Au-delà du détroit de Magellan, les cartes se font plus rares et les côtes hostiles. C'est ici, au sud de la Terre de Feu, entre les îles Wollaston et Hermite, que l'Atlantique et le Pacifique se heurtent sans obstacle depuis la dérive des continents. En juin 2005, l'UNESCO classait cet archipel au programme « L'Homme et la biosphère » : la réserve de biosphère du cap Horn était née, la plus australe du continent américain, couvrant 4 884 274 hectares de terres et d'eaux.
Plan de l'article
1. Géographie et zonation de la réserve naturelle cap Horn
La réserve s'étend entre 54,1° S et 56,2° S, sur un territoire que le relief, les glaces et les vents ont découpé en une mosaïque de fjords, de canaux et d'îles. Elle intègre pour la première fois au Chili des écosystèmes marins et terrestres sous un statut de conservation commun : 1 917 238 ha de terres, 2 967 036 ha d'eaux marines.
Sa zonation suit le modèle MAB classique. Les parcs nationaux Alberto de Agostini — qui englobe la cordillère Darwin — et Cabo de Hornos forment la zone cœur, où toute infrastructure permanente est exclue. Autour, une zone tampon autorise les activités légères et durables. La zone de transition, enfin, inclut Puerto Williams et quelques établissements humains isolés, organisés selon un schéma de développement maîtrisé.
Carte issue de l'ouvrage "Reservas de la biosfera de Chile: laboratorios para la sustentabilidad" de Moreira-Muñoz, Andrés et Borsdorf, Axel, UNESCO, 2014 (page 55).
Ce qui frappe à première vue, c'est la disproportion entre l'étendue du territoire et le nombre de personnes qui y vivent. Moins de deux mille habitants permanents sur près de cinq millions d'hectares — un rapport qui dit quelque chose de l'extrême que représentent ces latitudes.
2. Les forêts les plus australes du monde
Les forêts subantarctiques de la réserve sont les plus méridionales de la planète. Trois espèces de Nothofagus — N. pumilio, N. betuloides et N. antarctica — y forment des peuplements caducifoliés et sempervirents qui constituent l'un des derniers massifs de forêt tempérée non fragmentée à l'échelle mondiale.
Entre les arbres, le sol disparaît sous des tapis épais de bryophytes. L'humidité constante et les températures fraîches maintiennent ces communautés dans un état de développement exceptionnel : un seul tronc de Nothofagus peut accueillir plus d'une centaine d'espèces de mousses, d'hépatiques et de lichens. Les tourbières occupent 54% de l'île Navarino. Elles accumulent de la tourbe depuis la fin de la dernière glaciation, stockent du carbone à long terme et régulent l'hydrologie de l'ensemble du bassin versant.
3. Diversité biologique et endémisme : la biodiversité subantarctique
La réserve concentre plus de 300 espèces d'hépatiques et 450 espèces de mousses — soit plus de 5% de la diversité mondiale de bryophytes, sur moins de 0,01% de la surface terrestre. Ces chiffres placent le cap Horn au rang des espaces les plus remarquables pour ce groupe végétal, aux côtés des forêts tropicales humides d'Amazonie et de Nouvelle-Guinée.
Ce n'est pas un hasard de répartition. La combinaison d'une humidité quasi permanente, d'une faible perturbation humaine et de la diversité des substrats offerts par les forêts de Nothofagus crée des conditions de développement qui n'ont pas d'équivalent à ces latitudes. Les communautés de bryophytes servent également de sentinelles climatiques : leur structure et leur composition renseignent sur les variations de température, d'ensoleillement et d'irradiation UV — un signal particulièrement précieux dans une zone de l'hémisphère sud où le trou de la couche d'ozone a eu des effets mesurables.
Exemple de bryophytes / forêt miniature (mousses, hépatiques et lichens) de la réserve de biopshère du cap Horn (MAB-UNESCO); île Navarino, 2020 (c) Lauriane Lemasson.
4. La composante marine
La part marine de la réserve n'est pas un simple liseré côtier. Elle englobe un réseau complexe de fjords, de canaux et de plateaux sous-marins où se mêlent les eaux froides du Pacifique et celles, légèrement plus salées, de l'Atlantique. Ce brassage entretient une productivité biologique élevée et des forêts de kelp — Macrocystis pyrifera, Durvillaea antarctica — parmi les plus denses et les plus étendues de l'hémisphère austral.
Un Carancho noir de la baie Martial (Réserve du Cap Horn, le 10 avril 2025 lors d'une expédition en voilier au cap horn et dans les canaux de Patagonie)Baleines dans le canal Beagle, lors de l'expédition 2018 (association Karukinka)
Ces forêts sous-marines abritent une faune invertébrée riche et constituent des zones de nurserie pour plusieurs espèces de poissons. En surface, les eaux froides et oxygénées soutiennent des colonies de phoques léopards, d'otaries à fourrure, d'albatros à sourcil noir et de pétrels géants. Des populations stables de cétacés — notamment de dauphins de Commerson — ont été documentées dans les canaux de la réserve.
4. Les Yagan, gardiens d'une mémoire de 7 500 ans
La réserve est aussi un sanctuaire culturel. Les Yagan — ou Yámana — ont navigué ces canaux depuis plus de 7 500 ans, comme en attestent les sites archéologiques de l'île Navarino. Peuple nomade des eaux intérieures, ils connaissaient chaque courant, chaque abri, chaque espèce comestible de ces archipels. Leur langue, leurs savoirs botaniques et leur maîtrise de la navigation en canoë d'écorce constituent un corpus de connaissances écologiques accumulé sur des millénaires.
