Par Sébastien Pons, secrétaire de l'association Karukinka
Aujourd'hui, 2 juin, c'est mon anniversaire. Et pour le fêter comme il se doit, j'ai décidé de vous offrir quelque chose : le premier article d'une nouvelle série sur notre blog. Pendant les mois qui viennent, tous les quinze jours, je vous partagerai un carnet de lecture tiré de ma bibliothèque personnelle — des livres qui m'ont construit, qui m'ont donné envie d'aller voir là où la carte devient vague, là où l'horizon résiste. Des livres qui, je crois, racontent aussi ce que Karukinka est au fond : une association qui croit que l'aventure et l'engagement humain ont encore quelque chose à nous apprendre.
Pour commencer cette série, il n'était pas question de choisir autre chose que lui :
Shackleton lors de l'expédition Nimrod, précédant celle de l'Endurance
L'auteur
Est-il encore nécessaire de présenter Sir Ernest Shackleton ? Figure de proue de l'âge héroïque de l'exploration polaire au début du XXème siècle, il restera à la postérité moins comme le conquérant du pôle Sud — ce fut Amundsen — que comme l'homme qui réussit l'impossible : sauver l'ensemble de ses 28 hommes après l'échec retentissant de son expédition. Déjà reconnu comme grand explorateur après avoir été troisième officier d'une expédition de Scott puis dirigé sa propre expédition à bord du Nimrod, Shackleton décide en 1914 de lancer l'ultime grand défi polaire : traverser le continent Antarctique d'une mer à l'autre, via le pôle, soit quelque 2 900 kilomètres en traîneaux à chiens.
La note de lecture
L'Odyssée de l'Endurance est le récit de cette tentative de traversée de l'Antarctique entre 1914 et 1917, écrit par Shackleton lui-même. L'expédition lève l'ancre le 1er août 1914, aux premiers coups de canon de la Première Guerre mondiale — déjà, le monde bascule. Après une escale en Géorgie du Sud, l'Endurance s'avance dans les mers du Sud. Mais la glace de mer se révèle cette année-là exceptionnellement dense, et le navire se retrouve définitivement bloqué en janvier 1915. Il va dériver pendant neuf mois avant d'être broyé par la pression des glaces.
L'Endurance prise dans les glaces
Les 28 hommes de l'expédition se retrouvent alors sur une banquise qui se désagrège, sans navire, sans radio, dans une des régions les plus isolées de la planète. Pendant des mois, ils vont lutter contre le froid, les tempêtes, la faim, le désespoir. Shackleton parvient finalement à rejoindre l'île de l'Éléphant avec son équipage, puis réalise l'incroyable : il traverse à bord d'un canot de sauvetage l'une des mers les plus hostiles au monde pour rejoindre la Géorgie du Sud, marche à travers l'île montagneuse couverte de neige et de glace, et revient sauver ses hommes en août 1916. Ils ont tous survécu.
Le récit est effectué par Shackleton lui-même, avec une simplicité désarmante, dans laquelle on retrouve tout le souffle épique de ces incroyables expéditions des temps héroïques. Pas de fanfaronnade, pas de grandiloquence — juste la narration sobre d'un homme qui a refusé d'abandonner un seul de ses compagnons, quoi qu'il arrive. C'est peut-être la plus grande leçon de leadership que j'aie jamais lue.
Et Karukinka aujourd'hui ?
En janvier 2026, notre voilier Milagro a mouillé dans les eaux de la péninsule Antarctique — exactement les mers que l'Endurance a traversé il y a plus d'un siècle. Quand on navigue dans ces eaux, quand on voit la glace changer d'heure en heure, quand le vent se lève sur la mer de Drake, on comprend quelque chose de viscéral à ce que Shackleton et ses hommes ont vécu, mal de mer inclus ! Ces territoires ne pardonnent pas l'improvisation. Ils exigent la préparation, la cohésion d'équipe, et une capacité à tenir quand les conditions se corsent. Des valeurs qui, au sein de notre association, ne sont pas des slogans — elles se vivent, mouillage après mouillage, expédition après expédition.
La poudre jaune que les habitants de Puerto Williams voient depuis toujours sur les troncs de lenga (Nothofagus pumilio) n'avait jamais reçu de nom scientifique : Candelariella magellanica. En janvier et février 2005, puis en janvier 2008, une équipe internationale de lichénologues a conduit le premier inventaire intensif de la flore lichénique de l'île Navarino dans la Réserve de biosphère du cap Horn. Résultat : 416 taxons recensés — et deux espèces proposées comme nouvelles pour la science.
Note éditoriale : Cet article s'appuie directement sur le PDF open access de la publication de référence : Etayo et al. (2021), Catalogue of lichens (and some related fungi) of Navarino Island, Cape Horn Biosphere Reserve, Chile, Anales del Instituto de la Patagonia, 49. DOI : 10.22352/AIP202149013. L'article est en accès libre sur le site du Cape Horn International Center.
Table des matières
Le premier inventaire intensif de Navarino
Navarino avait longtemps été le parent pauvre de la lichénologie subantarctique. Le Suédois Rolf Santesson avait effectué une première collecte en 1940 sur les côtes nord des îles Hoste et Navarino, mais ses échantillons n'avaient jamais été publiés de son vivant. En 1977, Redón et Quilhot listaient 56 espèces pour l'île. En 2008, Etayo et Sancho avaient porté ce chiffre à 113 en travaillant sur les champignons lichénicoles. Le catalogue de 2021 fait d'un seul coup passer ce total à 416 taxons, grâce à deux campagnes de terrain aux étés australs 2005 et 2008, couvrant 46 sites répartis dans l'ensemble des types d'habitats du nord et du nord-ouest de l'île — forêts sempervirentes, forêts décidues, landes magellaniennes, habitats alto-andins, côtes et lacs.
Cette richesse place l'île Navarino (2 514 km²) au-dessus des îles Malouines (plus de 12 000 km²) pour le nombre de taxons lichéniques recensés : les Malouines, dépourvues d'arbres natifs et soumises à un climat plus extrême, ne comptent qu'environ 353 espèces. La raison est structurelle : les forêts de hêtres (Nothofagus) de Navarino offrent une diversité de substrats — écorce, bois mort, souches, mousses, rochers, sols — et une humidité constante qui permet l'installation d'une communauté épiphyte exceptionnellement dense : un seul tronc peut accueillir plus d'une centaine d'espèces de lichens et de bryophytes.
Les sept habitats lichéniques de Navarino
L'étude a décrit sept grands types d'habitats où poussent les lichens sur l'île Navarino :
Ce gradient vertical et latéral fait de l'île Navarino un espace très propice pour étudier l'adaptation des lichens aux contraintes subantarctiques : vents permanents, cycles gel-dégel fréquents, précipitations de 500 à plus de 1 000 mm selon l'orientation des versants.
Candelariella magellanica : description de l'espèce nouvelle
Candelariella magellanica Etayo sp. nov. est un lichen corticole de couleur jaune soufré produisant des propagules poudreuses, appelées sorédies, au lieu de fructifications classiques. Il colonise l'écorce des vieux Nothofagus pumilio dans les forêts décidues de Navarino, à des altitudes allant de 86 à 560 mètres. La description formelle le distingue de l'espèce la plus proche, Candelariella xanthostigmoides, par des apothécies de plus grand diamètre et des spores souvent divisées en deux cellules.
À l'œil nu, C. magellanica se présente comme une fine couche de poudre jaune sur l'écorce, pratiquement invisible sans loupe. Elle est pourtant présente sur de nombreux troncs dans les forêts de N. pumilio de l'île, comme l'ont montré les observations sur les sentiers du Cerro Bandera, du Cerro Ukika et autour du lac Róbalo. C'est précisément cette discrétion visuelle qui explique pourquoi cette espèce, pourtant répandue localement, est restée inconnue de la science jusqu'en 2021.
Sclerococcum nothofagi : un champignon saprobique inédit
La seconde espèce nouvelle décrite dans le catalogue est un champignon saprobique — non un lichen mais un champignon associé aux lichens — baptisé Sclerococcum nothofagi Etayo sp. nov. Il croît sur l'écorce épaisse et ancienne des Nothofagus pumilio, en compagnie d'espèces lichéniques corticicoles. Ses spores muriformes (formant un réseau de cellules) le distinguent des espèces connues du genre. Son nom fait directement référence à son substrat exclusif : l'écorce des hêtres australs du genre Nothofagus.
À ces deux nouvelles espèces s'ajoute la signalisation pour la première fois en Amérique du Sud de Tremella haematommatis Diederich, un champignon lichénicole qui parasite Haematomma nothofagi — lui-même un lichen endémique des forêts de Nothofagus.
Le catalogue de 2021 a démontré que la Réserve de biosphère du cap Horn est non seulement un hotspot mondial de diversité des bryophytes — déjà établi par les travaux antérieurs de l'équipe du Parque Omora —, mais aussi un hotspot lichénique de premier ordre pour l'hémisphère sud. Les auteurs précisent que seule la moitié nord et nord-ouest de l'île a pu être couverte lors des deux campagnes ; la partie sud, logistiquement difficile d'accès, reste à inventorier et réserve probablement de nouvelles découvertes.
