La mission scientifique du cap Horn fut conçue pour répondre au programme international visant à étudier simultanément les phénomènes géodésiques autour des pôles, en mettant l’accent sur le magnétisme, la météorologie et, cette année-là, l’observation du passage de Vénus devant le Soleil le 6 décembre 1882. Onze pays européens et les États-Unis coordonnèrent ainsi leurs efforts.
Table des matières
L’expédition part de Cherbourg en juillet 1882, rejoint la baie Orange par étapes, débarque et installe des baraques scientifiques préfabriquées sur plus de 450 m² (fondations toujours visibles à ce jour, comme lors de l'expédition sous l'égide de Karukinka menée en 2018), observatoires astronomiques et magnétiques, laboratoires, logements et magasins.
La France, qui arrive le 6 septembre 1882 en baie Orange (île Hoste, Chili), grâce au navire La Romanche et sous le commandement de Louis-Ferdinand Martial, a déployé des moyens humains et matériels sans précédent : 140 membres d’équipage et de nombreux savants, répartis en deux groupes – l’un à terre chargé des observations scientifiques, l’autre naviguant le long des côtes pour relever des informations hydrographiques et cartographiques. Les relevés et mesures réalisés couvrent alors un spectre inédit : météorologie, cartographie, géologie, zoologie, botanique, magnétisme, marées et occultations astronomiques. La spécificité française sera le recours, inédit, à l’anthropologie physique avec étude exhaustive de la population locale : les Yagan.
L’équipe et la logistique sur place
Le programme est planifié minutieusement et réunit 140 personnes : officiers, scientifiques et marins. En sciences humaines, le médecin Paul Hyades est le membre central, chargé à la fois des études médicales, géologiques et surtout ethnologiques. À ses côtés, Léon Sauvinet assure le prélèvement de spécimens biologiques, Edmond Payen la documentation photographique, Martial et Hahn les observations de terrain. La division mission à terre/mission maritime permet de couvrir l’intégralité de la Terre de Feu et des îles extrêmes.
L’installation sur l’île Hoste, choisie pour la qualité du mouillage, la proximité du Cap Horn et la disponibilité en bois et eau douce, offre aux Français une base sûre pour six mois. Les baraques furent bâties par les marins eux-mêmes, installées sur une colline abrupte, et disposaient de tout le matériel avant-gardiste de l’époque (marégraphes, thermomètres, baromètres, balances, photomètres, appareils de dosage de gaz, chambre noire pour la photographie, etc).
L’organisation scientifique et la diversité disciplinaire
La mission se distingue par la pluralité de ses activités :
Botanique (Paul Hariot, Adrien Franchet, Emile Bescherelle, Paul Petit) : près de 160 espèces végétales, dont beaucoup inédites.
Zoologie (Émile Oustalet, A. Milne-Edwards, etc.) : collecte et description de la faune locale sur plus de 87 planches illustrées.
Hydrographie, météorologie, géologie, magnétisme terrestre : avec la publication, en sept tomes, de résultats riches et originaux issus des relevés sur place.
Le programme météorologique de la mission scientifique du cap Horn, réalisé par Jules Lephay et Le Cannellier, est d’une ampleur sans précédent : observations multiples chaque jour sur la pression, température, humidité, masses nuageuses, vent, enregistrement tous les quarts d’heure, expériences d’évaporation et de radiation solaire. Plus de 120 000 données numériques sont compilées en quelques mois.
En zoologie et botanique, Émile Bescherelle, Adrien Franchet, Paul Hariot, Paul Petit et Hyades exploitent la biodiversité exceptionnelle de l’archipel. Collectes de spécimens en alcool, taxidermie, photographies de flore et faune, herbiers, échantillons vivants (graines, plantes, oiseaux ramenés en France). Les excursions offrent des occasions uniques pour la chasse, la pêche et le recueil de données géologiques sur des centaines de kilomètres de rivage.
L’équipe investit notamment la baie Orange, où elle côtoie les peuples autochtones vivant encore selon des méthodes jugées alors “primitives” par la science européenne.
Dimension ethnologique : le terrain d’étude des Yagans
Cohabitation et méthodologie
L’étude ethnologique prend rapidement une dimension centrale : l’expédition s’installe sur le territoire des Yagans. Leurs voisins nomades marins, chassant et pêchant, vivent dans des huttes et se déplacent continuellement. Près d’une quarantaine de personnes accueille les Français à leur arrivée, puis diverses familles viennent séjourner à proximité. Cette proximité sert à l’expédition de laboratoire vivant pour l’étude ethnographique et anthropologique. Selon la doctrine de l’époque, ce contact direct permettrait d’établir si le “Fuégien” relève d’une “race inférieure” ou seulement d’une “population dégradée” par son environnement.
Paul Hyades, aidé par l’interprète Yakaïf, pratique une observation immersive : description minutieuse du mode de vie, organisation sociale familiale, langue, mythologie, techniques de chasse et de pêche, transmission orale. L’estimation démographique de Hyades situe 2 000 Yahgans vers 1883, répartis en petits groupes le long du canal Beagle et des côtes.
L’équipe pratique avec eux le troc, distribue biscuits, vêtements, outils, en échange de peaux, de produits artisanaux et d’informations. Si les relations sont souvent cordiales, marquées par la curiosité et l’aide médicale prodiguée par Hyades, elles n’excluent pas les tensions typiques des premiers contacts (vols, incendies accidentels, encadrement spatial des baraques).
L’équipe française documente en détail la structure familiale, la technique du harpon et les activités quotidiennes (plumage de canard, pêche, chasse) au moyen de photographies et de descriptions ethnographiques précises. Le cas d’Athlinata, chef de famille et “superbe sauvage”, illustre l’engagement de la mission à suivre sur le long terme la physiologie, les habitudes et les rapports sociaux du peuple Yahgan. Les pratiques alimentaires, la parentalité (accouchement observé de Chounakar Kipa), la construction et l’utilisation de la pirogue sont décrites avec minutie.