Aujourd'hui, la communauté yagan de Puerto Williams collabore aux programmes de recherche et d'éducation du parc Omora. Ses membres participent aux inventaires biologiques et contribuent à la transmission de noms de lieux et de pratiques culturelles dans les programmes scolaires locaux. Cette dimension bioculturelle — la coexistence entre une biodiversité exceptionnelle et une mémoire humaine ancienne — est au cœur de la philosophie de la réserve.
5. La recherche sur le terrain
Le parc ethnobotanique Omora, créé en 2000 à 4 km à l'ouest de Puerto Williams, est le principal site de recherche de la réserve. Cogéré par l'IEB-Chile, la Fondation Omora et l'Université de Magallanes, il constitue un nœud du réseau LTSER-Chile (Long-Term Socio-Ecological Research) et accueille des chercheurs du monde entier pour des travaux sur les bryophytes, les lichens, les oiseaux et les sciences humaines.
C'est là qu'a été développé l'Ecoturismo con lupa — l'écotourisme avec loupe — une approche pédagogique qui invite les visiteurs à examiner les « forêts miniatures » à l'échelle du millimètre. La pratique a été formalisée dans l'ouvrage de Goffinet, Rozzi et al. (2012), Miniature Forests of Cape Horn: Ecotourism with a Hand Lens. Elle est aujourd'hui intégrée aux circuits du parc et constitue l'un des exemples les plus documentés d'écotourisme à faible impact et haute valeur scientifique.
En 2020 a été inauguré le Cape Horn International Center (CHIC), à Puerto Williams. Sa mission : fédérer chercheurs, artistes et communautés autochtones autour d'un modèle de conservation bioculturelle. Ses programmes couvrent les réponses de la biodiversité au changement climatique, la gestion des espèces invasives et l'élaboration de politiques publiques adaptées aux zones subantarctiques.
6. Les pressions sur la réserve
Malgré son isolement, la réserve fait face à plusieurs menaces : – Le développement touristique non maîtrisé, notamment les croisières de l’extrême sud et l’augmentation des passages autour du Cap Horn, génère un risque de pollution et de perturbation de la faune marine. – L’élevage intensif de saumons dans les fjords situés plus au nord dissémine des espèces exotiques et altère la qualité de l’eau. Des saumons se reproduisent désormais dans les eaux de cette réserve, impactant les espèces natives dont le robalo. – L’expansion du castor d’Amérique et du vison, deux espèces introduites, met en péril les forêts proches des cours d'eau, les habitats rivulaires et la nL'isolement de la réserve ne la met pas à l'abri. Trois menaces sont documentées et font l'objet d'un suivi à long terme.
Le castor nord-américain (Castor canadensis), introduit en Terre de Feu en 1946 pour une tentative d'élevage abandonnée, a colonisé l'ensemble de l'archipel fuégien. Sur l'île Navarino, ses barrages ont modifié l'hydrologie de plus de 23 000 hectares de forêt native, déraciné des Nothofagus en place depuis des siècles et remplacé des ripisylves denses par des prairies inondées. Le vison américain, autre introduction, affecte les populations d'oiseaux nicheurs au sol.
Le développement de la salmoniculture dans les fjords situés plus au nord génère une contamination organique et dissémination d'espèces exotiques qui atteignent progressivement les eaux de la réserve, au détriment d'espèces natives comme le robalo (Eleginops maclovinus).
Enfin, l'augmentation du tourisme de croisière autour du cap Horn soumet les zones côtières à des perturbations croissantes. La gestion de ces flux dans un espace dont la logistique est extrêmement contrainte reste un défi structurel pour les gestionnaires de la réserve.
Lac créé au pied d'un glacier par les castors, photographié lors d'une expédition en voilier en Patagonie (canal Beagle, île Hoste, Réserve de Biosphère du Cap Horn, Chili)
7. Initiatives de recherche et d’éducation
7.1 Parc ethnobotanique Omora
Créé en 2000, l’Omora Ethnobotanical Park est le cœur d’une approche transdisciplinaire alliant écologie, philosophie environnementale et éducation par la « philosophie du terrain ». Il propose des circuits pédagogiques, dont les « forêts miniatures », pour sensibiliser le public à la richesse des bryophytes et au lien entre biodiversité et culture Yagan.
7.2 Cape Horn International Center (CHIC)
Inauguré en 2020 à Puerto Williams, le CHIC a pour objectif de fédérer chercheurs, artistes et communautés autochtones pour développer un modèle de conservation bioculturelle, de formation technique et de développement durable. Ses programmes portent sur les réponses de la biodiversité aux changements climatiques, la gestion des invasives et la consolidation de politiques publiques adaptées aux zones subantarctiques.
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La réserve de biosphère de Cabo de Hornos reste l’un des rares refuges où s’exprime pleinement la cohabitation harmonieuse entre les habitants et des écosystèmes littéralement à la limite du monde. Pour assurer son avenir, il convient de renforcer la gouvernance participative, de contrôler les espèces invasives et d’encadrer le tourisme polaire sous la bannière d’un écotourisme responsable. Enfin, l’intégration permanente des savoirs Yagan dans les programmes de recherche et d’éducation garantira la préservation à la fois biologique et culturelle de ce sanctuaire subantarctique unique.
