C'est avec beaucoup de tristesse que j'ai appris hier le décès de Jean Malaurie, de celui qui a soutenu mes premiers pas de chercheuse et avec qui j'ai eu l'honneur de travailler pendant sept ans, sur différents projets.
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Monsieur Malaurie,
Vous aviez tant à transmettre et vous avez tant fait en 101 ans d'existence qu'il paraît invraisemblable que cela puisse avoir une fin.
Je me souviendrais toujours de votre esprit brillant, de votre exigence et de votre énergie qui me semblait intarissable quand il était question de défendre les opprimés, de s'indigner et de combattre l'injustice sous toutes ses formes. Le colonialisme et ses multiples expressions en tête de liste.
Je pourrais m'étendre sur votre parcours sans pareil, sur les innombrables projets, missions et distinctions qui ont jalonné votre vie, mais ce que je garderais surtout c'est le souvenir de votre générosité, de tout ce que vous m'avez appris de la vie grâce à la vôtre et de l'Homme au-delà des théories, de votre humour, et enfin de tous ces moments simples de la vie de tous les jours, hors du temps de la recherche et ses exigences, en compagnie de votre épouse à Dieppe, en tête à tête à Paris dans votre cuisine ou dans le petit studio où vous stockiez non sans mal des décennies d'archives.
S'il ne fallait retenir qu'un seul de vos innombrables conseils, transmis droit dans les yeux un jour où le doute cherchait à me faire vaciller, ce serait celui-ci, résumant finalement assez bien votre chemin parmi nous : "Face à l'injustice, n'abandonnez jamais !".
Il s'impose désormais avec encore plus de force qu'hier, pour continuer le chemin que vous nous avez ouvert sans compromis toute votre vie, avec dignité, détermination et courage.
A l'heure où les premiers rayons du soleil réapparaissent au-delà du cercle arctique, il est enfin venu pour vous l'heure de retrouver votre épouse, Uutaaq et tous ceux qui vous ont précédé pour ce voyage au-delà de l'horizon.
Bon sillage vers les retrouvailles Monsieur Malaurie, mes remerciements infinis vous accompagnent.
Lauriane
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Et pour l'écouter parler de son parcours, je vous recommande cette émission "Visages" enregistrée en 2916 en compagnie de Thierry Lyonnet (RCF Radio) : https://youtu.be/7InErN0A1nE?feature=shared
Avec des projections lumineuses itinérantes, des artistes de la Corporation Traitraico et du Delight Lab visibilisent l'histoire de dépossession à l'encontre du peuple Selk’nam et la lutte pour sa reconnaissance et sa réparation.
Traduction de l'article publié par le journal El Mostrador (Chili)
Une œuvre lumineuse dédiée à la reconnaissance et à la réparation du peuple selk'nam a sillonné le sud de la Patagonie chilienne.
Le Selk'nam est un peuple indigène qui habite la Patagonie depuis des milliers d'années. Durant la colonisation ils furent persécutés, assassinés, violés et capturés pour être exhibés dans les zoos humains d'Europe. L'Eglise les a bannis et les a obligé à laisser leur culture. L'Etat du Chili ne les considérait pas comme des sujets de droit et plus tard a considéré cette culture pour morte.
Grâce à deux décennies de lutte et d'organisation, en septembre 2023 le Congrès a approuvé une réforme à la loi 19.253 dans laquelle l'Etat reconnaît le peuple indigène Selk'nam comme culture vivante, s'ajoutant à la liste d'autres ethnies comme la Mapuche et l'Aimara.
“Maintenant nous allons promouvoir notre culture avec plus d'insistance. Nous avons besoin d'une présence politique, de lois qui protègent notre patrimoine, parce qu'il y a beaucoup d'appropriation culturelle. Il est de la responsabilité de l'Etat de réparer, à travers l'éducation, le contenu des enseignements aux collèges et dans l'histoire officielle qui indiquent que le peuple Selk'nam est éradiqué" dit Mauricio Astroza, jeune selk'nam membre de l'Assemblée Telkacher.
