici Krèeh Chinen, et nous sommes Accrochés à la Lune.
Karukinka est partenaire de cette réunion d'artistes indépendants de Terre de Feu argentine, depuis ses débuts. En adéquation complète avec nos valeurs et engagements, Kreeh Chinen est un mouvement totalement indépendant qui réunit des bénévoles engagés et des artistes de toute la province.
Si vous êtes à Ushuaia le 3 mai, vous savez donc ce qu'il faut faire : nous rejoindre !
Cristina Zarraga est une écrivaine et chercheuse chilienne, née à Concepción, reconnue comme une nouvelle gardienne de la langue yagan, langue autochtone du sud de la Patagonie.
Petite-fille de Cristina Calderón (connue comme la dernière locutrice native du yagán), elle s’est engagée dans la préservation et la transmission de ce patrimoine linguistique et culturel.
Avec le linguiste Oliver Vogel, elle a publié en 2010 un dictionnaire yagán utilisé aujourd’hui dans certaines écoles pour enseigner la langue aux nouvelles générations. Elle est également l’auteure de plusieurs livres sur sa grand-mère et sur les légendes et traditions yagánes, contribuant ainsi à la sauvegarde de la mémoire et de l’identité de ce peuple autochtone réparti entre le Chili et l'Argentine. Cristina Zárraga se définit comme ikamanakipa (femme qui écrit) et joue un rôle central dans la valorisation et la revitalisation de la culture yagán, notamment à travers l’adaptation et la traduction de récits oraux transmis par sa famille.
Elle anime des ateliers de langue yagan au sein de la communauté, participe à la transcription et à la documentation de récits oraux, et collabore avec des linguistes pour créer des ressources pédagogiques et de revitalisation linguistique essentielle de cette langue en péril.
Voici quelques écrits majeurs de Cristina ayant joué un rôle central dans la préservation et la valorisation de la langue et de la culture yagán :
Yágankuta – Pequeño Diccionario Yagán (2010) Co-écrit avec le linguiste Oliver Vogel, ce dictionnaire illustré, accompagné d’un CD audio, est l’un des premiers outils pédagogiques modernes pour l’apprentissage du yagán. Il est utilisé dans certaines écoles pour enseigner la langue aux jeunes générations et comprend des explications sur la prononciation, des activités de lecture, ainsi que des légendes racontées en yagán et en espagnol par Cristina Calderón. (lien vers les éditions PIX)
Cristina Calderón. Memorias de mi abuela Yagán (2017) Biographie de sa grand-mère, Cristina Calderón, dernière locutrice native du yagán, ce livre retrace l’histoire familiale et la transmission des savoirs et traditions. Il contribue à la mémoire collective et à la reconnaissance de l’importance de la culture yagán.
Hai kur Mamashu shis (Je veux vous raconter une histoire, 2005) Recueil de contes, récits et histoires de vie recueillis auprès de sa grand-mère, destiné à préserver l’oralité et la richesse narrative du yagán.
La Drosera uniflora est une minuscule plante carnivore des tourbières patagoniennes, discrète par la taille mais emblématique des milieux humides de l’extrême sud du Chili, de l’Argentine et des îles Falkland (Malouines). Tapie à quelques centimètres du sol, elle tend ses feuilles couvertes de gouttelettes brillantes pour capturer les insectes dont elle tire l’essentiel de ses nutriments, là où les sols sont trop pauvres pour nourrir une plante « classique ».
Drosera uniflora, photographiée sur l'île Chair lors d'une expédition Karukinka (février 2025, réserve de biosphère du cap Horn, Chili)
Drosera uniflora appartient au genre Drosera, les « rossolis » ou sundews, l’un des plus grands groupes de plantes carnivores au monde. C’est une espèce de très petite taille : les rosettes ne dépassent guère 2,5 à 3 centimètres de hauteur, avec des feuilles spatulées de quelques millimètres seulement, disposées en cercle au ras du substrat. Au cœur de l’été austral, un ou deux pédoncules floraux émergent de la rosette ; ils ne montent qu’à 1–3 centimètres de haut et portent, comme le nom de l’espèce l’indique, une unique fleur blanche à cinq pétales, délicate et parfaitement proportionnée à la plante.
Les feuilles sont couvertes de tentacules glanduleux rougeâtres, terminés par une goutte de mucilage transparent qui scintille comme de la rosée au soleil. Cette apparence de goutte d’eau n’a rien d’innocent : elle joue le rôle de leurre visuel et olfactif pour les petits insectes, qui viennent s’y poser avant de se retrouver piégés.
