Franck Doyen, à propos des Chants de Kiepja (Obsküre, 03/01/2022)

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LITTÉRATURE

03/01/2022

FRANCK DOYEN

À PROPOS DES 'CHANTS DE KIEPJA'

Photographies : Phil Journé / Emilie Salquèbre

Posté par : Sylvaïn Nicolino

Une fois de plus, j'ai lu Franck Doyen. Cette fois, alors que j'ai fini ma recension de Les Chants de Kiepja, il me manque quelque chose. Je sais que le texte doit se suffire et je trouve qu'il se tient, encore une fois. Pas pour rien que Doyen fait partie des poètes dont je suis le travail. Non, ce n'est pas le livre qui pose problème, c'est ma chronique. J'ai envie d'en savoir plus, en fait. J'écris à Franck, je lui fais part des vides qui sont en moi suite à cette lecture, je lui pose quelques questions, par mail. Je pense à ce moment insérer des bribes de ses réponses, pour étoffer ce que moi j'apporte comme éclairage. Et je reçois ses réponses. Elles sont éclairantes, denses. Je ne me vois pas tailler là-dedans. Autant partager, avec son accord, évidemment.

Obsküre : Franck, comment es-tu tombé inspiré par ces peuples ?
Franck Doyen : Difficile d'expliquer ce qui me relie à ces peuples, rationnellement. Déjà, Vous Dans La Montagne (éd. Dernier Télégramme, 2012) était connecté avec les Chiapanèques, même si je prenais l’excuse d’un vide / d’un trou dans le journal de campagne du sous-commandant Marcos. Mais c’est l’écriture de Mocha (paru en 2018 à La Lettre Volée) qui m’a fait plonger vers le Sud du Chili. Au moment de finaliser Mocha, j’apprends que l’île de Mocha (une île au large du Chili) se trouve au cœur du mythe mapuche appelé le trempulcahue : quatre baleines emmènent l’âme des morts sur l’île de Mocha pour qu’elles puissent y ressusciter. Je ne connaissais alors pas les Mapuches et pourtant, Mocha raconte ce trempulcahue ! Dans mon texte, un personnage dérive seul sur l’océan ; la mort vient à sa rencontre sous la forme d’un cachalot qui l’entraîne dans les fonds marins, puis le remonte et le dépose sur l’île de Mocha. Troublé par cette coïncidence, j’ai alors débuté intensément mes recherches (ethnologiques, historiques, linguistiques...) sur les Mapuches, peuple vivant toujours au Sud du Chili (dans la région de l'Araucanie) malgré l’adversité du capitalisme sauvage, ainsi que sur les peuples natifs de l’extrême Sud (vivant en Patagonie et en Magellanie). Les Mapuches alors, comme toujours et en tous temps, m’échappent. J’ai pourtant dans ma vie certainement à faire / affaire avec eux et cette partie du monde.


Deux autres peuples retiennent plus précisément mon attention : les Kawesqars et les Selk’nams. De par leur histoire, mais - et je ne le comprends que maintenant, de par le chemin que l’apprentissage de leurs vies m’a permis de faire. Les Kawesqars vivaient sur l’eau, jusqu’au début du XXe siècle, véritables nomades des mers. Ils nomadisaient à bord de canoës et peuplaient les canaux et les côtes de la Patagonie occidentale. Ils ne rejoignaient les îles que pour cause de maladie, de mort, ou pour la nourriture. D’où ces mots en kawesqars qui canotent autour des paragraphes de texte dans "Eaux ne tombent". Les Selk’nams, eux, étaient des nomades terrestres et peuplaient la grande île de Terre de Feu. La figure de Kiepja a traversé la fin du XXe grâce à des enregistrements (faits sans son réel consentement) par Anne Chapman.


