La Ley de Glaciares en Argentine (loi des glaciers) : contexte, réforme y résistances

La Ley de Glaciares en Argentine (loi des glaciers) : contexte, réforme y résistances

La loi 26.639, promulguée en 2010, a établi en Argentine le Régime des Budgets Minimums pour la Préservation des Glaciers et de l'Environnement Périglaciaire, intégrant au niveau légal l'idée que les glaciers sont des réserves stratégiques d'eau douce et des biens à caractère public. À partir de 2025–2026, le gouvernement national a impulsé un projet de modification intégrale de cette norme (Dossier 0161-PE-2025), qui a obtenu une demi-sanction au Sénat et l'approbation de la Chambre des Députés, générant une forte conflictualité politique et sociale.

ley de glaciares, glacier Fouqué observé depuis un voilier dans les canaux de Patagonie
Observation du glacier Fouqué dans les canaux de Patagonie (Chili), voilier Milagro, association Karukinka, 2025

Cet article présente le contenu central de la loi en vigueur, les principales modifications adoptées, le rôle des provinces, ainsi que les mobilisations sociales et les interventions des peuples autochtones – notamment la juriste selk’nam Antonela Guevara – qui dénoncent les impacts potentiels de cette réforme (risques pour l’eau, les écosystèmes et les droits territoriaux).

La Loi 26.639 (2010) : contenu et portée

Objet et principes

L’article 1 de la Ley 26.639 fixe comme objectif d’établir des budgets minimaux de protection des glaciers et de l’environnement périglaciaire, en les reconnaissant comme réserves stratégiques de ressources hydriques pour la consommation humaine, l’agriculture, la recharge des bassins, la protection de la biodiversité, la recherche scientifique et le tourisme. Les glaciers y sont explicitement déclarés biens de caractère public.

La Bibliothèque du Congrès souligne que cette loi s’inscrit dans le cadre de l’article 41 de la Constitution nationale (droit à un environnement sain, budgets minimaux nationaux) et de la Loi générale de l’environnement 25.675, qui consacre les principes de prévention, de précaution et de non‑régression.

Définitions : glacier et environnement périglaciaire

L’article 2 définit le glacier comme toute masse de glace pérenne, stable ou en écoulement lent, formée par recristallisation de la neige, quelle que soit sa forme, sa dimension ou son état de conservation ; y sont inclus les matériaux détritiques rocheux et les cours d’eau internes ou superficiels.

L’environnement périglaciaire est défini, en haute montagne, comme la zone de sols gelés qui agit comme régulateur hydrique, et en moyenne et basse montagne comme la zone à sols saturés en glace qui joue le même rôle de régulation. Ces définitions très larges étendent le champ de protection à des formes de glace et de sols gelés qui dépassent les seuls grands glaciers visibles.

Inventaire national des glaciers argentins (ING)

Les articles 3 et 4 créent l’Inventaire national des glaciers, confié à l’Institut argentin de nivologie, glaciologie et sciences de l’environnement (IANIGLA‑CONICET), chargé d’identifier tous les glaciers et géoformes périglaciaires agissant comme réserves hydriques, avec la localisation, la surface, la typologie et les variables nécessaires à leur protection et à leur suivi.

Le Dossier législatif de la Bibliothèque du Congrès rappelle que le décret 207/2011 a précisé l’organisation de l’ING par grandes régions glaciologiques (Andes désertiques, centrales, patagoniennes nord et sud, Terre de Feu et îles de l’Atlantique Sud) et a fixé une mise à jour au moins tous les cinq ans.

Activités interdites

Parmi les dispositifs les plus importants, la loi interdit certaines activités dans les glaciers et l’environnement périglaciaire, notamment :

  • l’exploration et l’exploitation minière et hydrocarbure ;
  • l’implantation d’industries ;
  • la construction d’ouvrages ou d’infrastructures pouvant altérer la dynamique naturelle de la glace ou la qualité de l’eau (sauf pour la recherche scientifique) ;
  • le stockage ou la manipulation de substances contaminantes ou dangereuses.

Toute activité susceptible d’affecter significativement ces milieux doit être soumise à une évaluation d’impact environnemental préalable, conformément à la Loi générale de l’environnement.

Le projet de réforme 2025–2026 : objectifs et modifications centrales

Contexte politique et objectifs affichés

En décembre 2025, le pouvoir exécutif national a déposé au Sénat l’Expediente 0161‑PE‑2025, visant à modifier la Ley 26.639, en arguant la nécessité de corriger des « falencias interpretativas », de lever des incertitudes juridiques et de faciliter les investissements, notamment miniers. Selon une analyse d’Infobae, l’exécutif présente la réforme comme un moyen de renforcer le « fédéralisme environnemental » en donnant un plus grand rôle aux provinces dans la gestion de leurs ressources.

Le projet obtient 40 voix sur 72 au Sénat (40 pour, 31 contre, 1 abstention), avec l’appui d’une partie de l’Union civique radicale, de Pro et de sénateurs péronistes de provinces minières, avant d’être transmis à la Chambre des députés. À la Chambre basse, la réforme est finalement approuvée par 137 voix pour, 111 contre et 3 abstentions, puis envoyée à l’exécutif pour promulgation.

Redéfinition de l’inventaire : « qui agissent comme réserves »

Un des changements les plus significatifs concerne l’article 3 de la loi, relatif à l’Inventaire national des glaciers. Le nouveau texte, tel que décrit par le journal Ámbito, stipule désormais que l’ING recensera les glaciers et zones périglaciaires qui « agissent comme réserves stratégiques de ressources hydriques », au lieu de ceux qui « remplissent les fonctions » de réserve.

Cette substitution semble mineure sur le plan lexical, mais le Dossier de la Bibliothèque du Congrès souligne qu’elle participe d’une re‑définition de l’étendue des espaces protégés, en conditionnant la protection à la démonstration d’une fonction hydrique effective et non à la simple présence de glace pérenne. Les autorités provinciales sont appelées à jouer un rôle central dans cette évaluation.

Principe de précaution et possibilité d’exclusion ultérieure

La réforme introduit un article 3 bis, qui précise, selon le texte analysé par Ámbito, que :

  • tous les glaciers et zones périglaciaires inscrits dans l’inventaire seront considérés comme faisant partie de l’objet protégé jusqu’à ce que l’autorité compétente vérifie l’inexistence des fonctions hydriques définies à l’article 1 ;
  • plus loin, il est stipulé que lorsqu’il sera constaté, sur base d’études technico‑scientifiques, qu’un glacier ou une zone périglaciaire « ne remplit pas les fonctions prévues », il pourra être considéré comme exclu de l’objet protégé.

On passe ainsi d’une présomption large de protection (toute masse de glace pérenne dans un environnement périglaciaire) à une logique où l’Inventaire devient filtrant, avec la possibilité de déclasser des unités glaciaires au vu d’analyses ponctuelles.[2][3]

Terminologie : du « milieu périglaciaire » aux « geoformes périglaciaires »

Plusieurs modifications terminologiques remplacent l’expression « environnement périglaciaire » par « geoformas periglaciares » dans les articles relatifs à l’inventaire et aux compétences des autorités. Pour les critiques, cette substitution sémantique tend à fragmenter l’objet de protection (du milieu en tant que système vers des formes isolées), ce qui pourrait réduire la portée territoriale de la loi.

