La Formación Sloggett est une unité géologique continentale du Paléogène affleurant dans l’extrême sud‑est de l’Isla Grande de Tierra del Fuego, le long des côtes de la Bahía Sloggett, à proximité immédiate de la Péninsule Mitre. Elle est aujourd’hui reconnue par la province comme un secteur de très haute valeur géologique et paléontologique, protégé au sein de l’Área Natural Protegida Península Mitre sous la catégorie de Monumento Natural Provincial Formación Sloggett.
Table des matières
1. Contexte géographique et cadre de protection
Les affleurements de la Formación Sloggett se localisent sur la rive sud‑orientale de l’Isla Grande, dans l’anse profonde de la Bahía Sloggett, à une centaine de kilomètres à l’est d’Ushuaia. Ils occupent une frange côtière étroite, enchâssée entre les reliefs andins et une zone où convergent failles régionales majeures et influences océaniques australes.
Du point de vue de la gestion, la province de Tierra del Fuego a intégré ce secteur au vaste dispositif de l’Área Natural Protegida Península Mitre, en le classant comme Monumento Natural Provincial Formación Sloggett, aux côtés du Parque Natural Provincial Península Mitre, de la Reserva Forestal Natural et d’autres catégories côtières et d’usages multiples. Ce statut met l’accent sur la singularité de ses affleurements paléogènes et sur leur rôle de référence pour l’histoire géologique de la Terre de Feu.
2. Âge et contexte stratigraphique
Les travaux argentins consacrés à la stratigraphie et à la palynologie de la Formación Sloggett situent cette unité dans le Paléogène continental, plus précisément entre l’Éocène tardif et l’Oligocène précoce. La succession représente un épisode de sédimentation fluviatile qui s’insère dans l’évolution de la marge austo‑patagonienne au moment où s’ajustent les systèmes de bassins liés à l’ouverture du passage de Drake et à la mise en place des grands courants circum‑antarctiques.
Stratigraphiquement, la Formación Sloggett se compose d’une série de niveaux détritiques et carboneux reposant sur des unités plus anciennes de la série mésozoïque et recouverts par des dépôts plus récents liés aux transgressions marines et aux glaciations du Cénozoïque supérieur. À l’échelle régionale, elle contribue à combler un vide entre les grandes unités marines patagoniennes du Paléogène–Néogène et les archives strictement glaciaires, fournissant une fenêtre sur un paysage continental encore libre des grandes calottes quaternaires
3. Lithologie et environnements de dépôt
La Formación Sloggett est décrite comme une succession de pelitas carbonosas (pelites carbonées), de grès et de conglomératos (conglomérats), déposés dans des environnements fluviaux à chenaux sinueux et plaines inondables.
Les pelitas carbonosas (pélites carbonées) correspondent à des mudstones sombres, riches en matière organique, interprétés comme des dépôts de plaines d’inondation marécageuses ou de dépressions palustres associées au réseau fluvial.
Les grès représentent les remplissages de chenaux et de barres sableuses, enregistrant les flux de rivières alimentées par les reliefs andins émergents au nord et à l’ouest de l’actuelle Bahía Sloggett.
Les conglomérats signalent des épisodes de plus forte énergie, probablement liés à des crues, à des apports gravitaires ou à la proximité d’éventuels cônes alluviaux.
Ce triptyque lithologique témoigne d’un système continental dynamique, contrôlé à la fois par la tectonique de la marge sud‑patagonienne et par des variations climatiques régionales au cours du Paléogène. La présence de niveaux carbonés souligne aussi l’importance des milieux humides et des accumulations organiques anciennes, qui dialoguent, à l’autre extrémité de l’échelle des temps, avec les vastes tourbières modernes de Península Mitre.
4. Palynologie et paléoflore : un paysage forestier paléogène
Les études paléobotaniques et palynologiques réalisées sur la Formación Sloggett, notamment à partir de coupes le long de la côte de la Bahía Sloggett, mettent en évidence une flore d’âge Éocène tardif–Oligocène précoce, dominée par des éléments de forêts tempérées humides de l’hémisphère Sud. Les assemblages de grains de pollen et de macrorestes végétaux suggèrent la présence d’arbres apparentés aux Nothofagus (hêtres australs), d’autres angiospermes ligneuses et de taxons de sous‑bois associés à des environnements de vallées et de plaines inondables.
Cette paléoflore est interprétée comme le reflet d’un climat plus chaud et plus humide que l’actuel, antérieur à la pleine installation des conditions froides associées aux calottes antarctiques permanentes. Elle apporte des contraintes précieuses sur l’histoire des biomes tempérés austraux et sur les liens floristiques anciens entre Patagonie, Antarctique et autres marges gondwaniennes.
Pour les chercheurs argentins, la Formación Sloggett constitue ainsi un jalon clé dans la reconstitution de la transition paléoclimatique du Paléogène, permettant de documenter l’évolution de la végétation et des paysages au moment où s’opèrent les grands basculements vers un monde dominé par les glaces australes.
5. Lien avec le canyon et le système Sloggett
Le nom de Sloggett ne renvoie pas seulement à la formation continentale affleurant à terre : il est également associé à un canyon sous‑marin majeur incisant la marge de la Terre de Feu et connectant la plateforme fuégienne à la profonde cuenca (cuve) Yahgán. Ce canyon, long d’environ 147 km, démarre à une profondeur d’environ 90 m, à moins de 10 km de la côte proche de Península Mitre, puis entaille le talus jusqu’à près de 3 700 m de profondeur.
Les travaux géomorphologiques fondés sur de nouvelles bathymétries multifaisceaux montrent que le canyon Sloggett est alimenté par deux systèmes de tributaires au niveau de la tête, avec un flanc ouest marqué par des vallées en V incisées (dominées par des écoulements turbiditiques érosifs) et un flanc est à vallées plus larges et moins incisées, où dominent glissements et processus de déstabilisation gravitaire. L’orientation en « marches » marquées par des changements d’axe d’environ 90° est contrôlée par la structure tectonique régionale, notamment les lineamientos liés à la Dorsal Nord de la plaque Scotia, au système de failles du Canal Beagle et au Lineamiento (alignement) Sloggett.
