Le canal Beagle (Onashaga) : Lieu de rencontre des océans à l’extrémité australe de l’Amérique

Le canal Beagle (Onashaga) : Lieu de rencontre des océans à l’extrémité australe de l’Amérique

Le canal Beagle, connu par le peuple yagan sous le nom d'Onashaga ("canal des chasseurs Onas", i e, leurs voisins de l'île de Terre de Feu, les Selk'nam), est l'un des passages maritimes remarquables de notre planète. Ce détroit interocéanique d'approximativement 270 kilomètres de longueur connecte les océans Atlantique et Pacifique à l'extrême sud de l'Amérique du Sud, séparant la grande île de Terre de Feu d'un archipel d'îles plus petites entre les 54°50' et 55°00' de latitude sud.

Pour nous qui naviguons régulièrement dans ces eaux mythiques, Onashaga, le canal Beagle, représente bien plus qu'un simple passage maritime : c'est un univers à part entière, où se rencontrent deux océans et où résonnent sept millénaires de navigation yagan.

carte du canal beagle oriental karukinka île navarino terre de feu
Carte de la partie orientale du canal Beagle (c) Karukinka

Genèse d'un paysage exceptionnel : l'héritage glaciaire

Quand les glaces sculptaient les canaux

La formation du canal Beagle constitue un exemple de sculpture glaciaire quaternaire qui a modelé l'un des paysages les plus spectaculaires de l'hémisphère sud. Durant les multiples glaciations du Pléistocène, des glaciers de centaines de mètres d'épaisseur ont excavé des vallées comme Carbajal, ainsi que le lac Kami (Fagnano), créant la topographie complexe qui caractérise actuellement la région.

Vallée Carbajal durant l'expédition de Lauriane Lemasson en février 2013
Photographie de la vallée Carbajal par Lauriane Lemasson, lors de l'expédition 2013 en Terre de Feu argentine

Le glacier responsable de la formation du canal Beagle se déplaçait d'ouest en est, s'alimentant depuis la cordillère Darwin où l'on peut encore observer de magnifiques glaciers et névés qui constituent les vestiges de sa genèse. Ce processus glaciaire a laissé des dépôts morainiques dans les zones de moindre profondeur, particulièrement dans la zone de l'île Gable et face à la baie Ushuaia, créant les complexes bathymétriques actuels.

La structure tectonique sous-jacente du canal correspond à une vallée tectonique longitudinale qui fut postérieurement modifiée par l'action glaciaire. Cette combinaison de processus tectoniques et glaciaires a résulté en une morphologie caractérisée par des bassins semi-isolés pouvant atteindre 400 mètres de profondeur, séparés par des seuils topographiques peu profonds qui contrôlent la circulation des masses d'eau.

Une architecture sous-marine complexe

La bathymétrie du canal Beagle révèle une architecture complexe dominée par une série de seuils peu profonds qui divisent le canal en plusieurs micro-environnements distincts. Dans le secteur occidental, les seuils de l'île Diablo (approximativement 50 mètres de profondeur) et de la baie Fleuriais (environ 100 mètres) séparent les branches nord-occidentale et sud-occidentale du secteur central.

Cette configuration bathymétrique génère un système de circulation complexe où les seuils agissent comme des barrières qui limitent l'échange des masses d'eau profondes, créant des micro-environnements aux propriétés physiques, chimiques et biologiques distinctives. C'est cette diversité d'habitats qui fait du canal Beagle un écosystème si riche et si particulier, comme l'expliquent les chercheurs du Centro IDEAL qui étudient ces eaux depuis des années.

Un système hydrographique unique au monde

La rencontre des océans

Le canal Beagle fonctionne comme un corridor interocéanique qui facilite le transport d'eaux superficielles depuis le Pacifique vers l'Atlantique, un patron impulsé essentiellement par les différences de niveau entre les deux océans et l'influence des forts vents d'ouest dans le Courant Circumpolaire Antarctique.

Le Courant du Cap Horn constitue la principale source des eaux qui pénètrent dans le canal, transportant l'Eau Subantarctique (SAAW) à des profondeurs supérieures à 100 mètres le long du bord de la plateforme continentale patagonienne du Pacifique. Cette masse d'eau pénètre sur la plateforme continentale à travers un canyon sous-marin situé à l'entrée occidentale du canal, caractérisée par des températures de 8-9°C, une salinité supérieure à 33 et des concentrations d'oxygène relativement faibles.

Carte illustrant le courant du cap Horn (c) Karukinka

Des eaux qui racontent l'histoire du climat

Les apports d'eau douce provenant du Champ de Glace de la Cordillère Darwin génèrent un système à deux couches avec une pycnocline prononcée qui délimite la distribution verticale de la fluorescence du phytoplancton. Cette Eau Estuarienne se caractérise par sa pauvreté en nutriments, sa température froide (4-6°C) et sa forte oxygénation.

Les analyses de séries temporelles révèlent que le cycle annuel explique entre 75-89% de la variabilité de la température océanique, tandis que le cycle atmosphérique explique 53% de la variabilité. Ces données nous permettent de comprendre comment le canal réagit aux changements climatiques, soulignent les océanographes qui surveillent ces eaux.

Un sanctuaire de biodiversité marine

Le royaume des mammifères marins

Le canal Beagle abrite une diversité exceptionnelle de mammifères marins, reconnue internationalement comme Zone Marine d'Importance pour les Mammifères Marins (IMMA), s'étendant sur 26 572 km² depuis le canal jusqu'au cap Horn. Cette zone abrite au moins onze espèces primaires de mammifères marins en plus de huit espèces de support.

Parmi les espèces résidentes toute l'année se distinguent trois espèces de petits cétacés : le dauphin austral (Lagenorhynchus australis), le dauphin sombre (L. obscurus) et le marsouin épineux (Phocoena spinipinnis), accompagnés de deux pinnipèdes : l'otarie à crinière (Otaria byronia) et l'otarie à fourrure australe (Arctocephalus australis).

Otaries à fourrure australes dans le canal Beagle
Colonie d'otaries à fourrure australes dans le canal Beagle, près de la baie d'Ushuaia, photographiée en avril 2025 lors d'une expédition en voilier

Nous avons eu la chance d'observer ces dauphins australs lors de nos navigations dans les canaux de Patagonie, de l'entrée orientale du canal à la baie Cook son extrémité sud occidentale. Leur association étroite avec les forêts de macroalgues est fascinante : ils y réalisent 40,5% de leurs activités d'alimentation et 14,3% de leurs comportements de recherche de proies.

Les forêts sous-marines de kelp

Les forêts sous-marines de Macrocystis pyrifera, connues localement sous le nom de "cachiyuyos", constituent l'un des écosystèmes les plus importants du canal Beagle, s'étendant depuis la péninsule Valdés jusqu'à la Terre de Feu. Ces forêts fournissent un habitat critique pour une diversité exceptionnelle d'espèces marines, fonctionnant comme pépinières, refuges et zones d'alimentation.

La recherche doctorale d'Adriana Milena Cruz Jiménez a révélé la complexité des assemblages de poissons associés à ces forêts, étudiant différentes strates : la partie inférieure où se situe le crampon (structure de fixation de l'algue) et la partie moyenne de la colonne d'eau où se trouvent les frondes. Cette diversité ichtyologique associée aux forêts de kelp témoigne de l'importance cruciale de ces écosystèmes pour la biodiversité marine, explique cette spécialiste.

Un équilibre délicat menacé

La distribution des nutriments dans le canal Beagle montre des patrons clairement différenciés selon les masses d'eau présentes. Le système présente une limitation notable en nitrate avec un rapport N:P de 8,42, cohérent dans toutes les masses d'eau. Cette caractéristique influence directement la productivité primaire du système.

La biomasse phytoplanctonique modérée se restreint généralement à la partie supérieure de la pycnocline dans le secteur occidental, tandis que le mélange sur les seuils altère la stratification, déplaçant les cellules phytoplanctoniques sous la couche photique, ce qui peut limiter la production primaire. Les chercheurs locaux insistent que le fait que comprendre ces mécanismes est essentiel pour préserver l'équilibre de cet écosystème unique.

L'héritage des grandes explorations

Sur les traces de Darwin et FitzRoy

Le canal doit son nom au HMS Beagle, le navire britannique qui réalisa le premier relevé hydrographique des côtes du sud de l'Amérique du Sud entre 1826 et 1830. La découverte européenne proprement dite du canal eut lieu en avril 1830, lorsque le HMS Beagle se trouvait au mouillage en baie Orange (sud-est de l'île Hoste).

Pendant la seconde expédition du Beagle (1831-1836), FitzRoy emmena avec lui Charles Darwin comme naturaliste autofinancé. Darwin eut sa première vision de glaciers lorsqu'ils atteignirent le canal le 29 janvier 1833, écrivant dans son carnet de terrain : "Il est presque impossible d'imaginer quelque chose de plus beau que le bleu béryl de ces glaciers, spécialement contrasté avec le blanc mort de l'étendue supérieure de neige".

glacier de la cordillère darwin pendant une expédition en voilier de l'association Karukinka dans le canal Beagle
Et pour nous y rendre régulièrement... c'est à chaque fois un émerveillement ! Expédition en voilier, février 2025 (Karukinka)

Les méticuleuses observations de Darwin sur la géologie, la faune et les populations indigènes de la région fournirent des preuves cruciales pour sa compréhension de l'adaptation des espèces et de la distribution géographique. Le canal devint ainsi l'un des laboratoires naturels clés de l'histoire des sciences naturelles.

De la cartographie aux conflits géopolitiques

Les relevés hydrographiques réalisés par le capitaine FitzRoy et son équipage établirent les fondements de la navigation moderne dans la région, suivi de ces de la Mission scientifique du cap Horn. Cependant, cette précision cartographique révéla également l'importance stratégique du canal, source historique de tensions géopolitiques entre le Chili et l'Argentine.

