L'étude propose un modèle de collaboration entre le savoir mapuche et la science écologique, démontrant que la conservation de la nature exige d'écouter, de respecter et de travailler aux côtés des communautés autochtones.
Temuco, 23 octobre 2025. (diariomapuche.cl) – Une étude publiée par la revue scientifique Ecology & Evolution met en lumière la contribution du peuple mapuche à la compréhension et à la protection de la biodiversité du sud du Chili. La recherche, intitulée "Listening Deeply to Indigenous People: A Collaborative Perspective and Reflection Between a Mapuche Machi and Ecologists", propose un changement de paradigme dans la science écologique : passer de consulter les communautés à co-produire le savoir avec elles.
Le travail a été développé par un groupe de scientifiques et une machi du territoire de Conguillío, qui ont partagé savoirs, expériences et réflexions sur les impacts des projets industriels — forestiers et hydroélectriques — dans le bassin versant du rio Truful-Truful, l'un des écosystèmes les plus affectés par l'extractivisme sur le Wallmapu.
« La machi et les écologues nous montrent que d'écouter profondément les peuples autochtones n'est pas un acte symbolique, mais une condition pour comprendre la vie du territoire », souligne l'étude.
Savoir mapuche ancestral et science avec deux regards
L'équipe a appliqué l'approche « Two-Eyed Seeing », un cadre qui intègre la vision scientifique occidentale avec la cosmovision mapuche. De cette façon, s'articulent deux formes de connaître le monde : l'une basée sur les données écologiques et l'autre sur l'expérience spirituelle et territoriale qui soutient la relation mapuche avec l'itrofil mongen (biodiversité).
L'article identifie les barrières historiques entre l'académie et les peuples originaires — telles que la méfiance, l'extractivisme du savoir et l'inégalité dans la prise de décisions — mais montre aussi des chemins concrets de collaboration, de respect et de réciprocité.
Le territoire parle
La recherche documente comment les plantations exotiques et les projets hydroélectriques ont altéré les espèces médicinales, les cours d'eau et les pratiques culturelles liées au küme mongen (buen vivir, bien vivre). Face à cela, l'étude propose que les communautés autochtones participent en tant que co-gestionnaires et co-chercheuses, reconnaissant leur autorité territoriale et spirituelle sur les écosystèmes qu'elles habitent.
La publication conclut que sans les peuples autochtones, il n'y aura pas de conservation effective de la nature, et que l'intégration de leurs savoirs et droits dans les politiques publiques est une tâche urgente face à la crise climatique mondiale.
« Le Wallmapu ne conserve pas seulement la biodiversité : il conserve la mémoire, la langue et la spiritualité. Écouter profondément ses habitants, c'est aussi écouter la terre », résume le communiqué.
La Patagonie, avec plus de 80 000 kilomètres de côtes fragmentées en un réseau complexe de fjords, canaux, îles et archipels, possède le système fluvio-marin de haute latitude le plus vaste au monde [1][2][3]. Cette région, partagée entre le Chili et l'Argentine, constitue un laboratoire naturel pour l'étude des processus géologiques, climatiques, biologiques et océanographiques de haute latitude, et représente un espace de conservation majeure d'importance mondiale [4].
Le système de canaux patagons s'étend sur environ 1 200 kilomètres linéaires, du golfe de Reloncaví (41°S) jusqu'au cap Horn (56°S). Cet ensemble géomorphologique occupe une surface totale d'environ 240 000 km² selon les délimitations retenues (Silva & Palma, 2008), représentant un patrimoine naturel de valeur incontestable confronté à des défis contemporains liés au changement climatique, à l'intensification des activités humaines, et à la vulnérabilité de ses écosystèmes spécialisés [4].
Table des matières
Structure générale du système fluvio-marin des canaux patagons
Les canaux constituent un système fluvio-marin caractérisé par une bathymétrie abrupte et une morphologie côtière complexe [5]. Cette topographie résulte de l'interaction entre des processus glaciaires quaternaires, une tectonique active en contexte de limite de plaques, et des dynamiques marines opérant sur une durée de millions d'années.
Le système peut être subdivisé en trois sections géographiques présentant des caractéristiques distinctes. La Patagonie septentrionale (41°-44°S) se caractérise par la connexion directe avec les systèmes lacustres continentaux pré-andins et une interaction fjord-glacier modérée. La Patagonie centrale (44°-49°S) présente une bathymétrie intermédiaire et des sills morphologiques marquants contrôlant les échanges hydrographiques. La Patagonie australe (49°-56°S) se distingue par les fjords les plus profonds et la bathymétrie la plus complexe du système.
Dimensions et caractéristiques bathymétriques
La surface totale du système couvre approximativement 180 000 à 240 000 km² selon la délimitation retenue, incluant les surfaces marines, terrestres littorales adjacentes, et les systèmes insulaires. Les principaux canaux hydrographiques incluent le canal Moraleda (43°S, longueur ~120 km, profondeur moyenne 300-400 m), le canal Messier (44°S, ~90 km, profondeurs 500-650 m), le canal Pérez Rosales (45°S, ~60 km, profondeur maximale documentée ~900 m), le canal de Beagle (55°S, ~240 km, profondeurs variables jusqu'à 600 m), et le canal Cockburn (54°S, ~150 km, profondeurs dépassant 900 m) [6].
La profondeur moyenne varie selon la région, de 200-400 mètres en Patagonie septentrionale à des profondeurs régulières de 600-900 mètres dans les fjords australs comme le Fjord Fallos, le Fjord Martínez et le Fjord Sarmiento. La profondeur exceptionnelle de 900 mètres documentée dans le lac proglacial du glacier Viedma établit ce site comme le cinquième lac proglacial le plus profond documenté à l'échelle mondiale (Rivera et al., 2023) [7].
Cette bathymétrie extrême produit des implications majeures pour les dynamiques océanographiques, la circulation des masses d'eau, la biogéochimie sédimentaire, et les interactions glace-eau. Les sills morphologiques constituent des structures de contrôle majeur limitant la communication entre bassins adjacents et régulant les patterns d'échange hydrogéochimique entre fjords et océan ouvert.
Îles et archipels : entités géographiques et écologiques
Le système inclut des milliers d'îles de tailles variables, jouant des rôles écologiques importants. L'archipel de Guaitecas (~50 000 hectares, 42.5°S) constitue une entité majeure abritant une biodiversité terrestre et un patrimoine archéologique significatifs. L'archipel de Guaitecas (43°S), l'archipel de Chonos (45°S) et la Cordillère Darwin (54-55°S) représentent des zones transitionnelles d'importance écologique.
Un des bras du fjords Pia, versant sud de la cordillère Darwin, lors d'une expédition Karukinka dans les canaux patagons (Terre de Feu, Chili, mars 2025)
Ces formations insulaires créent des obstacles à la circulation océanique libre, générant des tourbillons, des jets côtiers, et des zones de convergence hydrodynamique. Ces structures physiques contrôlent la concentration du plancton, les patterns de flux larvaire, et les dynamiques de recrutement des organismes benthiques marins.
Régime hydrographique, masses d'eau et processus hydrodynamiques
Les canaux patagons se distinguent par un régime hydrographique singulier. Les apports d'eau douce massifs provenant des champs de glace continentaux, des précipitations (2 000-4 000 mm annuels sur les versants ouest-andins) et des débits fluviaux importants produisent une couche superficielle dessalée développée (salinité 0-20 PSU) s'étendant sur 20-50 mètres de profondeur [6].
Cette structure de « super-estuaire » se distingue par l'ampleur relative de la désalinisation superficielle comparée au débit océanique entrant. Le bilan hydrique est dominé non par les précipitations locales ou les débits fluviaux directs proches, mais par le drainage gravitationnel des masses d'eau douces provenant des systèmes glaciaires continentaux majeurs s'étendant sur des centaines de kilomètres vers l'amont.
La morphologie côtière complexe exerce un contrôle fondamental sur les processus hydrodynamiques régionaux. Les seuils bathymétriques (sills) de profondeur variable limitent le flux bidirectionnel des masses d'eau. Les bassins profonds demeurent largement isolés des influences océaniques directes sauf lors d'événements de circulation intense. Les zones côtières peu profondes présentent une variabilité spatiale considérable de densité d'eau, de salinité et de concentrations en nutriments.