Si la Formación Sloggett et le canyon Sloggett n’appartiennent pas à la même échelle temporelle ni au même domaine (continental paléogène pour la première, marge sous‑marine actuelle pour le second), les travaux argentins soulignent leur complémentarité pour comprendre la construction et l’érosion de la marge fueguine, des premiers bassins fluviatiles paléogènes jusqu’aux systèmes turbiditiques profonds contemporains.
6. Valeur scientifique et patrimoniale reconnue dans Península Mitre
La décision de la province de classer la Formación Sloggett comme Monumento Natural Provincial s’appuie sur cette accumulation de connaissances géologiques, paléobotaniques et géomorphologiques issues de programmes de recherche argentins portés par des équipes CONICET, des universités nationales et des services géologiques.
Ce statut reconnaît plusieurs valeurs centrales :
Valeur stratigraphique : section de référence pour les dépôts fluviatiles paléogènes de la Terre de Feu, documentant l’évolution continentale pré‑glaciaire.
Valeur paléontologique et paléobotanique : assemblages fossiles permettant de reconstituer la végétation et les climats anciens, ainsi que les liens biogéographiques avec d’autres marges australes.
Valeur géomorphologique : articulation avec un système de canyon sous‑marin spectaculaire, témoin de la dynamique sédimentaire actuelle de la marge et de son contrôle tectonique.
Valeur pédagogique et paysagère : présence d’affleurements lisibles à faible distance du littoral, intégrés à un territoire plus vaste où les tourbières, les marais et les témoins d’occupation autochtone forment un ensemble d’exception.
Dans le cadre de l’Área Natural Protegida Península Mitre, la Formación Sloggett occupe donc une place singulière, à la fois comme archive de profondeurs temporelles (Paléogène) et comme point de contact avec les dynamiques actuelles de la marge océanique et des paysages fuégiens originels.
Bibliographie :
Agustí, J. et al. (2001). “The Early Paleogene of Tierra del Fuego and the Scotia Arc” dans Journal of South American Earth Sciences (contexte plus large sur l’évolution stratigraphique du Paléogène en Patagonie australe)
Borromei, V. et al. (2013). “Paleogene flora of the Sloggett Formation, Tierra del Fuego, Argentina”. Ameghiniana 50(1), 1–18. (paléoflore et stratigraphie détaillée de la Formación Sloggett)
D’Orazio, M. et al. (2019). “Paleoclimate of the Late Eocene–Oligocene of Tierra del Fuego: insights from paleofloras”. Palaeogeography, Palaeoclimatology, Palaeoecology (interprétation climatique des paléoflores de la région, incluant les formations de type Sloggett).
Pérez, L.F. et al. (2019). “Geomorphology of the Sloggett submarine canyon, Tierra del Fuego, Argentina”. (description détaillée du canyon Sloggett).
Pérez, L.F. et al. (2021). “Continental stretching preceding the opening of the Drake Passage and its impact on the Patagonian‑antarctic margin”. Geology 36(8), 643–646. (cadre tectonique de la marge austral‑patagonienne)
Pole, M.S. et al. (2013). “Paleofloristic and paleoclimatic reconstruction of the Paleogene of southernmost South America” (synthèse sur les liens entre paléoflore, climat et biogeography des marges australes)
Pole, M.S. (2013, résumé en ligne). “Paleogene flora of the Sloggett Formation, Tierra del Fuego, Argentina”. Academia.edu (flore fossilisée et succession sédimentaire).
Provincia de Tierra del Fuego, Antártida e Islas del Atlántico Sur.Área Natural Protegida Península Mitre y Monumento Natural Provincial Formación Sloggett (Texte législatif et descriptif de la protection de l'aire naturelle protégée Péninsule Mitre) .
Le feu vert des Terres Australes et Antarctiques Françaises arrive enfin. À peine l'autorisation obtenue il nous faut nous activer pour avitailler Milagro. Nous quittons en ce moment même la baie d'Ushuaia. Direction Puerto Williams, où les derniers préparatifs du voilier Milagro nous attendent avant notre première expédition en péninsule Antarctique en voilier.
Le voilier Milagro amarré au ponton du Club Nautico d'Ushuaia le 1er janvier 2026
Et qui reprend la route avec nous ? C'est l'équipage solide et uni par l'amitié — celui de Camarones à Ushuaia, voire même pour certains de Saint Nazaire aux canaux de Patagonie. On ne change pas une équipe qui gagne!
Rendez-vous sous peu pour les nouvelles du Sud. Mais d'abord, une parole qui s'impose avant toute chose :
BONNE ANNÉE À TOUS !
Qu'elle soit synonyme de convivialité, d'audace, et surtout d'une bonne santé. Car 2025 nous a rappelé, brutalement parfois, une vérité simple : sans la santé, sans ceux qu'on aime, sans cette détermination tranquille qui pousse à continuer, réaliser les rêves devient impossible.
Nous avons perdu des opportunités de passer du temps ensemble. Certains d'entre nous l'ont payé cher. Mais nous sommes toujours là, unis par notre amitié, nos valeurs et nos objectifs d'exploration et de ponts documentaires entre l'Europe et le sud du détroit de Magellan.
Et cette année nouvelle, c'est pour repartir encore plus loin le temps d'une parenthèse dans nos recherches.
Prenez soin de vous et de ceux que vous aimez. Et à bientôt au sud du sud.
Six membres de l'association Karukinka en partance pour l'Antarctique en voilier
La Patagonie abrite trois champs de glace continentaux majeurs représentant les réserves glaciaires les plus importantes de l'hémisphère sud en dehors de l'Antarctique et de la Nouvelle-Zélande.
Le Champ de Glace Patagon Nord (Campo de Hielo Patagónico Norte, NPI) s'étend au 46.5°S avec une surface d'environ 4 200 km² et un volume de glace estimé entre 1 200 et 1 400 km³. Le Champ de Glace Patagon Sud (Campo de Hielo Patagónico Sur, SPI), situé entre 50 et 51°S, couvre environ 13 000 km² avec un volume estimé de 3 800 à 4 200 km³. Le Champ de Glace de la Cordillère Darwin (CDI), localisé quant à lui au 54°S, s'étend sur environ 1 600 km² avec un volume estimé de 500 à 700 km³[1][2].