Le Conflit du Beagle de 1978 mena ces pays au bord de la guerre pour la souveraineté de trois petites îles —Picton, Lennox et Nueva— dont la possession déterminerait le contrôle sur de vastes territoires maritimes. La dispute fut finalement résolue par médiation papale, avec le Pape Jean-Paul II jouant un rôle crucial dans la négociation du Traité de Paix et d'Amitié de 1984.

En jaune les îles concernées lors du Conflit du Beagle de 1978

La science moderne au service de la connaissance

Un laboratoire naturel sous surveillance

Le canal représente actuellement l'un des systèmes marins subantarctiques les plus étudiés, constituant une sentinelle régionale et exhaustive du changement global. Depuis octobre 2016, le Centro IDEAL de l'Université Australe du Chili conduit des transects hydrographiques annuels depuis l'extrémité occidentale jusqu'à la baie Yendegaia.

Un jalon scientifique significatif fut la réalisation en juillet-août 2017 du premier relevé océanographique complet à haute résolution le long de tout le canal, grâce à la collaboration entre le Centro IDEAL et une expédition argentine à bord du navire océanographique Bernardo HoussayCette coordination internationale a permis de générer pour la première fois une section hydrographique complète du canal, expliquent les chercheurs impliqués dans ce projet pionnier.

Le voilier Bernardo Houssay, de la Préfecture Navale argentine, lors de son arrivée au port d'Ushuaia en 2021 (source)

Des défis scientifiques uniques

La recherche dans le canal Beagle fait face à des défis uniques dus à sa localisation isolée, sa géomorphologie complexe et le fait qu'il soit partagé entre le Chili et l'Argentine, ce qui a historiquement limité les efforts coordonnés. Les besoins de recherche future incluent des études orientées vers les processus dans chaque bassin semi-fermé et l'implémentation de modèles couplés atmosphère-océan-glacier pour déterminer les temps de résidence. Ces recherches sont cruciales pour comprendre comment cet écosystème va répondre aux changements climatiques futurs.

Menaces et enjeux de conservation

Les défis du changement climatique

Le canal Beagle fait face à des défis sans précédent dérivés du changement climatique, avec des températures en hausse, des moyennes de précipitation changeantes et une acidification océanique qui menacent l'équilibre délicat de ces écosystèmes. Le recul glaciaire dans la région s'est accéléré dramatiquement ces dernières décennies, altérant les apports d'eau douce et affectant potentiellement la productivité marine.

Nous observons déjà des changements lors de nos expéditions : le recul des glaciers entre 2018 et 2025 nous a marqué. Les scientifiques surveillent étroitement ces changements, utilisant la région comme laboratoire naturel pour comprendre les impacts plus larges du changement climatique.

La controverse de la salmoniculture

L'expansion de l'industrie salmonicole vers le canal Beagle a généré un rejet catégorique de la part des organisations regroupées dans le Forum pour la Conservation de la Mer Patagonique, qui expriment leur préoccupation face aux dommages catastrophiques et irréversibles que son exploitation provoquerait dans l'une des régions les plus précieuses de l'écosystème marin patagon.

Nous soutenons fermement cette position : le canal se distingue par ses eaux pristines et abrite l'une des plus grandes réserves mondiales de biodiversité, avec une grande hétérogénéité d'habitats marins-côtiers qui contiennent de nombreux invertébrés et vertébrés marins encore trop peu étudiés. L'introduction d'espèces étrangères comme le saumon est considérée "terrible et risquée" pour cet écosystème par les chercheurs spécialisés. Plusieurs saumons d'élevage s'étaient déjà échappés par le passé dans des élevages situés au nord et nous retrouvons désormais des saumons "sauvages" dans la réserve de biosphère du cap Horn et qui menacent à présent des espèces endémiques comme le robalo.

Un exemple de saumon pêché par José dans les environs du bras nord du canal Beagle lors d'une de nos expéditions en voilier en 2025 (photo Christine Stein, association Karukinka)

L'héritage culturel yagan : le canal Onashaga (Beagle)

Sept millénaires de navigation

La dénomination Onashaga signifie "canal des chasseurs Onas" en langue yagan et reflète la connexion intime de ce peuple maritime avec ces eaux depuis environ 7 000 ans. Les Yagan développèrent une culture nomade basée exclusivement sur l'exploitation des ressources marines et la navigation constante dans l'archipel fuégien, s'adaptant à un environnement que les Européens considéraient comme totalement inhospitalier.

Quand nous naviguons dans ces eaux, nous ressentons encore la présence de ces navigateurs, témoignent nos équipiers. Leur territoire traditionnel s'étendait depuis la côte sud de la grande île de Terre de Feu (Onaisin) jusqu'à l'archipel du cap Horn, incluant le canal Beagle qu'ils appelaient Onashaga. Ce nom de lieu (toponyme) est l'un des milliers de noms que la colonisation avait effacé des cartes officielles et qu'il nous faut utiliser pour redonner un sens lié aux premiers habitants de ces territoires.

Un canal aussi témoin archéologique

L'évidence archéologique le long du Canal Beagle révèle une occupation humaine qui s'étend sur des milliers d'années, avec des amas coquilliers (conchales), des ateliers d'outils lithiques, des pêcheries et d'anciens campements.

Les sites archéologiques notables incluent des preuves d'établissement yagan ancien dans des lieux comme la baie Wulaia sur l'île Navarino qui indique une occupation de plus de 7000 ans avant le présent. 

Un enjeu de préservation et de coopération internationale et multiculturelle

Depuis 2005, avec l'objectif de préserver cette merveille de notre planète, la majorité des îles au sud du Canal Beagle font partie de la Réserve de Biosphère du Cap Horn, gérée par l'UNESCO, la CONAF et la Marine chilienne. Cette désignation reconnaît l'importance exceptionnelle de l'écosystème et établit des cadres pour sa conservation à long terme.

Nous croyons fermement que la préservation de la culture yagan et l'intégration de leurs savoirs ancestraux sont essentielles pour comprendre et protéger cet écosystème unique. L'incorporation du savoir écologique traditionnel yagan dans les stratégies contemporaines de gestion environnementale représente une opportunité de développer des approches novatrices pour la conservation. Les connaissances sur la navigation, les observations climatiques, les ressources marines et les cycles saisonniers constituent un patrimoine scientifique de grande valeur et complètent les méthodologies de recherche modernes.


Bibliographie

Sources scientifiques primaires

Ferreyra, G. & González, H. "General Hydrography of the Beagle Channel, a Subantarctic Interoceanic Passage at the Southern Tip of South America". Frontiers in Marine Science, 30 septembre 2021.

Marine Mammal Protected Areas Task Force. "Beagle Channel to Cape Horn IMMA - Marine Mammal Protected Areas Task Force". Marine Mammal Habitat, 18 mars 2024.

Lodolo, E., Menichetti, M. & Tassone, A. "Shallow architecture of Fuegian Andes lineaments based on marine geophysical data". Andean Geology, vol. 45, n°1, 2018.

Publications institutionnelles

Yaghan's, Explorers and SettlersMuseo Yaganusi, Gouvernement du Chili. Document PDF, 2021.

Canal Beagle sin salmonerasMar Patagónico, Déclaration régionale, 2024.

The Beagle Channel free from salmon farmingMar Patagónico, Regional statement, 2024.

Biodiversidad fitoplanctónica y calidad de las aguas del Canal Beagle, Argentina, período 2017-2021Gobierno de Argentina, Document PDF.

Articles

El Rompehielos. "La importancia de la biodiversidad marina del Canal Beagle". 29 janvier 2020.

Radio del Mar. "Canal Beagle es un ecosistema clave de investigación científica de biología marina". 22 mai 2023.

Centro IDEAL. "Científicos logran desentrañar la estructura del canal Beagle". 11 novembre 2021.

Documentation audiovisuelle

"Descubrimiento del Canal Beagle"YouTube, 20 juin 2021.

"La importancia de la biodiversidad marina del Canal Beagle"YouTube, 29 janvier 2020.

Organisations de conservation

Rewilding Chile. "Beagle Channel: Exploring the end of the world". 3 septembre 2023.

Rewilding Chile. "Canal Beagle: explorando el confín del mundo". 3 septembre 2023.

Réserve de biosphère de Cabo de Hornos : un sanctuaire subantarctique d’exception

Réserve de biosphère de Cabo de Hornos : un sanctuaire subantarctique d’exception

Au-delà du détroit de Magellan, les cartes se font plus rares et les côtes hostiles. C'est ici, au sud de la Terre de Feu, entre les îles Wollaston et Hermite, que l'Atlantique et le Pacifique se heurtent sans obstacle depuis la dérive des continents. En juin 2005, l'UNESCO classait cet archipel au programme « L'Homme et la biosphère » : la réserve de biosphère du cap Horn était née, la plus australe du continent américain, couvrant 4 884 274 hectares de terres et d'eaux.


1. Géographie et zonation de la réserve naturelle cap Horn

La réserve s'étend entre 54,1° S et 56,2° S, sur un territoire que le relief, les glaces et les vents ont découpé en une mosaïque de fjords, de canaux et d'îles. Elle intègre pour la première fois au Chili des écosystèmes marins et terrestres sous un statut de conservation commun : 1 917 238 ha de terres, 2 967 036 ha d'eaux marines.

Sa zonation suit le modèle MAB classique. Les parcs nationaux Alberto de Agostini — qui englobe la cordillère Darwin — et Cabo de Hornos forment la zone cœur, où toute infrastructure permanente est exclue. Autour, une zone tampon autorise les activités légères et durables. La zone de transition, enfin, inclut Puerto Williams et quelques établissements humains isolés, organisés selon un schéma de développement maîtrisé.

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Carte issue de l'ouvrage "Reservas de la biosfera de Chile: laboratorios para la sustentabilidad" de Moreira-Muñoz, Andrés et Borsdorf, Axel, UNESCO, 2014 (page 55).

Ce qui frappe à première vue, c'est la disproportion entre l'étendue du territoire et le nombre de personnes qui y vivent. Moins de deux mille habitants permanents sur près de cinq millions d'hectares — un rapport qui dit quelque chose de l'extrême que représentent ces latitudes.

