Ce que Jean Malaurie a apporté aux sciences sociales (Lauriane Lemasson, France Culture, 27 mai 2021)

https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/affaire-en-cours/ce-que-jean-malaurie-a-apporte-aux-sciences-sociales-8773873

Suite à la parution du Cahier de l'Herne consacré à Jean Malaurie, l'ethnomusicologue Lauriane Lemasson revient au micro de Marie Sorbier sur les apports multiples du géographe et écrivain à la musicologie.

Avec

  • Lauriane Lemasson Ethnomusicologue

Les Cahiers de L'Herne consacrent leur dernière édition, parue le 19 mai, au géographe et écrivain Jean Malaurie qui, à 98 ans, continue d'inspirer des chercheurs dans de nombreuses disciplines. L'ethnomusicologue Lauriane Lemasson revient au micro de Marie Sorbier sur l'influence de Jean Malaurie sur ses recherches en musicologie.

Lauriane Lemasson rencontre pour la première fois Jean Malaurie à l'été 2013, lors de sa première expédition en Terre de Feu, en Argentine. Elle transmet une copie de sa soutenance de master au géographe qu'elle cite à plusieurs reprises dans ce travail, désirant échanger avec lui. Jean Malaurie, intéressé par cette recherche sur le paysage sonore de la Terre de Feu argentine, la contactera quelques semaines plus tard. S'ensuit une collaboration sur plusieurs projets.

En quoi les travaux de Jean Malaurie sont-ils inspirants pour les jeunes chercheurs d'aujourd'hui ? Selon Lauriane Lemasson, c'est avant tout le parcours du géographe et écrivain qui fait de son travail un apport si singulier aux sciences sociales.

C'est pionnier dans les sciences humaines, puisqu'il montre que les multiples facettes d'un terrain ne peuvent être étudiées qu'en faisant appel à plusieurs disciplines.                
Lauriane Lemasson 

Les travaux et le parcours de Jean Malaurie sont fondamentalement pluridisciplinaires. Après une formation de géographe physicien, son cheminement intellectuel l'amène rapidement à repousser les limites de la discipline en y apportant une dimension ethnographique. Dès sa première mission en solitaire à Thulé, au Groenland, en 1950, il conçoit des cartes topographiques, collectant des données liées à la géomorphologie du territoire tout en recensant un groupe de 300 Inuits. Cela lui permet d'établir la première généalogie, sur quatre générations, de ces communications. Un travail qui le mène également à faire la rencontre du chamane Uutaaq, dont l'influence sera cruciale pour l'évolution de la pensée du chercheur et son engagement contre les effets protéiformes de la colonisation. Plus tard, Jean Malaurie et ses compagnons Inuits découvrent une base secrète de l'armée américaine. Il prend alors position, non pas en tant que résistant de la Seconde Guerre mondiale comme il l'avait été dès 1943, mais en défenseur des peuples Inuit face à la toute-puissance américaine. 

Cet engagement-là est inspirant et a donné naissance à son premier livre, en 1955, Les Derniers rois de Thulé, mais aussi à la collection Terre humaine, qu'il dirige depuis 1955. Cette collection est à l'image de son créateur : engagée en faveur des minorités, pluridisciplinaire, elle met l'accent sur la richesse de la pluralité culturelle et sur les méfaits de la mondialisation. C'est la possibilité d'un autre regard sur le monde, autre que celui des Occidentaux.              
Lauriane Lemasson

Depuis 2011, Lauriane Lemasson concentre ses recherches sur l'extrême sud de l'Amérique latine, au sud du détroit de Magellan. En préparant sa première expédition sur le terrain en 2013, le constat est pour elle sans appel : tous les ouvrages qu'elle consulte alertent sur la disparition des peuples autochtones de la région. 

Je me suis retrouvée à devoir prendre position quant à la pseudo-disparition, vue depuis l'Europe, des peuples autochtones de Terre de Feu et des îles voisines. Tout laissait croire qu'il n'y avait plus personne, tous les récits les concernant étaient écrits au passé. Aucune remise en question de l'état actuel des lieux. Sauf que si on se rend sur place et qu'on enlève certains filtres abjects de l'anthropologie, c'est une toute autre situation que l'on rencontre.              
Lauriane Lemasson

Ces peuples sont aujourd'hui en partie regroupés sous l'égide de communautés qui leur permettent de défendre leurs droits, explique Lauriane Lemasson. Un enjeu majeur de leur lutte est de pouvoir récupérer les corps des leurs, éparpillés et morcelés dans plusieurs musées internationaux, dont le Musée de l'Homme à Paris. Depuis plusieurs années, la chercheuse travaille avec des membres de ces communautés afin de créer des ponts entre eux et l'Europe, pour participer à la reconstruction de ce que les génocides subis par leurs ancêtres ont détruit. 

Lauriane Lemasson travaille avec les survivants des génocides qui ont eu lieu en Argentine et au Chili, en explorant des lieux privatisés depuis la colonisation à la fin du 19ème siècle. Sur place, elle collecte des informations sur les anciens campements autochtones, ce qui lui permet de reconstituer des cartes dans la langue de ces peuples  Selk'nam, Haush et Yagan. En utilisant l'apport de l'acoustique, la chercheuse peut aller au-delà de l'archéologie traditionnelle : en s'intéressant à la dimension sonore des lieux, elle peut caractériser des sites rituels et redonner à des lieux désertés aujourd'hui leur dimension culturelle. Cette démarche correspond à sa recherche spécialisée sur les paysages sonores. 

