Ce vendredi, le premier événement officiel commémorant la Journée du génocide selk'nam a eu lieu à Río Grande. Les autorités provinciales et locales, les législateurs, les conseillers, les membres du peuple Selk'nam et les résidents de la province y ont participé.
Traduit de l'espagnol par l'association Karukinka. Titre original "Se llevó a cabo en Río Grande el primer acto oficial en conmemoración del Día del Genocidio Selk’nam". Source : https://www.tierradelfuego.gob.ar/blog/2022/11/25/se-llevo-a-cano-en-rio-grande-el-primer-acto-oficial-en-conmemoracion-del-dia-del-genocidio-selknam/
L'année dernière, l'anniversaire de la Journée du génocide de Selk'nam a été institué par une loi de l'Assemblée législative de la Terre de Feu (AIAS), faisant du 25 novembre un jour de deuil provincial.
Dans son discours, la secrétaire aux Droits de l'Homme et à la Diversité, Abigail Astrada, a déclaré que "grâce au fait que l'année dernière la loi qui a établi la Journée des Aborigènes Fuégiens a été modifiée, nous célébrons aujourd'hui le premier acte officiel de la Journée du Génocide de Selk'nam". « Il s'agit d'une étape importante pour la communauté et pour l'ensemble de la province. »
"Nous laissons derrière nous une journée de célébration et commémorons une journée de deuil provincial, en mémoire de nos peuples autochtones et en reconstruction de notre histoire fuégienne", a-t-elle ajouté.
De même, la responsable a déclaré que « nous savons bien que le peuple Selk'nam est originaire de la Terre de Feu et qu'il continue d'habiter les terres de l'État argentin. Les Selk'nam ont été victimes de la colonisation, de la misère et de la privation de leurs droits humains, comme en témoignent les enlèvements d'indigènes Selk'nam emmenés en Europe pour être exposés dans des zoos humains. "C'était l'une des atteintes à leurs droits."
« Nous suivons le chemin de la réparation et de la visibilité du peuple Selk'nam, en le reconnaissant comme sujets vivants, comme gardiens de notre patrimoine culturel, comme sujets de droits. Ce sont ces familles qui ont résisté au génocide en Terre de Feu et qui sont avec nous aujourd'hui », a-t-elle souligné.
Enfin, Astrada a souligné que "le peuple Selk'nam est vivant et que le plus important est qu'il a résisté et continue de résister à la violation de ses droits".
Pour sa part, Miguel Pantoja, membre de la communauté Selk'nam, a déclaré : « Je tiens à remercier toutes les personnes impliquées dans la réforme de la loi, elles étaient nombreuses et je suis sûr que devant nous, derrière nous et à nos côtés se trouvent les anciens.
« Pour nous, c'est un jour de deuil. Un jour comme aujourd’hui, un massacre s’est produit, qui n’était ni le premier ni le dernier. Ce n’était pas seulement un jour, mais trois décennies du pire génocide. Des crimes contre l'humanité ont été commis et n'ont pas encore été reconnus", a-t-il déclaré, assurant que "je veux simplement rappeler que nous sommes un peuple vivant, car il existe un paradigme selon lequel nous sommes un passé sans présent, que nous existons dans des vitrines et dans les musées. Ce n’est pas le cas, nous sommes ici et nous avons besoin de promouvoir des politiques publiques plus nombreuses et meilleures pour que nous ayons une meilleure réalité."
Pour conclure, María Salamanca, une femme Selk'nam, a déclaré que « nous sommes à 136 ans des actes commis par les explorations de ces territoires. Je tiens à remercier ceux qui ont travaillé à cette reconnaissance. Cela fait mal d'accepter que cela soit arrivé à mon peuple. Cependant, nous sommes présents ici."
« Je voudrais demander que la reconnaissance de ce génocide soit maintenue à jamais. Nous allons rester vivants pour toujours dans nos enfants et petits-enfants, car nous portons le sang Selk'nam", a-t-elle expliqué.
L'événement s'est terminé par des interventions artistiques.