Compétences provinciales et rôle de l’IANIGLA

La réforme renforce la mention des autorités provinciales comme « autorités compétentes », chargées d’identifier, sur la base d’éléments technico‑scientifiques, quels glaciers et zones périglaciaires situés sur leur territoire remplissent certaines fonctions hydriques. Là où la version antérieure parlait de « partager » l’information avec l’IANIGLA, la nouvelle rédaction remplace par « notifier » l’institut des corps de glace recensés.

Le Dossier de la Bibliothèque du Congrès indique que ces changements sont au cœur du débat sur la non‑régression environnementale : la crainte est que des autorités provinciales soumises à de fortes pressions économiques puissent requalifier des espaces du point de vue de leurs fonctions hydriques, réduisant ainsi l’étendue du régime de protection.

Activités interdites et évaluations environnementales

L’article 6 (activités interdites) est également modifié. Le nouveau texte maintient le catalogue d’activités prohibées (activités altérant de manière « relevante » la condition naturelle ou les fonctions hydriques, destruction, déplacement, interférence sur l’avancée des glaces, etc.), mais précise désormais que la gravité de l’altération doit être appréciée « en los términos del artículo 27 de la Ley General del Ambiente 25.675 », renvoyant donc à la législation‑cadre environnementale.

Le texte confirme l’obligation de soumettre toute activité dans les glaciers et zones périglaciaires à des évaluations d’impact environnemental, en garantissant une instance de participation citoyenne conformément aux articles 19 à 21 de la Loi générale de l’environnement. Cependant, les opposants soutiennent que la réduction de l’aire protégée rend ces garanties moins effectives.

Mobilisations sociales et résistances territoriales

Mobilisations nationales : « La Ley de Glaciares no se toca »

La perspective de réforme de la Ley 26.639 a déclenché une vague de mobilisations à partir de fin 2025, culminant lors des débats au Sénat (février 2026) et à la Chambre des députés (avril 2026). Infobae et d’autres médias argentins relèvent des manifestations massives à Buenos Aires devant le Congrès, convoquées sous le slogan « La Ley de Glaciares no se toca », avec une marche aux flambeaux et un festival artistique jusqu’à minuit.

Les organisations environnementales et les assemblées citoyennes réunies pour cette journée affirment que les modifications proposées mettent en danger 7 millions de personnes et 36 bassins hydriques jugés vitaux pour diverses régions du pays, en ouvrant la porte à des activités extractives dans des zones aujourd’hui protégées. Les manifestants insistent sur le fait que la réforme « permet d’intervenir des zones que la loi actuelle protège » et qu’elle compromet l’accès à l’eau comme droit fondamental.

Mobilisations territoriales : le cas d’El Calafate

À El Calafate (province de Santa Cruz), au pied du glacier Perito Moreno, les mobilisations se succèdent : en février 2026, une nouvelle manifestation « en défense des glaciers » se tient en simultané avec le vote au Sénat, sous la consigne « La Ley de Glaciares No se Toca ». Selon le média local Ahora Calafate, il s’agit de la quatrième mobilisation de l’année 2026 dans la ville, avec une marche partant de la place Perito Moreno jusqu’à la résidence officielle de la gouverneure.

Les organisateurs soulignent que « l’eau et les glaciers ne se négocient pas » et annoncent la poursuite des actions en cas d’approbation de la réforme, reliant directement la protection des glaciers à la sécurité hydrique et au modèle de développement touristique régional.

Intervention des peuples autochtones et rôle d’Antonela Guevara

Une voix selk’nam dans le débat national

Dans ce contexte, la juriste Antonela Guevara, avocate de la communauté selk’nam et référente de la campagne plurinational environnementale, devient l’une des voix autochtones les plus visibles dans le débat sur la Ley de Glaciares. Dans une interview à Radio Provincia relayée par le média Tarde pero Seguro, elle affirme que la modification de la loi a été décidée « sans licence sociale et avec une audience publique qui a été une farce », la qualifiant d’« antiréglementaire » et « sans démocratie réelle ».

Guevara dénonce que plus de 100 000 personnes ayant participé au processus de consultation élargie ont été « réduites au silence » et que la discussion est présentée comme purement technique, alors qu’« on parle d’eau, du présent et du futur de la vie ». Elle rappelle que le peuple selk’nam occupe le territoire depuis plus de 10 000 ans et affirme que la réforme est intimement liée à des engagements pris par le gouvernement envers le FMI et des multinationales, plutôt qu’à l’intérêt des citoyens.

Glaciers, eau et génocide prolongé

Dans des interventions relayées sur les réseaux sociaux par des organisations argentines de peuples autochtones, Antonela Guevara décrit la modification de la loi comme un « nouveau génocide » qui menace non seulement les glaciers, mais aussi les humedales (zones humides) et les bassins hydriques dont dépendent les communautés autochtones. Elle établit un lien entre la réforme actuelle et des précédents locaux comme le projet de salmoniculture en Terre de Feu, en soulignant une même logique de décisions prises sans véritable consultation et de modifications de dernière minute.

En se présentant comme « femme indigène et membre d’un peuple qui a résisté pendant des siècles », elle insiste sur le fait que sa participation au débat national n’est pas motivée par une appartenance partisane, mais par la défense des générations futures, de l’eau et des territoires ancestraux.

Impacts potentiels dénoncés

Réduction des zones protégées et risque de régression environnementale

Les analyses de la Bibliothèque du Congrès et de médias économiques argentins convergent pour dire que la réforme « redéfinit l’ampleur des espaces protégés » en conditionnant la protection aux glaciers et zones périglaciaires qui démontrent une fonction hydrique effective. Cette approche est perçue par de nombreux juristes et environnementalistes comme potentiellement régressive, en contradiction avec le principe de non‑régression inscrit dans la doctrine environnementale argentine.

Concrètement, la crainte est que des glaciers de petite taille, des zones de glace enterrée ou des sols gelés jouant un rôle de stockage et de régulation de l’eau, mais difficiles à caractériser, puissent être exclus du régime spécifique, ouvrant la voie à des projets miniers, énergétiques ou d’infrastructures.

Pression minière et conflits socio‑environnementaux

Des articles de La Nación et d’Infobae rappellent que l’un des objectifs explicites de la réforme est de « habiliter des investissements miniers », en particulier dans le cuivre et le lithium, dans des zones jusqu’ici considérées comme protégées par la Ley 26.639. Les provinces andines à forte vocation extractive (San Juan, Catamarca, Jujuy, Mendoza, etc.) occupent une place centrale dans ce débat, certaines de leurs représentantes et représentants ayant voté en faveur de la réforme au Sénat.

Les organisations mobilisées dénoncent qu’en affaiblissant le périmètre des espaces protégés, la réforme risque d’intensifier les conflits socio‑environnementaux existants autour de grands projets miniers de haute montagne, en réduisant les instruments juridiques disponibles pour les communautés locales et les municipalités qui s’y opposent.

Menaces pour l’eau et les humedales

Les acteurs de la campagne « La Ley de Glaciares no se toca » insistent sur le fait que la discussion ne concerne pas uniquement la glace visible, mais l’ensemble du cycle de l’eau : nappes, humedales, bassins de captage et régulation saisonnière. En réduisant la protection aux glaciers et zones périglaciaires dont la fonction hydrique est démontrée, la réforme pourrait, selon eux, négliger des systèmes hydrologiques complexes dont la contribution n’est pas immédiatement quantifiable.