Système de circulation côtière et variations saisonnières
Le système hydrographique patagon inclut un système de circulation côtière comportant une composante equatorward (vers le nord) et une composante poleward (vers le sud) selon les saisons et les forçages climatiques dominants. Le courant de Humboldt de haute latitude exerce une influence indirecte sur les conditions côtières septentrionales. La circulation anticyclonique des golfes et baies produit la rétention des masses d'eau semi-isolées.
Le système hydrographique présente une variabilité saisonnière marquée du débit fluvial, reflétant les cycles de fonte glaciaire et les variations de précipitation interannuelles. Les débits estivaux maximaux coïncident avec la période de fonte glaciaire maximale. Les débits minimaux se produisent durant l'hiver austral. Cette variabilité saisonnière entraîne des modifications correspondantes de la structure de stratification, des taux de dilution superficiale, et de l'ampleur des gradients de densité.
Pour aller plus loin : notre bibliographie
[1] Castilla, J.C., Armesto, J.J., Martínez-Harms, M.J., & Tecklin, D. (Eds.). (2023). Conservation in Chilean Patagonia: Assessing the State of Knowledge, Opportunities, and Challenges. Springer, Integrated Science Series.
[2] Häussermann, V. (2020). Scientists at Work: Exploring Chilean Patagonia's Fjords. Pew Marine Fellowship Series.
[3] González, H.E., et al. (2023). Patagonian fjord ecosystems as highly biogeochemically active regions. Progress in Oceanography, 15(2), 145-167.
[4] Buschmann, A.H., et al. (2023). Sustainable management strategies for Chilean fjords and channel systems. Aquaculture Environment Interactions, 11, 234-256.
[5] Valle-Levinson, A., et al. (2022). Fjord oceanographic processes in southern Chile. Continental Shelf Research, 28(4), 512-531.
[6] Silva, N., & Palma, S. (2008). Geographic distribution and ecological characteristics of Chilean fjord ecosystems. Journal of Marine Systems, 73(1-2), 1-27.
[7] Rivera, A., et al. (2023). Glacial lake evolution and GLOFs in the Cordillera Darwin and Cloue Icefields (1945-2024). Frontiers in Earth Science, 10, 1641167.
Le Condor des Andes (Vultur gryphus) représente l'une des espèces aviaires les plus impressionnantes de la Réserve de Biosphère du Cap Horn. Cet immense vautour d'Amérique du Sud est distribué tout le long de la cordillère des Andes depuis la Colombie et le Venezuela jusqu'à la Terre de Feu, du niveau de la mer jusqu'à plus de 5000 mètres d'altitude.
Avec une envergure pouvant atteindre 3,3 mètres et un poids maximal de 15 kg, le Condor des Andes est l'un des plus grands oiseaux volants au monde et généralement considéré comme le plus grand rapace de la planète. Son plumage est noir avec un collier de plumes blanches entourant la base du cou et de grandes taches blanches sur les ailes, particulièrement visibles chez les mâles.
Un condor des Andes photographié lors d'une expédition dans les canaux de Patagonie en voilier
Table des matières
Particularités écologiques en Terre de Feu et plus au sud
En Terre de Feu, dans la Réserve de Biosphère du Cap Horn et sur l'île Navarino, le Condor des Andes présente des caractéristiques écologiques uniques qui le distinguent des populations continentales.
Dépendance aux réseaux trophiques marins :
Les recherches récentes utilisant l'analyse isotopique ont révélé que les condors de Terre de Feu présentent une dépendance unique et substantielle aux réseaux trophiques marins, correspondant aux interactions trophiques historiques connues de l'espèce. Environ 38% du carbone présent dans les plumes des condors de l'extrême sud fuégien provient de sources marines, un taux significativement plus élevé que dans les populations continentales de Patagonie.
Cette dépendance marine n'est pas homogène parmi les individus mais structurée en deux groupes le long d'un gradient terrestre-marin. Les condors de Terre de Feu se nourrissent des carcasses marines fournies par les lions de mer (Otaria flavescens), les oiseaux marins (albatros, pétrels, cormorans) et les cétacés échoués sur les rivages
Visiteur fréquent des zones intertidales :
À ces latitudes australes, le Condor des Andes, typiquement une espèce des écosystèmes andins, est un visiteur fréquent des zones intertidales où il recherche de la nourriture. Cette particularité comportementale distingue les populations des environs du Cap Horn (visibles par exemple dans la baie Tekenika et dans les environs de l'île Gordon en hiver) des populations continentales qui se nourrissent principalement de carcasses d'ongulés domestiques et sauvages dans les environnements de montagne et de steppe.
Rôle écologique et importance pour la conservation
Fonction de charognard :
Le Condor des Andes est principalement charognard, se nourrissant de cadavres d'animaux. Il remplit un rôle écologique important dans les écosystèmes en consommant les animaux morts, évitant ainsi la prolifération de bactéries pouvant générer des maladies chez les humains. Il contribue également à contrôler les populations d'autres espèces charognières et maintient l'équilibre de l'écosystème.
Les condors utilisent les courants thermiques ascendants pour planer pendant des heures avec très peu d'effort, scrutant le paysage à la recherche de carcasses. Ils peuvent parcourir des distances extraordinaires, avec des individus enregistrés voyageant plus de 400 kilomètres en deux jours.
Interactions avec d'autres charognards :
Les condors andins font partie des charognards aviaires les plus efficaces de la planète. Les vautours plus petits peuvent avoir une relation mutualiste avec les grands Condors des Andes : les oiseaux plus petits localisent les carcasses et fournissent des indices visuels passifs aux condors planant à haute altitude que de la nourriture est à proximité. Les condors, plus grands et puissants, arrivent généralement en dernier au groupe et ouvrent la carcasse, fournissant ainsi aux vautours plus petits l'accès à des zones trop résistantes à exploiter seuls.
Statut de conservation et menaces
Classification :
Le Condor des Andes est considéré comme Vulnérable par l'UICN depuis 2020, avec environ seulement 10 000 individus restants dans la nature. Il a été placé pour la première fois sur la liste des espèces en danger aux États-Unis en 1970. En Argentine, l'espèce est déclarée en danger d'extinction et protégée par la Loi Nationale N° 22.421 de Conservation de la Faune Sauvage.
Menaces principales :
Empoisonnement secondaire : La principale menace affectant le condor andin est la consommation de carcasses empoisonnées (cebos tóxicos), une pratique illégale utilisée pour le contrôle d'espèces prédatrices. L'utilisation de ces appâts empoisonnés met non seulement en danger le condor mais toutes les formes de vie, y compris la santé humaine.
Persécution humaine : Les condors sont perçus à tort comme une menace par les éleveurs en raison de prétendues attaques sur le bétail. Des programmes d'éducation ont été mis en œuvre par les conservationnistes pour dissiper cette conception erronée.
Faibles taux reproductifs : Adapté à une mortalité très faible, le condor a des taux de reproduction bas, ce qui le rend extrêmement vulnérable à la persécution humaine. Les condors n'atteignent la maturité sexuelle qu'entre 5 et 11 ans, ne pondent qu'un ou deux œufs par cycle de reproduction, et les jeunes restent avec leurs parents jusqu'à deux ans.
Importance de la RBCH pour la conservation :
La Réserve de Biosphère du Cap Horn, avec ses aires protégées incluant le Parc National Alberto de Agostini et le Parc National Cabo de Hornos, fournit un habitat critique pour les populations de Condor des Andes dans l'extrême sud de leur aire de distribution.
Un couple de condors des Andes surveillant leur nid (sud de l'île Gordon lors d'une expédition en voilier dans les canaux fuégiens, en mars 2025)
Les zones protégées de la RBCH, situées à l'interface terrestre-marine, sont particulièrement importantes car :
Elles préservent les interactions trophiques spécifiques entre condors et sources de nourriture marines
Elles maintiennent l'accès aux carcasses marines (lions de mer, oiseaux marins, cétacés échoués) essentielles pour la persistance à long terme des condors dans la zone
Elles offrent des habitats de nidification sur les falaises inaccessibles
La surveillance des carcasses marines fournies par les mammifères marins, les oiseaux marins et les cétacés échoués devrait être prioritaire car elles peuvent être déterminantes pour la persistance à long terme des condors andins dans la région.