Lauriane Lemasson est photographe, ethno-musicologue et chercheuse rattachée à la Sorbonne. Depuis une expédition scientifique réalisée en 2013 pour étudier les paysages sonores et les peuples ancestraux de la Grande Île de Terre de Feu, elle est animée par une quête : faire reconnaitre l'existence des peuples du détroit d'Hatitelem (les Yagan, les Haush et les Selknam), dont les représentants ont été exterminés par les colons européens, ou assimilés de force à la culture hispanique d’Argentine et du Chili. Il est urgent de faire reconnaitre la vérité sur ces peuples, de faire connaitre leur négation par l'histoire officielle, et la spoliation de leurs terres - Elle joue un rôle de passeur, d'accompagnateur de ces peuples; et utilise l'art comme moyen de sensibiliser, comme porte d'entrée pour faire naitre de l'empathie. Elle garde un espoir de changement avec la nouvelle génération, et le revouveau indigène à l'œuvre
Un protocole de bonnes pratiques pour la protection du patrimoine culturel Yagan
Le peuple Yagan, communauté ancestrale des canaux de Patagonie, a développé en 2017 un protocole révolutionnaire pour protéger son patrimoine culturel. Cette initiative, menée par la Communauté Indigène Yagan de Bahía Mejillones en collaboration avec la Subdirección Nacional de Pueblos Originarios du Servicio Nacional del Patrimonio Cultural du Chili, représente un modèle de respect des droits indigènes et de préservation culturelle.
Contexte et fondements juridiques
Le protocole s'appuie sur la Convention 169 de l'OIT (Organisation Internationale du Travail), ratifiée par le Chili en 2009, qui reconnaît le droit à l'intégrité culturelle des peuples indigènes. Comme le stipule l'article 5 de cette convention : "deberán reconocerse y protegerse los valores y prácticas sociales, culturales, religiosos y espirituales propios de dichos pueblos". (devront être reconnues et protégées les pratiques sociales, culturelles, religieuses et spirituelles propres à ces peuples)
Une définition collective du patrimoine culturel
La communauté Yagan définit son patrimoine culturel comme "l'ensemble des connaissances, pratiques et expressions culturelles, traditionnelles et contemporaines", incluant :
La langue yagan
La navigation ancestrale
L'alimentation traditionnelle
Les artisanats
Les chants et danses
Les sites sacrés et de signification culturelle
La mémoire et l'histoire collective
Les matières premières nécessaires aux pratiques traditionnelles
Le territoire historique et contemporain
Les principales directives du protocole
1. Reconnaissance de l'existence d'un peuple vivant
Le protocole affirme clairement que le peuple Yagan est "un pueblo milenario, con 7.000 años de presencia aproximadamente en nuestro territorio" ("un peuple millénaire, avec approximativement 7000 ans de présence dans notre territoire"). Il rejette catégoriquement l'utilisation du qualificatif "último" (dernier) pour désigner les membres de la communauté, soulignant leur vitalité culturelle continue malgré les persécutions historiques.
2. Contrôle de la narration historique
Toute référence officielle à l'histoire du territoire et du peuple Yagan doit considérer la mémoire collective de la communauté et obtenir son autorisation. Pour le tourisme notamment, les guides doivent être des membres de la communauté Yagan.
3. Consentement pour les enregistrements
Tout enregistrement (audio, vidéo, photographique) de membres de la communauté ou de leur patrimoine nécessite un "consentement collectif et/ou individuel, préalable, libre et informé".
4. Protection de l'artisanat
Les artisanats d'origine yagan ne peuvent être élaborés et commercialisés que par les membres du peuple, préservant ainsi l'authenticité et l'économie culturelle.
5. Restitution des patrimoines
Le protocole exige la restitution de tous les objets, enregistrements et documents patrimoniaux détenus par des institutions nationales ou internationales, car "ils appartiennent de droit à notre peuple" ("por derecho le pertenecen a nuestro pueblo").
Défis contemporains et revendications
Navigation ancestrale
Le protocole dénonce l'interdiction actuelle de la navigation ancestrale : "actualmente se nos prohíbe la navegación ancestral, lo que constituye una transgresión de una práctica cultural" ("actuellement la navigation ancestrale nous est interdite ce qui constitue une transgression d'une pratique culturelle"). Cette restriction représente une violation des droits culturels établis par la Convention 169 de l'OIT.
Protection territoriale
La communauté exige la protection des ressources hydrobiologiques et phytogénétiques de leur territoire traditionnel, incluant la collecte de joncs et d'écorces d'arbres pour l'artisanat.
Consultation préalable
Tout projet pouvant affecter le patrimoine culturel yagan doit suivre des protocoles stricts de consultation, avec un préavis minimum de sept jours pour toute réunion communautaire.