J'essaie de m'immerger le plus possible pour écouter comme ceux qui m'ont précédée dans ces lieux. La tâche est immense, mais grâce à plusieurs expéditions immersives en solitaire de plusieurs mois, l'oreille s'affine et on arrive à percevoir, petit à petit, des éléments du paysage. La morphologie acoustique d'un lieu peut être très singulière et corroborer les besoins d'un rituel.            
Lauriane Lemasson

D'une première étude acoustique d'un site qui a été étudié par le Centre austral d'investigation scientifique d'Ushuaia, Lauriane Lemasson a pu tirer un modèle acoustique transposable à d'autres lieux. En répétant les mêmes expériences dans ces autres lieux, elle découvre qu'on peut retrouver des caractéristiques permettant de démontrer qu'un lieu correspond aux besoins d'un rituel. 

Dans le texte qu'elle signe dans le Cahier de l'Herne consacré à Jean Malaurie, la chercheuse suggère qu'elle compte poursuivre ses travaux autour du cercle arctique. Un projet qui vient s'ajouter à une liste dense : Lauriane Lemasson travaille actuellement à la création du fond sonore Jean Malaurie, sous l'égide de l'Université de Versailles, tout en préparant avec son conjoint un voilier avec lequel elle souhaite voguer vers le Groenland, sur les traces de Jean Malaurie, pour faire des études acoustiques de sites que le géographe lui a mentionnés.  

L’exploration continue… Projet UNCHARTED – 24/07/2020

L’exploration continue… Projet UNCHARTED – 24/07/2020

L'exploration ne se termine ni avec le premier regard, ni avec le premier pas, ni avec la première photographie. L'exploration est une aventure collective qui se poursuit à plein régime. Et bien que la géographie ne soit qu'un des nombreux fronts de notre exploration collective, à travers elle, les cartes sont capables de cristalliser en une image l'état des connaissances d'un territoire. Un rappel de la façon dont les explorateurs peuvent changer notre vision du monde, tant celui qui est physique et palpable que celui qui ne vit que dans nos esprits.

Source en espagnol : https://www.unchart.org/post/exploration-a-work-in-progress (article traduit par les bénévoles de l'association Karukinka)

Cette brève compilation de l'évolution cartographique de la Terre de Feu et de la Cordillère Darwin illustre l'évolution des connaissances géographiques de cette région fascinante. Les premières cartes que nous montrons datent du XVIIe siècle, compilées par des cartographes qui rassemblaient les rapports des rares expéditions s'étant aventurées dans la région, comme celles de Magellan, Sarmiento, Ladrillero et L'Hermite, entre autres. Il y eut plusieurs siècles de cartes tenant plus de la fiction que de la réalité. Peuplées de canaux, de montagnes, de monstres marins et de peuples émanant des récits de marins dans l'un des recoins les plus reculés de la planète. Cela changerait dans les premières décennies du XIXe siècle, lorsque l'Amirauté britannique prit conscience de la valeur stratégique de l'extrême sud de l'Amérique et envoya les capitaines Phillip Parker King et Robert Fitz Roy explorer et cartographier le labyrinthe d'îles et de canaux de la Patagonie à bord du HMS Adventure et du HMS Beagle. Pour la première fois, ce furent des observations et non des récits qui furent couchées sur le papier. C'est ainsi qu'ils produisirent les premières cartes représentant correctement la géographie fuégienne, mais ils ne s'aventurèrent que très peu sur la terre ferme, et de nombreux fjords échappèrent même à leur examen.

Le grand bond en avant suivant dans la connaissance de ce territoire fut l'œuvre d'Alberto M. de Agostini, à qui nous avons consacré un billet sur ce blog il y a quelques semaines. Alpiniste passionné, explorateur et cartographe. Il fut le premier à prêter une véritable attention aux montagnes qui, pour lui, étaient bien plus que de simples points de repère pour la navigation. Lors de ses explorations, il découvrit les fjords Contraalmirante Martinez et De Agostini. Peut-être la dernière grande découverte géographique faite depuis la surface. Son seul équivalent réside dans la découverte du fjord Finlandia par Väinö Auer en 1929.

Le bond suivant dans la connaissance de la région, sans doute le plus grand mais d'une certaine manière le moins romantique, fut le résultat des vols Trimetrogon de l'US Air Force, qui au cours de l'été 1944-1945 photographièrent presque toute la Patagonie depuis 6 000 mètres d'altitude, révélant enfin la structure complexe de cette région. Ces photographies furent utilisées pour réaliser la carte préliminaire au 1:250 000, éditée en 1955. La transition d'une cartographie schématique à une autre offrant un niveau de détail sans précédent représenta un grand défi concernant le positionnement correct des toponymes dans ce nouveau cadre de référence. Malheureusement, cette tâche ne fut pas accomplie avec la minutie nécessaire, et une grande partie des erreurs de localisation des toponymes dans la cartographie actuelle de l'IGM (Institut Géographique Militaire) peut être attribuée à cette transition.

