Leย copihueย (Lapageria rosea) et leย coicopihueย (Philesia magellanica) sont deux espรจces proches, toutes deux membres de la familleย Philesiaceaeย et propre aux forรชts tempรฉrรฉes et subantarctiques du Chili. Elles se ressemblent par leur fleur en forme de clochette rouge, mais quelques traits morphologiques, de croissance et de rรฉpartition permettent de les distinguer clairement en terrain :
Table des matiรจres
1. Le port de la plante : grande liane contre petit buisson
Leย copihueย (Lapageria rosea) est uneย liane grimpanteย qui peut atteindreย plus de 10 mรจtresย de longueur, en sโenroulant autour des troncs et branches deย Nothofagus,ย Fitzroyaย et dโautres essences de la forรชt chilienne. Ses tiges fines et souples donnent lโimpression dโune plante montant dans le sousโbois et la canopรฉe basse, avec un feuillage vertical et aรฉrรฉ.
Le coicopihue (Philesia magellanica), en revanche, est surtout un petit arbuste rameux, de 1 ร 3 mรจtres de haut, qui sโรฉtale en buissons denses grรขce ร des stolons et de nombreuses tiges secondaires. Il grimpe peu, reste proche du sol et couvre souvent les pentes, rochers moussus ou lisiรจres de Alerce comme une masse compacte de tiges serrรฉes.
2. Feuilles et tiges : un feuillage large et brillant contre des feuillets รฉtroits
Les feuilles du copihue sont alternes, longues (5โ10 cm), larges et ovoรฏdes, avec 3 ร 5 nervures parallรจles trรจs marquรฉes qui donnent ร la feuille un aspect presque ยซ moulรฉ ยป. Elles sont coriaces, brillantes et bien visibles le long des tiges qui sโenroulent, ce qui contribue ร sa silhouette imposante dans la forรชt.
Les feuilles du coicopihue sont en revanche plus petites, รฉtroites, presque linรฉaires, rigides et terminรฉes par une pointe fine. De couleur vert foncรฉ, elles sโalignent serrรฉes le long de tiges fines, ce qui donne ร la plante une apparence compacte et touffue, plus discrรจte au sol quโau-dessus des arbres.
Fleur de Copihue photographiรฉe par Inao Vรกsquez from Santiago, Chile - Copihue, CC BY-SA 2.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=11944192
Fleur et feuillage de Coicopihue photographiรฉs lors d'une expรฉdition Karukinka (รฎle Chair, Rรฉserve de Biosphรจre du cap Horn, fรฉvrier 2025)
3. Fleurs et fruits : de grandes clochettes ouvertes contre des clochettes รฉtroites
La fleur de copihue est une grande clochette pendante, de 5 ร 10 cm, formรฉe de six tรฉpales รฉpais, cireux, rouges ou roses, souvent striรฉs de lignes blanches. Trois tรฉpales extรฉrieurs court sont plus courts, tandis que trois tรฉpales internes plus longs sโincurvent vers lโextรฉrieur, laissant la fleur sโouvrir largement et dรฉcouvrir son nectar abondant, ce qui en fait une ressource attractive pour les colibris.
Laย fleur de coicopihueย est plus petite, courte clochette pendante deย 5โ6 cm, avec des pรฉtales plus resserrรฉs et qui sโouvrent moins. Leur forme reste plus tubulaire et fermรฉe, donnant une apparence plus compacte et moins dรฉployรฉe que celle du copihue, mรชme si la couleur rougeโrose reste proche.
Les deux produisent des baies rouges comestibles, mais celles du copihue sont plus grandes et plus frรฉquemment utilisรฉes localement, alors que les baies du coicopihue restent modestes et peu abondantes.
4. Distribution et habitat : plus au nord contre plus au sud
Leย copihueย (Lapageria rosea) pousse surtoutย de Valparaรญso jusquโร la rรฉgion de Los Rรญos, dans lesย forรชts toujoursโvertes humidesย le long des cours dโeau, de riviรจres ou de pentes ombragรฉes, oรน le sol est riche et bien drainรฉ. Il favorise les forรชts de vallรฉe ombragรฉes, ร basse altitude, oรน lโhumiditรฉ et la protection contre le soleil direct favorisent la croissance de la liane.
Leย coicopihueย (Philesia magellanica) sโรฉtendย de los Rรญos jusquโaux canaux de la rรฉserve de biosphรจre du cap Horn, incluant la cordillรจre des Andes (jusquโร environ 1 000 m) et les hauteurs de Chiloรฉ. Il tolรจre des sols plus lourds, parfois mal drainรฉs ou mรชme marรฉcageux (type รadi, Hualve, tepuales), ce qui explique sa prรฉsence dans les zones humides, tourbiรจres et lisiรจres de forรชts dโAlerceย ou deย Nothofagusย subantarctique. Au sein de Karukinka, nous l'avons surtout observรฉ sur l'รฎle Chair, rampant sur les parois humides du mouillage nommรฉ "Caleta Alukush" (du nom des canards vapeurs en yagan) et du coeur de cette petite รฎle situรฉe entre l'รฎle Gordon, les fjords de la cordillรจre Darwin (Terre de Feu) et l'รฎle O'Brien.
5. Rรดle culturel et maniรจre de les reconnaรฎtre sur le terrain
Le copihue est la fleur nationale du Chili, dรฉclarรฉe symbole officiel en 1977, et occupe une place centrale dans la culture populaire, lโart, la musique et la symbolique mapuche, oรน il incarne notamment la joie, la solidaritรฉ et la rรฉsistance. On le rencontre souvent citรฉ dans les rรฉcits patrimoniaux, sur les supports touristiques et les emblรจmes rรฉgionaux, ce qui en fait une rรฉfรฉrence facilement reconnaissable.
Leย coicopihueย est perรงu comme une sorte deย ยซ sลur discrรจte ยปย du copihue, surtout prรฉsente dans les rรฉgions australes, insulaires (Chiloรฉ) et de haute cordillรจre, oรน il fleurit dans des paysages plus exigeants et souvent nรฉbuleux. En terrain, il se signale par sa taille plus petite, son port buissonnant, ses clochettes serrรฉes et son environnement souvent marรฉcageux ou subantarctique, tandis que le copihue se distingue par sa grosse liane grimpante, ses grandes fleurs ouvertes et son milieu de forรชt de vallรฉe plus au nord
Rรฉfรฉrences bibliographiques
Coronado, B. et al. (2025).ย Revisiรณn de las especies Lapageria rosea y Philesia magellanica: bases para la propagaciรณn y conservaciรณn de la familia Philesiaceae en Chile. Universidad de Concepciรณn, Facultad de Agronomรญa y Recursos Naturales, repositorio UdeC. Disponible en ligne : https://repositorio.udec.cl/items/8448e141-02f1-4623-bfc4-598237f6023c
La loi 26.639, promulguรฉe en 2010, a รฉtabli en Argentine le Rรฉgime des Budgets Minimums pour la Prรฉservation des Glaciers et de l'Environnement Pรฉriglaciaire, intรฉgrant au niveau lรฉgal l'idรฉe que les glaciers sont des rรฉserves stratรฉgiques d'eau douce et des biens ร caractรจre public. ร partir de 2025โ2026, le gouvernement national a impulsรฉ un projet de modification intรฉgrale de cette norme (Dossier 0161-PE-2025), qui a obtenu une demi-sanction au Sรฉnat et l'approbation de la Chambre des Dรฉputรฉs, gรฉnรฉrant une forte conflictualitรฉ politique et sociale.
Observation du glacier Fouquรฉ dans les canaux de Patagonie (Chili), voilier Milagro, association Karukinka, 2025
Cet article prรฉsente le contenu central de la loi en vigueur, les principales modifications adoptรฉes, le rรดle des provinces, ainsi que les mobilisations sociales et les interventions des peuples autochtones โ notamment la juriste selkโnam Antonela Guevara โ qui dรฉnoncent les impacts potentiels de cette rรฉforme (risques pour lโeau, les รฉcosystรจmes et les droits territoriaux).
Table des matiรจres
La Loi 26.639 (2010) : contenu et portรฉe
Objet et principes
Lโarticle 1 de la Ley 26.639 fixe comme objectif dโรฉtablir des budgets minimaux de protection des glaciers et de lโenvironnement pรฉriglaciaire, en les reconnaissant comme rรฉserves stratรฉgiques de ressources hydriques pour la consommation humaine, lโagriculture, la recharge des bassins, la protection de la biodiversitรฉ, la recherche scientifique et le tourisme. Les glaciers y sont explicitement dรฉclarรฉs biens de caractรจre public.
La Bibliothรจque du Congrรจs souligne que cette loi sโinscrit dans le cadre de lโarticle 41 de la Constitution nationale (droit ร un environnement sain, budgets minimaux nationaux) et de la Loi gรฉnรฉrale de lโenvironnement 25.675, qui consacre les principes de prรฉvention, de prรฉcaution et de nonโrรฉgression.
Dรฉfinitions : glacier et environnement pรฉriglaciaire
Lโarticle 2 dรฉfinit le glacier comme toute masse de glace pรฉrenne, stable ou en รฉcoulement lent, formรฉe par recristallisation de la neige, quelle que soit sa forme, sa dimension ou son รฉtat de conservation ; y sont inclus les matรฉriaux dรฉtritiques rocheux et les cours dโeau internes ou superficiels.
Lโenvironnement pรฉriglaciaire est dรฉfini, en haute montagne, comme la zone de sols gelรฉs qui agit comme rรฉgulateur hydrique, et en moyenne et basse montagne comme la zone ร sols saturรฉs en glace qui joue le mรชme rรดle de rรฉgulation. Ces dรฉfinitions trรจs larges รฉtendent le champ de protection ร des formes de glace et de sols gelรฉs qui dรฉpassent les seuls grands glaciers visibles.
Inventaire national des glaciers argentins (ING)
Les articles 3 et 4 crรฉent lโInventaire national des glaciers, confiรฉ ร lโInstitut argentin de nivologie, glaciologie et sciences de lโenvironnement (IANIGLAโCONICET), chargรฉ dโidentifier tous les glaciers et gรฉoformes pรฉriglaciaires agissant comme rรฉserves hydriques, avec la localisation, la surface, la typologie et les variables nรฉcessaires ร leur protection et ร leur suivi.
Le Dossier lรฉgislatif de la Bibliothรจque du Congrรจs rappelle que le dรฉcret 207/2011 a prรฉcisรฉ lโorganisation de lโING par grandes rรฉgions glaciologiques (Andes dรฉsertiques, centrales, patagoniennes nord et sud, Terre de Feu et รฎles de lโAtlantique Sud) et a fixรฉ une mise ร jour au moins tous les cinq ans.
Activitรฉs interdites
Parmi les dispositifs les plus importants, la loi interdit certaines activitรฉs dans les glaciers et lโenvironnement pรฉriglaciaire, notamment :
lโexploration et lโexploitation miniรจre et hydrocarbure ;
lโimplantation dโindustries ;
la construction dโouvrages ou dโinfrastructures pouvant altรฉrer la dynamique naturelle de la glace ou la qualitรฉ de lโeau (sauf pour la recherche scientifique) ;
le stockage ou la manipulation de substances contaminantes ou dangereuses.
Toute activitรฉ susceptible dโaffecter significativement ces milieux doit รชtre soumise ร une รฉvaluation dโimpact environnemental prรฉalable, conformรฉment ร la Loi gรฉnรฉrale de lโenvironnement.
Le projet de rรฉforme 2025โ2026 : objectifs et modifications centrales
Contexte politique et objectifs affichรฉs
En dรฉcembre 2025, le pouvoir exรฉcutif national a dรฉposรฉ au Sรฉnat lโExpediente 0161โPEโ2025, visant ร modifier la Ley 26.639, en arguant la nรฉcessitรฉ de corriger des ยซ falencias interpretativas ยป, de lever des incertitudes juridiques et de faciliter les investissements, notamment miniers. Selon une analyse dโInfobae, lโexรฉcutif prรฉsente la rรฉforme comme un moyen de renforcer le ยซ fรฉdรฉralisme environnemental ยป en donnant un plus grand rรดle aux provinces dans la gestion de leurs ressources.
Le projet obtient 40 voix sur 72 au Sรฉnat (40 pour, 31 contre, 1 abstention), avec lโappui dโune partie de lโUnion civique radicale, de Pro et de sรฉnateurs pรฉronistes de provinces miniรจres, avant dโรชtre transmis ร la Chambre des dรฉputรฉs. ร la Chambre basse, la rรฉforme est finalement approuvรฉe par 137 voix pour, 111 contre et 3 abstentions, puis envoyรฉe ร lโexรฉcutif pour promulgation.
Redรฉfinition de lโinventaire : ยซ qui agissent comme rรฉserves ยป
Un des changements les plus significatifs concerne lโarticle 3 de la loi, relatif ร lโInventaire national des glaciers. Le nouveau texte, tel que dรฉcrit par le journal รmbito, stipule dรฉsormais que lโING recensera les glaciers et zones pรฉriglaciaires qui ยซ agissent comme rรฉserves stratรฉgiques de ressources hydriques ยป, au lieu de ceux qui ยซ remplissent les fonctions ยป de rรฉserve.
Cette substitution semble mineure sur le plan lexical, mais le Dossier de la Bibliothรจque du Congrรจs souligne quโelle participe dโune reโdรฉfinition de lโรฉtendue des espaces protรฉgรฉs, en conditionnant la protection ร la dรฉmonstration dโune fonction hydrique effective et non ร la simple prรฉsence de glace pรฉrenne. Les autoritรฉs provinciales sont appelรฉes ร jouer un rรดle central dans cette รฉvaluation.
Principe de prรฉcaution et possibilitรฉ dโexclusion ultรฉrieure
La rรฉforme introduit un article 3 bis, qui prรฉcise, selon le texte analysรฉ par รmbito, que :
tous les glaciers et zones pรฉriglaciaires inscrits dans lโinventaire seront considรฉrรฉs comme faisant partie de lโobjet protรฉgรฉ jusquโร ce que lโautoritรฉ compรฉtente vรฉrifie lโinexistence des fonctions hydriques dรฉfinies ร lโarticle 1 ;
plus loin, il est stipulรฉ que lorsquโil sera constatรฉ, sur base dโรฉtudes technicoโscientifiques, quโun glacier ou une zone pรฉriglaciaire ยซ ne remplit pas les fonctions prรฉvues ยป, il pourra รชtre considรฉrรฉ comme exclu de lโobjet protรฉgรฉ.
On passe ainsi dโune prรฉsomption large de protection (toute masse de glace pรฉrenne dans un environnement pรฉriglaciaire) ร une logique oรน lโInventaire devient filtrant, avec la possibilitรฉ de dรฉclasser des unitรฉs glaciaires au vu dโanalyses ponctuelles.[2][3]
Terminologie : du ยซ milieu pรฉriglaciaire ยป aux ยซ geoformes pรฉriglaciaires ยป
Plusieurs modifications terminologiques remplacent lโexpression ยซ environnement pรฉriglaciaire ยป par ยซ geoformas periglaciares ยป dans les articles relatifs ร lโinventaire et aux compรฉtences des autoritรฉs. Pour les critiques, cette substitution sรฉmantique tend ร fragmenter lโobjet de protection (du milieu en tant que systรจme vers des formes isolรฉes), ce qui pourrait rรฉduire la portรฉe territoriale de la loi.