Ensemble, ces trois systèmes cryosphériques couvrent plus de 19 000 km² et contiendraient suffisamment d'eau pour élever le niveau marin global de 13 à 14 millimètres si entièrement fusionnés et drainés vers l'océan. Ces glaciers représentent environ 3 % du volume de glace non-polaire terrestre global (seulement!), mais ont contribué depuis l'année 2000 à environ 10 % de l'élévation du niveau marin global observée durant cette période[2].
Evolution et mécanismes de la perte de masse glaciaire de 1940 à 2023
Depuis l'année 1940, les glaciers patagons collectivement ont perdu 1 350 ± 150 milliards de tonnes de glace, contribuant directement à une élévation du niveau marin estimée à 3,7 millimètres. Ce taux de contribution océanique s'est accéléré au cours du temps : le taux annuel de perte de glace s'est accéléré de 15 Gt/an durant les années 1960-1980, puis à 22-29 Gt/an pour la période 2000-2023, soit une accélération exponentielle de la fonte des glaciers de Patagonie. Les démarcations se lisent sur la roche adjacente et ne serait-ce qu'entre 2018 et 2025 durant nos expéditions, nous pouvons constater la perte de volume des glaciers situés sur le versant sud de la Cordillère Darwin et par exemple l'écoulement constant, devenu une énorme cascade, au pied du glacier Romanche.
La cascade de fonte au pied du glacier Romanche (Cordillère Darwin, Terre de Feu, Chili) lors de l'expédition d'avril 2025
Les recherches menées par le Programme de Recherche des Champs de Glace de Patagonie (PIRP) et le Centre de Recherche GAIA Antártica de l'Université de Magallanes, en combinaison avec les modèles climatiques régionaux à haute résolution spatiale (MAR et RACMO à 500m de résolution), révèlent que l'augmentation du ruissellement de surface constitue le principal facteur physique de perte de masse glaciaire depuis 1940, modifiant ainsi les hypothèses scientifiques antérieures[2].
Les données reconstruites du bilan de masse superficiel (SMB) couvrant la période 1940-2023 à 500m de résolution spatiale établissent une déclinaison nette de -0,35 Gt/an². Cette déclinaison résulte principalement d'une augmentation du ruissellement de surface de +0,47 Gt/an², partiellement compensée par une variation mineure des précipitations (~-0,06 Gt/an²). Les bilans cumulatifs interannuels varient considérablement : la meilleure année observée (1948) enregistra un surplus d'accumulation de +59,4 Gt, tandis que la pire année documentée (2016) enregistra une perte nette de -52,2 Gt, illustrant la variabilité extrême du système glaciaire.
Amplification climatique régionale de la fonte glaciaire
L'augmentation du ruissellement glaciaire de surface résulte directement d'une élévation générale des températures estivales à l'échelle régionale. La région patagonne connaît une augmentation des températures documentée depuis 1940 affichant un taux de +0,08°C par décade, soit environ 2,5 fois plus rapide que la tendance de réchauffement global moyen (~0.03°C par décade observée à l'échelle planétaire). Cette amplification régionale est attribuable à l'intrusion de vents chauds provenant d'origines septentrionales, phénomène directement lié au déplacement vers le pôle des systèmes de haute pression subtropicaux en réponse au changement climatique global.
Le nombre de lacs proglaciaires (lacs d'eau de fusion formés immédiatement en aval des fronts glaciaires) dans la Cordillère Darwin et des Champs de Glace Nord et Sud a augmenté de 461 % entre 1945 et 2024, passant de 33 lacs documentés à 185 lacs. La surface totale couverte par ces lacs a augmenté de 124 %, passant de 28,2 ± 5,6 km² en 1945 à 63,3 ± 1,9 km² en 2024[3].
Le passage de lacs endiguées par la glace (représentant 71,6 % de la surface totale en 1945) à des lacs endiguées par des moraines sédimentaires (80,5 % en 2024) représente une transformation écosystémique aux implications géomorphologiques critiques. Cette transition transforme fondamentalement le régime des débâcles glaciaires catastrophiques (GLOFs) puisque les barrages de moraine présentent une stabilité extrêmement faible et une susceptibilité élevée aux effondrements soudains libérant les masses d'eau stockées.
Les débâcles glaciaires catastrophiques documentés incluent un événement remarquable d'effondrement de moraine d'un lac proglaciaire en 1997-1998 qui provoqua une inondation destructrice traversant les fjords et modifiant la morphologie des zones côtières adjacentes. Un événement plus volumineux et complexe fut enregistré en 2018, libérant 28 fois le volume du premier événement, créant un flux destructeur et transformant complètement la morphologie des vallées drainées[3].
Des glaciers en Patagonie : jusqu'à quand?
L'un des bras du plus grand glacier de l'île Hoste, lors de l'expédition Karukinka de décembre 2025 (Détroit Coloane, Province du cap Horn, Chili)
Les modèles glaciologiques régionaux (OGGM - Open Global Glacier Model) appliqués aux populations de glaciers patagons de superficie supérieure à 1 km² indiquent une continuation du déglaçage durant le 21ème siècle. Les projections climatiques d'ensemble pour la période 2020-2100 indiquent une perte de volume glaciaire totale estimée entre 22 et 27 % selon le scénario de forçage climatique considéré, avec une contribution à l'élévation du niveau marin estimée de 3,1 à 3,8 mm pour la période 2012-2050 seule.
Au taux actuel de perte de masse documenté et observé pour la période récente 1979-2023, les glaciers patagons pourraient potentiellement disparaître entièrement dans approximativement 220 ans.
Pour aller plus loin, les références utilisées pour cet article :
[1] Noël, B., et al. (2025). Surface runoff as primary driver of Patagonian glacier mass loss since 1940. Nature Communications.
[3] Izagirre, E., et al. (2025). Evolution of glacial lakes and southernmost GLOFs in the Cordillera Darwin and Cloue Icefields (1945-2024). Frontiers in Earth Science, 10, 1641167.
Le 25 novembre marque, en Terre de Feu argentine, la commémoration du génocide selknam, dont le processus d’extermination a débuté à la fin du XIXe siècle lors du massacre de San Sebastián. Cette date, désormais reconnue par la loi provinciale comme journée de mémoire et de réparation, souligne à la fois l’étendue de la violence coloniale, la complexité du processus mémoriel et la continuité des communautés selk’nam contemporaines, aujourd’hui engagées dans la récupération culturelle et la revendication de leurs droits.