L'écotourisme avec loupe développé au Parc Omora permet aujourd'hui de guider les visiteurs vers ces minuscules tapis jaunes sur les lengas, en leur révélant qu'ils observent une espèce connue nulle part ailleurs sur Terre — une invitation à changer d'échelle de perception dans l'un des espaces les plus reculés de la planète.
Bibliographie
Etayo J., Sancho L.G., Gómez-Bolea A., Søchting U., Aguirre F. & Rozzi R. (2021). Catalogue of lichens (and some related fungi) of Navarino Island, Cape Horn Biosphere Reserve, Chile. Anales del Instituto de la Patagonia, 49. https://doi.org/10.22352/AIP202149013
Etayo J. & Sancho L.G. (2008). Lichenicolous fungi from the Southern Hemisphere. II. Some new species and records from South Shetland Islands, South Georgia Island and Tierra del Fuego. Nova Hedwigia, 86 : 135–172.
Goffinet B., Rozzi R., Massardo F., Buck W. & Leiva M. (2012). Miniature Forests of Cape Horn: Ecotourism with a Hand Lens. University of North Texas Press.
Redón J. & Quilhot W. (1977). Líquenes del archipiélago del Cabo de Hornos. Boletín del Museo Nacional de Historia Natural de Chile, 35 : 53–71.
Rozzi R. et al. (2008). Changing lenses to assess biodiversity: patterns of species richness in sub-Antarctic plants and implications for global conservation. Frontiers in Ecology and the Environment, 6(3) : 131–137.
En 2023, le Chili intègre officiellement le peuple selk’nam à la loi indigène 19.253, près d’un siècle après les grandes vagues de violences en Terre de Feu. Derrière cette réforme juridique, un long travail de mémoire, de plaidoyer et de réaffirmation culturelle mené par les familles selknam elles‑mêmes.
Table des matières
Un peuple longtemps absent de la loi indigène
Depuis 1993, la loi 19.253 reconnaît une série de « peuples ou ethnies indigènes » au Chili et crée la CONADI, la Corporation nationale de développement indigène. Pendant trente ans, cette liste inclut les Mapuche, Aymara, Rapa Nui, Atacameños, Quechua, Colla, Diaguita, les peuples du Nord Chango, ainsi que les Kawésqar et les Yagán, mais pas les Selk’nam.
Pourtant, la mémoire de la Terre de Feu chilienne reste marquée par la présence selk’nam, peuple de chasseurs nomades dont l’univers s’étendait entre steppe, forêts et rivages. Dans les récits d’explorateurs, de missionnaires ou de voyageurs comme Darwin, ce peuple apparaît souvent à la marge, déjà en cours de déplacement forcé ou d’extermination. Dans la loi, il disparaît complètement : le Chili se dote d’une politique indigène sans mentionner les descendants de ce peuple de la Grande Île.
De la motion parlementaire à la loi 21.606
Le chemin qui mène à la reconnaissance passe par un projet de loi, enregistré sous le numéro 12.862‑17 à la Chambre des députées et des députés. Porté par un groupe transversal de parlementaires, il propose une modification ciblée : intégrer explicitement le peuple selk’nam à l’article 1 de la loi 19.253. C’est un travail patient de commissions, d’auditions, de réécritures techniques, sur plusieurs années.
En août 2023, le Sénat discute à son tour le texte. Les sénatrices et sénateurs insistent sur la dette historique de l’État, sur la nécessité de reconnaître un peuple que l’on a déclaré « éteint » alors que ses descendants vivent aujourd’hui en Terre de Feu, à Porvenir et dans d’autres villes du pays. Ils approuvent la version qui introduit les Selk’nam dans la liste de l’article 1 et actualise la terminologie de la loi, en parlant de « peuples » et pas seulement d’« ethnies ».
Le 4 septembre 2023, la Chambre adopte le projet en troisième procédure. Selon la note officielle, 117 députées et députés votent pour, une seule personne s’abstient, et le texte est définitivement approuvé. Les Selk’nam deviennent le onzième peuple autochtone reconnu par la loi indigène et le troisième peuple officiellement reconnu dans la région de Magallanes, aux côtés des Kawésqar et des Yagán.
Une reconnaissance qualifiée de « dette historique »
Une fois votée, la loi est promulguée puis publiée au Journal officiel le 19 octobre 2023, sous le numéro 21.606. La nouvelle rédaction de l’article 1 énumère désormais, après les autres peuples, le peuple selknam parmi « les principaux peuples ou ethnies indigènes du Chili ». Dans le texte, l’État affirme qu’il valorise l’existence de ces peuples comme « partie essentielle des racines de la Nation chilienne, ainsi que leur intégrité et leur développement, en accord avec leurs coutumes et valeurs ».
Du côté du gouvernement, le ministère du Développement social présente cette réforme comme une forme de réparation. La ministre Javiera Toro parle au Congrès d’une « dette historique » envers les Selk’nam, en rappelant la responsabilité de l’État dans les politiques qui ont nié l’existence du peuple et invisibilisé ses descendantes et descendants. À l’occasion des 30 ans de la loi 19.253, la CONADI choisit d’ailleurs de mettre en avant cette reconnaissance comme un moment « doublement historique » : anniversaire de la loi indigène, et entrée des Selk’nam dans la liste des peuples reconnus.
Ce geste institutionnel s’appuie sur un long travail mené par les familles selk’nam. À Porvenir, la communauté indigène Covadonga Ona, composée de descendantes et descendants selk’nam en territoire chilien, crée la Corporación del Pueblo Selk'nam en Chile pour représenter le peuple sur les plans juridique et politique. Son mandat : défendre les droits collectifs, accompagner les démarches législatives et porter la voix des familles dans les espaces de négociation avec l’État.
Dès 2019, la corporación présente un projet visant précisément à faire reconnaître les Selk’nam dans la loi indigène 19.253, avec l’appui de juristes autochtones comme Ariel León Bacián. En parallèle, d’autres collectifs – comme la communauté Telkacher ou la Fundación Hach Saye – mènent un travail de terrain : ateliers de langue, recherches familiales, réappropriation des récits sur le génocide et les déplacements forcés.
Une étude récente, réalisée en collaboration avec la Fundación Hach Saye et l’Université du Chili, montre comment ces familles mobilisent les outils du droit, de l’art et de l’ethnographie pour faire émerger de « nouvelles formes de lutte ». La reconnaissance légale devient un levier pour interroger l’accès aux territoires ancestraux, la restitution de toponymes originaires en Terre de Feu et la manière dont l’histoire selk’nam est enseignée dans les écoles.
Paroles selk’nam : entre joie, prudence et mémoire
Dans les médias autochtones et alliés, la reconnaissance de 2023 est souvent décrite comme « historique », mais jamais comme un point final. Servindi résume la portée de la loi en rappelant que les Selk’nam deviennent le onzième peuple autochtone reconnu par l’État chilien, après des décennies de déni officiel. Cette visibilité nouvelle dialogue avec une histoire de violences : chasses aux primes, déplacements forcés, enfermement dans les missions et les estancias, qui ont marqué la Grande Île de Terre de Feu et l’archipel entier.
Dans un entretien diffusé par El Mostrador et repris par Karukinka, le jeune selk’nam Mauricio Astroza (Asamblea Telkacher) insiste sur la dimension symbolique de ce moment. Pour lui, la reconnaissance juridique ouvre des portes, mais l’enjeu est désormais de défendre une culture vivante, d’éviter l’appropriation des symboles selk’nam par des institutions qui ne travaillent pas avec les familles, et de corriger l’idée – encore présente dans certains manuels scolaires – que le peuple aurait « disparu ».
Lors d’une cérémonie officielle, la présidente de la communauté selk’nam Telkacher, Ana María Muñoz, parle de « sentiments partagés ». D’un côté, la joie d’être reconnue par l’État et par les autres peuples autochtones du Chili ; de l’autre, la mémoire des générations qui ont veillé sur des coutumes, des récits, des noms de lieux, dans un contexte d’invisibilisation. La loi change, mais le travail de réparation reste à construire, pas à pas, sur le terrain.
Après la reconnaissance : quels horizons ?
La loi 21.606 ne se réduit pas à ajouter un nom à une liste. En actualisant la terminologie de la loi 19.253 vers celle de « peuples indigènes », elle rapproche la norme chilienne des instruments internationaux comme la Convention 169 de l’OIT ou la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones. Ce vocabulaire ouvre la porte à une compréhension plus collective des droits : participation politique, liens au territoire, protection des langues et des savoirs.
Dans ce nouveau cadre, les organisations selk’nam revendiquent déjà des chantiers concrets. En Terre de Feu, des projets de cartographie originelle selk’nam, yagán et haush explorent comment nommer à nouveau les paysages, à partir des langues autochtones et des parcours historiques. Une œuvre lumineuse itinérante, « Obra lumínica por el reconocimiento y la reparación del pueblo selknam », fait circuler ces questions de mémoire et de justice à Porvenir et dans d’autres villes du sud, en liant art contemporain, archives et paroles de famille.