Glacier Pia, Canaux de Patagonie, Cordillère Darwin, Réserve de Biosphère du Cap Horn, Magallanes, Chili, 2025
Bibliographie
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Rozzi, R. et al. (2004). Omora Ethnobotanical Park: A Model for Integrating Biocultural Conservation and Environmental Philosophy in the Cape Horn Biosphere Reserve. Environmental Ethics, 26(2), 131–169. https://doi.org/10.5840/enviroethics200426226
Mittermeier, R. A. et al. (2003). Hotspots: Earth’s Biologically Richest and Most Endangered Terrestrial Ecoregions. Conservation International. https://www.conservation.org
CONAF (Corporación Nacional Forestal). (2023). Reserva de la Biósfera Cabo de Hornos. Gobierno de Chile. https://www.chilebosque.cl
Cape Horn International Center (CHIC). (2021). CHIC Strategic Plan 2021–2026. Universidad de Magallanes. https://www.centrochic.cl
Anderson, C.B. et al. (2011). Exotic ecosystem engineers transform sub-Antarctic forest structure and function. Biological Invasions, 13, 545–561. https://doi.org/10.1007/s10530-010-9841-4
Anderson, C.B. et al. (2019). Cape Horn's Lessons for Sustainability. Science Advances (UNESCO CHIC/UMAG). https://advances.sciencemag.org/
Rozzi, R. et al. (2010). La Reserva de Biósfera Cabo de Hornos: una propuesta educativa y de desarrollo sustentable en el extremo austral de Chile. Universidad de Magallanes. Disponible sur la bibliothèque CHIC.
Le cap Horn (Cabo de Hornos en espagnol, Kaap Hoorn en néerlandais, Loköshpi en langue yagan) représente bien plus qu'un simple point géographique. Situé à 55°58' de latitude sud et 67°16' de longitude ouest, ce promontoire rocheux de 425 mètres d'altitude constitue le point le plus austral de l'archipel de la Terre de Feu et marque symboliquement la rencontre des océans Atlantique et Pacifique. À 965 kilomètres du continent antarctique et à seulement 138 kilomètres d'Ushuaia, le cap Horn se dresse comme l'ultime sentinelle de l'Amérique avant l'immensité des mers australes.
Plan de l'article
Localisation géographique précise du cap Horn
Position dans l'archipel fuégien
Le cap Horn est situé sur l'île Horn (Isla Hornos), l'île la plus méridionale de l'archipel L'Hermite, lui-même faisant partie du vaste complexe insulaire de la Terre de Feu. Cette île de dimensions modestes (environ 6 km sur 2 km) appartient administrativement à la commune de Cabo de Hornos, dans la province de l'Antarctique chilien, région de Magallanes et de l'Antarctique chilien.
Contrairement à une idée répandue, le cap Horn n'est pas le point le plus austral de l'Amérique du Sud - ce titre revient aux îles Diego Ramírez, situées à 105 kilomètres à l'ouest-sud-ouest du cap Horn. Cependant, il demeure le plus méridional des grands caps historiques de navigation et le point de repère nautique le plus symbolique de l'hémisphère sud.
Coordonnées et distances stratégiques
Les coordonnées exactes du cap Horn - 55°58'28" de latitude sud et 67°16'10" de longitude ouest - le placent dans une position géographique unique. Cette localisation en fait un point de convergence naturel entre les principaux océans de l'hémisphère sud :
Distance à Ushuaia (Argentine) : 138 kilomètres au nord-nord-ouest
Distance à Puerto Williams (Chili) : 56 kilomètres au nord
Distance au continent antarctique : 965 kilomètres au sud
Distance au pôle Sud géographique : 2 535 kilomètres
Carte géographique montrant le cap Horn à l’extrémité sud de l’Amérique du Sud, les eaux adjacentes comprenant le passage de Drake, ainsi que les îles voisines situées dans les océans Pacifique, Atlantique et Austral (Source : Wikipedia)
Formation géologique et géomorphologie
Contexte géologique régional
La région du cap Horn s'inscrit dans l'histoire géologique complexe de la Terre de Feu, marquée par l'orogenèse andine et les glaciations quaternaires. L'archipel résulte de l'effondrement et de la fragmentation de l'extrémité australe de la cordillère des Andes, processus accentué par l'érosion glaciaire et l'élévation du niveau marin post-glaciaire.
Les formations géologiques de l'île Horn appartiennent principalement aux séries sédimentaires et volcaniques du Crétacé supérieur, témoins de l'intense activité tectonique qui a accompagné la fermeture du bassin marginal de Rocas Verdes et le début de la compression andine. Cette histoire géologique explique la topographie accidentée de la région, caractérisée par des reliefs modérés mais des côtes extrêmement découpées.
Morphologie côtière
Le cap Horn se présente aux navigateurs sous la forme d'une falaise de 425 mètres d'altitude plongeant directement dans l'océan. Cette configuration géomorphologique particulière résulte de l'action combinée de l'érosion marine, des cycles glaciaires-interglaciaires quaternaires et de la tectonique active de la région.
La faille de Magellan-Fagnano, système de décrochement sénestre actif qui traverse la Terre de Feu d'est en ouest, influence indirectement la géomorphologie de la région du cap Horn. Cette faille, avec une vitesse de déplacement d'environ 6,4 mm/an, témoigne de la dynamique tectonique continue qui façonne cette partie du monde.
Environnement océanographique et climatique
Le passage de Drake et ses caractéristiques
Le cap Horn marque la limite nord du passage de Drake, détroit de 809 kilomètres de largeur séparant l'Amérique du Sud de la péninsule Antarctique. Ce passage constitue la plus courte distance entre l'Antarctique et les autres terres du monde, avec seulement 135 kilomètres entre le cap Horn et l'île Snow au nord de la péninsule Antarctique.
Carte du courant circumpolaire antarctique et des fronts de densité de l’eau de mer autour de l’Antarctique indiquant la profondeur de l’océan et les principaux fronts près de l’océan Austral et des continents environnants (source : Wikipedia)
Courant circumpolaire antarctique
Le passage de Drake constitue le point de constriction maximale du courant circumpolaire antarctique, le plus puissant courant océanique de la planète. Ce courant, qui transporte en moyenne 150 millions de mètres cubes par seconde (soit environ 100 fois le débit de tous les fleuves du monde réunis), atteint son intensité maximale au niveau du cap Horn.