Campagne d’anthropométrie et psychologie : le rôle de Paul Hyades
Né à Marseille et médecin de la Marine, Paul Hyades s’était formé à l’École de médecine navale de Toulon puis à l’inspection générale à Paris. Son intégration à la Société d’anthropologie de Paris, sous le patronage d’Armand de Quatrefages, le prédispose à appliquer sur le terrain une méthodologie mixte où la médecine devient à la fois un instrument d’insertion sociale et d’étude expérimentale.
Sa pratique sur place ne s’arrête donc pas à la médecine d’urgence : Hyades est en demande pour tous les maux, et le terme « Doteur » entre dans le vocabulaire local. Les séances d’examen, les analyses de pathologies spécifiques yahganes (maladies respiratoires, infections, nutrition, réactions aux stress climatiques), fondent le cœur de ses rapports et de ses publications au retour.
Accompagné d’Edmond Payen et d’autres membres de la mission, il va mobiliser une batterie d’instruments :
Ruban métrique, compas glissière, équerre, planche à mensurations, compas de Broca pour l’angle facial.
Tableau chromatique pour la couleur de la peau, dynamomètre pour la force musculaire, matériels de physiologie sensorielle (hématimètre, diapason, montre, compas de Weber).
Ce protocole méthodologique correspond à celui en vigueur dans le laboratoire d’anthropologie du Muséum national d’histoire naturelle à Paris.
Hyades documente en 85 fiches anthropométriques : 26 hommes, 23 femmes, 36 enfants de toutes les familles présentes lors du séjour. Il procède à environ 45 mensurations et près de 20 observations des caractères physiques pour chaque sujet, parfois répétés à plusieurs mois d’intervalle, ce qui lui permet d’étudier la croissance, la résistance au froid, la physiologie sensorielle.
L’étude va au-delà de l’anatomique : elle intègre des tests sur la sensibilité tactile, l’audition, la vue (test de Holmgren), le goût et l’odorat. Hyades relève aussi, selon le paradigme de son temps, la résistance du peuple au froid et à la douleur, leur mémoire jugée limitée ou leur manière de pleurer. Il s’essaie même à l’hypnotisme sans succès.
Photographies et moulages
La mission rapporte en France 323 plaques photographiques, dont 287 clichés anthropologiques conservés depuis au Musée du quai Branly et à la Bibliothèque nationale de France, constituant l’un des plus importants corpus photographiques sur les Yahgans. Les séances de photographie sont minutieusement orchestrées selon les méthodes de Broca : sujets de face, profil, dos, parfois nus ou en tenue traditionnelle. Moyennant persuasion et insistance, Hyades fait réaliser également des moulages corporels de certains sujets, dont Athlinata et Kamanakar Kipa, figures marquantes de cette collection.
Grâce à Edmond Payen et Jean-Louis Doze, la mission produitaussi des photographies de la vie quotidienne des Yagans. Certaines séances incluent familles entières, enfants, vieillards, bijoux, outils et gestes rituels.
Collaboration et réseaux sociaux locaux
La mission française ne travaille pas isolément : elle noue de forts liens avec la mission anglicane d’Ushuaia, dirigée par le pasteur Thomas Bridges. Ce dernier joue un rôle d’interprète, source documentaire et fiable sur la société Yahgan. Bridges, qui a composé un dictionnaire yahgan de 32 000 mots, partage ses observations, ses mémoires et manuscrits, et favorise l’accès de Hyades aux familles locales.
À Ushuaia et dans les stations satellites de Packewaia, Lapataia et Yendegaia, la présence britannique modèle la sédentarisation d’une partie des Yahgans, soumettant par troc et par produits alimentaires une population auparavant nomade. Hyades complète ses travaux de terrain par les récits et notes du pasteur, ainsi que par les comparaisons linguistiques et ethnographiques sur les populations fuégiennes et selk’nam croisées lors de courtes excursions dans les baies avoisinantes.
La collecte de restes humains et la dimension anthropologique physique
Pratiques et motivations
La mission applique une dynamique de “collection” des ossements, fragments de peau, échantillons de cheveux, viscères et organes, répondant à la demande sans cesse croissante des anthropologues européens pour constituer des séries de spécimens à étudier en laboratoire. Hyades se conforme scrupuleusement aux instructions reçues de savants comme Quatrefages et Fernand Delisle pour conserver viscères et cerveaux lors des décès, mais aussi de procéder sur le vivant à des prélèvements capitaux pour la science. Cette collecte participe à la constitution en Europe d’une gigantesque série de crânes et d’ossements “exotiques” utilisés pour l’anthropologie physique comparée.
Impact et legs
Des centaines de pièces anthropologiques et biologiques sont ainsi rapportées en France, dont des restes humains Yahgans et Fuégiens. Ces restes sont encore aujourd’hui conservés dans les réserves du Musée de l’Homme à Paris, où ils constituent une part du patrimoine controversé de la discipline. Ils servent à la documentation du “type fuégien” par moulages, photographies, et études anatomo-pathologiques, preuve de la mobilisation des sciences françaises dans les débats raciaux et évolutionnistes du XIXe siècle.
La collection de la mission du cap Horn, traitant du type physique, du “degré d’évolution”, de la physiologie sensorielle et de la résistance au milieu, a longtemps alimenté les recherches comparatives du Muséum et du Musée de l’Homme, jusqu’à susciter la réflexion contemporaine sur la restitution des restes humains et les liens avec les peuples originaires de l’extrême sud du Chili.
Héritage scientifique et enjeux contemporains
Publications et diffusion
L’arrivée à Cherbourg en novembre 1883 signe le succès scientifique et social de la mission : collections naturalistes, archives photographiques, fiches de mesures, artefacts et restes humains sont exposés à Paris lors d’une grande exposition qui relate et illustre les progrès de la science et la présence française dans les derniers confins du monde.