Pour les Selk’nam, la reconnaissance de 2023 marque donc un changement d’échelle : d’un peuple longtemps présenté comme « disparu » dans les discours officiels, à un peuple vivant, porteur de droits, de connaissances et de futurs possibles sur sa propre terre. Pour l’État chilien, elle ouvre l’obligation de penser des politiques publiques en dialogue avec ces communautés, et non plus à leur place.
Une fois n'est pas coutume à bord du voilier Milagro et après Callisphyris leptopus Philippi : mi-avril 2026 avec Ben, Milena, Gabriel, Damien et Lauriane, en repartant d'un des bras de la Bahia Tres Brazos, une baie située au Nord-Ouest de l'île Gordon, nous avons reçu une nouvelle visite qui nous aura donné du fil à retordre : celle d'un adulte Cercophana Frauenfeldii mâle.
Nous ne vous cacherons pas que déterminer cette espèce ne s'est pas fait sans peine, amis et connaissances ayant tous été étonnés par nos photos. D’après l’état actuel de la base GBIF, notre observation semble faire partie des relevés les plus australs de Cercophana frauenfeldii disponibles dans ce système. Elle illustre la manière dont l’intégration d’observations opportunistes dans iNaturalist et GBIF peut compléter les travaux existants en documentant l’espèce dans des lieux difficiles d’accès.
Photographié à bord du voilier Milagro, mi-avril 2026 au matin, lors d'une expédition dans les canaux de la réserve de biosphère du Cap Horn.
Coup de projecteur détaillé sur un visiteur nocturne peu commun dans les parages !
Table des matières
Introduction
Cercophana frauenfeldii Felder, 1862 est un grand Saturniidae néotropical endémique du Chili, aussi connu sous le nom vernaculaire anglais d’« Andean Moon Moth » en raison de son aire andine et de son allure de « sphinx lunaire ». Cette espèce attire un intérêt croissant en entomologie chilienne et sud‑américaine, tant pour sa biologie particulière que pour son association avec des forêts parfois menacées.
Dans la seconde moitié du XXe siècle, C. frauenfeldii a été intégrée aux synthèses sur la faune chilienne de Saturniidae, notamment dans les travaux de révision de la famille et des genres Cercophana et Neocercophana. Des études récentes (2021) ont complété ces approches en décrivant les stades immatures (oeuf, larve, chenille, cocon...), la phénologie, la répartition de l'espèce et ses plantes hôtes.
Taxonomie, caractères morphologiques et stades de développement
1. Description originale et statut nomenclatural
L’espèce a été décrite par Felder en 1862 sous le nom de Cercophana frauenfeldii, sur la base de matériel provenant du Chili continental, ce qui en fait l’une des premières espèces de Saturniidae sud‑américains formellement décrites. Les catalogues modernes de la famille Saturniidae au Chili confirment ce statut, en retenant l’orthographe frauenfeldii (avec double « i ») comme valide et en la plaçant dans le genre Cercophana Felder, 1862.
Les révisions de la famille en Amérique du Sud reconnaissent Cercophana comme un petit genre andin restreint au Chili, regroupant C. frauenfeldii et quelques espèces proches dont Cercophana Venusta, distincts du genre voisin Neocercophana décrit plus tard pour des taxons apparentés. Les catalogues régionaux de Saturniidae d’Argentine mentionnent également cette espèce comme élément de la faune andine transfrontalière.
2. Caractères morphologiques généraux
Les travaux sur les Saturniidae chiliens décrivent Cercophana frauenfeldii comme un grand hétérocère nocturne, aux ailes largement développées, de coloration brun‑ocre à verdâtre avec des motifs plus clairs et des marques transparentes ou hyalines variables. Chez les adultes, le dimorphisme sexuel se traduit par des antennes fortement bipectinées chez le mâle, adaptées à la détection des phéromones, tandis que les femelles présentent souvent un abdomen plus volumineux lié à la production d’œufs.
Un article récent de la revue brésilienne d'entomologie consacré aux stades immatures décrit en détail l’œuf, les quatre stades larvaires, la nymphe et le cocon, offrant une base morphologique complète pour l’identification à tous les stades de développement.
3. Stades immatures et développement
L’étude détaillée des stades immatures de Cercophana frauenfeldii montre que le développement larvaire comprend quatre instars bien différenciés, s’étalant globalement de novembre à fin janvier dans la majeure partie de l’aire de répartition. Les chenilles se nourrissent sur des feuilles de leurs plantes hôtes, présentant une activité principalement nocturne et se dissimulant durant la journée parmi le feuillage.
La nymphose intervient dans un cocon soyeux dont la structure et l’emplacement peuvent varier selon les conditions de l'habitat, mais qui est généralement situé dans la litière ou sur des rameaux bas.
Répartition géographique au Chili
1. Gradient latitudinal et provinces biogéographiques
Les catalogues et synthèses chiliennes signalent Cercophana frauenfeldii depuis le centre du pays jusqu’aux régions tempérées humides du sud, en particulier dans les régions du Maule, du Biobío, de La Araucanía, des Lacs et d’Aysén. Une compilation récente de données de terrain et de collections naturalistes confirme que l’espèce suit un gradient andin‑côtier associé aux forêts tempérées.
Les données que nous avons pu consulter mettent en évidence deux grands ensembles phénologiques et biogéographiques : le groupe du nord où les adultes volent surtout de février à mi‑avril, et celui du sud (forêts tempérées pluviales) où la période de vol principale se déplace entre avril et juin (le cas de notre visiteur).
2. Extension australe et région de Magallanes
Les travaux portant spécifiquement sur la région de Magallanes soulignent que C. frauenfeldii atteint la partie méridionale du Chili continental, où elle demeure cependant plus localisée. Un article centré sur les plantes hôtes de cet hétérocère confirme la présence de populations dans des forêts tempérées à proximité de la limite sud de distribution des espèces arborées hôtes et principalement issues de trois familles : Gomortegaceae, Lauraceae et Winteraceae. Les plantes les plus représentées dans les études menées sont Cryptocarya alba, Beilschmiedia miersii et Gomortega keule et Persea americana, se développant toutes plus au nord que notre visiteur.
Si les mentions publiées se concentrent surtout sur des sites plus au nord que la province antarctique chilienne où nous explorons, les mentions dans la région de Magallanes rendent plausible la présence de l’espèce dans des archipels subantarctiques. Selon des observations faites en 2003 dans le Parque Omora (Puerto Williams), cet hétérocère utilise aussi le canelo ou poivrier de Magellan (Drimys winteri) en tant que plante hôte et celle-ci est omniprésente dans la province de Cabo de Hornos. Notre contribution s’inscrit dans la continuité de ces travaux, en ajoutant un point de présence insulaire dans la Réserve de biosphère du Cap Horn.
Les travaux les plus récents insistent sur la nécessité de mieux documenter la distribution fine, la variabilité phénotypique et la génétique des populations de Cercophana frauenfeldii du centre-nord à l'extrême sud du Chili.
Portée scientifique de cette donnée locale
Cette observation unique et opportuniste doit être interprétée comme un premier indice documenté de présence sur l’île Gordon, et non comme le résultat d’un inventaire systématique. Elle ne permet pas de tirer de conclusion sur la taille, la dynamique ou la stabilité des populations locales. Les observations réalisées à bord du voilier associatif de Karukinka ne remplacent pas les inventaires menés par les équipes chiliennes, mais peuvent apporter des données complémentaires dans des zones où les campagnes entomologiques restent logiquement limitées par les contraintes logistiques.
La présence de C. frauenfeldii à Bahía Tres Brazos est biogéographiquement cohérente avec la distribution de son arbre hôte Drimys winteri et avec les relevés déjà publiés dans la région de Magallanes, y compris autour de Puerto Williams et du parc Omora. Plutôt que de révéler une extension spectaculaire d’aire de répartition, ce point de présence ajoute une localité insulaire documentée dans un archipel subantarctique sous juridiction chilienne.
À l’avenir, des campagnes de prospection nocturne spécifiquement dédiées aux Lépidoptères, conçues et menées en collaboration avec des entomologistes et institutions chiliennes, seront nécessaires pour confirmer la présence de Cercophana frauenfeldii sur d’autres îles de l’archipel et mieux caractériser son statut local. Les observations opportunistes produites par Karukinka ont vocation à s’intégrer dans cet effort collectif à long terme plutôt qu’à s’y substituer.
Dans les tourbières de Terre de Feu et de la Réserve de Biosphère du Cap Horn, deux groupes de plantes non vasculaires règnent discrètement sur des paysages que l'on pourrait croire hostiles à toute forme de vie dense : les sphaignes (Sphagnum) et les hépatiques. Minuscules à l'œil nu, ces bryophytes structurent pourtant l'un des écosystèmes les plus riches en carbone et en biodiversité de l'hémisphère Sud. A bord du voilier Milagro, lors de nos expéditions dans les canaux du sud de la Terre de Feu, nous les avons observés partout — sur les troncs de hêtres (Nothofagus), les rochers des rivages battus par les embruns, les sols spongieux des turbales. Ce sont eux qui forment ces « forêts en miniature » décrites par le biologiste Ricardo Rozzi et l'équipe de chercheurs du parc Omora.