Ce texte, par la mise à jour de la parole et des figures des Kawesqars et des Selk’nams, est l’occasion d’interroger les bases sur lesquelles nos démocraties / nos sociétés se sont construites : la (tentative de) destruction volontaire et consciente de quels peuples, quelles langues, quelles cultures ? Cette destruction et/ou exploitation de peuples est allée de pair avec la mise en place de la surexploitation des terres et des richesses naturelles qui aboutit à cet actuel état des lieux catastrophique sur la santé de la planète.



Tu souhaitais aussi revenir sur un passage de ma chronique dans lequel je parle de deux textes distincts...
Oui, il y a bien deux parties, différentes formellement. Mais ces deux parties entrent en résonnance l'une avec l'autre - et s'imbriquent au final : à la fin de "Eaux ne tombent" le personnage du Kawesqar, qui jusque-là se trouve seul sur une île et dans une hutte funéraire, est appelé par les chants de Kiepja, il remet à l’eau son canot, emmène avec lui des animaux, et repart vers la vie ; il reprend forme dans la deuxième partie comme "le frère" auquel Kiepja fait référence, qui elle-même retourne vers la lumière… Les Selk'nams et les Kawesqars sont bien vivants et continueront de l'être encore longtemps. C'est là une vérité à rétablir.

As-tu eu des expériences de chamanisme ?
À proprement parler, non. Mais, la proposition de Kenneth White dans Le Lieu Et La Parole (p. 63-64) comme quoi "(le chamane) est le poète archaïque, le premier poète en quelque sorte..." me fait penser bien souvent que le poète peut être le chamane de nos sociétés contemporaines. L’intérêt pour l’ethnopoétique relève peut-être aussi de ce phénomène plus que d’un exotisme ou d’un tourisme littéraire...

Lorsque tu finis un poème, quelles parts as-tu réservées à la visite et au travail ? (La vieille idée du poème qui descend et vient seul, l'inspiration divine qui s'oppose au travail conscient, etc.)
Je suis loin de l’écriture automatique, car je retravaille beaucoup mes textes (ratures, brouillons, etc.) Mais il y a bien ce balancier, ce mouvement régulier entre ces deux pôles dont tu parles. Avec des phases de recherche très intenses (ethnologique, historique, journalistique, musicale, littéraire, botanique, etc.) et d'immersion dans les textes des autres.



Chez toi l'imaginaire de la nature va de pair avec l'ailleurs. Qu'est-ce qui t'empêche d'écrire sur les coquelicots, les sauterelles, les terrains vagues ou les forêts de nos campagnes ?
C’est drôle que tu m'en parles car c'est exactement ce sur quoi je bosse actuellement, depuis la fin des Chants De Kiepja. Ceci dit Sablonchka (éd. Le Nouvel Attila, 2019), sous son aspect de roman d'anticipation, était tout à fait immergé dans mon environnement naturel ici en Lorraine (mais pour lequel j’avais recréé un lexique faune/flore spécifique). Et si je travaille dessus actuellement, c'est avec une toute autre perception des mondes qui m'entourent, perception que j'ai maintenant suite à cette immersion dans la pensée de ces peuples.

Comment as-tu communiqué ton travail à Mirtha Salamanca ? En français ? Traduit en espagnol ? En enregistrements audio ?
Là, c'est une histoire dans l’histoire ! Trois semaines avant d’envoyer les fichiers à l’impression, dans une émission radio, j’entends une ethnomusicologue, Lauriane Lemasson qui (me) parle des Selk’nams et même de Mirtha Salamanca, l’arrière-petite-fille de Kiepja... J’entre alors en contact avec elle et, par son entremise, avec Mirtha Salamanca.


