L’association Cap Horn au Long Cours et le site Cap-Horniers Français constituent aujourd’hui l’une des plus précieuses ressources indépendantes pour comprendre l’épopée des grands voiliers marchands français et des marins qui ont franchi le cap Horn. Leur travail bénévole documente navires, voyages et équipages, et redonne une voix à ces marins au long cours dont la mémoire aurait pu rester confinée aux archives et à quelques vitrines de musées.
Le port de Nantes (Quai de la Fosse) à l'époque des cap-horniers (collection Le Coat)
Une mémoire vivante des cap‑horniers français
On appelle « cap‑horniers » les grands voiliers de charge, ainsi que leurs équipages, qui franchissaient le cap Horn pour relier l’Europe aux ports du Pacifique entre le milieu du XIXᵉ siècle et le premier quart du XXᵉ siècle. Ces navires, souvent des trois‑mâts ou quatre‑mâts en acier de grande taille, affrontaient des conditions météorologiques extrêmes, houle croisée, vents violents et froid, notamment lorsqu’ils passaient d’est en ouest contre les vents dominants.
Pendant plus d’un siècle, jusqu’aux années 1920, la route du cap Horn fut l’une des grandes artères du commerce maritime mondial : les voiliers français y transportaient guano et nitrates du Chili et du Pérou, céréales d’Australie et de Californie, bois d’Amérique du Nord, métaux et minerai de nickel, entre autres cargaisons. Alors que la vapeur puis le canal de Panama allaient progressivement supplanter ces routes, les cap‑horniers ont écrit une page majeure de l’histoire de la marine marchande européenne.
Une association héritière de l’Amicale des cap‑horniers
L’association Cap Horn au Long Cours (CHLC) puise ses racines dans l’ancienne Amicale internationale des capitaines au long cours cap‑horniers (AICH), aujourd’hui disparue avec la génération de marins qui l’animait. CHLC reprend l’esprit de cette amicale en se donnant pour mission de « sauvegarder et faire connaître le patrimoine des Cap‑Horniers », qu’il s’agisse des navires, des routes, des métiers ou des trajectoires humaines.
Pour concrétiser cette mission, l’association a créé et anime le site caphorniersfrancais.fr, entièrement consacré aux marins des grands voiliers marchands français ayant emprunté la route du cap Horn. Ce site se distingue par son ambition : faire connaître, à terme, tous les voyages de tous les marins sur tous les voiliers de charge cap‑horniers français.
Un travail de recherche indépendant et bénévole
La démarche de cette association repose sur un patient travail de recherche, mené de façon indépendante par des bénévoles passionnés. L’équipe collecte et croise des sources multiples : archives de l’armement et de la marine marchande, journaux de bord, registres d’équipage, récits de voyage, fonds photographiques familiaux, correspondances privées, mais aussi corrections et compléments envoyés par les descendants de marins.
Les responsables du site soulignent eux‑mêmes l’ampleur « monumentale » de la tâche et le fait qu’elle nécessitera des années de travail, appelant le public à les aider en partageant documents, souvenirs ou en signalant toute erreur repérée dans les notices existantes. Cette logique participative fait du projet un véritable chantier d’histoire maritime collaborative, où les apports des familles, des chercheurs locaux et des curieux enrichissent progressivement une base de données unique.
Navires, voyages, équipages : un corpus documentaire en expansion
L’un des apports majeurs du site est de rassembler, navire par navire, voyage par voyage, les traces des routes effectuées et les noms des marins embarqués. L’objectif affiché est que les cap‑horniers ne soient plus seulement des silhouettes anonymes sur d’anciennes photographies, mais des individus identifiables, replacés dans le contexte de leurs campagnes au long cours.
Le site valorise également des récits de mer et témoignages directs, comme celui d’Abel Guillou, capitaine du trois‑mâts Bretagne naufragé au cap Horn en août 1900 après deux mois et demi de lutte contre les éléments, dont l’équipage fut sauvé par le trois‑mâts britannique Maxwell. Ces histoires incarnent concrètement les dangers de la route du cap Horn et donnent chair aux valeurs de courage, de ténacité et de solidarité que l’association met en avant comme héritage des cap‑horniers.
« Faire sortir les cap‑horniers des musées »
CHLC ne se contente pas de produire une base de données en ligne : l’association se donne pour objectif de « faire sortir les Cap‑Horniers des musées » en allant à la rencontre du public à travers conférences, expositions temporaires et manifestations variées partout en France. Ces actions culturelles s’appuient sur les recherches de ses membres pour raconter l’histoire des marins au long cours au‑delà des seuls objets exposés, en replaçant les hommes, leurs mots et leurs expériences au centre du récit.
Cette médiation itinérante contribue à reconnecter les territoires maritimes et portuaires à leur passé cap‑hornier, en particulier dans les villes et régions qui ont fortement participé à ce commerce à la voile. Elle offre aussi aux descendants de marins un espace où retrouver des traces de leurs ancêtres et comprendre le contexte de leurs navigations.
Un enjeu historiographique et patrimonial majeur
D’un point de vue scientifique, le travail de Cap‑Horniers Français comble un vide entre l’histoire « officielle » de la marine marchande (statistiques, flotte, grandes routes commerciales) et l’histoire vécue des équipages, souvent peu documentée au niveau individuel. En reconstituant les voyages un par un et en identifiant les marins, l’association produit une micro‑histoire fine de la navigation à la voile autour du cap Horn.
Cette approche permet d’étudier les réseaux de recrutement des équipages, les provenances régionales, les rythmes de campagne, les carrières longues ou brèves, les naufrages et les retours, et plus largement la manière dont l’économie mondialisée des nitrates, céréales ou bois se traduisait dans des trajectoires humaines concrètes. Elle offre aussi un matériau précieux aux chercheurs en histoire sociale, en géographie maritime, en études portuaires ou en anthropologie de la mer.
Le cap Horn, nœud stratégique du commerce à la voile
Pour mesurer l’importance du travail de l’association, il faut rappeler le rôle stratégique du cap Horn dans les réseaux commerciaux mondiaux avant l’ère de la vapeur et du canal de Panama. Dès la fin du XVe siècle, la recherche de nouvelles routes maritimes pour le commerce des épices puis, plus tard, des matières premières comme le guano et le nitrate, a poussé les puissances maritimes à contourner l’Amérique du Sud.
Aux XIXᵉ et début XXᵉ siècles, les grands voiliers cap‑horniers français assurent ainsi des liaisons régulières vers le Pacifique pour rapporter engrais minéraux, céréales, bois et métaux vers l’Europe, prolongeant notamment le « nitrate trade » et le commerce céréalier jusqu’aux dernières grandes traversées à la voile. Ces routes exigeaient une maîtrise exceptionnelle de la navigation dans les « cinquantièmes hurlants » et les « soixantièmes rugissants », ce qui explique le prestige durable attaché aux marins qui y ont servi.
Nantes, un grand port armateur des routes du cap Horn
Dans cette histoire, la ville de Nantes occupe une place particulière comme grand port armateur et chantier de construction navale sur l’estuaire de la Loire. Au XIXᵉ siècle, les chantiers nantais – notamment les Chantiers de la Loire et Dubigeon – participent à la construction de grands voiliers de commerce en acier, destinés au long cours et à la navigation vers les grandes routes océaniques, dont celle du cap Horn.
Le tissu portuaire nantais se structure alors autour des quais de la Loire, de l’activité des armateurs, de la batellerie fluviale et des navires de charge, dans un contexte d’intense développement du commerce maritime vers les marchés coloniaux et lointains. La présence d’une rue des Cap‑Horniers à Nantes rappelle symboliquement ce lien historique entre la ville et les marins qui partaient pour ces campagnes extrêmes.
Les recherches de Cap‑Horniers Français permettent de relier ces réalités portuaires à des trajectoires individuelles : nombre de marins, officiers ou capitaines embarqués sur les cap‑horniers français étaient issus de Nantes, de la Loire‑Atlantique ou d’autres ports de la façade atlantique, et leurs parcours se retrouvent dispersés dans les registres, journaux de bord et témoignages que l’association met en lumière.
Saint‑Nazaire, avant‑port océanique et base de départ
Avec le développement du port de Saint‑Nazaire au milieu du XIXᵉ siècle, sous le Second Empire, l’estuaire de la Loire se dote d’un avant‑port océanique moderne qui vient compléter et, progressivement, supplanter les installations plus en amont. Créé officiellement en 1856, le port de Saint‑Nazaire devient un maillon essentiel du Grand port maritime de Nantes–Saint‑Nazaire, avec bassins à flot, formes de radoub et, plus tard, chantiers navals majeurs.
Si, aujourd’hui, Saint‑Nazaire est surtout connu pour la construction navale et les grandes unités comme les paquebots, son essor s’inscrit dans une histoire plus longue d’accueil et d’armement de navires de commerce au long cours. À l’époque du commerce à la voile, l’ensemble portuaire Nantes–Saint‑Nazaire formait ainsi l’une des grandes portes d’embarquement françaises vers l’Atlantique Sud, le Pacifique et donc vers la route du cap Horn.
Les travaux de Cap‑Horniers Français, en restituant navire par navire les campagnes vers le Pacifique, contribuent à valoriser ce rôle du complexe portuaire de la Loire : on peut y suivre des voiliers construits ou armés dans la région, des équipages recrutés dans les bourgs maritimes du littoral ligérien, et les longs voyages qui les menaient finalement à doubler le cap Horn.
Une ressource pour chercheurs, institutions et familles
Le site de l’association est d’un accès libre et constitue une ressource de premier plan pour les historiens, les étudiants, les musées maritimes, mais aussi pour les généalogistes et les familles qui cherchent à retracer le parcours d’un ancêtre marin. La granularité de l’information – noms des navires, dates de campagnes, itinéraires, récits de bord, témoignages – permet des recherches à la fois fines et transversales.
En mettant à disposition ce corpus, Cap‑Horniers Français contribue également à la valorisation du patrimoine maritime auprès des collectivités locales, des ports et des lieux de mémoire qui peuvent s’appuyer sur ces données pour concevoir expositions, parcours urbains, événements commémoratifs ou actions pédagogiques. L’association se positionne ainsi comme un relais entre archives, territoires et grand public.
Appel à contributions et enjeux pour l’avenir
Consciente de l’immensité de la tâche, l’association insiste sur le caractère évolutif et perfectible de son travail, invitant toute personne disposant de documents, photos, carnets, listes d’équipage ou souvenirs de famille à les contacter pour enrichir et corriger les informations publiées. Cette ouverture montre que l’histoire des cap‑horniers n’est plus seulement affaire d’experts, mais une mémoire partagée à laquelle chacun peut contribuer.
À l’heure où la navigation commerciale à la voile a totalement disparu au profit de la propulsion mécanique, ces recherches indépendantes constituent un rempart contre l’oubli d’un monde maritime aujourd’hui révolu, mais qui a façonné durablement les ports, les villes et les cultures littorales françaises, de Nantes et Saint‑Nazaire jusqu’aux rives lointaines du Pacifique.
En 2024, un seul voilier a quitté le ponton du Belem à Nantes puis le Quai des Frégates du port de Saint Nazaire direction le cap Horn : le voilier Milagro de notre association, et pour raconter à notre petite échelle une histoire complémentaire : celle des peuples autochtones du bout du monde.
Dans les fourrés battus par le vent des îles subantarctiques, on entend parfois un sifflement rapide de rayadito qui zigzague entre les branches comme un fil. Pour les Yagan, cet oiseau minuscule nommé Tachikatchina n’est pas qu’une silhouette rayée : il fait partie de ces compagnons ailés qui peuplent les récits de navigation et de chasse. Nous allons vous faire découvrir cet oiseau cavicole très abondant (et expressif !) dans les forêts de hêtres (Nothofagus) et jusqu’aux limites australes de la Réserve de biosphère du Cap Horn.
Le genre Aphrastura (famille des Furnariidae) regroupe de petits passereaux insectivores endémiques du sud‑ouest de l’Amérique du Sud. Il comprend historiquement deux espèces : le rayadito à longue queue (Aphrastura spinicauda, synallaxe rayadito ou rayadito épineux), largement distribué dans les forêts tempérées du Chili et de l’Argentine australe, et le rayadito de Masafuera (Aphrastura masafuerae), microendémique de l’île Alejandro Selkirk dans l’archipel Juan Fernández.