Comme exercice de mémoire, visibilisation et soutien, l'organisation culturelle et environnementale Corporation Traitraico et le collectif de vidéoprojection Delight Lab ont recueilli des témoignages de personnes Selk'nam du Chili et d'Argentine et ont projeté des images significatives en utilisant le territoire comme toile.
“Nous approchons les gens à la lutte actuelle du peuple selk'nam qui exige que soit réparée une dette historique en lien avec le négationnisme collectif de son génocide. Ceci est un précédent pour que plus jamais quelque chose de similaire soit répété ni dans le pays ni dans le monde”, dit Francisco Polla, fondateur de la Corporation Traitraico et directeur du projet.
L'investigation s'est déroulée durant l'année 2023 et est réunie dans le microdocumentaire Relatos de Fuego (Histoires de Feu). Les projections ont été réalisée avec de l'énergie propre dans des sites somme Cerro Sombrero, Porvenir, Lago Blanco et le Parc Karukinka.
“A travers de cette fantasmagorie contemporaine nous évoquons des personnes qui ont habité le territoire et leur spiritualité cachée, leur respect de la nature et, pour d'autres personnes, quelque chose de très différent aux valeurs du libre échange et de l'extractivisme d'aujourd'hui. C'est un sauvetage de la mémoire ancestrale mais en même temps une question sur qu'est-ce qu'être Selk'nam aujourd'hui", dit Octavio Gana, cofondateur du Delight Lab et directeur artistique de l'oeuvre.
Les projections font partie du projet “Relatos de luz” (Histoires de Lumière), qui est né en 2019 et qui se présente de manière itinérante dans différents territoires australs. L'équipe a également été présente à Los Lagos, Aysén, Los Ríos et La Araucanía.
La tournée s'est faite grâce au Fonds Artistique Régional de la Culture des Peuples Originaires de la Région de Magallanes et de l'Antarctique Chilien 2021 et le Fonds Artistique National des Arts y al Fondart Nacional des Arts de la Visualité, de la Création et de la Production 2021, du Ministère des Cultures, des Arts et du Patrimoine. Soutiennent et collaborent l'Assemblée Telkacher, Bandera Selk’nam, l'Académie de la langue Selk’nam, le groupe de femmes Selk’nam Khol Hool Na de la lignée de Lola Kiepja et représentantes de la communauté indigène Rafaela Ishton.
L’UNESCO expose un panorama des pastels de Jean Malaurie, Ambassadeur de bonne volonté de l’UNESCO chargé des questions polaires arctiques, à l’occasion des célébrations du centenaire de sa naissance.
Jean Malaurie
Jean Malaurie est mondialement connu pour ses travaux en géomorphologie et géocryologie arctique ainsi que ses récits circumpolaires ethnographiques dédiés aux Inuit, ses maîtres penseurs.
Ses pastels représentent un aspect moins connu de son œuvre, mais important dans la mesure où elles sont le témoignage de ses 31 missions dans le Grand Nord.
L’exposition sera ouverte en Salle des Actes du 18 au 25 janvier (fermée le weekend), de 9h à 17h30.
Inauguration : jeudi 18 janvier 2024, à 18 heures.
Parce qu'il est selon nous l'un des meilleurs documentaires dédiés à la région du cap Horn et ses habitants, nous vous recommandons de découvrir "Tánana, estar listo para zarpar" (être prêt à partir naviguer), une véritable expédition sensible dans ces territoires majestueux à ne pas manquer pour découvrir ces visages qui font les lieux..
Ce film a été principalement tourné dans une des baies du nord de l’île Navarino : la baie Mejillones. Il est dédié à la construction d’un petit voilier, le Pepe II, selon la tradition yagan. Toute la famille de Martin apparaît au fil des séquences, que ce soit pour le choix de l’arbre à utiliser pour la construction que pour fabriquer ce navire puis le mettre à l’eau. S’ensuit la navigation ancestrale à la voile et à la rame dans les canaux de Patagonie, menée par Martin Gonzalez Calderon et son gendre, tout cela aussi grâce au soutien de pêcheurs locaux, tant la législation complique la navigation traditionnelle à l’approche, entre autres, des glaciers de la cordillère Darwin et du faux cap Horn.
