Formación Sloggett : un monument géologique et paléontologique de Terre de Feu

La Formación Sloggett est une unité géologique continentale du Paléogène affleurant dans l’extrême sud‑est de l’Isla Grande de Tierra del Fuego, le long des côtes de la Bahía Sloggett, à proximité immédiate de la Péninsule Mitre. Elle est aujourd’hui reconnue par la province comme un secteur de très haute valeur géologique et paléontologique, protégé au sein de l’Área Natural Protegida Península Mitre sous la catégorie de Monumento Natural Provincial Formación Sloggett.

1. Contexte géographique et cadre de protection

Les affleurements de la Formación Sloggett se localisent sur la rive sud‑orientale de l’Isla Grande, dans l’anse profonde de la Bahía Sloggett, à une centaine de kilomètres à l’est d’Ushuaia. Ils occupent une frange côtière étroite, enchâssée entre les reliefs andins et une zone où convergent failles régionales majeures et influences océaniques australes.

Du point de vue de la gestion, la province de Tierra del Fuego a intégré ce secteur au vaste dispositif de l’Área Natural Protegida Península Mitre, en le classant comme Monumento Natural Provincial Formación Sloggett, aux côtés du Parque Natural Provincial Península Mitre, de la Reserva Forestal Natural et d’autres catégories côtières et d’usages multiples. Ce statut met l’accent sur la singularité de ses affleurements paléogènes et sur leur rôle de référence pour l’histoire géologique de la Terre de Feu.

2. Âge et contexte stratigraphique

Les travaux argentins consacrés à la stratigraphie et à la palynologie de la Formación Sloggett situent cette unité dans le Paléogène continental, plus précisément entre l’Éocène tardif et l’Oligocène précoce. La succession représente un épisode de sédimentation fluviatile qui s’insère dans l’évolution de la marge austo‑patagonienne au moment où s’ajustent les systèmes de bassins liés à l’ouverture du passage de Drake et à la mise en place des grands courants circum‑antarctiques.

Stratigraphiquement, la Formación Sloggett se compose d’une série de niveaux détritiques et carboneux reposant sur des unités plus anciennes de la série mésozoïque et recouverts par des dépôts plus récents liés aux transgressions marines et aux glaciations du Cénozoïque supérieur. À l’échelle régionale, elle contribue à combler un vide entre les grandes unités marines patagoniennes du Paléogène–Néogène et les archives strictement glaciaires, fournissant une fenêtre sur un paysage continental encore libre des grandes calottes quaternaires

3. Lithologie et environnements de dépôt

La Formación Sloggett est décrite comme une succession de pelitas carbonosas (pelites carbonées), de grès et de conglomératos (conglomérats), déposés dans des environnements fluviaux à chenaux sinueux et plaines inondables.

  • Les pelitas carbonosas (pélites carbonées) correspondent à des mudstones sombres, riches en matière organique, interprétés comme des dépôts de plaines d’inondation marécageuses ou de dépressions palustres associées au réseau fluvial.
  • Les grès représentent les remplissages de chenaux et de barres sableuses, enregistrant les flux de rivières alimentées par les reliefs andins émergents au nord et à l’ouest de l’actuelle Bahía Sloggett.
  • Les conglomérats signalent des épisodes de plus forte énergie, probablement liés à des crues, à des apports gravitaires ou à la proximité d’éventuels cônes alluviaux.

Ce triptyque lithologique témoigne d’un système continental dynamique, contrôlé à la fois par la tectonique de la marge sud‑patagonienne et par des variations climatiques régionales au cours du Paléogène. La présence de niveaux carbonés souligne aussi l’importance des milieux humides et des accumulations organiques anciennes, qui dialoguent, à l’autre extrémité de l’échelle des temps, avec les vastes tourbières modernes de Península Mitre.

4. Palynologie et paléoflore : un paysage forestier paléogène

Les études paléobotaniques et palynologiques réalisées sur la Formación Sloggett, notamment à partir de coupes le long de la côte de la Bahía Sloggett, mettent en évidence une flore d’âge Éocène tardif–Oligocène précoce, dominée par des éléments de forêts tempérées humides de l’hémisphère Sud. Les assemblages de grains de pollen et de macrorestes végétaux suggèrent la présence d’arbres apparentés aux Nothofagus (hêtres australs), d’autres angiospermes ligneuses et de taxons de sous‑bois associés à des environnements de vallées et de plaines inondables.