Rayadito (Aphrastura spinicauda) photographié lors d'une expédition Karukinka dans les canaux de la réserve de Biopshère du cap Horn (Chili, avril 2025)
Dans la région subantarctique, la découverte récente du rayadito subantarctique (Aphrastura subantarctica) sur l’archipel Diego Ramírez, au sud‑ouest du Cap Horn, a révélé un cas remarquable de diversification dans un environnement isolé en mer de Drake et dépourvu d’arbres.
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Distribution, diversité et écosystèmes
Les travaux récents sur la communauté des oiseaux cavernicoles montrent que A. spinicauda est l’un des passereaux les plus abondants dans les forêts tempérées australes, avec des densités pouvant dépasser 9 individus par hectare, et une forte dépendance aux cavités créées par le pic de Magellan (Campephilus magellanicus). À l’inverse, A. subantarctica vit dans un archipel herbacé, dominé par Poa flabellata, et utilise des cavités au sol pour nicher ou dans des structures de nids d’oiseaux marins, en l’absence de mammifères terrestres prédateurs.
Morphologie, écologie et comportement
A. spinicauda est un petit passereau d’environ 12 g, à queue longue et fine, utilisée pour son déplacement acrobatique sur les troncs et branches. Sa couleur brun‑roux striée lui confère un excellent camouflage dans les écorces et les feuillages, et il se nourrit principalement d’insectes et de larves, en explorant l’écorce et le sous‑bois.
A. subantarctica, en revanche, pèse en moyenne 16 g, avec un bec plus long, des pattes plus développées, une queue plus courte et un comportement centré à faible hauteur du sol, reflétant une adaptation à un habitat herbacé et très venteux.
Le comportement du rayadito en territoire yagan est illustré par ce témoignage de Ursula Calderon : "Tachikachina est un oiseau qui chante dans la montagne en journée, prévenant que quelqu'un est caché : un homme mauvais, un sorcier. Il annonce ainsi au marcheur la présence de ceux-ci ou encore d'un chien, d'une chat... en bref de quelqu'un caché. Ses cris, quand ils chantent ensemble, font peur, tsch-tsch-tsch, puisqu'ils n'annoncent rien de bon" (page 70, réf. 10).
Rayadito ou Tachikatchina, photographié en avril 2025 dans la caleta Borracho (expédition en voilier dans les canaux de Patagonie, Chili)
Génétique, spéciation et conservation
Les analyses génétiques montrent une différentiation nette entre A. spinicauda et A. subantarctica justifiant la proposition de A. subantarctica comme nouvelle espèce emblématique de la biodiversité subantarctique. Cette distinction, couplée à des différences morphologiques et comportementales, place l’archipel Diego Ramírez comme un “laboratoire naturel” de spéciation et de conservation, désormais protégé par le parc marin Diego Ramírez–Passage de Drake.
Pour A. spinicauda, la conservation des forêts anciennes à cavités et la préservation du pic de Magellan sont essentielles pour maintenir la structure des populations de rayaditos dans la réserve de biosphère du Cap Horn.
Bibiographie
Rozzi, R. et al. (2022). “The Subantarctic Rayadito (Aphrastura subantarctica), a new bird species on the southernmost islands of the Americas”. Scientific Reports 12, 13957. https://doi.org/10.1038/s41598-022-17985-4
Rozzi, R. et al. (2023). “The subantarctic rayadito (Aphrastura subantarctica), a new bird species on the southernmost islands of the Americas (repositorio UChile version)”. Repositorio UChile. https://repositorio.uchile.cl/handle/2250/194760
Ramírez‑D’Crego, R. (2022). “The Subantarctic Rayadito (Aphrastura subantarctica), a new bird species on the southernmost islands of the Americas”. CECS research‑related article. https://ramirodcrego.com/papers/article29/
Zenodo (2022). Dataset “The Subantarctic Rayadito (Aphrastura subantarctica), a new bird species on the southernmost islands of the Americas”. Morphological and genetic data. https://zenodo.org/records/6983420
Rozzi, R. et al. (2022). “The Subantarctic Rayadito (Aphrastura subantarctica), a new bird species on the southernmost islands of the Americas”. PMC version (NIH‑NIHMS). https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC9418250/
Rozzi, R. et al. (2022). Taxonomic description of Aphrastura subantarctica (Wikispecies).
Marine, R. H. et al. (2022). “The extreme rainfall gradient of the Cape Horn Biosphere Reserve”. Science of the Total Environment ou équivalent (étude de biodiversité et de rayaditos dans les canaux).
Rozzi, R. et al. (2018). “Marine biodiversity at the end of the world: Cape Horn and Diego Ramírez islands”. PLOS ONE ou revue équivalente, décrivant la diversité des îles Diego Ramírez et la contexte écologique.
Rozzi, R. et al. (2017). "Guia Multi-Etnica de Aves de los Bosques Subantarticos de Sudamérica". Ediciones Universidad de Magallanes.
Dans les forêts humides du sud du Chili et de l'Argentine, un arbre à l'écorce lisse et grise se distingue par son feuillage persistant d'un vert profond. Froissez une feuille entre les doigts : une odeur poivrée s'en dégage aussitôt. C'est le canelo, Drimys winteri, membre de la famille des Winteraceae — l'une des plus anciennes lignées d'angiospermes connues. Son aire de répartition s'étend depuis la région de Coquimbo, au centre du Chili, jusqu'au cap Horn, à 56° de latitude sud, et déborde sur les zones andino-patagoniennes d'Argentine.
Sous bois de canelo au début de l'hiver photographié lors d'une expédition en 2018 au sud de la baie Orange
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Ce que l'on observe sur le terrain
La description classique d'un arbre de 10 à 20 mètres ne correspond qu'à certaines localisations. Drimys winteri est une espèce à haute plasticité écologique : son port varie du petit arbuste rabougri à l'arbre à tronc droit selon les conditions de sol, de luminosité, d'altitude et d'exposition au vent. Farina et al. (2023), dans leur rapport technique produit pour le gouvernement de Terre de Feu argentine, décrivent cette variabilité avec précision. Dans le district de Magallanes — qui couvre le sud de la Patagonie et la Terre de Feu jusqu'au cap Horn — le canelo se tient le plus souvent dans le sous-étage des forêts de coigüe et de lenga, sous forme arbustive ou comme arbre de petite taille. Plus au nord, dans les vallées valdiviennes, il peut atteindre des dimensions plus importantes.
Deux écotypes principaux ont été identifiés : l'un lié aux sites d'altitude à sols bien drainés, l'autre aux dépressions humides et aux sols tourbeux, où il se comporte comme colonisateur actif après perturbation. Cette plasticité lui permet de tenir aussi bien en pleine lumière qu'à l'ombre dense, sur des substrats allant du sol mince de montagne au sol marécageux (Loewe, 1987, cité dans Farina et al., 2023).
Le canelo dans les forêts du cap Horn
Dans la province du Cap Horn, le canelo s'intègre dans des forêts mixtes dominées par Nothofagus betuloides (Hêtre de Magellan aussi connu sous le nom de coigüe ou guindo), avec la présence associée de Pilgerodendron uviferum (le cyprès de las Guaitecas), de Maytenus magellanica (Maitén) et d'un sous-bois riche en bryophytes, lichens et hépatiques. Il occupe le niveau arbustif et l'étage inférieur de la canopée, souvent dans des recoins humides, sur des sols tourbeux ou à proximité de cours d'eau. Dans les secteurs les plus exposés aux vents dominants de l'ouest, il prend une forme compacte et tordue, bien éloignée des représentations venues des flores valdiviennes.
Cette présence dans les forêts les plus australes du monde a une résonance directe pour les observations conduites lors des expéditions Karukinka. En 2003, Drimys winteri a été identifié comme plante hôte du grand lépidoptère Cercophana frauenfeldii Felder, 1862 (Lepidoptera : Saturniidae), dont la présence a été documentée jusqu'au seuil de la province de Cabo de Hornos. Ce papillon nocturne, endémique du Chili, suit un gradient andino-côtier étroitement lié aux forêts tempérées humides — et donc, en partie, à la présence du canelo. Comme nous le présentons dans notre article dédié à cet hétérocère, nous avons pu documenter sa présence la plus australe depuis un mouillage situé au nord-ouest de l'île Gordon (ou Lachuf en langue yagan).
Feuilles, fleurs, fruits, écorce
Les feuilles sont alternes, simples, longues de 5 à 15 cm, à limbe ovale voire oblong ou elliptique, coriaces, avec la face supérieure vert pâle et la face inférieure blanchâtre. La nervure médiane est très marquée. Le bord est entier, légèrement recourbé. Mastiquées, elles libèrent un goût piquant caractéristique.
Les fleurs apparaissent entre septembre et novembre. Hermaphrodites, blanches à jaunâtres, parfois légèrement rosées, elles mesurent 1 à 3 cm de diamètre et sont disposées en cymes ombelliformes de 4 à 6 fleurs aux extrémités des rameaux, portées par des pédicelles rougeâtres. La corolle comprend 6 à 14 pétales ; les étamines, au nombre de 30 à 40, entourent 4 à 10 carpelles libres à anthères jaunes.
Fleurs et feuillage du canelo photographiés par Eric Hunt — Travail personnel, CC BY 2.5, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=1637227
Les fruits mûrissent entre février et avril. Ce sont des baies globuleuses, noires-violacées à maturité, d'environ 1 cm, contenant 5 à 8 graines réniformes, noires et brillantes. Avant maturité, leur fond vert clair est ponctué de taches café. Ces baies charnues sont dispersées par les oiseaux frugivores des forêts australes — le zorzal Turdus falcklandii en consomme les fruits avant sa migration automnale, participant à la dissémination des graines dans le sous bois.
Les graines du Poivrier de Magellan (photographie d'Inao Vasquez CC-BY.SA 2.0 - Robertín)
L'écorce est grise à brun clair, lisse, épaisse et très aromatique. C'est elle qui a concentré l'essentiel des usages médicinaux et condimentaires, et c'est par elle que l'espèce est entrée dans l'histoire de la navigation australe.
Une écorce dans les soutes des navigateurs européens
Le nom générique Drimys vient du grec drimus : « âcre », « irritant » — en référence directe au goût de l'écorce. Le nom d'espèce honore John Winter, capitaine qui accompagnait Francis Drake lors de son expédition autour du monde (1577-1580). Au détroit de Magellan, observant les peuples locaux consommer une infusion d'écorce, il en embarqua plusieurs barils pour traiter le scorbut de son équipage. L'écorce, riche en vitamine C, se révéla efficace. Elle fut exportée vers l'Europe sous le nom de Cortex Winteri et Winter's Bark, s'inscrivant durablement dans la pharmacopée maritime du XVIe siècle (Farina et al., 2023 ; Museo Nacional de Historia Natural de Chile, 2016).
Cet épisode a contribué à diffuser une représentation partielle de l'espèce dans les sources européennes. Plusieurs historiens ont depuis analysé comment les écrits des navigateurs ont parfois fixé des usages en ignorant — ou sans accès à — la profondeur des savoirs locaux déjà constitués (Carey, 2023).
Arbre de rituels, bois d'outils
Pour le peuple mapuche, Drimys winteri — appelé foye, foique ou boigue selon les dialectes du mapudungun — est le premier arbre sacré, symbole de bienveillance, de paix et de justice. Il est planté dans les espaces de réunion sociale et religieuse. L'écorce, qualifiée de panacée par les machis, est utilisée en infusion contre les processus inflammatoires, les douleurs, la fièvre, les hémorragies, et en usage externe sur les plaies et furoncles. Le jus des fruits est employé dans les rites d'initiation de la machi. Le bois sert à fabriquer le kultrún, tambour cérémoniel central dans la culture mapuche (Farina et al., 2023 ; Alonso et Desmarchelier, 2015, cités dans Farina et al., 2023).
Les autres peuples des canaux, des îles et des forêts australes ont également intégré le canelo dans leurs pratiques. Les Selk'nam l'appelaient choól et utilisaient son bois pour fabriquer des arpons — un bois pesant qui facilitait l'enfoncement dans l'eau (Alonso, 1997, cité dans Farina et al., 2023). Le nom yagan de l'espèce, uk'ushta, est attesté dès 1928 dans les travaux de Lothrop.
Chez les Yagan, dont l'économie reposait sur la navigation, la pêche et la chasse marine dans les canaux fuégiens, le canelo fournit un bois relativement souple et maniable. Ce type de bois se prêtait à la fabrication de nombreux outils du quotidien, dont les hampes longues et flexibles des lances de harpon utilisées depuis les canoës. Les sources ethnographiques européennes restent souvent imprécises sur les essences employées pour chaque pièce ; c'est précisément dans cet espace que les savoirs locaux — oraux, transmis par usage — complètent ce que les textes écrits n'ont pas su consigner.