Plus tard, dans les années 80, des vols photogrammétriques modernes (Chile 60 puis GEOTEC) permirent de confectionner la cartographie actuelle au 1:250 000, 1:100 000 et 1:50 000.

Cependant, la méthodologie utilisée a laissé de nombreuses zones vierges, que ce soit en raison de la présence de nuages ou de zones enneigées qui, par manque de contraste, ne permettaient pas de reconstituer la géographie. Malheureusement, il n'y a pas eu d'efforts significatifs pour combler ces vides topographiques, qui persistent encore aujourd'hui. Mais plus regrettables encore que les vides topographiques sont les vides toponymiques, historiques et patrimoniaux, un vide que notre projet a tenté de combler dans certaines des zones montagneuses de la Terre de Feu à travers notre carte UNCHARTED : Cordillère Darwin.

Les cartes historiques utilisées dans cette compilation sont :

  • 1630 - Freti Magellanici ac novi freti vulgo le Maire exacticissima delineatio, Petrus Kaerius caelavit.
  • 1633 - Hondius, Hendrik, Freti Magellanici ac novi freti vulgo le Maire.
  • 1646 - Tabula Geographica Regni Chile, Alonso de Ovalle.
  • 1740 - Carte réduite de la partie la plus meridionale de l’Amerique pour servir a l'histoire Generale des Voyages, par le Sr. Bellin.
  • 1749 - Les Terres Magellaniques, par le Sr. Robert de Vaugondy fils de Mr. Robert.
  • 1775 - Kaart van het Zuidlyk eind van Amerika.
  • 1775 - Mapa geográfico de America meridional, Juan de la Cruz Cano y Olmedilla.
  • 1839 - The Strait of Magalhaens commonly called Magellan, Surveyed by H.M.S. Adventure and Beagle 1826-1834.tif.
  • 1851 - Falkland islands and Patagonia, the map drawn & engraved by J. Rapkin.
  • 1853 - Carte des Cotes de la Patagonie et des Mers du Cap Horn Dressee d'apres de Travaux du Cap.e R. Fitz Roy de la Marine Britannique.
  • 1869 - The South-Eastern Part of Tierra Del Fuego with Staten Island, Cape Horn and Diego Ramirez Islands Surveyed By Captn. Robert Fitz Roy R.N. and The Officers of H.M.S. Beagle 1836.
  • 1878 - Plano de limites Rufino de Elizalde - Ultima esperanza a Tierra del Fuego.
  • 1879 - Mapa de la parte austral del continente sud-americano (desde 45º 30' lat. sud).
  • 1881 - Carta que demustra las diversas proposiciones de arreglo de la cuestion de límites Chileno-Arjentina - Carlos M. Prieto (carte chilienne postérieure au Traité des Limites de 1881).
  • 1890 - Carta de la extemidad meridional de sudamerica construida para señalar el límite entre Chile I la Republica Arjentina (sous la direction de Barros Arana).
  • 1897 - Map of the Magellan territories by Otto Nordenskjold.
  • 1901 - Mapa preliminar de la región meridional de la República Argentina.
  • 1902 - General map of the southern region of the Argentine Républic and Chile, Showing the Argentine and Chilian projects and the boundary line settled by the Arbitrator.
  • 1904 - Nuevo Mapa de Chile - Paine a Cabo de Hornos - Formado con arreglo a los datos oficiales mas recientes i los ultimos levantamientos efectuados por las comisiones de limites.
  • 1906 - Mapa de la Rejion Austral de Chile, Agustin Torrealba.
  • 1918 - Tierra del Fuego segun las exploraciones y estudios efectuados por Alberto M De Agostini 1910-1918.
  • 1920 - Tierra del Fuego segun las exploraciones y estudios efectuados por Alberto M De Agostini 1910-1918.
  • 1930 - Tierra del Fuego - by the American Geographical Society of New York.
  • 1955 - Tierra del Fuego- American Geographical Society of New York.
  • 1955 - Carta Preliminar IGM 1:250.000.

Suivies de la Carte Officielle IGM 1:250.000, 1:50.000 et de la carte UNCHARTED: Cordillera Darwin.

Les sons du bout du monde de Lauriane Lemasson – France Musique (13 mai 2021)

https://www.francemusique.fr/emissions/musique-connectee/musique-connectee-du-jeudi-13-mai-2021-94975

A 31 ans, l’ethnomusicologue Lauriane Lemasson sillonne, depuis 2013, les étendues sauvages de Patagonie, ses micros à la main, à la rencontre des derniers descendants des populations natives.

La péninsule australe, l’immense Terre de feu, son « autre Finistère » comme l’aime l’appeler cette bretonne d’origine : c’est de ce territoire immense qu’est tombée amoureuse Lauriane Lemasson. Elle a 31 ans, elle est ethnomusicologue, c'est-à-dire qu’elle étudie notamment les relations que tissent les peuples avec leur environnement sonore. Et depuis qu’elle est enfant, Lauriane aime le vent et la montagne. A l'origine, elle est accordéoniste : elle a enseigné pendant dix ans dans des conservatoires de région parisienne, puis un accident l’a obligée à changer de cap. Lauriane s’est lancée avec feu dans l’ethnomusicologie et dans l’exploration de la Patagonie, terre du bout du monde, avec ses micros et son appareil argentique.