2. Les forêts les plus australes du monde

Les forêts subantarctiques de la réserve sont les plus méridionales de la planète. Trois espèces de Nothofagus — N. pumilioN. betuloides et N. antarctica — y forment des peuplements caducifoliés et sempervirents qui constituent l'un des derniers massifs de forêt tempérée non fragmentée à l'échelle mondiale.

Entre les arbres, le sol disparaît sous des tapis épais de bryophytes. L'humidité constante et les températures fraîches maintiennent ces communautés dans un état de développement exceptionnel : un seul tronc de Nothofagus peut accueillir plus d'une centaine d'espèces de mousses, d'hépatiques et de lichens. Les tourbières occupent 54% de l'île Navarino. Elles accumulent de la tourbe depuis la fin de la dernière glaciation, stockent du carbone à long terme et régulent l'hydrologie de l'ensemble du bassin versant.

3. Diversité biologique et endémisme : la biodiversité subantarctique

La réserve concentre plus de 300 espèces d'hépatiques et 450 espèces de mousses — soit plus de 5% de la diversité mondiale de bryophytes, sur moins de 0,01% de la surface terrestre. Ces chiffres placent le cap Horn au rang des espaces les plus remarquables pour ce groupe végétal, aux côtés des forêts tropicales humides d'Amazonie et de Nouvelle-Guinée.

Ce n'est pas un hasard de répartition. La combinaison d'une humidité quasi permanente, d'une faible perturbation humaine et de la diversité des substrats offerts par les forêts de Nothofagus crée des conditions de développement qui n'ont pas d'équivalent à ces latitudes. Les communautés de bryophytes servent également de sentinelles climatiques : leur structure et leur composition renseignent sur les variations de température, d'ensoleillement et d'irradiation UV — un signal particulièrement précieux dans une zone de l'hémisphère sud où le trou de la couche d'ozone a eu des effets mesurables.

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Exemple de bryophytes / forêt miniature (mousses, hépatiques et lichens) de la réserve de biopshère du cap Horn (MAB-UNESCO); île Navarino, 2020 (c) Lauriane Lemasson.

4. La composante marine

La part marine de la réserve n'est pas un simple liseré côtier. Elle englobe un réseau complexe de fjords, de canaux et de plateaux sous-marins où se mêlent les eaux froides du Pacifique et celles, légèrement plus salées, de l'Atlantique. Ce brassage entretient une productivité biologique élevée et des forêts de kelp — Macrocystis pyriferaDurvillaea antarctica — parmi les plus denses et les plus étendues de l'hémisphère austral.

Ces forêts sous-marines abritent une faune invertébrée riche et constituent des zones de nurserie pour plusieurs espèces de poissons. En surface, les eaux froides et oxygénées soutiennent des colonies de phoques léopards, d'otaries à fourrure, d'albatros à sourcil noir et de pétrels géants. Des populations stables de cétacés — notamment de dauphins de Commerson — ont été documentées dans les canaux de la réserve.

4. Les Yagan, gardiens d'une mémoire de 7 500 ans

La réserve est aussi un sanctuaire culturel. Les Yagan — ou Yámana — ont navigué ces canaux depuis plus de 7 500 ans, comme en attestent les sites archéologiques de l'île Navarino. Peuple nomade des eaux intérieures, ils connaissaient chaque courant, chaque abri, chaque espèce comestible de ces archipels. Leur langue, leurs savoirs botaniques et leur maîtrise de la navigation en canoë d'écorce constituent un corpus de connaissances écologiques accumulé sur des millénaires.

Aujourd'hui, la communauté yagan de Puerto Williams collabore aux programmes de recherche et d'éducation du parc Omora. Ses membres participent aux inventaires biologiques et contribuent à la transmission de noms de lieux et de pratiques culturelles dans les programmes scolaires locaux. Cette dimension bioculturelle — la coexistence entre une biodiversité exceptionnelle et une mémoire humaine ancienne — est au cœur de la philosophie de la réserve.

5. La recherche sur le terrain

Le parc ethnobotanique Omora, créé en 2000 à 4 km à l'ouest de Puerto Williams, est le principal site de recherche de la réserve. Cogéré par l'IEB-Chile, la Fondation Omora et l'Université de Magallanes, il constitue un nœud du réseau LTSER-Chile (Long-Term Socio-Ecological Research) et accueille des chercheurs du monde entier pour des travaux sur les bryophytes, les lichens, les oiseaux et les sciences humaines.

C'est là qu'a été développé l'Ecoturismo con lupa — l'écotourisme avec loupe — une approche pédagogique qui invite les visiteurs à examiner les « forêts miniatures » à l'échelle du millimètre. La pratique a été formalisée dans l'ouvrage de Goffinet, Rozzi et al. (2012), Miniature Forests of Cape Horn: Ecotourism with a Hand Lens. Elle est aujourd'hui intégrée aux circuits du parc et constitue l'un des exemples les plus documentés d'écotourisme à faible impact et haute valeur scientifique.

En 2020 a été inauguré le Cape Horn International Center (CHIC), à Puerto Williams. Sa mission : fédérer chercheurs, artistes et communautés autochtones autour d'un modèle de conservation bioculturelle. Ses programmes couvrent les réponses de la biodiversité au changement climatique, la gestion des espèces invasives et l'élaboration de politiques publiques adaptées aux zones subantarctiques.

6. Les pressions sur la réserve

Malgré son isolement, la réserve fait face à plusieurs menaces :
– Le développement touristique non maîtrisé, notamment les croisières de l’extrême sud et l’augmentation des passages autour du Cap Horn, génère un risque de pollution et de perturbation de la faune marine.
– L’élevage intensif de saumons dans les fjords situés plus au nord dissémine des espèces exotiques et altère la qualité de l’eau. Des saumons se reproduisent désormais dans les eaux de cette réserve, impactant les espèces natives dont le robalo.
– L’expansion du castor d’Amérique et du vison, deux espèces introduites, met en péril les forêts proches des cours d'eau, les habitats rivulaires et la nL'isolement de la réserve ne la met pas à l'abri. Trois menaces sont documentées et font l'objet d'un suivi à long terme.

Le castor nord-américain (Castor canadensis), introduit en Terre de Feu en 1946 pour une tentative d'élevage abandonnée, a colonisé l'ensemble de l'archipel fuégien. Sur l'île Navarino, ses barrages ont modifié l'hydrologie de plus de 23 000 hectares de forêt native, déraciné des Nothofagus en place depuis des siècles et remplacé des ripisylves denses par des prairies inondées. Le vison américain, autre introduction, affecte les populations d'oiseaux nicheurs au sol.

Le développement de la salmoniculture dans les fjords situés plus au nord génère une contamination organique et dissémination d'espèces exotiques qui atteignent progressivement les eaux de la réserve, au détriment d'espèces natives comme le robalo (Eleginops maclovinus).

Enfin, l'augmentation du tourisme de croisière autour du cap Horn soumet les zones côtières à des perturbations croissantes. La gestion de ces flux dans un espace dont la logistique est extrêmement contrainte reste un défi structurel pour les gestionnaires de la réserve.

lac créé par les castors au pied d'un glacier de patagonie chili expédition en voilier reserve naturelle cap horn
Lac créé au pied d'un glacier par les castors, photographié lors d'une expédition en voilier en Patagonie (canal Beagle, île Hoste, Réserve de Biosphère du Cap Horn, Chili)

7. Initiatives de recherche et d’éducation

7.1 Parc ethnobotanique Omora

Créé en 2000, l’Omora Ethnobotanical Park est le cœur d’une approche transdisciplinaire alliant écologie, philosophie environnementale et éducation par la « philosophie du terrain ». Il propose des circuits pédagogiques, dont les « forêts miniatures », pour sensibiliser le public à la richesse des bryophytes et au lien entre biodiversité et culture Yagan.

7.2 Cape Horn International Center (CHIC)

Inauguré en 2020 à Puerto Williams, le CHIC a pour objectif de fédérer chercheurs, artistes et communautés autochtones pour développer un modèle de conservation bioculturelle, de formation technique et de développement durable. Ses programmes portent sur les réponses de la biodiversité aux changements climatiques, la gestion des invasives et la consolidation de politiques publiques adaptées aux zones subantarctiques.

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La réserve de biosphère de Cabo de Hornos reste l’un des rares refuges où s’exprime pleinement la cohabitation harmonieuse entre les habitants et des écosystèmes littéralement à la limite du monde. Pour assurer son avenir, il convient de renforcer la gouvernance participative, de contrôler les espèces invasives et d’encadrer le tourisme polaire sous la bannière d’un écotourisme responsable. Enfin, l’intégration permanente des savoirs Yagan dans les programmes de recherche et d’éducation garantira la préservation à la fois biologique et culturelle de ce sanctuaire subantarctique unique.

Glacier Pia, Canaux de Patagonie, Cordillère Darwin, Réserve de Biosphère du Cap Horn, Magallanes, Chili, 2025 reserve naturelle cap horn
Glacier Pia, Canaux de Patagonie, Cordillère Darwin, Réserve de Biosphère du Cap Horn, Magallanes, Chili, 2025

Bibliographie

  1. Rozzi, R. et al. (2006). Ten Principles for Biocultural Conservation at the Southern Tip of the Americas: The Cape Horn Biosphere ReserveEcology and Society, 11(1). https://www.ecologyandsociety.org/vol11/iss1/art43/
  2. Rozzi, R. et al. (2008). Multi-ethnic and Intercultural Education in the Biosphere Reserve at the Southern End of the Americas. In Price, M. F. (ed.), Biosphere Reserves of the World. UNESCO-MAB. https://www.unesco.org/new/en/natural-sciences/environment/ecological-sciences/biosphere-reserves/
  3. Rozzi, R. et al. (2004). Omora Ethnobotanical Park: A Model for Integrating Biocultural Conservation and Environmental Philosophy in the Cape Horn Biosphere ReserveEnvironmental Ethics, 26(2), 131–169. https://doi.org/10.5840/enviroethics200426226
  4. Mittermeier, R. A. et al. (2003). Hotspots: Earth’s Biologically Richest and Most Endangered Terrestrial Ecoregions. Conservation International. https://www.conservation.org
  5. CONAF (Corporación Nacional Forestal). (2023). Reserva de la Biósfera Cabo de Hornos. Gobierno de Chile. https://www.chilebosque.cl
  6. Cape Horn International Center (CHIC). (2021). CHIC Strategic Plan 2021–2026. Universidad de Magallanes. https://www.centrochic.cl
  7. Anderson, C.B. et al. (2011). Exotic ecosystem engineers transform sub-Antarctic forest structure and functionBiological Invasions, 13, 545–561. https://doi.org/10.1007/s10530-010-9841-4
  8. Anderson, C.B. et al. (2019). Cape Horn's Lessons for SustainabilityScience Advances (UNESCO CHIC/UMAG). https://advances.sciencemag.org/
  9. Unesco-MAB. (2005). Cape Horn Biosphere Reserve Dossier. UNESCO. https://unesdoc.unesco.org/
  10. Rozzi, R. et al. (2010). La Reserva de Biósfera Cabo de Hornos: una propuesta educativa y de desarrollo sustentable en el extremo austral de Chile. Universidad de Magallanes. Disponible sur la bibliothèque CHIC.