Compรฉtences provinciales et rรดle de lโIANIGLA
La rรฉforme renforce la mention des autoritรฉs provinciales comme ยซ autoritรฉs compรฉtentes ยป, chargรฉes dโidentifier, sur la base dโรฉlรฉments technicoโscientifiques, quels glaciers et zones pรฉriglaciaires situรฉs sur leur territoire remplissent certaines fonctions hydriques. Lร oรน la version antรฉrieure parlait de ยซ partager ยป lโinformation avec lโIANIGLA, la nouvelle rรฉdaction remplace par ยซ notifier ยป lโinstitut des corps de glace recensรฉs.
Le Dossier de la Bibliothรจque du Congrรจs indique que ces changements sont au cลur du dรฉbat sur la nonโrรฉgression environnementale : la crainte est que des autoritรฉs provinciales soumises ร de fortes pressions รฉconomiques puissent requalifier des espaces du point de vue de leurs fonctions hydriques, rรฉduisant ainsi lโรฉtendue du rรฉgime de protection.
Activitรฉs interdites et รฉvaluations environnementales
Lโarticle 6 (activitรฉs interdites) est รฉgalement modifiรฉ. Le nouveau texte maintient le catalogue dโactivitรฉs prohibรฉes (activitรฉs altรฉrant de maniรจre ยซ relevante ยป la condition naturelle ou les fonctions hydriques, destruction, dรฉplacement, interfรฉrence sur lโavancรฉe des glaces, etc.), mais prรฉcise dรฉsormais que la gravitรฉ de lโaltรฉration doit รชtre apprรฉciรฉe ยซ en los tรฉrminos del artรญculo 27 de la Ley General del Ambiente 25.675 ยป, renvoyant donc ร la lรฉgislationโcadre environnementale.
Le texte confirme lโobligation de soumettre toute activitรฉ dans les glaciers et zones pรฉriglaciaires ร des รฉvaluations dโimpact environnemental, en garantissant une instance de participation citoyenne conformรฉment aux articles 19 ร 21 de la Loi gรฉnรฉrale de lโenvironnement. Cependant, les opposants soutiennent que la rรฉduction de lโaire protรฉgรฉe rend ces garanties moins effectives.
Mobilisations sociales et rรฉsistances territoriales
Mobilisations nationales : ยซ La Ley de Glaciares no se toca ยป
La perspective de rรฉforme de la Ley 26.639 a dรฉclenchรฉ une vague de mobilisations ร partir de fin 2025, culminant lors des dรฉbats au Sรฉnat (fรฉvrier 2026) et ร la Chambre des dรฉputรฉs (avril 2026). Infobae et dโautres mรฉdias argentins relรจvent des manifestations massives ร Buenos Aires devant le Congrรจs, convoquรฉes sous le slogan ยซ La Ley de Glaciares no se toca ยป, avec une marche aux flambeaux et un festival artistique jusquโร minuit.
Les organisations environnementales et les assemblรฉes citoyennes rรฉunies pour cette journรฉe affirment que les modifications proposรฉes mettent en danger 7 millions de personnes et 36 bassins hydriques jugรฉs vitaux pour diverses rรฉgions du pays, en ouvrant la porte ร des activitรฉs extractives dans des zones aujourdโhui protรฉgรฉes. Les manifestants insistent sur le fait que la rรฉforme ยซ permet dโintervenir des zones que la loi actuelle protรจge ยป et quโelle compromet lโaccรจs ร lโeau comme droit fondamental.
Mobilisations territoriales : le cas dโEl Calafate
ร El Calafate (province de Santa Cruz), au pied du glacier Perito Moreno, les mobilisations se succรจdent : en fรฉvrier 2026, une nouvelle manifestation ยซ en dรฉfense des glaciers ยป se tient en simultanรฉ avec le vote au Sรฉnat, sous la consigne ยซ La Ley de Glaciares No se Toca ยป. Selon le mรฉdia local Ahora Calafate, il sโagit de la quatriรจme mobilisation de lโannรฉe 2026 dans la ville, avec une marche partant de la place Perito Moreno jusquโร la rรฉsidence officielle de la gouverneure.
Les organisateurs soulignent que ยซ lโeau et les glaciers ne se nรฉgocient pas ยป et annoncent la poursuite des actions en cas dโapprobation de la rรฉforme, reliant directement la protection des glaciers ร la sรฉcuritรฉ hydrique et au modรจle de dรฉveloppement touristique rรฉgional.
Intervention des peuples autochtones et rรดle dโAntonela Guevara
Une voix selkโnam dans le dรฉbat national
Dans ce contexte, la juriste Antonela Guevara, avocate de la communautรฉ selkโnam et rรฉfรฉrente de la campagne plurinational environnementale, devient lโune des voix autochtones les plus visibles dans le dรฉbat sur la Ley de Glaciares. Dans une interview ร Radio Provincia relayรฉe par le mรฉdia Tarde pero Seguro, elle affirme que la modification de la loi a รฉtรฉ dรฉcidรฉe ยซ sans licence sociale et avec une audience publique qui a รฉtรฉ une farce ยป, la qualifiant dโยซ antirรฉglementaire ยป et ยซ sans dรฉmocratie rรฉelle ยป.
Guevara dรฉnonce que plus de 100 000 personnes ayant participรฉ au processus de consultation รฉlargie ont รฉtรฉ ยซ rรฉduites au silence ยป et que la discussion est prรฉsentรฉe comme purement technique, alors quโยซ on parle dโeau, du prรฉsent et du futur de la vie ยป. Elle rappelle que le peuple selkโnam occupe le territoire depuis plus de 10 000 ans et affirme que la rรฉforme est intimement liรฉe ร des engagements pris par le gouvernement envers le FMI et des multinationales, plutรดt quโร lโintรฉrรชt des citoyens.
Glaciers, eau et gรฉnocide prolongรฉ
Dans des interventions relayรฉes sur les rรฉseaux sociaux par des organisations argentines de peuples autochtones, Antonela Guevara dรฉcrit la modification de la loi comme un ยซ nouveau gรฉnocide ยป qui menace non seulement les glaciers, mais aussi les humedales (zones humides) et les bassins hydriques dont dรฉpendent les communautรฉs autochtones. Elle รฉtablit un lien entre la rรฉforme actuelle et des prรฉcรฉdents locaux comme le projet de salmoniculture en Terre de Feu, en soulignant une mรชme logique de dรฉcisions prises sans vรฉritable consultation et de modifications de derniรจre minute.
En se prรฉsentant comme ยซ femme indigรจne et membre dโun peuple qui a rรฉsistรฉ pendant des siรจcles ยป, elle insiste sur le fait que sa participation au dรฉbat national nโest pas motivรฉe par une appartenance partisane, mais par la dรฉfense des gรฉnรฉrations futures, de lโeau et des territoires ancestraux.
Impacts potentiels dรฉnoncรฉs
Rรฉduction des zones protรฉgรฉes et risque de rรฉgression environnementale
Les analyses de la Bibliothรจque du Congrรจs et de mรฉdias รฉconomiques argentins convergent pour dire que la rรฉforme ยซ redรฉfinit lโampleur des espaces protรฉgรฉs ยป en conditionnant la protection aux glaciers et zones pรฉriglaciaires qui dรฉmontrent une fonction hydrique effective. Cette approche est perรงue par de nombreux juristes et environnementalistes comme potentiellement rรฉgressive, en contradiction avec le principe de nonโrรฉgression inscrit dans la doctrine environnementale argentine.
Concrรจtement, la crainte est que des glaciers de petite taille, des zones de glace enterrรฉe ou des sols gelรฉs jouant un rรดle de stockage et de rรฉgulation de lโeau, mais difficiles ร caractรฉriser, puissent รชtre exclus du rรฉgime spรฉcifique, ouvrant la voie ร des projets miniers, รฉnergรฉtiques ou dโinfrastructures.
Pression miniรจre et conflits socioโenvironnementaux
Des articles de La Naciรณn et dโInfobae rappellent que lโun des objectifs explicites de la rรฉforme est de ยซ habiliter des investissements miniers ยป, en particulier dans le cuivre et le lithium, dans des zones jusquโici considรฉrรฉes comme protรฉgรฉes par la Ley 26.639. Les provinces andines ร forte vocation extractive (San Juan, Catamarca, Jujuy, Mendoza, etc.) occupent une place centrale dans ce dรฉbat, certaines de leurs reprรฉsentantes et reprรฉsentants ayant votรฉ en faveur de la rรฉforme au Sรฉnat.
Les organisations mobilisรฉes dรฉnoncent quโen affaiblissant le pรฉrimรจtre des espaces protรฉgรฉs, la rรฉforme risque dโintensifier les conflits socioโenvironnementaux existants autour de grands projets miniers de haute montagne, en rรฉduisant les instruments juridiques disponibles pour les communautรฉs locales et les municipalitรฉs qui sโy opposent.
Menaces pour lโeau et les humedales
Les acteurs de la campagne ยซ La Ley de Glaciares no se toca ยป insistent sur le fait que la discussion ne concerne pas uniquement la glace visible, mais lโensemble du cycle de lโeau : nappes, humedales, bassins de captage et rรฉgulation saisonniรจre. En rรฉduisant la protection aux glaciers et zones pรฉriglaciaires dont la fonction hydrique est dรฉmontrรฉe, la rรฉforme pourrait, selon eux, nรฉgliger des systรจmes hydrologiques complexes dont la contribution nโest pas immรฉdiatement quantifiable.
Antonela Guevara et dโautres porteโparole autochtones soulignent que ces milieux sont intimement liรฉs ร la survie de leurs communautรฉs et ร leurs cosmologies, de sorte que leur altรฉration รฉquivaut ร une nouvelle forme de violence territoriale et culturelle.
Bibliographie
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TARDE PERO SEGURO.ย Antonela Guevara: โLa modificaciรณn de la Ley de Glaciares se hizo sin licencia socialโย [en ligne]. Argentine, 8 avril 2026 [consultรฉ le 15 avril 2026]. Disponible ร lโadresse: https://tardeperoseguro.com.ar/?p=52515
ORIGINARIOS.AR.ย Antonela Guevara: intervenciones sobre la reforma de la Ley de Glaciaresย [en ligne]. Argentine, s. d. [consultรฉ le 15 avril 2026]. Disponible ร lโadresse: https://originarios.ar/
Ce colloque international, qui se dรฉroule lesย 18 et 19 juin 2026ย ร lโUniversitรฉ de Montpellier PaulโValรฉry, situe laย toponymie inclusiveย au croisement des dimensions linguistiques, culturelles, sociales et politiques, et met en lumiรจre le rรดle des noms de lieux dans la reconnaissance des langues et des peuples minorisรฉs. Dans ce cadre, Karukinka incarne un projet rare :ย une association ร but non lucratif qui mรจne sur le terrain un travail de cartographie et de rรฉhabilitation des toponymes autochtones, en lien direct avec des membres des peuples Selkโnam et Yagan.
Lauriane Lemasson, fondatrice de Karukinka et coordinatrice scientifique du programme de toponymie, y prรฉsentera laย mรฉthodologie de collecte et de transcription des noms de lieuxย issus de la mรฉmoire orale et des archives, ainsi que les enjeux deย dรฉcolonisation de lโespace patagonien. Mirtha Salamanca et Josรฉ German Gonzรกlez Calderรณn apporteront leurย parole de membres de peuples originaires, en expliquant comment la restauration de ces toponymes contribue ร laย reconnaissance culturelle et ร la transmission auprรจs des nouvelles gรฉnรฉrations.
En participant ร cette rencontre coโorganisรฉe par laย Chaire UNESCO en toponymie inclusive, Karukinka sโinscrit dans une dynamique internationale de rรฉflexion sur lesย politiques de nomination des lieuxย et sur laย paritรฉ toponymique. Les travaux de lโassociation ร Terre de Feu, qui combinentย recherche acadรฉmique, patrimoine culturel et action associative, serviront dโexemple de terrain concret pour penser une toponymie vraiment inclusive, au-delร des discours thรฉoriques.
Cette intervention montre que, via lโexploration maritime, Karukinka investit aussi laย gรฉographie humaine et la mรฉmoire des peuples autochtones, dans un cadre scientifique et institutionnel reconnu, portรฉ par lโUNESCO.
Pour connaรฎtre le programme du colloque, nous vous invitons ร consulter le site web dรฉdiรฉ ร cet รฉvรจnement : https://toponymie.sciencesconf.org/
La Croix du Sud (Crux, Cruz del Sur ou Southern Cross) est l'une des constellations les plus cรฉlรจbres, les plus emblรฉmatiques et les plus riches culturellement du ciel รฉtoilรฉ de l'hรฉmisphรจre sud. Bien qu'elle soit la plus petite des 88 constellations modernes, son histoire, sa composition stellaire et son usage crucial pour la navigation australe en font un sujet d'รฉtude fascinant.
Caractรฉristiques astronomiques
La Croix du Sud n'est pas techniquement une constellation ร l'origine, mais un astรฉrisme (une figure remarquable dessinรฉe par des รฉtoiles particuliรจrement brillantes). Elle est aujourd'hui reconnue sous le nom de constellation de la Croix (Crux). Elle est composรฉe de quatre รฉtoiles principales qui forment les extrรฉmitรฉs de la croix, souvent complรฉtรฉes par une cinquiรจme, plus petite, situรฉe entre le bras droit et le pied de la croix.
Acrux (Alpha Crucis) : C'est l'รฉtoile la plus brillante de la constellation et la 12รจme รฉtoile la plus brillante du ciel nocturne. Situรฉe ร la base de la croix, il s'agit en rรฉalitรฉ d'un systรจme stellaire multiple situรฉ ร environ 320 annรฉes-lumiรจre de la Terre, avec une magnitude apparente combinรฉe de 0,76.
Mimosa (Beta Crucis) : Situรฉe sur le bras gauche (ouest) de la croix, c'est la deuxiรจme รฉtoile la plus brillante. Elle se trouve ร environ 280 annรฉes-lumiรจre avec une magnitude de 1,25.
Gacrux (Gamma Crucis) : Situรฉe au sommet de la croix, Gacrux est une gรฉante rouge de classe spectrale M3.5 III. ร seulement 88,6 annรฉes-lumiรจre, c'est la gรฉante rouge la plus proche du Soleil et l'รฉtoile la plus grande des cinq. Sa magnitude est de 1,64.
Imai (Delta Crucis) : C'est l'รฉtoile qui forme le bras droit (est) de la croix. Sa magnitude apparente est de 2,79 et elle est distante de 345 annรฉes-lumiรจre.
Ginan (Epsilon Crucis) : Bien que souvent omise dans la forme de la croix stricte, cette รฉtoile de magnitude 3,58 se trouve entre Acrux et Imai, ร 230 annรฉes-lumiรจre.
Histoire et mythologie
Signification culturelle indigรจne
Bien avant les Europรฉens, la Croix du Sud occupait une place centrale dans les cultures de l'hรฉmisphรจre sud :
Aborigรจnes d'Australie : Les รฉtoiles de la croix figurent dans de nombreuses histoires du Temps du Rรชve et servaient de calendrier et de guide saisonnier. Dans certaines traditions, la Croix et le "Sac ร charbon" (une nรฉbuleuse obscure voisine) forment la tรชte de l'รmeu cรฉleste.
