Un monde perdu découvert sous la glace de l’Antarctique : des chercheurs internationaux ont annoncé la découverte d’un monde perdu, potentiellement vieux de plus de 30 millions d’années, situé à plus d’un kilomètre sous la glace de l’Antarctique. Ce paysage ancien aurait pu regorger de rivières, de forêts, et peut-être même d’animaux sauvages.
L’Antarctique n’a pas toujours été un désert glacé. Selon les scientifiques, il abritait autrefois un écosystème luxuriant. « Cette découverte est comme l’ouverture d’une capsule temporelle », a déclaré le professeur Stewart Jamieson, géologue à l’Université de Durham en Angleterre et co-auteur de l’étude, publiée dans la revue Nature Communications.
Des recherches débutées en 2017
Les travaux sur le terrain ont commencé en 2017, lorsque l’équipe a foré le fond marin afin d’extraire des sédiments provenant d’un écosystème enfoui sous la glace.
« La terre sous la calotte glaciaire de l’Antarctique oriental est moins connue que la surface de Mars », a souligné le professeur Jamieson.
C’est en analysant ces sédiments que les scientifiques ont mis au jour un ancien paysage situé à plus d’un kilomètre de profondeur.
Un paysage vaste et préservé
Le paysage découvert se situe dans la région de Wilkesland, dans l’Antarctique de l’Est, et s’étend sur plus de 30 000 km², soit environ deux fois la taille de la Bretagne.
Des traces de pollen de palmiers anciens ont été retrouvées, suggérant que la zone pouvait avoir un climat tropical avant sa glaciation.
Grâce à des outils de pointe, notamment le radar à pénétration de sol, les chercheurs ont identifié des blocs de terrain surélevé mesurant entre 120 et 170 kilomètres de long et jusqu’à 85 kilomètres de large. Ces blocs sont séparés par des vallées pouvant atteindre 40 kilomètres de largeur et près de 1 200 mètres de profondeur.
Un paysage sculpté par les rivières
L’analyse indique que cette formation géologique n’a probablement pas été érodée par la glace, mais façonnée par des rivières. Le paysage aurait donc été formé avant l’apparition de la calotte glaciaire antarctique, il y a environ 34 millions d’années.
Un schéma représentant l’ancien paysage fluvial préservé sous la calotte glaciaire de l’Antarctique oriental. Image crédits nature Communications
Les chercheurs poursuivent leurs études sur cette zone afin de mieux comprendre l’évolution du climat, des écosystèmes anciens et de la calotte glaciaire.
La fragmentation de Gondwana et la naissance d’un relief unique
Lorsque le supercontinent Gondwana a commencé à se disloquer, le mouvement des masses terrestres a engendré de profondes fissures et formé les crêtes imposantes identifiées sous la glace de l’Antarctique. Ce processus tectonique ancien a façonné un paysage complexe qui est resté figé pendant des dizaines de millions d’années.
À cette époque reculée, la région abritait probablement des rivières sinueuses et des forêts denses dans un climat tempéré, voire tropical. Cette hypothèse est étayée par la découverte de pollen de palmier ancien à proximité du site, selon The Economic Times.
Par ailleurs, les sédiments extraits contenaient des micro-organismes marins, évoquant un environnement caractérisé par des mers chaudes et une biodiversité importante.
Un paysage qui évoque la Patagonie… ou les tropiques
« Il est difficile de dire exactement à quoi ressemblait ce paysage ancien, mais selon la période que l’on considère, le climat aurait pu ressembler à celui de la Patagonie moderne, ou même à quelque chose de tropical », a expliqué le professeur Stewart Jamieson.
En d’autres termes, l’Antarctique verdoyant n’est pas uniquement un phénomène hypothétique ou contemporain. Il fut bel et bien une réalité géologique dans un lointain passé.
Un gel brutal qui a figé l’écosystème
Lorsque le climat mondial s’est refroidi, une calotte glaciaire s’est formée, recouvrant progressivement le continent antarctique. Ce processus a interrompu l’érosion active et a gelé le paysage sous-glaciaire, un peu comme un mammouth piégé dans la glace.
« L’histoire géologique de l’Antarctique enregistre d’importantes fluctuations », a déclaré Jamieson. « Mais des changements aussi brusques ont laissé peu de temps à la glace pour modifier significativement le paysage sous-jacent. »
Même lors de périodes de réchauffement climatique, comme au cours du Pliocène moyen il y a environ 3 millions d’années, la glace n’a jamais complètement reculé au point de révéler cette ancienne topographie.
Elle est donc restée préservée, intacte sous la glace depuis des dizaines de millions d’années.
Mieux comprendre le passé pour prédire l’avenir
L’équipe scientifique espère que l’étude de ce paysage enfoui et de son évolution sous l’effet des glaciations successives permettra d’améliorer les modèles actuels sur la fonte des glaces.
« Ce type de découverte nous aide à comprendre comment le climat et la géographie sont étroitement liés, et à quoi nous pouvons nous attendre dans un monde où les températures augmentent », a conclu Jamieson.
D’après le British Antarctic Survey, le réchauffement climatique accélère le déclin démographique de ces oiseaux de l’Antarctique.
Par Le HuffPost avec AFPPartager
Capture d’écran Facebook @Parks and Wildlife Service Western Australia Le réchauffement climatique est la principale cause de déclin des manchots empereurs. (illustration)
ENVIRONNEMENT - Un constat alarmant. Le réchauffement climatique, et en particulier le recul de la banquise dans l’Antarctique, fait décliner « plus vite que prévu » la population des manchots empereurs, dont nombre de colonies ont perdu plus de 20 % de leurs membres en 15 ans, alerte une étude britannique de référence publiée mardi 10 juin.
Ce déclin rapide a été observé par satellites dans seize colonies, situées dans la péninsule antarctique, la mer de Weddell et la mer de Bellingshausen, qui représentent un tiers de la population de la plus grande espèce de manchots au monde, rapporte l’étude du British Antarctic Survey publiée dans la revue Nature Communications : Earth & Environment.