La mission du Cap Horn marque un tournant dans la pratique ethnologique française : c’est la première étude systématique et exhaustive d’un peuple considéré comme « primitif » par l’anthropologie raciale du XIXe siècle. Les descriptions oscillent entre fascination, projection du sauvage, et reconnaissance de la complexité sociale et psychologique des Yahgans.
Hyades, bien que bercé par le paradigme racial de son temps, nuance son regard au fil des mois, passant de la mystification de « l’animalité brute » au constat de la vitalité, de la santé, de la résistance et même de la sociabilité de ses interlocuteurs. Ses fiches individuelles, ses carnets de terrain, ses analyses longues — souvent publiées dès le retour à Paris — jettent les bases d’une anthropologie de terrain à la française, avant que les techniques de recueil ne soient standardisées au XXe siècle.
Les résultats de la mission sont publiés en sept tomes de référence entre 1885 et 1891 pour la communauté scientifique internationale : chapitres sur la météorologie, le magnétisme terrestre, la géologie, la botanique, la zoologie, l’anthropologie et l’ethnographie. Le volet anthropologique, notamment sous la plume de Paul Hyades et Joseph Deniker, marque un tournant dans l’étude du peuplement de la Terre de Feu et de l’histoire humaine en Patagonie australe.
Collections au Musée de l’Homme
Plus d’une centaine d’objets ethnographiques, biologiques et anthropologiques, ainsi que des restes humains Yahgans, sont conservés à Paris. Ils font régulièrement l’objet d’études et d’expositions, dans un espace dédié (l’“abri des ancêtres”), et sont au cœur des débats contemporains sur la restitution et la mémoire des peuples autochtones. Les collections du Musée de l’Homme incluent ces pièces, dont le legs matériel et symbolique est aussi celui des controverses sur la déontologie scientifique et le respect des cultures.
La collection ostéologique du Musée de l’Homme conserve aujourd’hui les restes humains fuégiens ramenés par Hyades et ses collègues. Ces artefacts, initialement pensés comme outils scientifiques, soulèvent depuis des décennies la question de la restitution et du respect de la mémoire des peuples autochtones. Les revendications récentes des descendants ou communautés concernées, et le débat éthique international, marquent un tournant dans l’histoire des sciences humaines en France, qui doit composer aujourd’hui avec son passé colonial et ses héritages scientifiques controversés.
Photographie de La Romanche au mouillage dans la baie Romanche, située sur la rive nord de l'île Gordon, lors de la Mission scientifique du cap Horn (1882-1883) issue des archives de la bibliothèque universitaire de Lyon (France)
En définitive, la mission scientifique du Cap Horn 1882-1883 apparaît comme un jalon majeur dans l’histoire des sciences naturelles et humaines. Elle synthétise les pratiques positives de la collecte exhaustive, de la photographie scientifique et de l’observation sur le terrain, tout en illustrant les ambiguïtés d’une anthropologie physique confrontée à ses propres limites morales et politiques.
Le travail de Paul Hyades, tout comme la mission dans son ensemble, reste une référence incontournable pour l’étude des peuples fuégiens. Les archives produites, les restes humains conservés, les débats soulevés sur la restitution, la mémoire et le respect des cultures autochtones, forment aujourd’hui la matière première d’un nouveau regard sur la science coloniale, ses ambitions et ses limites.
Bibliographie
Sources primaires et documents d'archives
Mission scientifique du cap Horn, 1882-1883. Mission scientifique du cap Horn, 1882-1883. Paris : Ministères de la Marine et de l'Instruction publique, 1885-1891, 7 volumes. Internet Archive.
Martial, Louis-Ferdinand. Mission scientifique au Cap Horn 1882-1883. Observatoire de la Côte d'Azur, Collections numérisées.
Lephay, Jules. Mission scientifique du cap Horn, 1882-1883: Météorologie. Paris, 1885-1891.
Le Cannellier, François-Octave. "Magnétisme terrestre". In Mission scientifique du cap Horn, 1882-1883, Tome III. Paris : Ministères de la Marine et de l'Instruction publique, 1885-1891.
Müntz, Achille & Aubin, Eugène. "Recherches sur la constitution chimique de l'atmosphère". In Mission scientifique du cap Horn, 1882-1883, Tome III. Paris : Ministères de la Marine et de l'Instruction publique, 1885-1891.
Sources contemporaines
Baker, F.W.G. "The First International Polar Year (1882–1883): French Measurements of Carbon Dioxide Concentrations in the Atmosphere at Bahia Orange, Hoste Island, Tierra del Fuego". Polar Record, vol. 45, no. 3, juillet 2009, p. 204-208. Cambridge University Press.
Chapman, Anne, Barthe, Christine & Revo, Christophe. Cap Horn, 1882-1883. Rencontre avec les Indiens Yahgan. Paris : Éditions de la Martinière, 1995.
SUDOC (Système universitaire de documentation). "Mission scientifique du Cap Horn, 1882-1883 Tome III". Notice bibliographique, 2018. https://www.sudoc.fr/017728096
Blogs et sites spécialisés
"La Romanche en Terre de Feu et au Cap Horn (1882-1883)". Bibulyon - Carnet de la bibliothèque de Lyon, 10 janvier 2021.bibulyon.hypotheses
"WDC-MARE Reports". EPIC - Electronic Publication Information Center, Alfred Wegener Institute. epic.awi
Archives photographiques et visuelles
"Engravings of Tierra del Fuego". Wikimedia Commons, 31 décembre 2021.wikimedia
Archives photographiques de la mission du Cap Horn. Collections du Musée du Quai Branly - Jacques Chirac et de la Bibliothèque nationale de France, Paris. https://books.openedition.org/pur/161420?lang=fr
Monsieur Carlos Odebret Président de Salmones Magallanes
Depuis notre communauté indigène kawésqar, Groupes Familiaux Nomades de la Mer, nous vous adressons nos salutations. Nous ne répondrons pas aux arguments que vous avez publiés dimanche dans le Magallanes, car, tout comme les données de production de l’industrie que vous dirigez, ils sont faux, ce sont des mensonges.