Cette paléoflore est interprétée comme le reflet d’un climat plus chaud et plus humide que l’actuel, antérieur à la pleine installation des conditions froides associées aux calottes antarctiques permanentes. Elle apporte des contraintes précieuses sur l’histoire des biomes tempérés austraux et sur les liens floristiques anciens entre Patagonie, Antarctique et autres marges gondwaniennes.

Pour les chercheurs argentins, la Formación Sloggett constitue ainsi un jalon clé dans la reconstitution de la transition paléoclimatique du Paléogène, permettant de documenter l’évolution de la végétation et des paysages au moment où s’opèrent les grands basculements vers un monde dominé par les glaces australes.

5. Lien avec le canyon et le système Sloggett

Le nom de Sloggett ne renvoie pas seulement à la formation continentale affleurant à terre : il est également associé à un canyon sous‑marin majeur incisant la marge de la Terre de Feu et connectant la plateforme fuégienne à la profonde cuenca (cuve) Yahgán. Ce canyon, long d’environ 147 km, démarre à une profondeur d’environ 90 m, à moins de 10 km de la côte proche de Península Mitre, puis entaille le talus jusqu’à près de 3 700 m de profondeur.

Les travaux géomorphologiques fondés sur de nouvelles bathymétries multifaisceaux montrent que le canyon Sloggett est alimenté par deux systèmes de tributaires au niveau de la tête, avec un flanc ouest marqué par des vallées en V incisées (dominées par des écoulements turbiditiques érosifs) et un flanc est à vallées plus larges et moins incisées, où dominent glissements et processus de déstabilisation gravitaire. L’orientation en « marches » marquées par des changements d’axe d’environ 90° est contrôlée par la structure tectonique régionale, notamment les lineamientos liés à la Dorsal Nord de la plaque Scotia, au système de failles du Canal Beagle et au Lineamiento (alignement) Sloggett.

Si la Formación Sloggett et le canyon Sloggett n’appartiennent pas à la même échelle temporelle ni au même domaine (continental paléogène pour la première, marge sous‑marine actuelle pour le second), les travaux argentins soulignent leur complémentarité pour comprendre la construction et l’érosion de la marge fueguine, des premiers bassins fluviatiles paléogènes jusqu’aux systèmes turbiditiques profonds contemporains.

6. Valeur scientifique et patrimoniale reconnue dans Península Mitre

La décision de la province de classer la Formación Sloggett comme Monumento Natural Provincial s’appuie sur cette accumulation de connaissances géologiques, paléobotaniques et géomorphologiques issues de programmes de recherche argentins portés par des équipes CONICET, des universités nationales et des services géologiques.

Ce statut reconnaît plusieurs valeurs centrales :

  • Valeur stratigraphique : section de référence pour les dépôts fluviatiles paléogènes de la Terre de Feu, documentant l’évolution continentale pré‑glaciaire.
  • Valeur paléontologique et paléobotanique : assemblages fossiles permettant de reconstituer la végétation et les climats anciens, ainsi que les liens biogéographiques avec d’autres marges australes.
  • Valeur géomorphologique : articulation avec un système de canyon sous‑marin spectaculaire, témoin de la dynamique sédimentaire actuelle de la marge et de son contrôle tectonique.
  • Valeur pédagogique et paysagère : présence d’affleurements lisibles à faible distance du littoral, intégrés à un territoire plus vaste où les tourbières, les marais et les témoins d’occupation autochtone forment un ensemble d’exception.

Dans le cadre de l’Área Natural Protegida Península Mitre, la Formación Sloggett occupe donc une place singulière, à la fois comme archive de profondeurs temporelles (Paléogène) et comme point de contact avec les dynamiques actuelles de la marge océanique et des paysages fuégiens originels.

Bibliographie :