Farina, S., Hernandez, C., Salgado, O., Soler Esteban, R. M., Livraghi, E. et Sponton, E. (2023). Informe técnico : Pimienta de Drimys winteri (Canelo). Dirección General de Desarrollo Forestal, Ministerio de Producción y Ambiente, Gobierno de Tierra del Fuego, Antártida e Islas del Atlántico Sur.
Fuerte Bulnes est le premier établissement chilien permanent dans la région du détroit de Magellan, fondé en 1843 sur la pointe Santa Ana, à environ 60 kilomètres au sud de l’actuelle ville de Punta Arenas. Il répond à la volonté des autorités de la jeune République chilienne d’affirmer sa souveraineté dans l’extrême sud face aux ambitions des puissances européennes et de consolider le contrôle d’une route maritime stratégique entre Atlantique et Pacifique. Bien que rapidement abandonné au profit d’un site plus favorable à Punta Arenas grâce aux précieuses indications d'un cacique Tehuelche, le fort a acquis une importance symbolique majeure dans l’histoire territoriale du Chili et a été reconstruit au milieu du vingtième siècle comme lieu de mémoire et monument historique national.
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Depuis les premières décennies de l’indépendance, les élites chiliennes identifient le détroit de Magellan comme un espace clé pour la sécurité et le développement du pays, dans la continuité des préoccupations formulées auparavant par Bernardo O’Higgins. Exilé au Pérou, O’Higgins propose en 1842 au ministre de l’Intérieur et des Relations extérieures, Ramón Luis Irarrázaval, un plan de colonisation fondé sur l’installation de familles originaires de Chiloé et la mise en place d’un service de navigation à vapeur pour intégrer la région au reste du territoire national.
Le gouvernement du président Manuel Bulnes transforme rapidement ces idées en politique d’État, dans un contexte d’expansionnisme européen et de rivalités navales croissantes dans le sud du continent. L’enjeu consiste à passer d’une souveraineté juridique proclamée à une occupation effective, en installant une garnison et une population civile capables de fournir des services aux navires et de préfigurer une colonisation plus large de la Patagonie, jusqu'à son point continental le plus au sud.
L’expédition de la goélette Ancud et la prise de possession
Pour mettre en œuvre ce projet, l’intendant de Chiloé, Domingo Espiñeira, reçoit en 1842 la mission d’étudier la meilleure manière d’occuper la région magellanique et de superviser la construction d’une embarcation dédiée à l’expédition. Le navire, initialement baptisé « Presidente Bulnes » avant de prendre le nom de « Goleta Ancud » en hommage au port chilote où il est construit, est équipé pour transporter un détachement militaire, des outils, des matériaux de construction, des vivres et des animaux de subsistance.
La goélette Ancud quitte San Carlos de Ancud en mai 1843 sous le commandement du capitaine de frégate Juan Williams (Juan Guillermos), accompagné notamment du naturaliste prussien Bernardo Philippi, futur gouverneur de la colonie de Magallanes. Après environ quatre mois de navigation et d’exploration, l’expédition jette l’ancre le 21 septembre 1843 à Punta Santa Ana, sur la rive nord du détroit de Magellan, où est officiellement prise possession du détroit et des territoires adjacents au nom du gouvernement du Chili.
Fondation et configuration du Fuerte Bulnes
Quelques semaines après la cérémonie de prise de possession, Juan Williams inaugure officiellement le Fuerte Bulnes le 30 octobre 1843, en l’honneur du président Manuel Bulnes. La position retenue, sur un promontoire rocheux faisant face au détroit, présente des avantages stratégiques évidents pour le contrôle de la navigation, mais s’avérera défavorable à long terme pour un établissement civil durable en raison de la pauvreté des sols et de l’exposition aux conditions climatiques extrêmes.
Le complexe défensif comprend un fossé, une palissade de troncs et un ensemble de bâtiments en bois, construits soit par empilement horizontal des rondins, soit par des structures en bois remplies de mottes de tourbe. Autour du bloc principal, véritable maison-forte, s’organisent les fonctions essentielles : caserne, magasin, maisons du gouverneur et des officiers, chapelle, prison, ranchos d’habitation et étables, complétés par deux batteries de deux canons et un poudrier souterrain. Cette petite colonie militaire constitue ainsi une cellule de peuplement, un poste de secours pour les navires et un symbole concret de la présence de l’État chilien dans un territoire jusqu’alors dépourvu d’occupation permanente stable.
La chapelle du fort, photographiée le 1er mars 2026 lors d'une visite du monument
Conditions de vie et défis de la colonie
Les sources éditées par l’Université de Magallanes, notamment le « Diario de guerra del “Fuerte Bulnes” 1844‑1850 », ainsi que les panneaux d'informations consultables durant la visite du fort, permettent de prendre la mesure des difficultés quotidiennes rencontrées par la garnison et les familles installées au fort. Les vents violents, le froid, l’isolement et la difficulté à développer une agriculture de subsistance dans un environnement inhospitalier imposent une dépendance durable vis‑à‑vis des approvisionnements maritimes en provenance de Chiloé et du centre du pays.
La fonction de relais pour la navigation est cependant remplie : à partir du fort, les autorités chiliennes offrent assistance et ravitaillement aux navires qui franchissent le détroit, renforçant la visibilité internationale de la présence chilienne. Dans le même temps, les rapports militaires consignés dans le « Diario de guerra » témoignent d’une tension permanente entre la mission patriotique de « faire patrie » dans l’extrême sud et la dureté des conditions matérielles, qui affectent la santé, la discipline et la cohésion de la petite communauté.
Du Fuerte Bulnes à Punta Arenas : abandon et déplacement de la colonie
Très tôt, les autorités constatent les limites structurelles du site de Punta Santa Ana pour le développement d’une colonie à vocation agricole et commerciale. Les sols peu profonds, la difficulté d’accès à des ressources en eau et l’exposition aux intempéries poussent à envisager un déplacement vers un emplacement plus favorable sur la rive du détroit, ce qui conduit à la décision de fonder la colonie de Punta Arenas en 1848.
Les reconnaissances menées depuis le fort le long de la rive nord du détroit s’accompagnèrent de contacts répétés avec les Tehuelches (Aonikenk), dont les connaissances des pâturages et des abris naturels jouèrent un rôle dans l’identification d’un site plus propice que la Punta Santa Ana. Des récits postérieurs, relayant la tradition locale, soulignent qu’un cacique tehuelche aurait orienté les autorités chiliennes vers la zone de la future Punta Arenas, où la qualité des terres, l’accès à l’eau et les possibilités d’élevage offraient de meilleures perspectives de colonisation que le promontoire originel du fort.
Lauriane Lemasson à Punta Santa Ana, sur la rive nord du détroit de Magellan, le 1er mars 2026 (photo de Teresa Celedon)
Les chronologies établies par Memoria Chilena montrent qu’après l’arrivée de renforts en 1844 et 1847, le poids administratif, militaire et démographique se déplace progressivement du fort vers le nouveau noyau de Punta Arenas. La population du fort est transférée et, en quelques années, l’installation originelle entre dans une phase de déclin, jusqu’à ce que les bâtiments soient abandonnés et les structures ultérieurement endommagées, notamment lors des événements violents associés au motín de Cambiazo en 1851‑1852.
Effacement matériel et persistance symbolique (XIXe‑début XXe siècle)
Après le transfert de la colonie, les ruines du fort demeurent comme un témoignage discret mais chargé de sens de la première installation chilienne permanente dans la « vastedad patagónica », selon l’expression de l’historien Mateo Martinic. Dans son œuvre consacrée à l’histoire du détroit et de la région de Magallanes, Martinic souligne que le fort marque l’avancée initiale de la colonisation nationale et de la civilisation chilienne dans les régions australes, en faisant le lien entre souveraineté, occupation territoriale et projets économiques futurs.
La bibliographie rassemblée par Memoria Chilena montre que, dès la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, l’expérience de Fuerte Bulnes s’inscrit dans une réflexion plus large sur le territoire de Magallanes et sa colonisation, à travers des ouvrages d’auteurs tels qu’Armando Braun Menéndez, Jorge Schythe ou Recaredo Tornero. Ces travaux, ainsi que les chroniques et récits compilés par Mateo Martinic au XXe siècle, contribuent à faire du fort un repère historique incontournable dans la construction d’un récit national sur l’extrême sud du Chili.
Reconstructions, patrimonialisation et Parc du Détroit
Le tournant patrimonial intervient au milieu du XXe siècle, lorsque le major Ramón Cañas Montalva conçoit dans les années 1930 le projet de reconstruire le fort en vue de la commémoration de son centenaire. Un comité pour la reconstruction de Fuerte Bulnes se réunit à partir de 1941, bénéficiant du soutien financier de personnalités régionales comme José Menéndez Behety, et les travaux aboutissent à la reconstruction des principales installations selon leurs caractéristiques originelles, inaugurée en 1944 sous la présidence de Juan Antonio Ríos.
Reconstruit sur le même site de Punta Santa Ana, le complexe reprend l’organisation spatiale et les techniques constructives du fort du XIXe siècle : caserne, chapelle, maisons d’officiers, palissades et batteries, recréant un paysage militaire et colonial destiné à la fois à l’éducation historique et au tourisme culturel. L’ensemble est ensuite reconnu comme Monument historique national par le décret n° 138 de 1968, qui protège non seulement le fort lui‑même, mais aussi l’ensemble de la péninsule de Punta Santa Ana en tant que bien immobilier d’intérêt patrimonial.
Vue sur le détroit de Magellan, depuis Punta Santa Ana (01/03/2026)
Au début du XXIe siècle, Fuerte Bulnes et les vestiges de la zone voisine de Puerto Hambre sont intégrés au Parc du Détroit de Magellan, une concession touristique et culturelle de 250 hectares visant à valoriser les paysages, l’histoire et la mémoire de ce secteur. Le site fonctionne aujourd’hui comme musée de site et espace d’interprétation historique, combinant reconstitution architecturale, expositions et activités de médiation culturelle.
Apports de la recherche historique chilienne
La production historiographique chilienne a largement exploré le fort Bulnes comme laboratoire de la colonisation australe et de la construction de l’État dans des espaces éloignés. Les travaux de Mateo Martinic, en particulier « Breve historia de Magallanes » et « Historia del Estrecho de Magallanes », analysent le fort en le replaçant dans une chronologie longue, allant des tentatives espagnoles de fondation au XVIe siècle à la consolidation de Punta Arenas et à l’essor de l’élevage ovin.
D’autres études abordent indirectement ce lieu à travers l’histoire de la colonie de Magallanes, de ses structures économiques et des politiques publiques mises en œuvre dans la région, comme l’ouvrage de Sergio Vergara sur l’économie et la société de Magallanes entre 1843 et 1877 ou les synthèses sur le territoire et sa colonisation répertoriées par les archives disponibles sur le site "Memoria Chilena". Ensemble, ces travaux montrent que le fort ne peut être compris isolément, mais comme un moment fondateur dans un processus continu de territorialisation, de peuplement et de mise en valeur des ressources australes.
Conclusion
La visite du fort permet de saisir la complexité d’un projet de colonisation situé au croisement de la géopolitique, de l’ingénierie militaire et de l’expérience quotidienne de communautés confrontées à un milieu extrême. Fort éphémère, mais lourd de conséquences, il constitue le jalon initial d’un processus de territorialisation qui aboutira à l’essor de Punta Arenas et à l’intégration durable de la région de Magallanes à l’État chilien. Reconstruit et patrimonialisé, il incarne aujourd’hui un lieu de mémoire et un observatoire privilégié sur la manière dont le Chili raconte et met en scène sa présence dans l’extrême sud du continent.
Bibliographie
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Wegmann H., Osvaldo. Magallanes histórico. Punta Arenas: s. n., 1996.
Lors de la première venue de Darwin en Patagonie, il aperçoit les falaises sombres de la Terre de Feu. Il n’a que vingt‑quatre ans et très peu de certitudes. À bord du Beagle, le sud du détroit de Magellan n’est pas une simple étape de plus : c’est un laboratoire à ciel ouvert où se croisent glaciers, fossiles marins et feux fuégiens aperçus depuis le large. Entre 1832 et 1834, ces séjours répétés dans les hautes latitudes magellaniques vont peser bien davantage que la seule “anecdote des Galápagos” dans la maturation de sa pensée.