Nous savons que ce qui vous dérange, c’est que nous ne nous soyons pas inclinés à vos pieds comme tant d’autres que vous manipulez à votre guise. Sachez que nous avons un engagement envers nos anciens et donc envers notre territoire, chose que vous ne comprenez sûrement pas, et nous pouvons le comprendre, car vous n’avez pas le cœur d’un indigène comme nous.
Vous avez lancé une croisade de haine contre nous, car vous ne pouvez pas comprendre que de simples habitants, étudiants, pêcheurs, artisans indigènes puissent s’opposer à la dévastation menée par l’industrie. Vous nous privez de nos droits, comme si nous ne pouvions pas chercher les outils nécessaires pour dénoncer la destruction de notre mer.
Nous souhaitons vous préciser quelque chose de très simple : ici, personne ne dirige les communautés, et nous comprenons aussi que vous ne puissiez pas le comprendre, vous êtes habitués à avoir des chefs. Dans notre communauté, cela n’existe pas, nous n’avons pas non plus l’habitude de diriger d’autres communautés, car, comme vous le savez, chacune jouit d’une totale autonomie.
Monsieur Odebret, parlons de colonialisme. Vous osez nous désigner comme si vous étiez le patron de Magallanes, n’est-ce pas là du colonialisme ? Qui êtes-vous pour restreindre notre autodétermination ? Vous parlez de Juan Carlos Tonko comme s’il était un exemple de « bon indigène », mais vous ne dites pas qu’il jouit de toute votre sympathie et qu’il a rejoint l’industrie destructrice, comme beaucoup d’autres, ce qui est sa totale liberté, mais cela détruit toute objectivité.
Monsieur Odebret, enfin, nous voulons vous faire une invitation. La première est de ne pas mentir : mentir nuit au monde, aux personnes et aux systèmes. Un exemple clair est ce qui se passe au niveau mondial. Nous n’avons rien d’autre que la mémoire de nos anciens kawésqar, mémoire que vous voulez effacer.
La seconde, c’est qu’avant de nommer notre communauté, nos alliés et notre représentante, vous devriez laver votre bouche avec du savon, car vous ne mesurez pas le mal que vous causez.
Nous vous saluons en espérant que cette lettre parvienne à votre bureau.
Communauté Kawésqar Groupes Familiaux Nomades de la Mer Puerto Natales, 23 juin 2025
Lettre de Carlos Odebret
Monsieur le Directeur,
A Magallanes, où plus de 99 % du littoral est sous une forme de protection, les tensions entre protection environnementale et développement productif sont structurelles. Il n’est pas surprenant que ce territoire soit devenu un terrain idéal pour les ONG internationales qui, de loin, y trouvent une vitrine parfaite pour porter des causes globales. Mais lorsque cette influence se manifeste par des litiges systématiques et sans ancrage territorial, une question inévitable surgit : quand un recours légitime devient-il une stratégie de blocage ?
Un exemple de plus en plus évident est celui du groupe Communautés Kawésqar Nomades de la Mer, dirigé par Leticia Caro, qui a mené une stratégie judiciaire soutenue avec des ONG comme FIMA, AIDA et Greenpeace. Ils ont présenté des recours devant la Cour d’Appel — y compris un récent pour le rejet d’une demande de terres fiscales — et onze plaintes devant le Tribunal de l’Environnement contre des projets d’investissement : centres d’élevage, usines, travaux publics, sans distinction d’échelle ni d’origine.
Le cas le plus illustratif est la demande d’ECMPO (Espace Marin Côtier des Peuples Autochtones) « Kawésqar - Última Esperanza », déposée en 2018, qui déclarait ouvertement vouloir « stopper l’avancée de la salmoniculture dans la région ». La demande couvre 275 421 hectares (une surface équivalente au Luxembourg) et, après quatre ans de procédure judiciaire, a été rejetée par la Cour Suprême en février 2023. Cependant, la procédure reste ouverte (il manque le Rapport d’Usage Coutumier de la CONADI et le vote au CRUBC), ce qui pourrait prolonger le blocage de plus de 40 concessions aquacoles pour une décennie supplémentaire. Les ONG connaissent les failles du système : elles obtiennent, sans refus formel, le même effet qu’une résolution défavorable.
En 2023, la communauté Kawésqar a demandé une nouvelle ECMPO de 12 000 hectares face au parc national Cabo Froward (initiative de la Fondation Rewilding et du gouvernement). Cela montre comment des instruments comme les ECMPO deviennent des outils d’occupation stratégique du territoire, coordonnés avec des ONG qui manipulent le système institutionnel.
Il ne s’agit pas de remettre en cause le droit de recourir à la justice, mais la judiciarisation sans dialogue, sans liens réels avec les communautés et sans assumer les conséquences sociales du blocage des projets. C’est une intervention verticale qui instrumentalise les conflits depuis des bureaux lointains. Quand Greenpeace célèbre une décision d’un simple « like » sur les réseaux, la justice environnementale se réduit à du militantisme superficiel : un « activisme du clic » qui affecte des vies réelles.
Du monde indigène, des critiques comme celles du dirigeant Juan Carlos Tonko dénoncent un « colonialisme vert », où le discours environnemental supplante les communautés dans la prise de décision. Le ministre Luis Cordero (2020) a averti : « Le procès remplace le dialogue politique, et l’action environnementale devient une tranchée idéologique ».
