Dans les tourbières de Terre de Feu et de la Réserve de Biosphère du Cap Horn, deux groupes de plantes non vasculaires règnent discrètement sur des paysages que l'on pourrait croire hostiles à toute forme de vie dense : les sphaignes (Sphagnum) et les hépatiques. Minuscules à l'œil nu, ces bryophytes structurent pourtant l'un des écosystèmes les plus riches en carbone et en biodiversité de l'hémisphère Sud. A bord du voilier Milagro, lors de nos expéditions dans les canaux du sud de la Terre de Feu, nous les avons observés partout — sur les troncs de hêtres (Nothofagus), les rochers des rivages battus par les embruns, les sols spongieux des turbales. Ce sont eux qui forment ces « forêts en miniature » décrites par le biologiste Ricardo Rozzi et l'équipe de chercheurs du parc Omora.
Tourbière sur l'île Gordon, Expédition Karukinka, février 2026
Les tourbières à Sphagnum : éponges de carbone et d'eau
Les tourbières de Terre de Feu se sont constituées entre 15 000 et 10 000 ans BP, dans le sillage de la dernière glaciation quaternaire. Elles couvrent aujourd'hui une part significative du paysage de la Grande Île de Terre de Feu (ex: Péninsule Mitre), notamment dans les zones les plus humides et les moins perturbées du sud du détroit de Magellan.
L'espèce dominante est Sphagnum magellanicum Brid., connue localement sous le nom de « musgo pompón ». Cette sphaigne structure la matrice des tourbières en saturant les sols d'eau, en abaissant le pH et en ralentissant la décomposition de la matière organique, ce qui aboutit à l'accumulation de tourbe sur des épaisseurs parfois considérables. Les services écosystémiques associés sont multiples : régulation des processus hydrologiques, captation et stockage de carbone, habitat pour les espèces et maintien de la qualité de l'eau.
À l'intérieur de cette tourbe, la composition floristique est remarquablement homogène. Le facteur environnemental qui explique le mieux les variations de composition entre les tourbières est la hauteur de la nappe phréatique plutôt que la richesse spécifique, ce qui souligne l'importance d'un régime hydrologique intact pour la conservation de ces écosystèmes.
Du côté argentin de la Grande Île de Terre de Feu, la vallée glaciaire de Carbajal, au nord d’Ushuaia, est encadrée par la sierra Alvear et parcourue par le río Olivia. Elle abrite une vaste plaine tourbeuse en dôme, ponctuée de lagunes, qui constitue aujourd’hui un site pilote pour la recherche argentine sur les tourbières subantarctiques. Les études menées par le CADIC/CONICET et d’autres institutions académiques utilisent le humedal du valle Carbajal comme cas d’étude pour quantifier les stocks de carbone, analyser le rôle de ces tourbières dans la régulation hydrologique d’Ushuaia et évaluer les impacts de l’extraction de tourbe sur la stabilité de cet écosystème.
Un hotspot mondial de bryophytes
La Réserve de biosphère du cap Horn est identifiée comme l'un des centres mondiaux de diversité pour les bryophytes. Sur moins de 0,01% de la surface terrestre mondiale, la région concentre plus de 5% des espèces mondiales de bryophytes, avec une forte proportion d'endémiques. À l'échelle de la réserve, plus de 300 espèces d'hépatiques et 450 espèces de mousses ont été répertoriées.
Cette richesse est le produit direct des conditions climatiques : les forêts tempérées humides reçoivent des précipitations abondantes dans un air remarquablement pur, exempt de polluants atmosphériques. Les bryophytes et lichens qui colonisent les troncs, rochers et sols y sont poïkilohydres — capables d'interrompre leur métabolisme lors d'une sécheresse temporaire et de le reprendre rapidement à la réhydratation —, ce qui les rend particulièrement résistants aux cycles gel-dégel.
Les hépatiques (division Marchantiophyta) constituent un groupe à part entière des bryophytes, distinct des mousses et des anthocérotes. Dans les forêts subantarctiques du cap Horn, elles colonisent préférentiellement les troncs de Nothofagus, les bois morts et les lisières humides, formant des tapis plans ou en coussins d'un vert profond caractéristique.
Leur sensibilité aux conditions atmosphériques en fait d'excellents bioindicateurs de qualité de l'air et d'intégrité des écosystèmes. Le Parc ethnobotanique Omora (Puerto Williams) les utilise d'ailleurs comme médiateurs pédagogiques auprès des écoles de la région, pour ancrer chez les enfants la conscience de la valeur mondiale de la biodiversité de leur territoire.
Rôles écologiques dans les forêts et tourbières
Dans les forêts subantarctiques humides, sphaignes et hépatiques forment des manteaux épais capables de retenir d'importantes quantités d'eau et de réguler l'humidité locale. Elles constituent de véritables éponges naturelles qui amortissent l'impact des pluies fréquentes, limitent l'érosion et stabilisent les micro-habitats.
Dans les tourbières, les sphaignes structurent la matrice saturée qui stocke simultanément de l'eau et de grandes quantités de carbone — un rôle d'autant plus stratégique dans le contexte du changement climatique. On estime que les précipitations en Patagonie pourraient diminuer de 10 à 20% d'ici la fin du siècle, ce qui menacerait directement l'intégrité hydrologique de ces écosystèmes.
Tourbière de Terre de Feu, photographiée dans la Vallée Carbajal (février 2013, photographie de Sébastien Pons)
Les lichens, fréquemment associés aux bryophytes sur les mêmes substrats, jouent un rôle pionnier sur les roches nues et les moraines glaciaires, amorçant la formation de sols qui permettront ultérieurement l'installation des mousses puis des plantes vasculaires.
Menaces et conservation
Les communautés de bryophytes restent vulnérables au piétinement, aux modifications hydrologiques et aux effets à long terme du changement climatique. Les perturbations engendrées par des espèces introduites — en particulier le castor nord-américain (Castor canadensis), introduit en Terre de Feu dans les années 1940 — modifient profondément les cours d'eau et les tourbières, altérant indirectement les substrats et les conditions microclimatiques nécessaires à ces forêts en miniature.
L'extraction commerciale de Sphagnum magellanicum pour l'horticulture constitue une pression supplémentaire : cette activité a débuté il y a une vingtaine d'années plus au nord, dans les régions de Los Lagos et de Magallanes, et son impact sur les populations naturelles fait l'objet d'efforts de gestion durable.
À l’extrémité sud‑est de l’île Grande, la péninsule Mitre prolonge cette ceinture de tourbières vers l’Atlantique. Cette pointe presque inhabitée concentre environ 84 à 85% de l’ensemble des tourbières du pays, soit près de 193 000 hectares de turberas sur un total provincial estimé à 270 000 hectares. En décembre 2022, la loi provinciale n° 1461 a créé l’Area Natural Protegida Península Mitre, intégrée au système d’aires protégées de Tierra del Fuego. Les études coordonnées par le CADIC/CONICET et les organisations locales montrent que ces tourbières figurent parmi les plus grands réservoirs de carbone de l’Argentine : elles stockent l’équivalent de plusieurs années d’émissions nationales de dioxyde de carbone et ont été reconnues par le Programme des Nations unies pour l’environnement comme l’un des onze écosystèmes de tourbières les plus importants du globe.
« Ecoturismo con lupa » : voir le monde autrement
Pour valoriser et protéger cette biodiversité discrète, l'équipe du Parc Omora a développé le concept d'Ecoturismo con lupa : un écotourisme avec loupe qui place au centre de l'expérience la découverte des mousses, hépatiques et lichens. Équipés d'une simple loupe, les visiteurs sont guidés pour observer les « bosques en miniatura » et comprendre leur rôle écologique dans le cadre d'une « philosophie environnementale de terrain ».
Exemple de forêt miniature sur l'île Navarino (janvier 2020, entre Lëm et Wulaia)
Cette approche, documentée dans le film Viaje Invisible. Ecoturismo con Lupa (2013), illustre comment une biodiversité à l'échelle du millimètre peut transformer une promenade en forêt en exploration scientifique à part entière.
Bibliographie
DOMÍNGUEZ, E. et al. Floristic biodiversity present in Sphagnum peatland bogs. Anales del Instituto de la Patagonia, 2021.
GOFFINET, B., ROZZI, R., MASSARDO, F. et al. Miniature Forests of Cape Horn: Ecotourism with a Hand Lens. University of North Texas Press, 2012.
ODEPA/INFOR. Musgo Sphagnum: manejo sostenible del recurso. Gobierno de Chile, 2018.
PIONTELLI, E. Sphagnum magellanicum Brid. en Chile. Boletín Micológico, 2008.
ROZZI, R. (coord.). Ecoturismo con lupa en el Parque Omora. Universidad de Magallanes.
SALINAS, J. et al. Generando conocimiento para el desarrollo de cultivos sustentables de Sphagnum. Revista INFOR, 2021.
VILA, I. et al. Ictiofauna en los sistemas límnicos de la Isla Grande de Tierra del Fuego. Revista Biología Marina, 1999.
VILLAGRA, J. et al. Sphagnum peatland bog, Magallanes. Anales del Instituto de la Patagonia, 2004.
Au premier regard, cet insecte pourrait passer pour une guêpe élancée perdue loin de son nid. Pourtant, ce spécimen observé à bord du Milagro le 9 avril 2026 au nord-est de l'île Hoste, alors que le navire était au mouillage dans un site bordé de forêts et frappé par le mauvais temps, renvoie à un tout autre monde : celui des longicornes australs, encore très imparfaitement documentés.
Callisphyris leptopus philippi de visite à bord du voilier Milagro le 9 avril 2026 (Expédition Karukinka, Île Hoste, Réserve de biosphère du cap Horn, Chili)
Dans ce contexte, la rencontre prend une dimension scientifique réelle. Callisphyris leptopus Philippi, 1859 appartient aux Cerambycidae, les « longicornes », une famille de coléoptères dont de nombreuses espèces accomplissent une grande partie de leur développement dans le bois. Le cas de cette espèce est particulièrement intéressant parce que, malgré son allure spectaculaire, la documentation facilement accessible reste fragmentaire, dispersée entre notices taxonomiques, publications forestières et signalements ponctuels.
Une espèce des forêts australes
Les sources disponibles situent Callisphyris leptopus dans le sud de l’Amérique, avec une présence attestée au Chili et dans les forêts subantarctiques du sud-ouest de l’Argentine. Le manuel forestier de la FAO consacré aux insectes ravageurs des branches, pousses et plantules précise que l’espèce est signalée au Chili depuis la région du Maule jusqu’à Magallanes et l’Antarctique chilien (la région du cap Horn), ainsi qu’en Argentine dans les forêts subantarctiques.