Le navire HMS Beagle en Patagonie (1831-1836), peint par Conrad Martens (1801 - 21 August 1878) — peinture issue de "The Illustrated Origin of Species" de Charles Darwin, (Domaine public, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=1082238)
Contexte historique et objectifs des expéditions
Le deuxième voyage du HMS Beagle (1831–1836), commandé par Robert FitzRoy, est officiellement une mission de cartographie : il s’agit de lever des cartes précises des côtes d’Amérique du Sud pour sécuriser la navigation dans un empire britannique en pleine expansion. Conscient que les officiers seront accaparés par les sondages et les levés, FitzRoy insiste pour embarquer un naturaliste capable d’explorer les terres pendant que le navire travaille en mer.
C’est ainsi qu’un jeune diplômé de Cambridge de vingt‑deux ans, Charles Darwin, accepte de monter à bord comme passager scientifique “supernumerary”, sans fonction navale mais avec la liberté de débarquer, parcourir les rivages et tenir un journal détaillé de ses observations. Il embarque en emportant avec lui les Principles of Geology de Charles Lyell, dont la vision gradualiste – des changements lents et continus à la surface de la Terre – influence profondément sa façon de regarder les paysages.
Cadre géographique des travaux de Darwin en Patagonie
Le “sud du détroit de Magellan” visité par le Beagle comprend la Terre de Feu proprement dite, l’archipel entourant le canal qui portera plus tard le nom du navire, ainsi que plusieurs baies sub‑atlantiques, dont la Bahía San Sebastián, située au sud du détroit. Darwin signale sa première approche de la côte fuégienne en décembre 1832, au sud du cap Saint‑Sébastien : il décrit alors des falaises de strates horizontales dominant un paysage de vallées herbeuses ponctuées de bosquets, déjà marqué par les fumées des feux autochtones visibles depuis la mer.
Plus à l’ouest, le Beagle explore et cartographie le long canal tortueux, l'Onashaga en langue yagan, qui deviendra officiellement le “Beagle Channel”, séparant l’île Navarino de la grande île de la Terre de Feu, dans un décor profondément entaillé par les anciens glaciers et encombré de fjords étroits. Ces paysages aux reliefs abrupts, où des glaciers descendent presque jusqu’au niveau de la mer le long de côtes encore mal connues, offrent à Darwin un laboratoire naturel exceptionnel pour tenter de comprendre les relations entre la mer, la glace et le soulèvement des terres.
Trois séjours au sud du détroit de Magellan
Entre 1832 et 1834, Darwin revient à trois reprises dans les hautes latitudes magellaniques, à une époque où la région est encore un “finisterre” mal cartographié pour les Européens.
Lors d’un premier séjour (décembre 1832–février 1833), le Beagle atteint la Terre de Feu et explore la région du détroit de Magellan, Port Famine et la côte nord de l’Isla Grande, tandis que Darwin débarque dès qu’il le peut pour étudier les roches, les coquilles fossiles et la végétation. Il assiste aussi à la tentative de création d’une mission anglicane auprès des Yagans, expérience qui le marque durablement par la dureté du climat, la pauvreté matérielle des populations et le décalage entre les attentes britanniques et la réalité locale.
Un second passage, en 1833–1834, conduit le Beagle dans le canal Beagle lui‑même, où Darwin découvre un réseau complexe de fjords, de vallées glaciaires et d’îles forestières, dominé par la Cordillère de Darwin et ses glaciers descendant jusqu’à la mer. Un troisième séjour, en 1834, lui permet de compléter ses observations géologiques et biologiques tout en poursuivant ses notes sur le climat, la faune marine et les peuples fuégiens.
Lire la Patagonie dans la roche et le relief
En Terre de Feu et le long du détroit de Magellan, Darwin trouve vite des indices qui confortent la vision de Lyell : pour lui, le continent n’est pas figé mais lentement remodelé au fil des temps géologiques.
Il décrit de larges terrasses littorales faites de galets et de sédiments marins horizontaux, qu’il interprète comme d’anciens fonds marins progressivement soulevés au‑dessus du niveau actuel de la mer. Plus au nord, le long de la côte sud‑américaine, il relève la présence de coquilles marines à plusieurs dizaines de mètres d’altitude, ce qui renforce sa conviction que l’Amérique du Sud s’est érigée par petites poussées successives plutôt que par un seul cataclysme.
À Bahía San Sebastián, au sud du détroit de Magellan, un paysage l’intrigue particulièrement : de grands blocs de granite reposent isolés sur des roches sédimentaires plus tendres. Darwin y voit des “boulders” transportés par la glace et abandonnés au gré de courants marins chargés d’icebergs. Des études glaciologiques récentes confirment le rôle central de la glace, mais précisent que ces blocs proviennent probablement d’avalanches rocheuses tombées sur des glaciers de la Cordillère Darwin, puis déplacés sur des moraines.
Dans un texte ultérieur, publié en 1842 sur les glaciers de Terre de Feu, il décrit une moraine latérale avancée au‑delà de l’extrémité actuelle d’un glacier du canal Beagle, portant des blocs énormes – l’un d’eux atteignant 90 pieds de circonférence – qui témoignent d’anciens stades plus étendus de la glaciation.
Des travaux glaciologiques modernes ont revisité ces blocs de Darwin en combinant pétrographie et datations par nucléides cosmogéniques : ils suggèrent qu’il s’agit probablement de matériaux issus d’avalanches rocheuses tombées de la Cordillère Darwin sur des glaciers, puis étirés en “trains de blocs” le long de moraines par le mouvement glaciaire. Sans infirmer l’intuition fondamentale de Darwin sur l’importance de la glace, ces études précisent que le transport principal s’est effectué sur des glaciers terrestres plutôt que par des blocs flottant dans des icebergs, illustrant ainsi la fécondité mais aussi les limites de ses premières hypothèses.
Glaciologie et paysages de fjords
Darwin figure parmi les premiers observateurs à reconnaître la signature glaciaire du paysage fuégien, avec ses fjords profonds, ses vallées en U, ses moraines et ses champs de blocs erratiques. La région magellanique constitue pour Darwin un laboratoire à ciel ouvert pour réfléchir au rôle des glaciers. Il observe des moraines, des dépôts non stratifiés (till) et des blocs erratiques qu’il associe à l’action de la glace, bien avant que la glaciologie comme discipline ne soit pleinement constituée.
Dans ses comptes rendus, Darwin décrit des glaciers descendant jusqu’à la mer, se brisant en petits icebergs, ainsi que des blocs de roche “étrangers” posés sur des substrats différents, qu’il interprète comme transportés par la glace. Il suggère que ces blocs ont été déplacés par des glaciers de vallée ou par des icebergs issus de calottes plus étendues, puis abandonnés lors de la fonte.
Les études glaciologiques et de niveau marin menées récemment dans le canal Beagle confirment que la région a connu plusieurs phases glaciaires quaternaires, avec des calottes couvrant largement la Terre de Feu et des glaciers alimentés par la Cordillère Darwin. Ces travaux montrent également que les changements du niveau relatif de la mer – liés à la fonte de la glace et au rebond isostatique – ont joué un rôle clé dans la formation des terrasses observées par Darwin.
Biologie et biogéographie au sud du détroit
Si ce sont les Galápagos qui ont rendu célèbre le Darwin biologiste, les régions magellaniques jouent également un rôle important dans sa réflexion sur la répartition des espèces et l’adaptation aux milieux extrêmes. Les longues périodes d’attente imposées par les levés hydrographiques lui laissaient le temps d’explorer la flore de la Terre de Feu, les communautés de mousses, de lichens et d’arbustes, ainsi que la faune composée d’oiseaux marins, de mammifères marins et de petits mammifères terrestres.
Les contrastes entre la steppe patagonne, les forêts fuégiennes et les environnements littoraux riches en oiseaux plongeurs et en cétacés l’amènent à souligner la cohérence des assemblages faunistiques et floristiques avec les conditions climatiques et géologiques locales. Il s’intéresse aussi particulièrement aux transitions entre faunes atlantiques et pacifiques autour du cap Horn et du détroit de Magellan, ce qui nourrit sa sensibilité à l’influence des barrières géographiques – détroits, caps, chaînes montagneuses – sur la répartition des espèces.
Peuples fuégiens et expérience missionnaire
L’expédition porte également un objectif “civilisateur” implicite. Lors du voyage précédent, FitzRoy avait ramené en Angleterre plusieurs jeunes Fuegiens, qu’il avait fait baptiser et instruire, avec l’idée de les reconduire ensuite dans leur pays, accompagnés d’un missionnaire anglican, pour y fonder un poste chrétien. Trois d’entre eux – dont le célèbre yagan Jemmy Button – sont ainsi ramenés à Woollya, sur la côte sud de l’île Navarino, en janvier 1833, où l’on tente brièvement d’installer un petit établissement missionnaire.
Les descriptions ethnographiques de Darwin sur les Fuegiens – leur nudité apparente dans un climat rigoureux, leurs canoës d’écorce, leurs feux permanents sur les rives, leur organisation sociale – sont devenues célèbres mais aussi très controversées, car inscrites dans le langage évolutionniste et hiérarchisant de son époque. La confrontation directe avec ces modes de vie bouscule certaines de ses certitudes eurocentrées et l’amène à réfléchir à la plasticité culturelle et à la diversité des adaptations humaines aux environnements extrêmes, tout en laissant transparaître les préjugés de son époque sur les sociétés dites “primitives”.
Témoin direct de cette expérience de rencontre brutale avec des sociétés humaines, Darwin décrit dans son journal et ses notes la complexité des relations qui se nouent entre les missionnaires, les Fuegiens christianisés et les groupes locaux. Ces interactions oscillent entre espoirs “civilisateurs” et malentendus profonds concernant les modes de vie autochtones. L’expérience tourne rapidement au désastre : harcelé et menacé, le missionnaire Matthews doit être évacué dès le 6 février 1833, et le poste est abandonné, révélant l’inadéquation du projet avec la réalité sociale et politique fuégienne. Darwin, qui observe la dégradation rapide de la situation sur place, en retire un regard plus nuancé sur la “civilisation” européenne et sur la violence latente des entreprises missionnaires et coloniales.
Hydrographier, cartographier et naviguer dans un labyrinthe de canaux
Pour la Royal Navy, le sud du continent est avant tout un défi hydrographique : il faut cartographier un labyrinthe de chenaux étroits, de hauts‑fonds, de caps et de fjords soumis à des vents violents et à une météo changeante.
Le détroit de Magellan et le canal Beagle, que le Beagle parcourt longuement, constituent deux routes potentielles entre Atlantique et Pacifique, bien avant l’ouverture du canal de Panama. Darwin décrit des mouillages précaires, des courants contrariants et des passages où la combinaison de la houle, du relief sous‑marin et du vent rend la navigation hasardeuse, notamment à proximité de la future réserve de biosphère du Cap Horn.
Les levés réalisés par FitzRoy et son équipage – sondages, esquisses de rivages, relevés d’îles et de caps – améliorent considérablement les cartes disponibles pour les décennies suivantes. Pour Darwin, ces heures passées à bord offrent aussi de longs moments d’observation du ciel, de la mer et des glaciers, qu’il consigne dans son journal avec autant de soin que ses observations terrestres.
FitzRoy met également en pratique et diffuse à bord le système récemment proposé par Francis Beaufort pour classer la force des vents, qui deviendra la célèbre échelle de Beaufort. Ce cadre sert à la fois à renforcer la sécurité de la navigation dans les tempêtes magellaniques et à standardiser les observations météorologiques consignées par l’équipage. Dans ses écrits Narrative of the surveying voyages…, FitzRoy mettra ensuite en scène les défis techniques de la navigation dans ces eaux – vents violents, courants complexes, dangers cachés – et soulignera la contribution des relevés du Beagle à une chaîne globale de distances méridiennes et de cartes côtières fiables.
Ce que la Patagonie change chez Darwin
En quittant le sud du continent, Darwin n’a pas encore formulé la théorie de l’évolution par sélection naturelle, mais ses expériences magellaniques ont déjà fissuré l’idée d’un monde immuable.
Sur le plan géologique, les terrasses marines surélevées, les coquilles fossiles à grande altitude et les blocs erratiques transportés par la glace lui donnent des exemples concrets de changements lents, accumulés au fil du temps, compatibles avec le gradualisme de Lyell. Sur le plan humain, la rencontre avec les peuples fuégiens, leur adaptation fine à un milieu extrême et l’échec du projet missionnaire complexifient sa vision des différences entre sociétés humaines.
