La mission scientifique du cap Horn fut conçue pour répondre au programme international visant à étudier simultanément les phénomènes géodésiques autour des pôles, en mettant l’accent sur le magnétisme, la météorologie et, cette année-là, l’observation du passage de Vénus devant le Soleil le 6 décembre 1882. Onze pays européens et les États-Unis coordonnèrent ainsi leurs efforts.
Table des matières
L’expédition part de Cherbourg en juillet 1882, rejoint la baie Orange par étapes, débarque et installe des baraques scientifiques préfabriquées sur plus de 450 m² (fondations toujours visibles à ce jour, comme lors de l'expédition sous l'égide de Karukinka menée en 2018), observatoires astronomiques et magnétiques, laboratoires, logements et magasins.
La France, qui arrive le 6 septembre 1882 en baie Orange (île Hoste, Chili), grâce au navire La Romanche et sous le commandement de Louis-Ferdinand Martial, a déployé des moyens humains et matériels sans précédent : 140 membres d’équipage et de nombreux savants, répartis en deux groupes – l’un à terre chargé des observations scientifiques, l’autre naviguant le long des côtes pour relever des informations hydrographiques et cartographiques. Les relevés et mesures réalisés couvrent alors un spectre inédit : météorologie, cartographie, géologie, zoologie, botanique, magnétisme, marées et occultations astronomiques. La spécificité française sera le recours, inédit, à l’anthropologie physique avec étude exhaustive de la population locale : les Yagan.
L’équipe et la logistique sur place
Le programme est planifié minutieusement et réunit 140 personnes : officiers, scientifiques et marins. En sciences humaines, le médecin Paul Hyades est le membre central, chargé à la fois des études médicales, géologiques et surtout ethnologiques. À ses côtés, Léon Sauvinet assure le prélèvement de spécimens biologiques, Edmond Payen la documentation photographique, Martial et Hahn les observations de terrain. La division mission à terre/mission maritime permet de couvrir l’intégralité de la Terre de Feu et des îles extrêmes.
L’installation sur l’île Hoste, choisie pour la qualité du mouillage, la proximité du Cap Horn et la disponibilité en bois et eau douce, offre aux Français une base sûre pour six mois. Les baraques furent bâties par les marins eux-mêmes, installées sur une colline abrupte, et disposaient de tout le matériel avant-gardiste de l’époque (marégraphes, thermomètres, baromètres, balances, photomètres, appareils de dosage de gaz, chambre noire pour la photographie, etc).
L’organisation scientifique et la diversité disciplinaire
La mission se distingue par la pluralité de ses activités :
Botanique (Paul Hariot, Adrien Franchet, Emile Bescherelle, Paul Petit) : près de 160 espèces végétales, dont beaucoup inédites.
Zoologie (Émile Oustalet, A. Milne-Edwards, etc.) : collecte et description de la faune locale sur plus de 87 planches illustrées.
Hydrographie, météorologie, géologie, magnétisme terrestre : avec la publication, en sept tomes, de résultats riches et originaux issus des relevés sur place.
Le programme météorologique de la mission scientifique du cap Horn, réalisé par Jules Lephay et Le Cannellier, est d’une ampleur sans précédent : observations multiples chaque jour sur la pression, température, humidité, masses nuageuses, vent, enregistrement tous les quarts d’heure, expériences d’évaporation et de radiation solaire. Plus de 120 000 données numériques sont compilées en quelques mois.
En zoologie et botanique, Émile Bescherelle, Adrien Franchet, Paul Hariot, Paul Petit et Hyades exploitent la biodiversité exceptionnelle de l’archipel. Collectes de spécimens en alcool, taxidermie, photographies de flore et faune, herbiers, échantillons vivants (graines, plantes, oiseaux ramenés en France). Les excursions offrent des occasions uniques pour la chasse, la pêche et le recueil de données géologiques sur des centaines de kilomètres de rivage.
L’équipe investit notamment la baie Orange, où elle côtoie les peuples autochtones vivant encore selon des méthodes jugées alors “primitives” par la science européenne.
Dimension ethnologique : le terrain d’étude des Yagans
Cohabitation et méthodologie
L’étude ethnologique prend rapidement une dimension centrale : l’expédition s’installe sur le territoire des Yagans. Leurs voisins nomades marins, chassant et pêchant, vivent dans des huttes et se déplacent continuellement. Près d’une quarantaine de personnes accueille les Français à leur arrivée, puis diverses familles viennent séjourner à proximité. Cette proximité sert à l’expédition de laboratoire vivant pour l’étude ethnographique et anthropologique. Selon la doctrine de l’époque, ce contact direct permettrait d’établir si le “Fuégien” relève d’une “race inférieure” ou seulement d’une “population dégradée” par son environnement.
Paul Hyades, aidé par l’interprète Yakaïf, pratique une observation immersive : description minutieuse du mode de vie, organisation sociale familiale, langue, mythologie, techniques de chasse et de pêche, transmission orale. L’estimation démographique de Hyades situe 2 000 Yahgans vers 1883, répartis en petits groupes le long du canal Beagle et des côtes.
L’équipe pratique avec eux le troc, distribue biscuits, vêtements, outils, en échange de peaux, de produits artisanaux et d’informations. Si les relations sont souvent cordiales, marquées par la curiosité et l’aide médicale prodiguée par Hyades, elles n’excluent pas les tensions typiques des premiers contacts (vols, incendies accidentels, encadrement spatial des baraques).
L’équipe française documente en détail la structure familiale, la technique du harpon et les activités quotidiennes (plumage de canard, pêche, chasse) au moyen de photographies et de descriptions ethnographiques précises. Le cas d’Athlinata, chef de famille et “superbe sauvage”, illustre l’engagement de la mission à suivre sur le long terme la physiologie, les habitudes et les rapports sociaux du peuple Yahgan. Les pratiques alimentaires, la parentalité (accouchement observé de Chounakar Kipa), la construction et l’utilisation de la pirogue sont décrites avec minutie.
Campagne d’anthropométrie et psychologie : le rôle de Paul Hyades
Né à Marseille et médecin de la Marine, Paul Hyades s’était formé à l’École de médecine navale de Toulon puis à l’inspection générale à Paris. Son intégration à la Société d’anthropologie de Paris, sous le patronage d’Armand de Quatrefages, le prédispose à appliquer sur le terrain une méthodologie mixte où la médecine devient à la fois un instrument d’insertion sociale et d’étude expérimentale.
Sa pratique sur place ne s’arrête donc pas à la médecine d’urgence : Hyades est en demande pour tous les maux, et le terme « Doteur » entre dans le vocabulaire local. Les séances d’examen, les analyses de pathologies spécifiques yahganes (maladies respiratoires, infections, nutrition, réactions aux stress climatiques), fondent le cœur de ses rapports et de ses publications au retour.
Accompagné d’Edmond Payen et d’autres membres de la mission, il va mobiliser une batterie d’instruments :
Ruban métrique, compas glissière, équerre, planche à mensurations, compas de Broca pour l’angle facial.