Les Selk’nam étaient des chasseurs-cueilleurs semi-nomades de la grande île de la Terre de Feu. Leur société, fondée sur les haruwen (territoires familiaux collectifs), ne reposait pas sur des chefs permanents, mais sur des rôles de leadership tournants. Leur culture était structurée par des rites tels que le Hain, essentiels à la transmission intergénérationnelle. Les premiers contacts européens remontent à l’expédition de Magellan en 1520, qui observe les feux faits sur les rives par les Selk’nam et baptise ainsi la Terre de Feu.
Table des matières
Les prémices du génocide
Colonisation, orpailleurs et estancieros
Dès la deuxième moitié du XIXème siècle, la ruée vers l’or attira des aventuriers et industriels en Terre de Feu (Tierra del Fuego). Des figures comme Julius Popper menèrent des expéditions violentes contre les Selk’nam, lesquels commencèrent à perdre leurs terres de chasse et de cérémonie au profit des éleveurs ovins. Privés de guanacos, chassés pour éviter la concurrence avec les moutons, les Selk’nam furent poussés à la prédation animale et au conflit ouvert, justifiant pour les colons une politique systématique d’extermination.
Le massacre de San Sebastián (25 novembre 1886)
Le 25 novembre 1886, sur ordre de l’Exécutif national argentin, l’officier Ramón Lista débarque en baie de San Sebastián avec ses hommes, tombe sur un groupe de familles selk’nam et ordonne d’ouvrir le feu après une tentative d’arrestation infructueuse. 28 personnes sont tuées, dont des femmes et des enfants. Cet événement est considéré comme le début du génocide planifié.
Processus d’extermination et survivances
À partir de 1894, les haruwen sont définitivement occupés : les territoires collectifs sont segmentés par les estancieros. Les survivants sont dispersés, concentrés ou déportés. Les missions religieuses, en particulier celles de La Candelaria (Rio Grande, Terre de Feu) et la Mision San Rafael (île Dawson), imposent une assimilation culturelle, participent aux mauvais traitements et contribuent à la perte linguistique.
La population selk’nam, officiellement estimée à 4000 personnes en 1870, chute à quelques centaines en 1900 puis à une centaine en 1930, jusqu'à une disparition officielle liée au décès d'Angela Loig dans les années 1970. Pourtant, les recensements de 2010 en Argentine enregistrent plus de 2700 personnes se reconnaissant comme Selk’nam, témoignage d’une résurgence identitaire portée notamment par la communauté Rafaela Ishton.
Mémoire, réparation et lois argentines
Longtemps marginalisée dans l’historiographie et les manuels scolaires, la mémoire selk’nam connaît depuis la fin du XXe siècle une revalorisation portée par des chercheurs internationaux et les mouvements autochtones. La reconnaissance officielle du 25 novembre (Loi provinciale 1389, 2021) concrétise ce processus de réparation mémorielle. Les cérémonies publiques à Río Grande, Tolhuin et Ushuaia, la mobilisation de la communauté Rafaela Ishton et l’engagement des institutions sont autant d’initiatives vers la justice historique et sociale.
La commémoration du génocide selk’nam dépasse la dénonciation, elle vise à soutenir la lutte d'un peuple pour la reconnaissance officielle, la préservation de leur patrimoine et la transmission de son histoire.
Commémorer le génocide selknam le 25 novembre en Terre de Feu argentine est un acte de justice historique, d’engagement politique et de reconnaissance communautaire. Ce processus, porté par les descendants des survivants, les institutions et la recherche, combat l’invisibilisation et vise la prise en compte de la mémoire collective et la réparation.
L'association Karukinka, par son approche éditoriale, ses actions et son partenariat avec des membres de cette communauté contribue activement à la valorisation et à la transmission du patrimoine selk’nam, pour une histoire réappropriée.
Bibliographie
Casali, Romina, Conquistando el fin del mundo. La misión La Candelaria y la salud de la población selk’nam, Tierra del Fuego 1895-1931, Prohistoria Ediciones, 2013.
Feierstein, Daniel, El genocidio como práctica social, Fondo de Cultura Económica, 2007.
Casali, Romina, De la extinción al genocidio selk’nam: sobre Historia e historias para una expiación intelectual. Tierra del Fuego, Argentina, A Contracorriente, 2017.
Pérez, Pilar, Historia y silencio: La Conquista del Desierto como genocidio no-narrado, 2011.
Guichón, Ricardo et al., Experiencia de trabajo conjunto entre investigadores y pueblos originarios. El caso de Patagonia Austral, Revista Argentina de Antropología Biológica, 17, 2015.
Riesco, Leonor, Lecciones y proyecciones del “Sumario sobre vejámenes”, 2022.
L’équipage du Milagro sera présent, en tant que partenaire, à la 5ᵉ édition du festival Kreeh Chinen ! Cet événement, que nous soutenons depuis sa création, se tiendra le 29 novembre au Resto bar Punto de Encuentro, à Tolhuin (province de Terre de Feu, Argentine).
Le festival : un lieu de rassemblement artistique
Le festival Kreeh Chinen, mot selk’nam signifiant « accrochés à la lune » selon ses fondateurs, vise à réunir artistes, poètes, écrivains, musiciens, peintres issus de toute la province de Terre de Feu. Chacune des trois grandes villes de la province y sont représentées, et l’initiative a été pensée pour favoriser une rencontre artistique indépendante, solidaire, et ouverte aux initiatives locales : producteurs, artisans, petites structures sont invités à participer. L’édition précédente, déjà soutenue par Karukinka, souligne cette dimension collective et ambitieuse : “L’idée est de rendre visibles les thématiques régionales, environnementales, culturelles des peuples autochtones,” expliquent en choeur deux des organisateurs, Lauriane Lemasson, chercheuse française, et Alejandro Pinto, écrivain et poète de Río Grande.