En reliant ces observations à celles faites ailleurs pendant le voyage – fossiles de grands mammifères en Argentine, faunes insulaires, variations régionales des espèces – Darwin commence à entrevoir un monde où les formes vivantes, comme les reliefs, changent graduellement plutôt que d’avoir été fixées une fois pour toutes. La Patagonie et la Terre de Feu ne sont pas seulement un décor spectaculaire de son tour du monde : elles constituent un chapitre discret mais décisif dans le cheminement intellectuel qui le conduira, plus tard, à publier On the Origin of Species.
Pour aller plus loin (bibliographie sélective)
Tu trouveras dans le PDF joint une bibliographie sélective structurée en trois parties :
sources primaires (Darwin, FitzRoy) ;
articles et ressources sur le voyage du Beagle en Terre de Feu ;
travaux récents sur la géologie et la glaciologie de la région magellanique et du canal Beagle.
Au sud de la Patagonie, au sein de la Réserve de biosphère du cap Horn, les lichens et les bryophytes transforment troncs, rochers et tourbières en véritables « forêts en miniature » que l’on ne découvre qu’en se penchant avec une loupe.
Cette diversité cryptogamique atteint un niveau exceptionnel sur l’île Navarino, où des travaux menés par l’équipe du Parc ethnobotanique Omora ont montré que sur moins de 0,01% de la surface terrestre se concentrent plus de 5% des espèces mondiales de bryophytes, dont une grande proportion d’endémiques. À cette richesse en mousses et hépatiques s’ajoute une flore lichénique remarquable, récemment inventoriée, qui confirme le statut de la Réserve de biosphère du Cap Horn comme hotspot global pour les organismes non vasculaires.
Placopsis lambii et Gunnera magellanica, photographiés dans l'un des bras de la baie Tres Brazos (expédition Karukinka "Réserve de Biosphère du cap Horn", février 2026)
Un hotspot au bout du monde
L’île Navarino et la région subantarctique de Magallanes se situent dans une zone de forêts tempérées humides balayées par les vents, où les précipitations abondantes et les températures fraîches favorisent la prolifération des mousses, hépatiques et lichens. Cette écorégion a été identifiée comme un centre mondial de diversité pour les bryophytes, avec environ 818 espèces recensées dans la région de Magallanes, qui jouent un rôle clé dans la régulation des nutriments et de la qualité de l’eau. Les lichens y atteignent également une diversité remarquable : une étude floristique intensive menée sur l’île Navarino a enregistré 416 taxons de lichens et champignons liés, incluant des espèces nouvelles pour la science.
Les forêts de Navarino se situent dans une des régions aux pluies les plus propres de la planète, et l’abondance de lichens sensibles à la pollution atmosphérique témoigne de la faible charge en contaminants de l’air local. Cette sensibilité fait des lichens de bons bioindicateurs de qualité de l’air, un argument fréquemment mobilisé dans les activités éducatives du Parc Omora et dans la communication autour de la Réserve de biosphère.
Bunodophoron patagonicum (expédition Karukinka février 2026, réserve de biosphère du cap Horn)
Même dans cette région relativement préservée, les communautés de bryophytes et lichens restent vulnérables au piétinement répété, aux modifications hydrologiques et aux effets à long terme du changement climatique sur les régimes de précipitations et de température. Les perturbations engendrées par des espèces introduites, comme le castor nord‑américain qui modifie profondément les cours d’eau et les tourbières de la région, peuvent altérer indirectement les substrats et les conditions microclimatiques nécessaires à ces forêts en miniature.
Bryophytes et lichens : des protagonistes discrets mais essentiels
Les bryophytes – mousses, hépatiques et anthocérotes – sont des plantes non vasculaires de petite taille, dépourvues de racines et de tissus conducteurs complexes, ce qui ne les empêche pas de coloniser massivement troncs, sols et rochers dans les forêts subantarctiques. Les lichens, symbioses durables entre un champignon et une algue ou une cyanobactérie, forment des croûtes, rosettes foliacées ou touffes fruticuleuses qui tapissent l’écorce des Nothofagus, le bois mort, les pierres et même les coussinets de mousses déjà présents. En combinant ces deux groupes, la région du Cap Horn présente l’une des densités les plus élevées au monde d’organismes non vasculaires, au point qu’un seul arbre peut héberger plus d’une centaine d’espèces épiphytes.
Gunnera magellanica, Lepidozia chordulifera et Blechnum pennamarina, photographiés lors d'une expédition Karukinka dans la baie Tres Brazos (île Gordon, réserve de biosphère du cap Horn, Chili, février 2026)Plagiochila elata (expédition Karukinka février 2026, réserve de biosphère du cap Horn)
Les bryophytes et lichens du sud de la Patagonie sont poïkilohydres, c’est‑à‑dire qu’ils tolèrent de forts dessèchements et peuvent interrompre leur métabolisme pour le reprendre rapidement dès qu’ils se réhydratent, ce qui les rend particulièrement résistants aux cycles gel–dégel. Beaucoup d’espèces développent des pigments protecteurs et des structures épaisses qui réduisent les dommages liés aux rayonnements UV, au vent et à l’exposition directe, notamment dans les toundras magellaniques et les milieux côtiers. Ces traits fonctionnels expliquent qu’aux plus hautes altitudes de Navarino ou sur les rivages battus par les embruns, les organismes dominants soient des coussinets de mousses et des croûtes ou buissons de lichens.
Les « forêts en miniature » : changer d’échelle
Pour rendre cette richesse perceptible au-delà des cercles scientifiques, Ricardo Rozzi et ses collègues ont proposé la métaphore des « bosques en miniatura del Cabo de Hornos », des forêts en miniature formées par les mousses, hépatiques, lichens et la micro‑faune qui y vit. La pratique d’observer ces petits paysages avec une loupe, en s’arrêtant longuement devant un tronc ou un rocher, transforme la promenade en une exploration naturaliste détaillée de mondes habituellement invisibles.
Lypocodium s.l. à droite (baie Tres Brazos, Réserve de biosphère du cap Horn, expédition Karukinka février 2026)
Les « forêts en miniature » ne sont pas seulement végétales : elles hébergent une micro‑faune variée d’insectes, d’acariens, de nématodes et d’autres invertébrés qui se nourrissent, se reproduisent et se réfugient dans les coussins de mousses et de lichens. Ces organismes contribuent à la fragmentation de la matière organique, à la minéralisation des nutriments et parfois à la dispersion des spores et propagules, ajoutant plusieurs niveaux trophiques à ce qui, à l’œil nu, ressemble à un simple tapis vert ou gris.
Rôles écologiques dans les forêts et tourbières
Dans les forêts subantarctiques humides, les bryophytes et lichens forment des manteaux épais sur les troncs, les rochers et le sol, capables de retenir de grandes quantités d’eau et de réguler l’humidité locale. Cette capacité de rétention en fait des éponges naturelles qui amortissent l’impact des pluies fréquentes, limitent l’érosion et stabilisent les micro‑habitats pour une multitude d’invertébrés et de micro‑organismes.
Dans les tourbières, des bryophytes – notamment des mousses de type sphaignes et apparentées – structurent la matrice qui accumule la matière organique en milieu saturé, stockant à la fois de l’eau et de grandes quantités de carbone.
Sphagnum et hépatiques de tourbières, Baie Tres Brazos (Réserve de Biosphère du cap Horn, expédition Karukinka, février 2026)
Les lichens jouent aussi un rôle pionnier sur les roches nues, les moraines glaciaires et les affleurements du littoral, où ils amorcent la formation de sols en altérant physiquement et chimiquement le substrat. En retenant des particules et l’humidité, ces communautés pionnières créent progressivement des micro‑niches propices à l’installation ultérieure de mousses, puis de plantes vasculaires
Espèces emblématiques de mousses et de lichens
Parmi les bryophytes, la mousse Lepyrodon lagurus est souvent citée comme espèce emblématique du Parc Omora, où elle forme des nappes veloutées sur les troncs et contribue à l’aspect luxuriant des forêts humides. Ce type de mousses épiphytes retient l’eau de pluie, offre des micro‑refuges à des invertébrés variés et accueille parfois des lichens qui s’installent sur leur surface, complexifiant encore la structure de la micro‑forêt.
Chez les lichens, les grandes touffes d’Usnea, les « barbes de vieillard » suspendues aux branches des Nothofagus, illustrent bien la relation entre pureté de l’air et vigueur des populations lichéniques. Les coussinets et petites trompettes des Cladonia qui couvrent certains sols ou bois morts, ainsi que des espèces nouvellement décrites comme Candelariella magellanica, témoignent de l’originalité de la flore lichénique de Navarino.
Forêt miniature photographiée lors d'une randonnée à pied entre Lëm et Wulaia (île Navarino, Chili) en février 2020 (photographie de Lauriane Lemasson)Sphagnum et hépathiques (expédition en Terre de Feu, Lauriane Lemasson, mars 2013)
Ecoturismo con lupa : un tourisme avec loupe
Pour valoriser et protéger cette biodiversité discrète, l’équipe du Parc Omora a développé le concept d’« Ecoturismo con lupa », un écotourisme avec loupe qui place au centre de l’expérience la découverte des mousses, hépatiques et lichens. Ce terme, forgé par Ricardo Rozzi et ses collègues, désigne une forme de tourisme de niche dans la Réserve de biosphère du Cap Horn, où les visiteurs sont invités à observer les « bosques en miniatura » et à comprendre leur rôle écologique. Des sentiers balisés accueillent de petits groupes équipés de loupes, accompagnés de guides qui combinent histoire naturelle, écologie et réflexion éthique sur la conservation bioculturelle.
Ce modèle d’écotourisme a été soutenu par des projets de développement d’un tourisme scientifique et éducatif dans la région, cherchant à articuler retombées économiques locales, éducation environnementale et protection des écosystèmes subantarctiques. Le documentaire « Viaje Invisible. Ecoturismo con Lupa » illustre cette approche en suivant des visites guidées qui plongent le public dans la contemplation détaillée des forêts en miniature du Cap Horn.
Gackstroemia magellanica (hépathique endémique de la réserve de biosphère du cap Horn), expédition Karukinka Février 2026Gunnera magellanica - lichens pseudocyphellaria berberina, pseudocyphellaria frecineti et pseudocyphellaria granulata - Nephroma antarcticum (expédition Karukinka, baie Tres Brazos, réserve de bisphère du cap Horn, février 2026)
Conservation bioculturelle et éducation
Le Parc Omora et ses partenaires défendent une approche de « conservation bioculturelle », qui relie la protection de la biodiversité à la reconnaissance des cultures locales, en particulier la tradition yagan et les communautés de Puerto Williams. Les bryophytes et lichens deviennent alors des médiateurs pour réfléchir aux liens entre modes de vie, éthique environnementale et responsabilité envers les écosystèmes, notamment à travers la « philosophie environnementale de terrain » proposée par Rozzi et ses collègues.
Les écoles de Puerto Williams intègrent l’observation des forêts en miniature dans leurs activités pédagogiques, afin que les enfants reconnaissent la valeur mondiale de la biodiversité de leur territoire. Cette appropriation locale contribue à contrer la « homogénéisation bioculturelle », concept qui désigne la tendance à oublier les organismes discrets et à perdre en même temps les connaissances et significations culturelles qui leur sont associées.
Nos remerciements à Ricardo Rozzi et à José German Gonzalez Calderon pour leur aide à la définition des bryophytes à partir de nos images.
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L'histoire de la représentation cartographique de l'Antarctique constitue un chapitre fascinant des sciences géographiques, longtemps négligé par les historiens. Bien que l'Antarctique ait intrigué l'esprit humain pendant des siècles, l'histoire de sa cartographie précoce demeure presque totalement inexploitée dans la littérature académique. Les catalogues des plus grandes institutions géographiques mondiales, y compris le British Museum et la Royal Geographical Society, dénombrent moins d'une douzaine de cartes antérieures à 1840[1].
Ce petit dossier, publié depuis la péninsule Antarctique (!), explore les origines géographiques et cartographiques du continent blanc, retraçant l'évolution de la représentation de ces terres australes à travers les siècles, des spéculations théoriques des anciens aux découvertes scientifiques des navigateurs modernes. Bonne lecture !