Tableau chromatique pour la couleur de la peau, dynamomètre pour la force musculaire, matériels de physiologie sensorielle (hématimètre, diapason, montre, compas de Weber).
Ce protocole méthodologique correspond à celui en vigueur dans le laboratoire d’anthropologie du Muséum national d’histoire naturelle à Paris.
Hyades documente en 85 fiches anthropométriques : 26 hommes, 23 femmes, 36 enfants de toutes les familles présentes lors du séjour. Il procède à environ 45 mensurations et près de 20 observations des caractères physiques pour chaque sujet, parfois répétés à plusieurs mois d’intervalle, ce qui lui permet d’étudier la croissance, la résistance au froid, la physiologie sensorielle.
L’étude va au-delà de l’anatomique : elle intègre des tests sur la sensibilité tactile, l’audition, la vue (test de Holmgren), le goût et l’odorat. Hyades relève aussi, selon le paradigme de son temps, la résistance du peuple au froid et à la douleur, leur mémoire jugée limitée ou leur manière de pleurer. Il s’essaie même à l’hypnotisme sans succès.
Photographies et moulages
La mission rapporte en France 323 plaques photographiques, dont 287 clichés anthropologiques conservés depuis au Musée du quai Branly et à la Bibliothèque nationale de France, constituant l’un des plus importants corpus photographiques sur les Yahgans. Les séances de photographie sont minutieusement orchestrées selon les méthodes de Broca : sujets de face, profil, dos, parfois nus ou en tenue traditionnelle. Moyennant persuasion et insistance, Hyades fait réaliser également des moulages corporels de certains sujets, dont Athlinata et Kamanakar Kipa, figures marquantes de cette collection.
Grâce à Edmond Payen et Jean-Louis Doze, la mission produitaussi des photographies de la vie quotidienne des Yagans. Certaines séances incluent familles entières, enfants, vieillards, bijoux, outils et gestes rituels.
Collaboration et réseaux sociaux locaux
La mission française ne travaille pas isolément : elle noue de forts liens avec la mission anglicane d’Ushuaia, dirigée par le pasteur Thomas Bridges. Ce dernier joue un rôle d’interprète, source documentaire et fiable sur la société Yahgan. Bridges, qui a composé un dictionnaire yahgan de 32 000 mots, partage ses observations, ses mémoires et manuscrits, et favorise l’accès de Hyades aux familles locales.
À Ushuaia et dans les stations satellites de Packewaia, Lapataia et Yendegaia, la présence britannique modèle la sédentarisation d’une partie des Yahgans, soumettant par troc et par produits alimentaires une population auparavant nomade. Hyades complète ses travaux de terrain par les récits et notes du pasteur, ainsi que par les comparaisons linguistiques et ethnographiques sur les populations fuégiennes et selk’nam croisées lors de courtes excursions dans les baies avoisinantes.
La collecte de restes humains et la dimension anthropologique physique
Pratiques et motivations
La mission applique une dynamique de “collection” des ossements, fragments de peau, échantillons de cheveux, viscères et organes, répondant à la demande sans cesse croissante des anthropologues européens pour constituer des séries de spécimens à étudier en laboratoire. Hyades se conforme scrupuleusement aux instructions reçues de savants comme Quatrefages et Fernand Delisle pour conserver viscères et cerveaux lors des décès, mais aussi de procéder sur le vivant à des prélèvements capitaux pour la science. Cette collecte participe à la constitution en Europe d’une gigantesque série de crânes et d’ossements “exotiques” utilisés pour l’anthropologie physique comparée.
Impact et legs
Des centaines de pièces anthropologiques et biologiques sont ainsi rapportées en France, dont des restes humains Yahgans et Fuégiens. Ces restes sont encore aujourd’hui conservés dans les réserves du Musée de l’Homme à Paris, où ils constituent une part du patrimoine controversé de la discipline. Ils servent à la documentation du “type fuégien” par moulages, photographies, et études anatomo-pathologiques, preuve de la mobilisation des sciences françaises dans les débats raciaux et évolutionnistes du XIXe siècle.
La collection de la mission du cap Horn, traitant du type physique, du “degré d’évolution”, de la physiologie sensorielle et de la résistance au milieu, a longtemps alimenté les recherches comparatives du Muséum et du Musée de l’Homme, jusqu’à susciter la réflexion contemporaine sur la restitution des restes humains et les liens avec les peuples originaires de l’extrême sud du Chili.
Héritage scientifique et enjeux contemporains
Publications et diffusion
L’arrivée à Cherbourg en novembre 1883 signe le succès scientifique et social de la mission : collections naturalistes, archives photographiques, fiches de mesures, artefacts et restes humains sont exposés à Paris lors d’une grande exposition qui relate et illustre les progrès de la science et la présence française dans les derniers confins du monde.
La mission du Cap Horn marque un tournant dans la pratique ethnologique française : c’est la première étude systématique et exhaustive d’un peuple considéré comme « primitif » par l’anthropologie raciale du XIXe siècle. Les descriptions oscillent entre fascination, projection du sauvage, et reconnaissance de la complexité sociale et psychologique des Yahgans.
Hyades, bien que bercé par le paradigme racial de son temps, nuance son regard au fil des mois, passant de la mystification de « l’animalité brute » au constat de la vitalité, de la santé, de la résistance et même de la sociabilité de ses interlocuteurs. Ses fiches individuelles, ses carnets de terrain, ses analyses longues — souvent publiées dès le retour à Paris — jettent les bases d’une anthropologie de terrain à la française, avant que les techniques de recueil ne soient standardisées au XXe siècle.
Les résultats de la mission sont publiés en sept tomes de référence entre 1885 et 1891 pour la communauté scientifique internationale : chapitres sur la météorologie, le magnétisme terrestre, la géologie, la botanique, la zoologie, l’anthropologie et l’ethnographie. Le volet anthropologique, notamment sous la plume de Paul Hyades et Joseph Deniker, marque un tournant dans l’étude du peuplement de la Terre de Feu et de l’histoire humaine en Patagonie australe.
Collections au Musée de l’Homme
Plus d’une centaine d’objets ethnographiques, biologiques et anthropologiques, ainsi que des restes humains Yahgans, sont conservés à Paris. Ils font régulièrement l’objet d’études et d’expositions, dans un espace dédié (l’“abri des ancêtres”), et sont au cœur des débats contemporains sur la restitution et la mémoire des peuples autochtones. Les collections du Musée de l’Homme incluent ces pièces, dont le legs matériel et symbolique est aussi celui des controverses sur la déontologie scientifique et le respect des cultures.
La collection ostéologique du Musée de l’Homme conserve aujourd’hui les restes humains fuégiens ramenés par Hyades et ses collègues. Ces artefacts, initialement pensés comme outils scientifiques, soulèvent depuis des décennies la question de la restitution et du respect de la mémoire des peuples autochtones. Les revendications récentes des descendants ou communautés concernées, et le débat éthique international, marquent un tournant dans l’histoire des sciences humaines en France, qui doit composer aujourd’hui avec son passé colonial et ses héritages scientifiques controversés.