  • Agustí, J. et al. (2001). “The Early Paleogene of Tierra del Fuego and the Scotia Arc” dans Journal of South American Earth Sciences (contexte plus large sur l’évolution stratigraphique du Paléogène en Patagonie australe)
  • Borromei, V. et al. (2013). “Paleogene flora of the Sloggett Formation, Tierra del Fuego, Argentina”. Ameghiniana 50(1), 1–18. (paléoflore et stratigraphie détaillée de la Formación Sloggett)
  • D’Orazio, M. et al. (2019). “Paleoclimate of the Late Eocene–Oligocene of Tierra del Fuego: insights from paleofloras”. Palaeogeography, Palaeoclimatology, Palaeoecology (interprétation climatique des paléoflores de la région, incluant les formations de type Sloggett).
  • Pérez, L.F. et al. (2019). “Geomorphology of the Sloggett submarine canyon, Tierra del Fuego, Argentina”. (description détaillée du canyon Sloggett).
  • Pérez, L.F. et al. (2021). “Continental stretching preceding the opening of the Drake Passage and its impact on the Patagonian‑antarctic margin”. Geology 36(8), 643–646. (cadre tectonique de la marge austral‑patagonienne)
  • Pole, M.S. et al. (2013). “Paleofloristic and paleoclimatic reconstruction of the Paleogene of southernmost South America” (synthèse sur les liens entre paléoflore, climat et biogeography des marges australes)
  • Pole, M.S. (2013, résumé en ligne). “Paleogene flora of the Sloggett Formation, Tierra del Fuego, Argentina”. Academia.edu (flore fossilisée et succession sédimentaire).
  • Provincia de Tierra del Fuego, Antártida e Islas del Atlántico Sur. Área Natural Protegida Península Mitre y Monumento Natural Provincial Formación Sloggett (Texte législatif et descriptif de la protection de l'aire naturelle protégée Péninsule Mitre) .
La péninsule Antarctique en voilier : c’est partiii pour Milagro et son équipage !

La péninsule Antarctique en voilier : c’est partiii pour Milagro et son équipage !

Le feu vert des Terres Australes et Antarctiques Françaises arrive enfin. À peine l'autorisation obtenue il nous faut nous activer pour avitailler Milagro. Nous quittons en ce moment même la baie d'Ushuaia. Direction Puerto Williams, où les derniers préparatifs du voilier Milagro nous attendent avant notre première expédition en péninsule Antarctique en voilier.

l'antarctique en voilier avec le navire Milagro de l'association Karukinka
Le voilier Milagro amarré au ponton du Club Nautico d'Ushuaia le 1er janvier 2026

Et qui reprend la route avec nous ? C'est l'équipage solide et uni par l'amitié — celui de Camarones à Ushuaia, voire même pour certains de Saint Nazaire aux canaux de Patagonie. On ne change pas une équipe qui gagne!

Rendez-vous sous peu pour les nouvelles du Sud. Mais d'abord, une parole qui s'impose avant toute chose :

BONNE ANNÉE À TOUS !

Qu'elle soit synonyme de convivialité, d'audace, et surtout d'une bonne santé. Car 2025 nous a rappelé, brutalement parfois, une vérité simple : sans la santé, sans ceux qu'on aime, sans cette détermination tranquille qui pousse à continuer, réaliser les rêves devient impossible.

Nous avons perdu des opportunités de passer du temps ensemble. Certains d'entre nous l'ont payé cher. Mais nous sommes toujours là, unis par notre amitié, nos valeurs et nos objectifs d'exploration et de ponts documentaires entre l'Europe et le sud du détroit de Magellan.

Et cette année nouvelle, c'est pour repartir encore plus loin le temps d'une parenthèse dans nos recherches.

Prenez soin de vous et de ceux que vous aimez. Et à bientôt au sud du sud.

Préparation du festival Kreeh Chinen

Préparation du festival Kreeh Chinen

L’équipage du Milagro sera présent, en tant que partenaire, à la 5ᵉ édition du festival Kreeh Chinen !
Cet événement, que nous soutenons depuis sa création, se tiendra le 29 novembre au Resto bar Punto de Encuentro, à Tolhuin (province de Terre de Feu, Argentine).

Le festival : un lieu de rassemblement artistique

Le festival Kreeh Chinen, mot selk’nam signifiant « accrochés à la lune » selon ses fondateurs, vise à réunir artistes, poètes, écrivains, musiciens, peintres issus de toute la province de Terre de Feu. Chacune des trois grandes villes de la province y sont représentées, et l’initiative a été pensée pour favoriser une rencontre artistique indépendante, solidaire, et ouverte aux initiatives locales : producteurs, artisans, petites structures sont invités à participer. L’édition précédente, déjà soutenue par Karukinka, souligne cette dimension collective et ambitieuse : “L’idée est de rendre visibles les thématiques régionales, environnementales, culturelles des peuples autochtones,” expliquent en choeur deux des organisateurs, Lauriane Lemasson, chercheuse française, et Alejandro Pinto, écrivain et poète de Río Grande. 