2000 kilomètres à pied

Depuis 2013, elle est chercheuse rattachée à la Sorbonne et elle a effectué une dizaine de missions en terre australe ; elle y reste à chaque fois entre deux et huit mois et sillonne, à pied ou en bateau, souvent seule, les fjords déserts, le dédale de canaux de la péninsule, les steppes couvertes de lichen ou encore le passage du Cap Horn… En plus des rafales qui sifflent parfois jusqu’à rendre fou, cet espace rude et immense est habité par mille petits bruits, perceptibles pour qui sait tendre l’oreille : les grincements des arbres dans la tempête, les cris d’oiseaux, le craquement lointain des glaciers, les grognements des lions de mer… 

Comprendre les liens des peuples autochtones à leur territoire

Mais Lauriane ne collecte pas les sons de la nature australe pour la seule beauté du geste. La jeune chercheuse est animée par une quête, une urgence : elle se rend en Patagonie pour débusquer les traces des populations amérindiennes qui arrivèrent en Terre de feu il y a plus de 10 000 ans, les Yagan, les Haush et les Selknam, des peuples natifs aujourd’hui hélas inconnus aux yeux et aux oreilles du grand public. A travers ses voyages, Lauriane cherche l’écho de ces populations dans les sons d’une nature qu’elles connaissaient mieux que personne. 

Retrouver l’environnement sonore des peuples natifs

Les descendants des Yagan, Haush et Selknam ont été soit exterminés par les colons européens, soit assimilés de force à la culture hispanique d’Argentine et du Chili. Pourtant, au fil de ses voyages et de ses rencontres, Lauriane a découvert que leur culture et leur langue, menacée de disparition imminente, étaient encore vives dans les mémoires. Elle s’est donné pour mission de les sauvegarder en retrouvant les traces d'occupations des peuples amérindiens qui vivaient là il y a près de 12 000 ans. Pour cela, elle multiplie les prises de sons, en reconstituant les environnements sonores des anciens lieux de vie et de culte de ces populations. En 2018, elle a notamment travaillé avec les archéologues du Centre austral d’investigation scientifique d’Ushuaia, avec lesquels elle s’est rendue sur les sites habités avec les premières tribus.

Des expéditions minutieuses 

Un travail de fourmi qui lui permet aujourd’hui de montrer que dans ces sociétés ancestrales tournées vers la nature, les chants et les rites s’inspiraient essentiellement des sons émis par les animaux, les arbres, les vagues et le vent... Lauriane constitue ainsi, petit à petit, une grande et riche base de données, une cartographie sonore de la Patagonie telle qu’elle était occupée par ses populations autochtones. Un travail qu’elle publiera peut-être un jour, avec leur accord. D’ici-là, ces recherches sont disponibles sur le site de l’association qu’elle a fondé, « Karukinka », qui signifie « la dernière terre des hommes » en langue selknam.

Tara en Patagonie (France Inter, 17/03/2021)

Le voilier scientifique Tara est en mission en Patagonie

La goélette scientifique, véritable laboratoire flottant, est partie de Lorient en décembre dernier pour une mission de 2 ans sur les microbiomes de l'océan. Tara est aujourd'hui en Patagonie et prélève des litres d'eau chaque jour pour comprendre ce qui influence ou contrarie le peuple invisible des profondeurs...

Pour en savoir plus et visionner la vidéo, rdv sur la page de France Inter

Pour découvrir d'autres actualités scientifiques liées aux régions polaires et subpoalires, rdv sur notre blog !

Podcast Patagonie “Les Baladeurs” (Les Others) : Les ombres de la Terre de Feu (Lauriane Lemasson) #31 par Camille Juzeau

Podcast Patagonie “Les Baladeurs” (Les Others) : Les ombres de la Terre de Feu (Lauriane Lemasson) #31 par Camille Juzeau




À l’extrême sud du continent sud-américain se trouve la Terre de feu, une terre composée d’îles réparties entre l’Argentine et le Chili longtemps baptisée « bout du monde ». En 2013, la chercheuse Lauriane Lemasson part en expédition en autonomie complète pour enregistrer les sonorités des paysages. Dans cette quête entêtante, la jeune femme espère trouver les traces d’occupations des peuples amérindiens qui vivaient là il y a près de 12 000 ans. #podcast patagonie

Une géographie du “bout du monde”

À l’extrême sud de l’Amérique du Sud, au sud du détroit de Magellan, la Terre de Feu constitue un chapelet d’îles partagées entre le Chili et l’Argentine, battues par les vents du Pacifique et de l’Atlantique. Longtemps considérée par les Européens comme « finisterre », elle offre un relief de steppes balayées par les rafales, de forêts primaires, de montagnes abruptes et de canaux glaciaires que sillonnent aujourd’hui quelques navires de recherche ou voiliers d’expédition. Cette géographie austère façonne l’imaginaire du podcast : dès les premières minutes, la narration convoque le fracas des rafales, le mugissement des vagues et les silences minéraux des plateaux battus par la bruine australe.