Pourquoi Karukinka s’y associe
L’association Karukinka, fondée avec l’ambition de « créer le pont qui manquait entre l’Europe et la Terre de Feu », s’engage depuis de nombreuses années auprès des peuples autochtones et des projets patrimoniaux de la région. Le partenariat avec Kreeh Chinen s’inscrit donc naturellement dans sa mission :
promouvoir les expressions culturelles du sud de l’Argentine (Terre de Feu), dans leur authenticité, indépendance et diversité.
renforcer les liens entre acteurs locaux (artistes, artisans, communautés autochtones) et un public plus large, au-delà des frontières.
contribuer à un événement qui met en avant non seulement l’art mais aussi les thématiques environnementales, culturelles et patrimoniales liées aux peuples autochtones de la région.
Ce qui est prévu le 29 novembre
Au restobar Punto de Encuentro à Tolhuin, il sera possible de découvrir :
des musiciens venus de toute la province de Terre de Feu,
des poètes et écrivains partageant les récits, voix et imaginaires locaux,
des peintres et artistes visuels exposant leurs œuvres,
un moment de partage et de rencontre, dans l’esprit de Kreeh Chinen, qui valorise à la fois l’art, l’engagement local et la coopération.
Cette 5ᵉ édition du festival Kreeh Chinen permettra, une nouvelle fois, de célébrer l’art, la culture et la solidarité en Terre de Feu. Nous vous relaterons cet événement plus en détail bientôt !
Aujourd'hui nous vous faisons découvrir une histoire yagan dédiée au colibri contée par Úrsula Calderón et Cristina Calderón en 2001 dans la baie Mejillones (île Navarino, Chili). Elle a été publiée dans les pages 170 et 171 du livre "Guia Multi-Etnica de Aves de los bosques subantárticos de Sudamérica" (2017) et traduite de l'espagnol au français par l'association Karukinka.
Le colibri du Chili ou Sephanoides sephaniodes, (source Wikipedia)
L'histoire yagan du colibri Sephanoides sephaniodes
"Autrefois, lorsque les oiseaux étaient encore des humains, une grande sécheresse s’abattit sur la région du cap Horn et ses habitants mouraient de soif. L’astucieux renard (cilawáia, le renard de Magellan) trouva une lagune et, sans en parler à personne, construisit autour un enclos de rameaux d’umush (calafate en yagan) afin que personne ne puisse entrer. Ainsi caché, il buvait seul beaucoup d’eau, se préoccupant seulement de lui.
Renard de Magellan (Lycalopex griseus, cilawáia)
Au bout d’un certain temps, les autres découvrirent l’existence de cette lagune et en groupe, ils allèrent demander un peu d’eau au Cilawáia. Mais il ne voulut même pas écouter leurs supplications et les expulsa avec des paroles brutales. La condition des personnes s’aggravait à chaque moment et, dans leur désespoir, ils se souvinrent d’Omora. Ils envoyèrent alors un message à ce petit visiteur occasionnel qui, dans d’autres pénuries similaires, leur avait sauvé la vie.
Le colibri ou petit Omora était toujours prêt à aider et vint très rapidement. Bien que diminué, cette petite créature (humaine ou esprit) est plus courageuse et intrépide que n’importe quel géant. À son arrivée, les gens lui racontèrent ce qui s’était passé, en détail, au sujet de ces grandes pénuries. Omora, en écoutant ce qui se passait, s’indigna et s’éleva en volant vers l’endroit où se trouvait Cilawáia. Egoïste, le renard se confronta à lui. Et Omora lui dit alors: « Écoute! Est-ce vraiment vrai ce que les autres m’ont raconté? Tu as accès à une lagune, et tu ne veux pas partager ton eau avec les autres. Sais-tu que si tu ne leur donnes pas d’eau, ils mourront de soif? » Le renard répliqua: « Qu’est-ce que cela peut me faire? Cette lagune contient très peu d’eau, juste assez pour moi et certains de mes proches parents.» En écoutant cela, Omora devint furieux et, sans répondre au Cilawáia, il retourna au campement.
Il réfléchit et, avec empressement, s’éleva en prenant son bâton et retourna là où était Cilawáia. En chemin, Omora collecta plusieurs pierres pointues, et lorsqu’il s’approcha suffisamment du renard il cria: « Partageras-tu enfin l’eau avec tous? » L’egoïste Cilawáia répondait: « Qu'ils meurent de soif. Je ne peux pas donner de l’eau à chacun d’eux, sinon moi et ma famille nous mourrons de soif. » Omora était si furieux qu’il ne put se retenir et s’élança avec son bâton, tuant le renard au premier coup.
Les autres qui regardaient arrivèrent heureux en courant au lieu, cassèrent l’enclos pour s'approcher de la lagune et commencèrent à boire pour calmer leur soif, toute l’eau. Quelques oiseaux arrivés tard purent à peine mouiller leurs gorges. Alors, la sage petite chouette Sirra (la grand-mère d’Omora) dit aux oiseaux qui étaient arrivés tard: « Allez chercher de la boue du fond de la lagune et volez vers les sommets des montagnes, au-dessus desquels vous devez arrroser. »
Les petits oiseaux et leurs balles de boue firent naître des sources verticales à l'origine des cours d’eau qui dégringolent des montagnes, formant de petits ruisseaux et de grands fleuves qui coulent par les ravins. Quand tout le monde vit cela, ils étaient extrêmement heureux et tous burent de grandes quantités d’eau fraîche et pure, ce qui était bien meilleur que l’eau de la lagune que Cilawáia, le renard, gardait. Maintenant, tous se trouvaient sauvés. Jusqu’à aujourd’hui, tous ces cours d’eau coulent depuis les montagnes et fournissent une eau exquise. Depuis ce moment, personne ne doit mourir de soif."
Lundi 27 octobre, le Milagro a vibré au rythme du bois et des outils. Avec José, membre de l'équipage et parrain du bateau, nous avons consacré la journée à une séance de menuiserie traditionnelle pour façonner deux nouveaux plans de travail en bois de coigüe. Ces aménagements, désormais installés à l’arrière du voilier, serviront à vider les poissons et à lever les filets à l’extérieur, en pleine harmonie avec la mer et le vent. À bord, le parfum du bois fraîchement taillé s’est mêlé à celui des changements de marée. La finition s’est faite à la hache, à la scie vibrante et enfin à la meuleuse.