Or, tous les discours officiels et sérieux (jusqu’à Philippe Descola, dans le Cahier de l'Herne Jean Malaurie) disent "extinction", "disparition" : les Kawesqars, les Selk’nams n’existeraient plus, ils auraient été décimés, et leur langue ne serait plus parlée. Pour t'expliquer, Anne Chapman elle-même avait affirmé que Kiepja était la dernière Selk’nam, mais elle avait omis de dire qu’elle avait eu des enfants… Il y a (il y a eu ?) certainement cette dynamique chez les ethnologues, anthropologues, d’être celui ou celle qui côtoie le dernier ou la dernière représentante d’un peuple. En fait, les Kawesqars et les Selk’nams ont modifié leur mode de vie, se sont métissés, se sont invisibilisés et métissés, dans les forêts ou dans les villes, ont refait communauté autant que possible, ont assuré la continuité de leur peuple, et réapparaissent aujourd’hui portés par des revendications sociales et de défense de leurs territoires.


Je ne parle pas un mot d’Espagnol, et nous avons communiqué par mail, donc en français traduit en espagnol, grâce à Lauriane Lemasson qui vit une partie de sa vie avec les Selk’nams. J’avais aussi fait traduire mon texte en espagnol argentin par Antonio Werli et Sol Gil, et je l’ai transmis à Mirtha. J'ai demandé à Mirtha Salamanca l'autorisation de pouvoir intituler mon livre Les Chants De Kiepja. Et nos quelques échanges m'ont permis de modifier certaines imprécisions du texte, notamment en ce qui concerne les animaux de Terre de Feu.
Le livre franchit actuellement l’océan vers les Selk’nams.

On aimerait t'entendre dire ces textes : est-ce un processus qui viendra ?
Je vais certainement être amené à en faire des lectures dans les mois qui viennent, même si l'organisation du festival Poema me prend beaucoup de temps. Je ré-envisage d’accepter plus d'invitations que ces dernières années, car il y a une parole à porter sur ces histoires.

“Selk’nam: réapparition d’un peuple que l’on croyait disparu” par Victoria Dannemann (DW, 28/10/2021)

Dans l'extrême sud de l'Amérique, le peuple selk'nam ou ona est en train de démontrer qu'il n'est pas disparu, contrairement à ce qu'affirmaient les académiciens et les livres. En récupérant leurs histoires familiales et leurs traditions ils cherchent la reconnaissance.

Traduction par l'association Karukinka d'un article de Victoria Dannemann paru en espagnol le 28/10/2021 et intitulé "Selk'nam: reaparición de un pueblo que se creía extinguido" (Source : https://p.dw.com/p/42IU6)

Maintenant Marcela Comte comprend pourquoi sa mère maintenait toujours les rideaux fermés et était terrorisée d'ouvrir la porte quand quelqu'un frappait. La peur l'accompagnait, même en vivant au nord du Chili, à plus de quatre mille kilomètres de la Terre de Feu, cette île lointaine d'où venait son grand-père.

Pour Hema'ny Molina, la bonne note, qu'elle obtint avec un devoir scolaire au sujet des peuples indigènes de la région australe, qui disait que les selk'nam ou ona étaient disparus, n'était pas juste. "Je regardais mon grand-père et ma mère et je savais qu'ils étaient onas. Je l'ai dit à ma professeure que mon travail était mauvais, qu'ils n'étaient pas disparus, mais je n'ai pas trouvé la force de lui dire que je suis ona" se souvient elle.

Ainsi grandirent ils, loin du territoire de leurs ancêtres et avec plein de contradictions, dans une société qui officiellement les disait disparus et dans laquelle il valait mieux se taire. "Cela toutes les familles l'ont vécu. Nous l'avons très mal vécu au collège, on se moquait de nous. Jusqu'à ce que l'un prenne le pouvoir en s'affirmant et en n'accordant pas d'importance à ce que les autres disent. Mais malgré cela aujourd'hui encore certains n'ont pas dépassé la barrière de la peur" dit Hema'ny Molina, aujourd'hui présidente de la Corporation Selk'nam du Chili.