Antonela Guevara et d’autres porte‑parole autochtones soulignent que ces milieux sont intimement liés à la survie de leurs communautés et à leurs cosmologies, de sorte que leur altération équivaut à une nouvelle forme de violence territoriale et culturelle.

Bibliographie

ARGENTINA. Ley 26.639: Régimen de Presupuestos Mínimos para la Preservación de los Glaciares y del Ambiente Periglacial [en ligne]. Buenos Aires: InfoLEG / Argentina.gob.ar, 2010 [consulté le 15 avril 2026]. Disponible à l’adresse: https://www.argentina.gob.ar/normativa/nacional/ley-26639-174117/texto

BIBLIOTECA DEL CONGRESO DE LA NACIÓN. Glaciares: dossier legislativo sobre la reforma de la Ley 26.639 [en ligne]. Buenos Aires: BCN, 2026 [consulté le 15 avril 2026]. Disponible à l’adresse: https://bcn.gob.ar/uploads/adjuntos/Dossier-332-legis-nacional-glaciares-mar-2026.pdf

IANIGLA-CONICET. Inventario Nacional de Glaciares [en ligne]. Mendoza: IANIGLA, s. d. [consulté le 15 avril 2026]. Disponible à l’adresse: https://www.glaciaresargentinos.gob.ar/

CÁMARA DE DIPUTADOS DE LA NACIÓN ARGENTINA. Proyecto de modificación de la Ley 26.639: tratamiento parlamentario 2025–2026 [en ligne]. Buenos Aires: HCDN, 2026 [consulté le 15 avril 2026]. Disponible à l’adresse: https://www.hcdn.gob.ar/

SENADO DE LA NACIÓN ARGENTINA. Dictamen y votación del proyecto de reforma de la Ley de Glaciares [en ligne]. Buenos Aires: Senado de la Nación, 2026 [consulté le 15 avril 2026]. Disponible à l’adresse: https://www.senado.gob.ar/

ÁMBITO. Ley de Glaciares: el Senado introdujo cambios de último momento al dictamen aprobado [en ligne]. Buenos Aires: Ámbito, 25 février 2026 [consulté le 15 avril 2026]. Disponible à l’adresse: https://www.ambito.com/energia/ley-glaciares-senado-introduce-cambios-ultimo-momento-al-dictamen-aprobado-n6250028

LA NACIÓN. Con los votos justos, el Gobierno apuesta a cambiar la Ley de Glaciares en el Senado [en ligne]. Buenos Aires: La Nación, 26 février 2026 [consulté le 15 avril 2026]. Disponible à l’adresse: https://www.lanacion.com.ar/politica/con-los-votos-justos-el-gobierno-apuesta-a-cambiar-la-ley-de-glaciares-en-el-senado-nid2602...

INFOBAE. Qué establece la Ley de Glaciares y cómo son los cambios que propone la reforma [en ligne]. Buenos Aires: Infobae, 14 février 2026 [consulté le 15 avril 2026]. Disponible à l’adresse: https://www.infobae.com/america/medio-ambiente/2026/02/15/que-establece-la-ley-de-glaciares-y-como-son-los-cambios-que-propone-l...

AHORA CALAFATE. Nueva movilización en defensa de los glaciares en simultáneo con la votación en el Congreso [en ligne]. El Calafate: Ahora Calafate, 26 février 2026 [consulté le 15 avril 2026]. Disponible à l’adresse: https://www.ahoracalafate.com.ar/contenido/38261/nueva-movilizacion-en-defensa-de-los-glaciares-en-simultaneo-con-la-votacion-en-

TARDE PERO SEGURO. Antonela Guevara: “La modificación de la Ley de Glaciares se hizo sin licencia social” [en ligne]. Argentine, 8 avril 2026 [consulté le 15 avril 2026]. Disponible à l’adresse: https://tardeperoseguro.com.ar/?p=52515

ORIGINARIOS.AR. Antonela Guevara: intervenciones sobre la reforma de la Ley de Glaciares [en ligne]. Argentine, s. d. [consulté le 15 avril 2026]. Disponible à l’adresse: https://originarios.ar/

Karukinka participera au Colloque international de Toponymie inclusive à Montpellier sous l’égide de l’UNESCO

Karukinka participera au Colloque international de Toponymie inclusive à Montpellier sous l’égide de l’UNESCO

Le 18 juin 2026, l’association Karukinka sera présente à Montpellier au Colloque international « Pour une approche interdisciplinaire de la toponymie », organisé par la Chaire UNESCO en toponymie inclusive de l’Université de Genève, avec l’Université Paul‑Valéry Montpellier et l’Université de Rouen. Mirtha Salamanca (Selk’nam), José German González Calderón (Yagan) et Lauriane Lemasson interviendront pour présenter leurs travaux conjoints sur la restitution et la valorisation des toponymes originaires de la Patagonie et de Terre de Feu.

chaire toponymie inclusive unesco toponymes autochtones
les organisateurs du colloque

Ce colloque international, qui se déroule les 18 et 19 juin 2026 à l’Université de Montpellier Paul‑Valéry, situe la toponymie inclusive au croisement des dimensions linguistiques, culturelles, sociales et politiques, et met en lumière le rôle des noms de lieux dans la reconnaissance des langues et des peuples minorisés. Dans ce cadre, Karukinka incarne un projet rare : une association à but non lucratif qui mène sur le terrain un travail de cartographie et de réhabilitation des toponymes autochtones, en lien direct avec des membres des peuples Selk’nam et Yagan.

Lauriane Lemasson, fondatrice de Karukinka et coordinatrice scientifique du programme de toponymie, y présentera la méthodologie de collecte et de transcription des noms de lieux issus de la mémoire orale et des archives, ainsi que les enjeux de décolonisation de l’espace patagonien. Mirtha Salamanca et José German González Calderón apporteront leur parole de membres de peuples originaires, en expliquant comment la restauration de ces toponymes contribue à la reconnaissance culturelle et à la transmission auprès des nouvelles générations.

En participant à cette rencontre co‑organisée par la Chaire UNESCO en toponymie inclusive, Karukinka s’inscrit dans une dynamique internationale de réflexion sur les politiques de nomination des lieux et sur la parité toponymique. Les travaux de l’association à Terre de Feu, qui combinent recherche académique, patrimoine culturel et action associative, serviront d’exemple de terrain concret pour penser une toponymie vraiment inclusive, au-delà des discours théoriques.

Cette intervention montre que, via l’exploration maritime, Karukinka investit aussi la géographie humaine et la mémoire des peuples autochtones, dans un cadre scientifique et institutionnel reconnu, porté par l’UNESCO.

Pour connaître le programme du colloque, nous vous invitons à consulter le site web dédié à cet évènement : https://toponymie.sciencesconf.org/

La Croix du Sud, compagne céleste de nos navigations en hémisphère sud

La Croix du Sud, compagne céleste de nos navigations en hémisphère sud

Chaque soir, lorsque la nuit tombe sur les canaux de Patagonie, nous levons les yeux au sud. Quatre étoiles dessinent une croix parfaite au-dessus du mât, comme un petit cerf-volant de lumière suspendu au-dessus de la Terre de Feu. La Croix du Sud n’est pas seulement un repère pour les navigateurs : c’est une figure chargée d’histoires pour les peuples de l’hémisphère sud.