Cette particularité océanographique explique en grande partie les conditions météorologiques extrêmes qui règnent dans la région. Le courant circumpolaire, non entravé par des masses terrestres, génère un système de vents d'ouest permanents d'une violence exceptionnelle, connus sous les noms évocateurs de "Quarantièmes rugissants" et "Cinquantièmes hurlants".
Climat subpolaire océanique
Le cap Horn bénéficie d'un climat subpolaire océanique caractérisé par des températures relativement stables mais fraîches toute l'année. Les températures moyennes oscillent autour de 5°C, avec des précipitations importantes atteignant 2 000 mm par an et 278 jours de pluie annuels.
Les vents constituent l'élément climatique dominant, avec des vitesses moyennes de 30 km/h et des rafales régulièrement supérieures à 100 km/h. Ces conditions extrêmes résultent de la position du cap dans la zone des "Cinquantièmes hurlants", où les dépressions atmosphériques se succèdent sans être freinées par des obstacles continentaux.
Biodiversité et statut de conservation
Réserve de Biosphère du cap Horn (UNESCO)
Depuis 2005, le cap Horn fait partie de la Réserve de biosphère Cabo de Hornos, reconnue par l'UNESCO dans le cadre du Programme sur l'Homme et la Biosphère (MAB). Cette réserve couvre une superficie totale de 4 884 273 hectares, incluant une aire centrale de 1 347 417 hectares constituée des parcs nationaux Alberto de Agostini et Cabo de Hornos.
Le sud-ouest de l'île Horn lors du passage du cap Horn en voilier (Réserve de Biosphère du cap Horn, Patagonie, Chili, lors d'une expédition de l'association Karukinka, 2025)
Parc national Cabo de Hornos
Le Parc national Cabo de Hornos, créé le 26 avril 1945, s'étend sur 63 093 hectares et englobe les archipels des îles Wollaston et L'Hermite. Ce parc constitue l'aire protégée la plus australe de la planète et abrite des écosystèmes uniques adaptés aux conditions subantarctiques.
Biodiversité exceptionnelle
La région du cap Horn héberge l'écosystème forestier le plus méridional au monde et abrite 5% des espèces mondiales de bryophytes (mousses et hépatiques). La flore se caractérise par des forêts subpolaires de Magellan composées principalement de lengas et de coigües, ainsi qu'une grande variété de mousses, lichens et fougères adaptées aux conditions climatiques rigoureuses.
Forêt primaire dans la baie Tekenika (Réserve de Biosphère du cap Horn, expédition Karukinka, 2018)
La faune marine présente une richesse exceptionnelle, avec la présence de baleines à bosse, dauphins australs, otaries à fourrure, éléphants de mer du sud. L'avifaune comprend notamment les albatros à sourcils noirs, pétrels géants, manchots de Magellan, cormorans royaux et condors des Andes.
Baleines observées lors d'une expédition en voilier dans les canaux de Patagonie (Chili) en automne 2018 (c) Karukinka
Histoire maritime et découverte européenne
La découverte de 1616
Le cap Horn fut découvert le 29 janvier 1616 par l'expédition hollandaise menée par Willem Schouten et Jacob Le Maire. Ces navigateurs cherchaient une route alternative au détroit de Magellan pour contourner le monopole de la Compagnie néerlandaise des Indes orientales.
Le cap reçut son nom en l'honneur de la ville de Hoorn aux Pays-Bas, port d'attache de l'expédition. Cette découverte bouleversa les équilibres maritimes mondiaux en ouvrant une nouvelle route océanique entre l'Atlantique et le Pacifique, plus large que le détroit de Magellan mais infiniment plus dangereuse.
Une route commerciale historique
Pendant près de trois siècles, le cap Horn constitua un passage crucial des routes commerciales mondiales. Les grands voiliers transportaient les marchandises entre l'Europe, l'Amérique et l'Asie, notamment le guano, le nitrate, les céréales, la laine et l'or en provenance d'Australie.
Cette époque des "cap-horniers" se termina avec l'ouverture du canal de Panama en 1914. Le dernier voilier commercial à passer le cap Horn fut le Pamir en 1949, marquant la fin d'une époque légendaire de la navigation à voile.
L'une des nombreuses cartes établies lors de la Mission Française du Cap Horn (1882-1883) dirigée par le Commandant Martial
Contexte culturel et peuples autochtones
Le peuple originel
Avant l'arrivée des Européens et la colonisation entre 1860 et 1920, la région du cap Horn était uniquement habitée par le peuple yagan (ou yámana), nomades marins qui naviguaient dans leurs canoës d'écorce entre les îles et canaux de l'archipel. Ces peuples chasseurs-cueilleurs avaient développé une culture maritime remarquablement adaptée aux conditions extrêmes de cette région.
Les Yagan appelaient le cap Horn "Loköshpi", terme qui s'inscrit dans leur riche toponymie maritime. Selon les travaux de l'association Karukinka, plus de 3 000 toponymes en langues yagan, haush et selk'nam ont été recensés dans la région s'étendant du détroit de Magellan au cap Horn, témoignant d'une connaissance précise et sensible de ce territoire par ses premiers habitants.
Mémoire et transmission
L'association Karukinka, fondée en 2014 par Lauriane Lemasson, mène depuis plus de dix ans un travail de documentation et de préservation de la mémoire des peuples autochtones de la région. Leurs expéditions dans les canaux de Patagonie, de la Terre de Feu au cap Horn, contribuent à la collecte d'archives sonores et à la cartographie des toponymes autochtones.
Ce travail de mémoire prend une dimension particulière quand on sait que ces peuples ont été victimes d'un génocide au tournant du XXe siècle, leur population passant de plus de 10 000 personnes à moins de 500 dans les années 1920.
Enjeux contemporains et perspectives
Tourisme et conservation
Aujourd'hui, le cap Horn attire un tourisme d'expédition croissant, avec des croisières partant principalement d'Ushuaia ou de Punta Arenas. Cette fréquentation, bien que limitée par les conditions météorologiques extrêmes, pose des défis de conservation pour un écosystème particulièrement fragile.