« Nous avons là une illustration très déprimante du changement climatique et un déclin démographique qui se déroule plus vite que prévu, mais il n’est pas trop tard », a déclaré Peter Fretwell, chercheur de cet observatoire britannique qui a dirigé l’étude. Les conclusions de ces nouvelles observations sont « probablement environ 50 % pires » que les estimations les plus pessimistes réalisées à l’aide de modèles informatiques, a-t-il ajouté.
Réchauffement climatique
Première cause à l’origine de ce déclin, le réchauffement climatique amincit la glace sous les pattes des manchots dans leurs zones de reproduction. Ces dernières années, certaines colonies ont perdu l’intégralité de leurs poussins, noyés ou morts de froid lorsque la glace a cédé sous leurs minuscules pattes, avant qu’ils ne soient prêts à affronter l’océan glacial.
L’étude suggère que le nombre de manchots est en baisse depuis le début de la surveillance précise par satellite, en 2009, soit avant que le réchauffement ne réduise la reconstitution annuelle de la banquise, selon Peter Fretwell. Le changement climatique reste le principal facteur du déclin, a-t-il précisé, entraînant d’autres menaces pour les manchots, telles que des précipitations plus importantes ou l’intrusion croissante de prédateurs, comme les orques et les phoques par exemple.
« Il n’y a pas de pêche, pas de destruction de leur habitat, pas de pollution qui cause le déclin de leurs populations. C’est simplement la température de la glace sur laquelle ils se reproduisent et vivent, et c’est vraiment le changement climatique », a-t-il déclaré à l’AFP.
Selon une étude réalisée en 2020, les manchots empereurs, dont le nom scientifique est Aptenodytes forsteri, comptent environ 250 000 couples reproducteurs, tous en Antarctique. Les manchots n’appartiennent pas à la même famille que les pingouins de l’hémisphère nord, plus petits et capables de voler.
Extinction d’ici la fin du siècle ?
L’œuf de manchot empereur est couvé en hiver par le mâle, tandis que la femelle part à la pêche pendant deux mois, avant de revenir nourrir les petits par régurgitation. Pour survivre par eux-mêmes, les oisillons doivent développer des plumes imperméables, un processus qui commence généralement à la mi-décembre, pendant l’été austral.
Le chercheur considère qu’il y a de l’espoir que les manchots se rapprochent du pôle Sud à l’avenir, mais il est difficile de dire « combien de temps ils vont tenir là-bas », précise Peter Fretwell. Des modélisations informatiques avaient déjà prévu que l’espèce sera proche de l’extinction d’ici la fin du siècle si l’humanité ne réduit pas ses émissions de gaz à effet de serre.
Toutefois, à la lumière des dernières découvertes inquiétantes, « il se peut que nous devions repenser ces modèles », a déclaré Peter Fretwell et il est de plus en plus nécessaire d’étudier le reste de la population. « Nous allons probablement perdre beaucoup de manchots empereurs, mais (...) si nous réduisons nos émissions de gaz à effet de serre, alors nous sauverons l’espèce », conclut le scientifique.
Une épidémie de grippe aviaire en 2023 a frappé une colonie d’éléphants de mer du sud dans la région de la Terre de Feu au Chili, entraînant une baisse de 50 % de sa population.
Mais au cours de la saison de reproduction 2024-2025, la population de la colonie s’est rétablie, avec 33 petits nés.
Une alliance entre la branche chilienne de la Wildlife Conservation Society et le département régional de l’environnement surveille cette colonie depuis des années, bravant l’isolement et les conditions météorologiques extrêmes à la pointe sud des Amériques.
Les experts avancent que le site, la baie Jackson, pourrait servir de refuge naturel contre la grippe aviaire grâce à son isolement géographique en tant que fjord.
D’année en année, une colonie d’éléphants de mer arrive dans la baie Jackson, sur les rives de la Terre de Feu à l’extrême sud du Chili, pour muer et se reproduire. Cependant, en 2023, une épidémie de grippe aviaire a dévasté la région, et la population de la colonie a chuté de moitié.
En 2020, lorsque la grippe aviaire a causé des pertes dévastatrices dans les colonies d’oiseaux marins en Europe et en Afrique australe, les experts pensaient initialement que la propagation du virus aux mammifères se limiterait aux carnivores terrestres. Cependant, lors de l’épidémie de 2021 et 2022, le virus a touché des phoques et des baleines en Europe et en Amérique du Nord. En 2023, lorsque le virus est arrivé sur la côte sud-américaine, l’agent pathogène a montré qu’il pouvait causer une mortalité massive chez les mammifères marins. L’éléphant de mer du sud (Mirounga leonina) a été l’une des espèces les plus touchées.
Mais une bonne nouvelle est arrivée en avril 2025, lorsque des chercheurs ont constaté que la population d’éléphants de mer dans la baie Jackson avait doublé pour atteindre 200 individus, dont 33 petits.
« C’est une excellente nouvelle pour la conservation de l’espèce, car Jackson [Bay], du fait qu’elle se trouve dans les eaux intérieures des fjords et des canaux, peut agir comme une barrière protectrice contre les pandémies », déclare Cristóbal Arredondo, vétérinaire et coordinateur du programme terrestre pour la Wildlife Conservation Society (WCS) du Chili. Depuis 2008, WCS Chili surveille cette colonie aux côtés du département de l’environnement de la région de Magallanes, qui englobe la Terre de Feu.
Éléphants de mer dans la baie Jackson. Image avec l’aimable autorisation de Francisco Brañas.
Un refuge contre le virus
La baie Jackson abrite « la plus grande colonie d’éléphants de mer du Chili », selon Javiera Constanzo, vétérinaire et responsable de l’approche One Health pour WCS Chili. La baie est située entre deux aires protégées : la zone marine et côtière protégée à usages multiples Seno Almirantazgo (ou Admiralty Sound), administrée par le ministère de l’Environnement, et le parc naturel Karukinka, une initiative privée de conservation gérée par WCS Chili.