La Croix du Sud (Crux, Cruz del Sur ou Southern Cross) est l'une des constellations les plus célèbres, les plus emblématiques et les plus riches culturellement du ciel étoilé de l'hémisphère sud. Bien qu'elle soit la plus petite des 88 constellations modernes, son histoire, sa composition stellaire et son usage crucial pour la navigation australe en font un sujet d'étude fascinant.

Caractéristiques astronomiques

La Croix du Sud n'est pas techniquement une constellation à l'origine, mais un astérisme (une figure remarquable dessinée par des étoiles particulièrement brillantes). Elle est aujourd'hui reconnue sous le nom de constellation de la Croix (Crux). Elle est composée de quatre étoiles principales qui forment les extrémités de la croix, souvent complétées par une cinquième, plus petite, située entre le bras droit et le pied de la croix.

  1. Acrux (Alpha Crucis) : C'est l'étoile la plus brillante de la constellation et la 12ème étoile la plus brillante du ciel nocturne. Située à la base de la croix, il s'agit en réalité d'un système stellaire multiple situé à environ 320 années-lumière de la Terre, avec une magnitude apparente combinée de 0,76.
  2. Mimosa (Beta Crucis) : Située sur le bras gauche (ouest) de la croix, c'est la deuxième étoile la plus brillante. Elle se trouve à environ 280 années-lumière avec une magnitude de 1,25.
  3. Gacrux (Gamma Crucis) : Située au sommet de la croix, Gacrux est une géante rouge de classe spectrale M3.5 III. À seulement 88,6 années-lumière, c'est la géante rouge la plus proche du Soleil et l'étoile la plus grande des cinq. Sa magnitude est de 1,64.
  4. Imai (Delta Crucis) : C'est l'étoile qui forme le bras droit (est) de la croix. Sa magnitude apparente est de 2,79 et elle est distante de 345 années-lumière.
  5. Ginan (Epsilon Crucis) : Bien que souvent omise dans la forme de la croix stricte, cette étoile de magnitude 3,58 se trouve entre Acrux et Imai, à 230 années-lumière.

Histoire et mythologie

Signification culturelle indigène

Bien avant les Européens, la Croix du Sud occupait une place centrale dans les cultures de l'hémisphère sud :

  • Aborigènes d'Australie : Les étoiles de la croix figurent dans de nombreuses histoires du Temps du Rêve et servaient de calendrier et de guide saisonnier. Dans certaines traditions, la Croix et le "Sac à charbon" (une nébuleuse obscure voisine) forment la tête de l'Émeu céleste.
  • Maoris de Nouvelle-Zélande : Dans la culture maorie, la Croix est connue sous le nom de Te Punga ("l'ancre"), liée à la grande pirogue (la Voie lactée) de Tama-rereti.
  • Incas : L'empire Inca la connaissait sous le nom de Chakana (la "croix des escaliers"), un symbole spirituel et cosmologique profond reliant les mondes souterrain, terrestre et divin.

Découverte européenne

Pendant l'Antiquité, la Croix du Sud était visible depuis la Méditerranée. Les Grecs, dont Ptolémée, la considéraient comme faisant partie de la constellation du Centaure. En raison de la précession des équinoxes (le lent mouvement de l'axe de rotation de la Terre), elle a progressivement glissé sous l'horizon européen et a été oubliée.

Elle fut "redécouverte" lors des grandes explorations maritimes européennes à l'aube du 16ème siècle. Le navigateur vénitien Alvise Cadamosto l'a notée en 1455, l'appelant le carro dell'ostro ("chariot du sud"), bien que son dessin fût imprécis. C'est l'astronome et médecin portugais João Faras qui est généralement crédité d'avoir été le premier Européen à la dessiner correctement en mai 1500, depuis les côtes du Brésil. Le navigateur florentin Amerigo Vespucci l'a également décrite dans une lettre en 1503.

Un emblème identitaire des territoires australs

Au-delà de sa fonction astronomique et nautique, la Croix du Sud s'est imposée comme une figure majeure, agissant comme un marqueur identitaire pour les territoires de l'extrême sud du continent américain. Sa représentation exprime un profond enracinement géographique et mémoriel.

On la retrouve ainsi au cœur des symboles officiels de la Patagonie et de l'archipel fuégien. Sur le drapeau de la région chilienne de Magallanes et de l'Antarctique chilien, la constellation blanche se détache sur un fond bleu nuit, surplombant les sommets enneigés et la steppe dorée, pour symboliser la position australe de la région.

drapeau de la province de magallanes et de l'antarctique chilien, avec la croix du sud

De l'autre côté de la frontière, le drapeau de la province argentine de Terre de Feu, Antarctique et Îles de l'Atlantique Sud arbore également les cinq étoiles de la Croix du Sud inclinées sur fond bleu, associées cette fois à la silhouette en vol d'un albatros, allégorie de la liberté et de la faune maritime locale.

drapeau de la province de Terre de feu argentine avec la croix du sud

Dans ces deux cas, la Croix du Sud fonctionne comme le sceau d'une appartenance partagée au monde austral et à son histoire maritime.

Dans un registre plus libre et contemporain, la Croix du Sud s'invite jusque dans l'identité visuelle de notre association, Karukinka. Sans viser la rigueur d'un emblème officiel, le logo lui fait un clin d'œil appuyé. Ce choix ne doit rien au hasard : il est une invitation au voyage, un rappel discret de nos terrains d'exploration subantarctiques et de notre attachement aux savoirs, tant maritimes qu'autochtones de ce bout du monde.

logo karukinka croix du sud

Un outil de navigation inestimable

L'importance historique majeure de la Croix du Sud réside dans son utilisation pour la navigation océanique. Dans l'hémisphère nord, l'Étoile Polaire (Polaris) indique précisément le pôle nord céleste. L'hémisphère sud ne possède pas d'équivalent brillant près du pôle, ce qui rendait l'orientation nocturne complexe pour les premiers marins.

Comment trouver le pôle Sud céleste ?

La Croix du Sud sert de "pointeur" vers le pôle sud céleste. Les marins et les navigateurs utilisent une méthode géométrique simple :

  1. Tracez une ligne imaginaire reliant Gacrux (le sommet de la croix) à Acrux (la base).
  2. Prolongez cette ligne vers le bas sur environ 4,5 fois la distance séparant ces deux étoiles.
  3. Ce point imaginaire dans le ciel est très proche du pôle sud céleste.

Pour confirmer ce point, les navigateurs s'appuient sur deux étoiles très brillantes voisines, Alpha et Beta Centauri (les "Pointeurs"). En traçant une ligne perpendiculaire au milieu du segment reliant ces deux Pointeurs, l'intersection de cette ligne avec celle descendant de la Croix donne l'emplacement exact du pôle sud céleste.

Cette technique a été essentielle aux navigateurs polynésiens lors de leurs incroyables épopées transocéaniques. Lors du premier tour du monde (1519-1522), l'expédition de Magellan a également appris et utilisé ces techniques basées sur la Croix pour naviguer dans l'immensité du Pacifique et de l'océan Austral. Les gauchos argentins l'utilisaient de la même manière pour s'orienter de nuit dans l'immensité de la Pampa et de la Patagonie.