Un témoignage exceptionnel de la navigation yagan au bout du monde
Il aura fallu cinq ans pour obtenir ce documentaire d'une grande beauté scénique et surprenant d'intimité. Dans "Tánana" (2016, 74 minutes), l'anthropologue Alberto Serrano, directeur du Musée Martin Gusinde de Puerto Williams, et le réalisateur Cristóbal Azócar témoignent de comment Martín González Calderón (62 ans) est retourné naviguer dans les îles de Tierra del Fuego, sur un bateau à voile qu'il a construit face à la caméra.
Le titre même du film, "Tánana" - qui signifie "être prêt à naviguer" en langue yagan - résume parfaitement l'esprit de ce peuple nomade maritime qui sillonne toujours, bien que de manière différente depuis la colonisation de leurs territoires, les eaux de l'archipel fuégien depuis des millénaires.
La renaissance d'une tradition familiale : la construction du "Pepe II"
Ce film a été principalement tourné dans une des baies du nord de l'île Navarino : la baie Mejillones. Il est dédié à la construction d'un petit voilier, le Pepe II, selon la tradition yagan adaptée aux matériaux contemporains. Le tournage permet de documenter tout le processus de construction du bateau, depuis le choix des arbres jusqu'à un important témoignage de la grande maîtrise du protagoniste dans l'art de la charpente marine.
Plusieurs membres de la famille de Martin apparaissent au fil des séquences, de la fabrication du navire à sa mise à l'eau. Cette dimension familiale illustre parfaitement l'approche communautaire traditionnelle yagan, où chaque projet mobilise l'ensemble du groupe selon les compétences et les rôles de chacun.
Le processus révèle comment les Yagan ont su adapter leurs techniques ancestrales aux contraintes contemporaines. Alors que leurs embarcations traditionnelles, les canoës appelés "ánan", étaient entièrement construites en écorce de hêtre austral, le "Pepe II" utilise des planches de bois assemblées selon des techniques de charpenterie plus modernes intégrées au fil des générations.
Une expédition au cœur des territoires secrets de Patagonie
Quand Martin leva les voiles, les réalisateurs le suivirent pendant quinze jours dans une navigation ancestrale à la voile et à la rame menée par Martin González Calderón et son gendre. Cette expédition s'effectue grâce au soutien de pêcheurs locaux, tant la législation chilienne complique désormais la navigation traditionnelle à l'approche des glaciers de la cordillère Darwin et du faux cap Horn.
Ils voyagèrent ainsi dans des îles où plus personne ne vit et où les maisons yagan sont devenues des ruines, témoins silencieux de l'histoire de ce peuple. Les réalisateurs furent étonnés par les peintures rupestres et les lieux secrets découverts lors de cette odyssée maritime. "Par sa géographie, c'est un lieu unique, très extrême. En hiver il n'y a que peu de jour et il n'y a pratiquement pas de nuit en été. J'apprécie beaucoup la faune : les oies, baleines et dauphins sont à portée de main. Et les condors volent au ras de la mer", témoigne Azócar.
Les histoires du protagoniste sont concises et pleines de sens. Il a traversé quatre fois le faux cap Horn. La première fois fut avec son père et la plus difficile car une tempête avait endommagé le petit bateau. Son père a commencé à le réparer et il a alors su que c'était à son tour de gérer la navigation. Il avait 12 ans.
Alberto Serrano : un regard anthropologique respectueux
"Nous avons eu l'idée de voyager dans ces lieux où il n'avait jamais pu revenir, mais aussi de partager cette réalité avec son contexte. Le discours de l'extinction domine tout mais en vérité il y a des nuances. (...) L'héritage yagan est vivant ; et il y a des personnes comme Don Martín qui continue de parcourir les archipels de manière traditionnelle", explique Alberto Serrano, qui vit à Puerto Williams.