Photographie de La Romanche au mouillage dans la baie Romanche, située sur la rive nord de l'île Gordon, lors de la Mission scientifique du cap Horn (1882-1883) issue des archives de la bibliothèque universitaire de Lyon (France)
En définitive, la mission scientifique du Cap Horn 1882-1883 apparaît comme un jalon majeur dans l’histoire des sciences naturelles et humaines. Elle synthétise les pratiques positives de la collecte exhaustive, de la photographie scientifique et de l’observation sur le terrain, tout en illustrant les ambiguïtés d’une anthropologie physique confrontée à ses propres limites morales et politiques.
Le travail de Paul Hyades, tout comme la mission dans son ensemble, reste une référence incontournable pour l’étude des peuples fuégiens. Les archives produites, les restes humains conservés, les débats soulevés sur la restitution, la mémoire et le respect des cultures autochtones, forment aujourd’hui la matière première d’un nouveau regard sur la science coloniale, ses ambitions et ses limites.
Bibliographie
Sources primaires et documents d'archives
Mission scientifique du cap Horn, 1882-1883. Mission scientifique du cap Horn, 1882-1883. Paris : Ministères de la Marine et de l'Instruction publique, 1885-1891, 7 volumes. Internet Archive.
Martial, Louis-Ferdinand. Mission scientifique au Cap Horn 1882-1883. Observatoire de la Côte d'Azur, Collections numérisées.
Lephay, Jules. Mission scientifique du cap Horn, 1882-1883: Météorologie. Paris, 1885-1891.
Le Cannellier, François-Octave. "Magnétisme terrestre". In Mission scientifique du cap Horn, 1882-1883, Tome III. Paris : Ministères de la Marine et de l'Instruction publique, 1885-1891.
Müntz, Achille & Aubin, Eugène. "Recherches sur la constitution chimique de l'atmosphère". In Mission scientifique du cap Horn, 1882-1883, Tome III. Paris : Ministères de la Marine et de l'Instruction publique, 1885-1891.
Sources contemporaines
Baker, F.W.G. "The First International Polar Year (1882–1883): French Measurements of Carbon Dioxide Concentrations in the Atmosphere at Bahia Orange, Hoste Island, Tierra del Fuego". Polar Record, vol. 45, no. 3, juillet 2009, p. 204-208. Cambridge University Press.
Chapman, Anne, Barthe, Christine & Revo, Christophe. Cap Horn, 1882-1883. Rencontre avec les Indiens Yahgan. Paris : Éditions de la Martinière, 1995.
SUDOC (Système universitaire de documentation). "Mission scientifique du Cap Horn, 1882-1883 Tome III". Notice bibliographique, 2018. https://www.sudoc.fr/017728096
Blogs et sites spécialisés
"La Romanche en Terre de Feu et au Cap Horn (1882-1883)". Bibulyon - Carnet de la bibliothèque de Lyon, 10 janvier 2021.bibulyon.hypotheses
"WDC-MARE Reports". EPIC - Electronic Publication Information Center, Alfred Wegener Institute. epic.awi
Archives photographiques et visuelles
"Engravings of Tierra del Fuego". Wikimedia Commons, 31 décembre 2021.wikimedia
Archives photographiques de la mission du Cap Horn. Collections du Musée du Quai Branly - Jacques Chirac et de la Bibliothèque nationale de France, Paris. https://books.openedition.org/pur/161420?lang=fr
Le lobbyiste d’affaires Eduardo Frei a déclaré que pour que le Chili devienne un pays développé et puisse beaucoup exporter, « la première chose que nous devons faire est tuer la Loi Lafkenche, car elle est en train de tuer l’industrie du saumon au Chili ».
Osaka, Japon, 19 juin 2025 (radiodelmar.cl) – Lors du sommet d’affaires Chili-Japon à l’Expo d'Osaka, qui s’est tenu le 16 juin au Japon, l’ancien président et actuel lobbyiste d’affaires, Eduardo Frei Ruiz-Tagle, a été invité par le gouvernement de Gabriel Boric ainsi que par les associations patronales forestières, agro-industrielles et salmonicoles, afin de défendre les groupes exportateurs chiliens et les investissements des multinationales japonaises au Chili.
Lors de cette rencontre d’affaires, cité par El Mercurio, l’ex-président a indiqué : « Par exemple, dans le secteur du saumon, nous sommes les deuxièmes producteurs mondiaux et les entreprises japonaises sont prêtes à investir pour doubler nos exportations. Mais pour cela, la première chose que nous devons faire est de tuer la Loi Lafkenche, car elle est en train de tuer l’industrie du saumon au Chili. Je le dis sans détour ! »
La Loi Lafkenche (n° 20.249) est une législation de la République qui permet aux peuples autochtones, ainsi qu’aux activités de pêche artisanale, aux communautés et entreprises locales (gastronomie, tourisme), de demander la protection de zones du littoral via la mise en place des Espaces Côtiers Marins des Peuples Autochtones (ECMPO).
Les propos de Frei ont été publiés par El Mercurio de Santiago du Chili. Ce média a également recueilli les réactions de Sady Delgado, directeur général de la méga-entreprise AquaChile, propriété du groupe AgroSuper de la famille Vial et membre du patronat Conseil du Saumon, qui a remercié « la clarté avec laquelle l’ex-président Frei a exposé les difficultés auxquelles le secteur est confronté ».
Delgado a ajouté que l’ex-président « a tout à fait raison dans ce qu’il dit, car c’est une loi qui affecte fortement le développement de la salmoniculture et qui affectera aussi d’autres industries ».
Des lois contre la “permisologie” pour accélérer l’extractivisme au Chili
Suite aux propos de Frei, Susana Jiménez, présidente de la Confédération de la Production et du Commerce (CPC), a déclaré à El Mercurio que l’ex-président « a fait référence à une situation réelle. Les processus de renouvellement de concessions et de nouveaux projets d’investissement sont bloqués. Et cela a beaucoup à voir avec la manière dont la loi a été gérée. Il ne devrait pas y avoir de demandes d’espaces incroyablement grands qui bloquent les investissements et ne finissent que par être des transferts de richesse ».
À l’Expo Osaka, Eduardo Frei a exposé deux autres points qu’il considère comme essentiels à débloquer dans notre pays : la lenteur du système politique à traiter les questions stratégiques. Il a pris pour exemple la manière dont l’Accord Transpacifique (TPP11) a été traité : « Nous avons mis quatre ans à le ratifier et nous avons perdu des marchés en Asie. Quatre ans perdus, en commerce international, c’est beaucoup ».
La deuxième revendication de Frei concerne les infrastructures : « Le Chili ne dispose d’aucun port de grande envergure et cela doit changer, sinon ce sera un frein à notre potentiel exportateur », a argumenté l’ex-président.
Ce sommet d’affaires s’est terminé par une visite du pavillon du Chili à l’Expo Osaka, où le public a pu déguster des saumons et des vins, proposés par les associations de producteurs de saumon et le groupe Vinos de Chile.