La base militaire chilienne présente sur l'île Horn, comprenant une caserne, une chapelle et un phare, constitue les seules installations permanentes. Le gardien du phare et sa famille représentent les uniques résidents permanents de cette terre isolée.
Le phare du cap Horn avec le promontoire du cap en arrière plan lors du passage du cap Horn en voilier en avril 2025 (Expédition Karukinka, voilier Milagro)
Recherche scientifique
La région du cap Horn continue d'attirer l'attention scientifique, notamment dans le cadre d'études sur le changement climatique et l'évolution des écosystèmes subantarctiques. Les recherches menées par l'association Karukinka et ses partenaires contribuent à la compréhension de ces environnements extrêmes et de leur évolution.
Conclusion
Le cap Horn occupe une position géographique exceptionnelle qui en fait bien plus qu'un simple point sur la carte. Situé à l'extrémité de l'île Horn dans l'archipel L'Hermite, par 55°58' de latitude sud et 67°16' de longitude ouest, il constitue le point de convergence symbolique entre les océans Atlantique et Pacifique, entre l'Amérique et l'Antarctique.
Cette localisation particulière explique les conditions océanographiques et climatiques extrêmes qui ont forgé sa réputation légendaire. Point de constriction du courant circumpolaire antarctique, théâtre des "Cinquantièmes hurlants", le cap Horn demeure l'un des passages maritimes les plus redoutés de la planète.
Mais au-delà de sa géographie physique, le cap Horn s'inscrit dans une histoire humaine riche et complexe. Territoire ancestral des peuples yagan qui l'appelaient Loköshpi, découvert par les Européens en 1616, route commerciale majeure pendant trois siècles, il est aujourd'hui protégé comme réserve de biosphère UNESCO.
Cette multiplicité des dimensions - géographique, historique, écologique et culturelle - fait du cap Horn un lieu unique au monde, synthèse parfaite entre l'extrême et l'universel, entre l'isolement géographique et la connexion océanique mondiale. Comprendre où se trouve le cap Horn, c'est ainsi saisir la complexité d'un point géographique devenu symbole, sentinelle australe de notre planète face aux immensités antarctiques.
Rigalleau V. et al. « 790,000 years of millennial-scale Cape Horn Current variability ». Nature Communications 16, 3105 (2025). https://doi.org/10.1038/s41467-025-58458-2
Costa C.H. et al. « Paleoseismic observations of the Magallanes-Fagnano fault ». Revista de la Asociación Geológica Argentina 61-4 (2006). https://pubs.er.usgs.gov/publication/70010375
Une entreprise spécialisée dans le développement de programmes environnementaux et la gestion stratégique des investissements issus de fonds climatiques, elle pilote le projet Respira Patagonia. #projet carbone patagonie
Illustration du projet Respira Patagonia dans la partie nord de Tierra del Fuego
Un nouveau jalon a été franchi avec la mise en place d’une cartographie numérique inédite de la steppe magellanique en Patagonie chilienne, annoncée par la société Plan-C, spécialisée dans le développement de projets environnementaux et la gestion stratégique des investissements issus de fonds climatiques. Cet outil couvre une superficie de 350 000 hectares.
Manuel Sanhueza, directeur général de Plan-C et chef de projet Respira Patagonia, a indiqué que « cette cartographie numérique sera essentielle pour soutenir le modèle mathématique de la courbe carbone et pour les stratégies foncières basées sur des plans de gestion régénérative destinés à la restauration écosystémique et à la protection de la biodiversité, en accord avec les objectifs du projet ».
Grâce au haut niveau de résolution des images multispectrales obtenues par les satellites Sentinel-2 et Landsat 8, complétées par des images radar (SAR) de Sentinel-1, cette cartographie thématique a fourni des données inédites sur la couverture végétale à l’échelle foncière, telles que les formations végétales, les degrés d’érosion, la dégradation de la strate herbacée, entre autres aspects.
La zone d’étude a couvert 67 propriétés dans la région de Magallanes, pour une superficie totale de 350 000 hectares. « Nous sommes très fiers du travail et de la gestion des connaissances réalisés par notre équipe d’experts. Nous avons travaillé avec une cartographie inédite de la composition des sols, des statistiques sur les couvertures végétales par propriété, ainsi que des prélèvements sur le terrain, pour lesquels nous avons utilisé la technique d’analyse élémentaire, considérée comme la méthode la plus précise pour mesurer la concentration de carbone organique dans les sols, conjuguée à l’analyse des données satellitaires et aux croisements de données », a expliqué l’ingénieur agronome MSc Fernando Baeriswyl.
Qu’est-ce que le marché du crédit carbone et comment fonctionne-t-il ?
Il s’agit de titres liés à la réduction ou à l’élimination des gaz à effet de serre dans l’atmosphère, quantifiés en équivalent dioxyde de carbone. Les crédits carbone ont pour fonction de promouvoir l’atténuation des impacts du changement climatique global et se traduisent par une compensation financière et des bénéfices directs.
Pour garantir la transparence et la crédibilité de ces compensations, les organisations impliquées dans ces marchés — ONG, consultants, auditeurs, universités, entre autres — ont créé plusieurs standards pour vérifier la quantification des réductions d’émissions et des absorptions générées par les projets de compensation.
Monsieur Carlos Odebret Président de Salmones Magallanes
Depuis notre communauté indigène kawésqar, Groupes Familiaux Nomades de la Mer, nous vous adressons nos salutations. Nous ne répondrons pas aux arguments que vous avez publiés dimanche dans le Magallanes, car, tout comme les données de production de l’industrie que vous dirigez, ils sont faux, ce sont des mensonges.