Cette approche nuancée caractérise l'ensemble du documentaire. Loin des clichés sur l'extinction culturelle, le film montre la vitalité contemporaine de la tradition yagan et sa capacité d'adaptation. "Le plus puissant et important de la navigation traditionnelle est son lien avec le lieu ; chaque baie est une maison. Don Martin a une sagesse qui lui a été transmise par l'amour de son espace de vie. Mais cette connaissance est en train de disparaître, il se trouve donc dans une phase charnière : ses parents ont toujours navigué mais ses enfants n'en ont pas la possibilité", ajoute l'anthropologue.
Un témoignage essentiel pour les générations suivantes
Une tradition maritime d'exception : 7 000 ans de navigation
Les Yagan représentent l'une des rares civilisations entièrement maritime de l'humanité. Pendant plus de 7 000 ans, ils ont développé une culture nomade basée exclusivement sur l'exploitation des ressources marines et la navigation constante dans l'archipel fuégien. Cette adaptation exceptionnelle leur a permis de vivre et prospérer dans un environnement que les Européens considéraient comme totalement inhospitalier.
Leur expertise de navigation repose sur une connaissance empirique exceptionnellement sophistiquée : lecture des vents, interprétation des courants, prévision météorologique basée sur l'observation des nuages et de la faune marine. Cette maîtrise se transmet oralement de génération en génération, intégrant observations scientifiques empiriques et savoirs spirituels.
Avant la colonisation, le territoire traditionnel yagan s'étendait de la côte sud de la grande île de Terre de Feu jusqu'à l'archipel du cap Horn, incluant le canal Beagle qu'ils appellent Onashaga. Les centaines d'îles, milliers de canaux, baies protégées et passages dangereux constituent un environnement où seule une navigation experte assure la sécurité.
Les canoës yagan : chefs-d'œuvre maritimes
Les embarcations traditionnelles yagan, appelées "ánan", constituent de véritables chefs-d'œuvre de technologie maritime adaptée. Entièrement construites en écorce de hêtre austral (Nothofagus betuloides), elles mesuraient entre 3,75 et 5,5 mètres de long pour 70 à 90 cm de large. Légères, rapides, elles peuvent naviguer dans les algues qui entravent les embarcations européennes plus lourdes et à quille.
Bien qu'elles ne duraient généralement que quelques mois, ces canoës permettent une navigation exceptionnellement efficace dans l'environnement complexe des canaux patagoniens. Les familles yagan y transportaient tout leurs effets domestiques : foyer central pour le feu, espaces dédiés aux hommes, femmes et enfants, compartiments pour les provisions et les outils.
La construction de ces embarcations mobilisait l'ensemble de la famille selon une répartition précise des tâches. Les hommes s'occupaient de la structure principale, tandis que les femmes maîtrisaient le calfatage avec des algues et un mélange d'argile et de graisse animale.
Un lien intime avec l'océan austral
La relation des Yagan à l'océan dépasse la simple subsistance pour devenir une véritable symbiose culturelle. Leur organisation sociale, leur spiritualité, leur mythologie, leur calendrier saisonnier - tout s'articule autour des cycles marins et des phénomènes océaniques.
Les techniques de subsistance illustrent parfaitement cette adaptation : chasse aux otaries par les hommes, plongée pour la récolte des coquillages par les femmes, récupération de viande de baleine échouée, cueillette de végétaux côtiers. Le film restitue cette dimension spirituelle en montrant comment Martín González Calderón retrouve cette connexion ancestrale lors de son voyage. Chaque baie devient effectivement une maison, chaque île un territoire familier chargé de mémoire et de significations.
La famille González Calderón : gardiens de la tradition
Le documentaire révèle également l'importance de la transmission familiale dans la préservation des savoirs yagan. Martín incarne cette génération charnière qui a vécu l'enfance dans la tradition nomade maritime avant d'être confrontée à la sédentarisation forcée par les autorités chiliennes.