Cette répartition n’est pas anodine. Elle associe l’insecte aux paysages de forêts tempérées froides dominés par les Nothofagus, un groupe d’arbres emblématique de la Patagonie subantarctique et andine. La page Titan-GBIF renvoie d’ailleurs explicitement à une section « Plantes », signe que la compréhension de l’espèce passe par ses liens étroits avec ses hôtes végétaux.
Des hôtes forestiers bien identifiés
La littérature forestière consultée associe Callisphyris leptopus à plusieurs espèces de Nothofagus, notamment le coihue, la lenga et le ñirre. Les larves se développent dans les branches ou jeunes tiges, où elles creusent des galeries dans des tissus ligneux encore relativement tendres.
L’article argentin consacré à un individu trouvé dans le sud d’Ushuaia apporte sur ce point un témoignage très concret. Les experts interrogés y décrivent l’insecte comme un « perforador o taladrador de madera », c’est-à-dire un foreur du bois, qui « por lo general hace túneles en maderas jóvenes y blandas » (qui en général fait des tunnels dans le bois jeune et souple) et qui serait habituellement lié au ñirre, sans exclure ici la lenga comme plante-hôte possible.
Taille, forme et mimétisme
L’adulte possède un corps allongé et une silhouette singulière, très différente de l’image ordinaire d’un coléoptère trapu. Selon la notice forestière, la femelle atteint environ 36 mm de longueur pour 8,5 mm de largeur, tandis que le mâle mesure environ 26 mm pour 6 mm de large. Ces dimensions correspondent à un insecte visible, sans être massif, dont les longues pattes accentuent encore l’impression de finesse.
Callisphyris leptopus philippi de visite à bord du voilier Milagro le 9 avril 2026 (Expédition Karukinka, Île Hoste, Réserve de biosphère du cap Horn, Chili)
Son apparence est l’un de ses traits les plus frappants. L’article publié en Argentine souligne que ce coléoptère cérambycide « trata de imitar al de las avispas » (essaie d'imiter l'apparence des guêpes), et explique que ce mimétisme sert à dissuader d’éventuels prédateurs comme les oiseaux ou de petits mammifères. La page Titan-GBIF renforce cette lecture jusque dans l’étymologie de l’espèce : leptopus dérive du grec leptos (« fin, mince ») et pous (« pied »), autrement dit « aux pattes fines ».
Un cycle de vie largement caché
Comme beaucoup de longicornes, Callisphyris leptopus passe l’essentiel de sa vie hors de la vue humaine. La phase larvaire se déroule à l’intérieur du bois, dans des galeries qui peuvent être longues et sinueuses. Le document de la FAO mentionne un cycle biologique d’environ quatre ans, les larves se développant dans les rameaux et les branches avant l’émergence des adultes au printemps.
L’article de Diario Prensa Libre complète cette vision avec des observations de terrain plus accessibles. Les experts y indiquent que l’insecte peut vivre « dos o tres años en el interior del árbol, haciendo galerías » (vivre deux ou trois ans dans l'arbre, faisant des galeries), avant d’en sortir pour se reproduire et mourir. Même si les durées exactes varient selon les sources, toutes convergent sur un point essentiel : l’adulte n’est qu’une apparition brève au terme d’une longue existence cachée dans l’arbre.
Un insecte inoffensif, mais précieux à observer
L’article argentin identifie le spécimen observé à Ushuaia comme une femelle adulte, reconnaissable notamment à l’absence des antennes divisées attribuées au mâle dans ce témoignage. Il mentionne aussi un détail remarquable : les pattes portent des poils « comme des petits pinceaux », sur lesquels peuvent adhérer des spores de champignons, déposées ensuite sur des surfaces rugueuses ou dans des cavités lors de la ponte.
Le même article insiste sur un point important pour le public : l’insecte ne pique pas et ne représente pas de danger pour l’être humain. Si un individu est rencontré, la meilleure conduite consiste simplement à le laisser poursuivre son chemin.
Pourquoi l’observation à bord du Milagro compte
Un insecte trouvé à bord d’un voilier ou d’un navire au mouillage pourrait sembler relever de l’anecdote. Dans le cas de Callisphyris leptopus, c’est au contraire une donnée qui mérite d’être conservée, décrite et replacée dans son contexte écologique. L’espèce reste peu présente dans la littérature de synthèse accessible, alors même qu’elle possède une morphologie distinctive, un cycle de vie long et un lien étroit avec des forêts australes déjà elles-mêmes difficiles à inventorier complètement.
Callisphyris leptopus philippi de visite à bord du voilier Milagro le 9 avril 2026 (Expédition Karukinka, Île Hoste, Réserve de biosphère du cap Horn, Chili)
Le contexte du signalement renforce encore son intérêt. Un spécimen arrivé à bord du Milagro pendant une tempête, dans un lieu bordé de forêts, suggère un déplacement favorisé par le vent ou par l’activité de vol d’un adulte à proximité immédiate de son habitat forestier. Sans transformer une observation isolée en preuve définitive, ce type de rencontre rappelle combien l’exploration naturaliste demeure essentielle dans les archipels, chenaux et lisières forestières australes, où de nombreuses données reposent encore sur des trouvailles fortuites plutôt que sur des séries d’observations suivies.
FAO. Insectos dañadores de ramas, brotes y plantulas. Manuel technique mentionnant Callisphyris semicaligatus comme synonyme et décrivant sa distribution, ses plantes-hôtes, sa morphologie et son cycle biologique.
Le copihue (Lapageria rosea) et le coicopihue (Philesia magellanica) sont deux espèces proches, toutes deux membres de la famille Philesiaceae et propre aux forêts tempérées et subantarctiques du Chili. Elles se ressemblent par leur fleur en forme de clochette rouge, mais quelques traits morphologiques, de croissance et de répartition permettent de les distinguer clairement en terrain :
Table des matières
1. Le port de la plante : grande liane contre petit buisson
Le copihue (Lapageria rosea) est une liane grimpante qui peut atteindre plus de 10 mètres de longueur, en s’enroulant autour des troncs et branches de Nothofagus, Fitzroya et d’autres essences de la forêt chilienne. Ses tiges fines et souples donnent l’impression d’une plante montant dans le sous‑bois et la canopée basse, avec un feuillage vertical et aéré.
Lapageria rosea ou Copihue (Dominio público, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=39275
Le coicopihue (Philesia magellanica), en revanche, est surtout un petit arbuste rameux, de 1 à 3 mètres de haut, qui s’étale en buissons denses grâce à des stolons et de nombreuses tiges secondaires. Il grimpe peu, reste proche du sol et couvre souvent les pentes, rochers moussus ou lisières de Alerce comme une masse compacte de tiges serrées.
2. Feuilles et tiges : un feuillage large et brillant contre des feuillets étroits
Les feuilles du copihue sont alternes, longues (5–10 cm), larges et ovoïdes, avec 3 à 5 nervures parallèles très marquées qui donnent à la feuille un aspect presque « moulé ». Elles sont coriaces, brillantes et bien visibles le long des tiges qui s’enroulent, ce qui contribue à sa silhouette imposante dans la forêt.
Les feuilles du coicopihue sont en revanche plus petites, étroites, presque linéaires, rigides et terminées par une pointe fine. De couleur vert foncé, elles s’alignent serrées le long de tiges fines, ce qui donne à la plante une apparence compacte et touffue, plus discrète au sol qu’au-dessus des arbres.
Fleur de Copihue photographiée par Inao Vásquez from Santiago, Chile - Copihue, CC BY-SA 2.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=11944192
Fleur et feuillage de Coicopihue photographiés lors d'une expédition Karukinka (île Chair, Réserve de Biosphère du cap Horn, février 2025)
3. Fleurs et fruits : de grandes clochettes ouvertes contre des clochettes étroites
La fleur de copihue est une grande clochette pendante, de 5 à 10 cm, formée de six tépales épais, cireux, rouges ou roses, souvent striés de lignes blanches. Trois tépales extérieurs court sont plus courts, tandis que trois tépales internes plus longs s’incurvent vers l’extérieur, laissant la fleur s’ouvrir largement et découvrir son nectar abondant, ce qui en fait une ressource attractive pour les colibris.
La fleur de coicopihue est plus petite, courte clochette pendante de 5–6 cm, avec des pétales plus resserrés et qui s’ouvrent moins. Leur forme reste plus tubulaire et fermée, donnant une apparence plus compacte et moins déployée que celle du copihue, même si la couleur rouge‑rose reste proche.
Les deux produisent des baies rouges comestibles, mais celles du copihue sont plus grandes et plus fréquemment utilisées localement, alors que les baies du coicopihue restent modestes et peu abondantes.
4. Distribution et habitat : plus au nord contre plus au sud
Le copihue (Lapageria rosea) pousse surtout de Valparaíso jusqu’à la région de Los Ríos, dans les forêts toujours‑vertes humides le long des cours d’eau, de rivières ou de pentes ombragées, où le sol est riche et bien drainé. Il favorise les forêts de vallée ombragées, à basse altitude, où l’humidité et la protection contre le soleil direct favorisent la croissance de la liane.
Le coicopihue (Philesia magellanica) s’étend de los Ríos jusqu’aux canaux de la réserve de biosphère du cap Horn, incluant la cordillère des Andes (jusqu’à environ 1 000 m) et les hauteurs de Chiloé. Il tolère des sols plus lourds, parfois mal drainés ou même marécageux (type Ñadi, Hualve, tepuales), ce qui explique sa présence dans les zones humides, tourbières et lisières de forêts d’Alerce ou de Nothofagus subantarctique. Au sein de Karukinka, nous l'avons surtout observé sur l'île Chair, rampant sur les parois humides du mouillage nommé "Caleta Alukush" (du nom des canards vapeurs en yagan) et du coeur de cette petite île située entre l'île Gordon, les fjords de la cordillère Darwin (Terre de Feu) et l'île O'Brien.
Association Karukinka, Chair Island, Fueguian channels of the Cape Horn Biosphere Reserve (2025)
5. Rôle culturel et manière de les reconnaître sur le terrain
Le copihue est la fleur nationale du Chili, déclarée symbole officiel en 1977, et occupe une place centrale dans la culture populaire, l’art, la musique et la symbolique mapuche, où il incarne notamment la joie, la solidarité et la résistance. On le rencontre souvent cité dans les récits patrimoniaux, sur les supports touristiques et les emblèmes régionaux, ce qui en fait une référence facilement reconnaissable.