Le Réseau des Femmes Autochtones pour la Défense de la Mer, composé de cinq peuples (Diaguita, Chango, Mapuche, Kawésqar et Yagán) a dénoncé les attaques et l'invisibilisation subies au Chili malgré une loi reconnue internationalement comme un modèle de conservation marine inclusive : la loi Lafkenche. #unoc3 peuples autochtones chili
Lors de la Troisième Conférence des Nations Unies sur les Océans (UNOC3), qui s’est tenue du 9 au 13 juin 2025 à Nice (France), le Chili a projeté une image de leader mondial en matière de politiques océaniques, annonçant son engagement à protéger plus de la moitié de son océan — dépassant ainsi l’objectif 30×30 —, à accueillir le Secrétariat du Traité sur la Haute Mer et à se porter candidat pour co-présider la prochaine Conférence des Océans (UNOC4).
Cependant, depuis cette même tribune internationale, le Réseau des Femmes Autochtones pour la Défense de la Mer, représentant les visions collectives des cinq peuples qui le composent — Diaguita, Chango, Mapuche, Kawésqar et Yagán —, ainsi que l’Identité Territoriale Lafkenche et d’autres leaders des peuples côtiers du sud du Chili, ont exposé une contradiction douloureuse : le pays qui cherche à diriger la conservation marine mondiale attaque et invisibilise chez lui une loi reconnue internationalement comme un modèle de conservation marine inclusive.
Il s’agit de la Loi 20.249, qui crée les Espaces Côtiers Maritimes des Peuples Autochtones (ECMPO), une réglementation issue de la lutte légitime des peuples autochtones. Cette loi permet d’attribuer l’administration d’espaces maritimes côtiers délimités à des communautés ayant historiquement exercé leur usage coutumier, dans le but de préserver les pratiques traditionnelles, de conserver les ressources naturelles, de garantir le bien-être et le lien ancestral avec la mer, et de promouvoir une gouvernance participative et inclusive du littoral entre les différents acteurs territoriaux.
Comme l’a expliqué Pamela Mayorga Caro, coordinatrice du Réseau, lors de la conférence, cette loi est « un outil de co-administration qui rend visibles et donne la possibilité aux communautés d’avoir une voix démocratisée sur l’avenir de leurs territoires ».
Alors que le Chili aspire à diriger la conservation marine mondiale, ses avancées océaniques n’intègrent pas de manière substantielle les côtes continentales et les eaux intérieures, épicentre des conflits socio-environnementaux. Et, paradoxalement, la Loi 20.2491, qui pourrait être l’un des outils clés pour progresser dans ce sens, ne fait pas partie de l’agenda officiel des politiques océaniques du pays et, au contraire, fait l’objet de fortes attaques de la part de secteurs industriels et politiques qui cherchent à la modifier.
Comme l’a réitéré Astrid Puentes Riaño, Rapporteuse spéciale de l’ONU, lors de plusieurs interventions à la Conférence des Océans, et dans un récent article publié dans El País, dans l’élaboration de politiques océaniques efficaces « la reconnaissance des droits des communautés côtières est essentielle, car environ 500 millions de personnes dépendent de la pêche artisanale et, tout comme le peuple mapuche lafkenche, beaucoup d’entre elles sont des peuples autochtones dont l’expérience sert à protéger la vie de l’océan. Cependant, elles sont rarement incluses dans les processus de prise de décision, alors qu’elles sont essentielles pour trouver des solutions. »2
Ingrid Echeverría Huequelef, coordinatrice du Réseau, s’est exprimée depuis Nice en affirmant qu’il s’agit « d’une loi née de la spiritualité du peuple mapuche lafkenche, une loi inclusive… mais qui, en raison de l’ignorance, est très durement attaquée par les industries extractives et par un certain mouvement politique chilien. » De son côté, Yohana Coñuecar Llancapani, coordinatrice du Réseau et représentante des peuples autochtones à la Commission régionale d’utilisation du littoral de la Région des Lacs, a ajouté qu’en tant que femmes défenseures du territoire, « nous subissons des campagnes de haine et de racisme, et sommes constamment invisibilisées par l’État. »
Cette loi et sa défense reposent sur une compréhension profonde de l’océan, que les représentantes du Réseau ont exprimée clairement : « La mer est pour nous un espace de mémoire, de subsistance, de spiritualité, de culture et de travail. » Cette perspective ancestrale, qui contraste fortement avec les politiques extractivistes de « l’Économie Bleue » promues par les gouvernements et les industries, offre des alternatives concrètes et durables pour la protection des océans, fondées sur des systèmes de gouvernance communautaire et des savoirs transmis de génération en génération. Face à un modèle qui considère la mer comme une ressource à exploiter, les femmes autochtones proposent une relation de réciprocité et de soin qui a prouvé son efficacité depuis des siècles.
Cette vision intégrale se traduit par une proposition politique concrète et sans ambiguïté : « les politiques publiques ne peuvent être fondées sur le centralisme, elles doivent émaner des territoires. Elles ne peuvent être influencées par le pouvoir économique des industries. » Leur position, forgée par des années de résistance, est inébranlable : « nous, femmes de la mer, ne permettrons pas le recul des droits que nous avons obtenus de haute lutte, pour nous-mêmes et pour les gens qui vivent et travaillent sur la mer, la naviguent et récoltent non seulement des poissons, mais aussi des algues, des coquillages, pour ceux qui résistent et protègent les esprits qui habitent les territoires. » — Ingrid Echeverría Huequelef.
Cette fois depuis la Conférence sur les Océans, demain depuis différents territoires côtiers du Chili, et en novembre à Belém lors de la COP30, le Réseau des Femmes Autochtones pour la Défense de la Mer maintiendra sa voix haute et continuera d’interpeller directement le gouvernement chilien, la FAO, les organisations internationales, les bailleurs de fonds, les industries et tous les acteurs impliqués dans la gouvernance de la mer. Le message est clair :
Mettre fin à la marchandisation de l’océan au nom de la croissance bleue et à d’autres mesures de conservation fondées sur les aires, qui ne respectent ni nos droits ni nos modes de vie.
Assurer une approche interculturelle et de genre transversale dans les politiques océaniques et une participation active et centrale des peuples autochtones et des communautés de la mer dans la gouvernance marine.
Garantir la non-régression des droits dans les territoires côtiers-marins acquis à travers des processus de lutte légitimes.
Prévenir, arrêter et garantir la justice face aux menaces et à la criminalisation des défenseur·e·s de la mer.
Exiger de la cohérence au gouvernement chilien dans sa politique océanique pour pouvoir se porter candidat à l’accueil du Secrétariat du Traité sur la Haute Mer et à l’organisation de l’UNOC4.
Le Réseau rappelle un principe fondamental : garantir des océans sains exige d’inclure les voix de celles et ceux qui vivent de la pêche, de la récolte et de la cueillette, qui habitent les côtes et comprennent de première main l’interdépendance entre la santé des océans, les activités humaines et la justice territoriale.
Le Chili doit résoudre ses incohérences internes et honorer ses engagements et responsabilités légales envers les communautés, avant de prétendre à la reconnaissance de son leadership mondial en matière de politiques océaniques.
« Le Chili parle très bien à l’extérieur, mais à la maison, il doit régler ses comptes. » — Pérsida Cheuquenao Aillpán, Présidente de l’Identité Territoriale Lafkenche et coordinatrice du Réseau des Femmes.