L'association française Karukinka joue un rôle crucial dans la diffusion de ces protocoles auprès des communautés francophones et anglophones. Depuis plus d'une décennie, Karukinka mène des expéditions scientifiques et artistiques en Patagonie, en faisant de son mieux pour avancer dans le respect des communautés yagan, selk'nam et haush.
Actions de Karukinka en faveur du patrimoine Yagan
Documentation culturelle : Collecte, digitalisation et archivage de sons de lieux, témoignages, chants et récits yagan
Cartographie linguistique : Identification de plus de 600 toponymes en langues yagan
Sensibilisation internationale : Organisation de rencontres, conférences et expositions en Europe
Projets collaboratifs : Programme "Voces de las Abuelas" pour la restitution d'archives ethnographiques
Formation et éducation : Ateliers de sensibilisation sur les droits culturels des peuples autochtones
Importance de la diffusion internationale
Karukinka communique activement sur ces protocoles pour sensibiliser les chercheurs, artistes, et institutions francophones et anglophones aux bonnes pratiques en matière de patrimoine culturel indigène. Cette démarche vise à :
Prévenir l'appropriation culturelle : Informer les acteurs internationaux des protocoles à respecter
Faciliter les collaborations éthiques : Établir des ponts entre yagans et institutions européennes
Soutenir les revendications : Amplifier la voix de personnalités yagan à l'international
Éduquer les publics : Sensibiliser aux enjeux de préservation culturelle en Patagonie et en Europe
Vers une reconnaissance internationale
Ce protocole yagan constitue un modèle pour d'autres communautés indigènes mondiales. Il démontre comment les peuples autochtones peuvent reprendre le contrôle de leur narration culturelle et établir des cadres de collaboration respectueux avec les institutions externes.
L'engagement de Karukinka dans la diffusion de ces protocoles s'inscrit dans une démarche plus large de décolonisation des pratiques de recherche et de valorisation des savoirs indigènes. En informant les communautés francophones et anglophones de ces protocoles, l'association contribue à créer un environnement international plus respectueux des droits culturels des peuples autochtones.
Le Protocole de Bonnes Pratiques pour la Protection du Patrimoine Culturel Yagan représente bien plus qu'un document administratif : c'est une déclaration d'indépendance culturelle, un guide pour des relations équitables, et un modèle de résistance pacifique face à la colonialité persistante.
Grâce au travail de diffusion mené par des associations comme Karukinka, ces protocoles peuvent inspirer de nouvelles formes de collaboration internationale, basées sur le respect, la réciprocité et la reconnaissance des droits des peuples autochtones à contrôler leur propre patrimoine culturel.
La préservation du patrimoine yagan n'est pas seulement une question locale : c'est un enjeu global qui nous interpelle tous sur notre relation au patrimoine culturel de l'humanité et notre responsabilité collective dans sa préservation et la décolonisation de nos modes d'interaction.
Samedi dernier 2 juillet au matin, chiliens et argentins, navigateurs, kayakistes, activistes, référents d'organisations sociales et membres des communautés Yagán et Kawesqar se sont réunis au centre de la ville d'Ushuaia pour célébrer l'anniversaire de la sanction de la Loi 1.355, laquele régulant l'élevage de saumons en Terre de Feu et Atlantique Sud, interdisant le développement de cette industrie en mer et positionnant le pays comme le premier à prendre une décision de telle ampleur pour la protection de l'environnement et incorporant à la création des politiques publiques la participation citoyenne et la vision des peuples autochtones sur le soin à porter à la nature.
Durant cette journée ont participé le Club Nautique AFASyN et des embarcations de la communauté nautique de Terre de Feu, le programme marin "Sin Azul No Hay Verde" (sans bleu il n'y a pas de vert), Canal Fun, Patagonia, le chef Lino Adillon, Greenpeace Andin, la Société Civile pour l'Action Climatique de Magallanes, des représentants des Communautés Yagáns de Ushuaia et de Navarino et des représentants de la Communauté Kawesqar.