Le parc naturel Karukinka est un vaste refuge naturel qui s’étend sur environ 300 000 hectares (741 000 acres) de divers écosystèmes. Admiralty Sound, qui entoure les côtes de Karukinka, reçoit de l’eau douce de plusieurs glaciers de la cordillère Darwin, une chaîne de montagnes couverte de glace. Comme Admiralty Sound est un grand fjord — une vallée profonde et étroite d’origine glaciaire remplie d’eau de mer — son mélange d’eau douce et d’eau salée le rend très productif. Et en tant que zone protégée par le gouvernement, Admiralty Sound est vital pour la population d’éléphants de mer, explique Constanzo, en interdisant les activités qui pourraient affecter l’espèce.
Surtout, l’isolement de la baie Jackson pourrait en faire un refuge pour la colonie d’éléphants de mer. Cette hypothèse est encore à l’étude, mais « ce que l’on observe est très positif pour la conservation de l’espèce », affirme Constanzo.
Au cours de la saison la plus récente, 33 petits sont nés. Image avec l’aimable autorisation de la WCS
Surveillance réussie après la grippe aviaire de 2023
Les données des émetteurs satellites montrent que certains éléphants de mer de la baie Jackson restent sur place tandis que d’autres migrent depuis d’autres endroits, venant de l’océan Pacifique ou voyageant dans l’Atlantique jusqu’à la péninsule Valdés, au centre de la Patagonie argentine.
En 2023, lors de l’épidémie de grippe aviaire hautement pathogène, il y a eu une mortalité massive d’éléphants de mer en Argentine : selon une étude publiée dans Nature Communications, environ 17 000 animaux sont morts.
À la baie Jackson, les chercheurs n’ont enregistré qu’environ 100 individus dans la colonie cette année-là, soit moins de la moitié du nombre enregistré les années précédentes.
« Nous espérions vivement qu’au cours de la saison suivante, les effectifs de la colonie se rétabliraient », déclare Arredondo. Et c’est ce qui s’est produit. La saison 2024-2025 a dissipé tout doute : 200 éléphants de mer ont été observés dans la baie Jackson en décembre, le mois où la population de la colonie atteint normalement son maximum. Les chercheurs ont également enregistré la naissance de plus de 30 petits éléphants de mer, soit le même nombre qu’en 2023.
Des chercheurs de WCS Chili et du département régional de l’environnement de Magallanes dans la baie Jackson. Image avec l’aimable autorisation de Francisco Brañas
La colonie de la baie Jackson a « maintenant retrouvé ses effectifs après la grippe aviaire », selon Constanzo.
Les experts attribuent le rétablissement rapide de la colonie d’éléphants de mer de la baie Jackson à plusieurs facteurs. D’une part, sa localisation dans les eaux intérieures des fjords et des canaux, loin des autres colonies touchées, a pu servir de barrière naturelle contre la grippe aviaire, réduisant le risque de contagion.
Les chercheurs suggèrent que les éléphants de mer ayant contracté le virus de la grippe aviaire hautement pathogène n’ont probablement pas réussi à revenir à la baie Jackson, mourant probablement avant d’atteindre leur destination.
Environ 200 éléphants de mer ont été vus dans la baie Jackson en décembre 2024. Image avec l’aimable autorisation de la WCS
Surveillance dans une zone extrême
Les vents dans la baie Jackson peuvent atteindre jusqu’à 120 kilomètres par heure, ce qui représente un défi important pour les chercheurs lors du débarquement. Cela n’a cependant pas empêché la biologiste marine Marina Maritza Sepúlveda de se rendre dans la baie Jackson en 2023 avec une équipe de scientifiques chiliens et britanniques. Ils ont équipé plusieurs éléphants de mer de la baie Jackson d’émetteurs satellites, dans le cadre d’un projet en cours soutenu par WCS Chili.
Sepúlveda explique que les émetteurs aident les scientifiques à suivre la colonie alors qu’elle voyage le long du courant du Cap Horn, l’un des courants « les moins étudiés et connus du Chili », et qui est « extrêmement important à comprendre ».
WCS Chili s’est également joint à l’équipe pour surveiller la colonie d’éléphants de mer. Étant donné le coût logistique élevé pour atteindre la zone, chaque occasion de collecter des données est exploitée.
« La présence des animaux sur place nous permet de maximiser les chances de recueillir des données scientifiques précieuses », explique Sepúlveda. Par exemple, des vétérinaires comme Arredondo et Constanzo prélèvent des écouvillons nasaux et anaux pour étudier le microbiome des éléphants de mer, y compris leur charge bactérienne et virale.
La baie Jackson est située dans une zone où la vitesse du vent peut dépasser les 120 km/h. Image avec l'aimable autorisation de la WCS.
Les chercheurs recueillent également des données à l’aide d’une échographie pour mesurer l’épaisseur de la couche de graisse des éléphants de mer, ce qui permet d’évaluer leur condition physique. Ils prélèvent des moustaches et des poils pour analyser l’écologie trophique des phoques et vérifier la présence de métaux lourds, et collectent des excréments pour rechercher des parasites.
Au cours de la saison la plus récente, les chercheurs ont également prélevé des échantillons pour confirmer la présence de la grippe aviaire dans la colonie. Ces échantillons sont actuellement en cours d’analyse.
« Le travail d’équipe nous permet d’optimiser les ressources, de partager les connaissances et de garantir la collecte de données précieuses qui contribuent à la compréhension et à la conservation de cette colonie d’éléphants de mer », explique Arredondo.
Les chercheurs surveillent la colonie d’éléphants de mer de la baie Jackson dans le cadre d’un projet de long terme depuis plus de 16 ans.
Chaque année, entre octobre et avril, une petite équipe parcourt toute la plage et la zone côtière. Lors de ces inspections, les chercheurs classent les éléphants de mer par âge et par sexe, ce qui les aide à comprendre la composition de la population de la colonie. Cependant, selon la position d’un phoque au sol, certains individus ne peuvent pas être identifiés ; dans ces cas, les scientifiques les placent dans la catégorie « sexe non déterminé », explique Constanzo.