Tourbière sur l'île Gordon, Expédition Karukinka, février 2026
Les tourbières à Sphagnum : éponges de carbone et d'eau
Les tourbières de Terre de Feu se sont constituées entre 15 000 et 10 000 ans BP, dans le sillage de la dernière glaciation quaternaire. Elles couvrent aujourd'hui une part significative du paysage de la Grande Île de Terre de Feu (ex: Péninsule Mitre), notamment dans les zones les plus humides et les moins perturbées du sud du détroit de Magellan.
L'espèce dominante est Sphagnum magellanicum Brid., connue localement sous le nom de « musgo pompón ». Cette sphaigne structure la matrice des tourbières en saturant les sols d'eau, en abaissant le pH et en ralentissant la décomposition de la matière organique, ce qui aboutit à l'accumulation de tourbe sur des épaisseurs parfois considérables. Les services écosystémiques associés sont multiples : régulation des processus hydrologiques, captation et stockage de carbone, habitat pour les espèces et maintien de la qualité de l'eau.
À l'intérieur de cette tourbe, la composition floristique est remarquablement homogène. Le facteur environnemental qui explique le mieux les variations de composition entre les tourbières est la hauteur de la nappe phréatique plutôt que la richesse spécifique, ce qui souligne l'importance d'un régime hydrologique intact pour la conservation de ces écosystèmes.
Du côté argentin de la Grande Île de Terre de Feu, la vallée glaciaire de Carbajal, au nord d’Ushuaia, est encadrée par la sierra Alvear et parcourue par le río Olivia. Elle abrite une vaste plaine tourbeuse en dôme, ponctuée de lagunes, qui constitue aujourd’hui un site pilote pour la recherche argentine sur les tourbières subantarctiques. Les études menées par le CADIC/CONICET et d’autres institutions académiques utilisent le humedal du valle Carbajal comme cas d’étude pour quantifier les stocks de carbone, analyser le rôle de ces tourbières dans la régulation hydrologique d’Ushuaia et évaluer les impacts de l’extraction de tourbe sur la stabilité de cet écosystème.
Un hotspot mondial de bryophytes
La Réserve de biosphère du cap Horn est identifiée comme l'un des centres mondiaux de diversité pour les bryophytes. Sur moins de 0,01% de la surface terrestre mondiale, la région concentre plus de 5% des espèces mondiales de bryophytes, avec une forte proportion d'endémiques. À l'échelle de la réserve, plus de 300 espèces d'hépatiques et 450 espèces de mousses ont été répertoriées.
Cette richesse est le produit direct des conditions climatiques : les forêts tempérées humides reçoivent des précipitations abondantes dans un air remarquablement pur, exempt de polluants atmosphériques. Les bryophytes et lichens qui colonisent les troncs, rochers et sols y sont poïkilohydres — capables d'interrompre leur métabolisme lors d'une sécheresse temporaire et de le reprendre rapidement à la réhydratation —, ce qui les rend particulièrement résistants aux cycles gel-dégel.
Les hépatiques (division Marchantiophyta) constituent un groupe à part entière des bryophytes, distinct des mousses et des anthocérotes. Dans les forêts subantarctiques du cap Horn, elles colonisent préférentiellement les troncs de Nothofagus, les bois morts et les lisières humides, formant des tapis plans ou en coussins d'un vert profond caractéristique.
Leur sensibilité aux conditions atmosphériques en fait d'excellents bioindicateurs de qualité de l'air et d'intégrité des écosystèmes. Le Parc ethnobotanique Omora (Puerto Williams) les utilise d'ailleurs comme médiateurs pédagogiques auprès des écoles de la région, pour ancrer chez les enfants la conscience de la valeur mondiale de la biodiversité de leur territoire.
Rôles écologiques dans les forêts et tourbières
Dans les forêts subantarctiques humides, sphaignes et hépatiques forment des manteaux épais capables de retenir d'importantes quantités d'eau et de réguler l'humidité locale. Elles constituent de véritables éponges naturelles qui amortissent l'impact des pluies fréquentes, limitent l'érosion et stabilisent les micro-habitats.
Dans les tourbières, les sphaignes structurent la matrice saturée qui stocke simultanément de l'eau et de grandes quantités de carbone — un rôle d'autant plus stratégique dans le contexte du changement climatique. On estime que les précipitations en Patagonie pourraient diminuer de 10 à 20% d'ici la fin du siècle, ce qui menacerait directement l'intégrité hydrologique de ces écosystèmes.
Tourbière de Terre de Feu, photographiée dans la Vallée Carbajal (février 2013, photographie de Sébastien Pons)
Les lichens, fréquemment associés aux bryophytes sur les mêmes substrats, jouent un rôle pionnier sur les roches nues et les moraines glaciaires, amorçant la formation de sols qui permettront ultérieurement l'installation des mousses puis des plantes vasculaires.
Menaces et conservation
Les communautés de bryophytes restent vulnérables au piétinement, aux modifications hydrologiques et aux effets à long terme du changement climatique. Les perturbations engendrées par des espèces introduites — en particulier le castor nord-américain (Castor canadensis), introduit en Terre de Feu dans les années 1940 — modifient profondément les cours d'eau et les tourbières, altérant indirectement les substrats et les conditions microclimatiques nécessaires à ces forêts en miniature.
L'extraction commerciale de Sphagnum magellanicum pour l'horticulture constitue une pression supplémentaire : cette activité a débuté il y a une vingtaine d'années plus au nord, dans les régions de Los Lagos et de Magallanes, et son impact sur les populations naturelles fait l'objet d'efforts de gestion durable.
À l’extrémité sud‑est de l’île Grande, la péninsule Mitre prolonge cette ceinture de tourbières vers l’Atlantique. Cette pointe presque inhabitée concentre environ 84 à 85% de l’ensemble des tourbières du pays, soit près de 193 000 hectares de turberas sur un total provincial estimé à 270 000 hectares. En décembre 2022, la loi provinciale n° 1461 a créé l’Area Natural Protegida Península Mitre, intégrée au système d’aires protégées de Tierra del Fuego. Les études coordonnées par le CADIC/CONICET et les organisations locales montrent que ces tourbières figurent parmi les plus grands réservoirs de carbone de l’Argentine : elles stockent l’équivalent de plusieurs années d’émissions nationales de dioxyde de carbone et ont été reconnues par le Programme des Nations unies pour l’environnement comme l’un des onze écosystèmes de tourbières les plus importants du globe.
« Ecoturismo con lupa » : voir le monde autrement
Pour valoriser et protéger cette biodiversité discrète, l'équipe du Parc Omora a développé le concept d'Ecoturismo con lupa : un écotourisme avec loupe qui place au centre de l'expérience la découverte des mousses, hépatiques et lichens. Équipés d'une simple loupe, les visiteurs sont guidés pour observer les « bosques en miniatura » et comprendre leur rôle écologique dans le cadre d'une « philosophie environnementale de terrain ».
Exemple de forêt miniature sur l'île Navarino (janvier 2020, entre Lëm et Wulaia)
Cette approche, documentée dans le film Viaje Invisible. Ecoturismo con Lupa (2013), illustre comment une biodiversité à l'échelle du millimètre peut transformer une promenade en forêt en exploration scientifique à part entière.
Bibliographie
DOMÍNGUEZ, E. et al. Floristic biodiversity present in Sphagnum peatland bogs. Anales del Instituto de la Patagonia, 2021.
GOFFINET, B., ROZZI, R., MASSARDO, F. et al. Miniature Forests of Cape Horn: Ecotourism with a Hand Lens. University of North Texas Press, 2012.
ODEPA/INFOR. Musgo Sphagnum: manejo sostenible del recurso. Gobierno de Chile, 2018.
PIONTELLI, E. Sphagnum magellanicum Brid. en Chile. Boletín Micológico, 2008.
ROZZI, R. (coord.). Ecoturismo con lupa en el Parque Omora. Universidad de Magallanes.
SALINAS, J. et al. Generando conocimiento para el desarrollo de cultivos sustentables de Sphagnum. Revista INFOR, 2021.
VILA, I. et al. Ictiofauna en los sistemas límnicos de la Isla Grande de Tierra del Fuego. Revista Biología Marina, 1999.
VILLAGRA, J. et al. Sphagnum peatland bog, Magallanes. Anales del Instituto de la Patagonia, 2004.
Au premier regard, cet insecte pourrait passer pour une guêpe élancée perdue loin de son nid. Pourtant, ce spécimen observé à bord du Milagro le 9 avril 2026 au nord-est de l'île Hoste, alors que le navire était au mouillage dans un site bordé de forêts et frappé par le mauvais temps, renvoie à un tout autre monde : celui des longicornes australs, encore très imparfaitement documentés.
Callisphyris leptopus philippi de visite à bord du voilier Milagro le 9 avril 2026 (Expédition Karukinka, Île Hoste, Réserve de biosphère du cap Horn, Chili)
Dans ce contexte, la rencontre prend une dimension scientifique réelle. Callisphyris leptopus Philippi, 1859 appartient aux Cerambycidae, les « longicornes », une famille de coléoptères dont de nombreuses espèces accomplissent une grande partie de leur développement dans le bois. Le cas de cette espèce est particulièrement intéressant parce que, malgré son allure spectaculaire, la documentation facilement accessible reste fragmentaire, dispersée entre notices taxonomiques, publications forestières et signalements ponctuels.