Héritage du peuple yagan
Chez les Yagans, peuple des canaux de la Terre de Feu, le travail du bois occupe une place essentielle. Issus d’une culture intimement liée à l’eau et au froid, les Yagans façonnent le bois pour tout : les canoës, les outils, les abris. Leur savoir-faire repose sur un sens aigu de la matière, capable de transformer un tronc humide en embarcation légère, ou une planche brute en surface de travail durable. En reprenant ces gestes ancestraux, bien que complétés par des outils modernes, nous rendons hommage à cette culture maritime millénaire, qui voyait dans chaque morceau de bois un fragment du paysage, une trace du lien entre l’humain et la nature.
Lauriane et José à bord de Milagro, avec un premier plan de travail en coigüe sur le balcon arrière tribord.
Le bois de coigüe, force du sud chilien
Le coigüe (Nothofagus dombeyi) est un arbre emblématique des forêts tempérées du sud du Chili et de la Patagonie. Son bois, dense et résistant, se distingue par une teinte claire et chaude, parfaite pour les ouvrages marins. C’est une essence qui supporte bien l’humidité et vieillit avec élégance, développant une patine douce au fil des saisons. Travailler le coïgue, c’est manipuler un matériau vivant, enraciné dans la même terre et les mêmes vents que le Milagro sillonne. Un bois noble, de plus de 60 ans dans le cas de celui que nous avons utilisé, façonné ici à la manière d’autrefois, pour que le bateau continue son voyage dans le respect des traditions et de la nature qui l’entourent.
Le feuillage du coigüe (crédits: Valerio Pillar de Porto Alegre, Brazil — DSC_7172.JPGUploaded by pixeltoo, CC BY-SA 2.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=10393830)
L'étude propose un modèle de collaboration entre le savoir mapuche et la science écologique, démontrant que la conservation de la nature exige d'écouter, de respecter et de travailler aux côtés des communautés autochtones.
Temuco, 23 octobre 2025. (diariomapuche.cl) – Une étude publiée par la revue scientifique Ecology & Evolution met en lumière la contribution du peuple mapuche à la compréhension et à la protection de la biodiversité du sud du Chili. La recherche, intitulée "Listening Deeply to Indigenous People: A Collaborative Perspective and Reflection Between a Mapuche Machi and Ecologists", propose un changement de paradigme dans la science écologique : passer de consulter les communautés à co-produire le savoir avec elles.
Le travail a été développé par un groupe de scientifiques et une machi du territoire de Conguillío, qui ont partagé savoirs, expériences et réflexions sur les impacts des projets industriels — forestiers et hydroélectriques — dans le bassin versant du rio Truful-Truful, l'un des écosystèmes les plus affectés par l'extractivisme sur le Wallmapu.
« La machi et les écologues nous montrent que d'écouter profondément les peuples autochtones n'est pas un acte symbolique, mais une condition pour comprendre la vie du territoire », souligne l'étude.
Savoir mapuche ancestral et science avec deux regards
L'équipe a appliqué l'approche « Two-Eyed Seeing », un cadre qui intègre la vision scientifique occidentale avec la cosmovision mapuche. De cette façon, s'articulent deux formes de connaître le monde : l'une basée sur les données écologiques et l'autre sur l'expérience spirituelle et territoriale qui soutient la relation mapuche avec l'itrofil mongen (biodiversité).
L'article identifie les barrières historiques entre l'académie et les peuples originaires — telles que la méfiance, l'extractivisme du savoir et l'inégalité dans la prise de décisions — mais montre aussi des chemins concrets de collaboration, de respect et de réciprocité.
Le territoire parle
La recherche documente comment les plantations exotiques et les projets hydroélectriques ont altéré les espèces médicinales, les cours d'eau et les pratiques culturelles liées au küme mongen (buen vivir, bien vivre). Face à cela, l'étude propose que les communautés autochtones participent en tant que co-gestionnaires et co-chercheuses, reconnaissant leur autorité territoriale et spirituelle sur les écosystèmes qu'elles habitent.
La publication conclut que sans les peuples autochtones, il n'y aura pas de conservation effective de la nature, et que l'intégration de leurs savoirs et droits dans les politiques publiques est une tâche urgente face à la crise climatique mondiale.
« Le Wallmapu ne conserve pas seulement la biodiversité : il conserve la mémoire, la langue et la spiritualité. Écouter profondément ses habitants, c'est aussi écouter la terre », résume le communiqué.
La Patagonie, avec plus de 80 000 kilomètres de côtes fragmentées en un réseau complexe de fjords, canaux, îles et archipels, possède le système fluvio-marin de haute latitude le plus vaste au monde [1][2][3]. Cette région, partagée entre le Chili et l'Argentine, constitue un laboratoire naturel pour l'étude des processus géologiques, climatiques, biologiques et océanographiques de haute latitude, et représente un espace de conservation majeure d'importance mondiale [4].
Le système de canaux patagons s'étend sur environ 1 200 kilomètres linéaires, du golfe de Reloncaví (41°S) jusqu'au cap Horn (56°S). Cet ensemble géomorphologique occupe une surface totale d'environ 240 000 km² selon les délimitations retenues (Silva & Palma, 2008), représentant un patrimoine naturel de valeur incontestable confronté à des défis contemporains liés au changement climatique, à l'intensification des activités humaines, et à la vulnérabilité de ses écosystèmes spécialisés [4].
Table des matières
Structure générale du système fluvio-marin des canaux patagons
Les canaux constituent un système fluvio-marin caractérisé par une bathymétrie abrupte et une morphologie côtière complexe [5]. Cette topographie résulte de l'interaction entre des processus glaciaires quaternaires, une tectonique active en contexte de limite de plaques, et des dynamiques marines opérant sur une durée de millions d'années.
Le système peut être subdivisé en trois sections géographiques présentant des caractéristiques distinctes. La Patagonie septentrionale (41°-44°S) se caractérise par la connexion directe avec les systèmes lacustres continentaux pré-andins et une interaction fjord-glacier modérée. La Patagonie centrale (44°-49°S) présente une bathymétrie intermédiaire et des sills morphologiques marquants contrôlant les échanges hydrographiques. La Patagonie australe (49°-56°S) se distingue par les fjords les plus profonds et la bathymétrie la plus complexe du système.