Nice a montré que cette contradiction n’est pas exceptionnelle, mais fait partie d’une crise mondiale plus profonde où il existe toujours un fossé abyssal entre le discours environnemental et la pratique extractiviste, face auquel il n’y a pas de place pour la complaisance ni pour le silence complice.
Lire l’Appel à l’Action complet ici [en espagnol].
Le cinéma documentaire chilien trouve en "La última huella" (2001, trad. La dernière trace) de Paola Castillo l'un de ses témoignages les plus poignants et urgents. Ce film de 63 minutes fait partie de nos recommandations et constitue bien plus qu'un simple documentaire ethnographique : il s'agit d'un véritable testament visuel d'une culture millénaire devenue vulnérable, celle du peuple yagan, à travers le regard de ses deux dernières locutrices connues de la langue yagan, les sœurs Úrsula et Cristina Calderón. Dans une démarche cinématographique à la fois intime et universelle, Castillo parvient à saisir les fragments d'une civilisation qui a vécu pendant plus de 7000 ans dans l'une des régions les plus inhospitalières de la planète : l'extrême sud de la Patagonie.
Paola Castillo : parcours d'une documentariste engagée
Paola Castillo Villagrán incarne parfaitement la nouvelle génération de documentaristes chiliens qui ont émergé dans les années 1990 et 2000. Formée à l'Université Catholique du Chili en journalisme, elle a ensuite complété sa formation cinématographique à la prestigieuse École Internationale de Cine y Televisión de San Antonio de los Baños à Cuba. Cette double formation, journalistique et cinématographique, se retrouve dans son approche documentaire qui conjugue la rigueur investigatrice et la sensibilité artistique.
Sa trajectoire professionnelle témoigne d'un engagement pour le documentaire de création. En 2009, elle devient la première latino-américaine sélectionnée pour le prestigieux programme EuroDoc, formation européenne de référence pour la production documentaire internationale.
Paola Castillo occupe également des positions stratégiques dans l'écosystème documentaire chilien, en tant que directrice exécutive de la Corporación Chilena del Documental (CCDoc) et de la marque sectorielle ChileDoc, deux initiatives qu'elle a contribué à fonder pour promouvoir la production documentaire nationale.
Une filmographie tournée vers l'humain et reconnue internationalement
La filmographie de Paola Castillo révèle une préoccupation constante pour les sujets sociaux, les droits humains et la préservation de la mémoire. Après "La última huella" (2001), elle réalise "74 m2" (2012), documentaire sur l'habitat social qui remporte le Prix Feisal au Festival de Rosario. Son film "Genoveva" (2014) poursuit cette exploration des marges de la société chilienne, tandis que "Frontera" (2020) interroge les questions territoriales et identitaires.
En tant que productrice, elle accompagne des projets documentaires majeurs comme "El Salvavidas" (2011), "Allende mi abuelo Allende" (2015) - Prix du Meilleur Documentaire au Festival de Cannes - ou encore "Malqueridas" (2023), distingué à la Mostra de Venise.
Le peuple Yagan : sept mille ans d'histoire au bout du monde
Les nomades des mers australes
Le peuple yagan, également appelé à tort yámana, représente l'une des cultures les plus remarquables d'adaptation à un environnement extrême. Pendant plus de 7000 ans, ces nomades canoeros ont habité seuls l'archipel de la Terre de Feu, naviguant dans les eaux tourmentées qui s'étendent du canal Beagle au cap Horn. Leur territoire ancestral couvre la côte méridionale de l'île Grande de Terre de Feu, les côtes du canal Beagle et les îles Hoste, Navarino, Picton et Wollaston.
Traditional Yagan dugout canoe with indigenous people navigating calm waters in Tierra del Fuego
L'organisation sociale yagan se structurait autour de cinq parcialités territoriales correspondant à des variations dialectales : les Wakimaala, occupant le district le plus favorable autour du canal Beagle ; les Utumaala, canoeros de l'est depuis Puerto Williams jusqu'aux îles Picton, Lennox et Nueva ; les Inalumaala, chasseurs de l'ouest ; les Ilalumaala, habitants du secteur océanique sud-occidental ; et les Yeskumaala, peuplant l'archipel du cap Horn. Cette répartition géographique témoigne d'une organisation sociale complexe et adaptée à la diversité des écosystèmes fuégiens.
Un mode de vie en harmonie avec l'environnement
La culture yagan se caractérise par une adaptation remarquable aux conditions climatiques extrêmes de la région australe. Ces chasseurs-cueilleurs marins maîtrisaient parfaitement leur environnement, connaissant les cycles saisonniers et sachant où et quand trouver phoques, crustacés, poissons et certains oiseaux. Leur mode de vie nomade s'organisait autour de la navigation en canoës d'écorce, embarcations d'une sophistication technique remarquable qui leur permettaient de sillonner les eaux tumultueuses des canaux fuégiens.
L'élément central de leur culture était le feu, maintenu perpétuellement allumé dans les canoës lors de leurs déplacements. Cette maîtrise du feu, dans un environnement où les températures oscillent entre -12°C et 12°C et avec un climat très humide dans certaines parties de l'archipel, constituait un besoin crucial. Les navigateurs européens qui découvraient la région étaient souvent frappés par ces feux nocturnes visibles depuis leurs navires.
Cristina et Úrsula Calderón : les gardiennes d'un patrimoine linguistique millénaire
Cristina Calderón : Trésor humain vivant
Cristina Calderón Harban (1928-2022) incarne tragiquement le destin d'un pan culturel en voie d'extinction. Née à Puerto Róbalo sur l'île Navarino, elle grandit auprès de ses tantes et de son grand-père Alapainch, apprenant ainsi les divers aspects de sa culture ancestrale, notamment la langue yagankuta. Elle vécut dans diverses zones de l'archipel fuégien, notamment à Caleta Eugenia, Puerto Navarino et l'île Picton, avant de s'installer définitivement à Villa Ukika près de Puerto Williams.
En 2009, Cristina Calderón fut officiellement reconnue comme "Trésor Humain Vivant" par le Conseil National de la Culture et des Arts du Chili, dans le cadre de la Convention pour la Sauvegarde du Patrimoine Immatériel adoptée par l'UNESCO en 2003. Cette distinction reconnaissait son rôle crucial comme dépositaire et transmettrice d'une langue et d'une conception du monde propre à ce peuple.
La langue yagan, dont Cristina était la dernière locutrice native après le décès de sa sœur Úrsula en 2003, comptait 32400 vocables - une richesse lexicale extraordinaire qui témoigne de la sophistication linguistique de ce peuple. Tragiquement, malgré ses sept enfants et quatorze petits-enfants, aucun ne maîtrise commme elle et ses ancêtres la langue yagan. "Quand ma sœur Úrsula est décédée, je suis restée toute seule, sans personne avec qui parler", confiait-elle en 2016.