Une espèce des forêts australes
Les sources disponibles situent Callisphyris leptopus dans le sud de l’Amérique, avec une présence attestée au Chili et dans les forêts subantarctiques du sud-ouest de l’Argentine. Le manuel forestier de la FAO consacré aux insectes ravageurs des branches, pousses et plantules précise que l’espèce est signalée au Chili depuis la région du Maule jusqu’à Magallanes et l’Antarctique chilien (la région du cap Horn), ainsi qu’en Argentine dans les forêts subantarctiques.
Cette répartition n’est pas anodine. Elle associe l’insecte aux paysages de forêts tempérées froides dominés par les Nothofagus, un groupe d’arbres emblématique de la Patagonie subantarctique et andine. La page Titan-GBIF renvoie d’ailleurs explicitement à une section « Plantes », signe que la compréhension de l’espèce passe par ses liens étroits avec ses hôtes végétaux.
Des hôtes forestiers bien identifiés
La littérature forestière consultée associe Callisphyris leptopus à plusieurs espèces de Nothofagus, notamment le coihue, la lenga et le ñirre. Les larves se développent dans les branches ou jeunes tiges, où elles creusent des galeries dans des tissus ligneux encore relativement tendres.
L’article argentin consacré à un individu trouvé dans le sud d’Ushuaia apporte sur ce point un témoignage très concret. Les experts interrogés y décrivent l’insecte comme un « perforador o taladrador de madera », c’est-à-dire un foreur du bois, qui « por lo general hace túneles en maderas jóvenes y blandas » (qui en général fait des tunnels dans le bois jeune et souple) et qui serait habituellement lié au ñirre, sans exclure ici la lenga comme plante-hôte possible.
Taille, forme et mimétisme
L’adulte possède un corps allongé et une silhouette singulière, très différente de l’image ordinaire d’un coléoptère trapu. Selon la notice forestière, la femelle atteint environ 36 mm de longueur pour 8,5 mm de largeur, tandis que le mâle mesure environ 26 mm pour 6 mm de large. Ces dimensions correspondent à un insecte visible, sans être massif, dont les longues pattes accentuent encore l’impression de finesse.
Callisphyris leptopus philippi de visite à bord du voilier Milagro le 9 avril 2026 (Expédition Karukinka, Île Hoste, Réserve de biosphère du cap Horn, Chili)
Son apparence est l’un de ses traits les plus frappants. L’article publié en Argentine souligne que ce coléoptère cérambycide « trata de imitar al de las avispas » (essaie d'imiter l'apparence des guêpes), et explique que ce mimétisme sert à dissuader d’éventuels prédateurs comme les oiseaux ou de petits mammifères. La page Titan-GBIF renforce cette lecture jusque dans l’étymologie de l’espèce : leptopus dérive du grec leptos (« fin, mince ») et pous (« pied »), autrement dit « aux pattes fines ».
Un cycle de vie largement caché
Comme beaucoup de longicornes, Callisphyris leptopus passe l’essentiel de sa vie hors de la vue humaine. La phase larvaire se déroule à l’intérieur du bois, dans des galeries qui peuvent être longues et sinueuses. Le document de la FAO mentionne un cycle biologique d’environ quatre ans, les larves se développant dans les rameaux et les branches avant l’émergence des adultes au printemps.
L’article de Diario Prensa Libre complète cette vision avec des observations de terrain plus accessibles. Les experts y indiquent que l’insecte peut vivre « dos o tres años en el interior del árbol, haciendo galerías » (vivre deux ou trois ans dans l'arbre, faisant des galeries), avant d’en sortir pour se reproduire et mourir. Même si les durées exactes varient selon les sources, toutes convergent sur un point essentiel : l’adulte n’est qu’une apparition brève au terme d’une longue existence cachée dans l’arbre.
Un insecte inoffensif, mais précieux à observer
L’article argentin identifie le spécimen observé à Ushuaia comme une femelle adulte, reconnaissable notamment à l’absence des antennes divisées attribuées au mâle dans ce témoignage. Il mentionne aussi un détail remarquable : les pattes portent des poils « comme des petits pinceaux », sur lesquels peuvent adhérer des spores de champignons, déposées ensuite sur des surfaces rugueuses ou dans des cavités lors de la ponte.
Le même article insiste sur un point important pour le public : l’insecte ne pique pas et ne représente pas de danger pour l’être humain. Si un individu est rencontré, la meilleure conduite consiste simplement à le laisser poursuivre son chemin.
Pourquoi l’observation à bord du Milagro compte
Un insecte trouvé à bord d’un voilier ou d’un navire au mouillage pourrait sembler relever de l’anecdote. Dans le cas de Callisphyris leptopus, c’est au contraire une donnée qui mérite d’être conservée, décrite et replacée dans son contexte écologique. L’espèce reste peu présente dans la littérature de synthèse accessible, alors même qu’elle possède une morphologie distinctive, un cycle de vie long et un lien étroit avec des forêts australes déjà elles-mêmes difficiles à inventorier complètement.
Callisphyris leptopus philippi de visite à bord du voilier Milagro le 9 avril 2026 (Expédition Karukinka, Île Hoste, Réserve de biosphère du cap Horn, Chili)
Le contexte du signalement renforce encore son intérêt. Un spécimen arrivé à bord du Milagro pendant une tempête, dans un lieu bordé de forêts, suggère un déplacement favorisé par le vent ou par l’activité de vol d’un adulte à proximité immédiate de son habitat forestier. Sans transformer une observation isolée en preuve définitive, ce type de rencontre rappelle combien l’exploration naturaliste demeure essentielle dans les archipels, chenaux et lisières forestières australes, où de nombreuses données reposent encore sur des trouvailles fortuites plutôt que sur des séries d’observations suivies.
FAO. Insectos dañadores de ramas, brotes y plantulas. Manuel technique mentionnant Callisphyris semicaligatus comme synonyme et décrivant sa distribution, ses plantes-hôtes, sa morphologie et son cycle biologique.
Le copihue (Lapageria rosea) et le coicopihue (Philesia magellanica) sont deux espèces proches, toutes deux membres de la famille Philesiaceae et propre aux forêts tempérées et subantarctiques du Chili. Elles se ressemblent par leur fleur en forme de clochette rouge, mais quelques traits morphologiques, de croissance et de répartition permettent de les distinguer clairement en terrain :
Table des matières
1. Le port de la plante : grande liane contre petit buisson
Le copihue (Lapageria rosea) est une liane grimpante qui peut atteindre plus de 10 mètres de longueur, en s’enroulant autour des troncs et branches de Nothofagus, Fitzroya et d’autres essences de la forêt chilienne. Ses tiges fines et souples donnent l’impression d’une plante montant dans le sous‑bois et la canopée basse, avec un feuillage vertical et aéré.
Lapageria rosea ou Copihue (Dominio público, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=39275
Le coicopihue (Philesia magellanica), en revanche, est surtout un petit arbuste rameux, de 1 à 3 mètres de haut, qui s’étale en buissons denses grâce à des stolons et de nombreuses tiges secondaires. Il grimpe peu, reste proche du sol et couvre souvent les pentes, rochers moussus ou lisières de Alerce comme une masse compacte de tiges serrées.
2. Feuilles et tiges : un feuillage large et brillant contre des feuillets étroits
Les feuilles du copihue sont alternes, longues (5–10 cm), larges et ovoïdes, avec 3 à 5 nervures parallèles très marquées qui donnent à la feuille un aspect presque « moulé ». Elles sont coriaces, brillantes et bien visibles le long des tiges qui s’enroulent, ce qui contribue à sa silhouette imposante dans la forêt.
Les feuilles du coicopihue sont en revanche plus petites, étroites, presque linéaires, rigides et terminées par une pointe fine. De couleur vert foncé, elles s’alignent serrées le long de tiges fines, ce qui donne à la plante une apparence compacte et touffue, plus discrète au sol qu’au-dessus des arbres.
Fleur de Copihue photographiée par Inao Vásquez from Santiago, Chile - Copihue, CC BY-SA 2.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=11944192
Fleur et feuillage de Coicopihue photographiés lors d'une expédition Karukinka (île Chair, Réserve de Biosphère du cap Horn, février 2025)
3. Fleurs et fruits : de grandes clochettes ouvertes contre des clochettes étroites
La fleur de copihue est une grande clochette pendante, de 5 à 10 cm, formée de six tépales épais, cireux, rouges ou roses, souvent striés de lignes blanches. Trois tépales extérieurs court sont plus courts, tandis que trois tépales internes plus longs s’incurvent vers l’extérieur, laissant la fleur s’ouvrir largement et découvrir son nectar abondant, ce qui en fait une ressource attractive pour les colibris.
La fleur de coicopihue est plus petite, courte clochette pendante de 5–6 cm, avec des pétales plus resserrés et qui s’ouvrent moins. Leur forme reste plus tubulaire et fermée, donnant une apparence plus compacte et moins déployée que celle du copihue, même si la couleur rouge‑rose reste proche.