David Alday, représentant de la communauté Yagán de Navarino, afirma “Dans cette partie de la planète nous avons démontré que les limites n'existent pas pour maintenir et prendre soin de notre environnement et de ce qui y habite. La connexion avec notre cosmovision est tellement essentielle que nous ne doutons pas pour nous activer et agir, pour protéger ce qui est notre vie, nos écosystèmes, chargés d'un regard patrimonial ancestral unique au monde. Pour cela notre travail doit être à la hauteur dans des zones de protection comme l'extrême austral, aussi bien au Chili qu'en Argentine. En célébrant cette année de la loi qui interdit l'élevage de saumon du côté argentin, cela signale que le travail réalisé n'a pas été vain, que les convictions et l'effort social est puissant et véridique, avec de solides arguments qui amènent à manifester le bon sens qui nous communqiue la protection de nos espaces et environnements débordants de vie et de nature vierge."
Lors d'un événement sans précédent en mai 2021, argentins et chiliens réunirent le Canal Beagle, déroulant une banderole pour demander la sanction de la loi qui régule l'élevage de saumons en Argentine et renforcer la réclamation commune de protéger le Canal et les écosystèmes marins du bout du monde. Cette année, pour célébrer cette décision et continuer de réunir les efforts pour la protection de chaque côté du Canal, la communauté s'est à nouveau réunie. Maintenant que l'industrie serait en train de se réactiver à Puerto Williams, et, d'un autre côté, soutenir la cause des frères chiliens qui sollicitent que le gouvernement freine l'avancée de la salmoniculture.
«C'est très émouvant de revivre l'énorme triomphe atteint en Terre de Feu où grâce aux organisations, la communauté locale et les législateurs, il a été réussi unanimement de protéger le Canal de Beagle, icône de la province. C'est un véritable exemple de comment faire les choses correctement, avec un débat ouvert et participatif, et en comprenant qu'en protégeant l'environnement nous protégeant aussi la société dans son ensemble. Le Canal de Beagle doit être protégé de manière intégrale et c'est pour cela qu'ajourd'hui, à un an de cette loi historique, nous exigeons du gouvernement chilien qu'il rejette toutes les concessions en cours à Puerto Williams, l'information technique est déjà disponible pour poser les fondements de cette décision. Il faut suivre l'exemple du côté argentin qui peut célébrer ses bonnes décision" déclaré Estefanía González, Coordinatrice du programme Océans de Greenpeace Andin.
Les salmonicultures menacent la biodiversité, la santé des habitants et le développement économique. En 2019, le village chilien Puerto Williams, en face de la ville d'Ushuaia, fût pionnier à protéger le Beagle et expulsant les élevages de saumons de sa région.
A la différence du Chili où cette industrie a occupé de nombreux territoires, la province fuéguienne est l'unique lieu du pays où l'industrie du saumon pourrait s'installer. Avec l'approbation de la Loi l'année dernière, la Terre de Feu est devenu le premier lieu du monde à interdire l'industrie avant qu'elle ne s'installe, se convertissant ainsi en exemple de la protection d'un modèle économique et productif durable, qui respecte les traditions culturelles et les pratiques artisanales qui génèrent de véritables emplois et revenus issus du tourisme et de la commercialisation de produits locaux. Cette décision a eu un impact mondial, car de nombreuses communautés côtières du monde qui souffrent des impacts de l'industrie demandent également que les cages soient retirées de la mer.
« La division entre le Chili et l'Argentine est loin d'être une réalité, elle est évidente dans les territoires allant de l'Amérique du Nord à la Patagonie. Les régions ont une dynamique qui dépasse les limites politiques. La nature et la culture sont étroitement liées et le thème des fermes de saumon du canal Beagle a été un moment fort. Ces dernières années, la situation est devenue plus que claire grâce aux actions menées ensemble ; Nous ne voulons pas d'industries destructrices, nous voulons travailler de plus en plus unis pour un avenir durable, lié à la dynamique de la nature, à travers la revalorisation de la culture des peuples autochtones, des activités comme le tourisme naturel et tout ce qu'offre la région. En 2021, cette union a permis au gouvernement argentin de comprendre ce que les élevages de saumons signifient pour son peuple, aujourd'hui l'État chilien doit le comprendre », a déclaré David Lopez Katz, membre du programme marin Sin Azul No Hay Verde.
Aujourd’hui, les communautés chiliennes demandent que les élevages de saumons quittent les zones protégées et les lieux où vivent les communautés autochtones qui voient leur mode de vie et leur développement affectés. Ils exigent également que toute expansion de l’industrie soit stoppée en rejetant de nouveaux projets et en arrêtant l’augmentation des niveaux de production. Qu'ils se retirent progressivement des zones fragiles comme les fjords et les canaux et enfin que le gouvernement sanctionne les entreprises et les centres qui ont provoqué ou subissent des catastrophes environnementales par la perte de concessions.