Une expédition en autonomie complète

En 2013, Lauriane Lemasson, alors jeune chercheuse en ethnomusicologie, décide de parcourir la Terre de Feu à pied pendant trois mois, sans assistance extérieure. Son objectif : saisir l’empreinte sonore de territoires désertés par la colonisation, cataloguer la signature acoustique de lagunes, forêts anémophiles, falaises littorales et vallées empreintes d’échos lointains. L’autonomie, souligne Camille Juzeau, n’est pas un simple gage de liberté ; c’est la condition d’une immersion prolongée qui bannit les moteurs, s’accommode de pénuries et accepte l’errance comme méthode d’exploration. Cette posture “low impact” correspond à la tradition d’ethnographie sonore in situ : l’enregistreur portatif devient journal de bord et laboratoire de terrain simultanément.

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Lauriane Lemasson lors de l'expédition scientifique en autonomie complète en Terre de Feu argentine (2013)

Paysages sonores : enregistrer l’inaudible

Le cœur scientifique de l'expédition réside dans la captation de ce que l’on nomme en écologie sonore le soundscape : la combinaison de sons biophoniques (faune), géophoniques (vents, rivières, brisants) et anthropophoniques (traces humaines). Lauriane Lemasson utilise différents types de microphones pour capter les résonances du vent dans les lengas, le ressac sur les blocs de basalte, les cris des caracaras et la rumeur grave des colonies de lions de mer. Ces archives servent d’abord la recherche musicologique ; elles constituent surtout une mémoire vibrante d’écosystèmes fragiles soumis au réchauffement accéléré des latitudes australes.

Sur la piste des peuples Yagan et Selk’nam

Au-delà de la curiosité acoustique, l’ethnomusicologue nourrit un désir de rencontre avec l’histoire longue des premiers habitants : les Yagan (ou Yámana) nomades marins et les Selk’nam (ou Ona) chasseurs-pêcheurs de la steppe. Entre les xixe et xxe siècles, ces peuples furent décimés par la violence coloniale et les maladies. Lauriane Lemasson espère déceler, dans les vestiges matériels et sonores, les traces survivantes de leur présence plurimillénaire. Elle découvre ainsi des traces de campements, des coastal middens d’amas coquilliers, des pointes de flèches et autres objets lithiques laissés à même le sol. Ces témoignages deviennent des balises affectives, figeant la rumeur de vies disparues dans la mémoire sonore de la steppe.

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Marcher pour se perdre : une méthode de terrain

Camille Juzeau insiste sur l’importance de la “dérive” volontaire au sein d’un espace sans sentier balisé. Faute de cartes détaillées, Lauriane Lemasson avance à l’estime, laissant la topographie guider le rythme des jours. Cette errance délibérée fait écho aux méthodes expérientielles chères aux géographes de l’extrême qui privilégient l’intuition, le corps-outil et la perception multisensorielle. À force de marche solitaire, l’exploratrice atteint l’état de « pilote automatique », un flux de conscience où chaque craquement de bois ou battement d’ailes devient signifiant : l’oreille précède l’œil, le micro remplace le compas.

Histoire enfouie et archéologie sensible

La Terre de Feu recèle une archéologie encore largement méconnue ; les fouilles programmées y sont rares, l’accès coûteux. Lemasson mentionne dans le podcast la découverte de harpon heads, de boleadoras et d’outils lithiques taillés, souvent affleurant le sol aride. Ces objets, témoins d’une occupation remontant parfois à 12 000 ans, rappellent la complexité des systèmes socio-techniques des Yagan et Selk’nam. L’archéologie “sensible” adoptée ici ne prélève pas de vestiges ; elle préfère les inventorier, les photographier, les contextualiser, puis laisser la terre refermer son secret, afin de respecter la souveraineté patrimoniale autochtone.

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Hêtre fuégien sur la rive nord du canal Beagle (Terre de Feu argentine, 2013)

Écoute et mémoire : envers et contre le silence

Dans la narration, l’enregistrement devient acte politique : sauver le timbre d’un lieu avant qu’il ne s’altère sous la pression touristique ou climatique. Lemasson capte, par exemple, le craquement d’une langue de glace se désagrégeant au fond d’une caleta, l’écho d’un souffle d’otarie traversant le fjord, les rafales chargées d’air antarctique. Chaque empreinte sonore se mue en archive, transmissible aux chercheurs, artistes et communautés locales. Le podcast souligne ainsi la nécessité de préserver les paysages acoustiques comme patrimoine immatériel, au même titre que les objets muséaux.

Narration immersive de Camille Juzeau

Réalisatrice aguerrie, Camille Juzeau tisse un récit mêlant interviews et field recordings de Lauriane Lemasson avec les compositions d’Alice-Anne Brassac. Le montage superpose voix off, confidences de l’exploratrice et nappes sonores captées sur le terrain, créant une dramaturgie hypnotique. Par cette technique, l’auditeur traverse la steppe sous le vent, partage les haltes nocturnes dans la tente, entend les gouttes ruisseler sur la toile. Ce dispositif immersif incite à une écoute active des territoires évoqués.

Résonances contemporaines

L'expédition de 2013 prend un relief nouveau à l’heure où la Terre de Feu subit la pression minière, l’implantation de fermes aquacoles et le tourisme d’aventure de masse. Les données sonores collectées constituent dès lors une ligne de base pour mesurer l’évolution future du paysage acoustique. Par ailleurs, le renouveau des revendications autochtones (loi Lafkenche au Chili, renégociations territoriales en Argentine) confère au travail de Lemasson une dimension militante : restituer la présence des Yagan et Selk’nam en dehors des discours muséifiés. Cette expédition est aussi le point de départ, l'année suivante, de la fondation de l'association Karukinka.