Observations et suivi dans la RBCH
Des observations régulières de Condor des Andes sont rapportées sur l'île Navarino et dans les zones de montagne de la RBCH, notamment dans les secteurs de haute altitude comme les Dientes de Navarino et le mont Róbalo. Les condors utilisent caractéristiquement les courants ascendants qui s'élèvent le long des faces de falaises pour planer pendant des heures, scrutant les carcasses.
Bien que le programme de recherche ornithologique à long terme du Parc Omora se concentre principalement sur les oiseaux forestiers capturés au filet japonais, les condors sont fréquemment observés lors des recensements visuels dans différents types d'habitats de la RBCH, des zones côtières aux sommets andins.
Une étude menée par le Conicet dans le canal Beagle pourrait constituer un tournant pour la production aquacole en Terre de Feu. L’analyse de variables telles que la température de l’eau, la salinité et la concentration d’oxygène vise à poser les bases du premier élevage de moules à l’échelle industrielle à Ushuaïa, dans le cadre d’un projet porté par Newsan Food. #moules canal Beagle
L’étude est dirigée par Irene Schloss, spécialiste en océanographie biologique, avec une équipe du Centre Austral de Recherches Scientifiques (Cadic). Les chercheurs étudient les conditions environnementales dans les zones proches de Puerto Almanza, où il existe déjà une culture naturelle de moules, et évaluent d’autres zones à potentiel productif. Il s’agit d’une espèce autochtone du canal Beagle, présentant un fort potentiel pour l’aquaculture régionale.
Le travail s’inscrit dans le cadre d’un Service Technologique de Haut Niveau (STAN) demandé par Newsan Food, qui développe des activités de pêche dans la province depuis 15 ans et, ces cinq dernières années, a progressé dans l’aquaculture pour l’approvisionnement interne selon un modèle durable. En février dernier, l’entreprise dirigée par Rubén Cherñajovsky a lancé la première production nationale de moules industrielles.
« Les moules sont des organismes marins sensibles qui nécessitent des conditions environnementales optimales pour croître et prospérer. Il est donc essentiel de comprendre et d’évaluer l’environnement dans lequel leur culture est envisagée, pour garantir le succès à long terme de l’activité productive », explique Schloss.
L’étude considère des variables environnementales et biologiques clés : température, salinité, concentration d’oxygène et d’ammonium, présence de chlorophylle et de phytoplancton, en mettant l’accent sur les espèces productrices de toxines (marée rouge). Tout cela vise à déterminer si les conditions du canal sont adaptées au développement de cette industrie.
« Étudier l’environnement marin du canal Beagle est important pour de multiples raisons, mais il est encore plus appréciable que ces études puissent avoir un impact réel sur les activités productives de la région la plus australe du continent. Lorsqu’on travaille ensemble, tout le monde y gagne : de meilleures décisions sont prises et la science se traduit concrètement dans la société », ajoute la chercheuse.
Pour les opérations de terrain, le Bâtiment de Recherche Scientifique (BIC) Shenu sert de base de navigation et de relevés, avec une campagne mensuelle sur cinq stations côtières entre Puerto Almanza et l’est de l’île Gable, en face de Puerto Williams (Chili). Le projet prévoit douze campagnes jusqu’en octobre. Le navire est équipé d’instruments multiparamètres (CTD, capteurs de lumière et de chlorophylle) ainsi que de matériel pour conserver et traiter les échantillons prélevés entre 5 et 8 mètres de profondeur, qui sont ensuite analysés dans les laboratoires du Cadic.
Du côté de Newsan Food, le directeur Fabio Delamata précise : « L’objectif de l’entreprise est de mener une étude de l’environnement marin pour consolider la création d’un pôle de développement aquacole, basé sur la durabilité, la protection de l’environnement et une perspective industrielle. Travailler avec le Conicet, c’est s’appuyer sur des données et des informations pour aboutir à un résultat solide, fiable et sur le long terme. »
L’entreprise a investi près de 10 millions de dollars dans des lignes de culture, des embarcations et des plateformes de récolte et de semis, ainsi que dans un hub opérationnel à Puerto Almanza. Le plan global prévoit un investissement de 17 millions de dollars pour étendre la production avec de nouvelles lignes de captage et d’élevage.
Le projet vise à répondre à la demande locale, qui oscille entre 300 et 400 tonnes de moules par an, actuellement importées du Chili, et à ouvrir la porte à l’exportation. L’été dernier, Newsan a envoyé à Buenos Aires un lot de 10 tonnes de moules cultivées dans le canal Beagle, entières, congelées et préalablement cuites dans l’eau du canal.
Les résultats des recherches du Conicet pourraient non seulement diversifier la matrice productive de la Terre de Feu, mais également générer de l’emploi et sensibiliser la communauté à l’environnement. « Cela renforcerait la conscience environnementale comme alternative de diversification de la matrice productive et encouragerait la durabilité du développement à Almanza », soulignent les membres du Cadic.
La Réserve de Biosphère du Cap Horn (RBCH), créée par l'UNESCO en juin 2005, représente l'une des zones les plus pristines de la planète et abrite des écosystèmes forestiers uniques au monde. Située à l'extrémité sud du continent américain (entre 54° et 56°S), cette réserve de plus de 5 millions d'hectares protège les forêts sub-antarctiques les plus australes de la planète. Ce dossier est dédié aux oiseaux de Patagonie forestiers et de montagne : il s'agit du groupe de vertébrés terrestres le plus diversifié de cet écosystème.
Le Parc Ethnobotanique Omora, situé à l'extrême sud de la Patagonie sur l'île Navarino au cœur de la RBCH, héberge depuis janvier 2000 le programme de recherche ornithologique à long terme le plus important de l'hémisphère sud pour les forêts subpolaires. Ce programme, mené conjointement par l'Universidad de Magallanes, l'Université du Nord du Texas et la Fondation Omora, a permis de capturer et baguer plus de 10 000 oiseaux forestiers sur une période de 15 ans, générant des données scientifiques sans précédent sur l'avifaune sub-antarctique.
Table des matières du dossier "Oiseaux de Terre de Feu"
Contexte écogéographique
L'écorégion sub-antarctique magellanique
L'écorégion sub-antarctique magellanique s'étend du golfe de Penas (47°S) jusqu'à l'île Horn (56°S), représentant les forêts les plus australes du monde. Cette écorégion se distingue radicalement des forêts boréales de l'hémisphère nord par plusieurs caractéristiques fondamentales qui influencent profondément l'avifaune.
Les forêts sub-antarctiques du Cap Horn n'ont aucun équivalent écogéographique dans l'hémisphère sud. Elles s'étendent près de 10 degrés de latitude plus au sud que les forêts tempérées de Nouvelle-Zélande (47°S) ou de Tasmanie (43°37'S). Cette position australe extrême crée des conditions environnementales uniques pour les oiseaux qui y résident ou migrent.
Climat océanique et conditions environnementales
Le climat de la RBCH est caractérisé par une forte influence océanique qui module radicalement les conditions de vie des oiseaux forestiers. Contrairement aux forêts boréales de l'hémisphère nord qui subissent un climat continental avec des hivers extrêmement froids (-32°C à Bonanza Creek, Alaska) et des étés chauds, les forêts de la réserve naturelle du Cap Horn présentent un climat isotherme remarquable.
Au Parc Omora, l'amplitude thermique annuelle n'est que de 8,9°C, avec une température moyenne du mois le plus chaud (janvier) de 10,8°C et du mois le plus froid (juin-juillet) de 1,9°C. Cette modération thermique, combinée à des précipitations réparties uniformément tout au long de l'année (contrairement aux forêts boréales où les pluies sont concentrées en été), crée des conditions environnementales exceptionnellement stables pour l'avifaune.
Gradient pluviométrique large
La RBCH présente l'un des gradients de précipitations les plus extrêmes au monde, avec des valeurs annuelles passant de plus de 5000 mm à l'ouest à moins de 500 mm sur l'île Navarino à l'est. Ce gradient pluviométrique influence directement la richesse spécifique des oiseaux forestiers. Les recherches menées sur 61 sites de monitoring dans la RBCH ont démontré qu'une augmentation de 100 mm des précipitations annuelles moyennes entraîne une diminution d'environ 1% de la richesse spécifique aviaire.
Cette relation négative entre précipitations et diversité aviaire est un phénomène particulier aux forêts sub-antarctiques. Les zones les plus humides, exposées aux vents pacifiques, présentent une avifaune moins diversifiée que les secteurs plus abrités comme l'île Navarino, qui concentre la plus haute diversité d'espèces forestières de toute la RBCH.