Aujourd'hui, l'importance de la Croix du Sud est telle qu'elle est un emblème national. Elle figure en bonne place sur les drapeaux de plusieurs nations de l'hémisphère sud, dont l'Australie, la Nouvelle-Zélande (qui n'affiche que les 4 étoiles principales), le Brésil, la Papouasie-Nouvelle-Guinée et les Samoa.

Cap Horn au Long Cours (CHLC) : le travail historique passionnant d’une équipe de bénévoles

Cap Horn au Long Cours (CHLC) : le travail historique passionnant d’une équipe de bénévoles

L’association Cap Horn au Long Cours et le site Cap-Horniers Français constituent aujourd’hui l’une des plus précieuses ressources indépendantes pour comprendre l’épopée des grands voiliers marchands français et des marins qui ont franchi le cap Horn. Leur travail bénévole documente navires, voyages et équipages, et redonne une voix à ces marins au long cours dont la mémoire aurait pu rester confinée aux archives et à quelques vitrines de musées.

cap horn au long cours
Le port de Nantes (Quai de la Fosse) à l'époque des cap-horniers (collection Le Coat)

Une mémoire vivante des cap‑horniers français

On appelle « cap‑horniers » les grands voiliers de charge, ainsi que leurs équipages, qui franchissaient le cap Horn pour relier l’Europe aux ports du Pacifique entre le milieu du XIXᵉ siècle et le premier quart du XXᵉ siècle. Ces navires, souvent des trois‑mâts ou quatre‑mâts en acier de grande taille, affrontaient des conditions météorologiques extrêmes, houle croisée, vents violents et froid, notamment lorsqu’ils passaient d’est en ouest contre les vents dominants.

Pendant plus d’un siècle, jusqu’aux années 1920, la route du cap Horn fut l’une des grandes artères du commerce maritime mondial : les voiliers français y transportaient guano et nitrates du Chili et du Pérou, céréales d’Australie et de Californie, bois d’Amérique du Nord, métaux et minerai de nickel, entre autres cargaisons. Alors que la vapeur puis le canal de Panama allaient progressivement supplanter ces routes, les cap‑horniers ont écrit une page majeure de l’histoire de la marine marchande européenne.

Une association héritière de l’Amicale des cap‑horniers

L’association Cap Horn au Long Cours (CHLC) puise ses racines dans l’ancienne Amicale internationale des capitaines au long cours cap‑horniers (AICH), aujourd’hui disparue avec la génération de marins qui l’animait. CHLC reprend l’esprit de cette amicale en se donnant pour mission de « sauvegarder et faire connaître le patrimoine des Cap‑Horniers », qu’il s’agisse des navires, des routes, des métiers ou des trajectoires humaines.

Pour concrétiser cette mission, l’association a créé et anime le site caphorniersfrancais.fr, entièrement consacré aux marins des grands voiliers marchands français ayant emprunté la route du cap Horn. Ce site se distingue par son ambition : faire connaître, à terme, tous les voyages de tous les marins sur tous les voiliers de charge cap‑horniers français.

Un travail de recherche indépendant et bénévole

La démarche de cette association repose sur un patient travail de recherche, mené de façon indépendante par des bénévoles passionnés. L’équipe collecte et croise des sources multiples : archives de l’armement et de la marine marchande, journaux de bord, registres d’équipage, récits de voyage, fonds photographiques familiaux, correspondances privées, mais aussi corrections et compléments envoyés par les descendants de marins.

Les responsables du site soulignent eux‑mêmes l’ampleur « monumentale » de la tâche et le fait qu’elle nécessitera des années de travail, appelant le public à les aider en partageant documents, souvenirs ou en signalant toute erreur repérée dans les notices existantes. Cette logique participative fait du projet un véritable chantier d’histoire maritime collaborative, où les apports des familles, des chercheurs locaux et des curieux enrichissent progressivement une base de données unique.

L’un des apports majeurs du site est de rassembler, navire par navire, voyage par voyage, les traces des routes effectuées et les noms des marins embarqués. L’objectif affiché est que les cap‑horniers ne soient plus seulement des silhouettes anonymes sur d’anciennes photographies, mais des individus identifiables, replacés dans le contexte de leurs campagnes au long cours.

Le site valorise également des récits de mer et témoignages directs, comme celui d’Abel Guillou, capitaine du trois‑mâts Bretagne naufragé au cap Horn en août 1900 après deux mois et demi de lutte contre les éléments, dont l’équipage fut sauvé par le trois‑mâts britannique Maxwell. Ces histoires incarnent concrètement les dangers de la route du cap Horn et donnent chair aux valeurs de courage, de ténacité et de solidarité que l’association met en avant comme héritage des cap‑horniers.

« Faire sortir les cap‑horniers des musées »

CHLC ne se contente pas de produire une base de données en ligne : l’association se donne pour objectif de « faire sortir les Cap‑Horniers des musées » en allant à la rencontre du public à travers conférences, expositions temporaires et manifestations variées partout en France. Ces actions culturelles s’appuient sur les recherches de ses membres pour raconter l’histoire des marins au long cours au‑delà des seuls objets exposés, en replaçant les hommes, leurs mots et leurs expériences au centre du récit.

Cette médiation itinérante contribue à reconnecter les territoires maritimes et portuaires à leur passé cap‑hornier, en particulier dans les villes et régions qui ont fortement participé à ce commerce à la voile. Elle offre aussi aux descendants de marins un espace où retrouver des traces de leurs ancêtres et comprendre le contexte de leurs navigations.

Un enjeu historiographique et patrimonial majeur

D’un point de vue scientifique, le travail de Cap‑Horniers Français comble un vide entre l’histoire « officielle » de la marine marchande (statistiques, flotte, grandes routes commerciales) et l’histoire vécue des équipages, souvent peu documentée au niveau individuel. En reconstituant les voyages un par un et en identifiant les marins, l’association produit une micro‑histoire fine de la navigation à la voile autour du cap Horn.

Cette approche permet d’étudier les réseaux de recrutement des équipages, les provenances régionales, les rythmes de campagne, les carrières longues ou brèves, les naufrages et les retours, et plus largement la manière dont l’économie mondialisée des nitrates, céréales ou bois se traduisait dans des trajectoires humaines concrètes. Elle offre aussi un matériau précieux aux chercheurs en histoire sociale, en géographie maritime, en études portuaires ou en anthropologie de la mer.

Le cap Horn, nœud stratégique du commerce à la voile

Pour mesurer l’importance du travail de l’association, il faut rappeler le rôle stratégique du cap Horn dans les réseaux commerciaux mondiaux avant l’ère de la vapeur et du canal de Panama. Dès la fin du XVe siècle, la recherche de nouvelles routes maritimes pour le commerce des épices puis, plus tard, des matières premières comme le guano et le nitrate, a poussé les puissances maritimes à contourner l’Amérique du Sud.

Aux XIXᵉ et début XXᵉ siècles, les grands voiliers cap‑horniers français assurent ainsi des liaisons régulières vers le Pacifique pour rapporter engrais minéraux, céréales, bois et métaux vers l’Europe, prolongeant notamment le « nitrate trade » et le commerce céréalier jusqu’aux dernières grandes traversées à la voile. Ces routes exigeaient une maîtrise exceptionnelle de la navigation dans les « cinquantièmes hurlants » et les « soixantièmes rugissants », ce qui explique le prestige durable attaché aux marins qui y ont servi.