Depuis qu'ils ont commencé à exiger un canal Beagle exempt d'élevages de saumons, les Chiliens ont réussi à obtenir que la Cour d'appel de Punta Arenas arrête le démarrage des travaux de production de l'entreprise salmonicole Nova Austral dans le canal Beagle, situé dans la région de Magallanes. Ils ont également retiré les cages déjà installées et prêtes à être produites et ont réussi à faire expirer les concessions aquacoles accordées jusque-là. En outre, ils ont stoppé l'expansion de l'industrie dans la région de Magallanes à travers différentes actions en justice. Dans le cas de Puerto Williams, la revendication est de pouvoir avancer avec l'Espace Marin Côtier pour les Peuples Autochtones (ECMPO) de la communauté Yagán, qui constitue une manière efficace et concrète de protéger cette zone de différentes menaces comme l'élevage du saumon.
Le Chili est en alerte depuis 2018 en raison de la menace constante des concessions encore administrativement actives dans le Beagle. Quatre ont été expulsées, mais huit restent, détenues par l'action de la communauté indigène à travers la présentation d'une demande ECMPO, qui permet de solliciter l'administration et paralyse en même temps tout projet existant.
Cette histoire ne s’arrête pas avec la sanction de la loi 1 355. La vision collective et globale de notre place dans le monde et de la nécessité de la protéger s’est renforcée face à sa menace imminente. La mer est une et la communauté argentine et chilienne restera unie dans la poursuite de sa conservation. La Terre de Feu a pris une décision pionnière qui est aujourd'hui célébrée par ceux qui la vivent et par le reste du monde qui veut suivre son chemin.
Argentine : «Napalpi», le procès d'un massacre d'indigènes un siècle après
Par Le Figaro avec AFP
Publié le 19/04/2022 à 22:20
Près d'un siècle après, la justice argentine se penche sur le massacre de plus de 300 membres de peuples autochtones Qom et Moqoit, un procès sans «coupable», largement symbolique, mais un pas inédit vers une vérité indigène peu audible dans l'histoire du pays. Le «procès de la vérité», qui va s'étirer sur neuf audiences réparties sur un mois, a débuté mardi dans un tribunal de Resistencia (nord-est) dans la province du Chaco, où eut lieu, le 19 juillet 1924, ce qui est connu comme «le massacre de Napalpi».
Ce jour-là, une force d'une centaine de policiers, militaires et colons civils ouvrent le feu sur des membres des communautés Qom (ou Toba) et Moqoit (Mocovi) dans une réserve amérindienne, qui sert de fait de réservoir de main d'œuvre pour les champs de coton et où vient de se produire une révolte contre des conditions de vie de quasi-esclavage. Le massacre fit plusieurs centaines de morts, entre 300 et 500 selon des survivants, hommes, femmes, enfants dont les corps furent parfois mutilés, puis jetés dans une fosse commune. La répression se poursuivit pendant plusieurs mois, selon le secrétariat des Droits humains (gouvernemental).
«Ce procès pour la vérité cherche à approcher la réalité des faits. Il ne recherche pas une responsabilité pénale, mais à connaître la vérité, afin de réhabiliter la mémoire des peuples, panser les blessures, réparer et aussi activer la mémoire et la conscience que ces violations des droits humains ne doivent pas se reproduire», a déclaré la juge Zunilda Niremperger, en ouvrant le procès. «Nous allons démontrer de manière concrète et claire qui a participé, et qui était responsable de ce génocide», a déclaré le procureur fédéral Federico Garniel, en charge de l'accusation. La province du Chaco, le secrétariat des Droits humains et l'Institut de l'Aborigène Chaqueño sont co-plaignants dans la procédure.
Un drame «invisible qui réémerge»
Le massacre a été qualifié par la justice de crime contre l'humanité, lui conférant un caractère imprescriptible. La procédure a débuté en 2004, avec depuis le patient recueil d'indices et de témoignages et une volonté d'entendre toutes les parties, descendants des colons comme des communautés indiennes. Assez incroyablement après près d'un siècle, l'enquête a retrouvé des témoins oculaires. Aussi le procès a pu entendre le témoignage, filmé en 2014, de Pedro Valquinta, centenaire décédé depuis, puis de Rosa Grilo, qui aurait «approximativement» entre 110 et 114 ans, et pourrait aussi témoigner en personne à l'audience si sa santé le lui permet.