Dos hemanas selk'nam en Tierra del Fuego (1923)
Heman'ny Molina: "Ce fût tellement violent que la première réaction des enfants a été de se taire et d'oublier qu'ils étaient selk'nam, parce que de cela dépendait la vie."Image: CC BY-Martin Gusinde/Världskulturmuseet-NC-ND

"Ils n'osent pas le dire publiquement parce que comme les livres disent que nous n'existons pas, ils ne se sentent pas sûrs. "Où est ton peuple" te demandent ils, "et tu crois que tu es tout seul" ajoute Marcela Comte, trésorière de la corporation. Toutes deux appartiennent à la Communauté Covadonga Ona qui réunit des familles qui s'auto-identifient comme selk'nam au Chili (les documents officiels les enregistrent indistinctement en tant que selk'nam ou selknam).

La majorité des survivants du génocide contre ce peuple a fini par se disperser au Chili et en Argentine - pays auxquels appartient la Terre de Feu -, mais aussi beaucoup d'autres ont été embarqués sur des navires marchands vers une destination incertaine. "A un moment donné nous avons cru que nous étions l'unique famille à avoir conscience de venir de là-bas. Toutes les familles l'ont aussi pensé et c'est un très grand sentiment de solitude" dit Molina.

Survivants de l'extermination

Quand le missionnaire et ethnologue allemand Martin Gusinde est arrivé en Terre de Feu en 1918, il a estimé que sur l'île il restait moins de 300 selk'nam. 50 ans plus tard, l'anthropologue Anne Chapman décréta qu'avec la mort de la supposée dernière locutrice nous étions disparus. "Nous avons été victimes d'un génocide physique et académique", dit Molina.

Cazadores selk'nam en Tierra del Fuego.
Aujourd'hui les descendants de ceux qui ont survécu au "génocide physique et académique" sont les protagonistes d'un processus d'auto identification et de réémergence. Image: CC BY-Martin Gusinde/Världskulturmuseet-NC-ND

Le premier choc a eu lieu avec l'arrivée des navigateurs et des chercheurs d'or, et avec la séquestration des indigènes qui furent présenté dans les expositions et les zoos humains en Europe. Dans la seconde moitié du XIXème siècle sont arrivés les pionniers de l'élevage ovin. Molina indique qu'avec l'aval des Etats du Chili et de l'Argentine, "il y a eu de véritable chasses humaines, allant jusqu'au paiement d'une livre sterling pour un homme mort. La Terre de Feu est criblée de cadavres, et beaucoup sans tête parce qu'ils la leur coupaient pour la vendre aux musées."

Les hommes et les anciens étaient assassinés et les jeunes femmes et les enfants séquestrés. Les enfants du métissage forcé parlaient la langue et étaient élevés comme selk'nam, mais on leur refusait le droit de l'être. Beaucoup finirent dans les missions salésiennes situées en dehors de l'île, où ils prétendirent sauver les indigènes des massacres et les évangéliser, mais ils apportèrent des maladies qui les décimèrent. Les enfants survivants furent donnés en adoption. Beaucoup perdirent leurs noms et grandirent sans connaître leurs origines.

Chile | Hema'ny Molina
"Dans le cas des exilés, leurs enfants nés à l'extérieur ne sont pas moins chiliens... Et, dans notre cas, aucun selk'nam de quitta la Terre de Feu de sa propre volonté", dit Hema’ny Molina. Image: María Luisa Rodríguez/Corp. Selk'nam Chile

"Il y a une coupure historique durant laquelle personne n'a rien su de nous. Ce fût tellement violent que la première réaction des enfants a été de se taire et d'oublier qu'ils étaient selk'nam, parce que de cela dépendait la vie. Le trauma familial est très grand, c'est pour cela qu'il est difficile de parler", dit Marcela Comte.

Des histoires de famille à la reconnaissance

Du côté argentin de la Terre de Feu, la communauté indigène Rafaela Ishton a réussi à obtenir des droits et garanties, ce qui est en aval aussi de la lutte de ce peuple au Chili. Dans le dernier recensement du pays, 1.144 personnes se reconnaissent comme selk'nam et la communauté Covadonga Ona regroupe plus de 200 membres.