Table des matières
Origines antiques et théories antérieures aux cartes imprimées
Les origines lointaines de la conception Antarctique
La géographie historique de l'Antarctique possède des origines anciennes et vénérables. Bien que les cartes les plus anciennes aient occasionnellement évoqué une masse terrestre dans le sud inconnu, les cartes TO (Mappa Mundi) n'en faisaient aucune référence[1]. Ces cartes TO, formées d'un simple cercle divisé en trois compartiments représentant l'Europe, l'Asie et l'Afrique, constituaient un dispositif de représentation du monde qui coïncidait remarquablement avec les enseignements chrétiens primitifs[1].
Une autre forme simple de représentation mondiale utilisée dans l'Antiquité était un cercle divisé par des lignes horizontales en sections représentant les zones climatiques : Frigide, Tempérée, Torride, Tempérée et Frigide. Ces cartes climatiques reflétaient une théorie géométrique de l'organisation terrestre[1].
Théories antiques sur la Terre Australe
Dès l'Antiquité, la connaissance de l'existence de terres au loin Nord conduisit les penseurs grecs et romains à postulater l'existence logique d'une masse terrestre correspondante au loin Sud pour équilibrer le globe[1]. Cette théorie de l'équilibre s'accompagnait de la conviction que la ceinture équatoriale était si chaude qu'elle devenait inhabitable et même intraversable pour l'homme.
Pomponius Mela au Ier siècle et Macrobius au Ve siècle postulaient tous deux l'existence d'un vaste continent austral occupant pratiquement la moitié du globe[1]. Ces spéculations reflétaient le poids cumulatif de la pensée antique en faveur de l'existence d'un grand continent antarctique.
L'influence de Claudius Ptolémée
Claudius Ptolémée, le géographe d'Alexandrie du IIe siècle (vers 150 après J.-C.), résuma les connaissances du monde antique dans sa conception d'une carte mondiale où l'océan Indien était enfermé dans les terres[1]. Ses travaux, qui deviendraient la référence géographique majeure pendant près de mille ans, consolidaient théoriquement l'existence probable d'un continent antarctique équilibrant le monde.
L'interlude médiéval et l'opposition de l'Église chrétienne
L'Église chrétienne primitive s'opposa farouchement à la croyance aux Antipodes et la déclara finalement hérétique[1]. La géographie revint temporairement à la conception ancienne d'une Terre plate et circulaire, et seules les cartes en roue ou de type TO furent approuvées par l'autorité ecclésiastique.
La renaissance de la géographie et les premiers siècles de cartographie imprimée
Les voyages de Marco Polo et le renouveau de la curiosité géographique
Le premier grand accroissement des connaissances géographiques occidentales provint des voyages de la famille Polo au XIIIe siècle[1]. Nicolo, Maffeo et Marco Polo, par leurs déplacements et leurs rapports, ont prouvé l'existence de terres au-delà des limites du monde antique. Marco Polo en particulier rapporta l'existence de terres d'une grande richesse au loin Sud, qu'il nomma Beach, Lucach et Maletur[1].
La découverte du Nouveau Monde et la relance de l'intérêt australien
La Renaissance, la circumnavigation de l'Afrique et, surtout, la découverte de l'Amérique incitèrent les esprits curieux à se tourner vivement vers le sud[1]. Les textes classiques furent traduits et la tradition d'une grande terre du sud reprit possession de l'esprit des hommes, tant pour des motifs intellectuels qu'utilitaires.
Amerigo Vespucci rapporta que lors d'un voyage au Brésil, il fut poussé par une tempête à 500 lieues vers le sud-est, où il aperçut une terre qu'il nomma Terra da vista (Terre vue)[1]. Deux navires hollandais non identifiés tentant le même voyage quelques années plus tard eurent une expérience similaire et nommèrent leur découverte "Pressillgtlandt"[1].
Les explorations du XVIe Siècle et la formation de la géographie conjecturale
Le motif principal derrière l'exploration du XVIe siècle était le désir d'atteindre les Indes, le dépôt de richesses depuis les temps antiques[1]. Des tentatives délibérées furent ainsi entreprises pour contourner l'Amérique du Sud à cette fin. Une fois cela réalisé par Magellan en 1520, l'exploration ultérieure vers le sud demeure longtemps après accidentelle, provoquée par des navires déviés de leur route par le mauvais temps prévalant[1].
Un voyage célèbre fut celui de Sir Francis Drake en 1578. Poussé par les tempêtes jusqu'à 57° sud, modérant son cours, il se tourna vers le nord et rencontra quelques îles qu'il nomma en l'honneur de sa reine, les "Elizabethides"[1]. Ces îles étaient presque certainement le groupe de la Terre de Feu et sont représentées de manière fort charmante sur une carte de Hondius publiée par Le Clerc en 1602[1].
L'Âge d'Or de la cartographie théorique : Mercator, Ortelius et le mythe de la Terra Australis
Oronce Finé et la fondation du mythe cartographique
Les premiers voyages semblaient confirmer l'existence d'une grande terre australe, car ces découvertes et rapports étranges étaient considérés comme des projections d'un continent méridional[1]. Ainsi, lorsque la gravure et l'impression de cartes furent inventées, la tradition d'une grande terre australe, construite au cours des siècles, fut généralement acceptée par les géographes, y compris les plus grands et les plus influents.
Oronce Finé en 1531 dessina une vaste Terra Australis autour du Pôle Sud, et en cela, il fut étroitement suivi par Mercator en 1538[1].
Figure 1: carte mondiale de Mercator (1569) montrant le continent austral immense s'étendant sur toute la base de la carte
Mercator et la diffusion du concept d'une terre australe géante
Mercator, le plus grand géographe du XVIe siècle, dans sa grande carte mondiale de 1569, montra un immense continent méridional s'étendant sur toute la base de sa carte[1]. Ce concept fut copié par Ortelius en 1570, et comme l'atlas d'Ortelius devint populaire (pas moins de 40 éditions apparurent entre 1570 et 1612), le concept Mercator se répandit sur la plus grande partie de l'Europe[1].
Abraham Ortelius, Typus Orbis Terrarum, Anvers, 1570.
D'autres cartographes représentant une grande masse terrestre australe furent Schoner en 1520, Cimerlinus d'après Finé en 1566 (qui dessina une Terra Australis avec la remarque pittoresque "non pleinement examinée"), Camocius la même année, Bertelli en 1571, Sir Humphrey Gilbert en 1576, Drake en 1590, Wytfliet en 1597 et Linschoten en 1598[1].
Quelques exemples de cartes entre 1597 et 1657
Wytfliet, Chica sive Patagonica Australis Terra, Louvain, 1597
Hondius, Americae Novissima Descriptio, Le Clerc, 1602
Hondius, Terra Australis Incognita, Amsterdam, 1620
Hondius, Polus Antarcticus, Amsterdam, 1641
Carte extraite du livre de Hall : Mundus Alter et Idem sive Terra Australis (Utrecht, 1643)
Sanson d'Abbeville (Géographe du Roi), Les deux Pôles Arctique ou Septentrional et Antarctique ou Méridional ... jusques aux 45 Degrés de Latitude, Paris, 1657
Les voix discordantes : Sebastian Munster et la représentation alternative
Les exceptions furent rares mais significatives. Sebastian Munster dans sa carte mondiale de 1540 montra une masse terrestre modérée uniquement sous l'Amérique du Sud, laissant le Pacifique et l'Atlantique Sud dépourvus de terres[1]. En cela, il fut suivi par Gastaldi en 1546, et en 1600 Edward Wright composa une carte mondiale pour Hakluyt laissant l'océan austral complètement libre de terres[1].
Néanmoins, la presse populaire au début du XVIIe siècle respectait la tradition et la réputation des maîtres du début du XVIe siècle : Hondius en 1602, Kaerius en 1614, Speed en 1627, Visscher en 1636, Sanson en 1650 et Blaeu jusqu'en 1660 montraient tous une grande zone terrestre australe[1].
Sebastian Munster, Typus Orbis Universalis, Basle, 1545.
L'érosion graduelle du mythe : le XVIIe siècle et l'absence de confirmation
La disparition progressive du continent hypothétique
Au fur et à mesure que les navires des nations marchandes pénétraient plus loin vers le sud, la conception d'un énorme continent austral s'amenuisa graduellement et, après le tournant du siècle, disparut entièrement pour un temps[1]. Aucune terre australe n'apparaît sur les cartes mondiales de De Wit, du jeune Visscher ou d'Allard dans la seconde moitié du XVIIe siècle, ni au début du XVIIIe siècle sur les cartes de Mortier, De Lisle, Senex ou Homann[1].
Cet effacement cartographique était compréhensible car pratiquement rien ne fut ajouté à la somme des connaissances de ces régions pendant tout le XVIIe siècle[1]. Hendrik Brewer fit le tour de l'île Staten en 1643 et découvrit son étendue modeste. Antony La Roche, dévié de sa route en 1675, découvrit une terre mais ses calculs étaient vagues, et il pouvait s'agir des îles Malouines ou possiblement de la Géorgie du Sud qu'il avait atteinte[1].
La persistance curieuse du concept dés-accrédité
L'ancienne conception d'un continent austral, bien que discréditée, ne disparut pas entièrement, car elle fut ravivée par Chatelain vers 1715, utilisée par Jaillot en 1719, et Weigel vers 1740 reproduisit la carte de Sanson de 1651[1].
Chatelain, H. A. Mappemonde ou Description Générale du Globe Terrestre, Amsterdam, 1718
L'ère scientifique : De Lisle, Buache et la cartographie rationnelle
Guillaume de Lisle : le fondateur de la cartographie scientifique de l'Antarctique
Guillaume de Lisle, né en 1675 et nommé Premier Géographe du Roi en 1718, demeure une figure majeure de l'histoire de la cartographie[1]. L'un des premiers à adopter des principes scientifiques basés sur les observations astronomiques de l'Académie Royale de Paris, il publia en 1714 un "Hemisphere Meridional"[1].
Figure 2: Carte de l'hémisphère méridional par Guillaume de Lisle (1714), montrant uniquement les terres vérifiées avec cautèle scientifique
Finement gravée, cette carte montrait uniquement les découvertes vérifiées, ses terres les plus australes étant la Tasmanie et la Nouvelle-Zélande, et une seule requête "Terre supposée avoir été vue par Sir Francis Drake"[1]. La carte de De Lisle fut reproduite de nombreuses fois, le premier ajout important étant la découverte par Bouvet de la Terre de Circoncision en 1739, qui fut ajoutée à la plaque de De Lisle[1].
Philippe Buache et la géographie théorique spéculative
De Lisle fut succédé par Philippe Buache, qui d'abord suivit les traces de son prédécesseur en produisant le 5 septembre 1739 une "Carte des Terres Australes" montrant la découverte de Bouvet du 1er janvier de la même année avec la trace des navires faisant l'expédition[1]. C'était une performance fort louable.
Philippe Buache, Carte des Terres Australes comprises entre le Tropique du Capricorne et le Pole Antarctique, Paris, 1739.
Malheureusement, plus tard dans sa vie, il devint le plus grand amplificateur de la géographie théorique. Mêlant toutes les découvertes réelles et rapportées, il les joignit ensemble par une ligne continue, donnant naissance à des résultats cartographiques des les plus originaux [1]. En cela, il fut suivi par d'autres géographes français tels que Denis en 1764, Clouet en 1785 et Moithey en 1787, dont les travaux s'écartaient considérablement des observations prudentes de Guillaume de Lisle[1].
Philippe Buache, Hemisphere Occidental, dresse en 1720 pour l'usage particulier du Roy sur les Observationes Astronomiques et Geographiques par Guillaume de Lisle revu et augmente par Ph. Buache en 1760, Paris, 1760
Jean-Baptiste d'Anville : le cartographe prudent
Un autre excellent géographe était le grand Jean Baptiste Bourguignon d'Anville, qui n'abhorrait pas les espaces blancs, mais terminait sa ligne où son information s'arrêtait[1]. La carte de De Lisle continua à être publiée par Van Ewyk en 1752 et, avec corrections, aussi tard qu'en 1782 par Dezauche[1].
L'expansion des connaissances : décimation empirique du mythe Antarctique
Les découvertes du XVIIIe siècle : fragments et énigmes
En Angleterre au XVIIIe siècle, ni Senex en 1710 ni Moll en 1719 ne montraient aucun continent austral sur leurs grandes cartes mondiales, mais la carte de Senex de 1725 portait une note éclairante[1]. En raison du froid bien plus grand et du gel plus important des mers vers le Pôle Sud qu'au nord, les découvertes n'avaient pas été faites aussi loin vers le sud qu'au nord, mais les mers ouvertes n'étaient jamais connues comme gelées, seules les bordures près de la terre gelaient en raison de la grande quantité d'eau douce apportée de la terre[1].