L'objectif déclaré de Martín González Calderón est de "léguer sa grande sagesse sur le territoire et sa culture". Cette démarche s'inscrit dans une volonté consciente de préservation culturelle, où les derniers détenteurs des savoirs traditionnels assument la responsabilité de leur transmission.
Pour la petite anecdote, Martin est le grand frère de Julia (experte reconnue de la vannerie yagan) et d'un des membres d'honneur de notre association : José German González Calderón, venu nous rendre visite en France en octobre 2019 et qui navigue très régulièrement avec nous. Sa présentation de la version française de ce documentaire et de la navigation telle qu'il l'a vécue dès son plus jeune âge avec sa famille dans les canaux de Patagonie a été un des moments forts du festival Haizebegi #6.
Cette continuité familiale témoigne de la vitalité de la culture yagan. José German, pêcheur professionnel et artisan, possède lui aussi des décennies d'expérience de navigation dans les canaux patagoniens, combinant savoirs ancestraux (ex: fabrication des harpons en os de baleine) et techniques de navigation contemporaines.
Reconnaissance et diffusion internationale
"Tánana" a reçu le premier prix au Festival de Cinéma de la Patagonie dans la catégorie "Territoire filmique", reconnaissance de son excellence dans la représentation des paysages et cultures des canaux patagoniens. Le film a également obtenu le prix Kinêma décerné par le Conseil de la culture du Chili, récompensant les productions qui promeuvent le mieux le territoire national.
Cette reconnaissance officielle témoigne de l'importance culturelle du projet. Le documentaire a pu compter sur le financement du Fonds Audiovisuel du Conseil national de la culture et des arts (CNCA), ainsi que le soutien de la Direction des bibliothèques, archives et musées (DIBAM) et du Conseil de la culture et des arts de la province de Magallanes.
Le film est en accès libre sur internet (avec sous-titrages en français et en anglais) et bénéficie de fait d'une diffusion internationale remarquable, avec des projections en Europe, Amérique du Nord et Amérique latine.
Au-delà de sa valeur cinématographique, "Tánana" constitue un outil pédagogique exceptionnel pour sensibiliser aux cultures autochtones et à la préservation des savoirs traditionnels. Le documentaire sert de support dans les universités, musées et centres culturels, contribuant à une meilleure compréhension de la diversité culturelle maritime mondiale.
Vous pouvez visionner le documentaire Tanana sous-titré en français sur YouTube, une occasion unique de découvrir la culture yagan et de comprendre comment elle continue de naviguer vers l'avenir et au sein de la Réserve de Biosphère du cap Horn, en gardant le cap sur ses traditions ancestrales.
Publié le 19/12/2023 à 12:55, mis à jour le 19/12/2023 à 12:55
Avec «Les Colons», Felipe Galvez signe une fresque rugueuse dans une pampa ensanglantée par l’extermination des indiens Onas. Dulac distribution
Au début du XXe siècle, des hommes de main mandatés par un riche propriétaire sèment la terreur parmi la population autochtone. Le premier film de Felipe Galvez frappe par son ambition et son ton épique.
La terreur ne dit pas son nom. On parle de civilisation. Il s’agit de génocide. Dans le Chili de 1901, un riche propriétaire charge trois hommes d’ouvrir une voie jusqu’à l’océan. Pour cela, tous les moyens seront bons. Qu’ils n’hésitent pas à se débarrasser des autochtones récalcitrants. Il y a là un capitaine écossais surnommé «le cochon rouge» à cause de sa veste écarlate (il en a vu d’autres: il a participé à la guerre des Boers), un mercenaire texan et un jeune métis. Le premier exécute à tout-va, le deuxième n’a pas de scrupules, le troisième se tait. Il regarde. Il ne sera peut-être pas le plus innocent de la bande.