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Baie Lapataia (Terre de Feu argentine, 2013)

Invitation à l’écoute active

« Les ombres de la Terre de Feu » rappelle qu’écouter est un acte de présence au monde, qu’un micro tendu vers l’horizon capte autant l’immensité d’un territoire que la fragilité d’une culture. À travers la marche solitaire, l’enregistrement minutieux et le dialogue avec l’invisible, Lauriane Lemasson révèle les strates sonores d’une Patagonie archéologique, poétique et politique. Le podcast, porté par la plume sensible de Juzeau, invite chacun à devenir “audionome” : observateur attentif des bruissements planétaires.

Au-delà du récit d’aventure, l’épisode 31 des Baladeurs se présente comme une archive sensible de la Terre de Feu, conjuguant démarche scientifique, hommage aux peuples autochtones et plaidoyer pour la préservation de paysages sonores menacés. À l’écoute, on comprend que les ombres du passé vibrent encore dans les vents australs, que chaque pas dans la steppe réveille une mémoire enfouie, et que la quête d’un “son exact” est aussi la quête d’un lien juste entre l’humain et son environnement. Finalement, cette aventure rappelle que l’exploration n’est pas seulement affaire de conquêtes géographiques ; elle est aussi, et surtout, une recherche d’harmonie avec les espaces que l’on traverse et les histoires que l’on y écoute. Chaque souffle de vent enregistré, chaque coquillage craquant sous les semelles, chaque silence nocturne relayé par le micro devient alors un pont lancé entre science, art et mémoire, invitant les auditeurs à marcher eux aussi, intérieurement, vers ces ombres sonores qui peuplent encore la Terre de Feu.

Vagues, vents, animaux… En Patagonie, elle collecte les sons d’un monde oublié (Géo Aventure, par Sébastien Desurmont, 6 mars 2020)

Vagues, vents, animaux… En Patagonie, elle collecte les sons d’un monde oublié (Géo Aventure, par Sébastien Desurmont, 6 mars 2020)

https://www.geo.fr/aventure/vagues-vents-animaux-en-patagonie-elle-collecte-les-sons-dun-monde-oublie-198494

Ethno-acousticienne, Lauriane Lemasson se passionne pour les relations que tissent les peuples avec leur environnement sonore. Un métier qui la pousse à défier, micro en main, les rudes étendues de Patagonie. Avec un objectif : mieux comprendre les dynamiques de peuplement et les sources d'inspiration culturelles des Amérindiens qui occupaient ces confins avant d’être décimés.

Un pays de silence et d’espaces infinis. Dans cette pampa de la Patagonie argentine qui s’étale comme si elle ne devait jamais s’arrêter, les hommes sont rares et peu bavards. Inutile de demander sa route. Car, à part quelques moutons hirsutes qui semblent eux-mêmes se demander ce qu’ils fichent là, il n’y a plus âme pour répondre en ces lieux.

De toutes les façons, en deçà des 53° Sud, une fois passé le remuant détroit de Magellan, il n’existe guère qu’une seule vraie route terrestre sur ce gigantesque archipel qu’est la Terre de Feu : la Ruta n° 3, ruban couleur réglisse serpentant du nord au sud pour relier le bourg de Rio Grande au port d’Ushuaia. Pour le reste, cet antipode parmi les moins peuplés du cône sud-américain se résume à de vastes steppes tavelées de lacs sombres, des montagnes imprenables et des forêts jetées aux marges de l’océan.

Tout à pied

Et pour ne rien arranger, partout, des arbustes tarabiscotés, à demi-couchés, torturés par les bourrasques, des broussailles indémêlables, des lignes de barbelés rouillés et d’interminables barrières qui semblent se liguer pour fermer l’accès aux immenses estancias privées quadrillant encore la majeure partie de ce territoire. Voilà pour le décor : un vide aussi sidérant qu’hostile. Et pas de comité d’accueil.

C’est pourtant dans cette contrée compliquée que Lauriane Lemasson, 30 ans, a choisi de se perdre, seule, des mois durant, uniquement à pied et en dehors de la grande route balisée. Cette jeune bretonne au caractère bien trempé a enjambé les obstacles et les interdits histoire d’aller "là où personne ne va plus", à l'exception des gauchos. Bref un vagabondage en bonne et due forme. Et en autonomie complète, harnachée d’un sac à dos de 25 kilos dans lequel Lauriane a fait entrer son réchaud à essence, des provisions lui permettant de tenir sans ravitaillement entre sept et dix-neuf jours selon la durée des déplacements, sa toile de tente, son duvet, son fidèle appareil photo Leica, ses carnets de notes, mais surtout une kyrielle de micros et d’instruments d’enregistrement.

Une boussole et une carte

Oubliant régulièrement de se chercher un abri pour le soir – "de toutes les façons, bien souvent, il n’y en avait pas", se souvient-elle – notre marcheuse infatigable n’avait même pas de GPS lors de sa première échappée, juste une boussole et une bonne vieille carte au 750 000e. Objectif de ses sorties à la dure ? "Capter les sons des paysages patagons", répond-elle très sérieusement. Drôle de quête, étrange programme.