Nantes, un grand port armateur des routes du cap Horn

Dans cette histoire, la ville de Nantes occupe une place particulière comme grand port armateur et chantier de construction navale sur l’estuaire de la Loire. Au XIXᵉ siècle, les chantiers nantais – notamment les Chantiers de la Loire et Dubigeon – participent à la construction de grands voiliers de commerce en acier, destinés au long cours et à la navigation vers les grandes routes océaniques, dont celle du cap Horn.

Le tissu portuaire nantais se structure alors autour des quais de la Loire, de l’activité des armateurs, de la batellerie fluviale et des navires de charge, dans un contexte d’intense développement du commerce maritime vers les marchés coloniaux et lointains. La présence d’une rue des Cap‑Horniers à Nantes rappelle symboliquement ce lien historique entre la ville et les marins qui partaient pour ces campagnes extrêmes.

Les recherches de Cap‑Horniers Français permettent de relier ces réalités portuaires à des trajectoires individuelles : nombre de marins, officiers ou capitaines embarqués sur les cap‑horniers français étaient issus de Nantes, de la Loire‑Atlantique ou d’autres ports de la façade atlantique, et leurs parcours se retrouvent dispersés dans les registres, journaux de bord et témoignages que l’association met en lumière.

Saint‑Nazaire, avant‑port océanique et base de départ

Avec le développement du port de Saint‑Nazaire au milieu du XIXᵉ siècle, sous le Second Empire, l’estuaire de la Loire se dote d’un avant‑port océanique moderne qui vient compléter et, progressivement, supplanter les installations plus en amont. Créé officiellement en 1856, le port de Saint‑Nazaire devient un maillon essentiel du Grand port maritime de Nantes–Saint‑Nazaire, avec bassins à flot, formes de radoub et, plus tard, chantiers navals majeurs.

Si, aujourd’hui, Saint‑Nazaire est surtout connu pour la construction navale et les grandes unités comme les paquebots, son essor s’inscrit dans une histoire plus longue d’accueil et d’armement de navires de commerce au long cours. À l’époque du commerce à la voile, l’ensemble portuaire Nantes–Saint‑Nazaire formait ainsi l’une des grandes portes d’embarquement françaises vers l’Atlantique Sud, le Pacifique et donc vers la route du cap Horn.

Les travaux de Cap‑Horniers Français, en restituant navire par navire les campagnes vers le Pacifique, contribuent à valoriser ce rôle du complexe portuaire de la Loire : on peut y suivre des voiliers construits ou armés dans la région, des équipages recrutés dans les bourgs maritimes du littoral ligérien, et les longs voyages qui les menaient finalement à doubler le cap Horn.

Une ressource pour chercheurs, institutions et familles

Le site de l’association est d’un accès libre et constitue une ressource de premier plan pour les historiens, les étudiants, les musées maritimes, mais aussi pour les généalogistes et les familles qui cherchent à retracer le parcours d’un ancêtre marin. La granularité de l’information – noms des navires, dates de campagnes, itinéraires, récits de bord, témoignages – permet des recherches à la fois fines et transversales.

En mettant à disposition ce corpus, Cap‑Horniers Français contribue également à la valorisation du patrimoine maritime auprès des collectivités locales, des ports et des lieux de mémoire qui peuvent s’appuyer sur ces données pour concevoir expositions, parcours urbains, événements commémoratifs ou actions pédagogiques. L’association se positionne ainsi comme un relais entre archives, territoires et grand public.

Appel à contributions et enjeux pour l’avenir

Consciente de l’immensité de la tâche, l’association insiste sur le caractère évolutif et perfectible de son travail, invitant toute personne disposant de documents, photos, carnets, listes d’équipage ou souvenirs de famille à les contacter pour enrichir et corriger les informations publiées. Cette ouverture montre que l’histoire des cap‑horniers n’est plus seulement affaire d’experts, mais une mémoire partagée à laquelle chacun peut contribuer.

À l’heure où la navigation commerciale à la voile a totalement disparu au profit de la propulsion mécanique, ces recherches indépendantes constituent un rempart contre l’oubli d’un monde maritime aujourd’hui révolu, mais qui a façonné durablement les ports, les villes et les cultures littorales françaises, de Nantes et Saint‑Nazaire jusqu’aux rives lointaines du Pacifique.


En 2024, un seul voilier a quitté le ponton du Belem à Nantes puis le Quai des Frégates du port de Saint Nazaire direction le cap Horn : le voilier Milagro de notre association, et pour raconter à notre petite échelle une histoire complémentaire : celle des peuples autochtones du bout du monde.

Le rayadito des îles subantarctiques : un petit passereau emblématique de la réserve de biosphère du Cap Horn et de l’archipel Diego Ramírez

Le rayadito des îles subantarctiques : un petit passereau emblématique de la réserve de biosphère du Cap Horn et de l’archipel Diego Ramírez

Dans les fourrés battus par le vent des îles subantarctiques, on entend parfois un sifflement rapide de rayadito qui zigzague entre les branches comme un fil. Pour les Yagan, cet oiseau minuscule nommé Tachikatchina n’est pas qu’une silhouette rayée : il fait partie de ces compagnons ailés qui peuplent les récits de navigation et de chasse. Nous allons vous faire découvrir cet oiseau cavicole très abondant (et expressif !) dans les forêts de hêtres (Nothofagus) et jusqu’aux limites australes de la Réserve de biosphère du Cap Horn.

Le genre Aphrastura (famille des Furnariidae) regroupe de petits passereaux insectivores endémiques du sud‑ouest de l’Amérique du Sud. Il comprend historiquement deux espèces : le rayadito à longue queue (Aphrastura spinicauda, synallaxe rayadito ou rayadito épineux), largement distribué dans les forêts tempérées du Chili et de l’Argentine australe, et le rayadito de Masafuera (Aphrastura masafuerae), microendémique de l’île Alejandro Selkirk dans l’archipel Juan Fernández.

rayadito aphrastura spinicauda
Rayadito (Aphrastura spinicauda) photographié lors d'une expédition Karukinka dans les canaux de la réserve de Biopshère du cap Horn (Chili, avril 2025)

Dans la région subantarctique, la découverte récente du rayadito subantarctique (Aphrastura subantarctica) sur l’archipel Diego Ramírez, au sud‑ouest du Cap Horn, a révélé un cas remarquable de diversification dans un environnement isolé en mer de Drake et dépourvu d’arbres.

Distribution, diversité et écosystèmes

Les travaux récents sur la communauté des oiseaux cavernicoles montrent que A. spinicauda est l’un des passereaux les plus abondants dans les forêts tempérées australes, avec des densités pouvant dépasser 9 individus par hectare, et une forte dépendance aux cavités créées par le pic de Magellan (Campephilus magellanicus). À l’inverse, A. subantarctica vit dans un archipel herbacé, dominé par Poa flabellata, et utilise des cavités au sol pour nicher ou dans des structures de nids d’oiseaux marins, en l’absence de mammifères terrestres prédateurs.