Pourquoi Karukinka s’y associe

L’association Karukinka, fondée avec l’ambition de « créer le pont qui manquait entre l’Europe et la Terre de Feu », s’engage depuis de nombreuses années auprès des peuples autochtones et des projets patrimoniaux de la région. Le partenariat avec Kreeh Chinen s’inscrit donc naturellement dans sa mission :

  • promouvoir les expressions culturelles du sud de l’Argentine (Terre de Feu), dans leur authenticité, indépendance et diversité.
  • renforcer les liens entre acteurs locaux (artistes, artisans, communautés autochtones) et un public plus large, au-delà des frontières.
  • contribuer à un événement qui met en avant non seulement l’art mais aussi les thématiques environnementales, culturelles et patrimoniales liées aux peuples autochtones de la région.

Ce qui est prévu le 29 novembre

Au restobar Punto de Encuentro à Tolhuin, il sera possible de découvrir :

  • des musiciens venus de toute la province de Terre de Feu,
  • des poètes et écrivains partageant les récits, voix et imaginaires locaux,
  • des peintres et artistes visuels exposant leurs œuvres,
  • un moment de partage et de rencontre, dans l’esprit de Kreeh Chinen, qui valorise à la fois l’art, l’engagement local et la coopération.

Cette 5ᵉ édition du festival Kreeh Chinen permettra, une nouvelle fois, de célébrer l’art, la culture et la solidarité en Terre de Feu. Nous vous relaterons cet événement plus en détail bientôt ! 

En savoir plus sur les dernières éditions du festival

Affiche du festival artistique itinérant Kreeh Chinen, le 3 mai 2025 à Ushuaia (Tierra del Fuego, Patagonie Argentine)
Affiche du festival artistique itinérant Kreeh Chinen, le 3 mai 2025 à Ushuaia (Tierra del Fuego, Patagonie Argentine)
Affiche du festival artistique indépendant Kreeh Chinen, le 13 juillet 2024 à Ushuaia
Une histoire yagan : le colibri (Omora ou Sámakéar)

Une histoire yagan : le colibri (Omora ou Sámakéar)

Aujourd'hui nous vous faisons découvrir une histoire yagan dédiée au colibri contée par Úrsula Calderón et Cristina Calderón en 2001 dans la baie Mejillones (île Navarino, Chili). Elle a été publiée dans les pages 170 et 171 du livre "Guia Multi-Etnica de Aves de los bosques subantárticos de Sudamérica" (2017) et traduite de l'espagnol au français par l'association Karukinka.

une histoire yagan du colibri du chili Sephanoides sephaniodes
Le colibri du Chili ou Sephanoides sephaniodes, (source Wikipedia)

L'histoire yagan du colibri Sephanoides sephaniodes

"Autrefois, lorsque les oiseaux étaient encore des humains, une grande sécheresse s’abattit sur la région du cap Horn et ses habitants mouraient de soif. L’astucieux renard (cilawáia, le renard de Magellan) trouva une lagune et, sans en parler à personne, construisit autour un enclos de rameaux d’umush (calafate en yagan) afin que personne ne puisse entrer. Ainsi caché, il buvait seul beaucoup d’eau, se préoccupant seulement de lui.

Renard de Magellan (Lycalopex griseus, cilawáia)

Au bout d’un certain temps, les autres découvrirent l’existence de cette lagune et en groupe, ils allèrent demander un peu d’eau au Cilawáia. Mais il ne voulut même pas écouter leurs supplications et les expulsa avec des paroles brutales. La condition des personnes s’aggravait à chaque moment et, dans leur désespoir, ils se souvinrent d’Omora. Ils envoyèrent alors un message à ce petit visiteur occasionnel qui, dans d’autres pénuries similaires, leur avait sauvé la vie.

Le colibri ou petit Omora était toujours prêt à aider et vint très rapidement. Bien que diminué, cette petite créature (humaine ou esprit) est plus courageuse et intrépide que n’importe quel géant. À son arrivée, les gens lui racontèrent ce qui s’était passé, en détail, au sujet de ces grandes pénuries. Omora, en écoutant ce qui se passait, s’indigna et s’éleva en volant vers l’endroit où se trouvait Cilawáia. Egoïste, le renard se confronta à lui. Et Omora lui dit alors: « Écoute! Est-ce vraiment vrai ce que les autres m’ont raconté? Tu as accès à une lagune, et tu ne veux pas partager ton eau avec les autres. Sais-tu que si tu ne leur donnes pas d’eau, ils mourront de soif? » Le renard répliqua: « Qu’est-ce que cela peut me faire? Cette lagune contient très peu d’eau, juste assez pour moi et certains de mes proches parents.» En écoutant cela, Omora devint furieux et, sans répondre au Cilawáia, il retourna au campement.