Nous savons que ce qui vous dérange, c’est que nous ne nous soyons pas inclinés à vos pieds comme tant d’autres que vous manipulez à votre guise. Sachez que nous avons un engagement envers nos anciens et donc envers notre territoire, chose que vous ne comprenez sûrement pas, et nous pouvons le comprendre, car vous n’avez pas le cœur d’un indigène comme nous.
Vous avez lancé une croisade de haine contre nous, car vous ne pouvez pas comprendre que de simples habitants, étudiants, pêcheurs, artisans indigènes puissent s’opposer à la dévastation menée par l’industrie. Vous nous privez de nos droits, comme si nous ne pouvions pas chercher les outils nécessaires pour dénoncer la destruction de notre mer.
Nous souhaitons vous préciser quelque chose de très simple : ici, personne ne dirige les communautés, et nous comprenons aussi que vous ne puissiez pas le comprendre, vous êtes habitués à avoir des chefs. Dans notre communauté, cela n’existe pas, nous n’avons pas non plus l’habitude de diriger d’autres communautés, car, comme vous le savez, chacune jouit d’une totale autonomie.
Monsieur Odebret, parlons de colonialisme. Vous osez nous désigner comme si vous étiez le patron de Magallanes, n’est-ce pas là du colonialisme ? Qui êtes-vous pour restreindre notre autodétermination ? Vous parlez de Juan Carlos Tonko comme s’il était un exemple de « bon indigène », mais vous ne dites pas qu’il jouit de toute votre sympathie et qu’il a rejoint l’industrie destructrice, comme beaucoup d’autres, ce qui est sa totale liberté, mais cela détruit toute objectivité.
Monsieur Odebret, enfin, nous voulons vous faire une invitation. La première est de ne pas mentir : mentir nuit au monde, aux personnes et aux systèmes. Un exemple clair est ce qui se passe au niveau mondial. Nous n’avons rien d’autre que la mémoire de nos anciens kawésqar, mémoire que vous voulez effacer.
La seconde, c’est qu’avant de nommer notre communauté, nos alliés et notre représentante, vous devriez laver votre bouche avec du savon, car vous ne mesurez pas le mal que vous causez.
Nous vous saluons en espérant que cette lettre parvienne à votre bureau.
Communauté Kawésqar Groupes Familiaux Nomades de la Mer Puerto Natales, 23 juin 2025
Lettre de Carlos Odebret
Monsieur le Directeur,
A Magallanes, où plus de 99 % du littoral est sous une forme de protection, les tensions entre protection environnementale et développement productif sont structurelles. Il n’est pas surprenant que ce territoire soit devenu un terrain idéal pour les ONG internationales qui, de loin, y trouvent une vitrine parfaite pour porter des causes globales. Mais lorsque cette influence se manifeste par des litiges systématiques et sans ancrage territorial, une question inévitable surgit : quand un recours légitime devient-il une stratégie de blocage ?
Un exemple de plus en plus évident est celui du groupe Communautés Kawésqar Nomades de la Mer, dirigé par Leticia Caro, qui a mené une stratégie judiciaire soutenue avec des ONG comme FIMA, AIDA et Greenpeace. Ils ont présenté des recours devant la Cour d’Appel — y compris un récent pour le rejet d’une demande de terres fiscales — et onze plaintes devant le Tribunal de l’Environnement contre des projets d’investissement : centres d’élevage, usines, travaux publics, sans distinction d’échelle ni d’origine.
Le cas le plus illustratif est la demande d’ECMPO (Espace Marin Côtier des Peuples Autochtones) « Kawésqar - Última Esperanza », déposée en 2018, qui déclarait ouvertement vouloir « stopper l’avancée de la salmoniculture dans la région ». La demande couvre 275 421 hectares (une surface équivalente au Luxembourg) et, après quatre ans de procédure judiciaire, a été rejetée par la Cour Suprême en février 2023. Cependant, la procédure reste ouverte (il manque le Rapport d’Usage Coutumier de la CONADI et le vote au CRUBC), ce qui pourrait prolonger le blocage de plus de 40 concessions aquacoles pour une décennie supplémentaire. Les ONG connaissent les failles du système : elles obtiennent, sans refus formel, le même effet qu’une résolution défavorable.
En 2023, la communauté Kawésqar a demandé une nouvelle ECMPO de 12 000 hectares face au parc national Cabo Froward (initiative de la Fondation Rewilding et du gouvernement). Cela montre comment des instruments comme les ECMPO deviennent des outils d’occupation stratégique du territoire, coordonnés avec des ONG qui manipulent le système institutionnel.
Il ne s’agit pas de remettre en cause le droit de recourir à la justice, mais la judiciarisation sans dialogue, sans liens réels avec les communautés et sans assumer les conséquences sociales du blocage des projets. C’est une intervention verticale qui instrumentalise les conflits depuis des bureaux lointains. Quand Greenpeace célèbre une décision d’un simple « like » sur les réseaux, la justice environnementale se réduit à du militantisme superficiel : un « activisme du clic » qui affecte des vies réelles.
Du monde indigène, des critiques comme celles du dirigeant Juan Carlos Tonko dénoncent un « colonialisme vert », où le discours environnemental supplante les communautés dans la prise de décision. Le ministre Luis Cordero (2020) a averti : « Le procès remplace le dialogue politique, et l’action environnementale devient une tranchée idéologique ».
Les Communautés Kawésqar Nomades de la Mer représentent 3 des 18 communautés Kawésqar, mais leur cause se présente comme la voix collective. Cette simplification déforme le débat et occulte la diversité indigène. Judiciariser sans dialogue ne protège pas les droits : cela bloque les opportunités.
Ce n’est pas écologie contre économie, ni indigènes contre entreprises. Il s’agit de gouvernance environnementale avec des règles claires, une participation authentique et un développement humain. La justice environnementale ne peut pas être une tranchée idéologique : quand elle l’est, ce sont les communautés qui cherchent le progrès qui en pâtissent.
