La péninsule Mitre : une réserve naturelle de tourbières, montagnes et forêts sub-antarctiques

La péninsule Mitre : une réserve naturelle de tourbières, montagnes et forêts sub-antarctiques

Située à l’extrémité sud‑est du secteur argentin de l’île Grande de Terre de Feu, la péninsule Mitre correspond au vaste massif sauvage compris entre la façade atlantique, le canal Beagle oriental et l’isthme qui la relie aux vallées de Río Grande et d’Ushuaia. Ce territoire relève administrativement du département d’Ushuaia, dans la province de Tierra del Fuego, Antártida e Islas del Atlántico Sur. Longtemps dépourvue de statut juridique spécifique malgré son caractère presque inhabité, la zone a été identifiée par la province comme « d’intérêt environnemental, naturel et culturel » en 2020, prélude à son intégration au système provincial d’aires naturelles protégées.

La péninsule Mitre intègre le système d’aires protégées d'Argentine

En décembre 2022, la Législature de Tierra del Fuego a adopté la Loi provinciale n° 1461, qui crée l’« Área Natural Protegida Península Mitre » (ANPPM) et l’inscrit formellement dans le Système Provincial d’Aires Naturelles Protégées établi par la Loi n° 272. Cette loi définit l’aire comme englobant la portion terrestre de l’extrémité orientale de l’île Grande de Terre de Feu, la frange marine adjacente ainsi que les zones marines entourant l’île des Etats (Isla de los Estados), Isla de Año Nuevo et les îlots associés, séparés de l'île de Terre de Feu par le détroit de Le Maire et incluant tous les plans d’eau intérieurs. L’ANPPM complète ainsi le Parc national Tierra del Fuego et le système d’aires provinciales déjà existants, en assurant une continuité spatiale de protection depuis la cordillère Darwin jusqu’à l’extrémité atlantique de l’archipel.

carte d'illustration issue du site argentin : https://prodyambiente.tierradelfuego.gob.ar/area-natural-protegida-peninsula-mitre-tdf/

Superficie, zonage et cadre juridique

Selon la documentation officielle de la province de Tierra del Fuego, l’Area Natural Protegida Península Mitre couvre environ 300 000 hectares terrestres et 200 000 hectares marins, soit un peu plus de 500 000 hectares au total à l’échelle de l’extrémité orientale de l’archipel. La Loi 1461 précise que ses limites suivent, côté ouest, une série de repères cadastraux, de coordonnées géographiques et de cours d’eau, dont le Rio Moat, tandis que, vers le sud, l’est et le nord, elles se prolongent en mer selon un tracé décrit par une succession de points géodésiques. Ce dispositif juridique découpe un continuum terrestre‑marin intégrant falaises atlantiques, caps exposés au large, golfes abrités et arrière‑pays montagneux et tourbeux.

La loi provinciale institue un zonage interne articulé autour de plusieurs catégories d’aires protégées, destinées à concilier conservation stricte, usages traditionnels et activités compatibles avec les objectifs de protection. Sont notamment créés :

  • le Parc naturel provincial Península Mitre, défini comme un environnement de conservation paysagère et naturelle soumis à un usage non extractif et à une intervention étatique rigoureuse ;
  • la Réserve forestière naturelle Península Mitre, qui associe objectifs de conservation et utilisation forestière sous contrôle technique de l’État provincial ;
  • le Monument naturel provincial « Formación Sloggett », visant la protection d’affleurements géologiques et paléontologiques de haute valeur scientifique ;
  • des réserves côtières naturelles et une réserve provinciale d’usages multiples, permettant des activités économiques et récréatives encadrées.

La mise en œuvre de ce zonage s’inscrit dans le cadre plus large de la politique provinciale de conservation, qui reconnaît, dans sa Constitution et dans son Système d’Aires Naturelles Protégées, la responsabilité de préserver les services écosystémiques et le patrimoine culturel pour les générations présentes et futures. Des textes complémentaires, comme la Loi provinciale n° 1487, sont venus ajuster certains aspects de la loi de création pour faciliter la gestion et la planification opérationnelle de l’aire.

Un noyau majeur de tourbières subantarctiques

La péninsule concentre l’essentiel des tourbières de la province et, plus largement, la grande majorité des tourbières de l’Argentine. À l’échelle nationale, environ 95 % des tourbières du pays se situent en Tierra del Fuego et elles sont massivement regroupées là. Elle représente un noyau stratégique de stockage de carbone à l’interface de l’Atlantique Sud et des Andes australes. Ces tourbières, véritables « éponges » paysagères, accumulent au fil des millénaires des couches de matière organique partiellement décomposée (la tourbe), pouvant atteindre plusieurs mètres d’épaisseur, dans un contexte de climat froid, humide et venteux.

péninsule mitre
Photo réalisée par Rodolfo Iturraspe et issue du site dédié aux zones humides https://lac.wetlands.org/declararon-area-natural-protegida-a-la-peninsula-mitre-en-tierra-del-fuego/

Du point de vue de l’Argentine, la reconnaissance de la péninsule Mitre comme aire protégée renforce l’intégration des tourbières dans les stratégies de mitigation du changement climatique et de gestion des zones humides. Les tourbes agissent comme de grands réservoirs de carbone, jouant un rôle dans la régulation hydrologique et la stabilité du climat, ce qui est désormais pris en compte dans les politiques nationales de zones humides et les engagements climatiques du pays. La désignation de sites Ramsar supplémentaires en Terre de Feu, explicitement justifiée par la présence de vastes complexes tourbeux et par leur fonction de puits de carbone, s’inscrit dans la même logique d’articulation entre conservation locale et enjeux climatiques globaux.

Valeurs biologiques, géologiques et culturelles

À l’échelle de la Terre de Feu, la péninsule Mitre se distingue par la juxtaposition de plusieurs ensembles de paysages : lisières forestières de lenga et de guindo, cordons de collines et de montagnes basses, plateaux tourbeux, vallées fluviales encaissées et un littoral atlanto‑austral ponctué de falaises et de baies isolées. La province met en avant la présence de colonies d’oiseaux et de mammifères marins, de zones humides littorales, de marais d’eau douce et de massifs de tourbières, qui fournissent des habitats à de nombreuses espèces emblématiques de la région subantarctique.

La loi de création de l’ANPPM insiste également sur l’importance des valeurs paléontologiques et archéologiques, à travers la protection de la Formation Sloggett et de gisements témoignant d’occupations humaines anciennes. Des vestiges et traces de la présence des peuples autochtones, en particulier des Selk’nam/Haush et Yagan, sont identifiés dans la péninsule, prolongeant le continuum culturel déjà reconnu dans l’ensemble de l’archipel fuégien. Ces dimensions culturelles complètent la valeur écologique de la zone en justifiant une approche de conservation intégrée, attentive à la fois aux écosystèmes et à la mémoire des usages autochtones.

La côte Est de la péninsule Mitre dans la brume, vue depuis le détroit de Lemaire à bord du voilier Milagro
La côte Est de la péninsule Mitre dans la brume, vue depuis le détroit de Le Maire à bord du voilier Milagro (Expéditions Karukinka, janvier 2025)

Accès, réglementation et gestion adaptative

Du fait de son isolement, la péninsule Mitre demeure l’une des régions les plus difficilement accessibles de la province, ce qui limite naturellement la pression anthropique mais impose aussi des exigences particulières en matière de sécurité et de contrôle. Les autorités provinciales ont mis en place une procédure d’accès qui oblige toute personne ou groupe souhaitant entrer dans l’aire à remplir un formulaire préalable et à obtenir une autorisation de la Secretaría de Ambiente au moins dix jours avant la date prévue d’entrée. Ce dispositif vise à concilier la vocation de conservation avec des usages tels que la randonnée d’expédition, la recherche scientifique ou certaines activités productives à faible impact, en assurant une connaissance préalable des itinéraires et des durées de séjour.

Sur le plan de la gestion, la province de Tierra del Fuego annonce travailler à l’élaboration d’un plan de gestion spécifique pour l’ANPPM, en cohérence avec le cadre plus général des plans de gestion existants pour le Parc national Tierra del Fuego et pour les réserves provinciales. Les communications officielles insistent sur la nécessité de structurer ce plan autour de la participation des acteurs locaux, des communautés scientifiques et des organisations de la société civile, dans la continuité des décennies de mobilisation qui ont précédé la création de l’aire. La planification intègre explicitement la problématique des espèces exotiques envahissantes, des impacts d’éventuels projets d’infrastructures et des risques liés à une fréquentation non encadrée dans un environnement tourbeux particulièrement fragile.

Articulation avec la géopolitique et la planification régionale

À l’échelle géopolitique, l’aire naturelle protégée Península Mitre renforce la présence effective de l’État argentin sur l’extrémité orientale de l’île Grande de Terre de Feu et sur les espaces maritimes adjacents, dans un secteur qui fait face au passage maritime stratégique du détroit de Le Maire et aux routes antarctiques. En protégeant juridiquement un vaste continuum terrestre et marin peu habité, la province consolide à la fois des objectifs de souveraineté, de conservation de la biodiversité et de contribution aux engagements climatiques internationaux.