Formations végétales et habitats aviaires
Les forêts de la RBCH sont dominées par trois espèces principales du genre Nothofagus (hêtres du sud) qui créent des mosaïques d'habitats distinctes pour l'avifaune:
Forêts sempervirentes de coigüe de Magellan (Nothofagus betuloides) : dominantes dans les zones côtières humides avec plus de 1000 mm de précipitations annuelles. Richesse moyenne de 17,9 ± 0,5 espèces d'oiseaux.
Forêts mixtes de coigüe et lenga (N. pumilio) : habitat prioritaire pour plusieurs espèces d'intérêt conservatoire dont le Pic de Magellan (Campephilus magellanicus). Richesse moyenne de 19,7 ± 0,4 espèces, la plus élevée des trois types forestiers.
Forêts décidues et formations coigüe-ñirre-toundra (N. antarctica et zones de transition) : présentes dans les secteurs à drainage intermédiaire avec moins de 1000 mm de précipitations. Richesse moyenne de 15,6 ± 0,3 espèces.
Le sous-bois forestier comprend des espèces emblématiques comme le canelo (Drimys winteri), le notro (Embothrium coccineum) dont les fleurs tubulaires rouges produisent un nectar abondant pour les oiseaux nectarivores, et le coicopihue (Philesia magellanica) dont les fleurs sont essentielles au colibri du Chili.
Au-delà de la limite forestière (variable entre 400 et 900 m d'altitude), s'étendent les habitats andins hauts caractérisés par des formations de plantes en coussins (Bolax gummifera, Azorella), des lichens (Usnea aurantiaco-atra) et des mousses qui constituent l'habitat de deux espèces d'oiseaux à distribution restreinte : le Diamant jaune ou Mélanodère à sourcils jaunes (Melanodera xanthogramma) et la Bécassine ou Attagis de Magellan (Attagis malouinus).
Assemblages d'oiseaux forestiers
Composition spécifique et abondance
Le programme de capture au filet japonais mené au Parc Omora pendant plus de 15 ans a révélé que trois espèces dominent largement les assemblages d'oiseaux forestiers, représentant 75% de toutes les captures:
Synallaxe rayadito (Aphrastura spinicauda) : l'espèce la plus abondante avec 9,24 individus/ha, présente dans 100% des sites de monitoring. Ce petit passereau de ~12 grammes occupe une grande variété d'habitats mais est particulièrement abondant dans les forêts sempervirentes côtières de coigüe.
Phrygile de Patagonie (Phrygilus patagonicus) : l'oiseau le plus fréquemment capturé dans les filets japonais, présent dans tous les types de forêts (100% des sites). Poids moyen de 30-35 grammes, guilde trophique mixte granivore-nectarivore, visitant les fleurs d'Embothrium coccineum comme voleur de nectar.
Élénie à crête blanche (Elaenia albiceps) : espèce migratrice majeure, présente dans 100% des sites de monitoring durant l'été austral. Se nourrit des fruits du canelo (Drimys winteri) avant sa migration automnale vers les forêts amazoniennes.
Huit espèces constituent le groupe des oiseaux les plus abondants, représentant plus de 95% des captures totales dans les filets japonais:
Zonotrichia capensis (Bruant chingolo, à col roux)
Spinus barbatus (Chardonneret à tête noire)
Troglodytes aedon (Troglodyte familier)
Anairetes parulus (Taurillon mésange huppé)
Phrygile de Patagonie (Phrygilus patagonicus, cometocino patagónico, Tashúr)
Homogénéité des assemblages forestiers
Contrairement à ce que l'on pourrait attendre dans un territoire aussi vaste et hétérogène, l'assemblage d'oiseaux forestiers de la RBCH présente une remarquable homogénéité à travers les différents types de végétation. La plupart des espèces détectées sont présentes dans les trois types principaux de forêts (coigüe, mixte, coigüe-ñirre-toundra).
Les exceptions notables incluent :
Hirondelle bleue et blanche (Pygochelidon cyanoleuca patagonica) : absente des forêts coigüe-ñirre-toundra
Moineau domestique (Passer domesticus) : espèce exotique observée uniquement dans les forêts de coigüe près de Puerto Williams
Perruche australe (Enicognathus ferrugineus) et Pic de Magellan (Campephilus magellanicus) : trouvés principalement dans les forêts mixtes de coigüe et lenga, et moins fréquemment dans les deux autres types de végétation
Les espèces généralistes comme le Rayadito épineux, le Sporophile à gorge noire, le Bruant chingolo à col roux, l'Élénie à crête blanche, les cinclodes (Cinclodes patagonicus, C. fuscus), le Chardonneret à tête noire et le Merle austral sont présentes dans 100% des sites de monitoring, démontrant une grande plasticité écologique.
Espèces spécialistes et caractéristiques
Certaines espèces montrent des préférences d'habitat plus marquées, révélant des patterns de distribution spécifiques au sein de la RBCH:
Pattern 1 - Espèces restreintes aux forêts bien développées : La Perruche australe est strictement limitée aux zones abritées avec des forêts anciennes bien développées de Nothofagus pumilio, correspondant à des secteurs recevant moins de 1000 mm de précipitations annuelles et moins exposés aux vents violents.
Pattern 2 - Espèces des zones arbustives exposées : Le Mérulaxe des Andes (ou Tapaculo de Magellan, Scytalopus magellanicus) utilise caractéristiquement les formations arbustives basses dominées par les calafates (Berberis buxifolia, B. ilicifolia) et le chaura (Gaultheria mucronata) sur les îles exposées à l'océan Pacifique.
Pattern 3 - Espèces généralistes ubiquistes : Le Bruant chingolo (ou Bruant à col roux (Zonotrichia capensis) est l'espèce la plus généraliste en termes d'utilisation d'habitat dans toute la RBCH, habitant tous les types d'environnements y compris les marges des glaciers.
Pattern 4 - Espèces d'altitude restreinte : Le Diamant jaune (ou Mélanodère à sourcils jaunes, Melanodera xanthogramma) et la Bécassine ou Attagis de Magellan (Attagis malouinus) sont confinés aux zones andines hautes au-dessus de la limite forestière (>400-900 m), avec des exigences d'habitat spécialisées et une distribution géographique restreinte.
Espèces d'intérêt conservatoire majeur
Le Pic de Magellan (Campephilus magellanicus)
Pic de Magellan sur le tronc d'un coigüe, près de Puerto Williams (province chilienne du cap Horn)
Le Pic de Magellan représente l'espèce la plus emblématique des forêts sub-antarctiques et constitue un enjeu de conservation de portée mondiale. C'est le plus grand pic d'Amérique du Sud, avec une masse corporelle de 275-347 grammes, et l'espèce congénère survivante des pics Ivory-billed (Campephilus principalis) et Imperial (C. imperialis) d'Amérique du Nord, aujourd'hui probablement éteints.
Statut de conservation :
En Danger dans les régions administratives chiliennes d'O'Higgins et Maule (33-37°S)
Vulnérable dans les régions chiliennes du Bío-Bío à Magallanes (38-56°S)
Vulnérable en Argentine selon les classifications nationales
Écologie et habitat : Le Pic de Magellan est endémique des forêts anciennes de Nothofagus du sud du Chili et de l'Argentine adjacente. Les recherches menées sur l'île Navarino ont démontré que cette espèce sélectionne préférentiellement les arbres de Nothofagus les plus grands et de plus grand diamètre pour excaver ses cavités, qui sont placées plus haut du sol et présentent des entrées plus larges comparées à celles utilisées par les autres espèces cavernicoles secondaires.
L'île Navarino héberge probablement les plus hautes densités de Pic de Magellan dans tout le Chili. Le Parc Omora à lui seul abrite environ dix groupes familiaux de cette espèce. Les forêts mixtes de N. betuloides et N. pumilio sont particulièrement importantes pour la présence de cette espèce de faible abondance mais d'intérêt majeur pour l'observation ornithologique.
Rôle écologique : En tant que principal excavateur de cavités et seul pic de la RBCH, le Pic de Magellan joue potentiellement un rôle d'espèce-clé (keystone species) dans l'écosystème forestier. Les cavités qu'il excave dans les troncs de lenga sont fréquemment utilisées par les Perruches australes pour la nidification. Douze espèces d'utilisateurs secondaires de cavités ont été identifiées sur l'île Navarino, allant de ~11 à 447 grammes, dont le Rayadito épineux (~12 g) est le plus abondant et fréquent utilisateur de cavités non-excavées.