Table des matières
Une stratégie de chasse par « rosée collante »
Comme toutes les droseras, D. uniflora utilise une stratégie de capture adhésive : ses tentacules sécrètent un mucus sucré, très visqueux, qui colle immédiatement aux pattes et aux ailes des proies. Une fois l’insecte englué, les tentacules voisins s’orientent lentement vers lui, parfois enroulant partiellement la feuille, de façon à multiplier les points de contact et à immobiliser totalement la victime. La plante libère ensuite des enzymes digestives qui liquéfient les tissus mous ; les produits de cette digestion – surtout azote et phosphore – sont absorbés à travers l’épiderme de la feuille et complètent l’alimentation minérale extrêmement pauvre du sol tourbeux.
Chez Drosera uniflora, ce mécanisme est d’autant plus remarquable qu’il fonctionne dans des conditions climatiques froides, sur des sites exposés au vent et à des températures proches de zéro une bonne partie de l’année. La plante reste ainsi un prédateur efficace dans un environnement où la productivité biologique globale est faible et où chaque source de nutriments constitue un avantage décisif.
Origines et liens de parenté
Drosera uniflora a été décrite en 1809 par le botaniste Carl Ludwig Willdenow, à partir de spécimens récoltés dans le sud de l’Amérique du Sud. Des études phylogénétiques basées sur le gène chloroplastique rbcL suggèrent qu’elle forme un groupe étroitement apparenté avec Drosera stenopetala, espèce endémique de Nouvelle‑Zélande ; toutes deux dériveraient de lignées australiennes, l’Australie étant le centre majeur de diversification des droseras. Cette parenté transpacifique illustre la capacité du genre à se disperser sur de longues distances, probablement par le transport de graines par les oiseaux ou les courants atmosphériques.
Aire de répartition patagonienne
D. uniflora est une espèce strictement subantarctique, absente de l’hémisphère Nord. Elle est signalée dans le sud de l’Argentine (provinces de Santa Cruz, Terre de Feu et île des Etats) et dans le sud du Chili, des régions tempérées froides jusqu’à Magallanes, ainsi que sur les îles Falkland/Malvinas.
En Argentine elle est décrite comme une herbe vivace endémique des zones humides de basse et moyenne altitude, entre le niveau de la mer et environ 600 mètres.
Du côté chilien, elle occupe un gradient plus large, depuis la région du Biobío jusqu’aux confins magellaniques, préférant cependant les montagnes proches de l’océan entre 500 et 2 000 mètres d’altitude, souvent sur des versants ou des replats bien ensoleillés.
Aux Falkland, on la trouve surtout dans les tourbières et les dépressions saturées en eau, fréquemment associée à des coussins d’Astelia pumila et à des mousses de type Sphagnum.
Une spécialiste des tourbières froides
Drosera uniflora est intimement liée aux tourbières et aux bogs de type coussins du sud de la Patagonie, ces milieux saturés en eau où s’accumulent sur des millénaires des épaisseurs considérables de tourbe. Les études de végétation montrent qu’elle fait partie des communautés de « Magellanic Sphagnum bogs » et de tourbières de transition dominées par des cypéracées comme Carex magellanica, des plantes "coussinantes" (Astelia pumila, Tetroncium magellanicum, Oreobolus obtusangulus) et des arbustes nains.
Drosera uniflora cohabitant avec Donatia fascicularia et Astelia pumila (île Chair, Chili, février 2025)
Dans ces paysages, D. uniflora se niche souvent sur les bords de petites mares, sur les coussins suintants ou dans les micro‑dépressions gorgées d’eau où la concurrence des grandes plantes vasculaires est limitée.
Les tourbières de Terre de Feu et des Canaux de Patagonie jouent un rôle majeur dans le stockage de carbone à l’échelle régionale ; certaines études montrent que les bogs à coussins, dominés par des plantes vasculaires et abritant D. uniflora, peuvent être des puits de CO₂ encore plus puissants que les tourbières dominées par les sphaignes. La présence de cette petite carnivore constitue ainsi un indicateur de milieux encore relativement intacts et hydrologiquement fonctionnels.
Saison de croissance et reproduction
Dans l’hémisphère Sud tempéré froid, la période de végétation de D. uniflora est courte. Les rosettes restent discrètes pendant l’hiver austral, puis se développent pleinement au printemps, lorsque la neige se retire et que les tourbières se réchauffent légèrement. La floraison intervient en été, principalement en janvier–février, où la plante produit sa fleur blanche solitaire, pollinisée par de petits insectes adaptés à ces milieux frais. Après la floraison, la plante forme des capsules contenant de fines graines, disséminées par le vent ou l’eau dans les micro dépressions alentour. Cette reproduction sexuée est complétée par la capacité de la rosette à survivre plusieurs saisons, ce qui en fait une vivace pérenne, souvent présente plusieurs années de suite aux mêmes emplacements tant que les conditions hydriques demeurent stables.