Dans la mosaïque d’aires protégées et de territoires de production qui structurent aujourd’hui la Grande Île de Terre de Feu, la péninsule Mitre occupe ainsi une place singulière : complémentaire du Parc national Tierra del Fuego et des réserves provinciales, en miroir, côté atlantique, des grands ensembles de conservation de la cordillère de Darwin et de Karukinka sur le versant chilien.

Pour en savoir plus sur les initiatives locales en faveur de la protection de l'environnement en Terre de Feu argentine, nous vous recommandons de jeter un œil aux publications et activités de l'association Mane'kenk

Bibliographie

Articles et chapitres scientifiques

  • Barreda, V. et al. (2013). Paleogene flora of the Sloggett Formation, Tierra del Fuego, Argentina. CONICET / Centro Austral de Investigaciones Científicas (CADIC). Disponible via Repositorio CONICET.
  • Fundación Manekenk. (2020). Turberas de Península Mitre. Ushuaia.
  • Fundación Manekenk. (2022). Creando el área protegida Península Mitre. Ushuaia.
  • Geoflama. (2021). El cañón submarino Sloggett: el gran lago fueguino del Pleistoceno tardío. Blog de divulgación geológica argentina.​
  • ​Gobierno de la Provincia de Tierra del Fuego, Antártida e Islas del Atlántico Sur. (2023). Área Natural Protegida Península Mitre. Secretaría de Ambiente y Desarrollo Sustentable.
  • Gobierno de la Provincia de Tierra del Fuego, Antártida e Islas del Atlántico Sur. (2024). Área natural protegida Península Mitre TDF (sitio oficial). Secretaría de Ambiente y Cambio Climático.
  • Malumián, N., & al. (2012). Sr-isotope chronostratigraphy of Paleogene–Neogene marine deposits: Austral Basin, southern Patagonia (Argentina). Marine and Petroleum Geology, 37(1), 124–146.
  • Malumián, N. et al. (2015). Sr-stratigraphy and sedimentary evolution of early Miocene marine foreland deposits in the northern Austral (Magallanes) Basin, Argentina. Andean Geology, 42(3), 388–418.
  • Ponce, J. F. et al. (2021). Geomorphology and sedimentary processes on the Sloggett submarine canyon, Tierra del Fuego margin (Argentina–Chile). Continental Shelf Research, 227, 104488.
  • Ponce, J. F. et al. (2025). Análisis geomorfológico del cañón Sloggett (Sverdrup Channel, Canal de Beagle). Comunicación en congreso, Repositorios Digitales MINCyT / CONICET.
  • Varios autores. (année). Estratigrafía, sedimentología y palinología de la Formación Sloggett, Tierra del Fuego. Revista de la Asociación Geológica Argentina.
La Grande Île de Terre de Feu

La Grande Île de Terre de Feu

La Grande Île de Terre de Feu est un territoire partagé entre l’Argentine et le Chili, où se superposent des steppes battues par le vent, des forêts subantarctiques, de vastes tourbières, des chaînes andines couvertes de glace et une histoire humaine marquée à la fois par la profondeur des cultures autochtones et par des violences coloniales extrêmes. C’est aussi un espace géopolitique sensible, structuré par le traité de 1881 entre les deux États, par le différend du canal Beagle et par des politiques contemporaines de conservation et de reconnaissance des peuples autochtones.

Guanacos en Terre de Feu argentine, avec la cordillère en arrière plan

La Grande Île de Terre de Feu occupe l’extrémité australe de l’Amérique du Sud et est séparée du continent par le détroit de Magellan, qui en marque la limite nord. À l’est, elle s’ouvre sur l’océan Atlantique, tandis qu’au sud le canal Beagle constitue un couloir maritime majeur entre les archipels subantarctiques, prolongeant l’île vers les eaux du cap Horn.

Une île divisée entre deux pays

Le territoire est politiquement partagé entre l’Argentine, à l’est, et le Chili, à l’ouest et au sud de l’archipel, dans le cadre fixé par le traité de limites de 1881 et les instruments diplomatiques postérieurs.

  • Côté chilien, la partie insulaire de Terre de Feu relève de la Région de Magallanes y de la Antártica Chilena, avec une structuration en communes et provinces qui ancre l’île dans un ensemble plus vaste incluant le détroit de Magellan, les canaux patagoniens et la péninsule de Brunswick. Les communes chiliennes de la province de Terre de Feu (Chili) sont Porvenir, Primavera et Timaukel.  Porvenir est la capitale provinciale, située dans le détroit de Magellan, et la plus peuplée des trois communes. Primavera et Timaukel sont des communes plus petites, situées dans la partie sud-ouest de l'île, avec respectivement environ 1 629 et 423 habitants.  La province de Terre de Feu chilienne couvre la partie occidentale de la Grande Île de la Terre de Feu, soit environ 61,4 % de son aire totale.
  • Côté argentin, la portion insulaire de la province de Tierra del Fuego, Antártida e Islas del Atlántico Sur comprend la section orientale de l’île et l’Île des Etats (Isla de los Estados), avec une capitale provinciale établie à Ushuaia sur la rive nord du canal Beagle (Onashaga). Le gouvernement de la province décrit un territoire dont les limites internes englobent, outre la portion de la Grande Île, les revendications sur un secteur de l’Antarctique et un ensemble d’îles de l’Atlantique Sud, même si la souveraineté effective sur ces dernières reste disputée au plan international. Ushuaia, deuxième plus grande ville de la province argentine après Rio Grande, est présentée par les autorités argentines comme la capitale provinciale et comme une ville littorale tournée vers le canal Beagle, située à environ 3 079 km de Buenos Aires et à près de 1 000 km de la péninsule Antarctique, ce qui en fait un pivot des relations entre le continent sud-américain et l’Antarctique.

L’accès routier au secteur argentin de l’île impose de franchir le détroit de Magellan en territoire chilien et de passer deux frontières terrestres, un point de friction récurrent entre les deux pays.

Une grande diversité de paysages

Les sources historiques et écologiques argentines et chiliennes décrivent une île structurée en grandes unités paysagères nord-sud : steppes et plaines dans la moitié nord, mosaïque de lacs et tourbières en zone de transition centrale, forêts subantarctiques vers le sud et l’ouest, relief andin englacé en bordure méridionale, complétés par des côtes profondément entaillées de fjords et de baies. Ces ensembles s’emboîtent et se chevauchent, créant un gradient écologique particulièrement net sur une distance relativement courte, depuis une steppe semi-aride jusqu’à des forêts où les arbres atteignent la mer.

Tableau synthétique des paysages

Ensemble paysagerLocalisation dominanteCaractéristiques clés
Steppe fuégienne et plaines du nordPortion nord et centre-nord de la Grande ÎleGrandes plaines et collines douces, végétation de coirón et graminoïdes en touffes.​
Zone de transition lacustre et tourbeuseCentre de l’île, autour de grands lacs et du piémont andin, Péninsule MitrePrésence de lacs et de lagunes, vastes tourbières, mosaïque de bosquets, interface entre la steppe et les forêts denses.
Forêts subantarctiquesSud et sud-ouest, côtes du canal Beagle et du Seno AlmirantazgoForêts de lenga, ñire, coihue de Magellan et canelo, tourbières boisées, faune forestière et côtière abondante.
Montagnes andines australesBordure sud-ouest et sud, prolongement andinReliefs élevés, conditions froides et ventées, étagement de végétation andine, glaciers et neiges persistantes.
Littoral, fjords et canauxCôtes atlantiques, canal Beagle, Seno Almirantazgo, canaux du sudBaies profondes, fjords, côtes rocheuses et plages abritant de grandes colonies d’oiseaux et de mammifères marins.

La steppe et les plaines du nord

La portion nord et centrale de la Grande Île présente, selon les études historiques chiliennes, de vastes plaines et des reliefs faiblement ondulés, couverts de différentes espèces de coirón et de graminées poussant en touffes, accompagnés de petits arbustes. Cet environnement de steppe froide a constitué le territoire principal des Selk’nam, peuple de chasseurs-cueilleurs qui s’y déplaçait en suivant les déplacements du gibier, notamment le guanaco.

Les descriptions de Memoria Chilena soulignent que ces plaines du nord offraient un couvert végétal assez ouvert pour permettre l’usage de boleadoras et d’autres armes de chasse, tout en imposant aux populations de se protéger contre des conditions climatiques rigoureuses. Les Selk’nam utilisaient ainsi des capes de peaux de guanaco, de renard ou d’autres mammifères, complétées par des peintures corporelles qui jouaient à la fois un rôle symbolique et une fonction de protection contre le froid et l’humidité.

Sur le plan écologique, ce paysage steppique se retrouve encore aujourd’hui dans de larges portions de la Tierra del Fuego chilienne, notamment au nord du Seno Almirantazgo et autour des zones de pâturage ovin historiques, même si les pratiques pastorales et l’introduction d’espèces exotiques ont profondément modifié la composition de la végétation et les dynamiques de faune. Le long des côtes nord de la Grande Île, l’interface entre steppe et rivage donne naissance à des paysages très ouverts où les estancias ovines se sont installées dès la fin du XIXe siècle, au cœur des conflits fonciers avec les peuples autochtones et liés à la colonisation de la région par les Etats chilien et argentin.