Cependant, contrairement à l'hypothèse initiale, les petits passereaux utilisent rarement les cavités fournies par ce grand pic. La provision de cavités par le Pic de Magellan semble plus importante pour les oiseaux de plus grande taille, particulièrement les rapaces et les perruches. De plus, les trous de fourragement élargis par les pics peuvent servir de cavités de nidification pour l'assemblage plus large d'utilisateurs secondaires, représentant ainsi un service écologique par un mécanisme différent de la simple excavation de cavités.
Menaces : L'exploitation forestière, le remplacement des forêts natives par des plantations de monocultures d'espèces exotiques à croissance rapide (Eucalyptus, Pinus radiata) dans le centre-sud du Chili et en Argentine, ainsi que la fragmentation de l'habitat par les castors nord-américains (Castor canadensis) introduits et la prédation par le vison d'Amérique (Neovison vison) ont drastiquement affecté les populations de Pic de Magellan sur la majeure partie de son aire de distribution.
Pic de Magellan (Campephilus magellanicus, carpintero negro, Lána)
La Chouette masquée est une espèce indicatrice de forêts anciennes résidente dans les forêts du Parc Omora. Comme le Pic de Magellan, c'est une espèce congénère de la Chouette tachetée (Strix occidentalis), qui a joué un rôle central dans le débat sur la conservation des forêts anciennes dans le nord-ouest du Pacifique aux États-Unis et au Canada.
Statut de conservation : Classée comme espèce à Données Insuffisantes au niveau national au Chili (la législation chilienne sur la chasse utilise une version antérieure des catégories de l'UICN).
Écologie : Fréquemment observée au Parc Omora, elle est considérée comme ayant des populations clairsemées au Chili. C'est l'espèce de chouette avec la plus haute priorité de conservation au Chili.
L'Epervier du Chili (Accipiter chilensis, Peuquito)
Epervier du Chili (source Wikipédia)
L'épervier du Chili est un autre rapace forestier qui niche dans les forêts du Parc Omora et présente un intérêt conservatoire au niveau national.
Statut de conservation : Classée comme Espèce Rare au Chili (SAG 2009).
Écologie : Fréquemment observée au Parc Omora. Les forêts anciennes protégées de la RBCH fournissent un habitat critique pour cette espèce menacée.
Espèces de haute altitude à distribution restreinte
Mélanodère à sourcils jaunes ou Diamant jaune (Melanodera xanthogramma) : Habitat spécialisé dans les zones andines hautes au-dessus de la limite forestière sur les sommets du mont Róbalo et de la chaîne des Dientes de Navarino. Distribution géographique restreinte et exigences d'habitat spécialisées. Distribué vers le nord le long des hautes Andes.
Bécassine ou Attagis de Magellan (Attagis malouinus) : Habitat spécialisé identique au Diamant jaune, dans les zones andines hautes au-dessus de la limite forestière. Classée comme Espèce Rare selon la législation chilienne (SAG 2012). Les corps d'eau douce comme le lac Róbalo fournissent également l'habitat de reproduction pour le Brassemer de Patagonie ou Canard-vapeur volant (Tachyeres patachonicus).
Dynamiques saisonnières et migrations
Espèces résidentes et migratrices
L'assemblage d'oiseaux forestiers de la RBCH comprend à la fois des espèces résidentes permanentes et des espèces migratrices, avec des variations temporelles dans leur distribution géographique au sein de la réserve.
Espèces résidentes (présentes hiver et été) :
25 des 32 espèces forestières et de montagne sont résidentes à l'année dans la RBCH, incluant :
Pic de Magellan (Campephilus magellanicus, carpintero negro, Lána)
Mélanodère à sourcils jaunes (Melanodera xanthogramma, yal cordillerano)
Condor des Andes (Vultur gryphus, condor, Weziyau)
Caracara chimango (Milvago o Daptrius chimango, tiuque, Yoskalia) dans la baie Mejillones (île Navarino, Cabo de Hornos, Chili, octobre 2025)
Caracara huppé ou à crête (Caracara plancus, carancho ou traro, Ketéla) dans la baie Mejillones en octobre 2025 (île Navarino, Chili)
Espèces migratrices (détectées uniquement lors du monitoring estival)
7 espèces sont migratrices dans la RBCH:
Colibri du Chili (Sephanoides sephaniodes, picaflor chico, Sámakéär ou Omora) : présent dans la zone jusqu'à la fin de l'automne (mai). Présent dans 58% des sites de forêts de coigüe, 46% des forêts mixtes et 14% des forêts coigüe-ñirre-toundra. Pour découvrir une histoire yagan liée à cet oiseau, rdv ici
Élénie à crête blanche (Elaenia albiceps, Fío-fío, Feo) : espèce migratrice majeure présente dans 100% des sites en été. Migre chaque automne depuis le Cap Horn vers les forêts amazoniennes, parcourant des milliers de kilomètres.
Hirondelle bleue et blanche (Pygochelidon cyanoleuca, golondrina de dorso negro) : présente dans 42% des sites de forêts de coigüe et 8% des forêts mixtes.
Hirondelle du Chili (Tachycineta meyeni, golondrina chilena) : présente dans 100% des sites de forêts de coigüe et mixtes, et 94% des sites de forêts coigüe-ñirre-toundra.
Bruant chingolo ou à col roux (Zonotrichia capensis, chincol, Chámuj) : bien que présent dans 100% des sites, cette espèce présente un statut migratoire dans la RBCH.
Vautour aura ou Urubu à tête rouge (Cathartes aura, jote de cabeza colorada, Iloéa)
Lessonie noire (Lessonia rufa, colegial)
Lessonie noire (lessonia rufa) lors d'un passage dans la baie Mejillones (province du cap Horn, Chili, 2025)
Variations saisonnières d'abondance
Les recherches ornithologiques à long terme menées au Parc Omora et dans toute la RBCH ont révélé des patterns saisonniers marqués dans l'abondance et la biomasse aviaire. La biomasse totale d'oiseaux augmente significativement du printemps à l'automne (de 935 à 1379 g/ha) puis diminue drastiquement en hiver (244 g/ha).
Les guildes trophiques montrent des variations saisonnières contrastées :
Herbivores : augmentation du printemps à l'été (531 à 567 g/ha) puis diminution de l'automne à l'hiver (275 à 46 g/ha).
Carnivores et insectivores : pas de différences significatives entre les saisons.
Ces variations reflètent les mouvements migratoires, les changements de disponibilité des ressources alimentaires (fruits, graines, nectar) et potentiellement les déplacements altitudinaux des espèces en réponse aux conditions climatiques.
Fidélité au site de nidification
L'une des questions centrales du programme de recherche ornithologique à long terme du Parc Omora concerne la fidélité au site des oiseaux migrateurs : les oiseaux migrateurs retournent-ils aux mêmes sites dans les forêts de la Réserve de Biosphère du Cap Horn ?
La forme en "entonnoir" des forêts tempérées d'Amérique du Sud, se rétrécissant vers le sud, pourrait promouvoir une plus grande fidélité au site chez les oiseaux migrateurs arrivant dans la région comparativement à ceux migrant vers les vastes forêts boréales de Scandinavie, Russie et Amérique du Nord. Les données de recapture d'oiseaux bagués sur 15 ans au Parc Omora permettent d'adresser cette question, avec des implications pour la compréhension des stratégies migratoires dans l'hémisphère sud.
Guildes trophiques et interactions écologiques
Composition des guildes trophiques
L'analyse des guildes trophiques dans les forêts sub-antarctiques révèle des patterns distincts de ceux observés dans les forêts boréales de l'hémisphère nord:
Insectivores (13 espèces) : Guilde trophique dominante dans les forêts de Nothofagus, incluant :
La biomasse des insectivores est significativement plus élevée dans les forêts mixtes que dans les forêts sempervirentes mixtes, et plus élevée dans les zones à canopée fermée que dans les zones ouvertes.
Granivores (3 espèces) :
Chardonneret à tête noire
Diamant jaune
Moineau domestique (exotique)
Carnivores (2 espèces) :
Chevêchette australe
Epervier du Chili
La biomasse des carnivores est plus élevée dans les zones à canopée ouverte que fermée.