Portrait des deux protagonistes, les sœurs Cristina et Úrsula Calderón (capture d'écran du film la Ultima Huella)
Une transmission sporadique
Le destin de Cristina Calderón illustre dramatiquement les processus d'extinction linguistique et culturelle. "J'ai appris l'espagnol à neuf ans. Le père d'une nièce était gringo, et ils m'ont enseigné petit à petit", se souvenait-elle. Cette transition linguistique forcée résume à elle seule l'histoire de la colonisation et de l'acculturation des peuples autochtones. "À cette époque, tout le monde parlait yagan, mais ensuite ils ont commencé à mourir, et je suis restée seule. Les enfants n'ont pas voulu apprendre. Ils avaient honte. Les gens blancs se moquaient d'eux".
La mort de Cristina Calderón le 16 février 2022 à l'âge de 93 ans marque symboliquement la fin d'un monde. Sa fille Lidia González Calderón, l'une des constituantes chargées de rédiger la nouvelle Constitution chilienne, écrivait sur Twitter : "Tout ce que je ferai dans le travail où je suis sera en ton nom. Et en lui, se reflétera aussi ton peuple". L'une de ses petites filles, Cristina Zarraga, continue de s'investir dans la sauvegarde des mémoires de sa grand-mère et la revitalisation de la culture yagan, grâce à une présence conjointe au Chili et en Allemagne (où se trouvent entre autres les archives de Martin Gusinde).
Analyse filmique : une poétique de la vulnérabilité
Une narration ponctuée d'archives
"La última huella" se distingue par une approche narrative innovante qui épouse parfaitement son sujet. Le film développe une progression narrative fragmentée, pleine de réminiscences, qui permet de construire progressivement l'histoire d'un peuple à travers les témoignages de ses dernières représentantes. Cette structure narrative reflète la nature même de la transmission orale yagan, faite de récits éclatés, de mythes et de souvenirs personnels qui s'entrelacent pour former la trame d'une mémoire collective.
La réalisatrice Paola Castillo fait appel à un dispositif visuel sophistiqué qui articule plusieurs temporalités. L'utilisation d'images d'archives en noir et blanc à la fin de chaque séquence crée un lien avec le passé et les représentations photographiques de la fin du XIXe et du début du XXe siècle. Ces archives proviennent notamment de le Mission Scientifique française du Cap Horn (1882-83), des travaux de Martin Gusinde (1918-24) et d'Alberto de Agostini (1910-30).
Le montage comme pont entre passé et présent
Le travail de montage de Coti Donoso établit un contrepoint entre les images d'archives et les séquences contemporaines. Grâce au montage, nous observons un dialogue visuel entre les images du passé et le présent des sœurs Calderón, soulignant la continuité et les ruptures de l'histoire yagan. Cette technique permet à Paola Castillo de créer une connexion entre le présent et l'absent/le vide, dichotomie structurelle qui traverse tout le documentaire.
Les séquences consacrées à la recherche du pigment Imi (rouge) illustrent parfaitement cette approche. Les archives filmiques montrent les cérémonies traditionnelles de peinture faciale, tandis que les images contemporaines suivent Cristina dans sa quête pour retrouver les gisements de sédiments colorés. Cette juxtaposition révèle à la fois la persistance de certaines pratiques et l'érosion progressive de savoirs traditionnels.
Une bande sonore mêlant tradition et modernité
La musique de Sergio "Tilo" González contribue de manière décisive à l'atmosphère du film. La tonalité musicale accompagne les différentes séquences en créant une ambiance qui oscille entre mélancolie et célébration de la beauté culturelle yagan. L'usage du son direct, notamment les passages en langue yagan, confère au documentaire une authenticité et une intimité particulières.
La bande sonore intègre également les sons naturels de l'environnement austral : vents, ressac, cris d'oiseaux marins. Ces éléments sonores replacent constamment les témoignages dans leur contexte géographique et climatique, rappelant les conditions d'existence extraordinaires dans lesquelles s'est épanouie la culture yagan.
La casa cultural de la communauté yagan de la baie Mejillones (photographie d'Alicia Santa Cruz, 2025)
Contexte historique : de la résistance au bord de l'extinction
L'impact de la colonisation européenne
L'arrivée de l'homme blanc en 1624 sur les côtes yagan marque le début d'un processus ayant frôlé l'extinction qui s'étalera sur près de quatre siècles. Les premiers contacts avec les navigateurs européens, bien que souvent décrits comme "amicaux" par les témoignages de l'époque, inaugurent une période de transformations irréversibles pour les sociétés fuégiennes.
L'établissement de missions anglicanes au XIXe siècle constitue un tournant décisif dans l'histoire yagan. Si ces missions apportent certains éléments de "protection" face aux violences coloniales, abstraction faite de certaines dérives peu à peu documentées et présentes dans la mémoire collective, elles contribuent simultanément au processus d'acculturation en imposant de nouveaux modes de vie, de nouvelles croyances et de nouveaux rapports sociaux. Le processus de sédentarisation forcée, l'abandon du nomadisme canoero traditionnel et l'adoption progressive de l'espagnol comme langue de communication transforment radicalement la société yagan.
Les mécanismes de l'extinction culturelle
Le fait que le peuple yagan ait été proche de l'extinction illustre les mécanismes complexes qui président à la disparition des cultures minoritaires. Contrairement aux génocides brutaux qui ont affecté d'autres peuples autochtones américains, l'extinction yagan résulte d'un processus plus insidieux de transformation culturelle, de métissage et d'assimilation progressive.
La création de Villa Ukika dans les années 1960 symbolise cette dernière étape de l'histoire yagan. Cette installation près de Puerto Williams, si elle assure une certaine sécurité matérielle aux derniers membres de la communauté, consacre définitivement l'abandon du mode de vie traditionnel nomade. Les descendants yagan deviennent sédentaires, scolarisés dans le système éducatif chilien, progressivement intégrés dans l'économie de marché régionale.
Le film dans le contexte du cinéma documentaire chilien
L'Héritage du Nuevo Cine Chileno
"La última huella" s'inscrit dans la tradition du documentaire social chilien qui trouve ses origines dans le Nuevo Cine Chileno des années 1960. Cette école cinématographique, influencée par les travaux de Joris Ivens et de ses collaborateurs chiliens comme Sergio Bravo, développait déjà une approche documentaire attentive aux réalités sociales et aux cultures populaires.
Le film de Paola Castillo hérite de cette tradition d'engagement social tout en développant une approche plus intimiste et poétique. Contrairement aux documentaires militants de la période d'Unité Populaire ou de résistance à la dictature de Pinochet, "La última huella" privilégie l'approche ethnographique et la dimension mémorielle.
Une nouvelle génération de documentaristes
Le début des années 2000 voit émerger au Chili une nouvelle génération de documentaristes. Ces réalisateurs, formés après la dictature, développent une approche plus personnelle du documentaire, moins directement politique mais tout aussi engagée dans l'exploration des questions sociales et identitaires. Paola Castillo appartient pleinement à cette génération qui renouvelle les formes et les sujets du documentaire chilien.
Cette nouvelle école documentaire chilienne se caractérise par une attention particulière aux processus mémoriels, aux identités périphériques et aux transformations sociales contemporaines. "La última huella" illustre parfaitement cette évolution en traitant de l'extinction culturelle, un fait qui interroge directement les fondements de l'identité nationale chilienne.