Cette note de Senex reflétait une compréhension croissante que l'absence de découvertes pouvait être due aux conditions environnementales plutôt qu'à l'absence de terres[1].
Académie Royale des Sciences et de la Littérature de Prusse, Tabula Geographica Hemisphaeri Australis, 1740
Le capitaine James Cook : la fin des fantaisies géographiques
Vers la fin du siècle, la première tentative réelle et soutenue pour délimiter les limites de la terre antarctique fut entreprise par le gouvernement britannique. L'expédition fut confiée à l'un des navigateurs les plus capables de son époque, le Capitaine James Cook[1].
Les efforts de Cook furent remarquables. Il pénétra plus loin vers le sud et plus extensivement que quiconque avant lui[1]. Bien que sa reconnaissance fût légère dans son propre pays, il remporta une renommée universelle et fut honoré dans tous les pays de l'Europe occidentale[1]. Désormais, aucune carte de quelque prétention concernant l'hémisphère sud n'était publiée à moins qu'elle ne soit basée sur les relevés du Capitaine Cook[1].
Le grand accomplissement de Cook fut de libérer les mers australes des fantaisies géographiques des cartographes antérieurs. En un sens, ses résultats furent négatifs car il rencontra réellement peu de terres[1]. Il nomma cependant la Géorgie (Georgia) et découvrit Sandwich Land[1].
James Cook, A Chart of the Southern Hemisphere showing the Tracks of some of the most distinguished Navigators, Londres, 1777
Autres contributions du XVIIIe siècle
En dehors des voyages historiques de Cook, plusieurs contributions mineures aux connaissances générales furent apportées au XVIIIe siècle[1]. La découverte de Bouvet en 1738-1739 et, en 1762, le navire Aurora rapporta la présence de deux îles situées 35 lieues à l'ouest des îles Malouines, revues par le San Miguel en 1779 et 1790[1]. Finalement en 1794, le gouvernement espagnol envoya la corvette Atrevida pour fixer leur position.
Le navire espagnol Lion en 1756 aperçut des terres à 55° sud, probablement la Géorgie du Sud. Kerguelen Tremarec, un noble de Bretagne, enflammé par l'idée d'une découverte brillante en latitudes australes, équipa une expédition et finit par découvrir une terre qu'il nomma Nouvelle-France et, se hâtant de rentrer, écrivit de sa découverte en termes enthousiastes[1]. À une deuxième visite en 1773, il trouva le territoire stérile et inhabitable, et changea le nom en Terre de Désolation. Elle fut plus tard nommée d'après son découvreur[1].
Marion Dufresne et Crozet découvrirent deux petites îles en 1772[1]. Toutes ces découvertes furent marquées sur les cartes avant la fin du XVIIIe siècle.
L'Abbé Clouet, Carte Générale de la Terre ou Mappemonde avec les quatres Principaux Sistemes corrigée et augmentée d'après les Nouvelles Observations de Mrs. de l'académie Rle. des Sciences, Paris, 1785
L'époque des explorations sérieuses : le XIXe siècle
L'activité frénétique des XIXe siècle précoce
La première moitié du XIXe siècle fut une période d'activité maximale aux latitudes australes, tant pour les expéditions officielles gouvernementales que pour les entreprises commerciales privées[1]. Il y avait une demande énorme d'huile pour l'éclairage domestique, et les chasseurs de phoques britanniques et américains sillonnaient les mers australes[1].
La plupart des journaux de bord tenus sur ces navires de chasse aux phoques étaient gardés secrets. Une exception fut la firme des Frères Enderby, qui combina ses activités commerciales légitimes avec une soif de connaissances générales et un désir du progrès scientifique[1]. Les capitaines de leurs navires recevaient l'instruction, où cela était possible, de faire des observations et des enregistrements de tout fait d'importance géographique, et ces observations furent largement diffusées pour le bénéfice de l'humanité, pour assurer un passage plus sûr dans ces mers dangereuses[1].
Les découvreurs privés et la cartographie empirique
Le Capitaine William Smith dans la brigantine Williams de Blyth, en octobre 1819, découvrit une terre, envoya son officier à terre pour planter le drapeau, et nomma la terre Nouvelle-Bretagne du Sud. Plus tard, il changea le nom en Nouvelles Îles Shetland du Sud[1]. Deux ans plus tard, un navire américain, le Hero sous le Capitaine Palmer, naviguant dans les mêmes eaux, découvrit la terre maintenant nommée d'après lui[1].
En 1820, James Weddel fit un voyage pour le compte des Frères Enderby. Dans une baleinière de 160 tonnes, la brigantine Jane of Leith, il arpenta les îles Shetland du Sud et redécouvrit les îles Orkney du Sud[1]. En un deuxième voyage en 1822, il atteignit 74,15° sud[1]. Entre 1830-1831, John Biscoe dans le Tula, également employé par les Enderbys, découvrit une terre qu'il nomma d'après ses employeurs, et finalement, une autre découverte due également aux Enderbys fut faite en 1839 quand John Balleny, leur employé dans l'Eliza Scott de 154 tonnes, trouva les îles nommées d'après lui[1].
Les expéditions gouvernementales officielles
Entre-temps, des expéditions furent envoyées sous les auspices de divers gouvernements[1]. En 1819, le Czar Alexander I envoya Bellinghausen avec deux navires, la Vostock et la Mirni, en voyage d'exploration du Pôle Sud[1]. En 1821, Bellinghausen découvrit et nomma deux petites îles, Peter et Alexander, à ce moment les terres les plus australes connues[1].
Entre 1838-1840, une expédition française sous Dumont Durville avec deux navires, l'Astrolabe et le Zelie, visita et explora les îles Shetland du Sud et nomma les côtes qu'ils découvrirent Terre Louis-Philippe et Terre Adélie[1].
La mission britannique historique : Ross et le seuil du continent Antarctique
Un voyage plus important fut effectué en 1840 sous les auspices de l'Amirauté britannique. Confié au commandement du Capitaine James Ross, les deux navires, l'Erebus et le Terror, pénétrèrent plus loin vers le sud que jamais auparavant[1]. Ross en 1842 atteignit 78,10° sud, trouva et nomma Victoria Land[1]. Ses deux volcans furent nommés d'après ses navires, les Monts Erebus et Terror[1].
L'expédition américaine monumentale
Une grande expédition américaine sous le Lieutenant Wilkes, U.S.N., mit à la voile avec cinq navires ; la Vincennes de 780 tonnes ; le Peacock de 650 tonnes ; le Porpoise de 230 tonnes ; le Sea Gull de 110 tonnes ; et le Flying Fish de 96 tonnes[1]. Le Sea Gull fut perdu en 1839 et le Peacock s'échoua en 1841. Wilkes rapporta un étirement considérable de côte antarctique entre Victoria Land et Enderby et le nomma Terre de Wilkes[1].
Conclusion : la fin d'une époque et le commencement d'une nouvelle
Durville, Wilkes et Ross furent les derniers d'une série d'expéditions vers le Pôle Sud. Un siècle d'activité frénétique cessa, laissant revenir le calme en Antarctique. C'était la fin d'une époque, et l'exploration du Pôle Sud ne fut ravivée que vers la fin du XIXe siècle[1].
L'histoire de la cartographie antarctique précoce révèle bien plus qu'une simple succession de progrès géographiques. Elle illustre comment les conceptions théoriques, appuyées par l'autorité des cartographes, peuvent persister pendant des siècles malgré l'absence de preuves empiriques. Elle montre également la lente transition de la géographie du domaine de la spéculation à celui de l'enquête scientifique.
De la théorie de l'équilibre des Anciens à la Terra Australis des cartographes de la Renaissance, en passant par la cartographie théorique de Buache jusqu'à la rigueur scientifique de De Lisle et finalement aux explorations empiriques de Cook, cette évolution représente un progrès majeur dans la méthode scientifique géographique elle-même.
Référence
[1] Tooley, R. V. (1985). The Mapping of Australia and Antarctica, édition révisée, seconde édition. Holland Press, Londres. Originalement publié comme Early Antarctica, Monographie de la Map Collectors' Circle, 1963.
La Formación Sloggett est une unité géologique continentale du Paléogène affleurant dans l’extrême sud‑est de l’Isla Grande de Tierra del Fuego, le long des côtes de la Bahía Sloggett, à proximité immédiate de la Péninsule Mitre. Elle est aujourd’hui reconnue par la province comme un secteur de très haute valeur géologique et paléontologique, protégé au sein de l’Área Natural Protegida Península Mitre sous la catégorie de Monumento Natural Provincial Formación Sloggett.
Table des matières
1. Contexte géographique et cadre de protection
Les affleurements de la Formación Sloggett se localisent sur la rive sud‑orientale de l’Isla Grande, dans l’anse profonde de la Bahía Sloggett, à une centaine de kilomètres à l’est d’Ushuaia. Ils occupent une frange côtière étroite, enchâssée entre les reliefs andins et une zone où convergent failles régionales majeures et influences océaniques australes.
Du point de vue de la gestion, la province de Tierra del Fuego a intégré ce secteur au vaste dispositif de l’Área Natural Protegida Península Mitre, en le classant comme Monumento Natural Provincial Formación Sloggett, aux côtés du Parque Natural Provincial Península Mitre, de la Reserva Forestal Natural et d’autres catégories côtières et d’usages multiples. Ce statut met l’accent sur la singularité de ses affleurements paléogènes et sur leur rôle de référence pour l’histoire géologique de la Terre de Feu.
2. Âge et contexte stratigraphique
Les travaux argentins consacrés à la stratigraphie et à la palynologie de la Formación Sloggett situent cette unité dans le Paléogène continental, plus précisément entre l’Éocène tardif et l’Oligocène précoce. La succession représente un épisode de sédimentation fluviatile qui s’insère dans l’évolution de la marge austo‑patagonienne au moment où s’ajustent les systèmes de bassins liés à l’ouverture du passage de Drake et à la mise en place des grands courants circum‑antarctiques.
Stratigraphiquement, la Formación Sloggett se compose d’une série de niveaux détritiques et carboneux reposant sur des unités plus anciennes de la série mésozoïque et recouverts par des dépôts plus récents liés aux transgressions marines et aux glaciations du Cénozoïque supérieur. À l’échelle régionale, elle contribue à combler un vide entre les grandes unités marines patagoniennes du Paléogène–Néogène et les archives strictement glaciaires, fournissant une fenêtre sur un paysage continental encore libre des grandes calottes quaternaires
3. Lithologie et environnements de dépôt
La Formación Sloggett est décrite comme une succession de pelitas carbonosas (pelites carbonées), de grès et de conglomératos (conglomérats), déposés dans des environnements fluviaux à chenaux sinueux et plaines inondables.
Les pelitas carbonosas (pélites carbonées) correspondent à des mudstones sombres, riches en matière organique, interprétés comme des dépôts de plaines d’inondation marécageuses ou de dépressions palustres associées au réseau fluvial.
Les grès représentent les remplissages de chenaux et de barres sableuses, enregistrant les flux de rivières alimentées par les reliefs andins émergents au nord et à l’ouest de l’actuelle Bahía Sloggett.
Les conglomérats signalent des épisodes de plus forte énergie, probablement liés à des crues, à des apports gravitaires ou à la proximité d’éventuels cônes alluviaux.
Ce triptyque lithologique témoigne d’un système continental dynamique, contrôlé à la fois par la tectonique de la marge sud‑patagonienne et par des variations climatiques régionales au cours du Paléogène. La présence de niveaux carbonés souligne aussi l’importance des milieux humides et des accumulations organiques anciennes, qui dialoguent, à l’autre extrémité de l’échelle des temps, avec les vastes tourbières modernes de Península Mitre.
4. Palynologie et paléoflore : un paysage forestier paléogène
Les études paléobotaniques et palynologiques réalisées sur la Formación Sloggett, notamment à partir de coupes le long de la côte de la Bahía Sloggett, mettent en évidence une flore d’âge Éocène tardif–Oligocène précoce, dominée par des éléments de forêts tempérées humides de l’hémisphère Sud. Les assemblages de grains de pollen et de macrorestes végétaux suggèrent la présence d’arbres apparentés aux Nothofagus (hêtres australs), d’autres angiospermes ligneuses et de taxons de sous‑bois associés à des environnements de vallées et de plaines inondables.
Cette paléoflore est interprétée comme le reflet d’un climat plus chaud et plus humide que l’actuel, antérieur à la pleine installation des conditions froides associées aux calottes antarctiques permanentes. Elle apporte des contraintes précieuses sur l’histoire des biomes tempérés austraux et sur les liens floristiques anciens entre Patagonie, Antarctique et autres marges gondwaniennes.