Maoris de Nouvelle-Zรฉlande : Dans la culture maorie, la Croix est connue sous le nom de Te Punga ("l'ancre"), liรฉe ร la grande pirogue (la Voie lactรฉe) de Tama-rereti.
Incas : L'empire Inca la connaissait sous le nom de Chakana (la "croix des escaliers"), un symbole spirituel et cosmologique profond reliant les mondes souterrain, terrestre et divin.
Dรฉcouverte europรฉenne
Pendant l'Antiquitรฉ, la Croix du Sud รฉtait visible depuis la Mรฉditerranรฉe. Les Grecs, dont Ptolรฉmรฉe, la considรฉraient comme faisant partie de la constellation du Centaure. En raison de la prรฉcession des รฉquinoxes (le lent mouvement de l'axe de rotation de la Terre), elle a progressivement glissรฉ sous l'horizon europรฉen et a รฉtรฉ oubliรฉe.
Elle fut "redรฉcouverte" lors des grandes explorations maritimes europรฉennes ร l'aube du 16รจme siรจcle. Le navigateur vรฉnitien Alvise Cadamosto l'a notรฉe en 1455, l'appelant le carro dell'ostro ("chariot du sud"), bien que son dessin fรปt imprรฉcis. C'est l'astronome et mรฉdecin portugais Joรฃo Faras qui est gรฉnรฉralement crรฉditรฉ d'avoir รฉtรฉ le premier Europรฉen ร la dessiner correctement en mai 1500, depuis les cรดtes du Brรฉsil. Le navigateur florentin Amerigo Vespucci l'a รฉgalement dรฉcrite dans une lettre en 1503.
Un emblรจme identitaire des territoires australs
Au-delร de sa fonction astronomique et nautique, la Croix du Sud s'est imposรฉe comme une figure majeure, agissant comme un marqueur identitaire pour les territoires de l'extrรชme sud du continent amรฉricain. Sa reprรฉsentation exprime un profond enracinement gรฉographique et mรฉmoriel.
On la retrouve ainsi au cลur des symboles officiels de la Patagonie et de l'archipel fuรฉgien. Sur le drapeau de la rรฉgion chilienne de Magallanes et de l'Antarctique chilien, la constellation blanche se dรฉtache sur un fond bleu nuit, surplombant les sommets enneigรฉs et la steppe dorรฉe, pour symboliser la position australe de la rรฉgion.
De l'autre cรดtรฉ de la frontiรจre, le drapeau de la province argentine de Terre de Feu, Antarctique et รles de l'Atlantique Sud arbore รฉgalement les cinq รฉtoiles de la Croix du Sud inclinรฉes sur fond bleu, associรฉes cette fois ร la silhouette en vol d'un albatros, allรฉgorie de la libertรฉ et de la faune maritime locale.
Dans ces deux cas, la Croix du Sud fonctionne comme le sceau d'une appartenance partagรฉe au monde austral et ร son histoire maritime.
Dans un registre plus libre et contemporain, la Croix du Sud s'invite jusque dans l'identitรฉ visuelle de notre association, Karukinka. Sans viser la rigueur d'un emblรจme officiel, le logo lui fait un clin d'ลil appuyรฉ. Ce choix ne doit rien au hasard : il est une invitation au voyage, un rappel discret de nos terrains d'exploration subantarctiques et de notre attachement aux savoirs, tant maritimes qu'autochtones de ce bout du monde.
Un outil de navigation inestimable
L'importance historique majeure de la Croix du Sud rรฉside dans son utilisation pour la navigation ocรฉanique. Dans l'hรฉmisphรจre nord, l'รtoile Polaire (Polaris) indique prรฉcisรฉment le pรดle nord cรฉleste. L'hรฉmisphรจre sud ne possรจde pas d'รฉquivalent brillant prรจs du pรดle, ce qui rendait l'orientation nocturne complexe pour les premiers marins.
Comment trouver le pรดle Sud cรฉleste ?
La Croix du Sud sert de "pointeur" vers le pรดle sud cรฉleste. Les marins et les navigateurs utilisent une mรฉthode gรฉomรฉtrique simple :
Tracez une ligne imaginaire reliant Gacrux (le sommet de la croix) ร Acrux (la base).
Prolongez cette ligne vers le bas sur environ 4,5 fois la distance sรฉparant ces deux รฉtoiles.
Ce point imaginaire dans le ciel est trรจs proche du pรดle sud cรฉleste.
Pour confirmer ce point, les navigateurs s'appuient sur deux รฉtoiles trรจs brillantes voisines, Alpha et Beta Centauri (les "Pointeurs"). En traรงant une ligne perpendiculaire au milieu du segment reliant ces deux Pointeurs, l'intersection de cette ligne avec celle descendant de la Croix donne l'emplacement exact du pรดle sud cรฉleste.
Cette technique a รฉtรฉ essentielle aux navigateurs polynรฉsiens lors de leurs incroyables รฉpopรฉes transocรฉaniques. Lors du premier tour du monde (1519-1522), l'expรฉdition de Magellan a รฉgalement appris et utilisรฉ ces techniques basรฉes sur la Croix pour naviguer dans l'immensitรฉ du Pacifique et de l'ocรฉan Austral. Les gauchos argentins l'utilisaient de la mรชme maniรจre pour s'orienter de nuit dans l'immensitรฉ de la Pampa et de la Patagonie.
Aujourd'hui, l'importance de la Croix du Sud est telle qu'elle est un emblรจme national. Elle figure en bonne place sur les drapeaux de plusieurs nations de l'hรฉmisphรจre sud, dont l'Australie, la Nouvelle-Zรฉlande (qui n'affiche que les 4 รฉtoiles principales), le Brรฉsil, la Papouasie-Nouvelle-Guinรฉe et les Samoa.
Lโassociation Cap Horn au Long Cours et le site Cap-Horniers Franรงais constituent aujourdโhui lโune des plus prรฉcieuses ressources indรฉpendantes pour comprendre lโรฉpopรฉe des grands voiliers marchands franรงais et des marins qui ont franchi le cap Horn. Leur travail bรฉnรฉvole documente navires, voyages et รฉquipages, et redonne une voix ร ces marins au long cours dont la mรฉmoire aurait pu rester confinรฉe aux archives et ร quelques vitrines de musรฉes.
Le port de Nantes (Quai de la Fosse) ร l'รฉpoque des cap-horniers (collection Le Coat)
Une mรฉmoire vivante des capโhorniers franรงais
On appelle ยซ capโhorniers ยป les grands voiliers de charge, ainsi que leurs รฉquipages, qui franchissaient le cap Horn pour relier lโEurope aux ports du Pacifique entre le milieu du XIXแต siรจcle et le premier quart du XXแต siรจcle. Ces navires, souvent des troisโmรขts ou quatreโmรขts en acier de grande taille, affrontaient des conditions mรฉtรฉorologiques extrรชmes, houle croisรฉe, vents violents et froid, notamment lorsquโils passaient dโest en ouest contre les vents dominants.
Pendant plus dโun siรจcle, jusquโaux annรฉes 1920, la route du cap Horn fut lโune des grandes artรจres du commerce maritime mondial : les voiliers franรงais y transportaient guano et nitrates du Chili et du Pรฉrou, cรฉrรฉales dโAustralie et de Californie, bois dโAmรฉrique du Nord, mรฉtaux et minerai de nickel, entre autres cargaisons. Alors que la vapeur puis le canal de Panama allaient progressivement supplanter ces routes, les capโhorniers ont รฉcrit une page majeure de lโhistoire de la marine marchande europรฉenne.
Une association hรฉritiรจre de lโAmicale des capโhorniers
Lโassociation Cap Horn au Long Cours (CHLC) puise ses racines dans lโancienne Amicale internationale des capitaines au long cours capโhorniers (AICH), aujourdโhui disparue avec la gรฉnรฉration de marins qui lโanimait. CHLC reprend lโesprit de cette amicale en se donnant pour mission de ยซ sauvegarder et faire connaรฎtre le patrimoine des CapโHorniers ยป, quโil sโagisse des navires, des routes, des mรฉtiers ou des trajectoires humaines.
Pour concrรฉtiser cette mission, lโassociation a crรฉรฉ et anime le site caphorniersfrancais.fr, entiรจrement consacrรฉ aux marins des grands voiliers marchands franรงais ayant empruntรฉ la route du cap Horn. Ce site se distingue par son ambition : faire connaรฎtre, ร terme, tous les voyages de tous les marins sur tous les voiliers de charge capโhorniers franรงais.
Un travail de recherche indรฉpendant et bรฉnรฉvole
La dรฉmarche de cette association repose sur un patient travail de recherche, menรฉ de faรงon indรฉpendante par des bรฉnรฉvoles passionnรฉs. Lโรฉquipe collecte et croise des sources multiples : archives de lโarmement et de la marine marchande, journaux de bord, registres dโรฉquipage, rรฉcits de voyage, fonds photographiques familiaux, correspondances privรฉes, mais aussi corrections et complรฉments envoyรฉs par les descendants de marins.
Les responsables du site soulignent euxโmรชmes lโampleur ยซ monumentale ยป de la tรขche et le fait quโelle nรฉcessitera des annรฉes de travail, appelant le public ร les aider en partageant documents, souvenirs ou en signalant toute erreur repรฉrรฉe dans les notices existantes. Cette logique participative fait du projet un vรฉritable chantier dโhistoire maritime collaborative, oรน les apports des familles, des chercheurs locaux et des curieux enrichissent progressivement une base de donnรฉes unique.
Navires, voyages, รฉquipages : un corpus documentaire en expansion
Lโun des apports majeurs du site est de rassembler, navire par navire, voyage par voyage, les traces des routes effectuรฉes et les noms des marins embarquรฉs. Lโobjectif affichรฉ est que les capโhorniers ne soient plus seulement des silhouettes anonymes sur dโanciennes photographies, mais des individus identifiables, replacรฉs dans le contexte de leurs campagnes au long cours.
Le site valorise รฉgalement des rรฉcits de mer et tรฉmoignages directs, comme celui dโAbel Guillou, capitaine du troisโmรขts Bretagne naufragรฉ au cap Horn en aoรปt 1900 aprรจs deux mois et demi de lutte contre les รฉlรฉments, dont lโรฉquipage fut sauvรฉ par le troisโmรขts britannique Maxwell. Ces histoires incarnent concrรจtement les dangers de la route du cap Horn et donnent chair aux valeurs de courage, de tรฉnacitรฉ et de solidaritรฉ que lโassociation met en avant comme hรฉritage des capโhorniers.
ยซ Faire sortir les capโhorniers des musรฉes ยป
CHLC ne se contente pas de produire une base de donnรฉes en ligne : lโassociation se donne pour objectif de ยซ faire sortir les CapโHorniers des musรฉes ยป en allant ร la rencontre du public ร travers confรฉrences, expositions temporaires et manifestations variรฉes partout en France. Ces actions culturelles sโappuient sur les recherches de ses membres pour raconter lโhistoire des marins au long cours auโdelร des seuls objets exposรฉs, en replaรงant les hommes, leurs mots et leurs expรฉriences au centre du rรฉcit.
Cette mรฉdiation itinรฉrante contribue ร reconnecter les territoires maritimes et portuaires ร leur passรฉ capโhornier, en particulier dans les villes et rรฉgions qui ont fortement participรฉ ร ce commerce ร la voile. Elle offre aussi aux descendants de marins un espace oรน retrouver des traces de leurs ancรชtres et comprendre le contexte de leurs navigations.
Un enjeu historiographique et patrimonial majeur
Dโun point de vue scientifique, le travail de CapโHorniers Franรงais comble un vide entre lโhistoire ยซ officielle ยป de la marine marchande (statistiques, flotte, grandes routes commerciales) et lโhistoire vรฉcue des รฉquipages, souvent peu documentรฉe au niveau individuel. En reconstituant les voyages un par un et en identifiant les marins, lโassociation produit une microโhistoire fine de la navigation ร la voile autour du cap Horn.
Cette approche permet dโรฉtudier les rรฉseaux de recrutement des รฉquipages, les provenances rรฉgionales, les rythmes de campagne, les carriรจres longues ou brรจves, les naufrages et les retours, et plus largement la maniรจre dont lโรฉconomie mondialisรฉe des nitrates, cรฉrรฉales ou bois se traduisait dans des trajectoires humaines concrรจtes. Elle offre aussi un matรฉriau prรฉcieux aux chercheurs en histoire sociale, en gรฉographie maritime, en รฉtudes portuaires ou en anthropologie de la mer.
Le cap Horn, nลud stratรฉgique du commerce ร la voile
Pour mesurer lโimportance du travail de lโassociation, il faut rappeler le rรดle stratรฉgique du cap Horn dans les rรฉseaux commerciaux mondiaux avant lโรจre de la vapeur et du canal de Panama. Dรจs la fin du XVe siรจcle, la recherche de nouvelles routes maritimes pour le commerce des รฉpices puis, plus tard, des matiรจres premiรจres comme le guano et le nitrate, a poussรฉ les puissances maritimes ร contourner lโAmรฉrique du Sud.
Aux XIXแต et dรฉbut XXแต siรจcles, les grands voiliers capโhorniers franรงais assurent ainsi des liaisons rรฉguliรจres vers le Pacifique pour rapporter engrais minรฉraux, cรฉrรฉales, bois et mรฉtaux vers lโEurope, prolongeant notamment le ยซ nitrate trade ยป et le commerce cรฉrรฉalier jusquโaux derniรจres grandes traversรฉes ร la voile. Ces routes exigeaient une maรฎtrise exceptionnelle de la navigation dans les ยซ cinquantiรจmes hurlants ยป et les ยซ soixantiรจmes rugissants ยป, ce qui explique le prestige durable attachรฉ aux marins qui y ont servi.
Nantes, un grand port armateur des routes du cap Horn
Dans cette histoire, la ville de Nantes occupe une place particuliรจre comme grand port armateur et chantier de construction navale sur lโestuaire de la Loire. Au XIXแต siรจcle, les chantiers nantais โ notamment les Chantiers de la Loire et Dubigeon โ participent ร la construction de grands voiliers de commerce en acier, destinรฉs au long cours et ร la navigation vers les grandes routes ocรฉaniques, dont celle du cap Horn.
Le tissu portuaire nantais se structure alors autour des quais de la Loire, de lโactivitรฉ des armateurs, de la batellerie fluviale et des navires de charge, dans un contexte dโintense dรฉveloppement du commerce maritime vers les marchรฉs coloniaux et lointains. La prรฉsence dโune rue des CapโHorniers ร Nantes rappelle symboliquement ce lien historique entre la ville et les marins qui partaient pour ces campagnes extrรชmes.
Les recherches de CapโHorniers Franรงais permettent de relier ces rรฉalitรฉs portuaires ร des trajectoires individuelles : nombre de marins, officiers ou capitaines embarquรฉs sur les capโhorniers franรงais รฉtaient issus de Nantes, de la LoireโAtlantique ou dโautres ports de la faรงade atlantique, et leurs parcours se retrouvent dispersรฉs dans les registres, journaux de bord et tรฉmoignages que lโassociation met en lumiรจre.