Car ici, à part les rafales qui sifflent parfois à vous en rendre sourd, mutisme et contemplation sont de mise. "Très vite, on s’aperçoit que cet espace est habité par mille petits bruits qui esquissent bel et bien ces paysages sonores que je traque", reconnaît Lauriane. De timides cris d’oiseaux, le grincement plaintif des arbres dans la tempête, le grognement des lions de mer, le craquement lointain des glaciers… Le moindre écho devient pour notre exploratrice une manière de compagnie.

Violence des éléments

"Lors de mon premier voyage à travers la Grande Ile de Terre de Feu, se souvient- elle, sur un total de trois mois et demi de pérégrination, je n’ai croisé, en dehors des zones urbaines, que trois personnes : deux estancieros, des employés des élevages qui n’en revenaient pas de voir une Française se balader seule dans les parages, et un vieil Argentin, un retraité avec qui je suis devenue amie. Aujourd’hui décédé, ce dernier vivait isolé et m’a accueillie chez lui sans hésitation un jour de très mauvais temps…"

Pluie, neige, tempête, grand soleil, chaleur harassante ou frimas remontant de l’Antarctique… Cette région a toujours affronté la violence des éléments et ses sortilèges. Avant sa découverte par l’Occident, lors de l’expédition de Magellan en 1512, sur les portulans médiévaux, on résumait d’ailleurs le coin en quelques indications incertaines : "brouillards", "fin du monde", "anti-terre". Mais il en faut plus pour dérouter notre baroudeuse. Car Lauriane n’est pas qu’une aventurière. Et encore moins un genre de Don Quichotte au féminin, courant derrière d’impossibles moulins.

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Dans la baie de Tres Bazos, un des rares moments d’accalmie en trois mois d’expédition en Patagonie. Le soir même, la tempête fera rage. © Lauriane Lemasson

Une thèse en ethnomusicologie et acoustique

Doctorante à la Sorbonne, elle mène ses explorations sonores dans le cadre d’une très sérieuse thèse pluridisciplinaire en ethnomusicologie et acoustique. Un travail de recherche inédit qu’elle a entamé à partir de 2011 et qui s’appuie sur une intuition de départ qu’elle vérifie au fil de ses incursions en Terre de Feu : "Mes explorations entre Rio Grande et Ushuaia, dans la réserve provinciale Corazón de la Isla, près du lac Fagnano, ou encore sur le canal de Beagle et à travers la réserve de biosphère du cap Horn reposent sur une conviction. Les sons des lieux peuvent encore nous apprendre des choses sur les peuples amérindiens qui les ont occupés jadis. A condition d’écouter attentivement ce qu’ils ont à nous dire", détaille-t-elle. De même que chaque recoin de la planète possède son odeur particulière, ses couleurs et ses températures, une ambiance tient aussi à l’acoustique.

«Chacun a pu en faire l’expérience, souligne la scientifique. Selon que vous soyez devant une montagne, dans une forêt, dans un désert ou au centre d’un théâtre antique, le paysage sonore influence la façon dont on occupe et perçoit un lieu. C’est cela que j’essaie de comprendre en y ajoutant le filtre de l’histoire, de la géographie et de l’anthropologie.» Partant de là, analyser la dimension acoustique d’un site archéologique, d’un ancien campement amérindien ou encore d’un sanctuaire dans lequel se déroulaient jadis des rituels chamaniques permet de mieux en expliquer le passé, voire de reconstituer une partie de l’environnement et de la culture de ceux qui y vécurent.

Micro en main, oreilles à l’affût

L’universitaire a parcouru plus de 2 000 kilomètres à pied. Avec pour simple Graal le souhait de réentendre la rumeur des premiers peuples fuégiens, ces autochtones patagons qui sont aujourd’hui de parfaits inconnus pour le grand public. «La plupart des livres et des articles à leur sujet affirment que ces Amérindiens arrivés en Terre de Feu il y a plus de 10 000 ans ont disparu depuis belle lurette, s’insurge Lauriane. Or, dès mon premier voyage, j’ai compris que la réalité était tout autre : des descendants de ces peuples indigènes exterminés par les colons européens ou assimilés de force à la culture hispanique sont encore bien vivants, que cela soit en Argentine ou au Chili. Pas plus que leur culture et leurs langues, menacées certes de disparition imminente à force d’être bafouées, n’ont été effacées des mémoires.»

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Ici , les vestiges d’une hutte cérémonielle (Hain). Les Selknams auraient choisi l'emplacement en fonction des propriétés acoustiques du lieu. © Lauriane Lemasson

A partir de ce constat, la quête de la jeune chercheuse prit un tour plus urgent encore. Soutenue dans ses recherches par l’ethnologue et explorateur arctique Jean Malaurie, figure mythique de l’aventure en terre extrême, Lauriane multiplia les prises de sons et les tests acoustiques. Elle débusqua, sur ce territoire désormais vidé de ses premiers occupants, des campements oubliés, ainsi que 2 500 emplacements de huttes. Elle reconstitua même les anciens toponymes, en langue amérindienne, de ces lieux qui n’avaient plus pour noms que ceux que leur avaient donnés les Espagnols. Tout ce travail de fourmi permet aujourd’hui à Lauriane d’avancer que dans ces sociétés ancestrales, entièrement tournées vers la nature, les chants chamaniques et les rites s’inspiraient principalement des sons émis par les animaux, les arbres, les vagues, les vents...