La zone de transition lacustre et tourbeuse

Entre la steppe du nord et les forêts denses du sud s’étend une zone de transition caractérisée par des lacs glaciaires, des lagunes, des systèmes de tourbières et une mosaïque de peuplements forestiers et de matorrals. Du côté argentin, les documents de gestion du Parque Nacional Tierra del Fuego et les publications provinciales sur les écorégions décrivent un paysage de vallées occupées par de grands lacs et par des tourbières étendues, qui jouent un rôle clé dans la régulation hydrologique et dans le stockage du carbone.

Les tourbières de mousses (tourbes de sphaignes) sont fréquemment bordées de peuplements de ñire, un hêtre (Nothofagus) qui tolère les conditions de sols saturés et le gel fréquent, formant une ceinture de transition entre les milieux ouverts et les forêts fermées. Dans le Parque Karukinka, au sud de la portion chilienne de Terre de Feu, les descriptions écologiques soulignent la présence de tourbières (turberas) – marais de tourbe (humedales de turba) – capables de séquestrer d’importantes quantités de carbone tout en régulant les flux d’eau.

Les autorités environnementales de la province de Tierra del Fuego insistent sur l’importance des services écosystémiques rendus par ces milieux : alimentation en eau, épuration, stockage de carbone, soutien à la biodiversité et valeur paysagère et culturelle. Ces tourbières ont été historiquement exploitées pour la tourbe combustible, mais sont désormais de plus en plus intégrées à des systèmes d’aires protégées et à des démarches de planification territoriale visant à limiter leur dégradation (ex: statut de protection de la péninsule Mitre).

Les forêts subantarctiques

Composition floristique

Les forêts subantarctiques de la Grande Île appartiennent à l’écorégion des « Bosques Patagónicos », telle que la définit l’Administration des Parcs Nationaux argentins pour le Parque Nacional Tierra del Fuego. La composante dominante est la lenga (Nothofagus pumilio, hêtre), un feuillu caduc qui colore le paysage de rouges intenses en automne et forme des peuplements denses sur les versants bien drainés et les pentes des vallées.

Dans les secteurs plus humides, les fiches techniques du parc mentionnent l’association de la lenga avec le guindo ou coihue de Magallanes (Nothofagus betuloides), au feuillage persistant, et avec le canelo (Drimys winteri), arbre aromatique présent dans les forêts les plus pluvieuses et dans certains fonds de vallées abrités. À la marge inférieure des tourbières, ces forêts se dégradent en bosquets de ñire (Nothofagus antarctica), espèce plus tolérante aux sols gorgés d’eau et aux vents violents.

En territoire chilien, les descriptions du Parque Karukinka – appuyées par la municipalité de Timaukel – confirment la présence de vastes forêts primaires de lenga et de formations mixtes lenga–coihue de Magallanes. Ces boisements couvrent une grande partie du sud de l’île, constituant à cette latitude un des derniers ensembles continus de forêts tempérées de l’hémisphère sud.

Faune associée

La faune des forêts fuégiennes compte des mammifères emblématiques tels que le guanaco (Lama guanicoe), le huillín (Lontra provocax, une loutre menacée) et le renard rouge fuégien, cités comme habitants réguliers du Parque Nacional de Tierra del Fuego. Ces espèces dépendent de la mosaïque de forêts, de tourbières et de milieux rivulaires, ce qui rend leur conservation étroitement liée au maintien de la continuité des habitats.

L’avifaune forestière, décrite par l’Administration des Parcs Nationaux, comprend des espèces caractéristiques des forêts australes comme la cachaña (perruche autrale), le carpintero gigante (pic rouge de Magellan), le rayadito et le zorzal patagónico. Sur les rivages, lagunes et bras de mer associés aux forêts, on observe régulièrement la caranca ou cauquén (Chloephaga hybrida), choisie comme emblème du parc, ainsi que des albatros à sourcils noirs, le quetru (Brassemer de Magellan), divers ostréiculteurs dont le huitrier-pie austral, des mouettes et des cormorans.

Dans le Parque Karukinka et les secteurs voisins de la province chilienne de Terre de Feu, les inventaires – relayés par les autorités locales – mentionnent également des populations en bonne santé de guanacos, de renards culpeos et de huillín, mais aussi de grands rapaces comme le condor des Andes et diverses espèces d’oiseaux aquatiques dont le cygne à cou noir et le carpintero magallánico (pic rouge de Magellan).

Le climat des forêts fuégiennes est tempéré à froid et humide, caractérisé par des chutes de neige abondantes, des pluies fréquentes, des gelées presque toute l’année et des vents violents. Ces conditions climatiques soutiennent une productivité forestière relativement élevée, mais imposent aussi des contraintes sévères aux activités humaines et à la régénération des peuplements lorsque ceux-ci ont été perturbés.

Montagnes andines et étagement altitudinal

Le sud-ouest de la Grande Île accueille le prolongement de la cordillère des Andes australes, avec des chaînes montagneuses qui dominent le canal Beagle et les bras de mer adjacents. Cette zone se caractérise surtout par des reliefs marqués, des vallées glaciaires profondes, des lacs d’origine glaciaire et des neiges persistantes en altitude parfois accompagnées de glaciers.

Dans le Parque Karukinka, la partie dite « andine » est décrite comme un écosystème dominé par une végétation herbacée ou arbustive adaptée aux températures basses et au vent, où le condor trouve des conditions favorables pour le vol et la nidification. Cet étage andin surmonte les forêts de lenga et de coihue de Magellan, reflétant un gradient altitudinal typique des Andes australes, où la couverture forestière cède progressivement la place aux pelouses et rocailles de haute altitude.

L’Administration des Parcs Nationaux souligne que le Parc national Tierra del Fuego protège un secteur représentatif de ce relief, incluant des vallées, des lacs et des crêtes d’origine glaciaire, ce qui en fait une fenêtre privilégiée sur les processus géomorphologiques qui ont sculpté l’extrémité australe du continent sud-américain. Le relief montagneux contribue également à la formation de microclimats et à la distribution différenciée des précipitations, avec des versants sous le vent plus secs et des versants au vent beaucoup plus humides, même si ces gradients fins ne sont qu’esquissés dans la documentation officielle grand public.

Littoral, fjords et canaux

Les côtes de la Grande Île sont profondément entaillées, en particulier dans la partie sud et sud-ouest, où les fjords et les canaux forment un réseau complexe entre les îles principales et les archipels secondaires. Sur la rive argentine du canal Beagle, le Parc national Tierra del Fuego protège un tronçon de côte où les forêts patagoniques atteignent littéralement la mer, une singularité géographique à l’échelle du pays. La Bahía Lapataia, unique fjord argentin donnant sur le canal Beagle, et l’Ensenada Zaratiegui sont mentionnées comme des sites emblématiques de ce contact direct entre forêt, montagne et mer.

Du côté chilien, la côte nord du Seno Almirantazgo et les rivages de Karukinka accueillent des colonies d’oiseaux et de mammifères marins, qui trouvent refuge dans des baies abritées, des falaises et des plages de galets. Les documents de WCS Chile et de la municipalité de Timaukel soulignent que cette portion de littoral constitue un refuge pour des communautés entières d’oiseaux de mer et de mammifères, contribuant au rôle de la région comme corridor écologique entre l’Atlantique, le Pacifique et les eaux antarctiques.

Les sources chiliennes sur le peuple Yagán rappellent que ces côtes et canaux formaient autrefois un espace de vie intensément parcouru par des populations canotières, dont l’occupation s’étendait entre le canal Beagle, la Grande Île, l’île Navarino, l’île Hoste et l’archipel du cap Horn. Cette dimension maritime reste aujourd’hui déterminante pour la navigation commerciale et scientifique, ainsi que pour la pêche et l’aquaculture, même si ces dernières ne sont pas détaillées dans les documents institutionnels mobilisés ici.

Climat régional et processus géologiques

Les sources institutionnelles argentines et chiliennes caractérisent la Grande Île comme un territoire de climats tempérés froids et humides au sud, plus continentaux et semi-arides vers le nord. Les documents éducatifs sur les écorégions de Terre de Feu évoquent pour les « bosques fueguinos » un climat marqué par des pluies et des chutes de neige abondantes, des gelées fréquentes et des vents persistants, ce qui est cohérent avec le cadre subantarctique général.

Sur le plan géologique et géomorphologique, la présence de larges vallées glaciaires, de lacs en auge, de fjords et de vastes tourbières témoigne d’un modelé dominé par les glaciations quaternaires et par l’ajustement isostatique et sédimentaire postérieur. Les tourbières, en particulier, sont présentées par les gestionnaires de Karukinka comme des humedales de turba (marais de tourbières) jouant un rôle essentiel dans la séquestration du carbone et la régulation des cycles hydrologiques, ce qui suppose des conditions de saturation en eau et de basse température favorables à l’accumulation lente de matière organique.

Les autorités provinciales argentines insistent sur la nécessité de conserver ces milieux afin de préserver leur capacité à stocker du carbone, à purifier l’eau et à amortir les extrêmes hydrologiques, en particulier dans un contexte de changement climatique global.