Les deux produisent des baies rouges comestibles, mais celles du copihue sont plus grandes et plus fréquemment utilisées localement, alors que les baies du coicopihue restent modestes et peu abondantes.
4. Distribution et habitat : plus au nord contre plus au sud
Le copihue (Lapageria rosea) pousse surtout de Valparaíso jusqu’à la région de Los Ríos, dans les forêts toujours‑vertes humides le long des cours d’eau, de rivières ou de pentes ombragées, où le sol est riche et bien drainé. Il favorise les forêts de vallée ombragées, à basse altitude, où l’humidité et la protection contre le soleil direct favorisent la croissance de la liane.
Le coicopihue (Philesia magellanica) s’étend de los Ríos jusqu’aux canaux de la réserve de biosphère du cap Horn, incluant la cordillère des Andes (jusqu’à environ 1 000 m) et les hauteurs de Chiloé. Il tolère des sols plus lourds, parfois mal drainés ou même marécageux (type Ñadi, Hualve, tepuales), ce qui explique sa présence dans les zones humides, tourbières et lisières de forêts d’Alerce ou de Nothofagus subantarctique. Au sein de Karukinka, nous l'avons surtout observé sur l'île Chair, rampant sur les parois humides du mouillage nommé "Caleta Alukush" (du nom des canards vapeurs en yagan) et du coeur de cette petite île située entre l'île Gordon, les fjords de la cordillère Darwin (Terre de Feu) et l'île O'Brien.
Association Karukinka, Chair Island, Fueguian channels of the Cape Horn Biosphere Reserve (2025)
5. Rôle culturel et manière de les reconnaître sur le terrain
Le copihue est la fleur nationale du Chili, déclarée symbole officiel en 1977, et occupe une place centrale dans la culture populaire, l’art, la musique et la symbolique mapuche, où il incarne notamment la joie, la solidarité et la résistance. On le rencontre souvent cité dans les récits patrimoniaux, sur les supports touristiques et les emblèmes régionaux, ce qui en fait une référence facilement reconnaissable.
Le coicopihue est perçu comme une sorte de « sœur discrète » du copihue, surtout présente dans les régions australes, insulaires (Chiloé) et de haute cordillère, où il fleurit dans des paysages plus exigeants et souvent nébuleux. En terrain, il se signale par sa taille plus petite, son port buissonnant, ses clochettes serrées et son environnement souvent marécageux ou subantarctique, tandis que le copihue se distingue par sa grosse liane grimpante, ses grandes fleurs ouvertes et son milieu de forêt de vallée plus au nord
Références bibliographiques
Coronado, B. et al. (2025). Revisión de las especies Lapageria rosea y Philesia magellanica: bases para la propagación y conservación de la familia Philesiaceae en Chile. Universidad de Concepción, Facultad de Agronomía y Recursos Naturales, repositorio UdeC. Disponible en ligne : https://repositorio.udec.cl/items/8448e141-02f1-4623-bfc4-598237f6023c
La loi 26.639, promulguée en 2010, a établi en Argentine le Régime des Budgets Minimums pour la Préservation des Glaciers et de l'Environnement Périglaciaire, intégrant au niveau légal l'idée que les glaciers sont des réserves stratégiques d'eau douce et des biens à caractère public. À partir de 2025–2026, le gouvernement national a impulsé un projet de modification intégrale de cette norme (Dossier 0161-PE-2025), qui a obtenu une demi-sanction au Sénat et l'approbation de la Chambre des Députés, générant une forte conflictualité politique et sociale.
Observation du glacier Fouqué dans les canaux de Patagonie (Chili), voilier Milagro, association Karukinka, 2025
Cet article présente le contenu central de la loi en vigueur, les principales modifications adoptées, le rôle des provinces, ainsi que les mobilisations sociales et les interventions des peuples autochtones – notamment la juriste selk’nam Antonela Guevara – qui dénoncent les impacts potentiels de cette réforme (risques pour l’eau, les écosystèmes et les droits territoriaux).
Table des matières
La Loi 26.639 (2010) : contenu et portée
Objet et principes
L’article 1 de la Ley 26.639 fixe comme objectif d’établir des budgets minimaux de protection des glaciers et de l’environnement périglaciaire, en les reconnaissant comme réserves stratégiques de ressources hydriques pour la consommation humaine, l’agriculture, la recharge des bassins, la protection de la biodiversité, la recherche scientifique et le tourisme. Les glaciers y sont explicitement déclarés biens de caractère public.
La Bibliothèque du Congrès souligne que cette loi s’inscrit dans le cadre de l’article 41 de la Constitution nationale (droit à un environnement sain, budgets minimaux nationaux) et de la Loi générale de l’environnement 25.675, qui consacre les principes de prévention, de précaution et de non‑régression.
Définitions : glacier et environnement périglaciaire
L’article 2 définit le glacier comme toute masse de glace pérenne, stable ou en écoulement lent, formée par recristallisation de la neige, quelle que soit sa forme, sa dimension ou son état de conservation ; y sont inclus les matériaux détritiques rocheux et les cours d’eau internes ou superficiels.
L’environnement périglaciaire est défini, en haute montagne, comme la zone de sols gelés qui agit comme régulateur hydrique, et en moyenne et basse montagne comme la zone à sols saturés en glace qui joue le même rôle de régulation. Ces définitions très larges étendent le champ de protection à des formes de glace et de sols gelés qui dépassent les seuls grands glaciers visibles.
Inventaire national des glaciers argentins (ING)
Les articles 3 et 4 créent l’Inventaire national des glaciers, confié à l’Institut argentin de nivologie, glaciologie et sciences de l’environnement (IANIGLA‑CONICET), chargé d’identifier tous les glaciers et géoformes périglaciaires agissant comme réserves hydriques, avec la localisation, la surface, la typologie et les variables nécessaires à leur protection et à leur suivi.
Le Dossier législatif de la Bibliothèque du Congrès rappelle que le décret 207/2011 a précisé l’organisation de l’ING par grandes régions glaciologiques (Andes désertiques, centrales, patagoniennes nord et sud, Terre de Feu et îles de l’Atlantique Sud) et a fixé une mise à jour au moins tous les cinq ans.
Activités interdites
Parmi les dispositifs les plus importants, la loi interdit certaines activités dans les glaciers et l’environnement périglaciaire, notamment :
l’exploration et l’exploitation minière et hydrocarbure ;
l’implantation d’industries ;
la construction d’ouvrages ou d’infrastructures pouvant altérer la dynamique naturelle de la glace ou la qualité de l’eau (sauf pour la recherche scientifique) ;
le stockage ou la manipulation de substances contaminantes ou dangereuses.
Toute activité susceptible d’affecter significativement ces milieux doit être soumise à une évaluation d’impact environnemental préalable, conformément à la Loi générale de l’environnement.
Le projet de réforme 2025–2026 : objectifs et modifications centrales
Contexte politique et objectifs affichés
En décembre 2025, le pouvoir exécutif national a déposé au Sénat l’Expediente 0161‑PE‑2025, visant à modifier la Ley 26.639, en arguant la nécessité de corriger des « falencias interpretativas », de lever des incertitudes juridiques et de faciliter les investissements, notamment miniers. Selon une analyse d’Infobae, l’exécutif présente la réforme comme un moyen de renforcer le « fédéralisme environnemental » en donnant un plus grand rôle aux provinces dans la gestion de leurs ressources.
Le projet obtient 40 voix sur 72 au Sénat (40 pour, 31 contre, 1 abstention), avec l’appui d’une partie de l’Union civique radicale, de Pro et de sénateurs péronistes de provinces minières, avant d’être transmis à la Chambre des députés. À la Chambre basse, la réforme est finalement approuvée par 137 voix pour, 111 contre et 3 abstentions, puis envoyée à l’exécutif pour promulgation.
Redéfinition de l’inventaire : « qui agissent comme réserves »
Un des changements les plus significatifs concerne l’article 3 de la loi, relatif à l’Inventaire national des glaciers. Le nouveau texte, tel que décrit par le journal Ámbito, stipule désormais que l’ING recensera les glaciers et zones périglaciaires qui « agissent comme réserves stratégiques de ressources hydriques », au lieu de ceux qui « remplissent les fonctions » de réserve.
Cette substitution semble mineure sur le plan lexical, mais le Dossier de la Bibliothèque du Congrès souligne qu’elle participe d’une re‑définition de l’étendue des espaces protégés, en conditionnant la protection à la démonstration d’une fonction hydrique effective et non à la simple présence de glace pérenne. Les autorités provinciales sont appelées à jouer un rôle central dans cette évaluation.
Principe de précaution et possibilité d’exclusion ultérieure
La réforme introduit un article 3 bis, qui précise, selon le texte analysé par Ámbito, que :
tous les glaciers et zones périglaciaires inscrits dans l’inventaire seront considérés comme faisant partie de l’objet protégé jusqu’à ce que l’autorité compétente vérifie l’inexistence des fonctions hydriques définies à l’article 1 ;
plus loin, il est stipulé que lorsqu’il sera constaté, sur base d’études technico‑scientifiques, qu’un glacier ou une zone périglaciaire « ne remplit pas les fonctions prévues », il pourra être considéré comme exclu de l’objet protégé.