La photographie est à tomber. Le vent souffle sur la pampa, ce «vertige horizontal» qui avait saisi Drieu la Rochelle. Patagonie, Terre de Feu, ces noms font rêver. Ils sont ici synonymes de cauchemars. Pendant la conquête, les massacres continuent. Sous des ciels à la Salvador Dali, la violence est chez elle, omniprésente. Elle a le défaut d’être contagieuse. Matchs de… (la suite de l'article est réservée aux abonnés)
Publié le 19/12/2023 à 12:36, mis à jour le 19/12/2023 à 12:40
Dans son dernier film, le réalisateur livre un splendide récit intérieur pour tenter de décrypter sa fascination pour ce continent magnétique. Magique.
Il est des films qui ont la saveur d’un livre. Où les mots sont si forts qu’ils pourraient se passer des images. Sauf qu’ici, ils en accentuent la beauté. Voyage au pôle Sud, de Luc Jacquet, est un long-métrage très personnel que le réalisateur raconte avec ses mots et sa voix et dans lequel il se met en scène. Trente ans exactement après avoir posé le pied pour la première fois en Antarctique, celui qui a connu un immense succès et remporté l’Oscar du meilleur documentaire en 2006 avec La Marche de l’empereur y revient pour tenter d’expliquer son addiction pour le continent magnétique.
Dans ce récit intérieur, il ne pose pas tout de suite sa caméra au pôle Sud, mais nous fait partager le long chemin qui y mène. Depuis la Terre de Feu et le cap Horn, il montre ainsi qu’atteindre cette terre hostile demande une forte dose de volonté et beaucoup d’abnégation. Promenant sa silhouette dans le parc Torres del Paine, au Chili, il en profite pour alerter sur les ravages du réchauffement climatique. Frappés par les incendies, les troncs calcinés, tels des fantômes statufiés, témoignent de cette dure réalité. Pourtant une fascinante poésie enrobe l’ensemble.
Ces habitants n’ont d’autre vérité à clamer que leur insolente capacité à apprivoiser ces territoires où l’homme reste un intermittent
Comment ne pas se sentir dépassé par les trois mètres d’envergure du condor ou la puissance des albatros? Que dire devant ces mers étales et laiteuses dont la blancheur est rehaussée par les dénivelés de gris en arrière-plan? Qu’y a-t-il de plus indescriptible que des étendues blanches où le regard s’égare et où les repères n’ont rien de commun avec ceux de notre Terre? Comment ne pas être charmé par la démarche maladroite des manchots papous, Adélie ou empereurs? Ces habitants n’ont d’autre vérité à clamer que leur insolente capacité à apprivoiser ces territoires où l’homme reste un intermittent. D’où la nécessité d’accepter ce que la nature veut bien lui donner.
Le silence de la nature
À partir du cap Horn, il faut cinq à six jours de mer pour rejoindre l’Antarctique. La traversée n’a rien de commun avec une croisière ensoleillée. Au rythme des creux provoqués par une mer agitée, la silhouette imprécise de Luc Jacquet monte le long de l’écran et redescend. Pourtant le brise-glace se heurte parfois à plus fort que lui. Le cinéaste profite de ces haltes forcées pour explorer la banquise, en sachant qu’elle peut l’engloutir. Il se transforme alors en un minuscule point noir dans des immensités blanches. Une manière d’être présent sans déborder de présence. Dans des infinis où l’esprit peut vagabonder, s’interroger, contempler. «Devant un grand espace vide, la créativité est démultipliée», confie Luc Jacquet.
Face à tant de beauté, l’utilisation des flous artistiques aurait pu être minimisée. Qu’importe. L’essentiel est dans la rêverie où le cinéaste nous embarque. Un aller simple dans ses émotions composé dans un noir et blanc artistique et parfois abstrait. Ce choix fait respirer la nature et entendre son silence. Luc Jacquet suit ses envies plus qu’un scénario bien établi. Pas d’érudition ni de grands discours dans cette heure vingt en terra incognita, mais le propos d’un homme qui réussit à faire partager sa passion et ses réflexions sur la situation de la planète.
«Voyage au pôle Sud». Documentaire de Luc Jacquet. Durée: 1 h 22.