Quelques informations sur le peuplement de la Terre de Feu

Peuples autochtones et démographie avant la colonisation

Diversité des peuples australs

L'Argentine et le Chili s’accordent pour souligner la profondeur de l’occupation humaine de la région et la diversité des peuples autochtones qui y vivaient bien avant la colonisation. Le gouvernement de la province de Tierra del Fuego (AR) rappelle que, il y a environ 10 000 ans, le territoire aujourd’hui provincial était déjà habité par plusieurs peuples : les Selk’nam ou Shelknam, les Yámanas ou Yaganes, les Kawésqar et les Haush, chacun ayant développé des langues, des coutumes et des modes de vie adaptés à un environnement particulièrement exigeant.

Les synthèses de la Biblioteca Nacional de Chile sur les « pueblos australes » précisent qu’entre l’île de Chiloé et le cap Horn se répartissaient différents groupes aux cultures rituelles riches, dont les Selk’nam sur les plaines de Terre de Feu, peuple de chasseurs-recueilleurs terrestres, et les Yámana ou Yagán, peuple canotier spécialisé dans la pêche et la chasse marine. Les travaux soutenus par le CONICET en Argentine, notamment au travers du Centro Austral de Investigaciones Científicas (CADIC), évoquent eux aussi cette mosaïque de peuples – Yaganes ou Yámanas, Selk’nam ou Onas, Kawésqar ou Alakaluf – présents dans l’archipel au moment du contact avec les colons.

Les sources chiliennes consacrées spécifiquement au peuple Yagán décrivent un territoire d’occupation couvrant les canaux et les côtes sud-occidentales de Terre de Feu, entre le canal Beagle et le cap Horn, incluant l’île Hoste, la côte sud de la Grande Île et les archipels orientés vers l’Atlantique. Ces populations passaient une grande partie de leur existence en mer, la canoë en écorce constituant à la fois moyen de déplacement, espace domestique et symbole d’adaptation à un environnement de canaux froids et instables.

Organisation sociale et territoires Selk’nam et Haush

Les études synthétisées par Memoria Chilena montrent que les Selk’nam étaient organisés en familles étendues, pouvant regrouper trois ou quatre générations, structurées selon une filiation patrilinéaire et résidant dans des territoires appelés haruwenh, dont les limites étaient généralement respectées par les groupes voisins. La notion de haruwenh traduit un rapport au territoire à la fois matériel – lié aux ressources en gibier et en végétation – et symbolique, structuré par des récits mythiques et des rituels comme le célèbre Hain.

Les descriptions chiliennes distinguent deux grands ensembles selk’nam : les groupes des plaines du nord, chasseurs de cururos et de guanacos, et ceux de la zone montagneuse du sud de l’île, dont le mode de vie répondait davantage aux contraintes forestières et montagnardes. Dans l’extrême sud-est de Terre de Feu, en péninsule Mitre, un autre peuple, les Haush, partageait de nombreuses similitudes culturelles avec les Selk’nam, tout en entretenant ses propres spécificités territoriales et rituelles.

Profondeur archéologique

Les recherches archéologiques soutenues par le CONICET indiquent que le peuplement de la côte sud de l’archipel a commencé il y a environ huit mille ans, comme l’attestent les outils lithiques, les foyers et les restes alimentaires mis au jour sur divers sites. Les grands amas coquilliers (concheros ou conchales), qui apparaissent environ un millénaire plus tard, montrent l’intensification de l’exploitation des ressources marines et la mise en place de modes de vie littoraux durables, surtout chez les populations canotières comme les Yagans.

Ces données archéologiques complètent les témoignages oraux et les documents missionnaires, même si la colonisation a largement détruit la mémoire orale des peuples autochtones et n’a laissé que peu de traces directes de leur propre regard sur le monde. Dans ce contexte, les communautés autochtones, les musées régionaux et les institutions de mémoire – en Argentine comme au Chili – jouent aujourd’hui un rôle crucial pour recomposer, à partir de restes matériels, de photographies et d’archives, une histoire longue que les violences coloniales ont tenté d’effacer.

Colonisation, missions et génocide

Expansion pastorale et violences

Les récits historiques de Memoria Chilena et du Museo Regional de Magallanes convergent pour décrire l’installation des grandes estancias ovines sur les plaines de Terre de Feu à la fin du XIXe siècle comme un moment de bascule dramatique pour les peuples autochtones, en particulier pour les Selk’nam. La mise en place d'élevages ovins de grande taille au nord de l’île a été accompagnée de conflits violents, puis d’une véritable politique d’extermination soutenue par certaines compagnies et estancias, qui rémunéraient les chasseurs d’« Indiens » pour chaque Selk’nam tué.

Des documents historiques cités par Memoria Chilena indiquent que de grandes compagnies ovines payaient une livre sterling par Selk’nam abattu, les chasseurs devant présenter des mains ou des oreilles comme preuve pour percevoir cette prime. Les plaines du nord ont été les premières touchées, provoquant un déplacement massif des survivants vers le sud de l’île pour tenter d’échapper aux massacres, ce qui a intensifié les tensions entre groupes et saturé les territoires encore disponibles.

Les archives présentées par le Museo Regional de Magallanes détaillent la logique d’« etnocidio » : les hommes adultes étaient souvent tués sur place, car perçus comme les porteurs de la résistance, tandis que les femmes et les enfants étaient capturés, soumis à des violences, à des viols systématiques et à des formes de servitude domestique. Des correspondances de propriétaires d’estancias témoignent de la circulation d’enfants selk’nam en tant que domestiques, dans un contexte où la population coloniale masculine était nettement majoritaire et où les femmes autochtones étaient particulièrement vulnérables.

Missions et déportations

Face aux massacres, des voix missionnaires – notamment salésiennes – ont dénoncé la situation, sans toutefois parvenir à inverser la dynamique de destruction. À la fin du XIXe siècle, le gouvernement chilien a cédé l’île Dawson, dans le détroit de Magellan, à des missionnaires pour y établir une mission destinée à « regrouper » les survivants selk’nam, dotée de ressources économiques importantes. Les Selk’nam qui avaient survécu aux tueries ont été de facto déportés vers cette île, où la mission San Rafael a cessé de fonctionner après environ deux décennies, les maladies, la désorganisation sociale et les violences ayant réduit à très peu la population originelle.

Le gouvernement de Terre de Feu, dans sa page historique, reconnaît que l’expansion de l’élevage au tournant des XIXe et XXe siècles a apporté « une des pages les plus douloureuses de l’histoire fuégienne », marquée par la persécution et le massacre systématique des peuples autochtones. Malgré les dénonciations, peu d’actions effectives ont été entreprises pour protéger ces populations, et les processus de colonisation et de privatisation foncière ont continué à avancer, consolidant le contrôle étatique et privé sur les terres de l’île.

Mémoire et reconnaissance récente

Les institutions chiliennes de mémoire publique, comme Memoria Chilena et les musées régionaux, ainsi que les organes de l’État dédiés aux peuples autochtones, contribuent aujourd’hui à la reconnaissance de ce passé d’ethnocide. La Corporación Nacional de Desarrollo Indígena (CONADI) a soutenu, en lien avec le ministère de Développement social, un projet de loi reconnaissant formellement le peuple Selk’nam comme peuple autochtone vivant, ce qui marque un tournant symbolique après des décennies pendant lesquelles il avait été présenté comme « éteint ».

En Argentine, les travaux archéologiques du CADIC et les actions de diffusion menées par des institutions scientifiques et culturelles visent à reconstruire l’histoire des Yagans, des Selk’nam, des Kawésqar et d’autres groupes à partir des objets, des sites et des archives, ce qui nourrit un mouvement plus large de revalorisation de la mémoire autochtone à l’échelle provinciale et nationale. Ces initiatives n’effacent pas les violences passées, mais elles permettent d’inscrire la question des peuples autochtones au cœur des débats contemporains sur la justice territoriale, la conservation et la souveraineté dans la région fuégienne.

Démographie contemporaine

La démographie récente

Côté argentin, les résultats du Censo Nacional de Población, Hogares y Viviendas 2022, diffusés par l’INDEC et relayés par l’Institut Provincial de Análisis, Investigación y Estadística (IPIEC), confirment une croissance rapide de la population provinciale sur le dernier demi-siècle, dans un contexte d’urbanisation concentrée autour de quelques centres urbains sur la Grande Île. Les documents provinciaux et nationaux rappellent que cette croissance doit être lue dans le cadre d’un territoire très vaste, incluant des terres insulaires, des revendications antarctiques et des îles de l’Atlantique Sud, ce qui se traduit par des densités moyennes encore très faibles malgré l’essor des villes. La majeure partie de la population se concentre aujourd’hui dans quelques localités de la Grande Île – aux premiers rangs desquelles Rio Grande et Ushuaia – tandis que de grandes portions du centre et du nord de l’île restent très peu peuplées.

Côté chilien, les résultats des recensements de population et de logement publiés par l’Instituto Nacional de Estadísticas (INE) indiquent que la Région de Magallanes y de la Antártica Chilena reste l’une des moins peuplées du pays, même si sa population continue de croître lentement. Les rapports communaux publiés par la Biblioteca del Congreso Nacional montrent que la province de Tierra del Fuego – et en particulier les communes de Porvenir, Primavera et Timaukel – ne représentent qu’une fraction modeste de la population régionale, celle-ci étant rurale et très dispersée.