Chaque année entre octobre et avril une petite équipe de chercheurs parcourt toute la plage et la zone côtière pour recueillir des informations sur les éléphants de mer. Image avec l’aimable autorisation de la WCS
Les éléphants de mer passent la majeure partie de leur vie dans l’eau et ne viennent à terre que pour se reproduire et muer, un processus qui dure environ un mois. Pendant cette période, ils ne retournent pas à l’eau pour se nourrir. Cela signifie que tout changement qui augmente leur consommation d’énergie est problématique, selon Arredondo. C’est pourquoi les chercheurs veillent à garder une distance de sécurité avec les phoques afin de « ne pas perturber » leur comportement.
En plus de compter les éléphants de mer en personne, ils utilisent également des drones pour cartographier la zone. Cela aide les chercheurs à obtenir des images détaillées de l’emplacement des éléphants de mer.
Francisco Brañas, expert à l’unité des aires protégées du département régional de l’environnement, explique que le traitement de ces images permet aux chercheurs d’obtenir des informations supplémentaires, telles que les mesures individuelles. Les chercheurs peuvent estimer le poids corporel des éléphants de mer et évaluer leur condition physique pour déterminer s’ils disposent de suffisamment de nourriture, selon Brañas.
« Les images capturées par les drones nous offrent une vue plus complète et précise de la colonie », dit-il. La surveillance régulière a été essentielle pour évaluer le rétablissement de la colonie, qui a été décrite pour la première fois en 2006. Cette année-là, 46 individus ont été recensés. Depuis, les effectifs ont globalement augmenté.
L’augmentation spectaculaire de la population d’éléphants de mer dans la baie Jackson témoigne non seulement de la résilience de l’espèce, mais aussi des efforts de collaboration essentiels à la réalisation de ce suivi dans une zone isolée et soumise à des conditions météorologiques extrêmes.
Les éléphants de mer passent la majeure partie de leur vie dans l’eau et ne viennent à terre que pour se reproduire et muer. Image avec l’aimable autorisation de Pablo Lloncón.
Une filiale de la multinationale TotalEnergies vient de soumettre une étude d’impact environnemental au SEA Magallanes, afin d’évaluer le plus grand projet énergétique d’Amérique du Sud et le troisième plus grand du monde. Quel a été son comportement d’entreprise au cours d’un siècle d’existence ? En accédant uniquement à des informations publiques, nous avons découvert des antécédents qui méritent d’être connus de toute la communauté.
Total Eren est une entreprise française spécialisée dans les énergies renouvelables. Depuis 2021, elle porte le projet H2 Magallanes, un projet de production et d’exportation d’hydrogène et d’ammoniac à grande échelle, qu’elle souhaite implanter à l’estancia Cañadón Grande, à 3,5 km du parc national Pali Aike, dans la région de Magallanes, au Chili.
Cette société est une filiale de TotalEnergies, multinationale au riche passé de dénonciations pour pratiques extractives dans des territoires vulnérables, alliances avec des dictatures, greenwashing d’entreprise, influence disproportionnée sur les politiques publiques et désastres socio-environnementaux. Ces antécédents, associés à l’ampleur de son mégaprojet, obligent à porter un regard critique et rigoureux sur ses intentions en Patagonie.
La société mère [TotalEnergies]
TotalEnergies est un groupe mondial du secteur pétrochimique et énergétique, qui produit et commercialise du pétrole, des biocarburants, du gaz naturel, des gaz verts, des énergies renouvelables et de l’électricité. Elle a été créée en 1924 sous le nom de Compagnie française des pétroles, s’attribuant la mission de « garantir l’indépendance énergétique de la France ».
Connue tout au long de son histoire comme la compagnie pétrolière Total, elle a décidé en mai 2021 de changer de nom pour « la production et la fourniture d’énergies de plus en plus abordables, fiables et propres ». C’est ainsi qu’elle a intégré des entreprises dédiées aux énergies renouvelables, comme Total Eren, acquise à 100 % en 2023.
En un siècle d’histoire, la multinationale a fait l’objet de graves accusations.
1. Conflits avec les populations autochtones et les communautés
En Afrique, l’oléoduc East African Crude Oil Pipeline (EACOP), qui traverse l’Ouganda et la Tanzanie, a été remis en question par des organisations telles que Human Rights Watch. Sur la base de plus de 90 entretiens avec des familles déplacées, un rapport a documenté les impacts dévastateurs sur les moyens de subsistance des familles, en raison du processus d’acquisition des terres.
Total a acquis une participation significative dans l’entreprise Suncor en 1997, pour exploiter des sables bitumineux sur des territoires ancestraux au Canada, jusqu’à ce qu’en octobre 2023, elle vende ses opérations à la même entreprise. Une enquête publiée dans Science a révélé que la pollution atmosphérique de ces sables bitumineux dépasse les émissions déclarées par l’industrie sur les sites étudiés, de 1 900 % à plus de 6 300 %. Pendant des décennies, les communautés autochtones de la région se sont plaintes de l’impact sur la santé de l’air toxique causé par ces opérations.
En Birmanie, au début des années 1990, Total s’est associée à la compagnie pétrolière Unocal et au régime militaire birman pour construire le gazoduc de Yadana. Le régime a créé un corridor de gazoducs hautement militarisé, dans lequel il a violemment réprimé la dissidence, forcé la population locale à construire l’infrastructure du gazoduc et à fournir du carburant à l’armée, obligé des villages entiers à se relocaliser, et commis des actes de torture, des viols et des exécutions sommaires. La plainte déposée par des villageois birmans a obligé Unocal à un accord en 2005, marquant la première fois qu’une plainte pour droits humains contre une multinationale aboutissait.
2. Désastres industriels et gestion des risques
En 1999, le naufrage du navire Erika – affrété par Total – a provoqué une marée noire dévastatrice pour la vie marine, terrestre et l’économie locale, sur plus de 400 kilomètres de côtes en France. En 2001, dans son usine chimique AZF à Toulouse, 300 tonnes de nitrate d’ammonium ont explosé, causant 31 morts, plus de 2 500 blessés, un cratère de près de 30 mètres de profondeur et 200 de diamètre, et une ville marquée par la tragédie. En 2012, une fuite de gaz incontrôlée sur la plateforme Elgin, en mer du Nord, a libéré 300 000 tonnes de méthane dans l’atmosphère, générant une crise environnementale et de sécurité dont les effets persistent aujourd’hui.