Morphologie, écologie et comportement

A. spinicauda est un petit passereau d’environ 12 g, à queue longue et fine, utilisée pour son déplacement acrobatique sur les troncs et branches. Sa couleur brun‑roux striée lui confère un excellent camouflage dans les écorces et les feuillages, et il se nourrit principalement d’insectes et de larves, en explorant l’écorce et le sous‑bois.

A. subantarctica, en revanche, pèse en moyenne 16 g, avec un bec plus long, des pattes plus développées, une queue plus courte et un comportement centré à faible hauteur du sol, reflétant une adaptation à un habitat herbacé et très venteux.

Le comportement du rayadito en territoire yagan est illustré par ce témoignage de Ursula Calderon : "Tachikachina est un oiseau qui chante dans la montagne en journée, prévenant que quelqu'un est caché : un homme mauvais, un sorcier. Il annonce ainsi au marcheur la présence de ceux-ci ou encore d'un chien, d'une chat... en bref de quelqu'un caché. Ses cris, quand ils chantent ensemble, font peur, tsch-tsch-tsch, puisqu'ils n'annoncent rien de bon" (page 70, réf. 10).

Rayadito ou Tachikatchina, photographié en avril 2025 dans la caleta Borracho (expédition en voilier dans les canaux de Patagonie, Chili)

Génétique, spéciation et conservation

Les analyses génétiques montrent une différentiation nette entre A. spinicauda et A. subantarctica justifiant la proposition de A. subantarctica comme nouvelle espèce emblématique de la biodiversité subantarctique. Cette distinction, couplée à des différences morphologiques et comportementales, place l’archipel Diego Ramírez comme un “laboratoire naturel” de spéciation et de conservation, désormais protégé par le parc marin Diego Ramírez–Passage de Drake.

Pour A. spinicauda, la conservation des forêts anciennes à cavités et la préservation du pic de Magellan sont essentielles pour maintenir la structure des populations de rayaditos dans la réserve de biosphère du Cap Horn.

Bibiographie

  1. Rozzi, R. et al. (2022). “The Subantarctic Rayadito (Aphrastura subantarctica), a new bird species on the southernmost islands of the Americas”Scientific Reports 12, 13957. https://doi.org/10.1038/s41598-022-17985-4
  2. Rozzi, R. et al. (2023). “The subantarctic rayadito (Aphrastura subantarctica), a new bird species on the southernmost islands of the Americas (repositorio UChile version)”. Repositorio UChile. https://repositorio.uchile.cl/handle/2250/194760
  3. Ramírez‑D’Crego, R. (2022). “The Subantarctic Rayadito (Aphrastura subantarctica), a new bird species on the southernmost islands of the Americas”CECS research‑related articlehttps://ramirodcrego.com/papers/article29/
  4. Zenodo (2022). Dataset “The Subantarctic Rayadito (Aphrastura subantarctica), a new bird species on the southernmost islands of the Americas”. Morphological and genetic data. https://zenodo.org/records/6983420
  5. Rozzi, R. et al. (2022). “The Subantarctic Rayadito (Aphrastura subantarctica), a new bird species on the southernmost islands of the Americas”PMC version (NIH‑NIHMS)https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC9418250/
  6. Ramírez‑D’Crego, R. et al. (2022). “The Subantarctic Rayadito (Aphrastura subantarctica), a new bird species on the southernmost islands of the Americas – full PDF” (IEB‑Chile). https://ieb-chile.cl/wp-content/uploads/2024/01/s41598-022-17985-4-1.pdf
  7. Rozzi, R. et al. (2022). Taxonomic description of Aphrastura subantarctica (Wikispecies).​
  8. Marine, R. H. et al. (2022). “The extreme rainfall gradient of the Cape Horn Biosphere Reserve”Science of the Total Environment ou équivalent (étude de biodiversité et de rayaditos dans les canaux).
  9. Rozzi, R. et al. (2018). “Marine biodiversity at the end of the world: Cape Horn and Diego Ramírez islands”PLOS ONE ou revue équivalente, décrivant la diversité des îles Diego Ramírez et la contexte écologique.
  10. Rozzi, R. et al. (2017). "Guia Multi-Etnica de Aves de los Bosques Subantarticos de Sudamérica". Ediciones Universidad de Magallanes.
Le canelo, poivrier de Magellan (Drimys winteri J.R. Forst. & G. Forst.)

Le canelo, poivrier de Magellan (Drimys winteri J.R. Forst. & G. Forst.)

Dans les forêts humides du sud du Chili et de l'Argentine, un arbre à l'écorce lisse et grise se distingue par son feuillage persistant d'un vert profond. Froissez une feuille entre les doigts : une odeur poivrée s'en dégage aussitôt. C'est le canelo, Drimys winteri, membre de la famille des Winteraceae — l'une des plus anciennes lignées d'angiospermes connues. Son aire de répartition s'étend depuis la région de Coquimbo, au centre du Chili, jusqu'au cap Horn, à 56° de latitude sud, et déborde sur les zones andino-patagoniennes d'Argentine.

canelo drimys winteri winter's bark poivrier de magellan magellanic pepper
Sous bois de canelo au début de l'hiver photographié lors d'une expédition en 2018 au sud de la baie Orange

Ce que l'on observe sur le terrain

La description classique d'un arbre de 10 à 20 mètres ne correspond qu'à certaines localisations. Drimys winteri est une espèce à haute plasticité écologique : son port varie du petit arbuste rabougri à l'arbre à tronc droit selon les conditions de sol, de luminosité, d'altitude et d'exposition au vent. Farina et al. (2023), dans leur rapport technique produit pour le gouvernement de Terre de Feu argentine, décrivent cette variabilité avec précision. Dans le district de Magallanes — qui couvre le sud de la Patagonie et la Terre de Feu jusqu'au cap Horn — le canelo se tient le plus souvent dans le sous-étage des forêts de coigüe et de lenga, sous forme arbustive ou comme arbre de petite taille. Plus au nord, dans les vallées valdiviennes, il peut atteindre des dimensions plus importantes.

Deux écotypes principaux ont été identifiés : l'un lié aux sites d'altitude à sols bien drainés, l'autre aux dépressions humides et aux sols tourbeux, où il se comporte comme colonisateur actif après perturbation. Cette plasticité lui permet de tenir aussi bien en pleine lumière qu'à l'ombre dense, sur des substrats allant du sol mince de montagne au sol marécageux (Loewe, 1987, cité dans Farina et al., 2023).

Le canelo dans les forêts du cap Horn

Dans la province du Cap Horn, le canelo s'intègre dans des forêts mixtes dominées par Nothofagus betuloides (Hêtre de Magellan aussi connu sous le nom de coigüe ou guindo), avec la présence associée de Pilgerodendron uviferum (le cyprès de las Guaitecas), de Maytenus magellanica (Maitén) et d'un sous-bois riche en bryophytes, lichens et hépatiques. Il occupe le niveau arbustif et l'étage inférieur de la canopée, souvent dans des recoins humides, sur des sols tourbeux ou à proximité de cours d'eau. Dans les secteurs les plus exposés aux vents dominants de l'ouest, il prend une forme compacte et tordue, bien éloignée des représentations venues des flores valdiviennes.