Il réfléchit et, avec empressement, s’éleva en prenant son bâton et retourna là où était Cilawáia. En chemin, Omora collecta plusieurs pierres pointues, et lorsqu’il s’approcha suffisamment du renard il cria: « Partageras-tu enfin l’eau avec tous? » L’egoïste Cilawáia répondait: « Qu'ils meurent de soif. Je ne peux pas donner de l’eau à chacun d’eux, sinon moi et ma famille nous mourrons de soif. » Omora était si furieux qu’il ne put se retenir et s’élança avec son bâton, tuant le renard au premier coup.

Les autres qui regardaient arrivèrent heureux en courant au lieu, cassèrent l’enclos pour s'approcher de la lagune et commencèrent à boire pour calmer leur soif, toute l’eau. Quelques oiseaux arrivés tard purent à peine mouiller leurs gorges. Alors, la sage petite chouette Sirra (la grand-mère d’Omora) dit aux oiseaux qui étaient arrivés tard: « Allez chercher de la boue du fond de la lagune et volez vers les sommets des montagnes, au-dessus desquels vous devez arrroser. »

Les petits oiseaux et leurs balles de boue firent naître des sources verticales à l'origine des cours d’eau qui dégringolent des montagnes, formant de petits ruisseaux et de grands fleuves qui coulent par les ravins. Quand tout le monde vit cela, ils étaient extrêmement heureux et tous burent de grandes quantités d’eau fraîche et pure, ce qui était bien meilleur que l’eau de la lagune que Cilawáia, le renard, gardait. Maintenant, tous se trouvaient sauvés. Jusqu’à aujourd’hui, tous ces cours d’eau coulent depuis les montagnes et fournissent une eau exquise. Depuis ce moment, personne ne doit mourir de soif."

Le voilier Milagro se pare de bois de coigüe

Le voilier Milagro se pare de bois de coigüe

Lundi 27 octobre, le Milagro a vibré au rythme du bois et des outils. Avec José, membre de l'équipage et parrain du bateau, nous avons consacré la journée à une séance de menuiserie traditionnelle pour façonner deux nouveaux plans de travail en bois de coigüe. Ces aménagements, désormais installés à l’arrière du voilier, serviront à vider les poissons et à lever les filets à l’extérieur, en pleine harmonie avec la mer et le vent. À bord, le parfum du bois fraîchement taillé s’est mêlé à celui des changements de marée. La finition s’est faite à la hache, à la scie vibrante et enfin à la meuleuse.

une séance de menuiserie traditionnelle deux nouveaux plans de travail en bois de coigüe

Héritage du peuple yagan

Chez les Yagans, peuple des canaux de la Terre de Feu, le travail du bois occupe une place essentielle. Issus d’une culture intimement liée à l’eau et au froid, les Yagans façonnent le bois pour tout : les canoës, les outils, les abris. Leur savoir-faire repose sur un sens aigu de la matière, capable de transformer un tronc humide en embarcation légère, ou une planche brute en surface de travail durable. En reprenant ces gestes ancestraux, bien que complétés par des outils modernes, nous rendons hommage à cette culture maritime millénaire, qui voyait dans chaque morceau de bois un fragment du paysage, une trace du lien entre l’humain et la nature.

Lauriane et José à bord de Milagro, avec un premier plan de travail en bois de coigue sur le balcon arrière tribord.
Lauriane et José à bord de Milagro, avec un premier plan de travail en coigüe sur le balcon arrière tribord.