Les Communautés Kawésqar Nomades de la Mer représentent 3 des 18 communautés Kawésqar, mais leur cause se présente comme la voix collective. Cette simplification déforme le débat et occulte la diversité indigène. Judiciariser sans dialogue ne protège pas les droits : cela bloque les opportunités.
Ce n’est pas écologie contre économie, ni indigènes contre entreprises. Il s’agit de gouvernance environnementale avec des règles claires, une participation authentique et un développement humain. La justice environnementale ne peut pas être une tranchée idéologique : quand elle l’est, ce sont les communautés qui cherchent le progrès qui en pâtissent.
Carlos Odebret Président des Salmoniculteurs de Magallanes
Le lobbyiste d’affaires Eduardo Frei a déclaré que pour que le Chili devienne un pays développé et puisse beaucoup exporter, « la première chose que nous devons faire est tuer la Loi Lafkenche, car elle est en train de tuer l’industrie du saumon au Chili ».
Osaka, Japon, 19 juin 2025 (radiodelmar.cl) – Lors du sommet d’affaires Chili-Japon à l’Expo d'Osaka, qui s’est tenu le 16 juin au Japon, l’ancien président et actuel lobbyiste d’affaires, Eduardo Frei Ruiz-Tagle, a été invité par le gouvernement de Gabriel Boric ainsi que par les associations patronales forestières, agro-industrielles et salmonicoles, afin de défendre les groupes exportateurs chiliens et les investissements des multinationales japonaises au Chili.
Lors de cette rencontre d’affaires, cité par El Mercurio, l’ex-président a indiqué : « Par exemple, dans le secteur du saumon, nous sommes les deuxièmes producteurs mondiaux et les entreprises japonaises sont prêtes à investir pour doubler nos exportations. Mais pour cela, la première chose que nous devons faire est de tuer la Loi Lafkenche, car elle est en train de tuer l’industrie du saumon au Chili. Je le dis sans détour ! »
La Loi Lafkenche (n° 20.249) est une législation de la République qui permet aux peuples autochtones, ainsi qu’aux activités de pêche artisanale, aux communautés et entreprises locales (gastronomie, tourisme), de demander la protection de zones du littoral via la mise en place des Espaces Côtiers Marins des Peuples Autochtones (ECMPO).
Les propos de Frei ont été publiés par El Mercurio de Santiago du Chili. Ce média a également recueilli les réactions de Sady Delgado, directeur général de la méga-entreprise AquaChile, propriété du groupe AgroSuper de la famille Vial et membre du patronat Conseil du Saumon, qui a remercié « la clarté avec laquelle l’ex-président Frei a exposé les difficultés auxquelles le secteur est confronté ».
Delgado a ajouté que l’ex-président « a tout à fait raison dans ce qu’il dit, car c’est une loi qui affecte fortement le développement de la salmoniculture et qui affectera aussi d’autres industries ».
Des lois contre la “permisologie” pour accélérer l’extractivisme au Chili
Suite aux propos de Frei, Susana Jiménez, présidente de la Confédération de la Production et du Commerce (CPC), a déclaré à El Mercurio que l’ex-président « a fait référence à une situation réelle. Les processus de renouvellement de concessions et de nouveaux projets d’investissement sont bloqués. Et cela a beaucoup à voir avec la manière dont la loi a été gérée. Il ne devrait pas y avoir de demandes d’espaces incroyablement grands qui bloquent les investissements et ne finissent que par être des transferts de richesse ».
À l’Expo Osaka, Eduardo Frei a exposé deux autres points qu’il considère comme essentiels à débloquer dans notre pays : la lenteur du système politique à traiter les questions stratégiques. Il a pris pour exemple la manière dont l’Accord Transpacifique (TPP11) a été traité : « Nous avons mis quatre ans à le ratifier et nous avons perdu des marchés en Asie. Quatre ans perdus, en commerce international, c’est beaucoup ».
La deuxième revendication de Frei concerne les infrastructures : « Le Chili ne dispose d’aucun port de grande envergure et cela doit changer, sinon ce sera un frein à notre potentiel exportateur », a argumenté l’ex-président.
Ce sommet d’affaires s’est terminé par une visite du pavillon du Chili à l’Expo Osaka, où le public a pu déguster des saumons et des vins, proposés par les associations de producteurs de saumon et le groupe Vinos de Chile.
Le Réseau des Femmes Autochtones pour la Défense de la Mer, composé de cinq peuples (Diaguita, Chango, Mapuche, Kawésqar et Yagán) a dénoncé les attaques et l'invisibilisation subies au Chili malgré une loi reconnue internationalement comme un modèle de conservation marine inclusive : la loi Lafkenche. #unoc3 peuples autochtones chili
Lors de la Troisième Conférence des Nations Unies sur les Océans (UNOC3), qui s’est tenue du 9 au 13 juin 2025 à Nice (France), le Chili a projeté une image de leader mondial en matière de politiques océaniques, annonçant son engagement à protéger plus de la moitié de son océan — dépassant ainsi l’objectif 30×30 —, à accueillir le Secrétariat du Traité sur la Haute Mer et à se porter candidat pour co-présider la prochaine Conférence des Océans (UNOC4).
Cependant, depuis cette même tribune internationale, le Réseau des Femmes Autochtones pour la Défense de la Mer, représentant les visions collectives des cinq peuples qui le composent — Diaguita, Chango, Mapuche, Kawésqar et Yagán —, ainsi que l’Identité Territoriale Lafkenche et d’autres leaders des peuples côtiers du sud du Chili, ont exposé une contradiction douloureuse : le pays qui cherche à diriger la conservation marine mondiale attaque et invisibilise chez lui une loi reconnue internationalement comme un modèle de conservation marine inclusive.