3. Sanctions judiciaires pour corruption
En 2013, la Securities and Exchange Commission (SEC) et le Département de la Justice des États-Unis ont infligé une amende à Total pour avoir soudoyé des fonctionnaires iraniens entre 1995 et 2004, afin d’obtenir des contrats d’exploitation d’un gisement de gaz naturel dans le golfe Persique. En 2018, un tribunal de Paris l’a sanctionnée pour la même affaire.
En 2023, le Tribunal de Strasbourg l’a condamnée pour avoir enfreint le programme « Pétrole contre nourriture », créé en 1996 pour l’achat de nourriture, de médicaments et de produits à des fins humanitaires pour la population irakienne, qui subissait les sanctions imposées par l’ONU après l’invasion militaire du Koweït. Une enquête menée par l’ancien président de la Réserve fédérale américaine, Paul Volcker, a détecté des détournements de fonds pour conclure des contrats secrets avec le gouvernement de Saddam Hussein.
4. Actions en justice avec de nouveaux outils juridiques
Un groupe d’organisations a poursuivi Total devant les tribunaux pour ne pas avoir élaboré et mis en œuvre son plan de vigilance environnementale et de droits humains, exigé en France par une loi de 2017 visant à lutter contre la négligence des entreprises. Cela concerne un mégaprojet pétrolier qu’elle souhaite installer dans un parc naturel protégé en Ouganda, pour forer plus de 400 puits, extraire près de 200 000 barils de pétrole par jour et construire un oléoduc de 1 445 km.
En 2024, une plainte pénale inédite a été déposée contre elle, l’accusant d’avoir contribué à l’aggravation de catastrophes naturelles en toute connaissance de cause, de saper la transition énergétique et de s’enrichir au détriment du changement climatique.
Aujourd’hui en Patagonie [Parc éolien, électrolyse, dessalinisateur, terminal maritime…]
La compagnie pétrolière française arrive au sud du continent avec un nouveau nom, et des niveaux d’intervention pour la phase 1 de son projet qui sont inimaginables, non seulement pour tout le continent, mais aussi pour la majorité du monde, puisqu’il s’agit du troisième plus grand projet d’hydrogène de la planète. Sur une surface foncière disponible de 72 000 ha, elle prévoit d’installer :
un parc éolien de 5 GW avec 616 éoliennes de 8 MW,
sept centres d’électrolyse totalisant 3,85 GW pour la production d’hydrogène,
une usine de dessalement permanente d’une capacité de 1 300 litres par seconde,
une usine d’ammoniac qui produira jusqu’à 10 800 tonnes par jour,
un terminal maritime pour l’importation d’équipements et l’exportation d’ammoniac,
une centrale à gaz et des ouvrages auxiliaires.
Tout cela serait situé à côté de l’un des patrimoines touristiques, archéologiques, géologiques et naturels les plus importants de la steppe australe : le parc national Pali Aike, caractérisé par la forte présence de vestiges des premières occupations humaines, des paysages lunaires, des cônes volcaniques, des cratères, des grottes et des champs de lave, où vit une grande variété de faune et de flore, dont de nombreuses espèces menacées.
Connaissons-nous les véritables implications sur le territoire et nos modes de vie qu’aura l’arrivée de ce géant français, dont les ambitions sont d’atteindre une capacité de production annuelle de 1,9 million de tonnes d’ammoniac, pour approvisionner énergétiquement les pays développés ? Que ce soit pour ce projet ou d’autres en cours d’évaluation ou à l’étude, nous ne le savons pas. Nous n’avons pas non plus de clarté sur la façon dont leur fonctionnement simultané nous affectera, une question que nous avons soulevée en août 2023, par le biais d’une lettre envoyée au gouvernement régional et à d’autres autorités locales, au milieu du processus de promotion de cette méga-industrie en Patagonie.
La Drosera uniflora est une minuscule plante carnivore des tourbières patagoniennes, discrète par la taille mais emblématique des milieux humides de l’extrême sud du Chili, de l’Argentine et des îles Falkland (Malouines). Tapie à quelques centimètres du sol, elle tend ses feuilles couvertes de gouttelettes brillantes pour capturer les insectes dont elle tire l’essentiel de ses nutriments, là où les sols sont trop pauvres pour nourrir une plante « classique ».
Drosera uniflora, photographiée sur l'île Chair lors d'une expédition Karukinka (février 2025, réserve de biosphère du cap Horn, Chili)
Drosera uniflora appartient au genre Drosera, les « rossolis » ou sundews, l’un des plus grands groupes de plantes carnivores au monde. C’est une espèce de très petite taille : les rosettes ne dépassent guère 2,5 à 3 centimètres de hauteur, avec des feuilles spatulées de quelques millimètres seulement, disposées en cercle au ras du substrat. Au cœur de l’été austral, un ou deux pédoncules floraux émergent de la rosette ; ils ne montent qu’à 1–3 centimètres de haut et portent, comme le nom de l’espèce l’indique, une unique fleur blanche à cinq pétales, délicate et parfaitement proportionnée à la plante.
Les feuilles sont couvertes de tentacules glanduleux rougeâtres, terminés par une goutte de mucilage transparent qui scintille comme de la rosée au soleil. Cette apparence de goutte d’eau n’a rien d’innocent : elle joue le rôle de leurre visuel et olfactif pour les petits insectes, qui viennent s’y poser avant de se retrouver piégés.
Table des matières
Une stratégie de chasse par « rosée collante »
Comme toutes les droseras, D. uniflora utilise une stratégie de capture adhésive : ses tentacules sécrètent un mucus sucré, très visqueux, qui colle immédiatement aux pattes et aux ailes des proies. Une fois l’insecte englué, les tentacules voisins s’orientent lentement vers lui, parfois enroulant partiellement la feuille, de façon à multiplier les points de contact et à immobiliser totalement la victime. La plante libère ensuite des enzymes digestives qui liquéfient les tissus mous ; les produits de cette digestion – surtout azote et phosphore – sont absorbés à travers l’épiderme de la feuille et complètent l’alimentation minérale extrêmement pauvre du sol tourbeux.