Le coicopihue est perçu comme une sorte de « sœur discrète » du copihue, surtout présente dans les régions australes, insulaires (Chiloé) et de haute cordillère, où il fleurit dans des paysages plus exigeants et souvent nébuleux. En terrain, il se signale par sa taille plus petite, son port buissonnant, ses clochettes serrées et son environnement souvent marécageux ou subantarctique, tandis que le copihue se distingue par sa grosse liane grimpante, ses grandes fleurs ouvertes et son milieu de forêt de vallée plus au nord
Références bibliographiques
Coronado, B. et al. (2025). Revisión de las especies Lapageria rosea y Philesia magellanica: bases para la propagación y conservación de la familia Philesiaceae en Chile. Universidad de Concepción, Facultad de Agronomía y Recursos Naturales, repositorio UdeC. Disponible en ligne : https://repositorio.udec.cl/items/8448e141-02f1-4623-bfc4-598237f6023c
La loi 26.639, promulguée en 2010, a établi en Argentine le Régime des Budgets Minimums pour la Préservation des Glaciers et de l'Environnement Périglaciaire, intégrant au niveau légal l'idée que les glaciers sont des réserves stratégiques d'eau douce et des biens à caractère public. À partir de 2025–2026, le gouvernement national a impulsé un projet de modification intégrale de cette norme (Dossier 0161-PE-2025), qui a obtenu une demi-sanction au Sénat et l'approbation de la Chambre des Députés, générant une forte conflictualité politique et sociale.
Observation du glacier Fouqué dans les canaux de Patagonie (Chili), voilier Milagro, association Karukinka, 2025
Cet article présente le contenu central de la loi en vigueur, les principales modifications adoptées, le rôle des provinces, ainsi que les mobilisations sociales et les interventions des peuples autochtones – notamment la juriste selk’nam Antonela Guevara – qui dénoncent les impacts potentiels de cette réforme (risques pour l’eau, les écosystèmes et les droits territoriaux).
Table des matières
La Loi 26.639 (2010) : contenu et portée
Objet et principes
L’article 1 de la Ley 26.639 fixe comme objectif d’établir des budgets minimaux de protection des glaciers et de l’environnement périglaciaire, en les reconnaissant comme réserves stratégiques de ressources hydriques pour la consommation humaine, l’agriculture, la recharge des bassins, la protection de la biodiversité, la recherche scientifique et le tourisme. Les glaciers y sont explicitement déclarés biens de caractère public.
La Bibliothèque du Congrès souligne que cette loi s’inscrit dans le cadre de l’article 41 de la Constitution nationale (droit à un environnement sain, budgets minimaux nationaux) et de la Loi générale de l’environnement 25.675, qui consacre les principes de prévention, de précaution et de non‑régression.
Définitions : glacier et environnement périglaciaire
L’article 2 définit le glacier comme toute masse de glace pérenne, stable ou en écoulement lent, formée par recristallisation de la neige, quelle que soit sa forme, sa dimension ou son état de conservation ; y sont inclus les matériaux détritiques rocheux et les cours d’eau internes ou superficiels.
L’environnement périglaciaire est défini, en haute montagne, comme la zone de sols gelés qui agit comme régulateur hydrique, et en moyenne et basse montagne comme la zone à sols saturés en glace qui joue le même rôle de régulation. Ces définitions très larges étendent le champ de protection à des formes de glace et de sols gelés qui dépassent les seuls grands glaciers visibles.
Inventaire national des glaciers argentins (ING)
Les articles 3 et 4 créent l’Inventaire national des glaciers, confié à l’Institut argentin de nivologie, glaciologie et sciences de l’environnement (IANIGLA‑CONICET), chargé d’identifier tous les glaciers et géoformes périglaciaires agissant comme réserves hydriques, avec la localisation, la surface, la typologie et les variables nécessaires à leur protection et à leur suivi.
Le Dossier législatif de la Bibliothèque du Congrès rappelle que le décret 207/2011 a précisé l’organisation de l’ING par grandes régions glaciologiques (Andes désertiques, centrales, patagoniennes nord et sud, Terre de Feu et îles de l’Atlantique Sud) et a fixé une mise à jour au moins tous les cinq ans.
Activités interdites
Parmi les dispositifs les plus importants, la loi interdit certaines activités dans les glaciers et l’environnement périglaciaire, notamment :
l’exploration et l’exploitation minière et hydrocarbure ;
l’implantation d’industries ;
la construction d’ouvrages ou d’infrastructures pouvant altérer la dynamique naturelle de la glace ou la qualité de l’eau (sauf pour la recherche scientifique) ;
le stockage ou la manipulation de substances contaminantes ou dangereuses.
Toute activité susceptible d’affecter significativement ces milieux doit être soumise à une évaluation d’impact environnemental préalable, conformément à la Loi générale de l’environnement.
Le projet de réforme 2025–2026 : objectifs et modifications centrales
Contexte politique et objectifs affichés
En décembre 2025, le pouvoir exécutif national a déposé au Sénat l’Expediente 0161‑PE‑2025, visant à modifier la Ley 26.639, en arguant la nécessité de corriger des « falencias interpretativas », de lever des incertitudes juridiques et de faciliter les investissements, notamment miniers. Selon une analyse d’Infobae, l’exécutif présente la réforme comme un moyen de renforcer le « fédéralisme environnemental » en donnant un plus grand rôle aux provinces dans la gestion de leurs ressources.
Le projet obtient 40 voix sur 72 au Sénat (40 pour, 31 contre, 1 abstention), avec l’appui d’une partie de l’Union civique radicale, de Pro et de sénateurs péronistes de provinces minières, avant d’être transmis à la Chambre des députés. À la Chambre basse, la réforme est finalement approuvée par 137 voix pour, 111 contre et 3 abstentions, puis envoyée à l’exécutif pour promulgation.
Redéfinition de l’inventaire : « qui agissent comme réserves »
Un des changements les plus significatifs concerne l’article 3 de la loi, relatif à l’Inventaire national des glaciers. Le nouveau texte, tel que décrit par le journal Ámbito, stipule désormais que l’ING recensera les glaciers et zones périglaciaires qui « agissent comme réserves stratégiques de ressources hydriques », au lieu de ceux qui « remplissent les fonctions » de réserve.
Cette substitution semble mineure sur le plan lexical, mais le Dossier de la Bibliothèque du Congrès souligne qu’elle participe d’une re‑définition de l’étendue des espaces protégés, en conditionnant la protection à la démonstration d’une fonction hydrique effective et non à la simple présence de glace pérenne. Les autorités provinciales sont appelées à jouer un rôle central dans cette évaluation.
Principe de précaution et possibilité d’exclusion ultérieure
La réforme introduit un article 3 bis, qui précise, selon le texte analysé par Ámbito, que :
tous les glaciers et zones périglaciaires inscrits dans l’inventaire seront considérés comme faisant partie de l’objet protégé jusqu’à ce que l’autorité compétente vérifie l’inexistence des fonctions hydriques définies à l’article 1 ;
plus loin, il est stipulé que lorsqu’il sera constaté, sur base d’études technico‑scientifiques, qu’un glacier ou une zone périglaciaire « ne remplit pas les fonctions prévues », il pourra être considéré comme exclu de l’objet protégé.
On passe ainsi d’une présomption large de protection (toute masse de glace pérenne dans un environnement périglaciaire) à une logique où l’Inventaire devient filtrant, avec la possibilité de déclasser des unités glaciaires au vu d’analyses ponctuelles.[2][3]
Terminologie : du « milieu périglaciaire » aux « geoformes périglaciaires »
Plusieurs modifications terminologiques remplacent l’expression « environnement périglaciaire » par « geoformas periglaciares » dans les articles relatifs à l’inventaire et aux compétences des autorités. Pour les critiques, cette substitution sémantique tend à fragmenter l’objet de protection (du milieu en tant que système vers des formes isolées), ce qui pourrait réduire la portée territoriale de la loi.
Compétences provinciales et rôle de l’IANIGLA
La réforme renforce la mention des autorités provinciales comme « autorités compétentes », chargées d’identifier, sur la base d’éléments technico‑scientifiques, quels glaciers et zones périglaciaires situés sur leur territoire remplissent certaines fonctions hydriques. Là où la version antérieure parlait de « partager » l’information avec l’IANIGLA, la nouvelle rédaction remplace par « notifier » l’institut des corps de glace recensés.
Le Dossier de la Bibliothèque du Congrès indique que ces changements sont au cœur du débat sur la non‑régression environnementale : la crainte est que des autorités provinciales soumises à de fortes pressions économiques puissent requalifier des espaces du point de vue de leurs fonctions hydriques, réduisant ainsi l’étendue du régime de protection.
Activités interdites et évaluations environnementales
L’article 6 (activités interdites) est également modifié. Le nouveau texte maintient le catalogue d’activités prohibées (activités altérant de manière « relevante » la condition naturelle ou les fonctions hydriques, destruction, déplacement, interférence sur l’avancée des glaces, etc.), mais précise désormais que la gravité de l’altération doit être appréciée « en los términos del artículo 27 de la Ley General del Ambiente 25.675 », renvoyant donc à la législation‑cadre environnementale.
Le texte confirme l’obligation de soumettre toute activité dans les glaciers et zones périglaciaires à des évaluations d’impact environnemental, en garantissant une instance de participation citoyenne conformément aux articles 19 à 21 de la Loi générale de l’environnement. Cependant, les opposants soutiennent que la réduction de l’aire protégée rend ces garanties moins effectives.
Mobilisations sociales et résistances territoriales
Mobilisations nationales : « La Ley de Glaciares no se toca »
La perspective de réforme de la Ley 26.639 a déclenché une vague de mobilisations à partir de fin 2025, culminant lors des débats au Sénat (février 2026) et à la Chambre des députés (avril 2026). Infobae et d’autres médias argentins relèvent des manifestations massives à Buenos Aires devant le Congrès, convoquées sous le slogan « La Ley de Glaciares no se toca », avec une marche aux flambeaux et un festival artistique jusqu’à minuit.
Les organisations environnementales et les assemblées citoyennes réunies pour cette journée affirment que les modifications proposées mettent en danger 7 millions de personnes et 36 bassins hydriques jugés vitaux pour diverses régions du pays, en ouvrant la porte à des activités extractives dans des zones aujourd’hui protégées. Les manifestants insistent sur le fait que la réforme « permet d’intervenir des zones que la loi actuelle protège » et qu’elle compromet l’accès à l’eau comme droit fondamental.