A la rencontre des Yagans

L’ethno-acousticienne est aussi partie à la rencontre des derniers locuteurs des langues yagan, haush ou selknam, en Argentine et au Chili. De quoi redonner vie à ce que racontaient au début du siècle dernier les rares anthropologues à s’être intéressés à ces indigènes. Tel le missionnaire Martin Gusinde qui, dans les années 1920, oublia vite sa mission évangélisatrice pour s’immerger avec passion dans le quotidien des tribus. En 2018, lors d’un nouveau voyage, c’est précisément vers les Yagans étudiés par Gusinde que Lauriane décida d’orienter ses recherches. Cap cette fois sur le canal de Beagle (Onashaga en langue yagan). A l’inverse des chasseurs-cueilleurs que furent les Selknams et les Haushs, les Yagans, eux, vivaient sur l’eau. Des nomades des canaux, se déplaçant sur de longues pirogues et se nourrissant surtout de la récolte de coquillages, lesquels étaient, selon les récits anciens, extraits des profondeurs glaciales par des femmes plongeuses quasi nues... Changement d’ambiance. L’expédition se déroule cette fois dans une Terre de Feu maritime, remuante et plus venteuse encore que les fois précédentes. L’Atlantique et le Pacifique s’y rencontrent frontalement, ce qui produit souvent des conditions météo dantesques.

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La région autour d’Ushuaia (Argentine) faisait partie du territoire yagan. Lauriane y réalise un enregistrement sur le site d’un ancien campement, identifiable grâce à des amas de coquillages. © Lauriane Lemasson

Un peu plus au sud du canal de Beagle se trouve le point de passage du cap Horn, réputé pour être la «patrie officielle du mal de mer»... Et puis, il y a ces fameuses caletas, des fjords aux côtes spongieuses et aux arbres couverts de longs cheveux de lichens, des replis creusés il y a des millénaires par les glaciers. Ces labyrinthes sinuent en allant vers l’ouest, après Ushuaia, puis le long de la façade pacifique de la Patagonie chilienne et jusqu’à l’archipel de Chiloé. «La navigation est le seul moyen si l’on veut accoster sur les îlots et les criques qui essaiment un peu partout, rappelle Lauriane. Mon idée première était de déambuler en canoë à la manière des Yagans, mais techniquement l’expédition était trop complexe et très risquée.» Elle s’embarque donc comme équipière sur un voilier avec une famille française, pour une croisière de trois mois. Approvisionnement et appareillage à Ushuaia, puis traversée des eaux frontalières hautement surveillées par l’armada chilienne pour une première escale dans le port le plus austral du monde : Puerto Williams, sur l’île chilienne de Navarino, un haut lieu de la cul­ture yagan. De là, cap à l’ouest pour zigzaguer à travers les deux bras du Beagle et explorer les rives à pied afin d’y recenser les campements.

Pour ce périple, l’acousticienne a amélioré ces outils d’investigation sonore. Des micros capables d’enregistrer dans toutes les directions, des enre­gistreurs derniers cris, des protocoles millimé­trés et... une simple boîte en bois ! Acheté dans une quincaillerie d’Ushuaia, l’objet est au format d’un car­ton de chaussures. En tapant sur son couvercle, comme sur un tambour, il produit un bruit sec et fort, lequel résonnera dans le vide. De quoi tester l’écho d’un lieu et analyser la circulation du son dans un site donné. Inspiré du protocole élaboré en 1967 par François Canac (un scientifique français ayant travaillé notamment sur l’acoustique des amphithéâtres romains), ce genre de test avec une boîte permet de mieux comprendre les sites occupés jadis par les premiers habitants.

Une découverte cruciale

Après avoir quitté le bateau, Lauriane est de retour dans les steppes pour deux mois encore de recherche solitaire. Puis, en avril dernier, lors de sa dernière expé­dition, c’est au centre de la Grande Ile de Terre de Feu qu’elle fait sa découverte la plus importante. Direction le site Ewan I, autrefois utilisé par les Selknams pour le rituel initiatique des jeunes adultes dit du Hain. Etudié par le laboratoire d’anthropologie et d’archéologie du Cadic (Centre austral d’investigations scientifiques d’Ushuaia), le lieu abrite une hutte cérémonielle toujours sur pied et datée de 1905. «Là, raconte Lauriane, j’ai pu procéder à des tests acoustiques pour comprendre l’emplacement de cette hutte. Situé en lisière d’une ancienne clairière, Ewan I fonctionne en effet comme un amphithéâtre où les sons (chants, paroles, cris) sont absorbés, conduits ou déviés par le relief. Il est probable que ces effets ne relevaient pas d’un hasard mais étaient considérés dans le choix du lieu du rituel pour en assurer le bon déroule­ment.» De quoi éclairer d’un jour nouveau la thèse uni­versitaire de l’acousticienne. «On pourra demain expliquer d’autres lieux sacrés en analysant la façon dont ils résonnent», s’enthousiasm­e t-elle en pensant déjà à son prochain voyage. Il sera pour bientôt, et peut-­être à bord de son propre petit voilier. «Je rêve de traverser l’At­lantique», souffle notre Bretonne. Avant de mettre, à nouveau, le cap au sud. Vers ce pays fuégien qui a encore tant de nuances sonores à lui murmurer.

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