Réserve de biosphère de Cabo de Hornos : un sanctuaire subantarctique d’exception

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23 juillet 2025

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Au-delà du détroit de Magellan, les cartes se font plus rares et les côtes hostiles. C'est ici, au sud de la Terre de Feu, entre les îles Wollaston et Hermite, que l'Atlantique et le Pacifique se heurtent sans obstacle depuis la dérive des continents. En juin 2005, l'UNESCO classait cet archipel au programme « L'Homme et la biosphère » : la réserve de biosphère du cap Horn était née, la plus australe du continent américain, couvrant 4 884 274 hectares de terres et d'eaux.


1. Géographie et zonation de la réserve naturelle cap Horn

La réserve s'étend entre 54,1° S et 56,2° S, sur un territoire que le relief, les glaces et les vents ont découpé en une mosaïque de fjords, de canaux et d'îles. Elle intègre pour la première fois au Chili des écosystèmes marins et terrestres sous un statut de conservation commun : 1 917 238 ha de terres, 2 967 036 ha d'eaux marines.

Sa zonation suit le modèle MAB classique. Les parcs nationaux Alberto de Agostini — qui englobe la cordillère Darwin — et Cabo de Hornos forment la zone cœur, où toute infrastructure permanente est exclue. Autour, une zone tampon autorise les activités légères et durables. La zone de transition, enfin, inclut Puerto Williams et quelques établissements humains isolés, organisés selon un schéma de développement maîtrisé.

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Carte issue de l'ouvrage "Reservas de la biosfera de Chile: laboratorios para la sustentabilidad" de Moreira-Muñoz, Andrés et Borsdorf, Axel, UNESCO, 2014 (page 55).

Ce qui frappe à première vue, c'est la disproportion entre l'étendue du territoire et le nombre de personnes qui y vivent. Moins de deux mille habitants permanents sur près de cinq millions d'hectares — un rapport qui dit quelque chose de l'extrême que représentent ces latitudes.

2. Les forêts les plus australes du monde

Les forêts subantarctiques de la réserve sont les plus méridionales de la planète. Trois espèces de Nothofagus — N. pumilioN. betuloides et N. antarctica — y forment des peuplements caducifoliés et sempervirents qui constituent l'un des derniers massifs de forêt tempérée non fragmentée à l'échelle mondiale.

Entre les arbres, le sol disparaît sous des tapis épais de bryophytes. L'humidité constante et les températures fraîches maintiennent ces communautés dans un état de développement exceptionnel : un seul tronc de Nothofagus peut accueillir plus d'une centaine d'espèces de mousses, d'hépatiques et de lichens. Les tourbières occupent 54% de l'île Navarino. Elles accumulent de la tourbe depuis la fin de la dernière glaciation, stockent du carbone à long terme et régulent l'hydrologie de l'ensemble du bassin versant.

3. Diversité biologique et endémisme : la biodiversité subantarctique

La réserve concentre plus de 300 espèces d'hépatiques et 450 espèces de mousses — soit plus de 5% de la diversité mondiale de bryophytes, sur moins de 0,01% de la surface terrestre. Ces chiffres placent le cap Horn au rang des espaces les plus remarquables pour ce groupe végétal, aux côtés des forêts tropicales humides d'Amazonie et de Nouvelle-Guinée.

Ce n'est pas un hasard de répartition. La combinaison d'une humidité quasi permanente, d'une faible perturbation humaine et de la diversité des substrats offerts par les forêts de Nothofagus crée des conditions de développement qui n'ont pas d'équivalent à ces latitudes. Les communautés de bryophytes servent également de sentinelles climatiques : leur structure et leur composition renseignent sur les variations de température, d'ensoleillement et d'irradiation UV — un signal particulièrement précieux dans une zone de l'hémisphère sud où le trou de la couche d'ozone a eu des effets mesurables.

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Exemple de bryophytes / forêt miniature (mousses, hépatiques et lichens) de la réserve de biopshère du cap Horn (MAB-UNESCO); île Navarino, 2020 (c) Lauriane Lemasson.

4. La composante marine

La part marine de la réserve n'est pas un simple liseré côtier. Elle englobe un réseau complexe de fjords, de canaux et de plateaux sous-marins où se mêlent les eaux froides du Pacifique et celles, légèrement plus salées, de l'Atlantique. Ce brassage entretient une productivité biologique élevée et des forêts de kelp — Macrocystis pyriferaDurvillaea antarctica — parmi les plus denses et les plus étendues de l'hémisphère austral.

Ces forêts sous-marines abritent une faune invertébrée riche et constituent des zones de nurserie pour plusieurs espèces de poissons. En surface, les eaux froides et oxygénées soutiennent des colonies de phoques léopards, d'otaries à fourrure, d'albatros à sourcil noir et de pétrels géants. Des populations stables de cétacés — notamment de dauphins de Commerson — ont été documentées dans les canaux de la réserve.

4. Les Yagan, gardiens d'une mémoire de 7 500 ans

La réserve est aussi un sanctuaire culturel. Les Yagan — ou Yámana — ont navigué ces canaux depuis plus de 7 500 ans, comme en attestent les sites archéologiques de l'île Navarino. Peuple nomade des eaux intérieures, ils connaissaient chaque courant, chaque abri, chaque espèce comestible de ces archipels. Leur langue, leurs savoirs botaniques et leur maîtrise de la navigation en canoë d'écorce constituent un corpus de connaissances écologiques accumulé sur des millénaires.