Carlos Odebret Président des Salmoniculteurs de Magallanes
Le lobbyiste d’affaires Eduardo Frei a déclaré que pour que le Chili devienne un pays développé et puisse beaucoup exporter, « la première chose que nous devons faire est tuer la Loi Lafkenche, car elle est en train de tuer l’industrie du saumon au Chili ».
Osaka, Japon, 19 juin 2025 (radiodelmar.cl) – Lors du sommet d’affaires Chili-Japon à l’Expo d'Osaka, qui s’est tenu le 16 juin au Japon, l’ancien président et actuel lobbyiste d’affaires, Eduardo Frei Ruiz-Tagle, a été invité par le gouvernement de Gabriel Boric ainsi que par les associations patronales forestières, agro-industrielles et salmonicoles, afin de défendre les groupes exportateurs chiliens et les investissements des multinationales japonaises au Chili.
Lors de cette rencontre d’affaires, cité par El Mercurio, l’ex-président a indiqué : « Par exemple, dans le secteur du saumon, nous sommes les deuxièmes producteurs mondiaux et les entreprises japonaises sont prêtes à investir pour doubler nos exportations. Mais pour cela, la première chose que nous devons faire est de tuer la Loi Lafkenche, car elle est en train de tuer l’industrie du saumon au Chili. Je le dis sans détour ! »
La Loi Lafkenche (n° 20.249) est une législation de la République qui permet aux peuples autochtones, ainsi qu’aux activités de pêche artisanale, aux communautés et entreprises locales (gastronomie, tourisme), de demander la protection de zones du littoral via la mise en place des Espaces Côtiers Marins des Peuples Autochtones (ECMPO).
Les propos de Frei ont été publiés par El Mercurio de Santiago du Chili. Ce média a également recueilli les réactions de Sady Delgado, directeur général de la méga-entreprise AquaChile, propriété du groupe AgroSuper de la famille Vial et membre du patronat Conseil du Saumon, qui a remercié « la clarté avec laquelle l’ex-président Frei a exposé les difficultés auxquelles le secteur est confronté ».
Delgado a ajouté que l’ex-président « a tout à fait raison dans ce qu’il dit, car c’est une loi qui affecte fortement le développement de la salmoniculture et qui affectera aussi d’autres industries ».
Des lois contre la “permisologie” pour accélérer l’extractivisme au Chili
Suite aux propos de Frei, Susana Jiménez, présidente de la Confédération de la Production et du Commerce (CPC), a déclaré à El Mercurio que l’ex-président « a fait référence à une situation réelle. Les processus de renouvellement de concessions et de nouveaux projets d’investissement sont bloqués. Et cela a beaucoup à voir avec la manière dont la loi a été gérée. Il ne devrait pas y avoir de demandes d’espaces incroyablement grands qui bloquent les investissements et ne finissent que par être des transferts de richesse ».
À l’Expo Osaka, Eduardo Frei a exposé deux autres points qu’il considère comme essentiels à débloquer dans notre pays : la lenteur du système politique à traiter les questions stratégiques. Il a pris pour exemple la manière dont l’Accord Transpacifique (TPP11) a été traité : « Nous avons mis quatre ans à le ratifier et nous avons perdu des marchés en Asie. Quatre ans perdus, en commerce international, c’est beaucoup ».
La deuxième revendication de Frei concerne les infrastructures : « Le Chili ne dispose d’aucun port de grande envergure et cela doit changer, sinon ce sera un frein à notre potentiel exportateur », a argumenté l’ex-président.
Ce sommet d’affaires s’est terminé par une visite du pavillon du Chili à l’Expo Osaka, où le public a pu déguster des saumons et des vins, proposés par les associations de producteurs de saumon et le groupe Vinos de Chile.
Le Réseau des Femmes Autochtones pour la Défense de la Mer, composé de cinq peuples (Diaguita, Chango, Mapuche, Kawésqar et Yagán) a dénoncé les attaques et l'invisibilisation subies au Chili malgré une loi reconnue internationalement comme un modèle de conservation marine inclusive : la loi Lafkenche. #unoc3 peuples autochtones chili
Lors de la Troisième Conférence des Nations Unies sur les Océans (UNOC3), qui s’est tenue du 9 au 13 juin 2025 à Nice (France), le Chili a projeté une image de leader mondial en matière de politiques océaniques, annonçant son engagement à protéger plus de la moitié de son océan — dépassant ainsi l’objectif 30×30 —, à accueillir le Secrétariat du Traité sur la Haute Mer et à se porter candidat pour co-présider la prochaine Conférence des Océans (UNOC4).
Cependant, depuis cette même tribune internationale, le Réseau des Femmes Autochtones pour la Défense de la Mer, représentant les visions collectives des cinq peuples qui le composent — Diaguita, Chango, Mapuche, Kawésqar et Yagán —, ainsi que l’Identité Territoriale Lafkenche et d’autres leaders des peuples côtiers du sud du Chili, ont exposé une contradiction douloureuse : le pays qui cherche à diriger la conservation marine mondiale attaque et invisibilise chez lui une loi reconnue internationalement comme un modèle de conservation marine inclusive.
Il s’agit de la Loi 20.249, qui crée les Espaces Côtiers Maritimes des Peuples Autochtones (ECMPO), une réglementation issue de la lutte légitime des peuples autochtones. Cette loi permet d’attribuer l’administration d’espaces maritimes côtiers délimités à des communautés ayant historiquement exercé leur usage coutumier, dans le but de préserver les pratiques traditionnelles, de conserver les ressources naturelles, de garantir le bien-être et le lien ancestral avec la mer, et de promouvoir une gouvernance participative et inclusive du littoral entre les différents acteurs territoriaux.