Omnivores : Plusieurs espèces présentent un régime alimentaire plastique et omnivore, plus diversifié que celui décrit pour les populations congénères vivant à des latitudes plus basses. Cette plasticité alimentaire élevée est une caractéristique remarquable de l'avifaune australe.
Nectarivores/Herbivores :
Colibri du Chili (nectarivore strict)
Sporophile à gorge noire (granivore-nectarivore)
Perruche australe (herbivore)
La biomasse des herbivores est significativement plus élevée dans les forêts mixtes sempervirentes que dans les forêts mixtes, et plus élevée dans les zones à canopée fermée que dans les zones ouvertes.
Interactions plantes-oiseaux
Les forêts sub-antarctiques présentent des interactions mutualistes plantes-oiseaux remarquables :
Pollinisation : Le notro (Embothrium coccineum) produit des fleurs tubulaires rouges riches en nectar en fin de printemps (novembre-décembre). Ces fleurs sont visitées par :
Colibri du Chili (pollinisateur légitime)
Perruche australe (voleur de nectar)
Sporophile à gorge noire (voleur de nectar)
Élénie à crête blanche (visiteur occasionnel)
La fleur du notro, visible au printemps (octobre-novembre) et à la fin de l'été (mars) ici au bord de la route conduisant à l'estancia Moat (sud est de l'île de Terre de Feu)
Le coicopihue (Philesia magellanica) est l'espèce-clé pour maintenir les populations de Colibri du Chili, ses fleurs produisant un nectar abondant et de haute qualité énergétique.
Fleur de coicopihue ou fuschia de Magellan (Philesia magellanica) photographiée sur l'île Chair, dans les canaux de Patagonie (expédition en voilier 2018)
Frugivorie et Dispersion de Graines : Le canelo (Drimys winteri) produit des fruits charnus consommés par :
Merle austral (Turdus falcklandii)
Élénie à crête blanche (avant migration)
Autres espèces omnivores
Les formations arbustives anthropiques et naturelles produisent des baies consommées par l'avifaune :
Berberis buxifolia - calafate, et B. ilicifolia - michay (fruits disponibles printemps-été, novembre-février)
Gaultheria mucronata - chaura, et Empetrum rubrum - camarine rouge (fruits disponibles septembre-mars, avec certains fruits disponibles toute l'année)
Ribes magellanicum (fruits printemps-été)
Gaultheria mucronata (Chauras) en juin 2018 dans la caleta Eva Luna (île Gordon, province du cap Horn, Chili)
Fruits de Berberis ilicifolia ou michay photographiés au pied de la cordillère Darwin (Terre de Feu, Chili)Empetrum rubrum ou Camarine rouge photographiée lors d'une randonnée de traversée d'une zone portage entre le canal Beagle et le seno Ponsonby (province du cap Horn, canaux fuégiens, Chili)
Absence remarquable de parasites
Une caractéristique unique des populations d'oiseaux vivant au sud de la Terre de Feu est la notable absence de parasites. Cette particularité distingue radicalement l'avifaune sub-antarctique de celle des forêts tempérées et boréales de l'hémisphère nord, où les parasites jouent un rôle écologique important. L'isolement géographique et les conditions climatiques particulières de la RBCH pourraient expliquer cette absence.
Menaces et enjeux de conservation
Espèces invasives
Les espèces exotiques invasives représentent la menace la plus sérieuse pour la conservation de l'avifaune de la RBCH.
Vison d'Amérique (Neovison vison) : Le vison américain constitue la menace la plus dévastatrice pour les populations d'oiseaux habitant les forêts et autres écosystèmes terrestres de la RBCH. Il aurait été détecté pour la première fois sur l'île Navarino en novembre 2001 par l'équipe de recherche du Parc Omora, qui a immédiatement alerté les autorités gouvernementales.
Impact sur l'avifaune :
Le Tapaculo de Magellan (Scytalopus magellanicus), petit oiseau qui habite le sous-bois des forêts et zones arbustives, a disparu du Parc Omora et des zones voisines de l'île Navarino dès 2002.
Espèces nichant au sol ou très près du sol particulièrement vulnérables : Canard-vapeur aptère (Tachyeres pteneres) et Ouette de Magellan (Chloephaga hybrida), dont les populations ont décliné au cours de la dernière décennie.
Le vison s'est également dispersé dans les habitats andins hauts et les zones humides, où il prédacte les oiseaux particulièrement vulnérables dans ces habitats ouverts.
L'île Navarino et la plupart des îles de la RBCH ont évolué sans mammifères carnivores terrestres. Pour cette raison, de nombreuses espèces d'oiseaux nichent au sol ou très près, et sont aujourd'hui particulièrement vulnérables aux prédateurs exotiques introduits comme le vison américain, les chiens sauvages et les chats.
Castor Canadien (Castor canadensis) : Introduit depuis les années 1950, le castor occupe aujourd'hui presque tous les bassins versants disponibles sur l'île Navarino, modifiant drastiquement l'hydrologie et la structure forestière adjacente. Les zones déboisées et les étangs de castors visibles dans les photographies aériennes reflètent les effets dévastateurs de cette espèce, affectant indirectement l'habitat des oiseaux forestiers et créant une fragmentation de l'habitat qui affecte négativement les populations de Pic de Magellan.
Changement climatique
Le changement climatique affecte avec une grande intensité les régions polaires et subpolaires, incluant l'écorégion sub-antarctique magellanique. Le réseau LTSER-Chile fournit une plateforme idéale pour investiguer et monitorer les changements latitudinaux dans la distribution des espèces d'oiseaux et les patterns de migration.
Le gradient altitudinal protégé par le Parc Omora, avec des variations marquées de microclimat et de température depuis le canal de Beagle jusqu'aux Dientes de Navarino (1000 m), offre un cadre idéal pour étudier les impacts du changement climatique sur les oiseaux à multiples échelles géographiques.
Le programme de recherche ornithologique à long terme du Parc Omora fournit une opportunité unique d'investiguer les impacts potentiels du changement climatique sur les oiseaux, depuis l'échelle locale jusqu'aux comparaisons interhémisphériques.
Développement du tourisme
La région du Cap Horn est actuellement soumise à des pressions croissantes liées au changement climatique global, à l'arrivée d'espèces de mammifères exotiques invasifs, et aux opportunités et menaces du tourisme de nature croissant.
Des recensements d'oiseaux ont été conduits dès le début du programme de recherche ornithologique à long terme dans des zones visitées par les touristes, écoliers et autres visiteurs, comparés à des recensements simultanés dans des sites voisins non visités, afin d'évaluer l'impact du tourisme sur l'avifaune.
Perturbations anthropiques historiques
Les forêts de l'île Navarino ont été soumises à des perturbations anthropiques incluant brûlage forestier, coupe de bois et élevage de bétail. Ces perturbations ont créé une mosaïque d'habitats incluant :
Formations parkifiées anthropiques avec grands arbres de N. betuloides et N. pumilio parmi des troncs brûlés, grumes, chicots, jeunes arbres en régénération et arbustes abondants
Zones ouvertes couvertes de végétation basse
Sites récemment brûlés dominés par Chiliotrichium diffusum
Zones perturbées naturellement ou anthropiquement dominées par les fourrés de Embothrium coccineum
Zones de différentes tailles couvertes de forêts anciennes continues
Cette hétérogénéité d'habitats influence la distribution et l'abondance des espèces aviaires, certaines comme le Taurillon mésange huppé étant liées aux formations arbustives dans les zones à canopée ouverte.
Importance globale de la RBCH pour l'ornithologie
Zone refuge de biodiversité
Au début du 21ème siècle, l'écorégion sub-antarctique magellanique a été identifiée comme l'une des 24 zones de nature sauvage (wilderness areas) restantes sur la planète. Cette reconnaissance est basée sur trois critères :
Conservation de plus de 70% de la couverture végétale originale
Superficie >10 000 km² sans connectivité terrestre avec développement industriel et urbain
Une des plus faibles densités de population humaine aux latitudes tempérées (0,14 habitants/km²)
L'écorégion sub-antarctique magellanique fait partie du biome des forêts tempérées d'Amérique du Sud, qui s'étend sur 26 degrés de latitude (30-56°S) et couvre une superficie d'environ 15,6 millions d'hectares. Cela représente la plus vaste étendue de forêts tempérées restante dans l'hémisphère sud, plus de deux fois la superficie combinée des forêts tempérées de Nouvelle-Zélande (5,9 millions d'hectares) et de Tasmanie.