Structure urbaine et rurale

Les documents institutionnels argentins mettent en avant un contraste net entre les centres urbains et les zones rurales, ces dernières incluant les estancias, les installations pétrolières et les petits villages liés à l’exploitation des ressources naturelles. Ushuaia apparait comme un pôle administratif, logistique et touristique majeur, tandis que d’autres localités insulaires comme Rio Grande jouent un rôle surtout dans l’industrie.

En territoire chilien, la documentation communale et régionale souligne que la population de Tierra del Fuego est distribuée entre une petite ville principale, Porvenir, et quelques communes faiblement peuplées, dans un cadre marqué par le poids des estancias et, plus récemment, des aires protégées rurales comme Karukinka.

Démographie autochtone actuelle

Les processus de recensement et les politiques de reconnaissance officielle ont conduit, tant en Argentine qu’au Chili, à une visibilité accrue des personnes s’identifiant comme appartenant aux peuples autochtones de l’archipel fuégien. Au Chili, les consultations préalables menées par le Conseil de la Culture et les Arts de Magallanes auprès des peuples Kawésqar, Yagán et Mapuche Huilliche témoignent de l’existence de communautés actives dans la région, y compris à Porvenir et dans d’autres localités de Terre de Feu, impliquées dans la co-construction de politiques culturelles.

Les plateformes institutionnelles dédiées aux personnes âgées autochtones rappellent que le peuple Yagán subsiste aujourd’hui majoritairement dans la localité de Villa Ukika, à Puerto Williams, sur l’île Navarino, mais que son territoire historique s’étendait à l’ensemble des canaux et côtes sud de la Grande Île et du cap Horn. En Argentine, les travaux du CONICET sur les Yagans, les Haush et les Selk’nam s’inscrivent dans un contexte de revalorisation des identités originaires et de revendications territoriales et symboliques, même si les populations actuelles représentent une fraction de ce qu’elles étaient avant les massacres de la fin du XIXe siècle.

Aires protégées et politiques de conservation

Parc national Tierra del Fuego (Argentine)

Créé en 1960 par la loi nationale 15.554, le Parc national Tierra del Fuego est présenté par l’Administration des Parcs Nationaux comme la principale aire protégée insulaire de la province, avec une superficie de 68 909 hectares dans l’écorégion des Bosques Patagónicos. Ses objectifs spécifiques incluent la protection d’un secteur de forêts fueguines à prédominance de lenga et de ñire, ainsi que la sauvegarde de sites archéologiques témoignant de l’occupation humaine ancienne sur la rive nord du canal Beagle.

La communication du parc met en avant un « paysage impactant » composé de lacs, de vallées, de vastes tourbières et d’un tronçon de côte où les forêts arrivent jusqu’à la mer, ce qui en fait un site unique en Argentine. Les objectifs de gestion incluent la préservation des espèces et de la diversité génétique, la protection de caractéristiques naturelles spécifiques et la conservation de paysages représentatifs, ce qui se traduit par un zonage interne et par un plan de gestion actualisé pour la période 2021–2030.

Le plan de gestion, élaboré de manière participative avec les services de l’Administration des Parcs Nationaux et la communauté d’Ushuaia, insiste également sur la nécessité de concilier conservation et usages récréatifs, éducatifs et scientifiques, dans un contexte de fréquentation croissante par les habitants et par les visiteurs nationaux et internationaux. L’articulation avec le système provincial d’aires protégées permet de penser la Grande Île comme un ensemble de noyaux de conservation interconnectés, plutôt que comme une somme de sites isolés.

Système provincial d’aires naturelles protégées (Tierra del Fuego, Argentine)

La Constitution de la Province de Tierra del Fuego reconnaît expressément les valeurs et les services écosystémiques de son vaste territoire et confie à l’État la responsabilité de les conserver au bénéfice des générations présentes et futures. Dans ce cadre, le Sistema Provincial de Áreas Naturales Protegidas est présenté par les autorités comme un instrument central pour garantir la conservation du patrimoine naturel et culturel, en définissant des catégories de protection et des objectifs spécifiques pour chaque réserve.

Les documents provinciaux expliquent que les aires naturelles protégées contribuent à protéger des services tels que l’alimentation en eau potable, la régulation du climat, le stockage du carbone, la protection des paysages et la mise à disposition d’espaces pour la récréation, l’éducation et le développement culturel. Ils soulignent aussi la menace que représentent les espèces exotiques envahissantes pour les ressources et espèces autochtones, ce qui est particulièrement pertinent pour la Grande Île où des espèces introduites comme le castor ont profondément transformé les milieux aquatiques et forestiers, même si ce dernier point est davantage développé par des institutions spécialisées que par les textes généraux mobilisés ici.

En décembre 2022, la Législature de Tierra del Fuego a adopté la Loi provinciale n° 1461, qui crée l’« Área Natural Protegida Península Mitre » (ANPPM) et l’inscrit formellement dans le Système Provincial d’Aires Naturelles Protégées établi par la Loi n° 272. Cette loi définit l’aire comme englobant la portion terrestre de l’extrémité orientale de l’île Grande de Terre de Feu, la frange marine adjacente ainsi que les zones marines entourant l’Isla de los Estados, Isla de Año Nuevo et les îlots associés, incluant tous les plans d’eau intérieurs. L’ANPPM complète ainsi le Parc national Tierra del Fuego et le système d’aires provinciales déjà existants, en assurant une continuité spatiale de protection depuis la cordillère de Darwin jusqu’à l’extrémité atlantique de l’archipel.

Parque Karukinka (Chili)

Du côté chilien, le Parque natural Karukinka, situé dans le secteur sud de la Grande Île, est décrit par WCS Chile et par la municipalité de Timaukel comme un parc naturel privé d’importance mondiale pour la conservation. Il contient de grandes étendues de forêts primaires de lenga et de forêts mixtes lenga–coihue de Magallanes, des tourbières, des steppes patagoniques, des matorrals, des zones côtières, ainsi qu’un étage andin, rassemblant ainsi une grande partie des écosystèmes représentatifs de la biodiversité australe.

Karukinka abrite de nombreuses espèces natives de plantes et d’animaux de l’écorégion subantarctique, dont le guanaco, le renard culpeo, le huillín, divers rongeurs comme le tuco-tuco, ainsi que des oiseaux tels que le cygne à cou noir, le carpintero magallánico, le pato quetru et plusieurs rapaces. Le parc est ouvert de manière saisonnière au public, dans une logique de fréquentation contrôlée visant à minimiser les impacts sur les écosystèmes, notamment à travers une gestion rigoureuse des déchets et l’interdiction de faire du feu en dehors des lieux autorisés.

Historiquement, le toponyme Karukinka renvoie à la désignation que les Selk’nam donnaient à leur terre, et les gestionnaires du parc soulignent que la conservation de ces paysages constitue une forme d’hommage aux peuples autochtones et de transmission pour les générations futures. Le parc bénéficie en outre d’une protection de son sous-sol en tant que « lieu d’intérêt scientifique pour effets miniers », ce qui limite les activités extractives et renforce sa vocation de laboratoire vivant pour la recherche.

Géopolitique historique et actuelle

Le traité de limites de 1881

Le traité de limites de 1881 entre l’Argentine et le Chili constitue l’acte fondateur de la délimitation binationale à l’extrémité sud de l’Amérique du Sud, y compris pour la Grande Île de Terre de Feu. Les textes officiels conservés par le ministère argentin des Relations extérieures et par la Dirección Nacional de Fronteras y Límites de Chile soulignent que ce traité attribue à l’Argentine l’Isla de los Estados, les îlots qui lui sont immédiatement adjacents et les autres îles situées sur l’Atlantique à l’est de la Terre de Feu et des côtes orientales de la Patagonie.

Le même article du traité stipule que « percerán a Chile todas las islas al Sur del Canal “Beagle” hasta el Cabo de Hornos y las que haya al Occidente de la Tierra del Fuego », ce qui signifie que toutes les îles au sud du canal Beagle jusqu’au cap Horn, ainsi que celles situées à l’ouest de la Terre de Feu, reviennent au Chili. Le texte ne précise toutefois pas de manière suffisamment claire pour l’époque la localisation exacte de l’axe du canal Beagle, ouvrant la voie à des divergences d’interprétation sur la souveraineté de certains groupes d’îles situés à son embouchure orientale.

Ce traité a été complété par d’autres instruments au cours du XXe siècle, mais il demeure la référence première pour la répartition des souverainetés sur la Grande Île elle‑même, instituant de fait un partage est–ouest de l’île principale entre les deux pays. Les cartes officielles et les actes de provincialisation et de régionalisation ultérieurs s’inscrivent dans ce cadre, tout en ajustant au fil du temps la gouvernance interne des espaces insulaires et maritimes.

Le conflit du Beagle et la médiation pontificale

Au XXe siècle, la délimitation précise des frontières dans la zone du canal Beagle a suscité plusieurs différends, dont le plus connu est le « conflit du Beagle », centré sur la souveraineté des îles Picton, Nueva et Lennox et sur les espaces maritimes qui y sont associés. Selon la synthèse de la Dirección Nacional de Fronteras y Límites, le canal Beagle est un détroit reliant les océans Pacifique et Atlantique, situé au sud du parallèle 55°, entre les méridiens 71° et 66° ouest, et s’étendant sur environ 240 km le long de la côte sud de la Grande Île.