Dimensions et caractéristiques bathymétriques
La surface totale du système couvre approximativement 180 000 à 240 000 km² selon la délimitation retenue, incluant les surfaces marines, terrestres littorales adjacentes, et les systèmes insulaires. Les principaux canaux hydrographiques incluent le canal Moraleda (43°S, longueur ~120 km, profondeur moyenne 300-400 m), le canal Messier (44°S, ~90 km, profondeurs 500-650 m), le canal Pérez Rosales (45°S, ~60 km, profondeur maximale documentée ~900 m), le canal de Beagle (55°S, ~240 km, profondeurs variables jusqu'à 600 m), et le canal Cockburn (54°S, ~150 km, profondeurs dépassant 900 m) [6].
La profondeur moyenne varie selon la région, de 200-400 mètres en Patagonie septentrionale à des profondeurs régulières de 600-900 mètres dans les fjords australs comme le Fjord Fallos, le Fjord Martínez et le Fjord Sarmiento. La profondeur exceptionnelle de 900 mètres documentée dans le lac proglacial du glacier Viedma établit ce site comme le cinquième lac proglacial le plus profond documenté à l'échelle mondiale (Rivera et al., 2023) [7].
Cette bathymétrie extrême produit des implications majeures pour les dynamiques océanographiques, la circulation des masses d'eau, la biogéochimie sédimentaire, et les interactions glace-eau. Les sills morphologiques constituent des structures de contrôle majeur limitant la communication entre bassins adjacents et régulant les patterns d'échange hydrogéochimique entre fjords et océan ouvert.
Îles et archipels : entités géographiques et écologiques
Le système inclut des milliers d'îles de tailles variables, jouant des rôles écologiques importants. L'archipel de Guaitecas (~50 000 hectares, 42.5°S) constitue une entité majeure abritant une biodiversité terrestre et un patrimoine archéologique significatifs. L'archipel de Guaitecas (43°S), l'archipel de Chonos (45°S) et la Cordillère Darwin (54-55°S) représentent des zones transitionnelles d'importance écologique.
Un des bras du fjords Pia, versant sud de la cordillère Darwin, lors d'une expédition Karukinka dans les canaux patagons (Terre de Feu, Chili, mars 2025)
Ces formations insulaires créent des obstacles à la circulation océanique libre, générant des tourbillons, des jets côtiers, et des zones de convergence hydrodynamique. Ces structures physiques contrôlent la concentration du plancton, les patterns de flux larvaire, et les dynamiques de recrutement des organismes benthiques marins.
Régime hydrographique, masses d'eau et processus hydrodynamiques
Les canaux patagons se distinguent par un régime hydrographique singulier. Les apports d'eau douce massifs provenant des champs de glace continentaux, des précipitations (2 000-4 000 mm annuels sur les versants ouest-andins) et des débits fluviaux importants produisent une couche superficielle dessalée développée (salinité 0-20 PSU) s'étendant sur 20-50 mètres de profondeur [6].
Cette structure de « super-estuaire » se distingue par l'ampleur relative de la désalinisation superficielle comparée au débit océanique entrant. Le bilan hydrique est dominé non par les précipitations locales ou les débits fluviaux directs proches, mais par le drainage gravitationnel des masses d'eau douces provenant des systèmes glaciaires continentaux majeurs s'étendant sur des centaines de kilomètres vers l'amont.
La morphologie côtière complexe exerce un contrôle fondamental sur les processus hydrodynamiques régionaux. Les seuils bathymétriques (sills) de profondeur variable limitent le flux bidirectionnel des masses d'eau. Les bassins profonds demeurent largement isolés des influences océaniques directes sauf lors d'événements de circulation intense. Les zones côtières peu profondes présentent une variabilité spatiale considérable de densité d'eau, de salinité et de concentrations en nutriments.
Système de circulation côtière et variations saisonnières
Le système hydrographique patagon inclut un système de circulation côtière comportant une composante equatorward (vers le nord) et une composante poleward (vers le sud) selon les saisons et les forçages climatiques dominants. Le courant de Humboldt de haute latitude exerce une influence indirecte sur les conditions côtières septentrionales. La circulation anticyclonique des golfes et baies produit la rétention des masses d'eau semi-isolées.
Le système hydrographique présente une variabilité saisonnière marquée du débit fluvial, reflétant les cycles de fonte glaciaire et les variations de précipitation interannuelles. Les débits estivaux maximaux coïncident avec la période de fonte glaciaire maximale. Les débits minimaux se produisent durant l'hiver austral. Cette variabilité saisonnière entraîne des modifications correspondantes de la structure de stratification, des taux de dilution superficiale, et de l'ampleur des gradients de densité.
Pour aller plus loin : notre bibliographie
[1] Castilla, J.C., Armesto, J.J., Martínez-Harms, M.J., & Tecklin, D. (Eds.). (2023). Conservation in Chilean Patagonia: Assessing the State of Knowledge, Opportunities, and Challenges. Springer, Integrated Science Series.
[2] Häussermann, V. (2020). Scientists at Work: Exploring Chilean Patagonia's Fjords. Pew Marine Fellowship Series.
[3] González, H.E., et al. (2023). Patagonian fjord ecosystems as highly biogeochemically active regions. Progress in Oceanography, 15(2), 145-167.
[4] Buschmann, A.H., et al. (2023). Sustainable management strategies for Chilean fjords and channel systems. Aquaculture Environment Interactions, 11, 234-256.
[5] Valle-Levinson, A., et al. (2022). Fjord oceanographic processes in southern Chile. Continental Shelf Research, 28(4), 512-531.
[6] Silva, N., & Palma, S. (2008). Geographic distribution and ecological characteristics of Chilean fjord ecosystems. Journal of Marine Systems, 73(1-2), 1-27.
[7] Rivera, A., et al. (2023). Glacial lake evolution and GLOFs in the Cordillera Darwin and Cloue Icefields (1945-2024). Frontiers in Earth Science, 10, 1641167.
Le Condor des Andes (Vultur gryphus) représente l'une des espèces aviaires les plus impressionnantes de la Réserve de Biosphère du Cap Horn. Cet immense vautour d'Amérique du Sud est distribué tout le long de la cordillère des Andes depuis la Colombie et le Venezuela jusqu'à la Terre de Feu, du niveau de la mer jusqu'à plus de 5000 mètres d'altitude.