Mobilisations territoriales : le cas d’El Calafate
À El Calafate (province de Santa Cruz), au pied du glacier Perito Moreno, les mobilisations se succèdent : en février 2026, une nouvelle manifestation « en défense des glaciers » se tient en simultané avec le vote au Sénat, sous la consigne « La Ley de Glaciares No se Toca ». Selon le média local Ahora Calafate, il s’agit de la quatrième mobilisation de l’année 2026 dans la ville, avec une marche partant de la place Perito Moreno jusqu’à la résidence officielle de la gouverneure.
Les organisateurs soulignent que « l’eau et les glaciers ne se négocient pas » et annoncent la poursuite des actions en cas d’approbation de la réforme, reliant directement la protection des glaciers à la sécurité hydrique et au modèle de développement touristique régional.
Intervention des peuples autochtones et rôle d’Antonela Guevara
Une voix selk’nam dans le débat national
Dans ce contexte, la juriste Antonela Guevara, avocate de la communauté selk’nam et référente de la campagne plurinational environnementale, devient l’une des voix autochtones les plus visibles dans le débat sur la Ley de Glaciares. Dans une interview à Radio Provincia relayée par le média Tarde pero Seguro, elle affirme que la modification de la loi a été décidée « sans licence sociale et avec une audience publique qui a été une farce », la qualifiant d’« antiréglementaire » et « sans démocratie réelle ».
Guevara dénonce que plus de 100 000 personnes ayant participé au processus de consultation élargie ont été « réduites au silence » et que la discussion est présentée comme purement technique, alors qu’« on parle d’eau, du présent et du futur de la vie ». Elle rappelle que le peuple selk’nam occupe le territoire depuis plus de 10 000 ans et affirme que la réforme est intimement liée à des engagements pris par le gouvernement envers le FMI et des multinationales, plutôt qu’à l’intérêt des citoyens.
Glaciers, eau et génocide prolongé
Dans des interventions relayées sur les réseaux sociaux par des organisations argentines de peuples autochtones, Antonela Guevara décrit la modification de la loi comme un « nouveau génocide » qui menace non seulement les glaciers, mais aussi les humedales (zones humides) et les bassins hydriques dont dépendent les communautés autochtones. Elle établit un lien entre la réforme actuelle et des précédents locaux comme le projet de salmoniculture en Terre de Feu, en soulignant une même logique de décisions prises sans véritable consultation et de modifications de dernière minute.
En se présentant comme « femme indigène et membre d’un peuple qui a résisté pendant des siècles », elle insiste sur le fait que sa participation au débat national n’est pas motivée par une appartenance partisane, mais par la défense des générations futures, de l’eau et des territoires ancestraux.
Impacts potentiels dénoncés
Réduction des zones protégées et risque de régression environnementale
Les analyses de la Bibliothèque du Congrès et de médias économiques argentins convergent pour dire que la réforme « redéfinit l’ampleur des espaces protégés » en conditionnant la protection aux glaciers et zones périglaciaires qui démontrent une fonction hydrique effective. Cette approche est perçue par de nombreux juristes et environnementalistes comme potentiellement régressive, en contradiction avec le principe de non‑régression inscrit dans la doctrine environnementale argentine.
Concrètement, la crainte est que des glaciers de petite taille, des zones de glace enterrée ou des sols gelés jouant un rôle de stockage et de régulation de l’eau, mais difficiles à caractériser, puissent être exclus du régime spécifique, ouvrant la voie à des projets miniers, énergétiques ou d’infrastructures.
Pression minière et conflits socio‑environnementaux
Des articles de La Nación et d’Infobae rappellent que l’un des objectifs explicites de la réforme est de « habiliter des investissements miniers », en particulier dans le cuivre et le lithium, dans des zones jusqu’ici considérées comme protégées par la Ley 26.639. Les provinces andines à forte vocation extractive (San Juan, Catamarca, Jujuy, Mendoza, etc.) occupent une place centrale dans ce débat, certaines de leurs représentantes et représentants ayant voté en faveur de la réforme au Sénat.
Les organisations mobilisées dénoncent qu’en affaiblissant le périmètre des espaces protégés, la réforme risque d’intensifier les conflits socio‑environnementaux existants autour de grands projets miniers de haute montagne, en réduisant les instruments juridiques disponibles pour les communautés locales et les municipalités qui s’y opposent.
Menaces pour l’eau et les humedales
Les acteurs de la campagne « La Ley de Glaciares no se toca » insistent sur le fait que la discussion ne concerne pas uniquement la glace visible, mais l’ensemble du cycle de l’eau : nappes, humedales, bassins de captage et régulation saisonnière. En réduisant la protection aux glaciers et zones périglaciaires dont la fonction hydrique est démontrée, la réforme pourrait, selon eux, négliger des systèmes hydrologiques complexes dont la contribution n’est pas immédiatement quantifiable.
Antonela Guevara et d’autres porte‑parole autochtones soulignent que ces milieux sont intimement liés à la survie de leurs communautés et à leurs cosmologies, de sorte que leur altération équivaut à une nouvelle forme de violence territoriale et culturelle.
Bibliographie
ARGENTINA. Ley 26.639: Régimen de Presupuestos Mínimos para la Preservación de los Glaciares y del Ambiente Periglacial [en ligne]. Buenos Aires: InfoLEG / Argentina.gob.ar, 2010 [consulté le 15 avril 2026]. Disponible à l’adresse: https://www.argentina.gob.ar/normativa/nacional/ley-26639-174117/texto
IANIGLA-CONICET. Inventario Nacional de Glaciares [en ligne]. Mendoza: IANIGLA, s. d. [consulté le 15 avril 2026]. Disponible à l’adresse: https://www.glaciaresargentinos.gob.ar/
CÁMARA DE DIPUTADOS DE LA NACIÓN ARGENTINA. Proyecto de modificación de la Ley 26.639: tratamiento parlamentario 2025–2026 [en ligne]. Buenos Aires: HCDN, 2026 [consulté le 15 avril 2026]. Disponible à l’adresse: https://www.hcdn.gob.ar/
SENADO DE LA NACIÓN ARGENTINA. Dictamen y votación del proyecto de reforma de la Ley de Glaciares [en ligne]. Buenos Aires: Senado de la Nación, 2026 [consulté le 15 avril 2026]. Disponible à l’adresse: https://www.senado.gob.ar/
TARDE PERO SEGURO. Antonela Guevara: “La modificación de la Ley de Glaciares se hizo sin licencia social” [en ligne]. Argentine, 8 avril 2026 [consulté le 15 avril 2026]. Disponible à l’adresse: https://tardeperoseguro.com.ar/?p=52515
ORIGINARIOS.AR. Antonela Guevara: intervenciones sobre la reforma de la Ley de Glaciares [en ligne]. Argentine, s. d. [consulté le 15 avril 2026]. Disponible à l’adresse: https://originarios.ar/
Ce colloque international, qui se déroule les 18 et 19 juin 2026 à l’Université de Montpellier Paul‑Valéry, situe la toponymie inclusive au croisement des dimensions linguistiques, culturelles, sociales et politiques, et met en lumière le rôle des noms de lieux dans la reconnaissance des langues et des peuples minorisés. Dans ce cadre, Karukinka incarne un projet rare : une association à but non lucratif qui mène sur le terrain un travail de cartographie et de réhabilitation des toponymes autochtones, en lien direct avec des membres des peuples Selk’nam et Yagan.
Lauriane Lemasson, fondatrice de Karukinka et coordinatrice scientifique du programme de toponymie, y présentera la méthodologie de collecte et de transcription des noms de lieux issus de la mémoire orale et des archives, ainsi que les enjeux de décolonisation de l’espace patagonien. Mirtha Salamanca et José German González Calderón apporteront leur parole de membres de peuples originaires, en expliquant comment la restauration de ces toponymes contribue à la reconnaissance culturelle et à la transmission auprès des nouvelles générations.
En participant à cette rencontre co‑organisée par la Chaire UNESCO en toponymie inclusive, Karukinka s’inscrit dans une dynamique internationale de réflexion sur les politiques de nomination des lieux et sur la parité toponymique. Les travaux de l’association à Terre de Feu, qui combinent recherche académique, patrimoine culturel et action associative, serviront d’exemple de terrain concret pour penser une toponymie vraiment inclusive, au-delà des discours théoriques.
Cette intervention montre que, via l’exploration maritime, Karukinka investit aussi la géographie humaine et la mémoire des peuples autochtones, dans un cadre scientifique et institutionnel reconnu, porté par l’UNESCO.
Pour connaître le programme du colloque, nous vous invitons à consulter le site web dédié à cet évènement : https://toponymie.sciencesconf.org/
Chaque soir, lorsque la nuit tombe sur les canaux de Patagonie, nous levons les yeux au sud. Quatre étoiles dessinent une croix parfaite au-dessus du mât, comme un petit cerf-volant de lumière suspendu au-dessus de la Terre de Feu. La Croix du Sud n’est pas seulement un repère pour les navigateurs : c’est une figure chargée d’histoires pour les peuples de l’hémisphère sud.
La Croix du Sud (Crux, Cruz del Sur ou Southern Cross) est l'une des constellations les plus célèbres, les plus emblématiques et les plus riches culturellement du ciel étoilé de l'hémisphère sud. Bien qu'elle soit la plus petite des 88 constellations modernes, son histoire, sa composition stellaire et son usage crucial pour la navigation australe en font un sujet d'étude fascinant.
Caractéristiques astronomiques
La Croix du Sud n'est pas techniquement une constellation à l'origine, mais un astérisme (une figure remarquable dessinée par des étoiles particulièrement brillantes). Elle est aujourd'hui reconnue sous le nom de constellation de la Croix (Crux). Elle est composée de quatre étoiles principales qui forment les extrémités de la croix, souvent complétées par une cinquième, plus petite, située entre le bras droit et le pied de la croix.
Acrux (Alpha Crucis) : C'est l'étoile la plus brillante de la constellation et la 12ème étoile la plus brillante du ciel nocturne. Située à la base de la croix, il s'agit en réalité d'un système stellaire multiple situé à environ 320 années-lumière de la Terre, avec une magnitude apparente combinée de 0,76.