«Pour moi c'est triste, ils ont tué mon papa. Je ne veux presque plus m'en souvenir. (Ces sont) des choses tristes. Beaucoup de gens, ils ont tués», a raconté Rosa Grilo dans un mélange d'espagnol et de sa langue qom, dans un témoignage filmé en 2018 dans le cadre de l'instruction et diffusé mardi, lors de l'audience en partie retransmise en ligne. «J'étais une enfant, mais pas si petite que ça (...) Mon grand-père et ma maman criaient 'Courez, courez', et nous avons fui vers la forêt. Là, nous avons vécu en mangeant des caroubes, buvant l'eau des chardons (..) je ne sais pas pourquoi ils ont tué des enfants, des vieux. Beaucoup de souffrance...», a raconté Rosa. Dans un autre document filmé, Juan Chico, historien d'origine qom décédé l'an dernier du Covid-19 a expliqué comment Napalpi est «un sujet qui nous est très cher, devenu invisible, mais qui ces dernières années a commencé à réémerger». «Il y a, dans les communautés, un souvenir culturel, qui doit être reçu par la justice», a-t-il estimé.
Les historiens rappellent régulièrement à quel point la construction de l'Argentine comme nation, tout au long du 19e siècle, est passée par une soumission des peuples indigènes relevant de l'extermination. Plus que tout autre, l'épisode dit de «la Conquête du Désert», pas désert du tout, qui incorpora la Patagonie à la nation argentine au prix d'au moins 14.000 morts parmi les ethnies les plus australes. Seuls un million environ d'Argentins, sur 45 millions d'habitants, se définissent aujourd'hui comme membre ou descendant d'une des 39 ethnies d'origine, selon le recensement de 2010. Depuis 1994, la Constitution reconnaît les droits des peuples autochtones.
Le film “Terre de Feu” a été réalisé par une expédition française en 1925 et a produit un matériel filmographique sur la vue des peuples Selk’nam, Kawésqar et Yagan.
La Direction du Développement audiovisuel du Secrétariat de la Culture de la Province, à travers de l'Ambassade de France en Argentine et la Cinématèque de Toulouse, a réalisé la projection du film “Terre de Feu”, qui consiste en un enregistrement documentaire inédit des peuples indigènes de Patagonie, réalisé par une expédition française au début du XXe siècle.
Cet événement s'est terminé par une discussion avec la participation de membres du peuple Selk'nam et du peuple Yagan Paiakoala, du Secrétariat des peuples autochtones et de la Direction provinciale des musées et du patrimoine culturel.
Ce film a été tourné en 1925, lors d'une expédition en bateau organisée par la Société française de géographie à travers la Patagonie et la Terre de Feu. Sa projection a été possible grâce aux efforts du Gouvernement provincial, de l'Ambassade de France en Argentine et de la Cinémathèque de Toulouse.
La ministre de l'Éducation, de la Culture, de la Science et de la Technologie, Analía Cubino, a participé à l'événement ; la Secrétaire de Justice de la Province, Daiana Freiberger ; la secrétaire aux Peuples autochtones, Vanina Ojeda et la secrétaire à la Culture, Lucía Rossi.
Il convient de noter que Margarita Angélica Maldonado, María Angélica Salamanca, Nicole Bailone, Carmen Ojeda, María Vargas, Daniela Bogarín, femmes leaders des peuples Selk'nam et Yagan Paiakoala de notre province étaient présentes à l'activité.
À cet égard, la secrétaire aux Peuples autochtones, Vanina Ojeda, a assuré que ce qui ressort de la projection est « l'incorporation curriculaire de l'histoire des peuples autochtones, une avancée qui n'aurait pas été possible sans la participation et le soutien des peuples autochtones ». de la province".
De son côté, le directeur provincial du développement audiovisuel, Rodrigo Tenuta, a expliqué que la projection a été rendue possible "grâce au contact avec l'espace audiovisuel de l'ambassade de France et, de là, avec la cinémathèque de Toulouse".
« Il s’agit d’un matériel restauré de 33 minutes, qui n’avait pas été vu jusqu’à présent. "Nous avons eu accès à une copie partielle, car une partie de ce film s'est perdue avec le temps", a-t-il expliqué.