#réserve de biopshère cap horn

Où se trouve le cap Horn? Localisation et caractéristiques d’un point géographique mythique

Où se trouve le cap Horn? Localisation et caractéristiques d’un point géographique mythique

Le cap Horn (Cabo de Hornos en espagnol, Kaap Hoorn en néerlandais, Loköshpi en langue yagan) représente bien plus qu'un simple point géographique. Situé à 55°58' de latitude sud et 67°16' de longitude ouest, ce promontoire rocheux de 425 mètres d'altitude constitue le point le plus austral de l'archipel de la Terre de Feu et marque symboliquement la rencontre des océans Atlantique et Pacifique. À 965 kilomètres du continent antarctique et à seulement 138 kilomètres d'Ushuaia, le cap Horn se dresse comme l'ultime sentinelle de l'Amérique avant l'immensité des mers australes.

Localisation géographique précise du cap Horn

Position dans l'archipel fuégien

Le cap Horn est situé sur l'île Horn (Isla Hornos), l'île la plus méridionale de l'archipel L'Hermite, lui-même faisant partie du vaste complexe insulaire de la Terre de Feu. Cette île de dimensions modestes (environ 6 km sur 2 km) appartient administrativement à la commune de Cabo de Hornos, dans la province de l'Antarctique chilien, région de Magallanes et de l'Antarctique chilien.

Contrairement à une idée répandue, le cap Horn n'est pas le point le plus austral de l'Amérique du Sud - ce titre revient aux îles Diego Ramírez, situées à 105 kilomètres à l'ouest-sud-ouest du cap Horn. Cependant, il demeure le plus méridional des grands caps historiques de navigation et le point de repère nautique le plus symbolique de l'hémisphère sud.

Coordonnées et distances stratégiques

Les coordonnées exactes du cap Horn - 55°58'28" de latitude sud et 67°16'10" de longitude ouest - le placent dans une position géographique unique. Cette localisation en fait un point de convergence naturel entre les principaux océans de l'hémisphère sud :

  • Distance à Ushuaia (Argentine) : 138 kilomètres au nord-nord-ouest
  • Distance à Puerto Williams (Chili) : 56 kilomètres au nord
  • Distance au continent antarctique : 965 kilomètres au sud
  • Distance au pôle Sud géographique : 2 535 kilomètres
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Carte géographique montrant le cap Horn à l’extrémité sud de l’Amérique du Sud, les eaux adjacentes comprenant le passage de Drake, ainsi que les îles voisines situées dans les océans Pacifique, Atlantique et Austral (Source : Wikipedia)

Formation géologique et géomorphologie

Contexte géologique régional

La région du cap Horn s'inscrit dans l'histoire géologique complexe de la Terre de Feu, marquée par l'orogenèse andine et les glaciations quaternaires. L'archipel résulte de l'effondrement et de la fragmentation de l'extrémité australe de la cordillère des Andes, processus accentué par l'érosion glaciaire et l'élévation du niveau marin post-glaciaire.

Les formations géologiques de l'île Horn appartiennent principalement aux séries sédimentaires et volcaniques du Crétacé supérieur, témoins de l'intense activité tectonique qui a accompagné la fermeture du bassin marginal de Rocas Verdes et le début de la compression andine. Cette histoire géologique explique la topographie accidentée de la région, caractérisée par des reliefs modérés mais des côtes extrêmement découpées.

Morphologie côtière

Le cap Horn se présente aux navigateurs sous la forme d'une falaise de 425 mètres d'altitude plongeant directement dans l'océan. Cette configuration géomorphologique particulière résulte de l'action combinée de l'érosion marine, des cycles glaciaires-interglaciaires quaternaires et de la tectonique active de la région.

La faille de Magellan-Fagnano, système de décrochement sénestre actif qui traverse la Terre de Feu d'est en ouest, influence indirectement la géomorphologie de la région du cap Horn. Cette faille, avec une vitesse de déplacement d'environ 6,4 mm/an, témoigne de la dynamique tectonique continue qui façonne cette partie du monde.

Environnement océanographique et climatique

Le passage de Drake et ses caractéristiques

Le cap Horn marque la limite nord du passage de Drake, détroit de 809 kilomètres de largeur séparant l'Amérique du Sud de la péninsule Antarctique. Ce passage constitue la plus courte distance entre l'Antarctique et les autres terres du monde, avec seulement 135 kilomètres entre le cap Horn et l'île Snow au nord de la péninsule Antarctique.

Map of the Antarctic Circumpolar Current and seawater density fronts around Antarctica showing ocean depth and key fronts near the Southern Ocean and surrounding continents
Carte du courant circumpolaire antarctique et des fronts de densité de l’eau de mer autour de l’Antarctique indiquant la profondeur de l’océan et les principaux fronts près de l’océan Austral et des continents environnants (source : Wikipedia)

Courant circumpolaire antarctique

Le passage de Drake constitue le point de constriction maximale du courant circumpolaire antarctique, le plus puissant courant océanique de la planète. Ce courant, qui transporte en moyenne 150 millions de mètres cubes par seconde (soit environ 100 fois le débit de tous les fleuves du monde réunis), atteint son intensité maximale au niveau du cap Horn.

Cette particularité océanographique explique en grande partie les conditions météorologiques extrêmes qui règnent dans la région. Le courant circumpolaire, non entravé par des masses terrestres, génère un système de vents d'ouest permanents d'une violence exceptionnelle, connus sous les noms évocateurs de "Quarantièmes rugissants" et "Cinquantièmes hurlants".

Climat subpolaire océanique

Le cap Horn bénéficie d'un climat subpolaire océanique caractérisé par des températures relativement stables mais fraîches toute l'année. Les températures moyennes oscillent autour de 5°C, avec des précipitations importantes atteignant 2 000 mm par an et 278 jours de pluie annuels.

Les vents constituent l'élément climatique dominant, avec des vitesses moyennes de 30 km/h et des rafales régulièrement supérieures à 100 km/h. Ces conditions extrêmes résultent de la position du cap dans la zone des "Cinquantièmes hurlants", où les dépressions atmosphériques se succèdent sans être freinées par des obstacles continentaux.

Biodiversité et statut de conservation

Réserve de Biosphère du cap Horn (UNESCO)

Depuis 2005, le cap Horn fait partie de la Réserve de biosphère Cabo de Hornos, reconnue par l'UNESCO dans le cadre du Programme sur l'Homme et la Biosphère (MAB). Cette réserve couvre une superficie totale de 4 884 273 hectares, incluant une aire centrale de 1 347 417 hectares constituée des parcs nationaux Alberto de Agostini et Cabo de Hornos.

île horn expédition au cap horn en voilier canaux de patagonie
Le sud-ouest de l'île Horn lors du passage du cap Horn en voilier (Réserve de Biosphère du cap Horn, Patagonie, Chili, lors d'une expédition de l'association Karukinka, 2025)

Parc national Cabo de Hornos

Le Parc national Cabo de Hornos, créé le 26 avril 1945, s'étend sur 63 093 hectares et englobe les archipels des îles Wollaston et L'Hermite. Ce parc constitue l'aire protégée la plus australe de la planète et abrite des écosystèmes uniques adaptés aux conditions subantarctiques.

Biodiversité exceptionnelle

La région du cap Horn héberge l'écosystème forestier le plus méridional au monde et abrite 5% des espèces mondiales de bryophytes (mousses et hépatiques). La flore se caractérise par des forêts subpolaires de Magellan composées principalement de lengas et de coigües, ainsi qu'une grande variété de mousses, lichens et fougères adaptées aux conditions climatiques rigoureuses.

foret cap horn biodiversite reserve de biosphere
Forêt primaire dans la baie Tekenika (Réserve de Biosphère du cap Horn, expédition Karukinka, 2018)

La faune marine présente une richesse exceptionnelle, avec la présence de baleines à bosse, dauphins australs, otaries à fourrure, éléphants de mer du sud. L'avifaune comprend notamment les albatros à sourcils noirs, pétrels géants, manchots de Magellan, cormorans royaux et condors des Andes.

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Baleines observées lors d'une expédition en voilier dans les canaux de Patagonie (Chili) en automne 2018 (c) Karukinka

Histoire maritime et découverte européenne

La découverte de 1616

Le cap Horn fut découvert le 29 janvier 1616 par l'expédition hollandaise menée par Willem Schouten et Jacob Le Maire. Ces navigateurs cherchaient une route alternative au détroit de Magellan pour contourner le monopole de la Compagnie néerlandaise des Indes orientales.

Le cap reçut son nom en l'honneur de la ville de Hoorn aux Pays-Bas, port d'attache de l'expédition. Cette découverte bouleversa les équilibres maritimes mondiaux en ouvrant une nouvelle route océanique entre l'Atlantique et le Pacifique, plus large que le détroit de Magellan mais infiniment plus dangereuse.