Avec la Corporation Selk'nam du Chili, ils veulent la reconnaissance officielle de l'Etat en tant qu'ethnie originaire. La chambre des députés a approuvé l'idée du législateur et le Gouvernement vient d'autoriser le déblocage de fonds pour l'étude anthropologique, historiographique et arquéologique requise. Une fois remise, le Sénat devra se prononcer. Cela leur permettra d'accéder à une série de bénéfices qui composent la loi nommée Loi Indigène. Un autre antécédent positif est que, depuis quelques années, ils participent à des instances destinées aux peuples originaires et qu'ils ont des échanges entre eux.

De plus, cela fait cinq ans qu'ils travaillent avec l'Université Catholique Silva Henríquez - et maintenant s'ajoute l'Université de Magallanes-, dans la recherche des antécédents sur la survie selk'nam au Chili. "Certains ont seulement le soupçon et rien avec quoi le prouver, mais ils se regardent dans le miroir et il y a une tendance inexplicable. Quand ils commencent à recueillir les histoires et les coutumes, ils trouvent un ancêtre qui a été adopté, à qui le nom a été changé, et qui a transmis les traits culturels qui sont restés dans la famille" indique Hema'ny Molina.

L'anthropologue Constanza Tocornal, de l'Université Catholique Silva Henríquez, travaille avec eux à la reconstruction de la mémoire orale et des histoires de famille, et dans la révision des sources archivistiques et documentaires.

"La reconnaissance culturelle et politique du peuple selk'nam doit considérer que le génocide a rendu difficile la continuité culturelle. Dans ces mémoires familiales il y a des processus intimes d'invisibilisation, la peur et la violence soufferts jusqu'à l'auto-identification en tant que peuple, dans une société qui les disait disparus. Cela aussi fait partie des composants identitaires", explique-t-elle.

Chile Comunidad Selk'nam
Membres de la communauté Covadonga Ona et de la Corporation Selk'nam du Chili demandant à l'Etat chilien de les reconnaître comme ethnie originaire, comme cela s'est passé pour neuf autres groupes. Image: María Luisa Rodríguez/Corp. Selk'nam Chile

Le processus légal de reconnaissance n'a rien à voir avec la pureté du sang précisent-ils au sein de la corporation. Les peuples changent et même si aujourd'hui ils ne vivent plus dans le territoire ni parlent la langue, ils maintiennent quelques caractéristiques culturelles. Eux-mêmes découvrent des similitudes quand ils se réunissent. Il y aussi certaines pratiques et habiletés dans les familles, comme le travail textile ou en cuir qui "une fois qu'est reconnue la possibilité d'un ancêtre selk'nam et que celui-ci est corroboré par des récits ethnographiques, rencontre une plus grande explication" ajoute Tocornal.

Aujourd'hui ils sont dans un processus de récupération de la langue, qui ne s'est jamais perdue complètement. Chaque jour ils reçoivent plus de questions des collèges et universités pour qu'ils leur livrent leur témoignage relate Marcela Comte: "Ils nous posent beaucoup de questions, nous leur enseignons quelques mots et ils se retrouvent émerveillés que nous soyons là et que les textes scolaires soient faux."

Podcast So Good Stories (Vivant.e.s) Lauriane Lemasson, exploratrice et Dominique Bourg, philosophe – S01E01

Retrouvez des rencontres intimes et mises en vie par la passionnée Anaïs Therond, dans cette série vibrante de podcasts à l’initiative de Agir pour le vivant et So Good et soutenue par Pernod Ricard France, dans le cadre de son programme « Ensemble et engagés ».

Des personnalités enthousiastes nous confient leur précieux rapport au vivant, des récits pour s’émerveiller, porter attention, s’inspirer et s’engager pour et avec le vivant et comprendre les liens qui nous unissent au reste du vivant.