Mimosa (Beta Crucis) : Située sur le bras gauche (ouest) de la croix, c'est la deuxième étoile la plus brillante. Elle se trouve à environ 280 années-lumière avec une magnitude de 1,25.
Gacrux (Gamma Crucis) : Située au sommet de la croix, Gacrux est une géante rouge de classe spectrale M3.5 III. À seulement 88,6 années-lumière, c'est la géante rouge la plus proche du Soleil et l'étoile la plus grande des cinq. Sa magnitude est de 1,64.
Imai (Delta Crucis) : C'est l'étoile qui forme le bras droit (est) de la croix. Sa magnitude apparente est de 2,79 et elle est distante de 345 années-lumière.
Ginan (Epsilon Crucis) : Bien que souvent omise dans la forme de la croix stricte, cette étoile de magnitude 3,58 se trouve entre Acrux et Imai, à 230 années-lumière.
Histoire et mythologie
Signification culturelle indigène
Bien avant les Européens, la Croix du Sud occupait une place centrale dans les cultures de l'hémisphère sud :
Aborigènes d'Australie : Les étoiles de la croix figurent dans de nombreuses histoires du Temps du Rêve et servaient de calendrier et de guide saisonnier. Dans certaines traditions, la Croix et le "Sac à charbon" (une nébuleuse obscure voisine) forment la tête de l'Émeu céleste.
Maoris de Nouvelle-Zélande : Dans la culture maorie, la Croix est connue sous le nom de Te Punga ("l'ancre"), liée à la grande pirogue (la Voie lactée) de Tama-rereti.
Incas : L'empire Inca la connaissait sous le nom de Chakana (la "croix des escaliers"), un symbole spirituel et cosmologique profond reliant les mondes souterrain, terrestre et divin.
Découverte européenne
Pendant l'Antiquité, la Croix du Sud était visible depuis la Méditerranée. Les Grecs, dont Ptolémée, la considéraient comme faisant partie de la constellation du Centaure. En raison de la précession des équinoxes (le lent mouvement de l'axe de rotation de la Terre), elle a progressivement glissé sous l'horizon européen et a été oubliée.
Elle fut "redécouverte" lors des grandes explorations maritimes européennes à l'aube du 16ème siècle. Le navigateur vénitien Alvise Cadamosto l'a notée en 1455, l'appelant le carro dell'ostro ("chariot du sud"), bien que son dessin fût imprécis. C'est l'astronome et médecin portugais João Faras qui est généralement crédité d'avoir été le premier Européen à la dessiner correctement en mai 1500, depuis les côtes du Brésil. Le navigateur florentin Amerigo Vespucci l'a également décrite dans une lettre en 1503.
Un emblème identitaire des territoires australs
Au-delà de sa fonction astronomique et nautique, la Croix du Sud s'est imposée comme une figure majeure, agissant comme un marqueur identitaire pour les territoires de l'extrême sud du continent américain. Sa représentation exprime un profond enracinement géographique et mémoriel.
On la retrouve ainsi au cœur des symboles officiels de la Patagonie et de l'archipel fuégien. Sur le drapeau de la région chilienne de Magallanes et de l'Antarctique chilien, la constellation blanche se détache sur un fond bleu nuit, surplombant les sommets enneigés et la steppe dorée, pour symboliser la position australe de la région.
De l'autre côté de la frontière, le drapeau de la province argentine de Terre de Feu, Antarctique et Îles de l'Atlantique Sud arbore également les cinq étoiles de la Croix du Sud inclinées sur fond bleu, associées cette fois à la silhouette en vol d'un albatros, allégorie de la liberté et de la faune maritime locale.
Dans ces deux cas, la Croix du Sud fonctionne comme le sceau d'une appartenance partagée au monde austral et à son histoire maritime.
Dans un registre plus libre et contemporain, la Croix du Sud s'invite jusque dans l'identité visuelle de notre association, Karukinka. Sans viser la rigueur d'un emblème officiel, le logo lui fait un clin d'œil appuyé. Ce choix ne doit rien au hasard : il est une invitation au voyage, un rappel discret de nos terrains d'exploration subantarctiques et de notre attachement aux savoirs, tant maritimes qu'autochtones de ce bout du monde.
Un outil de navigation inestimable
L'importance historique majeure de la Croix du Sud réside dans son utilisation pour la navigation océanique. Dans l'hémisphère nord, l'Étoile Polaire (Polaris) indique précisément le pôle nord céleste. L'hémisphère sud ne possède pas d'équivalent brillant près du pôle, ce qui rendait l'orientation nocturne complexe pour les premiers marins.
Comment trouver le pôle Sud céleste ?
La Croix du Sud sert de "pointeur" vers le pôle sud céleste. Les marins et les navigateurs utilisent une méthode géométrique simple :
Tracez une ligne imaginaire reliant Gacrux (le sommet de la croix) à Acrux (la base).
Prolongez cette ligne vers le bas sur environ 4,5 fois la distance séparant ces deux étoiles.
Ce point imaginaire dans le ciel est très proche du pôle sud céleste.
Pour confirmer ce point, les navigateurs s'appuient sur deux étoiles très brillantes voisines, Alpha et Beta Centauri (les "Pointeurs"). En traçant une ligne perpendiculaire au milieu du segment reliant ces deux Pointeurs, l'intersection de cette ligne avec celle descendant de la Croix donne l'emplacement exact du pôle sud céleste.
Cette technique a été essentielle aux navigateurs polynésiens lors de leurs incroyables épopées transocéaniques. Lors du premier tour du monde (1519-1522), l'expédition de Magellan a également appris et utilisé ces techniques basées sur la Croix pour naviguer dans l'immensité du Pacifique et de l'océan Austral. Les gauchos argentins l'utilisaient de la même manière pour s'orienter de nuit dans l'immensité de la Pampa et de la Patagonie.
Aujourd'hui, l'importance de la Croix du Sud est telle qu'elle est un emblème national. Elle figure en bonne place sur les drapeaux de plusieurs nations de l'hémisphère sud, dont l'Australie, la Nouvelle-Zélande (qui n'affiche que les 4 étoiles principales), le Brésil, la Papouasie-Nouvelle-Guinée et les Samoa.
L’association Cap Horn au Long Cours et le site Cap-Horniers Français constituent aujourd’hui l’une des plus précieuses ressources indépendantes pour comprendre l’épopée des grands voiliers marchands français et des marins qui ont franchi le cap Horn. Leur travail bénévole documente navires, voyages et équipages, et redonne une voix à ces marins au long cours dont la mémoire aurait pu rester confinée aux archives et à quelques vitrines de musées.
Le port de Nantes (Quai de la Fosse) à l'époque des cap-horniers (collection Le Coat)
Une mémoire vivante des cap‑horniers français
On appelle « cap‑horniers » les grands voiliers de charge, ainsi que leurs équipages, qui franchissaient le cap Horn pour relier l’Europe aux ports du Pacifique entre le milieu du XIXᵉ siècle et le premier quart du XXᵉ siècle. Ces navires, souvent des trois‑mâts ou quatre‑mâts en acier de grande taille, affrontaient des conditions météorologiques extrêmes, houle croisée, vents violents et froid, notamment lorsqu’ils passaient d’est en ouest contre les vents dominants.
Pendant plus d’un siècle, jusqu’aux années 1920, la route du cap Horn fut l’une des grandes artères du commerce maritime mondial : les voiliers français y transportaient guano et nitrates du Chili et du Pérou, céréales d’Australie et de Californie, bois d’Amérique du Nord, métaux et minerai de nickel, entre autres cargaisons. Alors que la vapeur puis le canal de Panama allaient progressivement supplanter ces routes, les cap‑horniers ont écrit une page majeure de l’histoire de la marine marchande européenne.
Une association héritière de l’Amicale des cap‑horniers
L’association Cap Horn au Long Cours (CHLC) puise ses racines dans l’ancienne Amicale internationale des capitaines au long cours cap‑horniers (AICH), aujourd’hui disparue avec la génération de marins qui l’animait. CHLC reprend l’esprit de cette amicale en se donnant pour mission de « sauvegarder et faire connaître le patrimoine des Cap‑Horniers », qu’il s’agisse des navires, des routes, des métiers ou des trajectoires humaines.
Pour concrétiser cette mission, l’association a créé et anime le site caphorniersfrancais.fr, entièrement consacré aux marins des grands voiliers marchands français ayant emprunté la route du cap Horn. Ce site se distingue par son ambition : faire connaître, à terme, tous les voyages de tous les marins sur tous les voiliers de charge cap‑horniers français.
Un travail de recherche indépendant et bénévole
La démarche de cette association repose sur un patient travail de recherche, mené de façon indépendante par des bénévoles passionnés. L’équipe collecte et croise des sources multiples : archives de l’armement et de la marine marchande, journaux de bord, registres d’équipage, récits de voyage, fonds photographiques familiaux, correspondances privées, mais aussi corrections et compléments envoyés par les descendants de marins.
Les responsables du site soulignent eux‑mêmes l’ampleur « monumentale » de la tâche et le fait qu’elle nécessitera des années de travail, appelant le public à les aider en partageant documents, souvenirs ou en signalant toute erreur repérée dans les notices existantes. Cette logique participative fait du projet un véritable chantier d’histoire maritime collaborative, où les apports des familles, des chercheurs locaux et des curieux enrichissent progressivement une base de données unique.
Navires, voyages, équipages : un corpus documentaire en expansion
L’un des apports majeurs du site est de rassembler, navire par navire, voyage par voyage, les traces des routes effectuées et les noms des marins embarqués. L’objectif affiché est que les cap‑horniers ne soient plus seulement des silhouettes anonymes sur d’anciennes photographies, mais des individus identifiables, replacés dans le contexte de leurs campagnes au long cours.
Le site valorise également des récits de mer et témoignages directs, comme celui d’Abel Guillou, capitaine du trois‑mâts Bretagne naufragé au cap Horn en août 1900 après deux mois et demi de lutte contre les éléments, dont l’équipage fut sauvé par le trois‑mâts britannique Maxwell. Ces histoires incarnent concrètement les dangers de la route du cap Horn et donnent chair aux valeurs de courage, de ténacité et de solidarité que l’association met en avant comme héritage des cap‑horniers.
« Faire sortir les cap‑horniers des musées »
CHLC ne se contente pas de produire une base de données en ligne : l’association se donne pour objectif de « faire sortir les Cap‑Horniers des musées » en allant à la rencontre du public à travers conférences, expositions temporaires et manifestations variées partout en France. Ces actions culturelles s’appuient sur les recherches de ses membres pour raconter l’histoire des marins au long cours au‑delà des seuls objets exposés, en replaçant les hommes, leurs mots et leurs expériences au centre du récit.