Pour les chercheurs argentins, la Formación Sloggett constitue ainsi un jalon clé dans la reconstitution de la transition paléoclimatique du Paléogène, permettant de documenter l’évolution de la végétation et des paysages au moment où s’opèrent les grands basculements vers un monde dominé par les glaces australes.
5. Lien avec le canyon et le système Sloggett
Le nom de Sloggett ne renvoie pas seulement à la formation continentale affleurant à terre : il est également associé à un canyon sous‑marin majeur incisant la marge de la Terre de Feu et connectant la plateforme fuégienne à la profonde cuenca (cuve) Yahgán. Ce canyon, long d’environ 147 km, démarre à une profondeur d’environ 90 m, à moins de 10 km de la côte proche de Península Mitre, puis entaille le talus jusqu’à près de 3 700 m de profondeur.
Les travaux géomorphologiques fondés sur de nouvelles bathymétries multifaisceaux montrent que le canyon Sloggett est alimenté par deux systèmes de tributaires au niveau de la tête, avec un flanc ouest marqué par des vallées en V incisées (dominées par des écoulements turbiditiques érosifs) et un flanc est à vallées plus larges et moins incisées, où dominent glissements et processus de déstabilisation gravitaire. L’orientation en « marches » marquées par des changements d’axe d’environ 90° est contrôlée par la structure tectonique régionale, notamment les lineamientos liés à la Dorsal Nord de la plaque Scotia, au système de failles du Canal Beagle et au Lineamiento (alignement) Sloggett.
Si la Formación Sloggett et le canyon Sloggett n’appartiennent pas à la même échelle temporelle ni au même domaine (continental paléogène pour la première, marge sous‑marine actuelle pour le second), les travaux argentins soulignent leur complémentarité pour comprendre la construction et l’érosion de la marge fueguine, des premiers bassins fluviatiles paléogènes jusqu’aux systèmes turbiditiques profonds contemporains.
6. Valeur scientifique et patrimoniale reconnue dans Península Mitre
La décision de la province de classer la Formación Sloggett comme Monumento Natural Provincial s’appuie sur cette accumulation de connaissances géologiques, paléobotaniques et géomorphologiques issues de programmes de recherche argentins portés par des équipes CONICET, des universités nationales et des services géologiques.
Ce statut reconnaît plusieurs valeurs centrales :
Valeur stratigraphique : section de référence pour les dépôts fluviatiles paléogènes de la Terre de Feu, documentant l’évolution continentale pré‑glaciaire.
Valeur paléontologique et paléobotanique : assemblages fossiles permettant de reconstituer la végétation et les climats anciens, ainsi que les liens biogéographiques avec d’autres marges australes.
Valeur géomorphologique : articulation avec un système de canyon sous‑marin spectaculaire, témoin de la dynamique sédimentaire actuelle de la marge et de son contrôle tectonique.
Valeur pédagogique et paysagère : présence d’affleurements lisibles à faible distance du littoral, intégrés à un territoire plus vaste où les tourbières, les marais et les témoins d’occupation autochtone forment un ensemble d’exception.
Dans le cadre de l’Área Natural Protegida Península Mitre, la Formación Sloggett occupe donc une place singulière, à la fois comme archive de profondeurs temporelles (Paléogène) et comme point de contact avec les dynamiques actuelles de la marge océanique et des paysages fuégiens originels.
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Pole, M.S. et al. (2013). “Paleofloristic and paleoclimatic reconstruction of the Paleogene of southernmost South America” (synthèse sur les liens entre paléoflore, climat et biogeography des marges australes)
Pole, M.S. (2013, résumé en ligne). “Paleogene flora of the Sloggett Formation, Tierra del Fuego, Argentina”. Academia.edu (flore fossilisée et succession sédimentaire).
Provincia de Tierra del Fuego, Antártida e Islas del Atlántico Sur.Área Natural Protegida Península Mitre y Monumento Natural Provincial Formación Sloggett (Texte législatif et descriptif de la protection de l'aire naturelle protégée Péninsule Mitre) .
Le feu vert des Terres Australes et Antarctiques Françaises arrive enfin. À peine l'autorisation obtenue il nous faut nous activer pour avitailler Milagro. Nous quittons en ce moment même la baie d'Ushuaia. Direction Puerto Williams, où les derniers préparatifs du voilier Milagro nous attendent avant notre première expédition en péninsule Antarctique en voilier.
Le voilier Milagro amarré au ponton du Club Nautico d'Ushuaia le 1er janvier 2026
Et qui reprend la route avec nous ? C'est l'équipage solide et uni par l'amitié — celui de Camarones à Ushuaia, voire même pour certains de Saint Nazaire aux canaux de Patagonie. On ne change pas une équipe qui gagne!
Rendez-vous sous peu pour les nouvelles du Sud. Mais d'abord, une parole qui s'impose avant toute chose :
BONNE ANNÉE À TOUS !
Qu'elle soit synonyme de convivialité, d'audace, et surtout d'une bonne santé. Car 2025 nous a rappelé, brutalement parfois, une vérité simple : sans la santé, sans ceux qu'on aime, sans cette détermination tranquille qui pousse à continuer, réaliser les rêves devient impossible.
Nous avons perdu des opportunités de passer du temps ensemble. Certains d'entre nous l'ont payé cher. Mais nous sommes toujours là, unis par notre amitié, nos valeurs et nos objectifs d'exploration et de ponts documentaires entre l'Europe et le sud du détroit de Magellan.
Et cette année nouvelle, c'est pour repartir encore plus loin le temps d'une parenthèse dans nos recherches.
Prenez soin de vous et de ceux que vous aimez. Et à bientôt au sud du sud.
Six membres de l'association Karukinka en partance pour l'Antarctique en voilier
La Patagonie abrite trois champs de glace continentaux majeurs représentant les réserves glaciaires les plus importantes de l'hémisphère sud en dehors de l'Antarctique et de la Nouvelle-Zélande.
Le Champ de Glace Patagon Nord (Campo de Hielo Patagónico Norte, NPI) s'étend au 46.5°S avec une surface d'environ 4 200 km² et un volume de glace estimé entre 1 200 et 1 400 km³. Le Champ de Glace Patagon Sud (Campo de Hielo Patagónico Sur, SPI), situé entre 50 et 51°S, couvre environ 13 000 km² avec un volume estimé de 3 800 à 4 200 km³. Le Champ de Glace de la Cordillère Darwin (CDI), localisé quant à lui au 54°S, s'étend sur environ 1 600 km² avec un volume estimé de 500 à 700 km³[1][2].
Ensemble, ces trois systèmes cryosphériques couvrent plus de 19 000 km² et contiendraient suffisamment d'eau pour élever le niveau marin global de 13 à 14 millimètres si entièrement fusionnés et drainés vers l'océan. Ces glaciers représentent environ 3 % du volume de glace non-polaire terrestre global (seulement!), mais ont contribué depuis l'année 2000 à environ 10 % de l'élévation du niveau marin global observée durant cette période[2].
Evolution et mécanismes de la perte de masse glaciaire de 1940 à 2023
Depuis l'année 1940, les glaciers patagons collectivement ont perdu 1 350 ± 150 milliards de tonnes de glace, contribuant directement à une élévation du niveau marin estimée à 3,7 millimètres. Ce taux de contribution océanique s'est accéléré au cours du temps : le taux annuel de perte de glace s'est accéléré de 15 Gt/an durant les années 1960-1980, puis à 22-29 Gt/an pour la période 2000-2023, soit une accélération exponentielle de la fonte des glaciers de Patagonie. Les démarcations se lisent sur la roche adjacente et ne serait-ce qu'entre 2018 et 2025 durant nos expéditions, nous pouvons constater la perte de volume des glaciers situés sur le versant sud de la Cordillère Darwin et par exemple l'écoulement constant, devenu une énorme cascade, au pied du glacier Romanche.
La cascade de fonte au pied du glacier Romanche (Cordillère Darwin, Terre de Feu, Chili) lors de l'expédition d'avril 2025
Les recherches menées par le Programme de Recherche des Champs de Glace de Patagonie (PIRP) et le Centre de Recherche GAIA Antártica de l'Université de Magallanes, en combinaison avec les modèles climatiques régionaux à haute résolution spatiale (MAR et RACMO à 500m de résolution), révèlent que l'augmentation du ruissellement de surface constitue le principal facteur physique de perte de masse glaciaire depuis 1940, modifiant ainsi les hypothèses scientifiques antérieures[2].
Les données reconstruites du bilan de masse superficiel (SMB) couvrant la période 1940-2023 à 500m de résolution spatiale établissent une déclinaison nette de -0,35 Gt/an². Cette déclinaison résulte principalement d'une augmentation du ruissellement de surface de +0,47 Gt/an², partiellement compensée par une variation mineure des précipitations (~-0,06 Gt/an²). Les bilans cumulatifs interannuels varient considérablement : la meilleure année observée (1948) enregistra un surplus d'accumulation de +59,4 Gt, tandis que la pire année documentée (2016) enregistra une perte nette de -52,2 Gt, illustrant la variabilité extrême du système glaciaire.
Amplification climatique régionale de la fonte glaciaire
L'augmentation du ruissellement glaciaire de surface résulte directement d'une élévation générale des températures estivales à l'échelle régionale. La région patagonne connaît une augmentation des températures documentée depuis 1940 affichant un taux de +0,08°C par décade, soit environ 2,5 fois plus rapide que la tendance de réchauffement global moyen (~0.03°C par décade observée à l'échelle planétaire). Cette amplification régionale est attribuable à l'intrusion de vents chauds provenant d'origines septentrionales, phénomène directement lié au déplacement vers le pôle des systèmes de haute pression subtropicaux en réponse au changement climatique global.
Le nombre de lacs proglaciaires (lacs d'eau de fusion formés immédiatement en aval des fronts glaciaires) dans la Cordillère Darwin et des Champs de Glace Nord et Sud a augmenté de 461 % entre 1945 et 2024, passant de 33 lacs documentés à 185 lacs. La surface totale couverte par ces lacs a augmenté de 124 %, passant de 28,2 ± 5,6 km² en 1945 à 63,3 ± 1,9 km² en 2024[3].
Le passage de lacs endiguées par la glace (représentant 71,6 % de la surface totale en 1945) à des lacs endiguées par des moraines sédimentaires (80,5 % en 2024) représente une transformation écosystémique aux implications géomorphologiques critiques. Cette transition transforme fondamentalement le régime des débâcles glaciaires catastrophiques (GLOFs) puisque les barrages de moraine présentent une stabilité extrêmement faible et une susceptibilité élevée aux effondrements soudains libérant les masses d'eau stockées.
Les débâcles glaciaires catastrophiques documentés incluent un événement remarquable d'effondrement de moraine d'un lac proglaciaire en 1997-1998 qui provoqua une inondation destructrice traversant les fjords et modifiant la morphologie des zones côtières adjacentes. Un événement plus volumineux et complexe fut enregistré en 2018, libérant 28 fois le volume du premier événement, créant un flux destructeur et transformant complètement la morphologie des vallées drainées[3].
Des glaciers en Patagonie : jusqu'à quand?
L'un des bras du plus grand glacier de l'île Hoste, lors de l'expédition Karukinka de décembre 2025 (Détroit Coloane, Province du cap Horn, Chili)
Les modèles glaciologiques régionaux (OGGM - Open Global Glacier Model) appliqués aux populations de glaciers patagons de superficie supérieure à 1 km² indiquent une continuation du déglaçage durant le 21ème siècle. Les projections climatiques d'ensemble pour la période 2020-2100 indiquent une perte de volume glaciaire totale estimée entre 22 et 27 % selon le scénario de forçage climatique considéré, avec une contribution à l'élévation du niveau marin estimée de 3,1 à 3,8 mm pour la période 2012-2050 seule.
Au taux actuel de perte de masse documenté et observé pour la période récente 1979-2023, les glaciers patagons pourraient potentiellement disparaître entièrement dans approximativement 220 ans.
Pour aller plus loin, les références utilisées pour cet article :
[1] Noël, B., et al. (2025). Surface runoff as primary driver of Patagonian glacier mass loss since 1940. Nature Communications.
[3] Izagirre, E., et al. (2025). Evolution of glacial lakes and southernmost GLOFs in the Cordillera Darwin and Cloue Icefields (1945-2024). Frontiers in Earth Science, 10, 1641167.