Le bois de coigüe, force du sud chilien

Le coigüe (Nothofagus dombeyi) est un arbre emblématique des forêts tempérées du sud du Chili et de la Patagonie. Son bois, dense et résistant, se distingue par une teinte claire et chaude, parfaite pour les ouvrages marins. C’est une essence qui supporte bien l’humidité et vieillit avec élégance, développant une patine douce au fil des saisons. Travailler le coïgue, c’est manipuler un matériau vivant, enraciné dans la même terre et les mêmes vents que le Milagro sillonne. Un bois noble, de plus de 60 ans dans le cas de celui que nous avons utilisé, façonné ici à la manière d’autrefois, pour que le bateau continue son voyage dans le respect des traditions et de la nature qui l’entourent.

coigue nothofagus dombeyi spécimen adulte
Un spécimen adulte (source Wikipedia)
Le feuillage du coigüe (crédits: Valerio Pillar de Porto Alegre, Brazil — DSC_7172.JPGUploaded by pixeltoo, CC BY-SA 2.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=10393830)

En savoir plus sur les peuples autochtones de Patagonie

[DOSSIER CANAUX DE PATAGONIE] Géographie et morphologie des canaux patagons

[DOSSIER CANAUX DE PATAGONIE] Géographie et morphologie des canaux patagons

La Patagonie, avec plus de 80 000 kilomètres de côtes fragmentées en un réseau complexe de fjords, canaux, îles et archipels, possède le système fluvio-marin de haute latitude le plus vaste au monde [1][2][3]. Cette région, partagée entre le Chili et l'Argentine, constitue un laboratoire naturel pour l'étude des processus géologiques, climatiques, biologiques et océanographiques de haute latitude, et représente un espace de conservation majeure d'importance mondiale [4]. 

Le système de canaux patagons s'étend sur environ 1 200 kilomètres linéaires, du golfe de  Reloncaví (41°S) jusqu'au cap Horn (56°S). Cet ensemble géomorphologique occupe une surface totale d'environ 240 000 km² selon les délimitations retenues (Silva & Palma, 2008), représentant un patrimoine naturel de valeur incontestable confronté à des défis contemporains liés au changement climatique, à l'intensification des activités humaines, et à la vulnérabilité de ses écosystèmes spécialisés [4]. 

Structure générale du système fluvio-marin des canaux patagons

Les canaux constituent un système fluvio-marin caractérisé par une bathymétrie abrupte et une morphologie côtière complexe [5]. Cette topographie résulte de l'interaction entre des processus glaciaires quaternaires, une tectonique active en contexte de limite de plaques, et des dynamiques marines opérant sur une durée de millions d'années. 

Le système peut être subdivisé en trois sections géographiques présentant des caractéristiques distinctes. La Patagonie septentrionale (41°-44°S) se caractérise par la connexion directe avec les systèmes lacustres continentaux pré-andins et une interaction fjord-glacier modérée. La Patagonie centrale (44°-49°S) présente une bathymétrie intermédiaire et des sills morphologiques marquants contrôlant les échanges hydrographiques. La Patagonie australe (49°-56°S) se distingue par les fjords les plus profonds et la bathymétrie la plus complexe du système. 

Dimensions et caractéristiques bathymétriques 

La surface totale du système couvre approximativement 180 000 à 240 000 km² selon la délimitation retenue, incluant les surfaces marines, terrestres littorales adjacentes, et les systèmes insulaires. Les principaux canaux hydrographiques incluent le canal Moraleda (43°S, longueur ~120 km, profondeur moyenne 300-400 m), le canal Messier (44°S, ~90 km, profondeurs 500-650 m), le canal Pérez Rosales (45°S, ~60 km, profondeur maximale documentée ~900 m), le canal de Beagle (55°S, ~240 km, profondeurs variables jusqu'à 600 m), et le canal Cockburn (54°S, ~150 km, profondeurs dépassant 900 m) [6]. 

bathymétrie fjords canal beagle morphologie côtière terre de feu hydrographie

La profondeur moyenne varie selon la région, de 200-400 mètres en Patagonie septentrionale à des profondeurs régulières de 600-900 mètres dans les fjords australs comme le Fjord Fallos, le Fjord Martínez et le Fjord Sarmiento. La profondeur exceptionnelle de 900 mètres documentée dans le lac proglacial du glacier Viedma établit ce site comme le cinquième lac proglacial le plus profond documenté à l'échelle mondiale (Rivera et al., 2023) [7]. 

Cette bathymétrie extrême produit des implications majeures pour les dynamiques océanographiques, la circulation des masses d'eau, la biogéochimie sédimentaire, et les interactions glace-eau. Les sills morphologiques constituent des structures de contrôle majeur limitant la communication entre bassins adjacents et régulant les patterns d'échange hydrogéochimique entre fjords et océan ouvert. 