Il s’agit de la Loi 20.249, qui crée les Espaces Côtiers Maritimes des Peuples Autochtones (ECMPO), une réglementation issue de la lutte légitime des peuples autochtones. Cette loi permet d’attribuer l’administration d’espaces maritimes côtiers délimités à des communautés ayant historiquement exercé leur usage coutumier, dans le but de préserver les pratiques traditionnelles, de conserver les ressources naturelles, de garantir le bien-être et le lien ancestral avec la mer, et de promouvoir une gouvernance participative et inclusive du littoral entre les différents acteurs territoriaux.
Comme l’a expliqué Pamela Mayorga Caro, coordinatrice du Réseau, lors de la conférence, cette loi est « un outil de co-administration qui rend visibles et donne la possibilité aux communautés d’avoir une voix démocratisée sur l’avenir de leurs territoires ».
Alors que le Chili aspire à diriger la conservation marine mondiale, ses avancées océaniques n’intègrent pas de manière substantielle les côtes continentales et les eaux intérieures, épicentre des conflits socio-environnementaux. Et, paradoxalement, la Loi 20.2491, qui pourrait être l’un des outils clés pour progresser dans ce sens, ne fait pas partie de l’agenda officiel des politiques océaniques du pays et, au contraire, fait l’objet de fortes attaques de la part de secteurs industriels et politiques qui cherchent à la modifier.
Comme l’a réitéré Astrid Puentes Riaño, Rapporteuse spéciale de l’ONU, lors de plusieurs interventions à la Conférence des Océans, et dans un récent article publié dans El País, dans l’élaboration de politiques océaniques efficaces « la reconnaissance des droits des communautés côtières est essentielle, car environ 500 millions de personnes dépendent de la pêche artisanale et, tout comme le peuple mapuche lafkenche, beaucoup d’entre elles sont des peuples autochtones dont l’expérience sert à protéger la vie de l’océan. Cependant, elles sont rarement incluses dans les processus de prise de décision, alors qu’elles sont essentielles pour trouver des solutions. »2
Ingrid Echeverría Huequelef, coordinatrice du Réseau, s’est exprimée depuis Nice en affirmant qu’il s’agit « d’une loi née de la spiritualité du peuple mapuche lafkenche, une loi inclusive… mais qui, en raison de l’ignorance, est très durement attaquée par les industries extractives et par un certain mouvement politique chilien. » De son côté, Yohana Coñuecar Llancapani, coordinatrice du Réseau et représentante des peuples autochtones à la Commission régionale d’utilisation du littoral de la Région des Lacs, a ajouté qu’en tant que femmes défenseures du territoire, « nous subissons des campagnes de haine et de racisme, et sommes constamment invisibilisées par l’État. »
Cette loi et sa défense reposent sur une compréhension profonde de l’océan, que les représentantes du Réseau ont exprimée clairement : « La mer est pour nous un espace de mémoire, de subsistance, de spiritualité, de culture et de travail. » Cette perspective ancestrale, qui contraste fortement avec les politiques extractivistes de « l’Économie Bleue » promues par les gouvernements et les industries, offre des alternatives concrètes et durables pour la protection des océans, fondées sur des systèmes de gouvernance communautaire et des savoirs transmis de génération en génération. Face à un modèle qui considère la mer comme une ressource à exploiter, les femmes autochtones proposent une relation de réciprocité et de soin qui a prouvé son efficacité depuis des siècles.
Cette vision intégrale se traduit par une proposition politique concrète et sans ambiguïté : « les politiques publiques ne peuvent être fondées sur le centralisme, elles doivent émaner des territoires. Elles ne peuvent être influencées par le pouvoir économique des industries. » Leur position, forgée par des années de résistance, est inébranlable : « nous, femmes de la mer, ne permettrons pas le recul des droits que nous avons obtenus de haute lutte, pour nous-mêmes et pour les gens qui vivent et travaillent sur la mer, la naviguent et récoltent non seulement des poissons, mais aussi des algues, des coquillages, pour ceux qui résistent et protègent les esprits qui habitent les territoires. » — Ingrid Echeverría Huequelef.
Cette fois depuis la Conférence sur les Océans, demain depuis différents territoires côtiers du Chili, et en novembre à Belém lors de la COP30, le Réseau des Femmes Autochtones pour la Défense de la Mer maintiendra sa voix haute et continuera d’interpeller directement le gouvernement chilien, la FAO, les organisations internationales, les bailleurs de fonds, les industries et tous les acteurs impliqués dans la gouvernance de la mer. Le message est clair :
Mettre fin à la marchandisation de l’océan au nom de la croissance bleue et à d’autres mesures de conservation fondées sur les aires, qui ne respectent ni nos droits ni nos modes de vie.
Assurer une approche interculturelle et de genre transversale dans les politiques océaniques et une participation active et centrale des peuples autochtones et des communautés de la mer dans la gouvernance marine.
Garantir la non-régression des droits dans les territoires côtiers-marins acquis à travers des processus de lutte légitimes.
Prévenir, arrêter et garantir la justice face aux menaces et à la criminalisation des défenseur·e·s de la mer.
Exiger de la cohérence au gouvernement chilien dans sa politique océanique pour pouvoir se porter candidat à l’accueil du Secrétariat du Traité sur la Haute Mer et à l’organisation de l’UNOC4.
Le Réseau rappelle un principe fondamental : garantir des océans sains exige d’inclure les voix de celles et ceux qui vivent de la pêche, de la récolte et de la cueillette, qui habitent les côtes et comprennent de première main l’interdépendance entre la santé des océans, les activités humaines et la justice territoriale.
Le Chili doit résoudre ses incohérences internes et honorer ses engagements et responsabilités légales envers les communautés, avant de prétendre à la reconnaissance de son leadership mondial en matière de politiques océaniques.
« Le Chili parle très bien à l’extérieur, mais à la maison, il doit régler ses comptes. » — Pérsida Cheuquenao Aillpán, Présidente de l’Identité Territoriale Lafkenche et coordinatrice du Réseau des Femmes.