On passe ainsi d’une présomption large de protection (toute masse de glace pérenne dans un environnement périglaciaire) à une logique où l’Inventaire devient filtrant, avec la possibilité de déclasser des unités glaciaires au vu d’analyses ponctuelles.[2][3]
Terminologie : du « milieu périglaciaire » aux « geoformes périglaciaires »
Plusieurs modifications terminologiques remplacent l’expression « environnement périglaciaire » par « geoformas periglaciares » dans les articles relatifs à l’inventaire et aux compétences des autorités. Pour les critiques, cette substitution sémantique tend à fragmenter l’objet de protection (du milieu en tant que système vers des formes isolées), ce qui pourrait réduire la portée territoriale de la loi.
Compétences provinciales et rôle de l’IANIGLA
La réforme renforce la mention des autorités provinciales comme « autorités compétentes », chargées d’identifier, sur la base d’éléments technico‑scientifiques, quels glaciers et zones périglaciaires situés sur leur territoire remplissent certaines fonctions hydriques. Là où la version antérieure parlait de « partager » l’information avec l’IANIGLA, la nouvelle rédaction remplace par « notifier » l’institut des corps de glace recensés.
Le Dossier de la Bibliothèque du Congrès indique que ces changements sont au cœur du débat sur la non‑régression environnementale : la crainte est que des autorités provinciales soumises à de fortes pressions économiques puissent requalifier des espaces du point de vue de leurs fonctions hydriques, réduisant ainsi l’étendue du régime de protection.
Activités interdites et évaluations environnementales
L’article 6 (activités interdites) est également modifié. Le nouveau texte maintient le catalogue d’activités prohibées (activités altérant de manière « relevante » la condition naturelle ou les fonctions hydriques, destruction, déplacement, interférence sur l’avancée des glaces, etc.), mais précise désormais que la gravité de l’altération doit être appréciée « en los términos del artículo 27 de la Ley General del Ambiente 25.675 », renvoyant donc à la législation‑cadre environnementale.
Le texte confirme l’obligation de soumettre toute activité dans les glaciers et zones périglaciaires à des évaluations d’impact environnemental, en garantissant une instance de participation citoyenne conformément aux articles 19 à 21 de la Loi générale de l’environnement. Cependant, les opposants soutiennent que la réduction de l’aire protégée rend ces garanties moins effectives.
Mobilisations sociales et résistances territoriales
Mobilisations nationales : « La Ley de Glaciares no se toca »
La perspective de réforme de la Ley 26.639 a déclenché une vague de mobilisations à partir de fin 2025, culminant lors des débats au Sénat (février 2026) et à la Chambre des députés (avril 2026). Infobae et d’autres médias argentins relèvent des manifestations massives à Buenos Aires devant le Congrès, convoquées sous le slogan « La Ley de Glaciares no se toca », avec une marche aux flambeaux et un festival artistique jusqu’à minuit.
Les organisations environnementales et les assemblées citoyennes réunies pour cette journée affirment que les modifications proposées mettent en danger 7 millions de personnes et 36 bassins hydriques jugés vitaux pour diverses régions du pays, en ouvrant la porte à des activités extractives dans des zones aujourd’hui protégées. Les manifestants insistent sur le fait que la réforme « permet d’intervenir des zones que la loi actuelle protège » et qu’elle compromet l’accès à l’eau comme droit fondamental.
Mobilisations territoriales : le cas d’El Calafate
À El Calafate (province de Santa Cruz), au pied du glacier Perito Moreno, les mobilisations se succèdent : en février 2026, une nouvelle manifestation « en défense des glaciers » se tient en simultané avec le vote au Sénat, sous la consigne « La Ley de Glaciares No se Toca ». Selon le média local Ahora Calafate, il s’agit de la quatrième mobilisation de l’année 2026 dans la ville, avec une marche partant de la place Perito Moreno jusqu’à la résidence officielle de la gouverneure.
Les organisateurs soulignent que « l’eau et les glaciers ne se négocient pas » et annoncent la poursuite des actions en cas d’approbation de la réforme, reliant directement la protection des glaciers à la sécurité hydrique et au modèle de développement touristique régional.
Intervention des peuples autochtones et rôle d’Antonela Guevara
Une voix selk’nam dans le débat national
Dans ce contexte, la juriste Antonela Guevara, avocate de la communauté selk’nam et référente de la campagne plurinational environnementale, devient l’une des voix autochtones les plus visibles dans le débat sur la Ley de Glaciares. Dans une interview à Radio Provincia relayée par le média Tarde pero Seguro, elle affirme que la modification de la loi a été décidée « sans licence sociale et avec une audience publique qui a été une farce », la qualifiant d’« antiréglementaire » et « sans démocratie réelle ».
Guevara dénonce que plus de 100 000 personnes ayant participé au processus de consultation élargie ont été « réduites au silence » et que la discussion est présentée comme purement technique, alors qu’« on parle d’eau, du présent et du futur de la vie ». Elle rappelle que le peuple selk’nam occupe le territoire depuis plus de 10 000 ans et affirme que la réforme est intimement liée à des engagements pris par le gouvernement envers le FMI et des multinationales, plutôt qu’à l’intérêt des citoyens.
Glaciers, eau et génocide prolongé
Dans des interventions relayées sur les réseaux sociaux par des organisations argentines de peuples autochtones, Antonela Guevara décrit la modification de la loi comme un « nouveau génocide » qui menace non seulement les glaciers, mais aussi les humedales (zones humides) et les bassins hydriques dont dépendent les communautés autochtones. Elle établit un lien entre la réforme actuelle et des précédents locaux comme le projet de salmoniculture en Terre de Feu, en soulignant une même logique de décisions prises sans véritable consultation et de modifications de dernière minute.
En se présentant comme « femme indigène et membre d’un peuple qui a résisté pendant des siècles », elle insiste sur le fait que sa participation au débat national n’est pas motivée par une appartenance partisane, mais par la défense des générations futures, de l’eau et des territoires ancestraux.
Impacts potentiels dénoncés
Réduction des zones protégées et risque de régression environnementale
Les analyses de la Bibliothèque du Congrès et de médias économiques argentins convergent pour dire que la réforme « redéfinit l’ampleur des espaces protégés » en conditionnant la protection aux glaciers et zones périglaciaires qui démontrent une fonction hydrique effective. Cette approche est perçue par de nombreux juristes et environnementalistes comme potentiellement régressive, en contradiction avec le principe de non‑régression inscrit dans la doctrine environnementale argentine.
Concrètement, la crainte est que des glaciers de petite taille, des zones de glace enterrée ou des sols gelés jouant un rôle de stockage et de régulation de l’eau, mais difficiles à caractériser, puissent être exclus du régime spécifique, ouvrant la voie à des projets miniers, énergétiques ou d’infrastructures.
Pression minière et conflits socio‑environnementaux
Des articles de La Nación et d’Infobae rappellent que l’un des objectifs explicites de la réforme est de « habiliter des investissements miniers », en particulier dans le cuivre et le lithium, dans des zones jusqu’ici considérées comme protégées par la Ley 26.639. Les provinces andines à forte vocation extractive (San Juan, Catamarca, Jujuy, Mendoza, etc.) occupent une place centrale dans ce débat, certaines de leurs représentantes et représentants ayant voté en faveur de la réforme au Sénat.
Les organisations mobilisées dénoncent qu’en affaiblissant le périmètre des espaces protégés, la réforme risque d’intensifier les conflits socio‑environnementaux existants autour de grands projets miniers de haute montagne, en réduisant les instruments juridiques disponibles pour les communautés locales et les municipalités qui s’y opposent.
Menaces pour l’eau et les humedales
Les acteurs de la campagne « La Ley de Glaciares no se toca » insistent sur le fait que la discussion ne concerne pas uniquement la glace visible, mais l’ensemble du cycle de l’eau : nappes, humedales, bassins de captage et régulation saisonnière. En réduisant la protection aux glaciers et zones périglaciaires dont la fonction hydrique est démontrée, la réforme pourrait, selon eux, négliger des systèmes hydrologiques complexes dont la contribution n’est pas immédiatement quantifiable.
Antonela Guevara et d’autres porte‑parole autochtones soulignent que ces milieux sont intimement liés à la survie de leurs communautés et à leurs cosmologies, de sorte que leur altération équivaut à une nouvelle forme de violence territoriale et culturelle.
Bibliographie
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ORIGINARIOS.AR. Antonela Guevara: intervenciones sobre la reforma de la Ley de Glaciares [en ligne]. Argentine, s. d. [consulté le 15 avril 2026]. Disponible à l’adresse: https://originarios.ar/
Ce colloque international, qui se déroule les 18 et 19 juin 2026 à l’Université de Montpellier Paul‑Valéry, situe la toponymie inclusive au croisement des dimensions linguistiques, culturelles, sociales et politiques, et met en lumière le rôle des noms de lieux dans la reconnaissance des langues et des peuples minorisés. Dans ce cadre, Karukinka incarne un projet rare : une association à but non lucratif qui mène sur le terrain un travail de cartographie et de réhabilitation des toponymes autochtones, en lien direct avec des membres des peuples Selk’nam et Yagan.