Rôle écologique et interactions
En tant que plante carnivore, D. uniflora occupe une niche particulière dans les réseaux trophiques des tourbières patagoniennes. Elle prélève une partie des populations de petits insectes – moucherons, moustiques, collemboles – qui exploitent eux‑mêmes ces milieux humides, mais son impact global reste limité par sa petite taille et la faible densité des rosettes. Les nutriments issus de la digestion des proies sont réinjectés dans le cycle interne de la tourbe lorsque les feuilles meurent et se décomposent, contribuant à la fertilité locale de la toute petite motte qui la porte.
D. uniflora vit également en étroite association spatiale avec d’autres espèces végétales emblématiques : Astelia pumila, Sphagnum magellanicum, Pilgerodendron uvifera, Tepualia stipularis et diverses cypéracées et hémicryptophytes, selon les communautés décrites en Patagonie chilienne et aux Falkland. Ces co‑occurrences soulignent que la plante fait pleinement partie du groupe floristique subantarctique, et non un organisme exotique importé, à la différence de Drosera rotundifolia récemment détectée comme espèce introduite dans certaines tourbières andines.
Une petite plante à protéger
Si D. uniflora n’est pas encore considérée comme globalement menacée, plusieurs facteurs la rendent vulnérable : fragmentation et drainage des tourbières, exploitation de la tourbe, introduction d’espèces carnivores exotiques plus compétitives et changements climatiques affectant le régime hydrique. Des travaux récents signalent par exemple l’arrivée de Drosera rotundifolia dans une tourbière du parc national Nahuel Huapi, en Argentine, avec un risque potentiel pour l’intégrité des communautés végétales locales où D. uniflora était jusqu’alors la seule drosera indigène.
Dans ce contexte, la mise en avant de D. uniflora comme plante carnivore native de Patagonie et de Magallanes, présente dans les guides naturalistes, les sentiers d’interprétation et les programmes d’éducation environnementale, participe à la reconnaissance de la valeur écologique des tourbières australes.
Bibliographie indicative
Willdenow, C. L. (1809). Enumeratio Plantarum 1: 340. Description originale de Drosera uniflora Willd.
Moore, D. M. (1983). Travaux floristiques sur la flore de Patagonie et des îles Falkland, cités par la Flora del Conosur pour la distribution de Drosera uniflora.
Rivadavia, F. et al. (2003). Études phylogénétiques sur Drosera basées sur le gène rbcL, montrant la parenté entre D. uniflora et D. stenopetala et une origine australienne des espèces sud‑américaines.
Chilebosque / Chileflora. Fiches « Drosera uniflora » décrivant morphologie, habitat (500–2 000 m dans les cordillères côtières), rusticité et difficultés de culture.
Domínguez Díaz, E. et al. (réf. citée dans Flora nativa de Torres del Paine). Description vulgarisée de D. uniflora, de son cycle et de ses noms vernaculaires en Patagonie.
Holl, D. et al. (2019). « Cushion bogs are stronger carbon dioxide net sinks than moss‑dominated bogs… ». Biogeosciences 16: 3397‑3423. Étude des flux de CO₂ dans des tourbières de Terre de Feu, incluant les bogs à coussins où D. uniflora est typique.
Fesq‑Martin, M. et al. (2004). Travaux palynologiques sur l’histoire holocène de la végétation patagonienne, mentionnant l’apparition et la régression du pollen de Drosera uniflora en lien avec l’expansion des bogs d’Astelia.
Vidal Russell, R. de et al. (2019). « First report of alien Drosera rotundifolia in a high conservation value peat bog in southern South America ». Mise en garde sur l’introduction de droseras exotiques dans les tourbières andines.
De Stefano, R. D. (2001). « Conservation status of Drosera in South America and the Caribbean ». Discussion générale sur la vulnérabilité des droseras sud‑américaines, y compris D. uniflora.
Philippi Foundation – Catalogue de la flore chilienne. Notice « Drosera uniflora » décrivant la plante comme une petite vivace carnivore à feuilles rougeâtres et floraison blanche, caractéristique des sols tourbeux humides.
Reportaje Agrícola. « Drosera uniflora: ¿Conocías esta planta carnívora nativa de Chile? », article de vulgarisation sur sa biologie, sa répartition du Biobío à Magallanes et son mécanisme de capture.