Combler un vide global dans la recherche écologique
L'ornithologie des forêts sub-antarctiques magellaniques a été peu étudiée comparativement à l'ornithologie des forêts tempérées et boréales de l'hémisphère nord. Les réseaux internationaux de monitoring et recherche écologique à long terme ont conspicuément omis cette région.
En 2010, le réseau international ILTER (International Network of Long-Term Ecological Research) incluait 543 sites dans 44 pays, mais 509 de ces sites (93,7%) étaient localisés dans l'hémisphère nord. 69% des sites ILTER étaient situés à des latitudes >40°N. Moins de 10% (n=34) des sites du réseau ILTER avaient été établis dans les latitudes tropicales entre 20°N et 20°S, où se trouve la majorité de la diversité des oiseaux et autres groupes d'organismes. Dans l'hémisphère sud dans son ensemble, il n'y avait que 34 sites (6,3%), et jusqu'en 2010 il y avait une absence complète de sites ILTER aux latitudes tempérées et sub-antarctiques de l'hémisphère sud.
Le programme de recherche ornithologique à long terme du Parc Omora vise à contribuer à combler ce vide géographique dans les études à long terme de l'hémisphère sud. Le Parc Omora a été l'un des sites fondateurs du réseau chilien LTSER (Long-Term Socio-Ecological Research), créé en 2008 et intégré au réseau ILTER en 2011.
Programme de capture au filet le plus long de l'hémisphère sud
Le programme de capture au filet japonais et de baguage d'oiseaux forestiers conduit de manière ininterrompue depuis janvier 2000 au Parc Omora représente le programme de baguage le plus long pour les oiseaux des forêts tempérées et subpolaires de l'hémisphère sud. Sur 15 ans, plus de 10 000 oiseaux forestiers ont été capturés et bagués, fournissant une base de données sans précédent pour les études de morphométrie et de dynamique des populations des espèces les plus abondantes dans les forêts sub-antarctiques.
Ce programme a généré des données fondamentales pour adresser des questions essentielles sur la composition, la structure, les dynamiques, les histoires de vie et les interactions écologiques de l'avifaune australe, incluant la longévité, les taux de survie, les patterns démographiques, les migrations, la fidélité au site, la morphométrie, le régime alimentaire et les rôles écologiques et sociaux des oiseaux.
Proximité avec l'Antarctique
Le Parc Omora et l'île Navarino constituent le site LTSER-Chile le plus proche de l'Antarctique, séparé par seulement 950 km de l'île King George où se trouve la base scientifique chilienne Julio Escudero. Le Parc Omora a établi une collaboration formelle avec l'Institut Antarctique Chilien qui administre cette base. L'île Navarino et l'île King George sont des localisations stratégiques et complémentaires pour monitorer les impacts du changement climatique global sur le biote.
Perspectives et priorités de recherche
Le programme de recherche ornithologique à long terme du Parc Omora est entré dans sa deuxième décennie en 2011 sous la direction de Jaime Jiménez, qui a initié de nouvelles approches dans quatre domaines principaux:
Recherche fondamentale : Introduction de nouveaux sujets comme l'histoire naturelle et l'écologie de l'espèce-clé Pic de Magellan, et technologies innovantes pour déchiffrer les routes migratoires d'espèces comme l'Élénie à crête blanche qui connectent le Cap Horn à l'Amazonie.
Recherche appliquée en conservation : Focus sur l'impact du vison et autres mammifères exotiques arrivés récemment sur l'île Navarino sur les populations d'oiseaux.
Éducation et formation à l'observation ornithologique : Focus sur l'intégration des sciences ornithologiques et de l'éthique environnementale dans la conservation bioculturelle.
Nouveaux thèmes et activités pour le tourisme d'intérêt spécial : Incorporation de techniques de télémétrie pour l'appréciation des complexités du comportement individuel et social des oiseaux qui ont habité les îles du Cap Horn depuis les débuts de l'évolution des mammifères.
Les priorités de recherche futures incluent des études comparatives ornithologiques à travers les sites du réseau LTSER-Chile dans le biome des forêts tempérées sud-américaines, des collaborations et études comparatives à long terme avec des sites autour du monde via le réseau ILTER, et des études interhémisphériques comparant l'avifaune des forêts sub-antarctiques et sub-arctiques pour générer de nouvelles perspectives sur les impacts du changement climatique global sur la biologie et la dynamique des populations d'oiseaux des forêts subpolaires.
Les oiseaux des forêts et montagnes de la Réserve de Biosphère du Cap Horn représentent un assemblage unique au monde, adapté aux conditions environnementales exceptionnelles de l'extrémité australe du continent américain. La protection offerte par la désignation UNESCO en 2005 et les recherches menées par le Parc Omora, l'Universidad de Magallanes et l'Université du Nord du Texas depuis 2000 ont généré une compréhension scientifique sans précédent de cette avifaune sub-antarctique.
Les 26 espèces principales d'oiseaux forestiers et de montagne documentées, dont plusieurs d'intérêt conservatoire majeur comme le Pic de Magellan, constituent les vertébrés terrestres dominants de ces écosystèmes. Leur conservation face aux menaces croissantes du changement climatique, des espèces invasives et du développement touristique représente un enjeu de portée globale pour la biodiversité subpolaire de l'hémisphère sud.
Bibliographie principale :
Les sources utilisées pour ce dossier proviennent exclusivement des travaux de recherche de :
UNESCO (documents de création et rapports sur la Réserve de Biosphère du Cap Horn)
Université du Nord du Texas (University of North Texas) via le programme de conservation bioculturelle sub-antarctique
Parque Etnobotánico Omora (programme de recherche ornithologique à long terme)
Recherches chiliennes (Universidad de Magallanes, Instituto de Ecología y Biodiversidad, Anales del Instituto de la Patagonia)
Recherches argentines (CONICET, études sur Terre de Feu)
Nichée entre 54°15' et 54°50' de latitude sud et 69°15' et 71°30' de longitude ouest, cette "terre inconnue" s'étend sur 170 kilomètres d'ouest en est et 60 kilomètres du nord au sud, abritant un champ glaciaire de plus de 2 300 km² - soit l'équivalent de la superficie totale des glaciers alpins. Jusqu'en 2011, année de la première traversée intégrale réalisée par le Groupe Militaire de Haute Montagne (GMHM) français, la cordillère Darwin demeurait l'un des derniers "rectangles blancs" sur les cartes du monde, témoignant de la difficulté extrême que représente son exploration.
La cordillère Darwin occupe l'angle sud-ouest de la Terre de Feu chilienne, serrée entre le canal Almirantazgo au nord, le canal Beagle au sud et le canal Cockburn à l'ouest. Trois côtés sur quatre sont de l'eau. Seule la partie orientale, près de la frontière argentino-chilienne, reste reliée à la terre ferme — ce qui rend tout accès terrestre quasiment impossible.
Le 12 février 1834, le capitaine Robert FitzRoy baptise cette chaîne en l'honneur du 25e anniversaire de Charles Darwin, alors âgé de 25 ans et embarqué sur le HMS Beagle. Darwin n'y posera jamais le pied : il l'observe depuis le pont du navire, dans le canal Beagle, et décrit un paysage d'une beauté saisie qu'il pressent déjà difficile d'explorer.
Le voilier Milagro au mouillage dans la caleta Beaulieu, face au glacier Pia (Expédition Karukinka, Cordillère Darwin, Terre de Feu, Chili, 2025)
Jusqu'en 2011, elle restait l'un des derniers « rectangles blancs » sur les cartes mondiales.
Table des matières
1. Géographie et géologie
Le massif s'étend sur 170 km d'ouest en est et 60 km du nord au sud, entre 54°15' et 54°50' de latitude sud. Son point culminant est le mont Shipton (2 469 m) — et non le mont Darwin (2 438 m), une confusion qui a perduré plusieurs décennies.
À l'ouest se dresse le mont Sarmiento (2 404 m), visible depuis le détroit de Magellan par temps clair. À l'est, le massif s'efface vers la vallée de Yendegaia. Le champ glaciaire couvre 2 300 km² — équivalent à l'ensemble des glaciers alpins, et troisième réserve d'eau douce du Chili après les champs de glace patagoniens nord et sud.