Nice a montré que cette contradiction n’est pas exceptionnelle, mais fait partie d’une crise mondiale plus profonde où il existe toujours un fossé abyssal entre le discours environnemental et la pratique extractiviste, face auquel il n’y a pas de place pour la complaisance ni pour le silence complice.
Lire l’Appel à l’Action complet ici [en espagnol].
Elle avait 56 ans. Virginia Choquintel est décédée à Río Grande. Elle avait souffert du déracinement, de la solitude, de l’alcoolisme et de la contradiction d’être la descendante d’un père et d’une mère selk’nam tout en ignorant l’histoire et la culture de son peuple.
Le décès de Virginia Choquintel à Río Grande à l’âge de 56 ans marque la fin d’une vie marquée par le déracinement et la quête d’identité. Née en 1942, à une époque où la population Selk’nam était décimée par la violence et les maladies, Choquintel incarna la paradoxale condition d’être descendante d’un peuple autochtone qu’elle ne connaissait pourtant pas.
Elle ne gardait que quelques souvenirs flous de son père, durant son enfance à la Mission salésienne : « Tous les après-midis, il venait me chercher et m’emmenait faire des promenades à cheval », mais elle ne se souvenait pas « si nous parlions ». Sa mère succomba à une épidémie : « De ma mère, je me souviens à peine… elle est morte quand j’étais toute petite » (entretien avec l’auteur en mai 1994).
Son enfance s’est déroulée dans une mission salésienne, où ses liens culturels se sont affaiblis. Ses souvenirs de ses parents étaient fragmentaires, et l’histoire de son peuple lui était étrangère. Les informations sur les massacres d’indigènes, qu’elle n’apprit que tardivement, la plongèrent dans l’angoisse.
Après des années de travail comme employée domestique à Buenos Aires, une rencontre fortuite favorisa son retour à Río Grande en 1989. Là, elle commença à reconstruire son passé et à renouer avec ses racines. Son histoire attira l’attention d’étudiants et de chercheurs, bien qu’elle reconnaissait elle-même sa connaissance limitée de la culture Selk’nam.
« On me demande si je sais comment les Indiens faisaient du feu, je ne savais pas… eux me disaient que c’était avec des pierres, maintenant je le sais. Ils me posaient beaucoup de questions, au final ils en savaient plus que moi… »
Dans ses dernières années, Choquintel connut la reconnaissance tardive d’une société tentant d’atténuer sa culpabilité face au génocide. Cependant, ces hommages ne parvinrent pas à dissiper le sentiment de solitude et d’oubli qui l’accompagnait. Tourmentée par les contradictions, elle se sentit à la fois reconnue comme « la dernière Selk’nam » et profondément étrangère à son propre héritage. Sa vie fut un témoignage éloquent de l’impact dévastateur de la perte culturelle et de la difficulté à retrouver une identité arrachée.
La Pacification de l’Araucanie : analyse exhaustive de l’invasion, de la dépossession et du génocide Mapuche
L’histoire du Chili comporte un chapitre écrit avec des euphémismes et du sang : la mal nommée « Pacification de l’Araucanie ». Cet article plonge dans les détails de ce processus (1861-1883), déconstruisant le récit officiel pour révéler une opération complexe de conquête militaire, de dépossession légale et de colonisation forcée qui a redéfini le destin de l’État chilien et du peuple Mapuche, laissant un héritage de conflit qui perdure jusqu’à aujourd’hui.
Pacification de l'Araucanie ou ¿Génocide Mapuche? (01/06/2025, conociendo.cl)
Contexte historique : Le Wallmapu autonome et l’État chilien expansionniste
Les acteurs clés du conflit
Le plan de l’État : La proposition d’occupation de Cornelio Saavedra
L’exécution militaire : Phases d’une guerre asymétrique
4.1. Première phase (1861-1868) : Avancée et fortification
4.2. Deuxième phase (1869-1881) : Pause diplomatique et consolidation
4.3. Troisième phase (1881-1883) : L’offensive finale
La dépossession légale : Comment les lois ont anéanti la propriété mapuche
5.1. La loi de radication de 1866 : L’arme juridique
5.2. Les « titres de merced » : Le confinement dans les réductions
La colonisation dirigée : Terres pour certains, dépossession pour d’autres
La catastrophe humaine et le débat sur le génocide
7.1. Génocide et ethnocide : Le débat conceptuel
7.2. Perspectives historiographiques en débat
7.3. Éléments de la dévastation démographique
L’impact total : La désarticulation de la société mapuche
Résistance et résilience mapuche
Héritage et dette historique : Les racines du conflit actuel
Analyse comparative : Araucanie, le « désert » argentin et l’Ouest américain
1. Contexte historique : Le Wallmapu autonome et l’État chilien expansionniste
Au milieu du XIXe siècle, la frontière sud du Chili était clairement délimitée par le fleuve Biobío. Au sud s’étendait le Wallmapu, territoire ancestral du peuple Mapuche, nation indépendante de facto ayant résisté à la conquête espagnole pendant plus de 300 ans. La société Mapuche était organisée en une structure sociale et politique complexe basée sur le lof (clan familial), l’ayllarewe (fédération de lofs) et les butalmapus (grandes alliances territoriales).
Pour l’État chilien, consolidé après les guerres d’indépendance et sous l’influence des idées européennes de progrès, cette autonomie était un problème. Les élites politiques et économiques, sous les présidences de Manuel Montt (1851-1861) puis José Joaquín Pérez (1861-1871), ont vu l’occupation comme une nécessité pour :
S’approprier les ressources : les terres de l’Araucanie étaient considérées comme le « grenier du Chili ».
Unifier le territoire : relier la zone centrale aux colonies de Valdivia et Llanquihue.
Affirmer la souveraineté : éliminer la frontière intérieure et projeter une image de nation moderne.