SaintโNazaire, avantโport ocรฉanique et base de dรฉpart
Avec le dรฉveloppement du port de SaintโNazaire au milieu du XIXแต siรจcle, sous le Second Empire, lโestuaire de la Loire se dote dโun avantโport ocรฉanique moderne qui vient complรฉter et, progressivement, supplanter les installations plus en amont. Crรฉรฉ officiellement en 1856, le port de SaintโNazaire devient un maillon essentiel du Grand port maritime de NantesโSaintโNazaire, avec bassins ร flot, formes de radoub et, plus tard, chantiers navals majeurs.
Si, aujourdโhui, SaintโNazaire est surtout connu pour la construction navale et les grandes unitรฉs comme les paquebots, son essor sโinscrit dans une histoire plus longue dโaccueil et dโarmement de navires de commerce au long cours. ร lโรฉpoque du commerce ร la voile, lโensemble portuaire NantesโSaintโNazaire formait ainsi lโune des grandes portes dโembarquement franรงaises vers lโAtlantique Sud, le Pacifique et donc vers la route du cap Horn.
Les travaux de CapโHorniers Franรงais, en restituant navire par navire les campagnes vers le Pacifique, contribuent ร valoriser ce rรดle du complexe portuaire de la Loire : on peut y suivre des voiliers construits ou armรฉs dans la rรฉgion, des รฉquipages recrutรฉs dans les bourgs maritimes du littoral ligรฉrien, et les longs voyages qui les menaient finalement ร doubler le cap Horn.
Une ressource pour chercheurs, institutions et familles
Le site de lโassociation est dโun accรจs libre et constitue une ressource de premier plan pour les historiens, les รฉtudiants, les musรฉes maritimes, mais aussi pour les gรฉnรฉalogistes et les familles qui cherchent ร retracer le parcours dโun ancรชtre marin. La granularitรฉ de lโinformation โ noms des navires, dates de campagnes, itinรฉraires, rรฉcits de bord, tรฉmoignages โ permet des recherches ร la fois fines et transversales.
En mettant ร disposition ce corpus, CapโHorniers Franรงais contribue รฉgalement ร la valorisation du patrimoine maritime auprรจs des collectivitรฉs locales, des ports et des lieux de mรฉmoire qui peuvent sโappuyer sur ces donnรฉes pour concevoir expositions, parcours urbains, รฉvรฉnements commรฉmoratifs ou actions pรฉdagogiques. Lโassociation se positionne ainsi comme un relais entre archives, territoires et grand public.
Appel ร contributions et enjeux pour lโavenir
Consciente de lโimmensitรฉ de la tรขche, lโassociation insiste sur le caractรจre รฉvolutif et perfectible de son travail, invitant toute personne disposant de documents, photos, carnets, listes dโรฉquipage ou souvenirs de famille ร les contacter pour enrichir et corriger les informations publiรฉes. Cette ouverture montre que lโhistoire des capโhorniers nโest plus seulement affaire dโexperts, mais une mรฉmoire partagรฉe ร laquelle chacun peut contribuer.
ร lโheure oรน la navigation commerciale ร la voile a totalement disparu au profit de la propulsion mรฉcanique, ces recherches indรฉpendantes constituent un rempart contre lโoubli dโun monde maritime aujourdโhui rรฉvolu, mais qui a faรงonnรฉ durablement les ports, les villes et les cultures littorales franรงaises, de Nantes et SaintโNazaire jusquโaux rives lointaines du Pacifique.
En 2024, un seul voilier a quittรฉ le ponton du Belem ร Nantes puis le Quai des Frรฉgates du port de Saint Nazaire direction le cap Horn : le voilier Milagro de notre association, et pour raconter ร notre petite รฉchelle une histoire complรฉmentaire : celle des peuples autochtones du bout du monde.
Le genreย Aphrasturaย (famille des Furnariidae) regroupe de petits passereaux insectivores endรฉmiques du sudโouest de lโAmรฉrique du Sud. Il comprend historiquement deux espรจcesย : le rayadito ร longue queue (Aphrastura spinicauda, synallaxe rayadito ou rayadito รฉpineux), largement distribuรฉ dans les forรชts tempรฉrรฉes du Chili et de lโArgentine australe, et le rayadito de Masafuera (Aphrastura masafuerae), microendรฉmique de lโรฎle Alejandro Selkirk dans lโarchipel Juan Fernรกndez.
Rayadito (Aphrastura spinicauda) photographiรฉ lors d'une expรฉdition Karukinka dans les canaux de la rรฉserve de Biopshรจre du cap Horn (Chili, avril 2025)
Les rayaditos (Tachikatchina en yagan) occupent un rรดle central dans la biologie des forรชts tempรฉrรฉes australes, oรนย A. spinicaudaย est lโun des oiseaux cavicoles les plus abondants (et expressifs !) dans les forรชts ร ย Nothofagusย jusquโaux limites australes de la Rรฉserve de biosphรจre du Cap Horn.
Dans ce contexte subantarctique, la dรฉcouverte rรฉcente du rayadito subantarctique (Aphrastura subantarctica) sur lโarchipel Diego Ramรญrez, au sudโouest du Cap Horn, a rรฉvรฉlรฉ un cas remarquable de diversification insulaire dans un environnement dรฉpourvu dโarbres.
Table des matiรจres
Distribution, diversitรฉ et รฉcosystรจmes
Les travaux rรฉcents sur la communautรฉ des oiseaux cavernicoles montrent queย A. spinicaudaย est lโun des passereaux les plus abondants dans les forรชts tempรฉrรฉes australes, avec des densitรฉs pouvant dรฉpasser 9 individus par hectare, et une forte dรฉpendance aux cavitรฉs crรฉรฉes par le pic de Magellan (Campephilus magellanicus). ร lโinverse,ย A. subantarcticaย vit dans un archipel herbacรฉ, dominรฉ parย Poa flabellata, et utilise des cavitรฉs au sol pour nicher ou dans des structures de nids dโoiseaux marins, en lโabsence de mammifรจres terrestres prรฉdateurs.
Morphologie, รฉcologie et comportement
A. spinicauda est un petit passereau dโenviron 12 g, ร queue longue et fine, utilisรฉe pour son dรฉplacement acrobatique sur les troncs et branches. Sa couleur brunโroux striรฉe lui confรจre un excellent camouflage dans les รฉcorces et les feuillages, et il se nourrit principalement dโinsectes et de larves, en explorant lโรฉcorce et le sousโbois.
A. subantarctica, en revanche, pรจse en moyenne 16 g, avec un bec plus long, des pattes plus dรฉveloppรฉes, une queue plus courte et un comportement centrรฉ ร faible hauteur du sol, reflรฉtant une adaptation ร un habitat herbacรฉ et trรจs venteux.
Le comportement du rayadito en territoire yagan est illustrรฉ par ces propos de Ursula Calderon : "Tachikachina est un oiseau qui chante dans la montagne en journรฉe, prรฉvenant que quelqu'un est cachรฉ : un homme mauvais, un sorcier. Il annonce ainsi au marcheur la prรฉsence de ceux-ci ou encore d'un chien, d'une chat... en bref de quelqu'un cachรฉ. Ses cris, quand ils chantent ensemble, font peur, tsch-tsch-tsch, puisqu'ils n'annoncent rien de bon" (page 70, rรฉf. 10).
Rayadito ou Tachikatchina, photographiรฉ en avril 2025 dans la caleta Borracho (expรฉdition en voilier dans les canaux de Patagonie, Chili)
Gรฉnรฉtique, spรฉciation et conservation
Les analyses gรฉnรฉtiques montrent une diffรฉrentiation nette entreย A. spinicaudaย etย A. subantarctica justifiant la proposition deย A. subantarcticaย comme nouvelle espรจce emblรฉmatique de la biodiversitรฉ subantarctique. Cette distinction, couplรฉe ร des diffรฉrences morphologiques et comportementales, place lโarchipel Diego Ramรญrez comme un โlaboratoire naturelโ de spรฉciation et de conservation, dรฉsormais protรฉgรฉ par le parc marin Diego RamรญrezโPassage de Drake.
Pour A. spinicauda, la conservation des forรชts anciennes ร cavitรฉs et la prรฉservation du pic de Magellan sont essentielles pour maintenir la structure des populations de rayaditos dans la rรฉserve de biosphรจre du Cap Horn.
Bibiographie
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Fuerte Bulnes est le premier รฉtablissement chilien permanent dans la rรฉgion du dรฉtroit de Magellan, fondรฉ en 1843 sur la pointe Santa Ana, ร environ 60 kilomรจtres au sud de lโactuelle ville de Punta Arenas. Il rรฉpond ร la volontรฉ des autoritรฉs de la jeune Rรฉpublique chilienne dโaffirmer sa souverainetรฉ dans lโextrรชme sud face aux ambitions des puissances europรฉennes et de consolider le contrรดle dโune route maritime stratรฉgique entre Atlantique et Pacifique. Bien que rapidement abandonnรฉ au profit dโun site plus favorable ร Punta Arenas grรขce aux prรฉcieuses indications d'un cacique Tehuelche, le fort a acquis une importance symbolique majeure dans lโhistoire territoriale du Chili et a รฉtรฉ reconstruit au milieu du vingtiรจme siรจcle comme lieu de mรฉmoire et monument historique national.
Table des matiรจres
Depuis les premiรจres dรฉcennies de lโindรฉpendance, les รฉlites chiliennes identifient le dรฉtroit de Magellan comme un espace clรฉ pour la sรฉcuritรฉ et le dรฉveloppement du pays, dans la continuitรฉ des prรฉoccupations formulรฉes auparavant par Bernardo OโHiggins. Exilรฉ au Pรฉrou, OโHiggins propose en 1842 au ministre de lโIntรฉrieur et des Relations extรฉrieures, Ramรณn Luis Irarrรกzaval, un plan de colonisation fondรฉ sur lโinstallation de familles originaires de Chiloรฉ et la mise en place dโun service de navigation ร vapeur pour intรฉgrer la rรฉgion au reste du territoire national.
Le gouvernement du prรฉsident Manuel Bulnes transforme rapidement ces idรฉes en politique dโรtat, dans un contexte dโexpansionnisme europรฉen et de rivalitรฉs navales croissantes dans le sud du continent. Lโenjeu consiste ร passer dโune souverainetรฉ juridique proclamรฉe ร une occupation effective, en installant une garnison et une population civile capables de fournir des services aux navires et de prรฉfigurer une colonisation plus large de la Patagonie, jusqu'ร son point continental le plus au sud.
Lโexpรฉdition de la goรฉlette Ancud et la prise de possession
Pour mettre en ลuvre ce projet, lโintendant de Chiloรฉ, Domingo Espiรฑeira, reรงoit en 1842 la mission dโรฉtudier la meilleure maniรจre dโoccuper la rรฉgion magellanique et de superviser la construction dโune embarcation dรฉdiรฉe ร lโexpรฉdition. Le navire, initialement baptisรฉ ยซ Presidente Bulnes ยป avant de prendre le nom de ยซ Goleta Ancud ยป en hommage au port chilote oรน il est construit, est รฉquipรฉ pour transporter un dรฉtachement militaire, des outils, des matรฉriaux de construction, des vivres et des animaux de subsistance.
La goรฉlette Ancud quitte San Carlos de Ancud en mai 1843 sous le commandement du capitaine de frรฉgate Juan Williams (Juan Guillermos), accompagnรฉ notamment du naturaliste prussien Bernardo Philippi, futur gouverneur de la colonie de Magallanes. Aprรจs environ quatre mois de navigation et dโexploration, lโexpรฉdition jette lโancre le 21 septembre 1843 ร Punta Santa Ana, sur la rive nord du dรฉtroit de Magellan, oรน est officiellement prise possession du dรฉtroit et des territoires adjacents au nom du gouvernement du Chili.
Fondation et configuration du Fuerte Bulnes
Quelques semaines aprรจs la cรฉrรฉmonie de prise de possession, Juan Williams inaugure officiellement le Fuerte Bulnes le 30 octobre 1843, en lโhonneur du prรฉsident Manuel Bulnes. La position retenue, sur un promontoire rocheux faisant face au dรฉtroit, prรฉsente des avantages stratรฉgiques รฉvidents pour le contrรดle de la navigation, mais sโavรฉrera dรฉfavorable ร long terme pour un รฉtablissement civil durable en raison de la pauvretรฉ des sols et de lโexposition aux conditions climatiques extrรชmes.
Le complexe dรฉfensif comprend un fossรฉ, une palissade de troncs et un ensemble de bรขtiments en bois, construits soit par empilement horizontal des rondins, soit par des structures en bois remplies de mottes de tourbe. Autour du bloc principal, vรฉritable maison-forte, sโorganisent les fonctions essentielles : caserne, magasin, maisons du gouverneur et des officiers, chapelle, prison, ranchos dโhabitation et รฉtables, complรฉtรฉs par deux batteries de deux canons et un poudrier souterrain. Cette petite colonie militaire constitue ainsi une cellule de peuplement, un poste de secours pour les navires et un symbole concret de la prรฉsence de lโรtat chilien dans un territoire jusquโalors dรฉpourvu dโoccupation permanente stable.
La chapelle du fort, photographiรฉe le 1er mars 2026 lors d'une visite du monument
Conditions de vie et dรฉfis de la colonie
Les sources รฉditรฉes par lโUniversitรฉ de Magallanes, notamment le ยซ Diario de guerra del โFuerte Bulnesโ 1844โ1850 ยป, ainsi que les panneaux d'informations consultables durant la visite du fort, permettent de prendre la mesure des difficultรฉs quotidiennes rencontrรฉes par la garnison et les familles installรฉes au fort. Les vents violents, le froid, lโisolement et la difficultรฉ ร dรฉvelopper une agriculture de subsistance dans un environnement inhospitalier imposent une dรฉpendance durable visโร โvis des approvisionnements maritimes en provenance de Chiloรฉ et du centre du pays.
La fonction de relais pour la navigation est cependant remplie : ร partir du fort, les autoritรฉs chiliennes offrent assistance et ravitaillement aux navires qui franchissent le dรฉtroit, renforรงant la visibilitรฉ internationale de la prรฉsence chilienne. Dans le mรชme temps, les rapports militaires consignรฉs dans le ยซ Diario de guerra ยป tรฉmoignent dโune tension permanente entre la mission patriotique de ยซ faire patrie ยป dans lโextrรชme sud et la duretรฉ des conditions matรฉrielles, qui affectent la santรฉ, la discipline et la cohรฉsion de la petite communautรฉ.
Du Fuerte Bulnes ร Punta Arenas : abandon et dรฉplacement de la colonie
Trรจs tรดt, les autoritรฉs constatent les limites structurelles du site de Punta Santa Ana pour le dรฉveloppement dโune colonie ร vocation agricole et commerciale. Les sols peu profonds, la difficultรฉ dโaccรจs ร des ressources en eau et lโexposition aux intempรฉries poussent ร envisager un dรฉplacement vers un emplacement plus favorable sur la rive du dรฉtroit, ce qui conduit ร la dรฉcision de fonder la colonie de Punta Arenas en 1848.