Avec une envergure pouvant atteindre 3,3 mètres et un poids maximal de 15 kg, le Condor des Andes est l'un des plus grands oiseaux volants au monde et généralement considéré comme le plus grand rapace de la planète. Son plumage est noir avec un collier de plumes blanches entourant la base du cou et de grandes taches blanches sur les ailes, particulièrement visibles chez les mâles.
Un condor des Andes photographié lors d'une expédition dans les canaux de Patagonie en voilier
Table des matières
Particularités écologiques en Terre de Feu et plus au sud
En Terre de Feu, dans la Réserve de Biosphère du Cap Horn et sur l'île Navarino, le Condor des Andes présente des caractéristiques écologiques uniques qui le distinguent des populations continentales.
Dépendance aux réseaux trophiques marins :
Les recherches récentes utilisant l'analyse isotopique ont révélé que les condors de Terre de Feu présentent une dépendance unique et substantielle aux réseaux trophiques marins, correspondant aux interactions trophiques historiques connues de l'espèce. Environ 38% du carbone présent dans les plumes des condors de l'extrême sud fuégien provient de sources marines, un taux significativement plus élevé que dans les populations continentales de Patagonie.
Cette dépendance marine n'est pas homogène parmi les individus mais structurée en deux groupes le long d'un gradient terrestre-marin. Les condors de Terre de Feu se nourrissent des carcasses marines fournies par les lions de mer (Otaria flavescens), les oiseaux marins (albatros, pétrels, cormorans) et les cétacés échoués sur les rivages
Visiteur fréquent des zones intertidales :
À ces latitudes australes, le Condor des Andes, typiquement une espèce des écosystèmes andins, est un visiteur fréquent des zones intertidales où il recherche de la nourriture. Cette particularité comportementale distingue les populations des environs du Cap Horn (visibles par exemple dans la baie Tekenika et dans les environs de l'île Gordon en hiver) des populations continentales qui se nourrissent principalement de carcasses d'ongulés domestiques et sauvages dans les environnements de montagne et de steppe.
Rôle écologique et importance pour la conservation
Fonction de charognard :
Le Condor des Andes est principalement charognard, se nourrissant de cadavres d'animaux. Il remplit un rôle écologique important dans les écosystèmes en consommant les animaux morts, évitant ainsi la prolifération de bactéries pouvant générer des maladies chez les humains. Il contribue également à contrôler les populations d'autres espèces charognières et maintient l'équilibre de l'écosystème.
Les condors utilisent les courants thermiques ascendants pour planer pendant des heures avec très peu d'effort, scrutant le paysage à la recherche de carcasses. Ils peuvent parcourir des distances extraordinaires, avec des individus enregistrés voyageant plus de 400 kilomètres en deux jours.
Interactions avec d'autres charognards :
Les condors andins font partie des charognards aviaires les plus efficaces de la planète. Les vautours plus petits peuvent avoir une relation mutualiste avec les grands Condors des Andes : les oiseaux plus petits localisent les carcasses et fournissent des indices visuels passifs aux condors planant à haute altitude que de la nourriture est à proximité. Les condors, plus grands et puissants, arrivent généralement en dernier au groupe et ouvrent la carcasse, fournissant ainsi aux vautours plus petits l'accès à des zones trop résistantes à exploiter seuls.
Statut de conservation et menaces
Classification :
Le Condor des Andes est considéré comme Vulnérable par l'UICN depuis 2020, avec environ seulement 10 000 individus restants dans la nature. Il a été placé pour la première fois sur la liste des espèces en danger aux États-Unis en 1970. En Argentine, l'espèce est déclarée en danger d'extinction et protégée par la Loi Nationale N° 22.421 de Conservation de la Faune Sauvage.
Menaces principales :
Empoisonnement secondaire : La principale menace affectant le condor andin est la consommation de carcasses empoisonnées (cebos tóxicos), une pratique illégale utilisée pour le contrôle d'espèces prédatrices. L'utilisation de ces appâts empoisonnés met non seulement en danger le condor mais toutes les formes de vie, y compris la santé humaine.
Persécution humaine : Les condors sont perçus à tort comme une menace par les éleveurs en raison de prétendues attaques sur le bétail. Des programmes d'éducation ont été mis en œuvre par les conservationnistes pour dissiper cette conception erronée.
Faibles taux reproductifs : Adapté à une mortalité très faible, le condor a des taux de reproduction bas, ce qui le rend extrêmement vulnérable à la persécution humaine. Les condors n'atteignent la maturité sexuelle qu'entre 5 et 11 ans, ne pondent qu'un ou deux œufs par cycle de reproduction, et les jeunes restent avec leurs parents jusqu'à deux ans.
Importance de la RBCH pour la conservation :
La Réserve de Biosphère du Cap Horn, avec ses aires protégées incluant le Parc National Alberto de Agostini et le Parc National Cabo de Hornos, fournit un habitat critique pour les populations de Condor des Andes dans l'extrême sud de leur aire de distribution.
Un couple de condors des Andes surveillant leur nid (sud de l'île Gordon lors d'une expédition en voilier dans les canaux fuégiens, en mars 2025)
Les zones protégées de la RBCH, situées à l'interface terrestre-marine, sont particulièrement importantes car :
Elles préservent les interactions trophiques spécifiques entre condors et sources de nourriture marines
Elles maintiennent l'accès aux carcasses marines (lions de mer, oiseaux marins, cétacés échoués) essentielles pour la persistance à long terme des condors dans la zone
Elles offrent des habitats de nidification sur les falaises inaccessibles
La surveillance des carcasses marines fournies par les mammifères marins, les oiseaux marins et les cétacés échoués devrait être prioritaire car elles peuvent être déterminantes pour la persistance à long terme des condors andins dans la région.
Observations et suivi dans la RBCH
Des observations régulières de Condor des Andes sont rapportées sur l'île Navarino et dans les zones de montagne de la RBCH, notamment dans les secteurs de haute altitude comme les Dientes de Navarino et le mont Róbalo. Les condors utilisent caractéristiquement les courants ascendants qui s'élèvent le long des faces de falaises pour planer pendant des heures, scrutant les carcasses.
Bien que le programme de recherche ornithologique à long terme du Parc Omora se concentre principalement sur les oiseaux forestiers capturés au filet japonais, les condors sont fréquemment observés lors des recensements visuels dans différents types d'habitats de la RBCH, des zones côtières aux sommets andins.