Entrée à Ukika, depuis Puerto Williams (photographie d'Alicia Santa Cruz, 2025)
Réception de la critique et impact
Reconnaissance nationale et internationale
"La última huella" reçoit dès sa sortie une reconnaissance critique importante. Le film obtient notamment le LASA Award of Merit in Film au Film Festival LASA en 2004 et une mention honorifique au premier Festival de Cine para la Infancia y la Juventud en 2001. Ces récompenses soulignent la qualité artistique du documentaire ainsi que sa portée pédagogique et culturelle.
Utilisation pédagogique et culturelle
Le documentaire trouve rapidement sa place dans les circuits éducatifs et culturels chiliens. La fiche pédagogique établie par la Corporación Chilena del Documental identifie plusieurs thématiques d'enseignement : culture et ethnie yagan, témoignage de la parole, mémoire culturelle, Patagonie, acculturation, transculturation et extinction des peuples originaires.
Cette dimension pédagogique s'avère particulièrement importante dans le contexte chilien où la connaissance des cultures autochtones reste limitée. Le film contribue à sensibiliser le public chilien - et international - à l'existence du peuple yagan. Il participe ainsi d'une démarche plus large de reconnaissance et de valorisation du patrimoine culturel autochtone.
Projections et diffusion contemporaine
"La última huella" continue d'être programmé dans les festivals et institutions culturelles chiliennes. Sa présentation au Festival Internacional BioBioCine en 2022 témoigne de sa pertinence continue vingt ans après sa réalisation.
La mise à disposition du film sur des plateformes de streaming et dans des cinémathèques assure sa transmission aux nouvelles générations. Cette accessibilité est cruciale pour un documentaire qui porte un témoignage désormais irremplaçable, les principales protagonistes du film ayant disparu. Le décès d'Úrsula Calderón en 2003, puis de Cristina en 2022, font de ce film l'un des derniers témoignages directs de locuteurs natifs yagan.
Un documentaire contre la montre
"La última huella" s'inscrit dans une démarche urgente. Au moment du tournage en 2001, Úrsula et Cristina Calderón représentent déjà les ultimes témoins linguistiques d'une culture millénaire. Cette situation confère au film une dimension testamentaire particulière. Cette urgence temporelle influence directement l'approche filmique. Plutôt que de développer une analyse anthropologique exhaustive, Castillo privilégie l'enregistrement des gestes, des paroles et des savoirs : préparation du pigment Imi, techniques de navigation, récits mythologiques, expressions linguistiques yagan.
Vingt ans après sa réalisation, "La última huella" a acquis le statut de document historique de première importance. Ce film constitue un témoignage anthropologique précieux sur les modalités de transmission culturelle dans un contexte de grande vulnérabilité. Les interactions entre les deux sœurs, leurs façons de se remémorer le passé, leurs gestes techniques, leurs expressions linguistiques offrent aux chercheurs et au public des informations irremplaçables sur la culture yagan.
Influence sur la réalisation documentaire chilienne actuelle
"La última huella" exerce une influence durable sur la production documentaire chilienne. Le film ouvre la voie à une série de documentaires consacrés aux cultures autochtones et aux processus mémoriels. Cette approche respectueuse et poétique des sujets ethnographiques inspire d'autres réalisateurs chiliens et vingt ans après sa réalisation, "La última huella" continue d'être étudié dans les écoles de cinéma chiliennes comme un modèle de documentaire social engagé.
L'engagement de Paola Castillo dans la structuration de l'industrie documentaire chilienne, à travers CCDoc et ChileDoc, prolonge l'impact de "La última huella" au-delà du seul registre artistique. Le film devient ainsi le symbole d'une conception du documentaire comme outil de préservation patrimoniale et de transformation sociale.
L'empreinte laissée par ce film, comme celle du peuple yagan qu'il évoque, continue de résonner bien au-delà de sa propre existence, nous rappelant que chaque culture qui disparaît emporte avec elle une part irremplaçable de l'humanité commune.
Le titre du film prend ainsi tout son sens métaphorique : "La última huella" n'est pas seulement la dernière trace du peuple yagan, elle est aussi l'empreinte indélébile que laisse ce documentaire dans l'histoire du cinéma chilien et dans la mémoire collective de l'humanité. En filmant la disparition, Paola Castillo a paradoxalement assuré une forme de pérennité à ce qu'elle documentait.
Un camp de base flottant polyvalent en Patagonie insulaire
Milagro est un voilier d'expédition acquis par l'association Karukinka en 2023 grâce au soutien de ses membres. C'est un ketch Bruce Roberts de 20 mètres en acier qui joue un rôle fondamental dans la réalisation de nos activités associatives. Ce navire, construit en Suède et ayant déjà effectué deux tours du monde, est un véritable "camp de base flottant" permettant d'accueillir diverses initiatives qu'elles soient artistiques, scientifiques ou sportives. #voilier patagonie
Avec ses caractéristiques techniques adaptées (longueur de 20m, maître-bau de 5m25, tirant d'eau de 2m30, motorisation Cummins 180CV, voilure 180m² au près et 295m² au portant), le Milagro offre une plateforme robuste et adaptée pour nos expéditions en régions polaires et subpolaires, domaines d'activité privilégiés de Karukinka.
Le voilier Milagro au pied d'un glacier de la Cordillère Darwin, Tierra del Fuego, canaux de Patagonie, Chili (Photographie: Diego Quiroga, du voilier Pic La Lune, Ushuaia)
Un navire support pour la logistique de nos expéditions scientifiques, sportives et artistiques
Une infrastructure adaptée aux recherches de terrain
Le Milagro constitue un support logistique essentiel pour les expéditions scientifiques et artistiques menées par Karukinka. Entièrement équipé et isolé, ce navire permet d'accueillir jusqu'à 12 personnes (10 personnes pour les projets de plus d'une semaine) grâce à ses cinq cabines (quatre doubles et une quadruple). Cette capacité d'accueil importante facilite la constitution d'équipes pluridisciplinaires, conformément à l'approche de notre association qui réunit des compétences sportives, artistiques et scientifiques.
L'autonomie considérable du navire (1500L de gasoil, 1000L d'eau + dessalinisateur, groupe électrogène, panneaux solaires...) lui permet d'atteindre des zones reculées et d'y séjourner suffisamment longtemps pour mener à bien nos travaux. Le navire est également équipé pour les télécommunications en zone A4 et d'un accès à internet, garantissant la sécurité et la connectivité même dans les régions les plus isolées comme les canaux de Patagonie (Terre de Feu, Cordillère Darwin, cap Horn, Antarctique...).
Exploration d'un fjord de la Cordillère Darwin (Terre de Feu) où vèle l'un des nombreux glaciers de Patagonie (voilier Milagro, canaux de Patagonie, Chili, mars 2025)
Un outil pour les projets ambitieux
Grâce au Milagro, Karukinka a pu élargir considérablement ses actions et mettre en place des expéditions et résidences de recherches scientifiques et artistiques en toute indépendance. Le navire est mené par un équipage professionnel bénévole composé de deux à trois personnes diplômées du Brevet d'État Voile et de la Marine Marchande française.