Lauriane Lemasson, fondatrice de Karukinka et coordinatrice scientifique du programme de toponymie, y présentera la méthodologie de collecte et de transcription des noms de lieux issus de la mémoire orale et des archives, ainsi que les enjeux de décolonisation de l’espace patagonien. Mirtha Salamanca et José German González Calderón apporteront leur parole de membres de peuples originaires, en expliquant comment la restauration de ces toponymes contribue à la reconnaissance culturelle et à la transmission auprès des nouvelles générations.
En participant à cette rencontre co‑organisée par la Chaire UNESCO en toponymie inclusive, Karukinka s’inscrit dans une dynamique internationale de réflexion sur les politiques de nomination des lieux et sur la parité toponymique. Les travaux de l’association à Terre de Feu, qui combinent recherche académique, patrimoine culturel et action associative, serviront d’exemple de terrain concret pour penser une toponymie vraiment inclusive, au-delà des discours théoriques.
Cette intervention montre que, via l’exploration maritime, Karukinka investit aussi la géographie humaine et la mémoire des peuples autochtones, dans un cadre scientifique et institutionnel reconnu, porté par l’UNESCO.
Pour connaître le programme du colloque, nous vous invitons à consulter le site web dédié à cet évènement : https://toponymie.sciencesconf.org/
Chaque soir, lorsque la nuit tombe sur les canaux de Patagonie, nous levons les yeux au sud. Quatre étoiles dessinent une croix parfaite au-dessus du mât, comme un petit cerf-volant de lumière suspendu au-dessus de la Terre de Feu. La Croix du Sud n’est pas seulement un repère pour les navigateurs : c’est une figure chargée d’histoires pour les peuples de l’hémisphère sud.
La Croix du Sud (Crux, Cruz del Sur ou Southern Cross) est l'une des constellations les plus célèbres, les plus emblématiques et les plus riches culturellement du ciel étoilé de l'hémisphère sud. Bien qu'elle soit la plus petite des 88 constellations modernes, son histoire, sa composition stellaire et son usage crucial pour la navigation australe en font un sujet d'étude fascinant.
Caractéristiques astronomiques
La Croix du Sud n'est pas techniquement une constellation à l'origine, mais un astérisme (une figure remarquable dessinée par des étoiles particulièrement brillantes). Elle est aujourd'hui reconnue sous le nom de constellation de la Croix (Crux). Elle est composée de quatre étoiles principales qui forment les extrémités de la croix, souvent complétées par une cinquième, plus petite, située entre le bras droit et le pied de la croix.
Acrux (Alpha Crucis) : C'est l'étoile la plus brillante de la constellation et la 12ème étoile la plus brillante du ciel nocturne. Située à la base de la croix, il s'agit en réalité d'un système stellaire multiple situé à environ 320 années-lumière de la Terre, avec une magnitude apparente combinée de 0,76.
Mimosa (Beta Crucis) : Située sur le bras gauche (ouest) de la croix, c'est la deuxième étoile la plus brillante. Elle se trouve à environ 280 années-lumière avec une magnitude de 1,25.
Gacrux (Gamma Crucis) : Située au sommet de la croix, Gacrux est une géante rouge de classe spectrale M3.5 III. À seulement 88,6 années-lumière, c'est la géante rouge la plus proche du Soleil et l'étoile la plus grande des cinq. Sa magnitude est de 1,64.
Imai (Delta Crucis) : C'est l'étoile qui forme le bras droit (est) de la croix. Sa magnitude apparente est de 2,79 et elle est distante de 345 années-lumière.
Ginan (Epsilon Crucis) : Bien que souvent omise dans la forme de la croix stricte, cette étoile de magnitude 3,58 se trouve entre Acrux et Imai, à 230 années-lumière.
Histoire et mythologie
Signification culturelle indigène
Bien avant les Européens, la Croix du Sud occupait une place centrale dans les cultures de l'hémisphère sud :
Aborigènes d'Australie : Les étoiles de la croix figurent dans de nombreuses histoires du Temps du Rêve et servaient de calendrier et de guide saisonnier. Dans certaines traditions, la Croix et le "Sac à charbon" (une nébuleuse obscure voisine) forment la tête de l'Émeu céleste.
Maoris de Nouvelle-Zélande : Dans la culture maorie, la Croix est connue sous le nom de Te Punga ("l'ancre"), liée à la grande pirogue (la Voie lactée) de Tama-rereti.
Incas : L'empire Inca la connaissait sous le nom de Chakana (la "croix des escaliers"), un symbole spirituel et cosmologique profond reliant les mondes souterrain, terrestre et divin.
Découverte européenne
Pendant l'Antiquité, la Croix du Sud était visible depuis la Méditerranée. Les Grecs, dont Ptolémée, la considéraient comme faisant partie de la constellation du Centaure. En raison de la précession des équinoxes (le lent mouvement de l'axe de rotation de la Terre), elle a progressivement glissé sous l'horizon européen et a été oubliée.
Elle fut "redécouverte" lors des grandes explorations maritimes européennes à l'aube du 16ème siècle. Le navigateur vénitien Alvise Cadamosto l'a notée en 1455, l'appelant le carro dell'ostro ("chariot du sud"), bien que son dessin fût imprécis. C'est l'astronome et médecin portugais João Faras qui est généralement crédité d'avoir été le premier Européen à la dessiner correctement en mai 1500, depuis les côtes du Brésil. Le navigateur florentin Amerigo Vespucci l'a également décrite dans une lettre en 1503.
Un emblème identitaire des territoires australs
Au-delà de sa fonction astronomique et nautique, la Croix du Sud s'est imposée comme une figure majeure, agissant comme un marqueur identitaire pour les territoires de l'extrême sud du continent américain. Sa représentation exprime un profond enracinement géographique et mémoriel.
On la retrouve ainsi au cœur des symboles officiels de la Patagonie et de l'archipel fuégien. Sur le drapeau de la région chilienne de Magallanes et de l'Antarctique chilien, la constellation blanche se détache sur un fond bleu nuit, surplombant les sommets enneigés et la steppe dorée, pour symboliser la position australe de la région.
De l'autre côté de la frontière, le drapeau de la province argentine de Terre de Feu, Antarctique et Îles de l'Atlantique Sud arbore également les cinq étoiles de la Croix du Sud inclinées sur fond bleu, associées cette fois à la silhouette en vol d'un albatros, allégorie de la liberté et de la faune maritime locale.
Dans ces deux cas, la Croix du Sud fonctionne comme le sceau d'une appartenance partagée au monde austral et à son histoire maritime.
Dans un registre plus libre et contemporain, la Croix du Sud s'invite jusque dans l'identité visuelle de notre association, Karukinka. Sans viser la rigueur d'un emblème officiel, le logo lui fait un clin d'œil appuyé. Ce choix ne doit rien au hasard : il est une invitation au voyage, un rappel discret de nos terrains d'exploration subantarctiques et de notre attachement aux savoirs, tant maritimes qu'autochtones de ce bout du monde.
Un outil de navigation inestimable
L'importance historique majeure de la Croix du Sud réside dans son utilisation pour la navigation océanique. Dans l'hémisphère nord, l'Étoile Polaire (Polaris) indique précisément le pôle nord céleste. L'hémisphère sud ne possède pas d'équivalent brillant près du pôle, ce qui rendait l'orientation nocturne complexe pour les premiers marins.
Comment trouver le pôle Sud céleste ?
La Croix du Sud sert de "pointeur" vers le pôle sud céleste. Les marins et les navigateurs utilisent une méthode géométrique simple :
Tracez une ligne imaginaire reliant Gacrux (le sommet de la croix) à Acrux (la base).
Prolongez cette ligne vers le bas sur environ 4,5 fois la distance séparant ces deux étoiles.
Ce point imaginaire dans le ciel est très proche du pôle sud céleste.
Pour confirmer ce point, les navigateurs s'appuient sur deux étoiles très brillantes voisines, Alpha et Beta Centauri (les "Pointeurs"). En traçant une ligne perpendiculaire au milieu du segment reliant ces deux Pointeurs, l'intersection de cette ligne avec celle descendant de la Croix donne l'emplacement exact du pôle sud céleste.
Cette technique a été essentielle aux navigateurs polynésiens lors de leurs incroyables épopées transocéaniques. Lors du premier tour du monde (1519-1522), l'expédition de Magellan a également appris et utilisé ces techniques basées sur la Croix pour naviguer dans l'immensité du Pacifique et de l'océan Austral. Les gauchos argentins l'utilisaient de la même manière pour s'orienter de nuit dans l'immensité de la Pampa et de la Patagonie.
Aujourd'hui, l'importance de la Croix du Sud est telle qu'elle est un emblème national. Elle figure en bonne place sur les drapeaux de plusieurs nations de l'hémisphère sud, dont l'Australie, la Nouvelle-Zélande (qui n'affiche que les 4 étoiles principales), le Brésil, la Papouasie-Nouvelle-Guinée et les Samoa.