Une création inédite et collective avec la complicité de Stéphanie Ampart et le montage de Mathieu Blanc Francard.

https://www.sogoodstories.com/episode/vivant-e-s-01-avec-lauriane-lemasson-exploratrice-et-dominique-bourg-philosophe/

Festival Agir pour le Vivant : “Histoires du vivant”, organisé par Pierre Ducrozet et Julieta Canepa (24/08/2021 de 21h30 à 23h)

"Histoires du vivant" (La Croisière, Arles, 24/08/2021) : en collaboration avec Pierre Ducrozet, écrivain, et Julieta Canepá, directrice artistique et auteure.

En racontant des histoires, on sculpte le monde. Cette soirée sera composée de récits, d’instants décisifs, de moments fondateurs, que les invités nous raconteront tour à tour. Venus de domaines variés, ils entretiennent avec le monde vivant une relation singulière. Un jour cette relation a basculé, a été bousculée, il y a eu rencontre, friction, épiphanie ou nouvel accord, une des mille relations qui peuvent se tisser entre un individu et le monde.

Ce soir-là, comme au coin d’un feu, l’enchaînement des histoires formera un entrelacs singulier, une constellation des différentes manières d’habiter le monde, grâce à la narration sensible et à l’imaginaire, que la musique jouée en direct viendra nourrir et relancer.

Avec la participation de : 

Marielle Macé, historienne de la littérature et essayiste

Estelle Zhong Mengual, historienne de l’art, rattachée à Sciences Po Paris et aux Beaux-Arts de Paris

Lauriane Lemasson, chercheuse en ethnomusicologie, acoustique et géographie à Sorbonne Université et fondatrice de l'association Karukinka

Olivier Remaud, philosophe

Laetitia Dosch, comédienne et auteure de théâtre

Céline Curiol, écrivaine

Accompagnement en musique par Fayçal Salhi.

Agir pour le vivant et Libération publient une tribune de Lauriane Lemasson, fondatrice de notre association (1ère partie)

Patagonie : mais où sont donc les peuples Yagan, Haush et Selk’nam ? (partie 1)

Si l’on regarde une carte de Terre de feu, l’une des premières sensations est celle de vide, un criant vide de sens. Le territoire est immense mais les toponymes manquent pour décrire ce qui m’entoure.

par Lauriane Lemasson, chercheuse en ethnomusicologie, acoustique et géographie à Sorbonne Université et fondatrice de l'association Karukinka - publié le 14 juin 2021 à 10h58

En 2011 j’ai posé pour la première fois mon regard sur ce Finistère américain : l’extrême sud de la Patagonie, au sud du détroit Hatitelen, plus connu sous le nom de détroit de Magellan. Après avoir étudié un large corpus d’ouvrages disponibles en Europe, les conclusions étaient sans appel concernant les premiers habitants de ces terres : il ne restait plus qu’une seule femme yagan à Villa Ukika, au Chili, et plus aucun Haush ou Selk’nam en Patagonie. Tous avaient disparu à la suite des maladies importées d’Europe, malgré les bonnes volontés des missions anglicanes et salésiennes qui tentèrent de les sauver en leur apportant refuge, nourriture, vêtements, et surtout «civilisation».

Voici en résumé ce que dit l’histoire officielle. Je décidai malgré tout de m’y rendre pour la première fois en janvier 2013 et pendant un peu plus de trois mois. Je savais que j’allais sûrement sillonner un désert vidé de ses premiers habitants pendant toute cette période, mais peut-être que les paysages, eux, auraient encore des choses à me conter. Je partis donc, principalement seule et en autonomie complète, avec pour compagnons d’expédition mon sac à dos, ma tente, mon duvet, et de quoi manger, photographier et enregistrer. Passés ces trois premiers mois d’exploration et beaucoup d’autres missions à la suite, je peux vous assurer que oui, ces lieux devenus espaces continuent de beaucoup m’apprendre sur l’horreur du génocide dont ont été victimes les peuples Yagan, Haush et Selk’nam.