Les reconnaissances menรฉes depuis le fort le long de la rive nord du dรฉtroit sโaccompagnรจrent de contacts rรฉpรฉtรฉs avec les Tehuelches (Aonikenk), dont les connaissances des pรขturages et des abris naturels jouรจrent un rรดle dans lโidentification dโun site plus propice que la Punta Santa Ana. Des rรฉcits postรฉrieurs, relayant la tradition locale, soulignent quโun cacique tehuelche aurait orientรฉ les autoritรฉs chiliennes vers la zone de la future Punta Arenas, oรน la qualitรฉ des terres, lโaccรจs ร lโeau et les possibilitรฉs dโรฉlevage offraient de meilleures perspectives de colonisation que le promontoire originel du fort.
Lauriane Lemasson ร Punta Santa Ana, sur la rive nord du dรฉtroit de Magellan, le 1er mars 2026 (photo de Teresa Celedon)
Les chronologies รฉtablies par Memoria Chilena montrent quโaprรจs lโarrivรฉe de renforts en 1844 et 1847, le poids administratif, militaire et dรฉmographique se dรฉplace progressivement du fort vers le nouveau noyau de Punta Arenas. La population du fort est transfรฉrรฉe et, en quelques annรฉes, lโinstallation originelle entre dans une phase de dรฉclin, jusquโร ce que les bรขtiments soient abandonnรฉs et les structures ultรฉrieurement endommagรฉes, notamment lors des รฉvรฉnements violents associรฉs au motรญn de Cambiazo en 1851โ1852.
Effacement matรฉriel et persistance symbolique (XIXeโdรฉbut XXe siรจcle)
Aprรจs le transfert de la colonie, les ruines du fort demeurent comme un tรฉmoignage discret mais chargรฉ de sens de la premiรจre installation chilienne permanente dans la ยซ vastedad patagรณnica ยป, selon lโexpression de lโhistorien Mateo Martinic. Dans son ลuvre consacrรฉe ร lโhistoire du dรฉtroit et de la rรฉgion de Magallanes, Martinic souligne que le fort marque lโavancรฉe initiale de la colonisation nationale et de la civilisation chilienne dans les rรฉgions australes, en faisant le lien entre souverainetรฉ, occupation territoriale et projets รฉconomiques futurs.
La bibliographie rassemblรฉe par Memoria Chilena montre que, dรจs la fin du XIXe siรจcle et au dรฉbut du XXe siรจcle, lโexpรฉrience de Fuerte Bulnes sโinscrit dans une rรฉflexion plus large sur le territoire de Magallanes et sa colonisation, ร travers des ouvrages dโauteurs tels quโArmando Braun Menรฉndez, Jorge Schythe ou Recaredo Tornero. Ces travaux, ainsi que les chroniques et rรฉcits compilรฉs par Mateo Martinic au XXe siรจcle, contribuent ร faire du fort un repรจre historique incontournable dans la construction dโun rรฉcit national sur lโextrรชme sud du Chili.
Reconstructions, patrimonialisation et Parc du Dรฉtroit
Le tournant patrimonial intervient au milieu du XXe siรจcle, lorsque le major Ramรณn Caรฑas Montalva conรงoit dans les annรฉes 1930 le projet de reconstruire le fort en vue de la commรฉmoration de son centenaire. Un comitรฉ pour la reconstruction de Fuerte Bulnes se rรฉunit ร partir de 1941, bรฉnรฉficiant du soutien financier de personnalitรฉs rรฉgionales comme Josรฉ Menรฉndez Behety, et les travaux aboutissent ร la reconstruction des principales installations selon leurs caractรฉristiques originelles, inaugurรฉe en 1944 sous la prรฉsidence de Juan Antonio Rรญos.
Reconstruit sur le mรชme site de Punta Santa Ana, le complexe reprend lโorganisation spatiale et les techniques constructives du fort du XIXe siรจcle : caserne, chapelle, maisons dโofficiers, palissades et batteries, recrรฉant un paysage militaire et colonial destinรฉ ร la fois ร lโรฉducation historique et au tourisme culturel. Lโensemble est ensuite reconnu comme Monument historique national par le dรฉcret nยฐ 138 de 1968, qui protรจge non seulement le fort luiโmรชme, mais aussi lโensemble de la pรฉninsule de Punta Santa Ana en tant que bien immobilier dโintรฉrรชt patrimonial.
Vue sur le dรฉtroit de Magellan, depuis Punta Santa Ana (01/03/2026)
Au dรฉbut du XXIe siรจcle, Fuerte Bulnes et les vestiges de la zone voisine de Puerto Hambre sont intรฉgrรฉs au Parc du Dรฉtroit de Magellan, une concession touristique et culturelle de 250 hectares visant ร valoriser les paysages, lโhistoire et la mรฉmoire de ce secteur. Le site fonctionne aujourdโhui comme musรฉe de site et espace dโinterprรฉtation historique, combinant reconstitution architecturale, expositions et activitรฉs de mรฉdiation culturelle.
Apports de la recherche historique chilienne
La production historiographique chilienne a largement explorรฉ le fort Bulnes comme laboratoire de la colonisation australe et de la construction de lโรtat dans des espaces รฉloignรฉs. Les travaux de Mateo Martinic, en particulier ยซ Breve historia de Magallanes ยป et ยซ Historia del Estrecho de Magallanes ยป, analysent le fort en le replaรงant dans une chronologie longue, allant des tentatives espagnoles de fondation au XVIe siรจcle ร la consolidation de Punta Arenas et ร lโessor de lโรฉlevage ovin.
Dโautres รฉtudes abordent indirectement ce lieu ร travers lโhistoire de la colonie de Magallanes, de ses structures รฉconomiques et des politiques publiques mises en ลuvre dans la rรฉgion, comme lโouvrage de Sergio Vergara sur lโรฉconomie et la sociรฉtรฉ de Magallanes entre 1843 et 1877 ou les synthรจses sur le territoire et sa colonisation rรฉpertoriรฉes par les archives disponibles sur le site "Memoria Chilena". Ensemble, ces travaux montrent que le fort ne peut รชtre compris isolรฉment, mais comme un moment fondateur dans un processus continu de territorialisation, de peuplement et de mise en valeur des ressources australes.
Conclusion
La visite du fort permet de saisir la complexitรฉ dโun projet de colonisation situรฉ au croisement de la gรฉopolitique, de lโingรฉnierie militaire et de lโexpรฉrience quotidienne de communautรฉs confrontรฉes ร un milieu extrรชme. Fort รฉphรฉmรจre, mais lourd de consรฉquences, il constitue le jalon initial dโun processus de territorialisation qui aboutira ร lโessor de Punta Arenas et ร lโintรฉgration durable de la rรฉgion de Magallanes ร lโรtat chilien. Reconstruit et patrimonialisรฉ, il incarne aujourdโhui un lieu de mรฉmoire et un observatoire privilรฉgiรฉ sur la maniรจre dont le Chili raconte et met en scรจne sa prรฉsence dans lโextrรชme sud du continent.
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Les voyages de Darwin en Patagonie, ร bord du HMS Beagle et plus prรฉcisรฉment au sud du dรฉtroit de Magellan, sont ร la fois une aventure maritime, une sรฉrie de recherches gรฉologiques, glaciologiques et naturalistes pionniรจres et une confrontation anthropologique dรฉcisive avec les peuples fuรฉgiens. Ils jouent un rรดle disproportionnรฉ dans la maturation de la pensรฉe de Darwin, bien auโdelร de la seule โanecdote des Galapagosโ.
Le navire HMS Beagle en Patagonie (1831-1836), peint par Conrad Martens (1801 - 21 August 1878) โ peinture issue de "The Illustrated Origin of Species" de Charles Darwin, (Domaine public, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=1082238)
Contexte historique et objectifs des expรฉditions
Le deuxiรจme voyage du navire HMS Beagle (1831โ1836), commandรฉ par Robert FitzRoy, sโinscrit dans le contexte de la Pax Britannica et de lโouverture commerciale qui suit les guerres napolรฉoniennes. Il sโagit avant tout dโune grande mission de levรฉs hydrographiques le long des cรดtes dโAmรฉrique du Sud, destinรฉe ร produire des cartes cรดtiรจres fiables pour sรฉcuriser le commerce maritime britannique, en particulier dans les eaux notoirement dangereuses du dรฉtroit de Magellan et des archipels fuรฉgiens.
Conscient que les officiers du bord seront accaparรฉs par les opรฉrations de sondage et de cartographie, FitzRoy insiste trรจs tรดt โ dรจs 1830 โ pour embarquer un naturaliste qui puisse explorer les terres pendant que le navire travaille en mer. Charles Darwin, jeune diplรดmรฉ de Cambridge รขgรฉ de 22 ans, accepte de rejoindre lโexpรฉdition comme โsupernumeraryโ, sans fonction navale officielle, mais avec toute latitude pour dรฉbarquer, parcourir les rivages et lโintรฉrieur des terres, collecter des spรฉcimens et tenir un journal scientifique.
Cadre gรฉographique au sud du dรฉtroit de Magellan
Le โsud du dรฉtroit de Magellanโ visitรฉ par le Beagle comprend la Terre de Feu proprement dite, lโarchipel entourant le canal qui portera plus tard le nom du navire, ainsi que plusieurs baies subโatlantiques, dont la Bahรญa San Sebastiรกn, situรฉe au sud du dรฉtroit. Darwin signale sa premiรจre approche de la cรดte fuรฉgienne en dรฉcembre 1832, au sud du cap SaintโSรฉbastien : il dรฉcrit alors des falaises de strates horizontales dominant un paysage de vallรฉes herbeuses ponctuรฉes de bosquets, dรฉjร marquรฉ par les fumรฉes des feux autochtones visibles depuis la mer.
Plus ร lโouest, le Beagle explore et cartographie le long canal tortueux, l'Onashaga en langue yagan, qui deviendra officiellement le โBeagle Channelโ, sรฉparant lโรฎle Navarino de la grande รฎle de la Terre de Feu, dans un dรฉcor profondรฉment entaillรฉ par les anciens glaciers et encombrรฉ de fjords รฉtroits. Ces paysages aux reliefs abrupts, oรน des glaciers descendent presque jusquโau niveau de la mer le long de cรดtes encore mal connues, offrent ร Darwin un laboratoire naturel exceptionnel pour tenter de comprendre les relations entre la mer, la glace et le soulรจvement des terres.
Chronologie des sรฉjours de Darwin en Patagonie
Les archives de Darwin permettent de distinguer trois grands sรฉjours en Terre de Feu, tous situรฉs dans les hautes latitudes magellaniques : dรฉcembre 1832โfรฉvrier 1833, janvierโmars 1834, puis maiโjuin 1834.
Lors du premier sรฉjour, du 16 dรฉcembre 1832 au 26 fรฉvrier 1833, il accompagne les reconnaissances le long de la cรดte nord de la Terre de Feu vers Bahรญa San Sebastiรกn, avant de prendre part aux activitรฉs entourant lโinstallation en territoire yagan dโun poste missionnaire ร Wulaia (รฉcrit Woollya par Darwin), sur lโรฎle Navarino. Le deuxiรจme sรฉjour, du 26 janvier au 6 mars 1834, le voit revenir dans la rรฉgion pour de nouveaux levรฉs du canal Beagle et des fjords voisins, pรฉriode au cours de laquelle il observe de prรจs des glaciers descendant jusquโร la mer et les accumulations de blocs erratiques quโils dรฉposent.
Enfin, lors du troisiรจme passage, du 12 mai au 10 juin 1834, le Beagle achรจve ses levรฉs cartographiques dans la zone, tandis que Darwin affine ses observations gรฉologiques et gรฉomorphologiques tout en poursuivant ses notes sur la faune, la flore et les populations locales.
Gรฉologie : surrection des terres et โblocs de Darwinโ
Durant le voyage, Darwin se considรจre luiโmรชme avant tout comme gรฉologue, fortement influencรฉ par la lecture assidue ร bord du Principles of Geology de Charles Lyell. Ce dernier dรฉfend lโidรฉe que les grandes structures de la croรปte terrestre rรฉsultent de processus lents mais continus โ soulรจvements, subsidence, รฉrosion โ opรฉrant sur des durรฉes immenses, plutรดt que de cataclysmes isolรฉs.
En Terre de Feu, Darwin trouve des indices concrets qui confortent cette vision : il dรฉcrit des plaines littorales formรฉes de dรฉpรดts meubles et de galets, parfois interstratifiรฉs avec des sรฉdiments marins horizontaux, quโil interprรจte comme des preuves de surrections progressives de la rรฉgion au cours du Quaternaire. Il remarque รฉgalement la prรฉsence de coquilles marines ร des altitudes significatives le long des cรดtes sudโamรฉricaines, ce qui renforce sa conviction que le continent sโest lentement et rรฉpรฉtitivement รฉlevรฉ.
Un รฉpisode emblรฉmatique est celui des grands blocs de roches cristallines prรจs de Bahรญa San Sebastiรกn, au sud du dรฉtroit : Darwin y dรฉcrit de volumineux blocs de granite reposant isolรฉs sur des substrats sรฉdimentaires plus tendres. Il attribue leur prรฉsence au transport par la glace, en particulier par des icebergs dรฉrivant au large, et voit dans ces โDarwinโs bouldersโ une preuve supplรฉmentaire du rรดle de la glace dans le modelรฉ des cรดtes.
Dans un texte ultรฉrieur, publiรฉ en 1842 sur les glaciers de Terre de Feu, il dรฉcrit une moraine latรฉrale avancรฉe auโdelร de lโextrรฉmitรฉ actuelle dโun glacier du canal Beagle, portant des blocs รฉnormes โ lโun dโeux atteignant 90 pieds de circonfรฉrence โ qui tรฉmoignent dโanciens stades plus รฉtendus de la glaciation. Des travaux glaciologiques modernes ont revisitรฉ ces blocs de Darwin en combinant pรฉtrographie et datations par nuclรฉides cosmogรฉniques : ils suggรจrent quโil sโagit probablement de matรฉriaux issus dโavalanches rocheuses tombรฉes de la Cordillรจre Darwin sur des glaciers, puis รฉtirรฉs en โtrains de blocsโ le long de moraines par le mouvement glaciaire. Sans infirmer lโintuition fondamentale de Darwin sur lโimportance de la glace, ces รฉtudes prรฉcisent que le transport principal sโest effectuรฉ sur des glaciers terrestres plutรดt que par des blocs flottant dans des icebergs, illustrant ainsi la fรฉconditรฉ mais aussi les limites de ses premiรจres hypothรจses.
Darwin figure parmi les premiers observateurs ร reconnaรฎtre la signature glaciaire du paysage fuรฉgien, avec ses fjords profonds, ses vallรฉes en U, ses moraines et ses champs de blocs erratiques. Dans son article de 1842 consacrรฉ aux glaciers de Terre de Feu, il dรฉcrit notamment un glacier descendant jusquโau niveau de la mer dans un bras du canal Beagle, bordรฉ par une langue de terre formรฉe dโรฉnormes fragments rocheux et de blocs erratiques quโil interprรจte comme une ancienne moraine latรฉrale aujourdโhui en avant de lโextrรฉmitรฉ du glacier.