Comme l’a expliqué Pamela Mayorga Caro, coordinatrice du Réseau, lors de la conférence, cette loi est « un outil de co-administration qui rend visibles et donne la possibilité aux communautés d’avoir une voix démocratisée sur l’avenir de leurs territoires ».
Alors que le Chili aspire à diriger la conservation marine mondiale, ses avancées océaniques n’intègrent pas de manière substantielle les côtes continentales et les eaux intérieures, épicentre des conflits socio-environnementaux. Et, paradoxalement, la Loi 20.2491, qui pourrait être l’un des outils clés pour progresser dans ce sens, ne fait pas partie de l’agenda officiel des politiques océaniques du pays et, au contraire, fait l’objet de fortes attaques de la part de secteurs industriels et politiques qui cherchent à la modifier.
Comme l’a réitéré Astrid Puentes Riaño, Rapporteuse spéciale de l’ONU, lors de plusieurs interventions à la Conférence des Océans, et dans un récent article publié dans El País, dans l’élaboration de politiques océaniques efficaces « la reconnaissance des droits des communautés côtières est essentielle, car environ 500 millions de personnes dépendent de la pêche artisanale et, tout comme le peuple mapuche lafkenche, beaucoup d’entre elles sont des peuples autochtones dont l’expérience sert à protéger la vie de l’océan. Cependant, elles sont rarement incluses dans les processus de prise de décision, alors qu’elles sont essentielles pour trouver des solutions. »2
Ingrid Echeverría Huequelef, coordinatrice du Réseau, s’est exprimée depuis Nice en affirmant qu’il s’agit « d’une loi née de la spiritualité du peuple mapuche lafkenche, une loi inclusive… mais qui, en raison de l’ignorance, est très durement attaquée par les industries extractives et par un certain mouvement politique chilien. » De son côté, Yohana Coñuecar Llancapani, coordinatrice du Réseau et représentante des peuples autochtones à la Commission régionale d’utilisation du littoral de la Région des Lacs, a ajouté qu’en tant que femmes défenseures du territoire, « nous subissons des campagnes de haine et de racisme, et sommes constamment invisibilisées par l’État. »
Cette loi et sa défense reposent sur une compréhension profonde de l’océan, que les représentantes du Réseau ont exprimée clairement : « La mer est pour nous un espace de mémoire, de subsistance, de spiritualité, de culture et de travail. » Cette perspective ancestrale, qui contraste fortement avec les politiques extractivistes de « l’Économie Bleue » promues par les gouvernements et les industries, offre des alternatives concrètes et durables pour la protection des océans, fondées sur des systèmes de gouvernance communautaire et des savoirs transmis de génération en génération. Face à un modèle qui considère la mer comme une ressource à exploiter, les femmes autochtones proposent une relation de réciprocité et de soin qui a prouvé son efficacité depuis des siècles.
Cette vision intégrale se traduit par une proposition politique concrète et sans ambiguïté : « les politiques publiques ne peuvent être fondées sur le centralisme, elles doivent émaner des territoires. Elles ne peuvent être influencées par le pouvoir économique des industries. » Leur position, forgée par des années de résistance, est inébranlable : « nous, femmes de la mer, ne permettrons pas le recul des droits que nous avons obtenus de haute lutte, pour nous-mêmes et pour les gens qui vivent et travaillent sur la mer, la naviguent et récoltent non seulement des poissons, mais aussi des algues, des coquillages, pour ceux qui résistent et protègent les esprits qui habitent les territoires. » — Ingrid Echeverría Huequelef.
Cette fois depuis la Conférence sur les Océans, demain depuis différents territoires côtiers du Chili, et en novembre à Belém lors de la COP30, le Réseau des Femmes Autochtones pour la Défense de la Mer maintiendra sa voix haute et continuera d’interpeller directement le gouvernement chilien, la FAO, les organisations internationales, les bailleurs de fonds, les industries et tous les acteurs impliqués dans la gouvernance de la mer. Le message est clair :
Mettre fin à la marchandisation de l’océan au nom de la croissance bleue et à d’autres mesures de conservation fondées sur les aires, qui ne respectent ni nos droits ni nos modes de vie.
Assurer une approche interculturelle et de genre transversale dans les politiques océaniques et une participation active et centrale des peuples autochtones et des communautés de la mer dans la gouvernance marine.
Garantir la non-régression des droits dans les territoires côtiers-marins acquis à travers des processus de lutte légitimes.
Prévenir, arrêter et garantir la justice face aux menaces et à la criminalisation des défenseur·e·s de la mer.
Exiger de la cohérence au gouvernement chilien dans sa politique océanique pour pouvoir se porter candidat à l’accueil du Secrétariat du Traité sur la Haute Mer et à l’organisation de l’UNOC4.
Le Réseau rappelle un principe fondamental : garantir des océans sains exige d’inclure les voix de celles et ceux qui vivent de la pêche, de la récolte et de la cueillette, qui habitent les côtes et comprennent de première main l’interdépendance entre la santé des océans, les activités humaines et la justice territoriale.
Le Chili doit résoudre ses incohérences internes et honorer ses engagements et responsabilités légales envers les communautés, avant de prétendre à la reconnaissance de son leadership mondial en matière de politiques océaniques.
« Le Chili parle très bien à l’extérieur, mais à la maison, il doit régler ses comptes. » — Pérsida Cheuquenao Aillpán, Présidente de l’Identité Territoriale Lafkenche et coordinatrice du Réseau des Femmes.
Nice a montré que cette contradiction n’est pas exceptionnelle, mais fait partie d’une crise mondiale plus profonde où il existe toujours un fossé abyssal entre le discours environnemental et la pratique extractiviste, face auquel il n’y a pas de place pour la complaisance ni pour le silence complice.
Lire l’Appel à l’Action complet ici [en espagnol].