Chez Drosera uniflora, ce mécanisme est d’autant plus remarquable qu’il fonctionne dans des conditions climatiques froides, sur des sites exposés au vent et à des températures proches de zéro une bonne partie de l’année. La plante reste ainsi un prédateur efficace dans un environnement où la productivité biologique globale est faible et où chaque source de nutriments constitue un avantage décisif.
Origines et liens de parenté
Drosera uniflora a été décrite en 1809 par le botaniste Carl Ludwig Willdenow, à partir de spécimens récoltés dans le sud de l’Amérique du Sud. Des études phylogénétiques basées sur le gène chloroplastique rbcL suggèrent qu’elle forme un groupe étroitement apparenté avec Drosera stenopetala, espèce endémique de Nouvelle‑Zélande ; toutes deux dériveraient de lignées australiennes, l’Australie étant le centre majeur de diversification des droseras. Cette parenté transpacifique illustre la capacité du genre à se disperser sur de longues distances, probablement par le transport de graines par les oiseaux ou les courants atmosphériques.
Aire de répartition patagonienne
D. uniflora est une espèce strictement subantarctique, absente de l’hémisphère Nord. Elle est signalée dans le sud de l’Argentine (provinces de Santa Cruz, Terre de Feu et île des Etats) et dans le sud du Chili, des régions tempérées froides jusqu’à Magallanes, ainsi que sur les îles Falkland/Malvinas.
En Argentine elle est décrite comme une herbe vivace endémique des zones humides de basse et moyenne altitude, entre le niveau de la mer et environ 600 mètres.
Du côté chilien, elle occupe un gradient plus large, depuis la région du Biobío jusqu’aux confins magellaniques, préférant cependant les montagnes proches de l’océan entre 500 et 2 000 mètres d’altitude, souvent sur des versants ou des replats bien ensoleillés.
Aux Falkland, on la trouve surtout dans les tourbières et les dépressions saturées en eau, fréquemment associée à des coussins d’Astelia pumila et à des mousses de type Sphagnum.
Une spécialiste des tourbières froides
Drosera uniflora est intimement liée aux tourbières et aux bogs de type coussins du sud de la Patagonie, ces milieux saturés en eau où s’accumulent sur des millénaires des épaisseurs considérables de tourbe. Les études de végétation montrent qu’elle fait partie des communautés de « Magellanic Sphagnum bogs » et de tourbières de transition dominées par des cypéracées comme Carex magellanica, des plantes "coussinantes" (Astelia pumila, Tetroncium magellanicum, Oreobolus obtusangulus) et des arbustes nains.
Drosera uniflora cohabitant avec Donatia fascicularia et Astelia pumila (île Chair, Chili, février 2025)
Dans ces paysages, D. uniflora se niche souvent sur les bords de petites mares, sur les coussins suintants ou dans les micro‑dépressions gorgées d’eau où la concurrence des grandes plantes vasculaires est limitée.
Les tourbières de Terre de Feu et des Canaux de Patagonie jouent un rôle majeur dans le stockage de carbone à l’échelle régionale ; certaines études montrent que les bogs à coussins, dominés par des plantes vasculaires et abritant D. uniflora, peuvent être des puits de CO₂ encore plus puissants que les tourbières dominées par les sphaignes. La présence de cette petite carnivore constitue ainsi un indicateur de milieux encore relativement intacts et hydrologiquement fonctionnels.
Saison de croissance et reproduction
Dans l’hémisphère Sud tempéré froid, la période de végétation de D. uniflora est courte. Les rosettes restent discrètes pendant l’hiver austral, puis se développent pleinement au printemps, lorsque la neige se retire et que les tourbières se réchauffent légèrement. La floraison intervient en été, principalement en janvier–février, où la plante produit sa fleur blanche solitaire, pollinisée par de petits insectes adaptés à ces milieux frais. Après la floraison, la plante forme des capsules contenant de fines graines, disséminées par le vent ou l’eau dans les micro dépressions alentour. Cette reproduction sexuée est complétée par la capacité de la rosette à survivre plusieurs saisons, ce qui en fait une vivace pérenne, souvent présente plusieurs années de suite aux mêmes emplacements tant que les conditions hydriques demeurent stables.
Rôle écologique et interactions
En tant que plante carnivore, D. uniflora occupe une niche particulière dans les réseaux trophiques des tourbières patagoniennes. Elle prélève une partie des populations de petits insectes – moucherons, moustiques, collemboles – qui exploitent eux‑mêmes ces milieux humides, mais son impact global reste limité par sa petite taille et la faible densité des rosettes. Les nutriments issus de la digestion des proies sont réinjectés dans le cycle interne de la tourbe lorsque les feuilles meurent et se décomposent, contribuant à la fertilité locale de la toute petite motte qui la porte.
D. uniflora vit également en étroite association spatiale avec d’autres espèces végétales emblématiques : Astelia pumila, Sphagnum magellanicum, Pilgerodendron uvifera, Tepualia stipularis et diverses cypéracées et hémicryptophytes, selon les communautés décrites en Patagonie chilienne et aux Falkland. Ces co‑occurrences soulignent que la plante fait pleinement partie du groupe floristique subantarctique, et non un organisme exotique importé, à la différence de Drosera rotundifolia récemment détectée comme espèce introduite dans certaines tourbières andines.
Une petite plante à protéger
Si D. uniflora n’est pas encore considérée comme globalement menacée, plusieurs facteurs la rendent vulnérable : fragmentation et drainage des tourbières, exploitation de la tourbe, introduction d’espèces carnivores exotiques plus compétitives et changements climatiques affectant le régime hydrique. Des travaux récents signalent par exemple l’arrivée de Drosera rotundifolia dans une tourbière du parc national Nahuel Huapi, en Argentine, avec un risque potentiel pour l’intégrité des communautés végétales locales où D. uniflora était jusqu’alors la seule drosera indigène.