Son approche repose sur une observation minutieuse de moraines, de โtillโ non stratifiรฉ et de dรฉpรดts graveloโsableux prรฉsents sur les cรดtes fuรฉgiennes et chilotes. En comparant ces formations ร dโautres dรฉpรดts nettement interstratifiรฉs avec des sรฉdiments marins horizontaux, il parvient ร distinguer les signatures respectives des processus glaciaires et marins, et conclut que tous les blocs erratiques ne peuvent pas รชtre expliquรฉs par lโaction directe des glaciers de vallรฉe. Cette analyse lโamรจne ร rรฉflรฉchir de maniรจre nuancรฉe aux diffรฉrents modes de transport par la glace โ glaciers de vallรฉe, platesโformes glaciaires cรดtiรจres, icebergs โ et ร leur rรดle combinรฉ dans la construction des paysages littoraux.
Biologie et biogรฉographie au sud du dรฉtroit
Si ce sont les Galรกpagos qui ont rendu cรฉlรจbre le Darwin biologiste, les rรฉgions magellaniques jouent รฉgalement un rรดle important dans sa rรฉflexion sur la rรฉpartition des espรจces et lโadaptation aux milieux extrรชmes. Les longues pรฉriodes dโattente imposรฉes par les levรฉs hydrographiques lui laissaient le temps dโexplorer la flore de la Terre de Feu, les communautรฉs de mousses, de lichens et dโarbustes, ainsi que la faune composรฉe dโoiseaux marins, de mammifรจres marins et de petits mammifรจres terrestres.
Les contrastes entre la steppe patagonne, les forรชts fuรฉgiennes et les environnements littoraux riches en oiseaux plongeurs et en cรฉtacรฉs lโamรจnent ร souligner la cohรฉrence des assemblages faunistiques et floristiques avec les conditions climatiques et gรฉologiques locales. Il sโintรฉresse aussi particuliรจrement aux transitions entre faunes atlantiques et pacifiques autour du cap Horn et du dรฉtroit de Magellan, ce qui nourrit sa sensibilitรฉ ร lโinfluence des barriรจres gรฉographiques โ dรฉtroits, caps, chaรฎnes montagneuses โ sur la rรฉpartition des espรจces.
Ethnographie : Fuegiens et expรฉrience missionnaire
Lโexpรฉdition porte รฉgalement un objectif โcivilisateurโ implicite. Lors du voyage prรฉcรฉdent, FitzRoy avait ramenรฉ en Angleterre plusieurs jeunes Fuegiens, quโil avait fait baptiser et instruire, avec lโidรฉe de les reconduire ensuite dans leur pays, accompagnรฉs dโun missionnaire anglican, pour y fonder un poste chrรฉtien. Trois dโentre eux โ dont le cรฉlรจbre yagan Jemmy Button โ sont ainsi ramenรฉs ร Woollya, sur la cรดte sud de lโรฎle Navarino, en janvier 1833, oรน lโon tente briรจvement dโinstaller un petit รฉtablissement missionnaire.
Darwin, tรฉmoin direct de cette expรฉrience, dรฉcrit dans son journal et ses notes la complexitรฉ des relations qui se nouent entre les missionnaires, les Fuegiens christianisรฉs et les groupes locaux. Ces interactions oscillent entre espoirs โcivilisateursโ et malentendus profonds concernant les modes de vie autochtones. Lโexpรฉrience tourne rapidement au dรฉsastre : harcelรฉ et menacรฉ, le missionnaire Matthews doit รชtre รฉvacuรฉ dรจs le 6 fรฉvrier 1833, et le poste est abandonnรฉ, rรฉvรฉlant lโinadรฉquation du projet avec la rรฉalitรฉ sociale et politique fuรฉgienne.
Les descriptions ethnographiques de Darwin sur les Fuegiens โ leur nuditรฉ apparente dans un climat rigoureux, leurs canoรซs dโรฉcorce, leurs feux permanents sur les rives, leur organisation sociale โ sont devenues cรฉlรจbres mais aussi trรจs controversรฉes, car elles sโinscrivent dans le langage รฉvolutionniste et hiรฉrarchisant de son รฉpoque. Toutefois, la confrontation directe avec ces modes de vie bouscule certaines de ses certitudes eurocentrรฉes et lโamรจne ร rรฉflรฉchir ร la plasticitรฉ culturelle et ร la diversitรฉ des adaptations humaines aux environnements extrรชmes.
Hydrographie, navigation et cartographie
Du point de vue maritime, le sud du dรฉtroit de Magellan constitue pour lโhydrographie britannique un terrain dโessai dรฉcisif. Le Beagle y rรฉalise des levรฉs dรฉtaillรฉs des cรดtes, mesurant profondeurs, courants, dangers rocheux et mouillages, dans le but de transformer un labyrinthe de fjords et de canaux en un espace cartographiรฉ utilisable par la navigation commerciale et militaire.
FitzRoy met en pratique et diffuse ร bord le systรจme rรฉcemment proposรฉ par Francis Beaufort pour classer la force des vents, qui deviendra la cรฉlรจbre รฉchelle de Beaufort. Ce cadre sert ร la fois ร renforcer la sรฉcuritรฉ de la navigation dans les tempรชtes magellaniques et ร standardiser les observations mรฉtรฉorologiques consignรฉes par lโรฉquipage. Dans ses รฉcrits Narrative of the surveying voyagesโฆ, FitzRoy mettra ensuite en scรจne les dรฉfis techniques de la navigation dans ces eaux โ vents violents, courants complexes, dangers cachรฉs โ et soulignera la contribution des relevรฉs du Beagle ร une chaรฎne globale de distances mรฉridiennes et de cartes cรดtiรจres fiables.
Transformations intellectuelles de Darwin
Les annรฉes passรฉes ร bord du Beagle marquent un tournant intellectuel dรฉcisif pour Darwin, dont lโaxe principal durant le voyage est davantage gรฉologique que strictement biologique. En observant ร rรฉpรฉtition des indices de soulรจvement continental le long de la cรดte sudโamรฉricaine, il se convainc que de petits changements cumulatifs โ sรฉismes, mouvements lents de la croรปte โ suffisent, ร trรจs long terme, pour remodeler profondรฉment la surface de la Terre.
Les paysages fuรฉgiens renforcent cette conviction en lui montrant lโampleur possible du travail des glaciers et de la glace dans le modelรฉ des reliefs, en rรฉsonance avec les dรฉcouvertes contemporaines de Venetz, Charpentier et Agassiz sur les moraines dโEurope. ร partir de lร , il devient relativement naturel pour lui dโรฉtendre ce schรฉma explicatif gradualiste aux รชtres vivants euxโmรชmes : si la Terre se transforme lentement mais sรปrement, pourquoi les espรจces resteraientโelles immuables ? Les observations accumulรฉes au sud du dรฉtroit de Magellan sโintรจgrent ainsi dans la matrice intellectuelle qui, une fois de retour en Angleterre, le conduira ร formuler la thรฉorie de lโรฉvolution par sรฉlection naturelle.
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FitzRoy, Robert, Philip Parker King et Charles Darwin. 1839. Narrative of the Surveying Voyages of His Majestyโs Ships Adventure and Beagle between the Years 1826 and 1836 : Describing Their Examination of the Southern Shores of South America and the Beagleโs Circumnavigation of the Globe. 3 vol. Londres : Henry Colburn.
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Au sud de la Patagonie, au sein de la Rรฉserve de biosphรจre du cap Horn, les lichens et les bryophytes transforment troncs, rochers et tourbiรจres en vรฉritables ยซ forรชts en miniature ยป que lโon ne dรฉcouvre quโen se penchant avec une loupe.
Cette diversitรฉ cryptogamique atteint un niveau exceptionnel sur lโรฎle Navarino, oรน des travaux menรฉs par lโรฉquipe du Parc ethnobotanique Omora ont montrรฉ que sur moins de 0,01% de la surface terrestre se concentrent plus de 5% des espรจces mondiales de bryophytes, dont une grande proportion dโendรฉmiques. ร cette richesse en mousses et hรฉpatiques sโajoute une flore lichรฉnique remarquable, rรฉcemment inventoriรฉe, qui confirme le statut de la Rรฉserve de biosphรจre du Cap Horn comme hotspot global pour les organismes non vasculaires.
Placopsis lambii et Gunnera magellanica, photographiรฉs dans l'un des bras de la baie Tres Brazos (expรฉdition Karukinka "Rรฉserve de Biosphรจre du cap Horn", fรฉvrier 2026)
Un hotspot au bout du monde
Lโรฎle Navarino et la rรฉgion subantarctique de Magallanes se situent dans une zone de forรชts tempรฉrรฉes humides balayรฉes par les vents, oรน les prรฉcipitations abondantes et les tempรฉratures fraรฎches favorisent la prolifรฉration des mousses, hรฉpatiques et lichens. Cette รฉcorรฉgion a รฉtรฉ identifiรฉe comme un centre mondial de diversitรฉ pour les bryophytes, avec environ 818 espรจces recensรฉes dans la rรฉgion de Magallanes, qui jouent un rรดle clรฉ dans la rรฉgulation des nutriments et de la qualitรฉ de lโeau. Les lichens y atteignent รฉgalement une diversitรฉ remarquable : une รฉtude floristique intensive menรฉe sur lโรฎle Navarino a enregistrรฉ 416 taxons de lichens et champignons liรฉs, incluant des espรจces nouvelles pour la science.
Les forรชts de Navarino se situent dans une des rรฉgions aux pluies les plus propres de la planรจte, et lโabondance de lichens sensibles ร la pollution atmosphรฉrique tรฉmoigne de la faible charge en contaminants de lโair local. Cette sensibilitรฉ fait des lichens de bons bioindicateurs de qualitรฉ de lโair, un argument frรฉquemment mobilisรฉ dans les activitรฉs รฉducatives du Parc Omora et dans la communication autour de la Rรฉserve de biosphรจre.
Bunodophoron patagonicum (expรฉdition Karukinka fรฉvrier 2026, rรฉserve de biosphรจre du cap Horn)
Mรชme dans cette rรฉgion relativement prรฉservรฉe, les communautรฉs de bryophytes et lichens restent vulnรฉrables au piรฉtinement rรฉpรฉtรฉ, aux modifications hydrologiques et aux effets ร long terme du changement climatique sur les rรฉgimes de prรฉcipitations et de tempรฉrature. Les perturbations engendrรฉes par des espรจces introduites, comme le castor nordโamรฉricain qui modifie profondรฉment les cours dโeau et les tourbiรจres de la rรฉgion, peuvent altรฉrer indirectement les substrats et les conditions microclimatiques nรฉcessaires ร ces forรชts en miniature.
Bryophytes et lichens : des protagonistes discrets mais essentiels
Les bryophytes โ mousses, hรฉpatiques et anthocรฉrotes โ sont des plantes non vasculaires de petite taille, dรฉpourvues de racines et de tissus conducteurs complexes, ce qui ne les empรชche pas de coloniser massivement troncs, sols et rochers dans les forรชts subantarctiques. Les lichens, symbioses durables entre un champignon et une algue ou une cyanobactรฉrie, forment des croรปtes, rosettes foliacรฉes ou touffes fruticuleuses qui tapissent lโรฉcorce des Nothofagus, le bois mort, les pierres et mรชme les coussinets de mousses dรฉjร prรฉsents. En combinant ces deux groupes, la rรฉgion du Cap Horn prรฉsente lโune des densitรฉs les plus รฉlevรฉes au monde dโorganismes non vasculaires, au point quโun seul arbre peut hรฉberger plus dโune centaine dโespรจces รฉpiphytes.
Gunnera magellanica, Lepidozia chordulifera et Blechnum pennamarina, photographiรฉs lors d'une expรฉdition Karukinka dans la baie Tres Brazos (รฎle Gordon, rรฉserve de biosphรจre du cap Horn, Chili, fรฉvrier 2026)Plagiochila elata (expรฉdition Karukinka fรฉvrier 2026, rรฉserve de biosphรจre du cap Horn)
Les bryophytes et lichens du sud de la Patagonie sont poรฏkilohydres, cโestโร โdire quโils tolรจrent de forts dessรจchements et peuvent interrompre leur mรฉtabolisme pour le reprendre rapidement dรจs quโils se rรฉhydratent, ce qui les rend particuliรจrement rรฉsistants aux cycles gelโdรฉgel. Beaucoup dโespรจces dรฉveloppent des pigments protecteurs et des structures รฉpaisses qui rรฉduisent les dommages liรฉs aux rayonnements UV, au vent et ร lโexposition directe, notamment dans les toundras magellaniques et les milieux cรดtiers. Ces traits fonctionnels expliquent quโaux plus hautes altitudes de Navarino ou sur les rivages battus par les embruns, les organismes dominants soient des coussinets de mousses et des croรปtes ou buissons de lichens.
Les ยซ forรชts en miniature ยป : changer dโรฉchelle
Pour rendre cette richesse perceptible au-delร des cercles scientifiques, Ricardo Rozzi et ses collรจgues ont proposรฉ la mรฉtaphore des ยซ bosques en miniatura del Cabo de Hornos ยป, des forรชts en miniature formรฉes par les mousses, hรฉpatiques, lichens et la microโfaune qui y vit. La pratique dโobserver ces petits paysages avec une loupe, en sโarrรชtant longuement devant un tronc ou un rocher, transforme la promenade en une exploration naturaliste dรฉtaillรฉe de mondes habituellement invisibles.
Lypocodium s.l. ร droite (baie Tres Brazos, Rรฉserve de biosphรจre du cap Horn, expรฉdition Karukinka fรฉvrier 2026)
Les ยซ forรชts en miniature ยป ne sont pas seulement vรฉgรฉtales : elles hรฉbergent une microโfaune variรฉe dโinsectes, dโacariens, de nรฉmatodes et dโautres invertรฉbrรฉs qui se nourrissent, se reproduisent et se rรฉfugient dans les coussins de mousses et de lichens. Ces organismes contribuent ร la fragmentation de la matiรจre organique, ร la minรฉralisation des nutriments et parfois ร la dispersion des spores et propagules, ajoutant plusieurs niveaux trophiques ร ce qui, ร lโลil nu, ressemble ร un simple tapis vert ou gris.
Rรดles รฉcologiques dans les forรชts et tourbiรจres
Dans les forรชts subantarctiques humides, les bryophytes et lichens forment des manteaux รฉpais sur les troncs, les rochers et le sol, capables de retenir de grandes quantitรฉs dโeau et de rรฉguler lโhumiditรฉ locale. Cette capacitรฉ de rรฉtention en fait des รฉponges naturelles qui amortissent lโimpact des pluies frรฉquentes, limitent lโรฉrosion et stabilisent les microโhabitats pour une multitude dโinvertรฉbrรฉs et de microโorganismes.
Dans les tourbiรจres, des bryophytes โ notamment des mousses de type sphaignes et apparentรฉes โ structurent la matrice qui accumule la matiรจre organique en milieu saturรฉ, stockant ร la fois de lโeau et de grandes quantitรฉs de carbone.
Sphagnum et hรฉpatiques de tourbiรจres, Baie Tres Brazos (Rรฉserve de Biosphรจre du cap Horn, expรฉdition Karukinka, fรฉvrier 2026)
Les lichens jouent aussi un rรดle pionnier sur les roches nues, les moraines glaciaires et les affleurements du littoral, oรน ils amorcent la formation de sols en altรฉrant physiquement et chimiquement le substrat. En retenant des particules et lโhumiditรฉ, ces communautรฉs pionniรจres crรฉent progressivement des microโniches propices ร lโinstallation ultรฉrieure de mousses, puis de plantes vasculaires
Espรจces emblรฉmatiques de mousses et de lichens
Parmi les bryophytes, la mousse Lepyrodon lagurus est souvent citรฉe comme espรจce emblรฉmatique du Parc Omora, oรน elle forme des nappes veloutรฉes sur les troncs et contribue ร lโaspect luxuriant des forรชts humides. Ce type de mousses รฉpiphytes retient lโeau de pluie, offre des microโrefuges ร des invertรฉbrรฉs variรฉs et accueille parfois des lichens qui sโinstallent sur leur surface, complexifiant encore la structure de la microโforรชt.