Une route commerciale historique

Pendant près de trois siècles, le cap Horn constitua un passage crucial des routes commerciales mondiales. Les grands voiliers transportaient les marchandises entre l'Europe, l'Amérique et l'Asie, notamment le guano, le nitrate, les céréales, la laine et l'or en provenance d'Australie.

Cette époque des "cap-horniers" se termina avec l'ouverture du canal de Panama en 1914. Le dernier voilier commercial à passer le cap Horn fut le Pamir en 1949, marquant la fin d'une époque légendaire de la navigation à voile.

carte des îles du canal de Beagle au cap Horn mission française du cap horn 1882-1883
L'une des nombreuses cartes établies lors de la Mission Française du Cap Horn (1882-1883) dirigée par le Commandant Martial

Contexte culturel et peuples autochtones

Le peuple originel

Avant l'arrivée des Européens et la colonisation entre 1860 et 1920, la région du cap Horn était uniquement habitée par le peuple yagan (ou yámana), nomades marins qui naviguaient dans leurs canoës d'écorce entre les îles et canaux de l'archipel. Ces peuples chasseurs-cueilleurs avaient développé une culture maritime remarquablement adaptée aux conditions extrêmes de cette région.

Les Yagan appelaient le cap Horn "Loköshpi", terme qui s'inscrit dans leur riche toponymie maritime. Selon les travaux de l'association Karukinka, plus de 3 000 toponymes en langues yagan, haush et selk'nam ont été recensés dans la région s'étendant du détroit de Magellan au cap Horn, témoignant d'une connaissance précise et sensible de ce territoire par ses premiers habitants.

Mémoire et transmission

L'association Karukinka, fondée en 2014 par Lauriane Lemasson, mène depuis plus de dix ans un travail de documentation et de préservation de la mémoire des peuples autochtones de la région. Leurs expéditions dans les canaux de Patagonie, de la Terre de Feu au cap Horn, contribuent à la collecte d'archives sonores et à la cartographie des toponymes autochtones.

Ce travail de mémoire prend une dimension particulière quand on sait que ces peuples ont été victimes d'un génocide au tournant du XXe siècle, leur population passant de plus de 10 000 personnes à moins de 500 dans les années 1920.

Enjeux contemporains et perspectives

Tourisme et conservation

Aujourd'hui, le cap Horn attire un tourisme d'expédition croissant, avec des croisières partant principalement d'Ushuaia ou de Punta Arenas. Cette fréquentation, bien que limitée par les conditions météorologiques extrêmes, pose des défis de conservation pour un écosystème particulièrement fragile.

La base militaire chilienne présente sur l'île Horn, comprenant une caserne, une chapelle et un phare, constitue les seules installations permanentes. Le gardien du phare et sa famille représentent les uniques résidents permanents de cette terre isolée.

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Le phare du cap Horn avec le promontoire du cap en arrière plan lors du passage du cap Horn en voilier en avril 2025 (Expédition Karukinka, voilier Milagro)

Recherche scientifique

La région du cap Horn continue d'attirer l'attention scientifique, notamment dans le cadre d'études sur le changement climatique et l'évolution des écosystèmes subantarctiques. Les recherches menées par l'association Karukinka et ses partenaires contribuent à la compréhension de ces environnements extrêmes et de leur évolution.

Conclusion

Le cap Horn occupe une position géographique exceptionnelle qui en fait bien plus qu'un simple point sur la carte. Situé à l'extrémité de l'île Horn dans l'archipel L'Hermite, par 55°58' de latitude sud et 67°16' de longitude ouest, il constitue le point de convergence symbolique entre les océans Atlantique et Pacifique, entre l'Amérique et l'Antarctique.

Cette localisation particulière explique les conditions océanographiques et climatiques extrêmes qui ont forgé sa réputation légendaire. Point de constriction du courant circumpolaire antarctique, théâtre des "Cinquantièmes hurlants", le cap Horn demeure l'un des passages maritimes les plus redoutés de la planète.

Mais au-delà de sa géographie physique, le cap Horn s'inscrit dans une histoire humaine riche et complexe. Territoire ancestral des peuples yagan qui l'appelaient Loköshpi, découvert par les Européens en 1616, route commerciale majeure pendant trois siècles, il est aujourd'hui protégé comme réserve de biosphère UNESCO.

Cette multiplicité des dimensions - géographique, historique, écologique et culturelle - fait du cap Horn un lieu unique au monde, synthèse parfaite entre l'extrême et l'universel, entre l'isolement géographique et la connexion océanique mondiale. Comprendre où se trouve le cap Horn, c'est ainsi saisir la complexité d'un point géographique devenu symbole, sentinelle australe de notre planète face aux immensités antarctiques.

Bibliographie détaillée

  1. UNESCO. « Cabo de Hornos Biosphere Reserve ». Programme MAB, 2005.
    https://www.unesco.org/en/mab/cabo-de-hornos
  2. Rigalleau V. et al. « 790,000 years of millennial-scale Cape Horn Current variability ». Nature Communications 16, 3105 (2025).
    https://doi.org/10.1038/s41467-025-58458-2
  3. Goffinet B. & Mackenzie R. « First bryophyte records from Diego Ramírez Archipelago ». Anales del Instituto de la Patagonia 48-3 (2020).
    https://www.scielo.cl/pdf/ainpat/v48n3/0718-686X-ainpat-48-03-127.pdf
  4. Rozzi R. et al. Reserva de Biosfera Cabo de Hornos. Univ. de Magallanes, 2006.
    https://omora.org/biblioteca/
  5. Hall M. et al. « Glacier retreat in Cordillera Darwin since LGM ». Quaternary Science Reviews 221 (2019).
    https://doi.org/10.1016/j.quascirev.2019.105883
  6. Costa C.H. et al. « Paleoseismic observations of the Magallanes-Fagnano fault ». Revista de la Asociación Geológica Argentina 61-4 (2006).
    https://pubs.er.usgs.gov/publication/70010375
  7. New York Botanical Garden. « Bryoflora of Cape Horn Archipelago Project », 2017.
    https://www.nybg.org/science-project/bryoflora-of-cape-horn-archipelago/
  8. NASA Earth Observatory. « Cape Horn: A Mariner's Nightmare », 2017.
    https://earthobservatory.nasa.gov/images/91472
  9. Wikipedia. « Cabo de Hornos National Park » (consulté 2025-07-20).
    https://en.wikipedia.org/wiki/Cabo_de_Hornos_National_Park
  10. Karukinka Association. « Cap Nord – Cap Horn Expedition », 2025.
    https://karukinka.eu/en/expedition-cape-north-to-cape-horn-2023-2025/
  11. Schouten W. & Le Maire J. Journal ou description du merveilleux voyage (éd. 1619).
    https://www.loc.gov/item/2021668424/
  12. Lamy F. et al. « Southern Ocean fronts and ACC during last glacial cycle ». Nature Geoscience 14-9 (2021).
    https://doi.org/10.1038/s41561-021-00818-5
  13. Rifo F. « Météorologie du passage de Drake ». Marine Chile, 2018.
    https://www.meteochile.gob.cl/drake
  14. Goffinet B. et al. « Biocultural conservation trail system reduces bryophyte richness ». Applied Vegetation Science 26-2 (2025).
    https://doi.org/10.1111/avsc.12745
  15. Britannica. « Dangerous journey around Cape Horn », 2024 (vidéo).
    https://www.britannica.com/video/192449
Une mission française aux confins du monde : la mission scientifique du Cap Horn (1882-1883)

Une mission française aux confins du monde : la mission scientifique du Cap Horn (1882-1883)

La mission scientifique du cap Horn fut conçue pour répondre au programme international visant à étudier simultanément les phénomènes géodésiques autour des pôles, en mettant l’accent sur le magnétisme, la météorologie et, cette année-là, l’observation du passage de Vénus devant le Soleil le 6 décembre 1882. Onze pays européens et les États-Unis coordonnèrent ainsi leurs efforts.

L’expédition part de Cherbourg en juillet 1882, rejoint la baie Orange par étapes, débarque et installe des baraques scientifiques préfabriquées sur plus de 450 m² (fondations toujours visibles à ce jour, comme lors de l'expédition sous l'égide de Karukinka menée en 2018), observatoires astronomiques et magnétiques, laboratoires, logements et magasins.

La France, qui arrive le 6 septembre 1882 en baie Orange (île Hoste, Chili), grâce au navire La Romanche et sous le commandement de Louis-Ferdinand Martial, a déployé des moyens humains et matériels sans précédent : 140 membres d’équipage et de nombreux savants, répartis en deux groupes – l’un à terre chargé des observations scientifiques, l’autre naviguant le long des côtes pour relever des informations hydrographiques et cartographiques. Les relevés et mesures réalisés couvrent alors un spectre inédit : météorologie, cartographie, géologie, zoologie, botanique, magnétisme, marées et occultations astronomiques. La spécificité française sera le recours, inédit, à l’anthropologie physique avec étude exhaustive de la population locale : les Yagan.

L’équipe et la logistique sur place

Le programme est planifié minutieusement et réunit 140 personnes : officiers, scientifiques et marins. En sciences humaines, le médecin Paul Hyades est le membre central, chargé à la fois des études médicales, géologiques et surtout ethnologiques. À ses côtés, Léon Sauvinet assure le prélèvement de spécimens biologiques, Edmond Payen la documentation photographique, Martial et Hahn les observations de terrain. La division mission à terre/mission maritime permet de couvrir l’intégralité de la Terre de Feu et des îles extrêmes.

L’installation sur l’île Hoste, choisie pour la qualité du mouillage, la proximité du Cap Horn et la disponibilité en bois et eau douce, offre aux Français une base sûre pour six mois. Les baraques furent bâties par les marins eux-mêmes, installées sur une colline abrupte, et disposaient de tout le matériel avant-gardiste de l’époque (marégraphes, thermomètres, baromètres, balances, photomètres, appareils de dosage de gaz, chambre noire pour la photographie, etc).