L'acquisition de ce voilier a notamment permis la réalisation de l'expédition Cap Nord - Cap Horn (2023-2025), un projet majeur soutenu par le programme "Mondes Nouveaux" du Ministère de la Culture. Cette expédition, qui relie à la voile le cap Nord en Norvège au cap Horn en Patagonie, s'est conclut par une arrivée en Terre de Feu le 24 janvier 2025, après un voyage de plus de 15 000 milles nautiques et par le passage du cap Horn à la voile en mars et avril 2025.
Milagro au mouillage dans une des nombreuses baies de la Réserve de Biosphère du Cap Horn (2025)
Financement des activités de l'association
Une section voile pour l'autofinancement
Depuis 2023, Karukinka dispose d'une section voile affiliée à la Fédération Française de Voile. L'association propose des stages de voile réservés à ses membres, ce qui permet de financer ses actions en faveur des peuples autochtones et de garantir la réalisation de projets ambitieux.
Compte tenu du budget nécessaire à la maintenance et à l'utilisation d'un voilier de 20 mètres, et de l'ampleur des projets à long terme de l'association (digitalisation de documents/archives, création de bases de données en ligne, financement de séjours en Europe pour des membres des communautés autochtones), Karukinka définit chaque année en Assemblée Générale la cotisation nécessaire pour participer aux différentes activités de navigation et ainsi pérenniser ses actions.
Navigation dans les canaux de Patagonie avec nos membres originaires d'Ecosse et Belgique : Norena, David, Morag et Morgan (Canal Beagle, Chili, février 2025)
Un soutien pour la recherche indépendante
Consciente des difficultés rencontrées par les laboratoires et chercheurs pour obtenir des financements en milieux polaires et subpolaires, Karukinka met tout en œuvre pour soutenir des projets scientifiques, artistiques, sportifs et humanistes. Le voilier Milagro joue ainsi un rôle crucial dans cette stratégie d'autofinancement et de soutien à la recherche indépendante.
Pêche artisanale dans les canaux de Patagonie avec José Germán Gonzalez Calderón (patron de pêche et artisan yagan, membre d'honneur de Karukinka et parrain du navire)
L'association propose également ses services pour la réalisation de missions de terrain à bord du Milagro pour des laboratoires, instituts et groupes de chercheurs et/ou artistes. Cette approche permet de mutualiser les ressources et de rendre accessibles des terrains d'étude difficiles d'accès.
Un outil de liberté pour les projets futurs
L'acquisition du Milagro a considérablement élargi les horizons de notre association. Grâce à ce navire nous avons désormais toute la liberté de poursuivre nos actions et recherches au sud du détroit de Magellan, pour commencer de 2025 à 2030 !
Le voilier permet à l'association de mener des projets pluridisciplinaires dans des régions difficiles d'accès, comme les canaux de Patagonie, l'Antarctique, la Géorgie du Sud... Il facilite également la poursuite des travaux avec les peuples autochtones selk'nam, haush et yagan du sud de la Patagonie, qui constituent l'un des axes principaux de travail de l'association.
Arrivée du voilier Milagro dans le canal Beagle, Patagonie, après 15 000mn (photographie de José Germán González Calderón, à côte de Puerto Williams, île Navarino, région du Cap Horn, Chili, 2025)
Le voilier Milagro représente bien plus qu'un simple moyen de transport et n'est pas une fin sinon un moyen. Il constitue un véritable outil stratégique qui permet à l'association de réaliser pleinement sa mission d'exploration, de recherche scientifique et de création artistique en régions polaires et subpolaires.
Grâce à ce navire, Karukinka peut mener des projets ambitieux, autofinancer ses activités, soutenir la recherche indépendante et poursuivre son travail avec les peuples autochtones. Le Milagro incarne ainsi la philosophie de l'association : indépendance, bienveillance et engagement au service de la connaissance et de la préservation des cultures et des environnements des régions extrêmes de notre planète.
Départ du voilier Milagro au port de pêche de Puerto Williams avec un équipage international (Argentine, Chili et France) Aude, Lauriane, Sébastien, Clément, Alejandro, Shenü, Damien, Mirtha (marraine du navire), Alicia, Maria et Vaïna, filmé par José, le parrain de Milagro (janvier 2025)
Le Gouvernement de la Province a procédé ce lundi à Tolhuin à la remise des cinq premiers actes de naissance intégrant l'identité autochtone à des membres de la communauté (autochtone) des peuples de Terre de Feu, délivrés par le Registre Civil. Après cet événement historique pour la communauté, AIRE LIBRE FM a interrogé la vice-présidente de la Communauté Selk’nam Rafaela Ishton, Antonela Guevara, au sujet de cette avancée.
Guevara a déclaré : « Nous avons les six premiers actes de naissance reconnaissant l’appartenance autochtone. Principalement, nier ou omettre l’identité d’une personne dès l’acte de naissance est un acte grave, qui était une pratique du colonialisme. Donc, aujourd’hui, il faut le souligner, ce n’est pas l’État national qui le reconnaît, mais l’État provincial : en reconnaissant nos actes de naissance avec l’appartenance autochtone, il vient garantir les droits collectifs, tout ce que cela implique pour la cosmovision de notre communauté, la vie sur le territoire, vivre sur un territoire communautaire et non en propriété privée, le respect des coutumes ancestrales ; c’est donc bien plus qu’un simple acte administratif. »
« Justement, en sortant de cette cérémonie, ils m’ont dit, non maman, pour nous, comme me l’a dit Valentín, il m’a dit : je veux que tu saches maman que pour nous c’est important et écouter tout ce que tu as dit autour de la table nous apprend que nous devons maintenir vivante la mémoire de notre peuple. Je crois donc qu’ils sont nés dans la communauté, ils ont vécu de nombreuses années le conflit de la communauté, ils savent ce que signifie la lutte pour défendre nos droits et pour essayer de bien faire les choses, ils ont donc un engagement et une conscience de ce qu’ils font. C’est aussi important », a exprimé la vice-présidente de la Communauté Selk’nam Rafaela Ishton.
« C’est un fait historique, non seulement dans la province, mais aussi dans le pays. C’est la première fois que cela arrive, comme l’a exprimé le Secrétaire à la Justice, Gonzalo Carrillo, et grâce au fait qu’hier on a pu visibiliser d’une certaine manière ce qui se passait, beaucoup de familles de notre peuple se sont jointes, plusieurs autres démarches ont été entamées hier même et plus de 15 personnes rassemblent leurs documents pour faire la demande, et aussi avec la nouvelle que le peuple Yagán m’a contactée hier pour que je leur explique comment faire, donc sûrement, je ne sais pas si ce sera cette semaine, mais la prochaine il y aura des nouvelles concernant l’autre communauté de la province de Terre de Feu, le peuple Yagán, qui dispose d’une personnalité juridique et pourra également effectuer cette démarche. Parce que l’un des critères est de disposer de la personnalité juridique », a-t-elle assuré.