Chez les lichens, les grandes touffes dโUsnea, les ยซ barbes de vieillard ยป suspendues aux branches des Nothofagus, illustrent bien la relation entre puretรฉ de lโair et vigueur des populations lichรฉniques. Les coussinets et petites trompettes des Cladonia qui couvrent certains sols ou bois morts, ainsi que des espรจces nouvellement dรฉcrites comme Candelariella magellanica, tรฉmoignent de lโoriginalitรฉ de la flore lichรฉnique de Navarino.
Forรชt miniature photographiรฉe lors d'une randonnรฉe ร pied entre Lรซm et Wulaia (รฎle Navarino, Chili) en fรฉvrier 2020 (photographie de Lauriane Lemasson)Sphagnum et hรฉpathiques (expรฉdition en Terre de Feu, Lauriane Lemasson, mars 2013)
Ecoturismo con lupa : un tourisme avec loupe
Pour valoriser et protรฉger cette biodiversitรฉ discrรจte, lโรฉquipe du Parc Omora a dรฉveloppรฉ le concept dโยซ Ecoturismo con lupa ยป, un รฉcotourisme avec loupe qui place au centre de lโexpรฉrience la dรฉcouverte des mousses, hรฉpatiques et lichens. Ce terme, forgรฉ par Ricardo Rozzi et ses collรจgues, dรฉsigne une forme de tourisme de niche dans la Rรฉserve de biosphรจre du Cap Horn, oรน les visiteurs sont invitรฉs ร observer les ยซ bosques en miniatura ยป et ร comprendre leur rรดle รฉcologique. Des sentiers balisรฉs accueillent de petits groupes รฉquipรฉs de loupes, accompagnรฉs de guides qui combinent histoire naturelle, รฉcologie et rรฉflexion รฉthique sur la conservation bioculturelle.
Ce modรจle dโรฉcotourisme a รฉtรฉ soutenu par des projets de dรฉveloppement dโun tourisme scientifique et รฉducatif dans la rรฉgion, cherchant ร articuler retombรฉes รฉconomiques locales, รฉducation environnementale et protection des รฉcosystรจmes subantarctiques. Le documentaire ยซ Viaje Invisible. Ecoturismo con Lupa ยป illustre cette approche en suivant des visites guidรฉes qui plongent le public dans la contemplation dรฉtaillรฉe des forรชts en miniature du Cap Horn.
Gackstroemia magellanica (hรฉpathique endรฉmique de la rรฉserve de biosphรจre du cap Horn), expรฉdition Karukinka Fรฉvrier 2026Gunnera magellanica - lichens pseudocyphellaria berberina, pseudocyphellaria frecineti et pseudocyphellaria granulata - Nephroma antarcticum (expรฉdition Karukinka, baie Tres Brazos, rรฉserve de bisphรจre du cap Horn, fรฉvrier 2026)
Conservation bioculturelle et รฉducation
Le Parc Omora et ses partenaires dรฉfendent une approche de ยซ conservation bioculturelle ยป, qui relie la protection de la biodiversitรฉ ร la reconnaissance des cultures locales, en particulier la tradition yagan et les communautรฉs de Puerto Williams. Les bryophytes et lichens deviennent alors des mรฉdiateurs pour rรฉflรฉchir aux liens entre modes de vie, รฉthique environnementale et responsabilitรฉ envers les รฉcosystรจmes, notamment ร travers la ยซ philosophie environnementale de terrain ยป proposรฉe par Rozzi et ses collรจgues.
Les รฉcoles de Puerto Williams intรจgrent lโobservation des forรชts en miniature dans leurs activitรฉs pรฉdagogiques, afin que les enfants reconnaissent la valeur mondiale de la biodiversitรฉ de leur territoire. Cette appropriation locale contribue ร contrer la ยซ homogรฉnรฉisation bioculturelle ยป, concept qui dรฉsigne la tendance ร oublier les organismes discrets et ร perdre en mรชme temps les connaissances et significations culturelles qui leur sont associรฉes.
Nos remerciements ร Ricardo Rozzi et ร Josรฉ German Gonzalez Calderon pour leur aide ร la dรฉfinition des bryophytes ร partir de nos images.
Bibliographie non exhaustive
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Documentaire Viaje Invisible. Ecoturismo con Lupa. Parc ethnobotanique Omora, 2013.
Cultivating a Garden of Names in the Cape Horn Biosphere Reserve. รtude sur la conservation bioculturelle, les bryophytes et lichens et lโรฉducation environnementale.
L'histoire de la reprรฉsentation cartographique de l'Antarctique constitue un chapitre fascinant des sciences gรฉographiques, longtemps nรฉgligรฉ par les historiens. Bien que l'Antarctique ait intriguรฉ l'esprit humain pendant des siรจcles, l'histoire de sa cartographie prรฉcoce demeure presque totalement inexploitรฉe dans la littรฉrature acadรฉmique. Les catalogues des plus grandes institutions gรฉographiques mondiales, y compris le British Museum et la Royal Geographical Society, dรฉnombrent moins d'une douzaine de cartes antรฉrieures ร 1840[1].
Ce petit dossier, publiรฉ depuis la pรฉninsule Antarctique (!), explore les origines gรฉographiques et cartographiques du continent blanc, retraรงant l'รฉvolution de la reprรฉsentation de ces terres australes ร travers les siรจcles, des spรฉculations thรฉoriques des anciens aux dรฉcouvertes scientifiques des navigateurs modernes. Bonne lecture !
Table des matiรจres
Origines antiques et thรฉories antรฉrieures aux cartes imprimรฉes
Les origines lointaines de la conception Antarctique
La gรฉographie historique de l'Antarctique possรจde des origines anciennes et vรฉnรฉrables. Bien que les cartes les plus anciennes aient occasionnellement รฉvoquรฉ une masse terrestre dans le sud inconnu, les cartes TO (Mappa Mundi) n'en faisaient aucune rรฉfรฉrence[1]. Ces cartes TO, formรฉes d'un simple cercle divisรฉ en trois compartiments reprรฉsentant l'Europe, l'Asie et l'Afrique, constituaient un dispositif de reprรฉsentation du monde qui coรฏncidait remarquablement avec les enseignements chrรฉtiens primitifs[1].
Une autre forme simple de reprรฉsentation mondiale utilisรฉe dans l'Antiquitรฉ รฉtait un cercle divisรฉ par des lignes horizontales en sections reprรฉsentant les zones climatiques : Frigide, Tempรฉrรฉe, Torride, Tempรฉrรฉe et Frigide. Ces cartes climatiques reflรฉtaient une thรฉorie gรฉomรฉtrique de l'organisation terrestre[1].
Thรฉories antiques sur la Terre Australe
Dรจs l'Antiquitรฉ, la connaissance de l'existence de terres au loin Nord conduisit les penseurs grecs et romains ร postulater l'existence logique d'une masse terrestre correspondante au loin Sud pour รฉquilibrer le globe[1]. Cette thรฉorie de l'รฉquilibre s'accompagnait de la conviction que la ceinture รฉquatoriale รฉtait si chaude qu'elle devenait inhabitable et mรชme intraversable pour l'homme.
Pomponius Mela au Ier siรจcle et Macrobius au Ve siรจcle postulaient tous deux l'existence d'un vaste continent austral occupant pratiquement la moitiรฉ du globe[1]. Ces spรฉculations reflรฉtaient le poids cumulatif de la pensรฉe antique en faveur de l'existence d'un grand continent antarctique.
L'influence de Claudius Ptolรฉmรฉe
Claudius Ptolรฉmรฉe, le gรฉographe d'Alexandrie du IIe siรจcle (vers 150 aprรจs J.-C.), rรฉsuma les connaissances du monde antique dans sa conception d'une carte mondiale oรน l'ocรฉan Indien รฉtait enfermรฉ dans les terres[1]. Ses travaux, qui deviendraient la rรฉfรฉrence gรฉographique majeure pendant prรจs de mille ans, consolidaient thรฉoriquement l'existence probable d'un continent antarctique รฉquilibrant le monde.
L'interlude mรฉdiรฉval et l'opposition de l'รglise chrรฉtienne
L'รglise chrรฉtienne primitive s'opposa farouchement ร la croyance aux Antipodes et la dรฉclara finalement hรฉrรฉtique[1]. La gรฉographie revint temporairement ร la conception ancienne d'une Terre plate et circulaire, et seules les cartes en roue ou de type TO furent approuvรฉes par l'autoritรฉ ecclรฉsiastique.
La renaissance de la gรฉographie et les premiers siรจcles de cartographie imprimรฉe
Les voyages de Marco Polo et le renouveau de la curiositรฉ gรฉographique
Le premier grand accroissement des connaissances gรฉographiques occidentales provint des voyages de la famille Polo au XIIIe siรจcle[1]. Nicolo, Maffeo et Marco Polo, par leurs dรฉplacements et leurs rapports, ont prouvรฉ l'existence de terres au-delร des limites du monde antique. Marco Polo en particulier rapporta l'existence de terres d'une grande richesse au loin Sud, qu'il nomma Beach, Lucach et Maletur[1].
La dรฉcouverte du Nouveau Monde et la relance de l'intรฉrรชt australien
La Renaissance, la circumnavigation de l'Afrique et, surtout, la dรฉcouverte de l'Amรฉrique incitรจrent les esprits curieux ร se tourner vivement vers le sud[1]. Les textes classiques furent traduits et la tradition d'une grande terre du sud reprit possession de l'esprit des hommes, tant pour des motifs intellectuels qu'utilitaires.
Amerigo Vespucci rapporta que lors d'un voyage au Brรฉsil, il fut poussรฉ par une tempรชte ร 500 lieues vers le sud-est, oรน il aperรงut une terre qu'il nomma Terra da vista (Terre vue)[1]. Deux navires hollandais non identifiรฉs tentant le mรชme voyage quelques annรฉes plus tard eurent une expรฉrience similaire et nommรจrent leur dรฉcouverte "Pressillgtlandt"[1].
Les explorations du XVIe Siรจcle et la formation de la gรฉographie conjecturale
Le motif principal derriรจre l'exploration du XVIe siรจcle รฉtait le dรฉsir d'atteindre les Indes, le dรฉpรดt de richesses depuis les temps antiques[1]. Des tentatives dรฉlibรฉrรฉes furent ainsi entreprises pour contourner l'Amรฉrique du Sud ร cette fin. Une fois cela rรฉalisรฉ par Magellan en 1520, l'exploration ultรฉrieure vers le sud demeure longtemps aprรจs accidentelle, provoquรฉe par des navires dรฉviรฉs de leur route par le mauvais temps prรฉvalant[1].
Un voyage cรฉlรจbre fut celui de Sir Francis Drake en 1578. Poussรฉ par les tempรชtes jusqu'ร 57ยฐ sud, modรฉrant son cours, il se tourna vers le nord et rencontra quelques รฎles qu'il nomma en l'honneur de sa reine, les "Elizabethides"[1]. Ces รฎles รฉtaient presque certainement le groupe de la Terre de Feu et sont reprรฉsentรฉes de maniรจre fort charmante sur une carte de Hondius publiรฉe par Le Clerc en 1602[1].
L'รge d'Or de la cartographie thรฉorique : Mercator, Ortelius et le mythe de la Terra Australis
Oronce Finรฉ et la fondation du mythe cartographique
Les premiers voyages semblaient confirmer l'existence d'une grande terre australe, car ces dรฉcouvertes et rapports รฉtranges รฉtaient considรฉrรฉs comme des projections d'un continent mรฉridional[1]. Ainsi, lorsque la gravure et l'impression de cartes furent inventรฉes, la tradition d'une grande terre australe, construite au cours des siรจcles, fut gรฉnรฉralement acceptรฉe par les gรฉographes, y compris les plus grands et les plus influents.
Oronce Finรฉ en 1531 dessina une vaste Terra Australis autour du Pรดle Sud, et en cela, il fut รฉtroitement suivi par Mercator en 1538[1].
Figure 1: carte mondiale de Mercator (1569) montrant le continent austral immense s'รฉtendant sur toute la base de la carte
Mercator et la diffusion du concept d'une terre australe gรฉante
Mercator, le plus grand gรฉographe du XVIe siรจcle, dans sa grande carte mondiale de 1569, montra un immense continent mรฉridional s'รฉtendant sur toute la base de sa carte[1]. Ce concept fut copiรฉ par Ortelius en 1570, et comme l'atlas d'Ortelius devint populaire (pas moins de 40 รฉditions apparurent entre 1570 et 1612), le concept Mercator se rรฉpandit sur la plus grande partie de l'Europe[1].
Abraham Ortelius, Typus Orbis Terrarum, Anvers, 1570.
D'autres cartographes reprรฉsentant une grande masse terrestre australe furent Schoner en 1520, Cimerlinus d'aprรจs Finรฉ en 1566 (qui dessina une Terra Australis avec la remarque pittoresque "non pleinement examinรฉe"), Camocius la mรชme annรฉe, Bertelli en 1571, Sir Humphrey Gilbert en 1576, Drake en 1590, Wytfliet en 1597 et Linschoten en 1598[1].
Quelques exemples de cartes entre 1597 et 1657
Wytfliet, Chica sive Patagonica Australis Terra, Louvain, 1597
Hondius, Americae Novissima Descriptio, Le Clerc, 1602
Hondius, Terra Australis Incognita, Amsterdam, 1620
Hondius, Polus Antarcticus, Amsterdam, 1641
Carte extraite du livre de Hall : Mundus Alter et Idem sive Terra Australis (Utrecht, 1643)
Sanson d'Abbeville (Gรฉographe du Roi), Les deux Pรดles Arctique ou Septentrional et Antarctique ou Mรฉridional ... jusques aux 45 Degrรฉs de Latitude, Paris, 1657
Les voix discordantes : Sebastian Munster et la reprรฉsentation alternative
Les exceptions furent rares mais significatives. Sebastian Munster dans sa carte mondiale de 1540 montra une masse terrestre modรฉrรฉe uniquement sous l'Amรฉrique du Sud, laissant le Pacifique et l'Atlantique Sud dรฉpourvus de terres[1]. En cela, il fut suivi par Gastaldi en 1546, et en 1600 Edward Wright composa une carte mondiale pour Hakluyt laissant l'ocรฉan austral complรจtement libre de terres[1].
Nรฉanmoins, la presse populaire au dรฉbut du XVIIe siรจcle respectait la tradition et la rรฉputation des maรฎtres du dรฉbut du XVIe siรจcle : Hondius en 1602, Kaerius en 1614, Speed en 1627, Visscher en 1636, Sanson en 1650 et Blaeu jusqu'en 1660 montraient tous une grande zone terrestre australe[1].
Sebastian Munster, Typus Orbis Universalis, Basle, 1545.