L’organisation scientifique et la diversité disciplinaire

La mission se distingue par la pluralité de ses activités :

  • Botanique (Paul Hariot, Adrien Franchet, Emile Bescherelle, Paul Petit) : près de 160 espèces végétales, dont beaucoup inédites.
  • Zoologie (Émile Oustalet, A. Milne-Edwards, etc.) : collecte et description de la faune locale sur plus de 87 planches illustrées.
  • Hydrographie, météorologie, géologie, magnétisme terrestre : avec la publication, en sept tomes, de résultats riches et originaux issus des relevés sur place.

Le programme météorologique de la mission scientifique du cap Horn, réalisé par Jules Lephay et Le Cannellier, est d’une ampleur sans précédent : observations multiples chaque jour sur la pression, température, humidité, masses nuageuses, vent, enregistrement tous les quarts d’heure, expériences d’évaporation et de radiation solaire. Plus de 120 000 données numériques sont compilées en quelques mois.

En zoologie et botanique, Émile Bescherelle, Adrien Franchet, Paul Hariot, Paul Petit et Hyades exploitent la biodiversité exceptionnelle de l’archipel. Collectes de spécimens en alcool, taxidermie, photographies de flore et faune, herbiers, échantillons vivants (graines, plantes, oiseaux ramenés en France). Les excursions offrent des occasions uniques pour la chasse, la pêche et le recueil de données géologiques sur des centaines de kilomètres de rivage.

L’équipe investit notamment la baie Orange, où elle côtoie les peuples autochtones vivant encore selon des méthodes jugées alors “primitives” par la science européenne.

Dimension ethnologique : le terrain d’étude des Yagans

Cohabitation et méthodologie

L’étude ethnologique prend rapidement une dimension centrale : l’expédition s’installe sur le territoire des Yagans. Leurs voisins nomades marins, chassant et pêchant, vivent dans des huttes et se déplacent continuellement. Près d’une quarantaine de personnes accueille les Français à leur arrivée, puis diverses familles viennent séjourner à proximité. Cette proximité sert à l’expédition de laboratoire vivant pour l’étude ethnographique et anthropologique. Selon la doctrine de l’époque, ce contact direct permettrait d’établir si le “Fuégien” relève d’une “race inférieure” ou seulement d’une “population dégradée” par son environnement.

Paul Hyades, aidé par l’interprète Yakaïf, pratique une observation immersive : description minutieuse du mode de vie, organisation sociale familiale, langue, mythologie, techniques de chasse et de pêche, transmission orale. L’estimation démographique de Hyades situe 2 000 Yahgans vers 1883, répartis en petits groupes le long du canal Beagle et des côtes.

L’équipe pratique avec eux le troc, distribue biscuits, vêtements, outils, en échange de peaux, de produits artisanaux et d’informations. Si les relations sont souvent cordiales, marquées par la curiosité et l’aide médicale prodiguée par Hyades, elles n’excluent pas les tensions typiques des premiers contacts (vols, incendies accidentels, encadrement spatial des baraques).

L’équipe française documente en détail la structure familiale, la technique du harpon et les activités quotidiennes (plumage de canard, pêche, chasse) au moyen de photographies et de descriptions ethnographiques précises. Le cas d’Athlinata, chef de famille et “superbe sauvage”, illustre l’engagement de la mission à suivre sur le long terme la physiologie, les habitudes et les rapports sociaux du peuple Yahgan. Les pratiques alimentaires, la parentalité (accouchement observé de Chounakar Kipa), la construction et l’utilisation de la pirogue sont décrites avec minutie.

Campagne d’anthropométrie et psychologie : le rôle de Paul Hyades

Né à Marseille et médecin de la Marine, Paul Hyades s’était formé à l’École de médecine navale de Toulon puis à l’inspection générale à Paris. Son intégration à la Société d’anthropologie de Paris, sous le patronage d’Armand de Quatrefages, le prédispose à appliquer sur le terrain une méthodologie mixte où la médecine devient à la fois un instrument d’insertion sociale et d’étude expérimentale.

Sa pratique sur place ne s’arrête donc pas à la médecine d’urgence : Hyades est en demande pour tous les maux, et le terme « Doteur » entre dans le vocabulaire local. Les séances d’examen, les analyses de pathologies spécifiques yahganes (maladies respiratoires, infections, nutrition, réactions aux stress climatiques), fondent le cœur de ses rapports et de ses publications au retour.

Accompagné d’Edmond Payen et d’autres membres de la mission, il va mobiliser une batterie d’instruments :

  • Ruban métrique, compas glissière, équerre, planche à mensurations, compas de Broca pour l’angle facial.
  • Tableau chromatique pour la couleur de la peau, dynamomètre pour la force musculaire, matériels de physiologie sensorielle (hématimètre, diapason, montre, compas de Weber).

Ce protocole méthodologique correspond à celui en vigueur dans le laboratoire d’anthropologie du Muséum national d’histoire naturelle à Paris.

Hyades documente en 85 fiches anthropométriques : 26 hommes, 23 femmes, 36 enfants de toutes les familles présentes lors du séjour. Il procède à environ 45 mensurations et près de 20 observations des caractères physiques pour chaque sujet, parfois répétés à plusieurs mois d’intervalle, ce qui lui permet d’étudier la croissance, la résistance au froid, la physiologie sensorielle.

L’étude va au-delà de l’anatomique : elle intègre des tests sur la sensibilité tactile, l’audition, la vue (test de Holmgren), le goût et l’odorat. Hyades relève aussi, selon le paradigme de son temps, la résistance du peuple au froid et à la douleur, leur mémoire jugée limitée ou leur manière de pleurer. Il s’essaie même à l’hypnotisme sans succès.

Photographies et moulages

La mission rapporte en France 323 plaques photographiques, dont 287 clichés anthropologiques conservés depuis au Musée du quai Branly et à la Bibliothèque nationale de France, constituant l’un des plus importants corpus photographiques sur les Yahgans. Les séances de photographie sont minutieusement orchestrées selon les méthodes de Broca : sujets de face, profil, dos, parfois nus ou en tenue traditionnelle. Moyennant persuasion et insistance, Hyades fait réaliser également des moulages corporels de certains sujets, dont Athlinata et Kamanakar Kipa, figures marquantes de cette collection.

Grâce à Edmond Payen et Jean-Louis Doze, la mission produitaussi des photographies de la vie quotidienne des Yagans. Certaines séances incluent familles entières, enfants, vieillards, bijoux, outils et gestes rituels.

Collaboration et réseaux sociaux locaux

La mission française ne travaille pas isolément : elle noue de forts liens avec la mission anglicane d’Ushuaia, dirigée par le pasteur Thomas Bridges. Ce dernier joue un rôle d’interprète, source documentaire et fiable sur la société Yahgan. Bridges, qui a composé un dictionnaire yahgan de 32 000 mots, partage ses observations, ses mémoires et manuscrits, et favorise l’accès de Hyades aux familles locales.

À Ushuaia et dans les stations satellites de Packewaia, Lapataia et Yendegaia, la présence britannique modèle la sédentarisation d’une partie des Yahgans, soumettant par troc et par produits alimentaires une population auparavant nomade. Hyades complète ses travaux de terrain par les récits et notes du pasteur, ainsi que par les comparaisons linguistiques et ethnographiques sur les populations fuégiennes et selk’nam croisées lors de courtes excursions dans les baies avoisinantes.

La collecte de restes humains et la dimension anthropologique physique

Pratiques et motivations

La mission applique une dynamique de “collection” des ossements, fragments de peau, échantillons de cheveux, viscères et organes, répondant à la demande sans cesse croissante des anthropologues européens pour constituer des séries de spécimens à étudier en laboratoire. Hyades se conforme scrupuleusement aux instructions reçues de savants comme Quatrefages et Fernand Delisle pour conserver viscères et cerveaux lors des décès, mais aussi de procéder sur le vivant à des prélèvements capitaux pour la science. Cette collecte participe à la constitution en Europe d’une gigantesque série de crânes et d’ossements “exotiques” utilisés pour l’anthropologie physique comparée.

Impact et legs

Des centaines de pièces anthropologiques et biologiques sont ainsi rapportées en France, dont des restes humains Yahgans et Fuégiens. Ces restes sont encore aujourd’hui conservés dans les réserves du Musée de l’Homme à Paris, où ils constituent une part du patrimoine controversé de la discipline. Ils servent à la documentation du “type fuégien” par moulages, photographies, et études anatomo-pathologiques, preuve de la mobilisation des sciences françaises dans les débats raciaux et évolutionnistes du XIXe siècle.

La collection de la mission du cap Horn, traitant du type physique, du “degré d’évolution”, de la physiologie sensorielle et de la résistance au milieu, a longtemps alimenté les recherches comparatives du Muséum et du Musée de l’Homme, jusqu’à susciter la réflexion contemporaine sur la restitution des restes humains et les liens avec les peuples originaires de l’extrême sud du Chili.

Héritage scientifique et enjeux contemporains

Publications et diffusion

L’arrivée à Cherbourg en novembre 1883 signe le succès scientifique et social de la mission : collections naturalistes, archives photographiques, fiches de mesures, artefacts et restes humains sont exposés à Paris lors d’une grande exposition qui relate et illustre les progrès de la science et la présence française dans les derniers confins du monde.

La mission du Cap Horn marque un tournant dans la pratique ethnologique française : c’est la première étude systématique et exhaustive d’un peuple considéré comme « primitif » par l’anthropologie raciale du XIXe siècle. Les descriptions oscillent entre fascination, projection du sauvage, et reconnaissance de la complexité sociale et psychologique des Yahgans.

Hyades, bien que bercé par le paradigme racial de son temps, nuance son regard au fil des mois, passant de la mystification de « l’animalité brute » au constat de la vitalité, de la santé, de la résistance et même de la sociabilité de ses interlocuteurs. Ses fiches individuelles, ses carnets de terrain, ses analyses longues — souvent publiées dès le retour à Paris — jettent les bases d’une anthropologie de terrain à la française, avant que les techniques de recueil ne soient standardisées au XXe siècle.