2. Les acteurs clés du conflit
Ce processus historique a été mené par des figures et groupes aux intérêts radicalement opposés.
Catégorie
Acteurs principaux
Rôle dans le conflit
État chilien (officiels)
José Joaquín Pérez, Federico Errázuriz Z., Aníbal Pinto, Domingo Santa María
Présidents ayant impulsé la politique d’occupation
Colons chiliens et européens, Orélie Antoine de Tounens
Occupé les terres, prétexte pour la conquête
3. Le plan de l’État : La proposition de Cornelio Saavedra
En 1861, le colonel Cornelio Saavedra Rodríguez a présenté au Congrès chilien un plan détaillé de « Pacification de l’Araucanie ». Il proposait d’abandonner la politique des traités pour une occupation matérielle, fondée sur trois axes :
Avancer la frontière militaire du Biobío au Malleco, avec des forts.
Subdiviser et vendre les terres « sécurisées ».
Promouvoir l’installation de colons chiliens et étrangers pour « chileniser » la région.
Le plan a suscité débat, mais a été approuvé par le Congrès, déclenchant l’invasion.
4. L’exécution militaire : Phases d’une guerre asymétrique
La conquête militaire s’est déroulée en plusieurs phases, interrompues par des soulèvements Mapuche et la Guerre du Pacifique.
Première phase (1861-1868) : Avancée et fortification Fondation de forts (Angol, Mulchén, etc.), résistance Mapuche immédiate, tactique de « terre brûlée » appliquée par l’armée.
Deuxième phase (1869-1881) : Pause diplomatique et consolidation Ralentissement de l’avancée, consolidation territoriale, introduction du télégraphe et du chemin de fer.
Troisième phase (1881-1883) : L’offensive finale Dernier grand soulèvement Mapuche en 1881, répression militaire massive, fondation de Temuco, fin militaire de la « Pacification ».
5. La dépossession légale : Comment les lois ont anéanti la propriété Mapuche
La conquête militaire fut indissociable d’une conquête juridique. Loi de Radication de 1866 :
Définition de « terres vacantes » : toute terre non « occupée continuellement » par les indigènes devient propriété de l’État.
Imposition de la propriété privée individuelle, étrangère à la culture Mapuche.
Création de commissions de radication, processus entaché d’abus et de corruption.
Les « Titres de Merced » : Confinement dans des réductions
Attribution de petites portions de terres (environ 6 hectares/personne), insuffisantes pour l’économie traditionnelle.
Perte de plus de 90% du territoire Mapuche.
Fragmentation sociale et isolement des communautés.
6. La colonisation dirigée : Terres pour certains, dépossession pour d’autres
Traitement du peuple Mapuche : confinement dans des réductions, absence de soutien étatique, statut de « mineurs » sous tutelle. Traitement des colons européens/chiliens : grandes parcelles, soutien étatique (voyages, outils, animaux, assistance médicale), statut de citoyens à part entière.
7. La catastrophe humaine et le débat sur le génocide
La « Pacification » fut une catastrophe humaine ayant décimé la population Mapuche, alimentant un débat sur le terme « génocide » selon la définition de l’ONU (1948).
Destruction de l’économie, dépossession des terres, confinement dans des zones invivables, famines et épidémies massives.
Etnocide : destruction de la culture par interdiction de la langue, de la religion, de l’éducation propre.
Perspectives historiographiques
Traditionnelle : processus inévitable pour l’unification du Chili.
Révisionniste : conquête impérialiste, violence systématique, étiquette d’etnocide ou génocide.
Mapuche : invasion d’un pays souverain, début d’une relation coloniale persistante.
Effondrement démographique
Entre 20 000 et 30 000 Mapuche morts de faim et de maladies entre 1881 et le début du XXe siècle.
La population Mapuche, estimée à un demi-million avant la conquête, a subi un effondrement démographique dont elle ne s’est remise qu’après plus d’un siècle.
8. L’impact total : Désarticulation de la société Mapuche
La « Pacification » a provoqué une rupture structurelle dans tous les aspects de la vie Mapuche :
Politique : perte d’autorité des lonkos.
Économique : passage d’une société prospère à la pauvreté.
Sociale : fragmentation et migration forcée vers les villes.
Culturelle : assimilation forcée, menace sur la langue et la vision du monde Mapuche.
9. Résistance et résilience Mapuche
Malgré la dévastation, la résistance Mapuche a perduré, se transformant en luttes politiques et juridiques au XXe siècle. La mémoire et l’identité culturelle ont survécu clandestinement, témoignant d’une résilience remarquable.
10. Héritage et dette historique : Les racines du conflit actuel
La « Pacification de l’Araucanie » est à l’origine directe du conflit actuel au Chili. Les revendications territoriales et d’autonomie du mouvement Mapuche s’appuient sur cette dépossession historique. La « dette historique » est centrale dans le débat public, et les recommandations de réparation restent largement non appliquées.
11. Analyse comparative : Araucanie, le « désert » argentin et l’Ouest américain
Le processus chilien n’est pas isolé :
Conquête du Désert (Argentine, 1878-1885) : justification idéologique similaire, tactiques de guerre totale, objectif de libération des terres pour l’élevage.
Guerres indiennes (États-Unis, XIXe siècle) : expansion vers l’ouest, réserves, dépossession et violence similaires.
Dans tous les cas, les États-nations ont utilisé leur supériorité militaire et un cadre légal pour déposséder les peuples autochtones, laissant un legs de traumatisme et de lutte pour la justice.
Conclusion : Une histoire à revendiquer
La « Pacification de l’Araucanie » fut une guerre de conquête qui a dépossédé un peuple de son territoire et cherché à anéantir sa culture. La comprendre dans toute sa complexité est un devoir pour toute société aspirant à la justice. Reconnaître ce passé n’est pas rouvrir des blessures, mais commencer à les guérir sur la base de la vérité et de la réparation.