L'รฉrosion graduelle du mythe : le XVIIe siรจcle et l'absence de confirmation
La disparition progressive du continent hypothรฉtique
Au fur et ร mesure que les navires des nations marchandes pรฉnรฉtraient plus loin vers le sud, la conception d'un รฉnorme continent austral s'amenuisa graduellement et, aprรจs le tournant du siรจcle, disparut entiรจrement pour un temps[1]. Aucune terre australe n'apparaรฎt sur les cartes mondiales de De Wit, du jeune Visscher ou d'Allard dans la seconde moitiรฉ du XVIIe siรจcle, ni au dรฉbut du XVIIIe siรจcle sur les cartes de Mortier, De Lisle, Senex ou Homann[1].
Cet effacement cartographique รฉtait comprรฉhensible car pratiquement rien ne fut ajoutรฉ ร la somme des connaissances de ces rรฉgions pendant tout le XVIIe siรจcle[1]. Hendrik Brewer fit le tour de l'รฎle Staten en 1643 et dรฉcouvrit son รฉtendue modeste. Antony La Roche, dรฉviรฉ de sa route en 1675, dรฉcouvrit une terre mais ses calculs รฉtaient vagues, et il pouvait s'agir des รฎles Malouines ou possiblement de la Gรฉorgie du Sud qu'il avait atteinte[1].
La persistance curieuse du concept dรฉs-accrรฉditรฉ
L'ancienne conception d'un continent austral, bien que discrรฉditรฉe, ne disparut pas entiรจrement, car elle fut ravivรฉe par Chatelain vers 1715, utilisรฉe par Jaillot en 1719, et Weigel vers 1740 reproduisit la carte de Sanson de 1651[1].
Chatelain, H. A. Mappemonde ou Description Gรฉnรฉrale du Globe Terrestre, Amsterdam, 1718
L'รจre scientifique : De Lisle, Buache et la cartographie rationnelle
Guillaume de Lisle : le fondateur de la cartographie scientifique de l'Antarctique
Guillaume de Lisle, nรฉ en 1675 et nommรฉ Premier Gรฉographe du Roi en 1718, demeure une figure majeure de l'histoire de la cartographie[1]. L'un des premiers ร adopter des principes scientifiques basรฉs sur les observations astronomiques de l'Acadรฉmie Royale de Paris, il publia en 1714 un "Hemisphere Meridional"[1].
Figure 2: Carte de l'hรฉmisphรจre mรฉridional par Guillaume de Lisle (1714), montrant uniquement les terres vรฉrifiรฉes avec cautรจle scientifique
Finement gravรฉe, cette carte montrait uniquement les dรฉcouvertes vรฉrifiรฉes, ses terres les plus australes รฉtant la Tasmanie et la Nouvelle-Zรฉlande, et une seule requรชte "Terre supposรฉe avoir รฉtรฉ vue par Sir Francis Drake"[1]. La carte de De Lisle fut reproduite de nombreuses fois, le premier ajout important รฉtant la dรฉcouverte par Bouvet de la Terre de Circoncision en 1739, qui fut ajoutรฉe ร la plaque de De Lisle[1].
Philippe Buache et la gรฉographie thรฉorique spรฉculative
De Lisle fut succรฉdรฉ par Philippe Buache, qui d'abord suivit les traces de son prรฉdรฉcesseur en produisant le 5 septembre 1739 une "Carte des Terres Australes" montrant la dรฉcouverte de Bouvet du 1er janvier de la mรชme annรฉe avec la trace des navires faisant l'expรฉdition[1]. C'รฉtait une performance fort louable.
Philippe Buache, Carte des Terres Australes comprises entre le Tropique du Capricorne et le Pole Antarctique, Paris, 1739.
Malheureusement, plus tard dans sa vie, il devint le plus grand amplificateur de la gรฉographie thรฉorique. Mรชlant toutes les dรฉcouvertes rรฉelles et rapportรฉes, il les joignit ensemble par une ligne continue, donnant naissance ร des rรฉsultats cartographiques des les plus originaux [1]. En cela, il fut suivi par d'autres gรฉographes franรงais tels que Denis en 1764, Clouet en 1785 et Moithey en 1787, dont les travaux s'รฉcartaient considรฉrablement des observations prudentes de Guillaume de Lisle[1].
Philippe Buache, Hemisphere Occidental, dresse en 1720 pour l'usage particulier du Roy sur les Observationes Astronomiques et Geographiques par Guillaume de Lisle revu et augmente par Ph. Buache en 1760, Paris, 1760
Jean-Baptiste d'Anville : le cartographe prudent
Un autre excellent gรฉographe รฉtait le grand Jean Baptiste Bourguignon d'Anville, qui n'abhorrait pas les espaces blancs, mais terminait sa ligne oรน son information s'arrรชtait[1]. La carte de De Lisle continua ร รชtre publiรฉe par Van Ewyk en 1752 et, avec corrections, aussi tard qu'en 1782 par Dezauche[1].
L'expansion des connaissances : dรฉcimation empirique du mythe Antarctique
Les dรฉcouvertes du XVIIIe siรจcle : fragments et รฉnigmes
En Angleterre au XVIIIe siรจcle, ni Senex en 1710 ni Moll en 1719 ne montraient aucun continent austral sur leurs grandes cartes mondiales, mais la carte de Senex de 1725 portait une note รฉclairante[1]. En raison du froid bien plus grand et du gel plus important des mers vers le Pรดle Sud qu'au nord, les dรฉcouvertes n'avaient pas รฉtรฉ faites aussi loin vers le sud qu'au nord, mais les mers ouvertes n'รฉtaient jamais connues comme gelรฉes, seules les bordures prรจs de la terre gelaient en raison de la grande quantitรฉ d'eau douce apportรฉe de la terre[1].
Cette note de Senex reflรฉtait une comprรฉhension croissante que l'absence de dรฉcouvertes pouvait รชtre due aux conditions environnementales plutรดt qu'ร l'absence de terres[1].
Acadรฉmie Royale des Sciences et de la Littรฉrature de Prusse, Tabula Geographica Hemisphaeri Australis, 1740
Le capitaine James Cook : la fin des fantaisies gรฉographiques
Vers la fin du siรจcle, la premiรจre tentative rรฉelle et soutenue pour dรฉlimiter les limites de la terre antarctique fut entreprise par le gouvernement britannique. L'expรฉdition fut confiรฉe ร l'un des navigateurs les plus capables de son รฉpoque, le Capitaine James Cook[1].
Les efforts de Cook furent remarquables. Il pรฉnรฉtra plus loin vers le sud et plus extensivement que quiconque avant lui[1]. Bien que sa reconnaissance fรปt lรฉgรจre dans son propre pays, il remporta une renommรฉe universelle et fut honorรฉ dans tous les pays de l'Europe occidentale[1]. Dรฉsormais, aucune carte de quelque prรฉtention concernant l'hรฉmisphรจre sud n'รฉtait publiรฉe ร moins qu'elle ne soit basรฉe sur les relevรฉs du Capitaine Cook[1].
Le grand accomplissement de Cook fut de libรฉrer les mers australes des fantaisies gรฉographiques des cartographes antรฉrieurs. En un sens, ses rรฉsultats furent nรฉgatifs car il rencontra rรฉellement peu de terres[1]. Il nomma cependant la Gรฉorgie (Georgia) et dรฉcouvrit Sandwich Land[1].
James Cook, A Chart of the Southern Hemisphere showing the Tracks of some of the most distinguished Navigators, Londres, 1777
Autres contributions du XVIIIe siรจcle
En dehors des voyages historiques de Cook, plusieurs contributions mineures aux connaissances gรฉnรฉrales furent apportรฉes au XVIIIe siรจcle[1]. La dรฉcouverte de Bouvet en 1738-1739 et, en 1762, le navire Aurora rapporta la prรฉsence de deux รฎles situรฉes 35 lieues ร l'ouest des รฎles Malouines, revues par le San Miguel en 1779 et 1790[1]. Finalement en 1794, le gouvernement espagnol envoya la corvette Atrevida pour fixer leur position.
Le navire espagnol Lion en 1756 aperรงut des terres ร 55ยฐ sud, probablement la Gรฉorgie du Sud. Kerguelen Tremarec, un noble de Bretagne, enflammรฉ par l'idรฉe d'une dรฉcouverte brillante en latitudes australes, รฉquipa une expรฉdition et finit par dรฉcouvrir une terre qu'il nomma Nouvelle-France et, se hรขtant de rentrer, รฉcrivit de sa dรฉcouverte en termes enthousiastes[1]. ร une deuxiรจme visite en 1773, il trouva le territoire stรฉrile et inhabitable, et changea le nom en Terre de Dรฉsolation. Elle fut plus tard nommรฉe d'aprรจs son dรฉcouvreur[1].
Marion Dufresne et Crozet dรฉcouvrirent deux petites รฎles en 1772[1]. Toutes ces dรฉcouvertes furent marquรฉes sur les cartes avant la fin du XVIIIe siรจcle.
L'Abbรฉ Clouet, Carte Gรฉnรฉrale de la Terre ou Mappemonde avec les quatres Principaux Sistemes corrigรฉe et augmentรฉe d'aprรจs les Nouvelles Observations de Mrs. de l'acadรฉmie Rle. des Sciences, Paris, 1785
L'รฉpoque des explorations sรฉrieuses : le XIXe siรจcle
L'activitรฉ frรฉnรฉtique des XIXe siรจcle prรฉcoce
La premiรจre moitiรฉ du XIXe siรจcle fut une pรฉriode d'activitรฉ maximale aux latitudes australes, tant pour les expรฉditions officielles gouvernementales que pour les entreprises commerciales privรฉes[1]. Il y avait une demande รฉnorme d'huile pour l'รฉclairage domestique, et les chasseurs de phoques britanniques et amรฉricains sillonnaient les mers australes[1].
La plupart des journaux de bord tenus sur ces navires de chasse aux phoques รฉtaient gardรฉs secrets. Une exception fut la firme des Frรจres Enderby, qui combina ses activitรฉs commerciales lรฉgitimes avec une soif de connaissances gรฉnรฉrales et un dรฉsir du progrรจs scientifique[1]. Les capitaines de leurs navires recevaient l'instruction, oรน cela รฉtait possible, de faire des observations et des enregistrements de tout fait d'importance gรฉographique, et ces observations furent largement diffusรฉes pour le bรฉnรฉfice de l'humanitรฉ, pour assurer un passage plus sรปr dans ces mers dangereuses[1].
Les dรฉcouvreurs privรฉs et la cartographie empirique
Le Capitaine William Smith dans la brigantine Williams de Blyth, en octobre 1819, dรฉcouvrit une terre, envoya son officier ร terre pour planter le drapeau, et nomma la terre Nouvelle-Bretagne du Sud. Plus tard, il changea le nom en Nouvelles รles Shetland du Sud[1]. Deux ans plus tard, un navire amรฉricain, le Hero sous le Capitaine Palmer, naviguant dans les mรชmes eaux, dรฉcouvrit la terre maintenant nommรฉe d'aprรจs lui[1].
En 1820, James Weddel fit un voyage pour le compte des Frรจres Enderby. Dans une baleiniรจre de 160 tonnes, la brigantine Jane of Leith, il arpenta les รฎles Shetland du Sud et redรฉcouvrit les รฎles Orkney du Sud[1]. En un deuxiรจme voyage en 1822, il atteignit 74,15ยฐ sud[1]. Entre 1830-1831, John Biscoe dans le Tula, รฉgalement employรฉ par les Enderbys, dรฉcouvrit une terre qu'il nomma d'aprรจs ses employeurs, et finalement, une autre dรฉcouverte due รฉgalement aux Enderbys fut faite en 1839 quand John Balleny, leur employรฉ dans l'Eliza Scott de 154 tonnes, trouva les รฎles nommรฉes d'aprรจs lui[1].
Les expรฉditions gouvernementales officielles
Entre-temps, des expรฉditions furent envoyรฉes sous les auspices de divers gouvernements[1]. En 1819, le Czar Alexander I envoya Bellinghausen avec deux navires, la Vostock et la Mirni, en voyage d'exploration du Pรดle Sud[1]. En 1821, Bellinghausen dรฉcouvrit et nomma deux petites รฎles, Peter et Alexander, ร ce moment les terres les plus australes connues[1].
Entre 1838-1840, une expรฉdition franรงaise sous Dumont Durville avec deux navires, l'Astrolabe et le Zelie, visita et explora les รฎles Shetland du Sud et nomma les cรดtes qu'ils dรฉcouvrirent Terre Louis-Philippe et Terre Adรฉlie[1].
La mission britannique historique : Ross et le seuil du continent Antarctique
Un voyage plus important fut effectuรฉ en 1840 sous les auspices de l'Amirautรฉ britannique. Confiรฉ au commandement du Capitaine James Ross, les deux navires, l'Erebus et le Terror, pรฉnรฉtrรจrent plus loin vers le sud que jamais auparavant[1]. Ross en 1842 atteignit 78,10ยฐ sud, trouva et nomma Victoria Land[1]. Ses deux volcans furent nommรฉs d'aprรจs ses navires, les Monts Erebus et Terror[1].
L'expรฉdition amรฉricaine monumentale
Une grande expรฉdition amรฉricaine sous le Lieutenant Wilkes, U.S.N., mit ร la voile avec cinq navires ; la Vincennes de 780 tonnes ; le Peacock de 650 tonnes ; le Porpoise de 230 tonnes ; le Sea Gull de 110 tonnes ; et le Flying Fish de 96 tonnes[1]. Le Sea Gull fut perdu en 1839 et le Peacock s'รฉchoua en 1841. Wilkes rapporta un รฉtirement considรฉrable de cรดte antarctique entre Victoria Land et Enderby et le nomma Terre de Wilkes[1].
Conclusion : la fin d'une รฉpoque et le commencement d'une nouvelle
Durville, Wilkes et Ross furent les derniers d'une sรฉrie d'expรฉditions vers le Pรดle Sud. Un siรจcle d'activitรฉ frรฉnรฉtique cessa, laissant revenir le calme en Antarctique. C'รฉtait la fin d'une รฉpoque, et l'exploration du Pรดle Sud ne fut ravivรฉe que vers la fin du XIXe siรจcle[1].
L'histoire de la cartographie antarctique prรฉcoce rรฉvรจle bien plus qu'une simple succession de progrรจs gรฉographiques. Elle illustre comment les conceptions thรฉoriques, appuyรฉes par l'autoritรฉ des cartographes, peuvent persister pendant des siรจcles malgrรฉ l'absence de preuves empiriques. Elle montre รฉgalement la lente transition de la gรฉographie du domaine de la spรฉculation ร celui de l'enquรชte scientifique.
De la thรฉorie de l'รฉquilibre des Anciens ร la Terra Australis des cartographes de la Renaissance, en passant par la cartographie thรฉorique de Buache jusqu'ร la rigueur scientifique de De Lisle et finalement aux explorations empiriques de Cook, cette รฉvolution reprรฉsente un progrรจs majeur dans la mรฉthode scientifique gรฉographique elle-mรชme.
Rรฉfรฉrence
[1] Tooley, R. V. (1985). The Mapping of Australia and Antarctica, รฉdition rรฉvisรฉe, seconde รฉdition. Holland Press, Londres. Originalement publiรฉ comme Early Antarctica, Monographie de la Map Collectors' Circle, 1963.