Les résultats de la mission sont publiés en sept tomes de référence entre 1885 et 1891 pour la communauté scientifique internationale : chapitres sur la météorologie, le magnétisme terrestre, la géologie, la botanique, la zoologie, l’anthropologie et l’ethnographie. Le volet anthropologique, notamment sous la plume de Paul Hyades et Joseph Deniker, marque un tournant dans l’étude du peuplement de la Terre de Feu et de l’histoire humaine en Patagonie australe.

Collections au Musée de l’Homme

Plus d’une centaine d’objets ethnographiques, biologiques et anthropologiques, ainsi que des restes humains Yahgans, sont conservés à Paris. Ils font régulièrement l’objet d’études et d’expositions, dans un espace dédié (l’“abri des ancêtres”), et sont au cœur des débats contemporains sur la restitution et la mémoire des peuples autochtones. Les collections du Musée de l’Homme incluent ces pièces, dont le legs matériel et symbolique est aussi celui des controverses sur la déontologie scientifique et le respect des cultures.

La collection ostéologique du Musée de l’Homme conserve aujourd’hui les restes humains fuégiens ramenés par Hyades et ses collègues. Ces artefacts, initialement pensés comme outils scientifiques, soulèvent depuis des décennies la question de la restitution et du respect de la mémoire des peuples autochtones. Les revendications récentes des descendants ou communautés concernées, et le débat éthique international, marquent un tournant dans l’histoire des sciences humaines en France, qui doit composer aujourd’hui avec son passé colonial et ses héritages scientifiques controversés.

mission scientifique du cap horn 1882-1883 La Romanche au mouillage au sud de la Terre de Feu
Photographie de La Romanche au mouillage dans la baie Romanche, située sur la rive nord de l'île Gordon, lors de la Mission scientifique du cap Horn (1882-1883) issue des archives de la bibliothèque universitaire de Lyon (France)

En définitive, la mission scientifique du Cap Horn 1882-1883 apparaît comme un jalon majeur dans l’histoire des sciences naturelles et humaines. Elle synthétise les pratiques positives de la collecte exhaustive, de la photographie scientifique et de l’observation sur le terrain, tout en illustrant les ambiguïtés d’une anthropologie physique confrontée à ses propres limites morales et politiques.

Le travail de Paul Hyades, tout comme la mission dans son ensemble, reste une référence incontournable pour l’étude des peuples fuégiens. Les archives produites, les restes humains conservés, les débats soulevés sur la restitution, la mémoire et le respect des cultures autochtones, forment aujourd’hui la matière première d’un nouveau regard sur la science coloniale, ses ambitions et ses limites.

Bibliographie

Sources primaires et documents d'archives

Mission scientifique du cap Horn, 1882-1883Mission scientifique du cap Horn, 1882-1883. Paris : Ministères de la Marine et de l'Instruction publique, 1885-1891, 7 volumes. Internet Archive.

Martial, Louis-FerdinandMission scientifique au Cap Horn 1882-1883. Observatoire de la Côte d'Azur, Collections numérisées.

Lephay, JulesMission scientifique du cap Horn, 1882-1883: Météorologie. Paris, 1885-1891.

Le Cannellier, François-Octave. "Magnétisme terrestre". In Mission scientifique du cap Horn, 1882-1883, Tome III. Paris : Ministères de la Marine et de l'Instruction publique, 1885-1891.

Müntz, Achille & Aubin, Eugène. "Recherches sur la constitution chimique de l'atmosphère". In Mission scientifique du cap Horn, 1882-1883, Tome III. Paris : Ministères de la Marine et de l'Instruction publique, 1885-1891.

Sources contemporaines

Baker, F.W.G. "The First International Polar Year (1882–1883): French Measurements of Carbon Dioxide Concentrations in the Atmosphere at Bahia Orange, Hoste Island, Tierra del Fuego". Polar Record, vol. 45, no. 3, juillet 2009, p. 204-208. Cambridge University Press.

Chapman, Anne, Barthe, Christine & Revo, ChristopheCap Horn, 1882-1883. Rencontre avec les Indiens Yahgan. Paris : Éditions de la Martinière, 1995.

Kindberg, Christine. "The French Scientific Expedition of 1882-1883 and their Photographs". Substack, 2 mars 2025. https://christinekindberg.substack.com/p/the-french-scientific-expedition

Ouvrages et articles spécialisés

"Terrestrial magnetism II. Into the field"Lyell Collection, chapitre 3, 24 novembre 2024. Geological Society of London. https://www.lyellcollection.org/doi/10.1144/M60-2022-20

"Missions magnetiques organisees par le Bureau des longitudes"Astrophysics Data System, Harvard University, 1903. https://adsabs.harvard.edu/full/1903AnGVP…6A…1D

"The International Polar Year 1882–1883", Erki Tammiksaar et Cornelia Lüdecke, Academia.edu, 8 décembre 2016. https://www.academia.edu/30357834/The_International_Polar_Year_1882_1883

Martin Gusinde Anthropological Museum. Collections et documentation sur les expéditions scientifiques en Terre de Feu. Musée Yagan Usi, Chili. https://www.museoyaganusi.gob.cl/sites/www.museoyaganusi.gob.cl/files/images/articles-25319_archivo_02.pdf

Publications d'institutions scientifiques

Muséum National d'Histoire Naturelle, Collection Ostéologique de Restes Humains, https://www.mnhn.fr/fr/collection-osteologique-de-restes-humains

Observatoire de la Côte d'Azur. "Expo Livre : La Mission scientifique au Cap horn 1882-1883 par Louis-Ferdinand Martial". Collections numérisées, 10 mai 2023. https://www.oca.eu/fr/numdoc-oca-collections-numerisees-sur-la-vie-et-l-histoire-de-l-observatoire-de-la-cote-d-azur?view=article&id=4265%3Aexpo-livre-la-mission-scientifique-au-cap-horn-1882-1883-par-louis-ferdinand-martial-cote-a000573-a-g&catid=256%3Abibfr-principal

Service bibliothèque de l'Observatoire de la Côte d'Azur. "Geophysics -- Horn, Cape (Chile)". Catalogue en ligne, 2003. https://biblio-n.oca.eu/biblio/pmb3.0/opac_css/index.php?lvl=more_results&mode=keyword&user_query=Geophysics+--+Horn%2C+Cape+%28Chile%29&tags=ok

SUDOC (Système universitaire de documentation). "Mission scientifique du Cap Horn, 1882-1883 Tome III". Notice bibliographique, 2018. https://www.sudoc.fr/017728096

Blogs et sites spécialisés

"La Romanche en Terre de Feu et au Cap Horn (1882-1883)"Bibulyon - Carnet de la bibliothèque de Lyon, 10 janvier 2021.bibulyon.hypotheses

"WDC-MARE Reports"EPIC - Electronic Publication Information Center, Alfred Wegener Institute. epic.awi

Archives photographiques et visuelles

"Engravings of Tierra del Fuego"Wikimedia Commons, 31 décembre 2021.wikimedia

Archives photographiques de la mission du Cap Horn. Collections du Musée du Quai Branly - Jacques Chirac et de la Bibliothèque nationale de France, Paris. https://books.openedition.org/pur/161420?lang=fr

Publications officielles historiques

"L'Exploration : journal des conquêtes de la civilisation sur tous les points du globe"Gallica - Bibliothèque nationale de France, 14 octobre 2007. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k105682x/texteBrut

"FIFTY YEARS AGO..."International Hydrographic Review, Archives historiques de la navigation

L’ancien président Eduardo Frei et les industriels du saumon au Japon : Il faut « tuer la Loi Lafkenche (19/06/2025, Mapuche Diario)

L’ancien président Eduardo Frei et les industriels du saumon au Japon : Il faut « tuer la Loi Lafkenche (19/06/2025, Mapuche Diario)

Le lobbyiste d’affaires Eduardo Frei a déclaré que pour que le Chili devienne un pays développé et puisse beaucoup exporter, « la première chose que nous devons faire est tuer la Loi Lafkenche, car elle est en train de tuer l’industrie du saumon au Chili ».

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Osaka, Japon, 19 juin 2025 (radiodelmar.cl) – Lors du sommet d’affaires Chili-Japon à l’Expo d'Osaka, qui s’est tenu le 16 juin au Japon, l’ancien président et actuel lobbyiste d’affaires, Eduardo Frei Ruiz-Tagle, a été invité par le gouvernement de Gabriel Boric ainsi que par les associations patronales forestières, agro-industrielles et salmonicoles, afin de défendre les groupes exportateurs chiliens et les investissements des multinationales japonaises au Chili.

Lors de cette rencontre d’affaires, cité par El Mercurio, l’ex-président a indiqué : « Par exemple, dans le secteur du saumon, nous sommes les deuxièmes producteurs mondiaux et les entreprises japonaises sont prêtes à investir pour doubler nos exportations. Mais pour cela, la première chose que nous devons faire est de tuer la Loi Lafkenche, car elle est en train de tuer l’industrie du saumon au Chili. Je le dis sans détour ! »

La Loi Lafkenche (n° 20.249) est une législation de la République qui permet aux peuples autochtones, ainsi qu’aux activités de pêche artisanale, aux communautés et entreprises locales (gastronomie, tourisme), de demander la protection de zones du littoral via la mise en place des Espaces Côtiers Marins des Peuples Autochtones (ECMPO).

Les propos de Frei ont été publiés par El Mercurio de Santiago du Chili. Ce média a également recueilli les réactions de Sady Delgado, directeur général de la méga-entreprise AquaChile, propriété du groupe AgroSuper de la famille Vial et membre du patronat Conseil du Saumon, qui a remercié « la clarté avec laquelle l’ex-président Frei a exposé les difficultés auxquelles le secteur est confronté ».

Delgado a ajouté que l’ex-président « a tout à fait raison dans ce qu’il dit, car c’est une loi qui affecte fortement le développement de la salmoniculture et qui affectera aussi d’autres industries ».