Dans le cadre du différend, un laudo arbitral confié à la Couronne britannique a statué en faveur du Chili quant à la souveraineté sur ces îles, mais l’Argentine a déclaré unilatéralement la nullité du jugement, ce qui a fortement accru les tensions diplomatiques entre les deux pays. Cette escalade a conduit à une situation de quasi confrontation armée à la fin des années 1970, avant que les parties ne recourent à une médiation du pape Jean‑Paul II, qui a abouti à la signature du traité de paix et d’amitié de 1984.

La documentation institutionnelle chilienne souligne que ce traité a fixé définitivement la frontière maritime depuis le canal Beagle jusqu’au passage de Drake, au sud du cap Horn, en confirmant la souveraineté chilienne sur les îles en litige et en organisant un régime partagé de navigation et de coopération dans la zone australe. Ce règlement a consolidé la situation géopolitique de la Grande Île en tant que pièce d’un puzzle plus vaste de frontières maritimes et de zones économiques, tout en réduisant les risques de conflit armé dans un espace crucial pour les routes maritimes et les ressources halieutiques.

Gouvernance territoriale actuelle

Aujourd’hui, la portion argentine de la Grande Île est intégrée à la Province de Tierra del Fuego, Antártida e Islas del Atlántico Sur, province la plus jeune du pays, dont l’histoire institutionnelle a été marquée par la consolidation progressive de la souveraineté argentine sur les terres australes, y compris par le biais des missions, des bases navales et des politiques de promotion industrielle. Le gouvernement provincial insiste sur la dimension stratégique de ce territoire, situé à la fois comme « coin le plus austral de l’Argentine » et comme porte d’entrée vers l’Antarctique, ce qui se reflète dans le développement de la logistique antarctique, du tourisme de croisière et de la recherche scientifique.

Côté chilien, la Grande Île est incluse dans la Región de Magallanes y de la Antártica Chilena, région dotée d’un statut particulier en raison de son éloignement, de ses conditions climatiques extrêmes et de son rôle dans la projection antarctique du pays. La province de Tierra del Fuego et ses communes (dont Porvenir, Primavera et Timaukel) s’inscrivent dans une trame institutionnelle où se combinent la gestion des estancias, l’exploitation des ressources naturelles, la présence de bases militaires, la protection d’aires naturelles et le soutien aux communautés originaires.

Les organes nationaux compétents – ministères des Affaires étrangères, de la Défense, de l’Environnement et des Cultures – interviennent conjointement dans cet espace, en particulier lorsque les enjeux touchent à la délimitation maritime, aux aires marines protégées, à la reconnaissance des peuples autochtones et à la coopération bilatérale dans les canaux et passages du sud. Ces cadres géopolitiques structurent de manière décisive l’avenir de la Grande Île, en encadrant les usages possibles de ses terres et de ses mers.

Enjeux contemporains et perspectives

Reconnaissance des peuples autochtones

Au Chili comme en Argentine, la reconnaissance juridique et politique des peuples originaires de Terre de Feu constitue un enjeu central. Au Chili, la CONADI et le ministère de Développement social ont porté un projet de loi reconnaissant officiellement le peuple Selk’nam, qui avait longtemps été considéré comme disparu, ce qui ouvre des perspectives en termes de droits culturels, de participation et de mesures de réparation symbolique.

Les processus de Consulta Previa organisés par le Conseil régional de la Culture et des Arts de Magallanes avec les peuples Yagán, Kawésqar et Mapuche Huilliche témoignent également d’une volonté de construire des politiques culturelles et patrimoniales en dialogue avec les communautés concernées. En Argentine, les institutions provinciales et nationales insistent sur l’importance de reconnaître la part des Selk’nam, Yámanas, Kawésqar et Haush dans l’identité fueguine actuelle, y compris à travers des programmes éducatifs, muséographiques et scientifiques.

Conservation, climat et ressources

Les aires protégées – Parc national Tierra del Fuego, système provincial d’aires naturelles et Parque Karukinka, entre autres – sont au cœur des stratégies de conservation des écosystèmes subantarctiques de la Grande Île, dans un contexte de changement climatique qui accentue les pressions sur les forêts, les tourbières et les milieux littoraux. Les tourbières, en tant que puits de carbone et régulateurs hydrologiques, sont particulièrement mises en avant comme éléments à protéger, les autorités provinciales soulignant que leur dégradation pourrait libérer de grandes quantités de carbone et fragiliser l’approvisionnement en eau.

Dans le même temps, la région reste liée à des activités extractives et énergétiques – en particulier à l’exploitation des ressources fossiles – et à des formes d’élevage extensif, qui posent la question de la compatibilité entre développement économique, justice environnementale et droits des peuples originaires. Les textes institutionnels insistent sur la nécessité de planifier l’occupation du territoire, de réglementer les usages et de renforcer la surveillance des espèces exotiques envahissantes, sans toutefois toujours détailler les instruments concrets mis en œuvre.

Coopération binationale et dimension antarctique

La position de la Grande Île, à la charnière entre Atlantique, Pacifique et océan Austral, en fait un espace privilégié pour la coopération scientifique, logistique et environnementale entre l’Argentine et le Chili. Les deux pays y développent des capacités pour la desserte de l’Antarctique, abritent des bases, des ports et des infrastructures de recherche qui s’appuient sur la proximité de la péninsule antarctique et sur la présence de canaux relativement abrités pour la navigation.

Dans ce contexte, la pacification durable du différend du Beagle et la clarification des frontières maritimes ont constitué un préalable indispensable à toute coopération de long terme, en réduisant les incertitudes géopolitiques et en permettant d’envisager des politiques communes de sécurité maritime, de protection de l’environnement marin et de gestion des risques liés au trafic croissant dans les passages du sud. La Grande Île de Terre de Feu apparaît ainsi, dans les discours institutionnels contemporains, à la fois comme un territoire de mémoire – marqué par les traces des peuples originaires et par les violences coloniales – et comme un laboratoire pour penser de nouvelles formes de cohabitation entre nature, culture et souveraineté au bout du monde.

Bibliographie institutionnelle (sélection)

  • Administración de Parques Nacionales (Argentina), « Ficha del área protegida: Parque Nacional Tierra del Fuego », Ministerio del Interior, 2024.
  • ​Administración de Parques Nacionales, « Plan de Gestión del Parque Nacional Tierra del Fuego 2021–2030 », Sistema de Información de Biodiversidad.
  • Administración de Parques Nacionales – Sistema de Información de Biodiversidad (SIB), « Parque Nacional Tierra del Fuego », Buenos Aires, s.d.
  • Biblioteca del Congreso Nacional de Chile (BCN), « Reporte Comunal – Provincia de Tierra del Fuego (Magallanes) », Santiago, 2025.
  • CONICET – Centro Austral de Investigaciones Científicas (CADIC), « Una investigación reconstruye la historia de los pueblos originarios de Tierra del Fuego », DICYT, s.d.
  • Corporación Nacional de Desarrollo Indígena (CONADI), « Congreso Nacional despachó proyecto … que reconoce al pueblo Selk’nam », Ministerio de Desarrollo Social y Familia, s.d.
  • Dirección Nacional de Fronteras y Límites del Estado (DIFROL), « Conflicto del Beagle y mediación papal », Ministerio de Relaciones Exteriores de Chile, 2025.
  • Gobierno de la Provincia de Tierra del Fuego, Antártida e Islas del Atlántico Sur, « Ubicación de Tierra del Fuego », Instituto Fueguino de Turismo – Sitio oficial Fin del Mundo.
  • Gobierno de la Provincia de Tierra del Fuego, Antártida e Islas del Atlántico Sur, « Historia de TDF – De los primeros pueblos originarios a la provincia más joven del país », 2025.
  • Gobierno de Tierra del Fuego – Secretaría de Ambiente, « Sistema Provincial de Áreas Naturales Protegidas de Tierra del Fuego », ProDyAmbiente.
  • Gobierno de Tierra del Fuego – ProDyAmbiente, « La tierra es diversa – ¿Conocés nuestras ecorregiones? », brochure pédagogique sur les écorégions fueguines.
  • Instituto Nacional de Estadística y Censos (INDEC), « Censo Nacional de Población, Hogares y Viviendas 2022 – Resultados definitivos », Buenos Aires.
  • Instituto Provincial de Análisis, Investigación y Estadística y Censos (IPIEC), « Censo 2022 – Provincia de Tierra del Fuego, Antártida e Islas del Atlántico Sur », Gobierno de TDF.
  • Instituto Nacional de Estadísticas (INE), « Censos de Población y Vivienda – Región de Magallanes y de la Antártica Chilena », Santiago.
  • Memoria Chilena – Biblioteca Nacional de Chile, « Onas o Selk’nam », dossier thématique.
  • Memoria Chilena – Biblioteca Nacional de Chile, « Pueblos australes de Chile », dossier thématique.
  • Ministerio de las Culturas, las Artes y el Patrimonio (Chile), « En Puerto Edén finaliza Consulta Previa a Pueblos Originarios de Magallanes », CRCA Magallanes.
  • Ministerio de las Culturas, las Artes y el Patrimonio (Chile), « Consejo de la Cultura de Magallanes da a conocer detalles de Consulta Previa a los Pueblos Indígenas », CRCA Magallanes, 2014.
  • Ministerio de Relaciones Exteriores, Comercio Internacional y Culto (Argentina), « Tratado de Límites entre la República Argentina y la República de Chile (1881) », Archivo de Tratados.
  • Museo Regional de Magallanes, « Etnocidio y resistencia de los selk´nam en el siglo XIX », Colecciones en línea.
  • Municipalidad de Timaukel (Chile), « Parque nacional Karukinka – Atractivos turísticos », 2022.
  • Proyecto « Vejez Indígena », « Pueblo Yagán », plateforme institutionnelle dédiée aux personnes âgées autochtones.
  • Ser Indígena – Pueblos Originarios de Chile, « Pueblo Yagan » et « Selk´Nam ».
  • Wildlife Conservation Society (WCS) Chile, « Parque Karukinka – Ecosistemas en Karukinka », et « Karukinka – Juntos por la vida silvestre », 2017–2024.