Cette médiation itinérante contribue à reconnecter les territoires maritimes et portuaires à leur passé cap‑hornier, en particulier dans les villes et régions qui ont fortement participé à ce commerce à la voile. Elle offre aussi aux descendants de marins un espace où retrouver des traces de leurs ancêtres et comprendre le contexte de leurs navigations.
Un enjeu historiographique et patrimonial majeur
D’un point de vue scientifique, le travail de Cap‑Horniers Français comble un vide entre l’histoire « officielle » de la marine marchande (statistiques, flotte, grandes routes commerciales) et l’histoire vécue des équipages, souvent peu documentée au niveau individuel. En reconstituant les voyages un par un et en identifiant les marins, l’association produit une micro‑histoire fine de la navigation à la voile autour du cap Horn.
Cette approche permet d’étudier les réseaux de recrutement des équipages, les provenances régionales, les rythmes de campagne, les carrières longues ou brèves, les naufrages et les retours, et plus largement la manière dont l’économie mondialisée des nitrates, céréales ou bois se traduisait dans des trajectoires humaines concrètes. Elle offre aussi un matériau précieux aux chercheurs en histoire sociale, en géographie maritime, en études portuaires ou en anthropologie de la mer.
Le cap Horn, nœud stratégique du commerce à la voile
Pour mesurer l’importance du travail de l’association, il faut rappeler le rôle stratégique du cap Horn dans les réseaux commerciaux mondiaux avant l’ère de la vapeur et du canal de Panama. Dès la fin du XVe siècle, la recherche de nouvelles routes maritimes pour le commerce des épices puis, plus tard, des matières premières comme le guano et le nitrate, a poussé les puissances maritimes à contourner l’Amérique du Sud.
Aux XIXᵉ et début XXᵉ siècles, les grands voiliers cap‑horniers français assurent ainsi des liaisons régulières vers le Pacifique pour rapporter engrais minéraux, céréales, bois et métaux vers l’Europe, prolongeant notamment le « nitrate trade » et le commerce céréalier jusqu’aux dernières grandes traversées à la voile. Ces routes exigeaient une maîtrise exceptionnelle de la navigation dans les « cinquantièmes hurlants » et les « soixantièmes rugissants », ce qui explique le prestige durable attaché aux marins qui y ont servi.
Nantes, un grand port armateur des routes du cap Horn
Dans cette histoire, la ville de Nantes occupe une place particulière comme grand port armateur et chantier de construction navale sur l’estuaire de la Loire. Au XIXᵉ siècle, les chantiers nantais – notamment les Chantiers de la Loire et Dubigeon – participent à la construction de grands voiliers de commerce en acier, destinés au long cours et à la navigation vers les grandes routes océaniques, dont celle du cap Horn.
Le tissu portuaire nantais se structure alors autour des quais de la Loire, de l’activité des armateurs, de la batellerie fluviale et des navires de charge, dans un contexte d’intense développement du commerce maritime vers les marchés coloniaux et lointains. La présence d’une rue des Cap‑Horniers à Nantes rappelle symboliquement ce lien historique entre la ville et les marins qui partaient pour ces campagnes extrêmes.
Les recherches de Cap‑Horniers Français permettent de relier ces réalités portuaires à des trajectoires individuelles : nombre de marins, officiers ou capitaines embarqués sur les cap‑horniers français étaient issus de Nantes, de la Loire‑Atlantique ou d’autres ports de la façade atlantique, et leurs parcours se retrouvent dispersés dans les registres, journaux de bord et témoignages que l’association met en lumière.
Saint‑Nazaire, avant‑port océanique et base de départ
Avec le développement du port de Saint‑Nazaire au milieu du XIXᵉ siècle, sous le Second Empire, l’estuaire de la Loire se dote d’un avant‑port océanique moderne qui vient compléter et, progressivement, supplanter les installations plus en amont. Créé officiellement en 1856, le port de Saint‑Nazaire devient un maillon essentiel du Grand port maritime de Nantes–Saint‑Nazaire, avec bassins à flot, formes de radoub et, plus tard, chantiers navals majeurs.
Si, aujourd’hui, Saint‑Nazaire est surtout connu pour la construction navale et les grandes unités comme les paquebots, son essor s’inscrit dans une histoire plus longue d’accueil et d’armement de navires de commerce au long cours. À l’époque du commerce à la voile, l’ensemble portuaire Nantes–Saint‑Nazaire formait ainsi l’une des grandes portes d’embarquement françaises vers l’Atlantique Sud, le Pacifique et donc vers la route du cap Horn.
Les travaux de Cap‑Horniers Français, en restituant navire par navire les campagnes vers le Pacifique, contribuent à valoriser ce rôle du complexe portuaire de la Loire : on peut y suivre des voiliers construits ou armés dans la région, des équipages recrutés dans les bourgs maritimes du littoral ligérien, et les longs voyages qui les menaient finalement à doubler le cap Horn.
Une ressource pour chercheurs, institutions et familles
Le site de l’association est d’un accès libre et constitue une ressource de premier plan pour les historiens, les étudiants, les musées maritimes, mais aussi pour les généalogistes et les familles qui cherchent à retracer le parcours d’un ancêtre marin. La granularité de l’information – noms des navires, dates de campagnes, itinéraires, récits de bord, témoignages – permet des recherches à la fois fines et transversales.
En mettant à disposition ce corpus, Cap‑Horniers Français contribue également à la valorisation du patrimoine maritime auprès des collectivités locales, des ports et des lieux de mémoire qui peuvent s’appuyer sur ces données pour concevoir expositions, parcours urbains, événements commémoratifs ou actions pédagogiques. L’association se positionne ainsi comme un relais entre archives, territoires et grand public.
Appel à contributions et enjeux pour l’avenir
Consciente de l’immensité de la tâche, l’association insiste sur le caractère évolutif et perfectible de son travail, invitant toute personne disposant de documents, photos, carnets, listes d’équipage ou souvenirs de famille à les contacter pour enrichir et corriger les informations publiées. Cette ouverture montre que l’histoire des cap‑horniers n’est plus seulement affaire d’experts, mais une mémoire partagée à laquelle chacun peut contribuer.
À l’heure où la navigation commerciale à la voile a totalement disparu au profit de la propulsion mécanique, ces recherches indépendantes constituent un rempart contre l’oubli d’un monde maritime aujourd’hui révolu, mais qui a façonné durablement les ports, les villes et les cultures littorales françaises, de Nantes et Saint‑Nazaire jusqu’aux rives lointaines du Pacifique.
En 2024, un seul voilier a quitté le ponton du Belem à Nantes puis le Quai des Frégates du port de Saint Nazaire direction le cap Horn : le voilier Milagro de notre association, et pour raconter à notre petite échelle une histoire complémentaire : celle des peuples autochtones du bout du monde.
Dans les fourrés battus par le vent des îles subantarctiques, on entend parfois un sifflement rapide de rayadito qui zigzague entre les branches comme un fil. Pour les Yagan, cet oiseau minuscule nommé Tachikatchina n’est pas qu’une silhouette rayée : il fait partie de ces compagnons ailés qui peuplent les récits de navigation et de chasse. Nous allons vous faire découvrir cet oiseau cavicole très abondant (et expressif !) dans les forêts de hêtres (Nothofagus) et jusqu’aux limites australes de la Réserve de biosphère du Cap Horn.
Le genre Aphrastura (famille des Furnariidae) regroupe de petits passereaux insectivores endémiques du sud‑ouest de l’Amérique du Sud. Il comprend historiquement deux espèces : le rayadito à longue queue (Aphrastura spinicauda, synallaxe rayadito ou rayadito épineux), largement distribué dans les forêts tempérées du Chili et de l’Argentine australe, et le rayadito de Masafuera (Aphrastura masafuerae), microendémique de l’île Alejandro Selkirk dans l’archipel Juan Fernández.
Rayadito (Aphrastura spinicauda) photographié lors d'une expédition Karukinka dans les canaux de la réserve de Biopshère du cap Horn (Chili, avril 2025)
Dans la région subantarctique, la découverte récente du rayadito subantarctique (Aphrastura subantarctica) sur l’archipel Diego Ramírez, au sud‑ouest du Cap Horn, a révélé un cas remarquable de diversification dans un environnement isolé en mer de Drake et dépourvu d’arbres.
Table des matières
Distribution, diversité et écosystèmes
Les travaux récents sur la communauté des oiseaux cavernicoles montrent que A. spinicauda est l’un des passereaux les plus abondants dans les forêts tempérées australes, avec des densités pouvant dépasser 9 individus par hectare, et une forte dépendance aux cavités créées par le pic de Magellan (Campephilus magellanicus). À l’inverse, A. subantarctica vit dans un archipel herbacé, dominé par Poa flabellata, et utilise des cavités au sol pour nicher ou dans des structures de nids d’oiseaux marins, en l’absence de mammifères terrestres prédateurs.
Morphologie, écologie et comportement
A. spinicauda est un petit passereau d’environ 12 g, à queue longue et fine, utilisée pour son déplacement acrobatique sur les troncs et branches. Sa couleur brun‑roux striée lui confère un excellent camouflage dans les écorces et les feuillages, et il se nourrit principalement d’insectes et de larves, en explorant l’écorce et le sous‑bois.
A. subantarctica, en revanche, pèse en moyenne 16 g, avec un bec plus long, des pattes plus développées, une queue plus courte et un comportement centré à faible hauteur du sol, reflétant une adaptation à un habitat herbacé et très venteux.
Le comportement du rayadito en territoire yagan est illustré par ce témoignage de Ursula Calderon : "Tachikachina est un oiseau qui chante dans la montagne en journée, prévenant que quelqu'un est caché : un homme mauvais, un sorcier. Il annonce ainsi au marcheur la présence de ceux-ci ou encore d'un chien, d'une chat... en bref de quelqu'un caché. Ses cris, quand ils chantent ensemble, font peur, tsch-tsch-tsch, puisqu'ils n'annoncent rien de bon" (page 70, réf. 10).
Rayadito ou Tachikatchina, photographié en avril 2025 dans la caleta Borracho (expédition en voilier dans les canaux de Patagonie, Chili)
Génétique, spéciation et conservation
Les analyses génétiques montrent une différentiation nette entre A. spinicauda et A. subantarctica justifiant la proposition de A. subantarctica comme nouvelle espèce emblématique de la biodiversité subantarctique. Cette distinction, couplée à des différences morphologiques et comportementales, place l’archipel Diego Ramírez comme un “laboratoire naturel” de spéciation et de conservation, désormais protégé par le parc marin Diego Ramírez–Passage de Drake.