Des lois contre la “permisologie” pour accélérer l’extractivisme au Chili

Suite aux propos de Frei, Susana Jiménez, présidente de la Confédération de la Production et du Commerce (CPC), a déclaré à El Mercurio que l’ex-président « a fait référence à une situation réelle. Les processus de renouvellement de concessions et de nouveaux projets d’investissement sont bloqués. Et cela a beaucoup à voir avec la manière dont la loi a été gérée. Il ne devrait pas y avoir de demandes d’espaces incroyablement grands qui bloquent les investissements et ne finissent que par être des transferts de richesse ».

À l’Expo Osaka, Eduardo Frei a exposé deux autres points qu’il considère comme essentiels à débloquer dans notre pays : la lenteur du système politique à traiter les questions stratégiques. Il a pris pour exemple la manière dont l’Accord Transpacifique (TPP11) a été traité : « Nous avons mis quatre ans à le ratifier et nous avons perdu des marchés en Asie. Quatre ans perdus, en commerce international, c’est beaucoup ».

La deuxième revendication de Frei concerne les infrastructures : « Le Chili ne dispose d’aucun port de grande envergure et cela doit changer, sinon ce sera un frein à notre potentiel exportateur », a argumenté l’ex-président.

Ce sommet d’affaires s’est terminé par une visite du pavillon du Chili à l’Expo Osaka, où le public a pu déguster des saumons et des vins, proposés par les associations de producteurs de saumon et le groupe Vinos de Chile.

Source: https://www.mapuchediario.cl/2025/06/19/ex-presidente-eduardo-frei-y-el-empresariado-salmonero-en-japon-hay-que-matar-la-ley-lafkenche/ Cet article, publié en espagnol par Diario Mapuche, a été traduit par les bénévoles de l'association Karukinka

Pour en apprendre davantage sur l'actualité patagonne au Chili et en Argentine rendez-vous sur la page dédiée du blog de l'association Karukinka : ici

[UNOC3 peuples autochtones] Déclaration du réseau des «Femmes Autochtones» face à la Politique Océanique du Chili à la Conférence des Océans UNOC3 (Mapuche Diario, 19/06/2025)

[UNOC3 peuples autochtones] Déclaration du réseau des «Femmes Autochtones» face à la Politique Océanique du Chili à la Conférence des Océans UNOC3 (Mapuche Diario, 19/06/2025)

Le Réseau des Femmes Autochtones pour la Défense de la Mer, composé de cinq peuples (Diaguita, Chango, Mapuche, Kawésqar et Yagán) a dénoncé les attaques et l'invisibilisation subies au Chili malgré une loi reconnue internationalement comme un modèle de conservation marine inclusive : la loi Lafkenche. #unoc3 peuples autochtones chili

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Lors de la Troisième Conférence des Nations Unies sur les Océans (UNOC3), qui s’est tenue du 9 au 13 juin 2025 à Nice (France), le Chili a projeté une image de leader mondial en matière de politiques océaniques, annonçant son engagement à protéger plus de la moitié de son océan — dépassant ainsi l’objectif 30×30 —, à accueillir le Secrétariat du Traité sur la Haute Mer et à se porter candidat pour co-présider la prochaine Conférence des Océans (UNOC4).

Cependant, depuis cette même tribune internationale, le Réseau des Femmes Autochtones pour la Défense de la Mer, représentant les visions collectives des cinq peuples qui le composent — Diaguita, Chango, Mapuche, Kawésqar et Yagán —, ainsi que l’Identité Territoriale Lafkenche et d’autres leaders des peuples côtiers du sud du Chili, ont exposé une contradiction douloureuse : le pays qui cherche à diriger la conservation marine mondiale attaque et invisibilise chez lui une loi reconnue internationalement comme un modèle de conservation marine inclusive.

Il s’agit de la Loi 20.249, qui crée les Espaces Côtiers Maritimes des Peuples Autochtones (ECMPO), une réglementation issue de la lutte légitime des peuples autochtones. Cette loi permet d’attribuer l’administration d’espaces maritimes côtiers délimités à des communautés ayant historiquement exercé leur usage coutumier, dans le but de préserver les pratiques traditionnelles, de conserver les ressources naturelles, de garantir le bien-être et le lien ancestral avec la mer, et de promouvoir une gouvernance participative et inclusive du littoral entre les différents acteurs territoriaux.

Comme l’a expliqué Pamela Mayorga Caro, coordinatrice du Réseau, lors de la conférence, cette loi est « un outil de co-administration qui rend visibles et donne la possibilité aux communautés d’avoir une voix démocratisée sur l’avenir de leurs territoires ».

Alors que le Chili aspire à diriger la conservation marine mondiale, ses avancées océaniques n’intègrent pas de manière substantielle les côtes continentales et les eaux intérieures, épicentre des conflits socio-environnementaux. Et, paradoxalement, la Loi 20.2491, qui pourrait être l’un des outils clés pour progresser dans ce sens, ne fait pas partie de l’agenda officiel des politiques océaniques du pays et, au contraire, fait l’objet de fortes attaques de la part de secteurs industriels et politiques qui cherchent à la modifier.

Comme l’a réitéré Astrid Puentes Riaño, Rapporteuse spéciale de l’ONU, lors de plusieurs interventions à la Conférence des Océans, et dans un récent article publié dans El País, dans l’élaboration de politiques océaniques efficaces « la reconnaissance des droits des communautés côtières est essentielle, car environ 500 millions de personnes dépendent de la pêche artisanale et, tout comme le peuple mapuche lafkenche, beaucoup d’entre elles sont des peuples autochtones dont l’expérience sert à protéger la vie de l’océan. Cependant, elles sont rarement incluses dans les processus de prise de décision, alors qu’elles sont essentielles pour trouver des solutions. »2

Ingrid Echeverría Huequelef, coordinatrice du Réseau, s’est exprimée depuis Nice en affirmant qu’il s’agit « d’une loi née de la spiritualité du peuple mapuche lafkenche, une loi inclusive… mais qui, en raison de l’ignorance, est très durement attaquée par les industries extractives et par un certain mouvement politique chilien. » De son côté, Yohana Coñuecar Llancapani, coordinatrice du Réseau et représentante des peuples autochtones à la Commission régionale d’utilisation du littoral de la Région des Lacs, a ajouté qu’en tant que femmes défenseures du territoire, « nous subissons des campagnes de haine et de racisme, et sommes constamment invisibilisées par l’État. »

Cette loi et sa défense reposent sur une compréhension profonde de l’océan, que les représentantes du Réseau ont exprimée clairement : « La mer est pour nous un espace de mémoire, de subsistance, de spiritualité, de culture et de travail. » Cette perspective ancestrale, qui contraste fortement avec les politiques extractivistes de « l’Économie Bleue » promues par les gouvernements et les industries, offre des alternatives concrètes et durables pour la protection des océans, fondées sur des systèmes de gouvernance communautaire et des savoirs transmis de génération en génération. Face à un modèle qui considère la mer comme une ressource à exploiter, les femmes autochtones proposent une relation de réciprocité et de soin qui a prouvé son efficacité depuis des siècles.

Cette vision intégrale se traduit par une proposition politique concrète et sans ambiguïté : « les politiques publiques ne peuvent être fondées sur le centralisme, elles doivent émaner des territoires. Elles ne peuvent être influencées par le pouvoir économique des industries. » Leur position, forgée par des années de résistance, est inébranlable : « nous, femmes de la mer, ne permettrons pas le recul des droits que nous avons obtenus de haute lutte, pour nous-mêmes et pour les gens qui vivent et travaillent sur la mer, la naviguent et récoltent non seulement des poissons, mais aussi des algues, des coquillages, pour ceux qui résistent et protègent les esprits qui habitent les territoires. » — Ingrid Echeverría Huequelef.

Cette fois depuis la Conférence sur les Océans, demain depuis différents territoires côtiers du Chili, et en novembre à Belém lors de la COP30, le Réseau des Femmes Autochtones pour la Défense de la Mer maintiendra sa voix haute et continuera d’interpeller directement le gouvernement chilien, la FAO, les organisations internationales, les bailleurs de fonds, les industries et tous les acteurs impliqués dans la gouvernance de la mer. Le message est clair :

  • Mettre fin à la marchandisation de l’océan au nom de la croissance bleue et à d’autres mesures de conservation fondées sur les aires, qui ne respectent ni nos droits ni nos modes de vie.
  • Assurer une approche interculturelle et de genre transversale dans les politiques océaniques et une participation active et centrale des peuples autochtones et des communautés de la mer dans la gouvernance marine.
  • Garantir la non-régression des droits dans les territoires côtiers-marins acquis à travers des processus de lutte légitimes.
  • Prévenir, arrêter et garantir la justice face aux menaces et à la criminalisation des défenseur·e·s de la mer.
  • Exiger de la cohérence au gouvernement chilien dans sa politique océanique pour pouvoir se porter candidat à l’accueil du Secrétariat du Traité sur la Haute Mer et à l’organisation de l’UNOC4.

Le Réseau rappelle un principe fondamental : garantir des océans sains exige d’inclure les voix de celles et ceux qui vivent de la pêche, de la récolte et de la cueillette, qui habitent les côtes et comprennent de première main l’interdépendance entre la santé des océans, les activités humaines et la justice territoriale.

Le Chili doit résoudre ses incohérences internes et honorer ses engagements et responsabilités légales envers les communautés, avant de prétendre à la reconnaissance de son leadership mondial en matière de politiques océaniques.

« Le Chili parle très bien à l’extérieur, mais à la maison, il doit régler ses comptes. » — Pérsida Cheuquenao Aillpán, Présidente de l’Identité Territoriale Lafkenche et coordinatrice du Réseau des Femmes.

Nice a montré que cette contradiction n’est pas exceptionnelle, mais fait partie d’une crise mondiale plus profonde où il existe toujours un fossé abyssal entre le discours environnemental et la pratique extractiviste, face auquel il n’y a pas de place pour la complaisance ni pour le silence complice.

Lire l’Appel à l’Action complet ici [en espagnol].

Source: https://www.mapuchediario.cl/2025/06/19/declaracion-de-la-agrupacion-mujeres-originarias-frente-a-la-politica-oceanica-de-chile-en-la-conferencia-de-oceanos/ Traduit et partagé par l'association Karukinka, dédiée à la Patagonie