Argentine : après les forêts de Patagonie, les feux de prairies du nord (Sciences & Avenir, 11/02/2025)

Outre les incendies de forêt qui ont détruit depuis deux mois plus de 30.000 hectares en Patagonie (sud), l'Argentine s'alarme pour les feux de prairie ou pâturages du nord, qui selon les autorités ont affecté des centaines de milliers d'hectares cette année. #forêts de patagonie

Article publié par la revue Sciences&Avenir et citant l'AFP, le . Lien vers la source : https://www.sciencesetavenir.fr/nature-environnement/argentine-apres-les-forets-de-patagonie-les-feux-de-prairies-du-nord_183975

Dans la province de Corrientes (nord-est), a peu près de la taille de l'Autriche, entre 200.000 et 250.000 hectares ont été touchés par le feu depuis le début 2025, selon les estimations mardi de Bruno Lovinson, de la Défense civile, et de l'Association des sociétés rurales de Corrientes.

Les divers foyers actifs chaque jour sont, à Corrientes, moins spectaculaires que les feux affectant les forêts patagoniennes - dont des parcs naturels - et n'ont pas engendré d'évacuations importantes (une trentaine), car touchant surtout des champs, cultures, et quelques pinèdes, peu densément peuplées.

Incendies forêts de Patagonie argentine (AFP - Gustavo IZUS, Gabriela VAZ)
Incendies en Patagonie argentine (AFP - Gustavo IZUS, Gabriela VAZ)

Mais une femme de 30 est décédée il y a huit jours à Mariano I. Loza (600 km de Buenos Aires), en aidant son père à lutter contre le feu dans son champ, a révélé la maire du village Zulema Fernandez sur la radio locale Radio Sudamericana.

Une sécheresse liée au phénomène El Nino, des températures avoisinant les 40 degrés ces derniers jours, mais aussi selon l'organisation Greenpeace des "défrichements qui pour la moitié sont illégaux" sont le panorama des incendies au nord argentin.

Des pluies orageuses importantes y étaient toutefois attendues à partir de mercredi.

A 2.200 km au sud, la Patagonie connaît "ses pires incendies de forêt" depuis trois décennies, estime Greenpeace, avec environ 37.000 hectares touchés depuis le début de l'été austral il y a deux mois, soit déjà plus de quatre fois plus que l'été dernier.

Les provinces de Rio Negro, Chubut et Neuquen -- a peu près entre elle la superficie de la France -- restent aux prises quotidiennement avec des incendies, dont le bilan humain est à ce jour d'un mort -- il y a dix jours,-- de 120 habitations détruites, et un millier de personnes évacuées.

En l'absence de statistiques nationales, les zones les plus affectées, selon les données provinciales collectées par Greenpeace, sont le vaste Parc national Lanin (216.000 ha) où plus de 15.000 ha ont brûlé, et l'immense (717.000 ha) Nahuel Hualpi, où 10.000 ha ont été détruits.

Au Bolson (1.700 km de Buenos Aires), zone d'une victime et de la plupart des évacuations, selon le chef des pompiers locaux Alejandro Namor, le danger est désormais circonscrit aux zones forestières. Mais sur la radio AM 1350, il a prédit mardi un "travail de fourmi" et "jusqu'à mars-avril" pour éteindre totalement le feu.

Pour découvrir d'autres actualités de Patagonie, rdv sur la page dédiée du blog de Karukinka

Portrait de Mirtha Salamanca, descendante selk’nam de Kiepja (“Femmes de notre histoire”, pour le centenaire de la ville de Rio Grande)

Portrait de Mirtha Salamanca, descendante selk’nam de Kiepja (“Femmes de notre histoire”, pour le centenaire de la ville de Rio Grande)

Mirtha Salamanca, originaire de la Terre de Feu argentine et descendante de Lola Kiepja, est née à Río Grande le 8 septembre 1959 et est très fière d’être « fueguina » et d’être née sur sa terre, son Oroski, qui en langue selknam signifie Río Grande.

Mirtha Esther Salamanca est née à Río Grande, dans une fratrie de cinq enfants, quatre filles et un garçon. Ils ont toujours vécu rue Ameghino. Elle se souvient avoir eu une enfance belle et heureuse ; des hivers avec beaucoup de neige et de froid : « adulte, on ressent le froid et le vent, mais pendant l’enfance, c’était merveilleux » et « les cours n’étaient pas suspendus à cause du vent ou de la neige, il fallait aller à l’école quoi qu’il arrive ».

Son père était menuisier et chaque année, il leur fabriquait de nouveaux traîneaux et bâtons. L’hiver, avec les voisins du quartier, ils faisaient des courses de traîneaux et restaient dehors jusqu’à tard ; il n’y avait pas de danger, il n’y avait pas de voitures dans la rue. Tout le quartier se retrouvait pour patiner jusqu’à ce que les parents les fassent rentrer pour le dîner. Le quartier a marqué son enfance.

La mémoire collective du génocide selk'nam transmise de génération en génération

Mirtha est descendante de Lola Kiepja, qui était sa bisaïeule du côté de sa mère, Elvira Oray. Mirtha se souvient d’une histoire très triste, celle des femmes de sa famille. Elle parle de ses femmes parce que les hommes avaient déjà été tués. Les femmes ont été emmenées de la réserve indigène du lac Khami. On les a transportées en charrette jusqu’à la Mission salésienne. À la Mission, elles ont toutes été séparées, sans contact possible, et il leur était interdit de parler leur langue.

Toute cette partie de l’histoire est empreinte de tristesse, selon les témoignages qu’elle a recueillis de ses aïeules. Elles ont subi des coups, des humiliations. Elle se souvient que sa mère lui racontait que, lorsqu’elle faisait pipi au lit, on la forçait à défiler nue avec le matelas devant les autres pour la couvrir de honte. Tout cela fait partie de la triste histoire de sa famille, de ses femmes, dont Lola Kiepja, sa bisaïeule.

Lola Kiepja venait à Río Grande pour faire ses courses puis retournait dans son habitat, avec ses guanacos et ses coutumes. C’est ainsi que Mirta a connu sa bisaïeule ; elle se souvient qu’elle l’attendait quand elle venait en ville, qu’elles prenaient le maté avec des tortas fritas. Mirta se demandait toujours pourquoi sa mère et sa bisaïeule Lola Kiepja parlaient bizarrement et se couvraient la bouche.

Plus tard, on lui expliqua qu’elles parlaient ainsi à cause de leur langue d’origine, le selknam, qu’elles avaient cessé de parler par peur, à cause de tout ce qu’elles avaient enduré : coups, sévices et terreur vécus en tant que femmes. Petite, elle voyait les choses différemment d’aujourd’hui, mais en découvrant ces témoignages, elle a commencé à comprendre. Sa mère raconte la même chose, la souffrance vécue par les femmes de sa famille.

Mirtha se souvient que sa mère lui a toujours dit la vérité et qu’elle-même a eu des actes de résistance : à la mission salésienne, vers 10 ou 12 ans, elle s’enfuyait pour échapper aux coups.

La réforme de 1994 et l'évolution des lois indigènes en Argentine

Mirtha a toujours su qu’elle était indigène, et sa mère la protégeait pour qu’on ne la traite pas d’« Indienne » à l’école. Avec la réforme de la Constitution nationale argentine en 1994, ces histoires, longtemps tues, ont commencé à être racontées. Les témoignages existaient, mais ils n’avaient jamais été révélés, car on ne savait pas à qui les dire, à qui les confier ; ce n’était pas par honte, mais par ignorance de l’interlocuteur et par la responsabilité, en tant que communauté, de continuer à faire connaître leur histoire.

C’est donc à partir de la réforme de 1994 que les voix jusque-là réduites au silence ont pu s’exprimer. Mirtha s’est alors intéressée à d’autres lois, aux lois indigènes, aux conventions, à la loi sur les terres et à l’importance de continuer à travailler. « Savoir qui nous sommes, d’où nous venons, pour pouvoir transmettre. Parce qu’il se peut qu’un jour tu découvres que tu es indigène et il faut alors lutter, pour la reconnaissance et contre l’adversité quotidienne, et pouvoir tout transmettre », raconte Mirtha.