Dans ce contexte, la mise en avant de D. uniflora comme plante carnivore native de Patagonie et de Magallanes, présente dans les guides naturalistes, les sentiers d’interprétation et les programmes d’éducation environnementale, participe à la reconnaissance de la valeur écologique des tourbières australes.
Bibliographie indicative
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Chilebosque / Chileflora. Fiches « Drosera uniflora » décrivant morphologie, habitat (500–2 000 m dans les cordillères côtières), rusticité et difficultés de culture.
Domínguez Díaz, E. et al. (réf. citée dans Flora nativa de Torres del Paine). Description vulgarisée de D. uniflora, de son cycle et de ses noms vernaculaires en Patagonie.
Holl, D. et al. (2019). « Cushion bogs are stronger carbon dioxide net sinks than moss‑dominated bogs… ». Biogeosciences 16: 3397‑3423. Étude des flux de CO₂ dans des tourbières de Terre de Feu, incluant les bogs à coussins où D. uniflora est typique.
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De Stefano, R. D. (2001). « Conservation status of Drosera in South America and the Caribbean ». Discussion générale sur la vulnérabilité des droseras sud‑américaines, y compris D. uniflora.
Philippi Foundation – Catalogue de la flore chilienne. Notice « Drosera uniflora » décrivant la plante comme une petite vivace carnivore à feuilles rougeâtres et floraison blanche, caractéristique des sols tourbeux humides.
Reportaje Agrícola. « Drosera uniflora: ¿Conocías esta planta carnívora nativa de Chile? », article de vulgarisation sur sa biologie, sa répartition du Biobío à Magallanes et son mécanisme de capture.
Située à l’extrémité sud‑est du secteur argentin de l’île Grande de Terre de Feu, la péninsule Mitre correspond au vaste massif sauvage compris entre la façade atlantique, le canal Beagle oriental et l’isthme qui la relie aux vallées de Río Grande et d’Ushuaia. Ce territoire relève administrativement du département d’Ushuaia, dans la province de Tierra del Fuego, Antártida e Islas del Atlántico Sur. Longtemps dépourvue de statut juridique spécifique malgré son caractère presque inhabité, la zone a été identifiée par la province comme « d’intérêt environnemental, naturel et culturel » en 2020, prélude à son intégration au système provincial d’aires naturelles protégées.
Table des matières
La péninsule Mitre intègre le système d’aires protégées d'Argentine
En décembre 2022, la Législature de Tierra del Fuego a adopté la Loi provinciale n° 1461, qui crée l’« Área Natural Protegida Península Mitre » (ANPPM) et l’inscrit formellement dans le Système Provincial d’Aires Naturelles Protégées établi par la Loi n° 272. Cette loi définit l’aire comme englobant la portion terrestre de l’extrémité orientale de l’île Grande de Terre de Feu, la frange marine adjacente ainsi que les zones marines entourant l’île des Etats (Isla de los Estados), Isla de Año Nuevo et les îlots associés, séparés de l'île de Terre de Feu par le détroit de Le Maire et incluant tous les plans d’eau intérieurs. L’ANPPM complète ainsi le Parc national Tierra del Fuego et le système d’aires provinciales déjà existants, en assurant une continuité spatiale de protection depuis la cordillère Darwin jusqu’à l’extrémité atlantique de l’archipel.
Selon la documentation officielle de la province de Tierra del Fuego, l’Area Natural Protegida Península Mitre couvre environ 300 000 hectares terrestres et 200 000 hectares marins, soit un peu plus de 500 000 hectares au total à l’échelle de l’extrémité orientale de l’archipel. La Loi 1461 précise que ses limites suivent, côté ouest, une série de repères cadastraux, de coordonnées géographiques et de cours d’eau, dont le Rio Moat, tandis que, vers le sud, l’est et le nord, elles se prolongent en mer selon un tracé décrit par une succession de points géodésiques. Ce dispositif juridique découpe un continuum terrestre‑marin intégrant falaises atlantiques, caps exposés au large, golfes abrités et arrière‑pays montagneux et tourbeux.
La loi provinciale institue un zonage interne articulé autour de plusieurs catégories d’aires protégées, destinées à concilier conservation stricte, usages traditionnels et activités compatibles avec les objectifs de protection. Sont notamment créés :
le Parc naturel provincial Península Mitre, défini comme un environnement de conservation paysagère et naturelle soumis à un usage non extractif et à une intervention étatique rigoureuse ;
la Réserve forestière naturelle Península Mitre, qui associe objectifs de conservation et utilisation forestière sous contrôle technique de l’État provincial ;
le Monument naturel provincial « Formación Sloggett », visant la protection d’affleurements géologiques et paléontologiques de haute valeur scientifique ;
des réserves côtières naturelles et une réserve provinciale d’usages multiples, permettant des activités économiques et récréatives encadrées.
La mise en œuvre de ce zonage s’inscrit dans le cadre plus large de la politique provinciale de conservation, qui reconnaît, dans sa Constitution et dans son Système d’Aires Naturelles Protégées, la responsabilité de préserver les services écosystémiques et le patrimoine culturel pour les générations présentes et futures. Des textes complémentaires, comme la Loi provinciale n° 1487, sont venus ajuster certains aspects de la loi de création pour faciliter la gestion et la planification opérationnelle de l’aire.
Un noyau majeur de tourbières subantarctiques
La péninsule concentre l’essentiel des tourbières de la province et, plus largement, la grande majorité des tourbières de l’Argentine. À l’échelle nationale, environ 95 % des tourbières du pays se situent en Tierra del Fuego et elles sont massivement regroupées là. Elle représente un noyau stratégique de stockage de carbone à l’interface de l’Atlantique Sud et des Andes australes. Ces tourbières, véritables « éponges » paysagères, accumulent au fil des millénaires des couches de matière organique partiellement décomposée (la tourbe), pouvant atteindre plusieurs mètres d’épaisseur, dans un contexte de climat froid, humide et venteux.