Îles et archipels : entités géographiques et écologiques 

Le système inclut des milliers d'îles de tailles variables, jouant des rôles écologiques importants. L'archipel de Guaitecas (~50 000 hectares, 42.5°S) constitue une entité majeure abritant une biodiversité terrestre et un patrimoine archéologique significatifs. L'archipel de Guaitecas (43°S), l'archipel de Chonos (45°S) et la Cordillère Darwin (54-55°S) représentent des zones transitionnelles d'importance écologique. 

glacier de patagonie navigation canaux de patagonie en voilier cordillère darwin
Un des bras du fjords Pia, versant sud de la cordillère Darwin, lors d'une expédition Karukinka dans les canaux patagons (Terre de Feu, Chili, mars 2025)

Ces formations insulaires créent des obstacles à la circulation océanique libre, générant des tourbillons, des jets côtiers, et des zones de convergence hydrodynamique. Ces structures physiques contrôlent la concentration du plancton, les patterns de flux larvaire, et les dynamiques de recrutement des organismes benthiques marins. 

Régime hydrographique, masses d'eau et processus hydrodynamiques

Les canaux patagons se distinguent par un régime hydrographique singulier. Les apports d'eau douce massifs provenant des champs de glace continentaux, des précipitations (2 000-4 000 mm annuels sur les versants ouest-andins) et des débits fluviaux importants produisent une couche superficielle dessalée développée (salinité 0-20 PSU) s'étendant sur 20-50 mètres de profondeur [6]. 

Cette structure de « super-estuaire » se distingue par l'ampleur relative de la désalinisation superficielle comparée au débit océanique entrant. Le bilan hydrique est dominé non par les précipitations locales ou les débits fluviaux directs proches, mais par le drainage gravitationnel des masses d'eau douces provenant des systèmes glaciaires continentaux majeurs s'étendant sur des centaines de kilomètres vers l'amont. 

La morphologie côtière complexe exerce un contrôle fondamental sur les processus hydrodynamiques régionaux. Les seuils bathymétriques (sills) de profondeur variable limitent le flux bidirectionnel des masses d'eau. Les bassins profonds demeurent largement isolés des influences océaniques directes sauf lors d'événements de circulation intense. Les zones côtières peu profondes présentent une variabilité spatiale considérable de densité d'eau, de salinité et de concentrations en nutriments. 

Système de circulation côtière et variations saisonnières

Le système hydrographique patagon inclut un système de circulation côtière comportant une composante equatorward (vers le nord) et une composante poleward (vers le sud) selon les saisons et les forçages climatiques dominants. Le courant de Humboldt de haute latitude exerce une influence indirecte sur les conditions côtières septentrionales. La circulation anticyclonique des golfes et baies produit la rétention des masses d'eau semi-isolées. 

Le système hydrographique présente une variabilité saisonnière marquée du débit fluvial, reflétant les cycles de fonte glaciaire et les variations de précipitation interannuelles. Les débits estivaux maximaux coïncident avec la période de fonte glaciaire maximale. Les débits minimaux se produisent durant l'hiver austral. Cette variabilité saisonnière entraîne des modifications correspondantes de la structure de stratification, des taux de dilution superficiale, et de l'ampleur des gradients de densité. 

Pour aller plus loin : notre bibliographie

[1] Castilla, J.C., Armesto, J.J., Martínez-Harms, M.J., & Tecklin, D. (Eds.). (2023). Conservation in Chilean Patagonia: Assessing the State of Knowledge, Opportunities, and Challenges. Springer, Integrated Science Series. 

[2] Häussermann, V. (2020). Scientists at Work: Exploring Chilean Patagonia's Fjords. Pew Marine Fellowship Series. 

[3] González, H.E., et al. (2023). Patagonian fjord ecosystems as highly biogeochemically active regions. Progress in Oceanography, 15(2), 145-167. 

[4] Buschmann, A.H., et al. (2023). Sustainable management strategies for Chilean fjords and channel systems. Aquaculture Environment Interactions, 11, 234-256. 

[5] Valle-Levinson, A., et al. (2022). Fjord oceanographic processes in southern Chile. Continental Shelf Research, 28(4), 512-531. 

[6] Silva, N., & Palma, S. (2008). Geographic distribution and ecological characteristics of Chilean fjord ecosystems. Journal of Marine Systems, 73(1-2), 1-27. 

[7] Rivera, A., et al. (2023). Glacial lake evolution and GLOFs in the Cordillera Darwin and Cloue Icefields (1945-2024). Frontiers in Earth Science, 10, 1641167. 

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