La géologie est aussi complexe que l'accès. Le massif est constitué d'un complexe métamorphique de haut grade — schistes à kyanite et sillimanite — formé lors de la fermeture du bassin de Rocas Verdes au Crétacé. Ces minéraux, témoins de pressions et températures extrêmes dans la croûte, font de la cordillère Darwin le seul ensemble de ce type dans les Andes australes. L'ouverture du passage de Drake, il y a 45 millions d'années, a ensuite reconfiguré la tectonique locale en régime transpressif.
Vue panoramique du glacier Marinelli avec des sommets enneigés et des growlers (Cordillère Darwin, wikipedia)
2. Climat extrême : les Cinquantièmes Hurlants
Les vents d'ouest sont constants. Ici, dans les cinquantièmes hurlants, leur vitesse moyenne annuelle atteint 70 km/h. Les rafales de type williwaw — terme kawésqar — dépassent 250 km/h. Les précipitations s'élèvent à plus de 3 000 mm par an, surtout sous forme de neige en altitude. La visibilité s'effondre en quelques minutes.
Ce sont ces conditions que FitzRoy appelait une « divinité mauvaise ». Et ce sont elles qui ont repoussé toutes les tentatives d'exploration pendant cent cinquante ans.
Parmi les dizaines de glaciers du massif, le glacier Marinelli est le plus étudié et le plus actif. Il s'étend depuis la cordillère jusqu'à la baie Ainsworth dans le fjord Almirantazgo. Entre 1913 et 2011, son front a reculé de 15 km — recul parmi les plus importants documentés à l'échelle mondiale pour un glacier de ce type.
La cordillère Darwin constitue ainsi un laboratoire naturel de premier ordre pour l'étude de l'interaction entre océan, atmosphère et cryosphère aux hautes latitudes australes. Les données de terrain contribuent directement aux modèles climatiques globaux
Un des glaciers de la Cordillère Darwin lors d'une expédition en voilier dans les canaux de Patagonie (Association Karukinka, Chili, 2025)
La température moyenne varie entre 0 et 5°C pendant la saison froide (hiver austral) et entre 5 et 10°C pendant la saison chaude (été austral). Ces variations thermiques relativement faibles reflètent l'influence modératrice de l'océan, mais masquent l'effet refroidissant constant du vent qui abaisse considérablement la température ressentie.
4. Biodiversité
Faune. Les eaux des fjords entourant la cordillère sont riches en nutriments. Baleines à bosse et baleines franches australes y hivernent régulièrement. Lions de mer, éléphants de mer et léopards de mer fréquentent les côtes. Plus de 90 espèces d'oiseaux ont été recensées, dont le condor des Andes (envergure jusqu'à 3 m), le manchot de Magellan — et, fait remarquable, la seule colonie de manchots royaux (Aptenodytes patagonicus) située hors Antarctique et îles subantarctiques.
Petit groupe de manchots de Magellan (pingüinos) en Patagonie insulaire
Un Carancho noir (Réserve du Cap Horn, le 10 avril 2025 lors d'une expédition en voilier au cap Horn et dans les canaux de Patagonie)
Colonie d'otaries à fourrure dans le canal Beagle (expédition en voilier Karukinka 2025)
Deux baleines franches australes dans le canal Beagle (2018)
Sur terre, le guanaco (Lama guanicoe) est l'espèce emblématique des zones les moins exposées. Les castors canadiens, introduits dans les années 1940, ont depuis colonisé des dizaines de milliers d'hectares. Leurs barrages modifient l'hydrologie des cours d'eau et perturbent les forêts de Nothofagus, menaçant l'intégrité de l'écosystème forestier. La région abrite également plusieurs espèces de canidés adaptées aux conditions australes, notamment le renard de Magellan (Lycalopex culpaeus) et le renard gris (Lycalopex griseus), qui occupent divers habitats allant des forêts aux zones rocheuses.
Troupeau de guanacos (lama guanicoe) lors d'une expédition de l'association Karukinka en Terre de Feu (2018)
Végétation. Le lenga (N. pumilio) domine jusqu'à 700 m d'altitude. Au-dessus, les conditions forment des lengas nains — même espèce, taille et croissance réduites par le vent et le froid. Plus haut encore, la toundra magellanique prend le relais : mousses, lichens, Azorella, Bolax. Sous les futaies, la Drosera uniflora (plante carnivore) et plusieurs orchidées endémiques signalent la pauvreté en nutriments des sols. Plusieurs baies comestibles y poussent, dont le calafate et la chaura.
Barrage de castors sur l'île Hoste (Réserve de Biosphère du cap Horn, Chili, expédition automne-hiver 2018)
Forêt magellanique photographiée lors d'une expédition en voilier en Patagonie (canal Beagle, Réserve de Biosphère du Cap Horn, Chili, 2025)
Végétation de la forêt magellanique (Réserve de Biosphère du cap Horn, 2018) Paysage de toundra dans la réserve de Biosphère du cap Horn (expédition hiver 2018)
Une zone de transition, la toundra magellanique, marque la limite entre l'étage forestier et l'étage alpin, où la végétation se compose principalement de mousses et de lichens capables de résister aux vents desséchants et aux températures négatives. Cet espace constitue un écosystème unique, abritant des espèces végétales hautement spécialisées.
5. Les premiers explorateurs
Le père Alberto de Agostini, missionnaire salésien italien, fut le premier à pénétrer sérieusement le massif entre 1910 et 1960. Ses photographies — les premières de l'intérieur de la cordillère — et sa vingtaine d'ouvrages sur la région constituent un patrimoine scientifique et ethnographique fondateur. C'est son nom que porte aujourd'hui le parc national qui englobe le massif.
En 1961, l'alpiniste britannique Eric Shipton, accompagné des Chiliens Eduardo García, Francisco Vivanco et Cedomir Marangunic, réalise ce qu'il croit être la première ascension du mont Darwin. L'équipe gravit en réalité un sommet plus élevé, situé au nord-ouest — le futur mont Shipton (2 469 m). La confusion est clarifiée en 1970 par une expédition néo-zélandaise, qui propose les noms actuels, acceptés par les autorités géographiques chiliennes.
Alberto de Agostini et ses compagnons de cordée, pionniers de l'alpinisme dans la cordillère de Darwin au début du XXe siècle
6. La traversée intégrale du GMHM (2011)
Le 6 octobre 2011, six alpinistes du Groupe Militaire de Haute Montagne (GMHM) de Chamonix achèvent la première traversée intégrale de la cordillère Darwin.
L'équipe — le capitaine Lionel Albrieux (chef d'expédition), le lieutenant Didier Jourdain, l'adjudant-chef Sébastien Bohin, le sergent-chef François Savary, le caporal Sébastien Ratel et le grimpeur civil Dimitri Munoz — a quitté le versant occidental le 6 septembre, en autonomie totale, avec 75 kg de matériel chacun tractés sur des pulkas testées en Norvège.
En 30 jours, ils parcourent 150 km à vol d'oiseau (250 km réels), sans cartographie fiable depuis 1954. Face au mont Darwin, une arête de 5 km oscille entre 40 cm et 1,5 m de large. Les vents atteignent régulièrement 150 km/h. L'équipe progresse par moments à quatre pattes, parfois allongée.
Le film documentaire Sur le fil de Darwin, réalisé à partir des images tournées par l'équipe elle-même, sort en salles le 30 octobre 2013.
Le parc national Alberto de Agostini, créé le 22 janvier 1965 (décret suprême n° 80), couvre 1 460 000 hectares — troisième plus grande aire protégée du Chili. En 2005, il est intégré à la réserve de biosphère du cap Horn (UNESCO), qui place la cordillère parmi les 24 écorégions les plus préservées de la planète.
Les défis actuels sont au nombre de trois : le recul glaciaire documenté depuis plusieurs décennies (glacier Marinelli : –15 km en un siècle), la prolifération des castors canadiens, et la pression croissante d'un écotourisme de croisière vers les glaciers, qui nécessite une gestion attentive — en particulier autour des sites archéologiques yagan du littoral, fragiles et non protégés physiquement.
L'un des nombreux fjords du parc national Alberto de Agostini (expédition en voilier, Canaux de Patagonie, Chili, 2025)