Du point de vue de l’Argentine, la reconnaissance de la péninsule Mitre comme aire protégée renforce l’intégration des tourbières dans les stratégies de mitigation du changement climatique et de gestion des zones humides. Les tourbes agissent comme de grands réservoirs de carbone, jouant un rôle dans la régulation hydrologique et la stabilité du climat, ce qui est désormais pris en compte dans les politiques nationales de zones humides et les engagements climatiques du pays. La désignation de sites Ramsar supplémentaires en Terre de Feu, explicitement justifiée par la présence de vastes complexes tourbeux et par leur fonction de puits de carbone, s’inscrit dans la même logique d’articulation entre conservation locale et enjeux climatiques globaux.
Valeurs biologiques, géologiques et culturelles
À l’échelle de la Terre de Feu, la péninsule Mitre se distingue par la juxtaposition de plusieurs ensembles de paysages : lisières forestières de lenga et de guindo, cordons de collines et de montagnes basses, plateaux tourbeux, vallées fluviales encaissées et un littoral atlanto‑austral ponctué de falaises et de baies isolées. La province met en avant la présence de colonies d’oiseaux et de mammifères marins, de zones humides littorales, de marais d’eau douce et de massifs de tourbières, qui fournissent des habitats à de nombreuses espèces emblématiques de la région subantarctique.
La loi de création de l’ANPPM insiste également sur l’importance des valeurs paléontologiques et archéologiques, à travers la protection de la Formation Sloggett et de gisements témoignant d’occupations humaines anciennes. Des vestiges et traces de la présence des peuples autochtones, en particulier des Selk’nam/Haush et Yagan, sont identifiés dans la péninsule, prolongeant le continuum culturel déjà reconnu dans l’ensemble de l’archipel fuégien. Ces dimensions culturelles complètent la valeur écologique de la zone en justifiant une approche de conservation intégrée, attentive à la fois aux écosystèmes et à la mémoire des usages autochtones.
La côte Est de la péninsule Mitre dans la brume, vue depuis le détroit de Le Maire à bord du voilier Milagro (Expéditions Karukinka, janvier 2025)
Accès, réglementation et gestion adaptative
Du fait de son isolement, la péninsule Mitre demeure l’une des régions les plus difficilement accessibles de la province, ce qui limite naturellement la pression anthropique mais impose aussi des exigences particulières en matière de sécurité et de contrôle. Les autorités provinciales ont mis en place une procédure d’accès qui oblige toute personne ou groupe souhaitant entrer dans l’aire à remplir un formulaire préalable et à obtenir une autorisation de la Secretaría de Ambiente au moins dix jours avant la date prévue d’entrée. Ce dispositif vise à concilier la vocation de conservation avec des usages tels que la randonnée d’expédition, la recherche scientifique ou certaines activités productives à faible impact, en assurant une connaissance préalable des itinéraires et des durées de séjour.
Sur le plan de la gestion, la province de Tierra del Fuego annonce travailler à l’élaboration d’un plan de gestion spécifique pour l’ANPPM, en cohérence avec le cadre plus général des plans de gestion existants pour le Parc national Tierra del Fuego et pour les réserves provinciales. Les communications officielles insistent sur la nécessité de structurer ce plan autour de la participation des acteurs locaux, des communautés scientifiques et des organisations de la société civile, dans la continuité des décennies de mobilisation qui ont précédé la création de l’aire. La planification intègre explicitement la problématique des espèces exotiques envahissantes, des impacts d’éventuels projets d’infrastructures et des risques liés à une fréquentation non encadrée dans un environnement tourbeux particulièrement fragile.
Articulation avec la géopolitique et la planification régionale
À l’échelle géopolitique, l’aire naturelle protégée Península Mitre renforce la présence effective de l’État argentin sur l’extrémité orientale de l’île Grande de Terre de Feu et sur les espaces maritimes adjacents, dans un secteur qui fait face au passage maritime stratégique du détroit de Le Maire et aux routes antarctiques. En protégeant juridiquement un vaste continuum terrestre et marin peu habité, la province consolide à la fois des objectifs de souveraineté, de conservation de la biodiversité et de contribution aux engagements climatiques internationaux.
Dans la mosaïque d’aires protégées et de territoires de production qui structurent aujourd’hui la Grande Île de Terre de Feu, la péninsule Mitre occupe ainsi une place singulière : complémentaire du Parc national Tierra del Fuego et des réserves provinciales, en miroir, côté atlantique, des grands ensembles de conservation de la cordillère de Darwin et de Karukinka sur le versant chilien.
Pour en savoir plus sur les initiatives locales en faveur de la protection de l'environnement en Terre de Feu argentine, nous vous recommandons de jeter un œil aux publications et activités de l'association Mane'kenk
Bibliographie
Articles et chapitres scientifiques
Barreda, V. et al. (2013). Paleogene flora of the Sloggett Formation, Tierra del Fuego, Argentina. CONICET / Centro Austral de Investigaciones Científicas (CADIC). Disponible via Repositorio CONICET.
Fundación Manekenk. (2020). Turberas de Península Mitre. Ushuaia.
Fundación Manekenk. (2022). Creando el área protegida Península Mitre. Ushuaia.
Geoflama. (2021). El cañón submarino Sloggett: el gran lago fueguino del Pleistoceno tardío. Blog de divulgación geológica argentina.
Gobierno de la Provincia de Tierra del Fuego, Antártida e Islas del Atlántico Sur. (2023). Área Natural Protegida Península Mitre. Secretaría de Ambiente y Desarrollo Sustentable.
Gobierno de la Provincia de Tierra del Fuego, Antártida e Islas del Atlántico Sur. (2024). Área natural protegida Península Mitre TDF (sitio oficial). Secretaría de Ambiente y Cambio Climático.
Malumián, N. et al. (2015). Sr-stratigraphy and sedimentary evolution of early Miocene marine foreland deposits in the northern Austral (Magallanes) Basin, Argentina. Andean Geology, 42(3), 388–418.
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Ponce, J. F. et al. (2025). Análisis geomorfológico del cañón Sloggett (Sverdrup Channel, Canal de Beagle). Comunicación en congreso, Repositorios Digitales MINCyT / CONICET.
Varios autores. (année). Estratigrafía, sedimentología y palinología de la Formación Sloggett, Tierra del Fuego. Revista de la Asociación Geológica Argentina.