Pour A. spinicauda, la conservation des forêts anciennes à cavités et la préservation du pic de Magellan sont essentielles pour maintenir la structure des populations de rayaditos dans la réserve de biosphère du Cap Horn.
Bibiographie
Rozzi, R. et al. (2022). “The Subantarctic Rayadito (Aphrastura subantarctica), a new bird species on the southernmost islands of the Americas”. Scientific Reports 12, 13957. https://doi.org/10.1038/s41598-022-17985-4
Rozzi, R. et al. (2023). “The subantarctic rayadito (Aphrastura subantarctica), a new bird species on the southernmost islands of the Americas (repositorio UChile version)”. Repositorio UChile. https://repositorio.uchile.cl/handle/2250/194760
Ramírez‑D’Crego, R. (2022). “The Subantarctic Rayadito (Aphrastura subantarctica), a new bird species on the southernmost islands of the Americas”. CECS research‑related article. https://ramirodcrego.com/papers/article29/
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Dans les forêts humides du sud du Chili et de l'Argentine, un arbre à l'écorce lisse et grise se distingue par son feuillage persistant d'un vert profond. Froissez une feuille entre les doigts : une odeur poivrée s'en dégage aussitôt. C'est le canelo, Drimys winteri, membre de la famille des Winteraceae — l'une des plus anciennes lignées d'angiospermes connues. Son aire de répartition s'étend depuis la région de Coquimbo, au centre du Chili, jusqu'au cap Horn, à 56° de latitude sud, et déborde sur les zones andino-patagoniennes d'Argentine.
Sous bois de canelo au début de l'hiver photographié lors d'une expédition en 2018 au sud de la baie Orange
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Ce que l'on observe sur le terrain
La description classique d'un arbre de 10 à 20 mètres ne correspond qu'à certaines localisations. Drimys winteri est une espèce à haute plasticité écologique : son port varie du petit arbuste rabougri à l'arbre à tronc droit selon les conditions de sol, de luminosité, d'altitude et d'exposition au vent. Farina et al. (2023), dans leur rapport technique produit pour le gouvernement de Terre de Feu argentine, décrivent cette variabilité avec précision. Dans le district de Magallanes — qui couvre le sud de la Patagonie et la Terre de Feu jusqu'au cap Horn — le canelo se tient le plus souvent dans le sous-étage des forêts de coigüe et de lenga, sous forme arbustive ou comme arbre de petite taille. Plus au nord, dans les vallées valdiviennes, il peut atteindre des dimensions plus importantes.
Deux écotypes principaux ont été identifiés : l'un lié aux sites d'altitude à sols bien drainés, l'autre aux dépressions humides et aux sols tourbeux, où il se comporte comme colonisateur actif après perturbation. Cette plasticité lui permet de tenir aussi bien en pleine lumière qu'à l'ombre dense, sur des substrats allant du sol mince de montagne au sol marécageux (Loewe, 1987, cité dans Farina et al., 2023).
Le canelo dans les forêts du cap Horn
Dans la province du Cap Horn, le canelo s'intègre dans des forêts mixtes dominées par Nothofagus betuloides (Hêtre de Magellan aussi connu sous le nom de coigüe ou guindo), avec la présence associée de Pilgerodendron uviferum (le cyprès de las Guaitecas), de Maytenus magellanica (Maitén) et d'un sous-bois riche en bryophytes, lichens et hépatiques. Il occupe le niveau arbustif et l'étage inférieur de la canopée, souvent dans des recoins humides, sur des sols tourbeux ou à proximité de cours d'eau. Dans les secteurs les plus exposés aux vents dominants de l'ouest, il prend une forme compacte et tordue, bien éloignée des représentations venues des flores valdiviennes.
Cette présence dans les forêts les plus australes du monde a une résonance directe pour les observations conduites lors des expéditions Karukinka. En 2003, Drimys winteri a été identifié comme plante hôte du grand lépidoptère Cercophana frauenfeldii Felder, 1862 (Lepidoptera : Saturniidae), dont la présence a été documentée jusqu'au seuil de la province de Cabo de Hornos. Ce papillon nocturne, endémique du Chili, suit un gradient andino-côtier étroitement lié aux forêts tempérées humides — et donc, en partie, à la présence du canelo. Comme nous le présentons dans notre article dédié à cet hétérocère, nous avons pu documenter sa présence la plus australe depuis un mouillage situé au nord-ouest de l'île Gordon (ou Lachuf en langue yagan).
Feuilles, fleurs, fruits, écorce
Les feuilles sont alternes, simples, longues de 5 à 15 cm, à limbe ovale voire oblong ou elliptique, coriaces, avec la face supérieure vert pâle et la face inférieure blanchâtre. La nervure médiane est très marquée. Le bord est entier, légèrement recourbé. Mastiquées, elles libèrent un goût piquant caractéristique.
Les fleurs apparaissent entre septembre et novembre. Hermaphrodites, blanches à jaunâtres, parfois légèrement rosées, elles mesurent 1 à 3 cm de diamètre et sont disposées en cymes ombelliformes de 4 à 6 fleurs aux extrémités des rameaux, portées par des pédicelles rougeâtres. La corolle comprend 6 à 14 pétales ; les étamines, au nombre de 30 à 40, entourent 4 à 10 carpelles libres à anthères jaunes.
Fleurs et feuillage du canelo photographiés par Eric Hunt — Travail personnel, CC BY 2.5, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=1637227
Les fruits mûrissent entre février et avril. Ce sont des baies globuleuses, noires-violacées à maturité, d'environ 1 cm, contenant 5 à 8 graines réniformes, noires et brillantes. Avant maturité, leur fond vert clair est ponctué de taches café. Ces baies charnues sont dispersées par les oiseaux frugivores des forêts australes — le zorzal Turdus falcklandii en consomme les fruits avant sa migration automnale, participant à la dissémination des graines dans le sous bois.
Les graines du Poivrier de Magellan (photographie d'Inao Vasquez CC-BY.SA 2.0 - Robertín)
L'écorce est grise à brun clair, lisse, épaisse et très aromatique. C'est elle qui a concentré l'essentiel des usages médicinaux et condimentaires, et c'est par elle que l'espèce est entrée dans l'histoire de la navigation australe.
Une écorce dans les soutes des navigateurs européens
Le nom générique Drimys vient du grec drimus : « âcre », « irritant » — en référence directe au goût de l'écorce. Le nom d'espèce honore John Winter, capitaine qui accompagnait Francis Drake lors de son expédition autour du monde (1577-1580). Au détroit de Magellan, observant les peuples locaux consommer une infusion d'écorce, il en embarqua plusieurs barils pour traiter le scorbut de son équipage. L'écorce, riche en vitamine C, se révéla efficace. Elle fut exportée vers l'Europe sous le nom de Cortex Winteri et Winter's Bark, s'inscrivant durablement dans la pharmacopée maritime du XVIe siècle (Farina et al., 2023 ; Museo Nacional de Historia Natural de Chile, 2016).
Cet épisode a contribué à diffuser une représentation partielle de l'espèce dans les sources européennes. Plusieurs historiens ont depuis analysé comment les écrits des navigateurs ont parfois fixé des usages en ignorant — ou sans accès à — la profondeur des savoirs locaux déjà constitués (Carey, 2023).
Arbre de rituels, bois d'outils
Pour le peuple mapuche, Drimys winteri — appelé foye, foique ou boigue selon les dialectes du mapudungun — est le premier arbre sacré, symbole de bienveillance, de paix et de justice. Il est planté dans les espaces de réunion sociale et religieuse. L'écorce, qualifiée de panacée par les machis, est utilisée en infusion contre les processus inflammatoires, les douleurs, la fièvre, les hémorragies, et en usage externe sur les plaies et furoncles. Le jus des fruits est employé dans les rites d'initiation de la machi. Le bois sert à fabriquer le kultrún, tambour cérémoniel central dans la culture mapuche (Farina et al., 2023 ; Alonso et Desmarchelier, 2015, cités dans Farina et al., 2023).
Les autres peuples des canaux, des îles et des forêts australes ont également intégré le canelo dans leurs pratiques. Les Selk'nam l'appelaient choól et utilisaient son bois pour fabriquer des arpons — un bois pesant qui facilitait l'enfoncement dans l'eau (Alonso, 1997, cité dans Farina et al., 2023). Le nom yagan de l'espèce, uk'ushta, est attesté dès 1928 dans les travaux de Lothrop.
Chez les Yagan, dont l'économie reposait sur la navigation, la pêche et la chasse marine dans les canaux fuégiens, le canelo fournit un bois relativement souple et maniable. Ce type de bois se prêtait à la fabrication de nombreux outils du quotidien, dont les hampes longues et flexibles des lances de harpon utilisées depuis les canoës. Les sources ethnographiques européennes restent souvent imprécises sur les essences employées pour chaque pièce ; c'est précisément dans cet espace que les savoirs locaux — oraux, transmis par usage — complètent ce que les textes écrits n'ont pas su consigner.
Farina, S., Hernandez, C., Salgado, O., Soler Esteban, R. M., Livraghi, E. et Sponton, E. (2023). Informe técnico : Pimienta de Drimys winteri (Canelo). Dirección General de Desarrollo Forestal, Ministerio de Producción y Ambiente, Gobierno de Tierra del Fuego, Antártida e Islas del Atlántico Sur.
Fuerte Bulnes est le premier établissement chilien permanent dans la région du détroit de Magellan, fondé en 1843 sur la pointe Santa Ana, à environ 60 kilomètres au sud de l’actuelle ville de Punta Arenas. Il répond à la volonté des autorités de la jeune République chilienne d’affirmer sa souveraineté dans l’extrême sud face aux ambitions des puissances européennes et de consolider le contrôle d’une route maritime stratégique entre Atlantique et Pacifique. Bien que rapidement abandonné au profit d’un site plus favorable à Punta Arenas grâce aux précieuses indications d'un cacique Tehuelche, le fort a acquis une importance symbolique majeure dans l’histoire territoriale du Chili et a été reconstruit au milieu du vingtième siècle comme lieu de mémoire et monument historique national.