Si l’on regarde une carte de Terre de feu, l’une des premières sensations est celle de vide, un criant vide de sens. Le territoire est immense mais les toponymes manquent pour décrire ce qui m’entoure. Des rivières, montagnes, collines, plaines… devaient pourtant avoir des noms, avant, lorsqu’ils faisaient partie d’un quotidien, que des voix troublaient le silence. Où sont-ils désormais ? Et ces restes de vie, ces ustensiles de pierre taillée qui jonchent le sol de ces anciens campements, ne sont-ils pas les témoins de l’exode, de la fuite face à l’arrivée des génocidaires ? Imaginez un dîner familial et faites-en disparaître tous les membres assis autour de la table : voici la sensation qui vous prend aux tripes quand vous vous retrouvez là. Le temps s’y est arrêté et ces bribes de vie quotidienne vous entourent, sans leurs acteurs. Où sont-ils ? Qu’ont-ils vécu ici ? Ont-ils pu s’en sortir en s’engouffrant dans l’inextricable forêt fuégienne ? Ou bien ont-ils été capturés et déportés comme tant d’autres vers les missions, la prison de Rawson ou le camp de concentration de l’île Dawson, séparés de leur territoire, pour favoriser l’expansion des élevages d’ovins et de bovins ? Tout cela s’est déroulé durant la conquête d’un désert qui n’en était pas un : la colonisation aussi macabre que rapide initiée par l’Argentine et le Chili entre la fin du XIXe et le début du XXe siècles en Patagonie.

Sinistre trafic humain

Durant la même période se développèrent en Europe occidentale les théories d’anthropologie physique. Convaincus d’avoir trouvé en Patagonie le chaînon manquant entre l’homme et l’animal, de nombreux chercheurs firent appel à des explorateurs ou se rendirent sur place pour les étudier. L’objectif était de confirmer leurs théories empreintes des conclusions de Charles Darwin lors de son passage dans l’extrême sud patagon. Il était difficile de convaincre les Selk’nam, Haush et Yagan de se soumettre à toutes sortes de mesures anthropométriques, comme le montrent certains témoignages, dont ceux de Paul Hyades. Ces personnes connaissaient depuis plusieurs décennies déjà le cruel traitement que leur réservaient les Blancs en ces terres de non-droit. Le réflexe était donc celui de la fuite. Alors les chercheurs et explorateurs se mirent à déterrer les cadavres, malgré l’opposition des familles, et à les envoyer vers différents musées, dont le musée d’Ethnographie du Trocadéro, devenu en 1937 musée de l’Homme, faisant fi de l’éthique et violant les pratiques funéraires des populations concernées.

Ce sinistre trafic se déroula principalement entre 1880 et 1920 en Patagonie. Ces personnes, une fois arrivées par bateau, furent morcelées, classées et stockées, comme objets d’une collection. Ils font partie aujourd’hui encore de la collection de restes humains modernes du musée de l’Homme qui regroupent officiellement plus de 1 000 squelettes et 18 000 crânes. Les restes humains de Terre de feu ont entre autres été collectés par la mission scientifique du cap Horn dans la baie Orange (1882-1883) et la mission de Henri Rousson et Polydore Willems en péninsule Mitre (1890-1891), mais aussi grâce aux dons réalisés par Martin Gusinde et Perito Moreno, ce dernier étant aussi l’un des principaux collecteurs et collectionneurs des restes humains composant la collection du musée de La Plata en Argentine. Et au musée de La Plata se trouvent aussi… des Français ! Agriculteurs, cordonniers, trappeurs, couturières, tisseuses… Ils y sont classés par sexe, métier et lieu d’origine.

https://www.liberation.fr/plus/patagonie-mais-ou-sont-donc-les-peuples-yagan-haush-et-selknam-20210614_5VTJJIATRNESFGFDRJV6LLMNIQ/