Mirtha a parcouru tout le pays, elle appartient à l’ETNOPO (Rencontre nationale des organisations territoriales des peuples autochtones) qui regroupe les Selknam, Mapuche et Tehuelche. Elle a travaillé sur la loi 25.517 en 2011 concernant la restitution des restes humains conservés dans les musées. Elle a travaillé avec cette loi dans la ville de Malargüe avec des archéologues et des anthropologues, pour commencer à retirer les corps des expositions dans les musées et les rendre à leur peuple, aux autochtones, les rendre à leurs frères d’où ils avaient été pris.

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Mirtha Salamanca à Punta Arenas (2018)

Un engagement pour son peuple qui rayonne au-delà de l'Argentine

Mirtha donne chaque année des conférences à l’université de Punta Arenas (Chili) et à l’université de Porvenir (Chili). Lors d’un voyage à Punta Arenas, au musée salésien Maggiorino Borgatello, où elle cherchait des photos et des documents sur sa famille, on ne lui a rien donné car elle n’avait pas d’argent. Les photos étaient vendues comme cartes postales, même si sa mère, sa grand-mère y figuraient… Elle a aussi été invitée à la Nuit Selknam où elle a pu témoigner. Lors de ces voyages à Punta Arenas, Mirtha a rencontré Lauriane Lemasson, chercheuse à l’université de la Sorbonne. Grâce à elle, elle a voyagé en France en 2019 dans le cadre du Festival Haizebegi et participé aux activités suivantes :

  • Interview pour le journal basque « Sud Ouest »,
  • Rencontre et conférence avec Pascal Blanchard (historien, ACHAC-CNRS) sur les zoos humains et la naissance du racisme, à l’Espace Culturel Louis Delgrès à Nantes
  • Collecte et préparation de joncs pour des ateliers de vannerie,
  • Visite du site mégalithique de Saint-Just et de la vallée du Don (Bretagne),
  • Consultation des archives françaises d’Anne Chapman à la Bibliothèque universitaire Brou-Dampierre de Nanterre,
  • Rencontre avec Jean-Luc Nahel, président de la Conférence des présidents d’universités (CPU) de France et responsable des relations internationales,
  • Visite du Panthéon et du bâtiment historique de la Sorbonne,
  • Conférences au Musée Basque de Bayonne et cérémonie de restitution des enregistrements de Gusinde, Furlong et Koppers de l’archive phonogrammique de Berlin par Lars-Kristian Koch, ethnomusicologue et directeur du Musée ethnographique de Berlin,
  • Rencontre avec les élèves des classes internationales du Collège Alexandre Dumas de Bayonne,
  • Exposition d’artisanat Selknam, atelier de vannerie et exposition d’artisanat pour la Journée des Sciences à Hendaye,
  • Présentation de la cérémonie du Hain à la salle Abbadia de Hendaye,
  • Conférence et débat avec des chercheurs et artistes sur ce que l’artiste et/ou le chercheur emporte ou restitue des cultures yagan et selk'nam, en présence de Federico Vladimir Pezdirc, Pablo Esbert Lilienfeld, Pantxika Telleria et Joaquín Cofreces,
  • Conférence à l’université de Donostia (Saint-Sébastien) avec les étudiants de quatrième année,
  • Conférence avec Lauriane Lemasson et débat ouvert sur le rôle du chercheur et la toponymie actuelle du sud de Hatitelen (détroit de Magellan en selknam),
  • Conférence et débat sur les lois étatiques et la réalité des peuples originaires au Chili et en Argentine avec José German Gonzalez Calderon et Víctor Vargas Filgueira,
  • Débat sur la diversité culturelle, l’environnement et les luttes pour la protection des relations des peuples autochtones avec leur environnement (Bayonne et Paris)
  • Visite impromptue du Musée de l’Homme pour obtenir une réponse de l’institution de référence concernant les restes humains yagan et selk'nam conservés au Musée,
  • Séminaire universitaire de master en ethnomusicologie au Centre Clignancourt (Université de la Sorbonne) invité par le professeur François Picard de l’Institut de Recherches en Musicologie (IReMus) du CNRS, sur le thème : Archives et patrimoines « de l’humanité » (mise en perspective des voix familiales, nécessité de poursuivre le dialogue avec les peuples)
  • Rencontre avec les responsables des collections d’objets et de photographies du Musée du quai Branly à Paris avec Ana Paz Núñez, Christine Barthe, Dominique Legoupil. Consultation des archives photographiques.
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Mirtha Salamanca lors de la visite des collections "Terre de Feu" du Musée du Quai Branly (Paris, octobre 2019)

Mirtha a été sollicitée par Lauriane Lemasson, dans le cadre d'une carte blanche reçue de l’ethnologue Denis Laborde, directeur de recherche au CNRS et qui étudie les peuples autochtones.

La chercheuse a été surprise au tout début de ses recherches en 2013 car elle pensait qu’il n’y avait plus de Selknam. Lors du festival en France, Mirtha a parlé de ce qu’avaient vécu ses ancêtres et a découvert le fonds Anne Chapman, où elle a entendu les chants de sa grand-mère et vu les archives conservées. Ces chants chamaniques enregistrés par Chapman étaient des chants interdits, qui ne doivent pas être diffusés ni reproduits.

Au musée de Berlin, il y a aussi des corps selknam qui ont été emmenés pour être étudiés et comprendre leur mode de vie. Le directeur du musée de Berlin a déclaré que la restitution des corps est une décision politique. À Ushuaia, ils les ont emmenés à Necochea où ils sont conservés. Là aussi, c’est une décision politique. Ils ne sont pas reconnus, mais ce sont des corps selknam prélevés autour de la mission salésienne.

En 2016, elle a remporté les élections du CPI (Conseil participatif indigène) en tant que représentante du peuple Selknam au niveau national.

Le groupe de femmes descendantes de la lignée de Kiepja : Khol Hol Naa

Mirtha fait partie de l’organisation « Khol Hol Naa » (que reviennent les femmes), une organisation de sœurs, nièces, tantes, toutes issues de la lignée de Lola Kiepja, défendant tout ce qui touche à la mémoire collective des femmes selk'nam.

Le combat de Mirtha est de revendiquer l’histoire de son peuple, car on avait fini par croire que le peuple Selknam avait disparu, qu’ils avaient tous été exterminés. Lola Kiepja fut la dernière chamane, la dernière Sho’on ; mais la lignée ne s’est pas arrêtée là. Elle n'a de cesse de lutter pour le patrimoine de son peuple et de sa famille, pour la restitution des matériaux dans les musées et la mise en valeur de la culture autochtone de la Terre de Feu et de Río Grande.

Elle souhaite que ses filles continuent à maintenir vivante la mémoire de l’identité de leur peuple.

Elle ne changerait rien à sa vie, elle se souvient de son enfance avec beaucoup de bonheur et de fierté, fière de ses racines et de son héritage de sang.

Elle revendique la lutte et l’union des femmes, « elle leur demande de ne jamais abandonner, malgré la difficulté de la vie de femme, de toujours aller de l’avant et qu’ensemble, elles y arriveront toujours. Elle demande aux nouvelles générations de respecter et de ne pas oublier leurs anciens ».

« J’aime Río Grande, mon Oroski, la pluie, le vent, le froid, la neige et la chaleur de ses habitants et leur solidarité ».

Jusqu’à la réalisation de cette interview, aucun recensement des autochtones n’a été effectué, mais on estime qu’il y a environ 600 personnes entre Ushuaia, Río Grande et Tolhuin.

Source (en espagnol, traduit par l'association Karukinka) : https://100rgmujeres.com.ar/mujeres/mirtha-esther-salamanca

“Un Rémois, Roi de Patagonie” (série de podcasts Les trésors de Champagne-Ardenne, France Bleu, 06/01/2025)

“Un Rémois, Roi de Patagonie” (série de podcasts Les trésors de Champagne-Ardenne, France Bleu, 06/01/2025)

Achille Laviarde, Roi de Patagonie

Un lieu, un événement, un personnage célèbre, Grégory Duchatel vous raconte les "Trésors de Champagne-Ardenne".

Si la Cathédrale de Reims a accueilli le Sacre de nombreux Rois, il y a un, installé à Reims, qui a eu un destin pas ordinaire.

A Reims, entre la Vesle et le canal, rue de la Roseraie, un parc public a servi de lieu de vie d'un Rémois qui a eu un destin singulier. L'espace était autrefois un jardin de près de 4000 m2 dessiné par l’architecte-paysager Édouard Redon. Au milieu de ce jardin se trouvait "le château des grenouilles vertes » qui appartenait à Achille Laviarde, Roi de Patagonie.

Mais comment un rémois est-il devenu Roi de cette région située entre l'Argentine et le Chili ? Achille n'avait pas vraiment de travail. Il s'illustre tout de même dans l'aviation. C'est à lui que l'on doit le premier vol en dirigeable entre Reims et Warmeriville. En fait, il était davantage intéressé par la vie mondaine parisienne ...

Le podcast est écoutable sur la page de France Bleu : https://www.radiofrance.fr/francebleu/podcasts/les-tresors-de-champagne-ardenne/un-remois-roi-de-patagonie-4110562

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