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Depuis les premières décennies de l’indépendance, les élites chiliennes identifient le détroit de Magellan comme un espace clé pour la sécurité et le développement du pays, dans la continuité des préoccupations formulées auparavant par Bernardo O’Higgins. Exilé au Pérou, O’Higgins propose en 1842 au ministre de l’Intérieur et des Relations extérieures, Ramón Luis Irarrázaval, un plan de colonisation fondé sur l’installation de familles originaires de Chiloé et la mise en place d’un service de navigation à vapeur pour intégrer la région au reste du territoire national.
Le gouvernement du président Manuel Bulnes transforme rapidement ces idées en politique d’État, dans un contexte d’expansionnisme européen et de rivalités navales croissantes dans le sud du continent. L’enjeu consiste à passer d’une souveraineté juridique proclamée à une occupation effective, en installant une garnison et une population civile capables de fournir des services aux navires et de préfigurer une colonisation plus large de la Patagonie, jusqu'à son point continental le plus au sud.
L’expédition de la goélette Ancud et la prise de possession
Pour mettre en œuvre ce projet, l’intendant de Chiloé, Domingo Espiñeira, reçoit en 1842 la mission d’étudier la meilleure manière d’occuper la région magellanique et de superviser la construction d’une embarcation dédiée à l’expédition. Le navire, initialement baptisé « Presidente Bulnes » avant de prendre le nom de « Goleta Ancud » en hommage au port chilote où il est construit, est équipé pour transporter un détachement militaire, des outils, des matériaux de construction, des vivres et des animaux de subsistance.
La goélette Ancud quitte San Carlos de Ancud en mai 1843 sous le commandement du capitaine de frégate Juan Williams (Juan Guillermos), accompagné notamment du naturaliste prussien Bernardo Philippi, futur gouverneur de la colonie de Magallanes. Après environ quatre mois de navigation et d’exploration, l’expédition jette l’ancre le 21 septembre 1843 à Punta Santa Ana, sur la rive nord du détroit de Magellan, où est officiellement prise possession du détroit et des territoires adjacents au nom du gouvernement du Chili.
Fondation et configuration du Fuerte Bulnes
Quelques semaines après la cérémonie de prise de possession, Juan Williams inaugure officiellement le Fuerte Bulnes le 30 octobre 1843, en l’honneur du président Manuel Bulnes. La position retenue, sur un promontoire rocheux faisant face au détroit, présente des avantages stratégiques évidents pour le contrôle de la navigation, mais s’avérera défavorable à long terme pour un établissement civil durable en raison de la pauvreté des sols et de l’exposition aux conditions climatiques extrêmes.
Le complexe défensif comprend un fossé, une palissade de troncs et un ensemble de bâtiments en bois, construits soit par empilement horizontal des rondins, soit par des structures en bois remplies de mottes de tourbe. Autour du bloc principal, véritable maison-forte, s’organisent les fonctions essentielles : caserne, magasin, maisons du gouverneur et des officiers, chapelle, prison, ranchos d’habitation et étables, complétés par deux batteries de deux canons et un poudrier souterrain. Cette petite colonie militaire constitue ainsi une cellule de peuplement, un poste de secours pour les navires et un symbole concret de la présence de l’État chilien dans un territoire jusqu’alors dépourvu d’occupation permanente stable.
La chapelle du fort, photographiée le 1er mars 2026 lors d'une visite du monument
Conditions de vie et défis de la colonie
Les sources éditées par l’Université de Magallanes, notamment le « Diario de guerra del “Fuerte Bulnes” 1844‑1850 », ainsi que les panneaux d'informations consultables durant la visite du fort, permettent de prendre la mesure des difficultés quotidiennes rencontrées par la garnison et les familles installées au fort. Les vents violents, le froid, l’isolement et la difficulté à développer une agriculture de subsistance dans un environnement inhospitalier imposent une dépendance durable vis‑à‑vis des approvisionnements maritimes en provenance de Chiloé et du centre du pays.
La fonction de relais pour la navigation est cependant remplie : à partir du fort, les autorités chiliennes offrent assistance et ravitaillement aux navires qui franchissent le détroit, renforçant la visibilité internationale de la présence chilienne. Dans le même temps, les rapports militaires consignés dans le « Diario de guerra » témoignent d’une tension permanente entre la mission patriotique de « faire patrie » dans l’extrême sud et la dureté des conditions matérielles, qui affectent la santé, la discipline et la cohésion de la petite communauté.
Du Fuerte Bulnes à Punta Arenas : abandon et déplacement de la colonie
Très tôt, les autorités constatent les limites structurelles du site de Punta Santa Ana pour le développement d’une colonie à vocation agricole et commerciale. Les sols peu profonds, la difficulté d’accès à des ressources en eau et l’exposition aux intempéries poussent à envisager un déplacement vers un emplacement plus favorable sur la rive du détroit, ce qui conduit à la décision de fonder la colonie de Punta Arenas en 1848.
Les reconnaissances menées depuis le fort le long de la rive nord du détroit s’accompagnèrent de contacts répétés avec les Tehuelches (Aonikenk), dont les connaissances des pâturages et des abris naturels jouèrent un rôle dans l’identification d’un site plus propice que la Punta Santa Ana. Des récits postérieurs, relayant la tradition locale, soulignent qu’un cacique tehuelche aurait orienté les autorités chiliennes vers la zone de la future Punta Arenas, où la qualité des terres, l’accès à l’eau et les possibilités d’élevage offraient de meilleures perspectives de colonisation que le promontoire originel du fort.
Lauriane Lemasson à Punta Santa Ana, sur la rive nord du détroit de Magellan, le 1er mars 2026 (photo de Teresa Celedon)
Les chronologies établies par Memoria Chilena montrent qu’après l’arrivée de renforts en 1844 et 1847, le poids administratif, militaire et démographique se déplace progressivement du fort vers le nouveau noyau de Punta Arenas. La population du fort est transférée et, en quelques années, l’installation originelle entre dans une phase de déclin, jusqu’à ce que les bâtiments soient abandonnés et les structures ultérieurement endommagées, notamment lors des événements violents associés au motín de Cambiazo en 1851‑1852.
Effacement matériel et persistance symbolique (XIXe‑début XXe siècle)
Après le transfert de la colonie, les ruines du fort demeurent comme un témoignage discret mais chargé de sens de la première installation chilienne permanente dans la « vastedad patagónica », selon l’expression de l’historien Mateo Martinic. Dans son œuvre consacrée à l’histoire du détroit et de la région de Magallanes, Martinic souligne que le fort marque l’avancée initiale de la colonisation nationale et de la civilisation chilienne dans les régions australes, en faisant le lien entre souveraineté, occupation territoriale et projets économiques futurs.
La bibliographie rassemblée par Memoria Chilena montre que, dès la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, l’expérience de Fuerte Bulnes s’inscrit dans une réflexion plus large sur le territoire de Magallanes et sa colonisation, à travers des ouvrages d’auteurs tels qu’Armando Braun Menéndez, Jorge Schythe ou Recaredo Tornero. Ces travaux, ainsi que les chroniques et récits compilés par Mateo Martinic au XXe siècle, contribuent à faire du fort un repère historique incontournable dans la construction d’un récit national sur l’extrême sud du Chili.
Reconstructions, patrimonialisation et Parc du Détroit
Le tournant patrimonial intervient au milieu du XXe siècle, lorsque le major Ramón Cañas Montalva conçoit dans les années 1930 le projet de reconstruire le fort en vue de la commémoration de son centenaire. Un comité pour la reconstruction de Fuerte Bulnes se réunit à partir de 1941, bénéficiant du soutien financier de personnalités régionales comme José Menéndez Behety, et les travaux aboutissent à la reconstruction des principales installations selon leurs caractéristiques originelles, inaugurée en 1944 sous la présidence de Juan Antonio Ríos.
Reconstruit sur le même site de Punta Santa Ana, le complexe reprend l’organisation spatiale et les techniques constructives du fort du XIXe siècle : caserne, chapelle, maisons d’officiers, palissades et batteries, recréant un paysage militaire et colonial destiné à la fois à l’éducation historique et au tourisme culturel. L’ensemble est ensuite reconnu comme Monument historique national par le décret n° 138 de 1968, qui protège non seulement le fort lui‑même, mais aussi l’ensemble de la péninsule de Punta Santa Ana en tant que bien immobilier d’intérêt patrimonial.
Vue sur le détroit de Magellan, depuis Punta Santa Ana (01/03/2026)
Au début du XXIe siècle, Fuerte Bulnes et les vestiges de la zone voisine de Puerto Hambre sont intégrés au Parc du Détroit de Magellan, une concession touristique et culturelle de 250 hectares visant à valoriser les paysages, l’histoire et la mémoire de ce secteur. Le site fonctionne aujourd’hui comme musée de site et espace d’interprétation historique, combinant reconstitution architecturale, expositions et activités de médiation culturelle.
Apports de la recherche historique chilienne
La production historiographique chilienne a largement exploré le fort Bulnes comme laboratoire de la colonisation australe et de la construction de l’État dans des espaces éloignés. Les travaux de Mateo Martinic, en particulier « Breve historia de Magallanes » et « Historia del Estrecho de Magallanes », analysent le fort en le replaçant dans une chronologie longue, allant des tentatives espagnoles de fondation au XVIe siècle à la consolidation de Punta Arenas et à l’essor de l’élevage ovin.
D’autres études abordent indirectement ce lieu à travers l’histoire de la colonie de Magallanes, de ses structures économiques et des politiques publiques mises en œuvre dans la région, comme l’ouvrage de Sergio Vergara sur l’économie et la société de Magallanes entre 1843 et 1877 ou les synthèses sur le territoire et sa colonisation répertoriées par les archives disponibles sur le site "Memoria Chilena". Ensemble, ces travaux montrent que le fort ne peut être compris isolément, mais comme un moment fondateur dans un processus continu de territorialisation, de peuplement et de mise en valeur des ressources australes.
Conclusion
La visite du fort permet de saisir la complexité d’un projet de colonisation situé au croisement de la géopolitique, de l’ingénierie militaire et de l’expérience quotidienne de communautés confrontées à un milieu extrême. Fort éphémère, mais lourd de conséquences, il constitue le jalon initial d’un processus de territorialisation qui aboutira à l’essor de Punta Arenas et à l’intégration durable de la région de Magallanes à l’État chilien. Reconstruit et patrimonialisé, il incarne aujourd’hui un lieu de mémoire et un observatoire privilégié sur la manière dont le Chili raconte et met en scène sa présence dans l’extrême sud du continent.
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