Cette présence dans les forêts les plus australes du monde a une résonance directe pour les observations conduites lors des expéditions Karukinka. En 2003, Drimys winteri a été identifié comme plante hôte du grand lépidoptère Cercophana frauenfeldii Felder, 1862 (Lepidoptera : Saturniidae), dont la présence a été documentée jusqu'au seuil de la province de Cabo de Hornos. Ce papillon nocturne, endémique du Chili, suit un gradient andino-côtier étroitement lié aux forêts tempérées humides — et donc, en partie, à la présence du canelo. Comme nous le présentons dans notre article dédié à cet hétérocère, nous avons pu documenter sa présence la plus australe depuis un mouillage situé au nord-ouest de l'île Gordon (ou Lachuf en langue yagan).

Feuilles, fleurs, fruits, écorce

Les feuilles sont alternes, simples, longues de 5 à 15 cm, à limbe ovale voire oblong ou elliptique, coriaces, avec la face supérieure vert pâle et la face inférieure blanchâtre. La nervure médiane est très marquée. Le bord est entier, légèrement recourbé. Mastiquées, elles libèrent un goût piquant caractéristique.

Les fleurs apparaissent entre septembre et novembre. Hermaphrodites, blanches à jaunâtres, parfois légèrement rosées, elles mesurent 1 à 3 cm de diamètre et sont disposées en cymes ombelliformes de 4 à 6 fleurs aux extrémités des rameaux, portées par des pédicelles rougeâtres. La corolle comprend 6 à 14 pétales ; les étamines, au nombre de 30 à 40, entourent 4 à 10 carpelles libres à anthères jaunes.

fleurs et feuillage du canelo drimys winteri winter's bark
Fleurs et feuillage du canelo photographiés par Eric Hunt — Travail personnel, CC BY 2.5, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=1637227

Les fruits mûrissent entre février et avril. Ce sont des baies globuleuses, noires-violacées à maturité, d'environ 1 cm, contenant 5 à 8 graines réniformes, noires et brillantes. Avant maturité, leur fond vert clair est ponctué de taches café. Ces baies charnues sont dispersées par les oiseaux frugivores des forêts australes — le zorzal Turdus falcklandii en consomme les fruits avant sa migration automnale, participant à la dissémination des graines dans le sous bois.

poivre de chiloé poivre de magellan canelo graines
Les graines du Poivrier de Magellan (photographie d'Inao Vasquez CC-BY.SA 2.0 - Robertín)

L'écorce est grise à brun clair, lisse, épaisse et très aromatique. C'est elle qui a concentré l'essentiel des usages médicinaux et condimentaires, et c'est par elle que l'espèce est entrée dans l'histoire de la navigation australe.

Une écorce dans les soutes des navigateurs européens

Le nom générique Drimys vient du grec drimus : « âcre », « irritant » — en référence directe au goût de l'écorce. Le nom d'espèce honore John Winter, capitaine qui accompagnait Francis Drake lors de son expédition autour du monde (1577-1580). Au détroit de Magellan, observant les peuples locaux consommer une infusion d'écorce, il en embarqua plusieurs barils pour traiter le scorbut de son équipage. L'écorce, riche en vitamine C, se révéla efficace. Elle fut exportée vers l'Europe sous le nom de Cortex Winteri et Winter's Bark, s'inscrivant durablement dans la pharmacopée maritime du XVIe siècle (Farina et al., 2023 ; Museo Nacional de Historia Natural de Chile, 2016).

Cet épisode a contribué à diffuser une représentation partielle de l'espèce dans les sources européennes. Plusieurs historiens ont depuis analysé comment les écrits des navigateurs ont parfois fixé des usages en ignorant — ou sans accès à — la profondeur des savoirs locaux déjà constitués (Carey, 2023).

Arbre de rituels, bois d'outils

Pour le peuple mapuche, Drimys winteri — appelé foye, foique ou boigue selon les dialectes du mapudungun — est le premier arbre sacré, symbole de bienveillance, de paix et de justice. Il est planté dans les espaces de réunion sociale et religieuse. L'écorce, qualifiée de panacée par les machis, est utilisée en infusion contre les processus inflammatoires, les douleurs, la fièvre, les hémorragies, et en usage externe sur les plaies et furoncles. Le jus des fruits est employé dans les rites d'initiation de la machi. Le bois sert à fabriquer le kultrún, tambour cérémoniel central dans la culture mapuche (Farina et al., 2023 ; Alonso et Desmarchelier, 2015, cités dans Farina et al., 2023).

Les autres peuples des canaux, des îles et des forêts australes ont également intégré le canelo dans leurs pratiques. Les Selk'nam l'appelaient choól et utilisaient son bois pour fabriquer des arpons — un bois pesant qui facilitait l'enfoncement dans l'eau (Alonso, 1997, cité dans Farina et al., 2023). Le nom yagan de l'espèce, uk'ushta, est attesté dès 1928 dans les travaux de Lothrop.

Chez les Yagan, dont l'économie reposait sur la navigation, la pêche et la chasse marine dans les canaux fuégiens, le canelo fournit un bois relativement souple et maniable. Ce type de bois se prêtait à la fabrication de nombreux outils du quotidien, dont les hampes longues et flexibles des lances de harpon utilisées depuis les canoës. Les sources ethnographiques européennes restent souvent imprécises sur les essences employées pour chaque pièce ; c'est précisément dans cet espace que les savoirs locaux — oraux, transmis par usage — complètent ce que les textes écrits n'ont pas su consigner.

Bibliographie

Carey, M. (2023). « Drimys winteri : Circulation of Environmental Ignorance in European Written Sources, 1578–1974 ». Arcadia, Rachel Carson Center for Environment and Society.

Farina, S., Hernandez, C., Salgado, O., Soler Esteban, R. M., Livraghi, E. et Sponton, E. (2023). Informe técnico : Pimienta de Drimys winteri (Canelo). Dirección General de Desarrollo Forestal, Ministerio de Producción y Ambiente, Gobierno de Tierra del Fuego, Antártida e Islas del Atlántico Sur.

Museo Nacional de Historia Natural de Chile (2016). « Árboles urbanos XIV : El canelo ». Santiago : MNHN.

Pellegrinuzzi et al. (2025). Relevamiento de la regeneración de Drimys winteri en la costa de Tierra del Fuego. Inédit / en cours de publication.

Pérez, R., Pino, M. T., Vergara, C., Zamora, O., Dominguez, E. et Álvarez, C. (2020). « Canelo: un árbol alto en metabolitos saludables amenazado por el cambio climático / El canelo como alternativa de ingrediente natural ». Informativo INIA, 40. Instituto de Investigaciones Agropecuarias, Ministerio de Agricultura, Chile.

Quiroga Mellado, P. et al. (2021). « Fitoquímica y propiedades biológicas de Drimys winteri J.R. et G. Forster var. chilensis (DC) A. » Boletín Latinoamericano y del Caribe de Plantas Medicinales y Aromáticas, 20(5), 443–462.

Smith, A. C. (1943). « The American species of Drimys ». Journal of the Arnold Arboretum, 24(1), 1–33.

Soto, D. P. et Donoso, P. J. (2006). Modelos de efectos mixtos de altura-diámetro para Drimys winteri en Chile. Bosque, 40(1), 71–80.

Vargas Ortiz, R. et al. (1996). « Variación genecológica de dos poblaciones contiguas de Drimys winteri ». Bosque, Universidad Austral de Chile.