Aujourd'hui, la communauté yagan de Puerto Williams collabore aux programmes de recherche et d'éducation du parc Omora. Ses membres participent aux inventaires biologiques et contribuent à la transmission de noms de lieux et de pratiques culturelles dans les programmes scolaires locaux. Cette dimension bioculturelle — la coexistence entre une biodiversité exceptionnelle et une mémoire humaine ancienne — est au cœur de la philosophie de la réserve.

5. La recherche sur le terrain

Le parc ethnobotanique Omora, créé en 2000 à 4 km à l'ouest de Puerto Williams, est le principal site de recherche de la réserve. Cogéré par l'IEB-Chile, la Fondation Omora et l'Université de Magallanes, il constitue un nœud du réseau LTSER-Chile (Long-Term Socio-Ecological Research) et accueille des chercheurs du monde entier pour des travaux sur les bryophytes, les lichens, les oiseaux et les sciences humaines.

C'est là qu'a été développé l'Ecoturismo con lupa — l'écotourisme avec loupe — une approche pédagogique qui invite les visiteurs à examiner les « forêts miniatures » à l'échelle du millimètre. La pratique a été formalisée dans l'ouvrage de Goffinet, Rozzi et al. (2012), Miniature Forests of Cape Horn: Ecotourism with a Hand Lens. Elle est aujourd'hui intégrée aux circuits du parc et constitue l'un des exemples les plus documentés d'écotourisme à faible impact et haute valeur scientifique.

En 2020 a été inauguré le Cape Horn International Center (CHIC), à Puerto Williams. Sa mission : fédérer chercheurs, artistes et communautés autochtones autour d'un modèle de conservation bioculturelle. Ses programmes couvrent les réponses de la biodiversité au changement climatique, la gestion des espèces invasives et l'élaboration de politiques publiques adaptées aux zones subantarctiques.

6. Les pressions sur la réserve

Malgré son isolement, la réserve fait face à plusieurs menaces :
– Le développement touristique non maîtrisé, notamment les croisières de l’extrême sud et l’augmentation des passages autour du Cap Horn, génère un risque de pollution et de perturbation de la faune marine.
– L’élevage intensif de saumons dans les fjords situés plus au nord dissémine des espèces exotiques et altère la qualité de l’eau. Des saumons se reproduisent désormais dans les eaux de cette réserve, impactant les espèces natives dont le robalo.
– L’expansion du castor d’Amérique et du vison, deux espèces introduites, met en péril les forêts proches des cours d'eau, les habitats rivulaires et la nL'isolement de la réserve ne la met pas à l'abri. Trois menaces sont documentées et font l'objet d'un suivi à long terme.

Le castor nord-américain (Castor canadensis), introduit en Terre de Feu en 1946 pour une tentative d'élevage abandonnée, a colonisé l'ensemble de l'archipel fuégien. Sur l'île Navarino, ses barrages ont modifié l'hydrologie de plus de 23 000 hectares de forêt native, déraciné des Nothofagus en place depuis des siècles et remplacé des ripisylves denses par des prairies inondées. Le vison américain, autre introduction, affecte les populations d'oiseaux nicheurs au sol.

Le développement de la salmoniculture dans les fjords situés plus au nord génère une contamination organique et dissémination d'espèces exotiques qui atteignent progressivement les eaux de la réserve, au détriment d'espèces natives comme le robalo (Eleginops maclovinus).

Enfin, l'augmentation du tourisme de croisière autour du cap Horn soumet les zones côtières à des perturbations croissantes. La gestion de ces flux dans un espace dont la logistique est extrêmement contrainte reste un défi structurel pour les gestionnaires de la réserve.

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Lac créé au pied d'un glacier par les castors, photographié lors d'une expédition en voilier en Patagonie (canal Beagle, île Hoste, Réserve de Biosphère du Cap Horn, Chili)

7. Initiatives de recherche et d’éducation

7.1 Parc ethnobotanique Omora

Créé en 2000, l’Omora Ethnobotanical Park est le cœur d’une approche transdisciplinaire alliant écologie, philosophie environnementale et éducation par la « philosophie du terrain ». Il propose des circuits pédagogiques, dont les « forêts miniatures », pour sensibiliser le public à la richesse des bryophytes et au lien entre biodiversité et culture Yagan.

7.2 Cape Horn International Center (CHIC)

Inauguré en 2020 à Puerto Williams, le CHIC a pour objectif de fédérer chercheurs, artistes et communautés autochtones pour développer un modèle de conservation bioculturelle, de formation technique et de développement durable. Ses programmes portent sur les réponses de la biodiversité aux changements climatiques, la gestion des invasives et la consolidation de politiques publiques adaptées aux zones subantarctiques.

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La réserve de biosphère de Cabo de Hornos reste l’un des rares refuges où s’exprime pleinement la cohabitation harmonieuse entre les habitants et des écosystèmes littéralement à la limite du monde. Pour assurer son avenir, il convient de renforcer la gouvernance participative, de contrôler les espèces invasives et d’encadrer le tourisme polaire sous la bannière d’un écotourisme responsable. Enfin, l’intégration permanente des savoirs Yagan dans les programmes de recherche et d’éducation garantira la préservation à la fois biologique et culturelle de ce sanctuaire subantarctique unique.

Glacier Pia, Canaux de Patagonie, Cordillère Darwin, Réserve de Biosphère du Cap Horn, Magallanes, Chili, 2025 reserve naturelle cap horn
Glacier Pia, Canaux de Patagonie, Cordillère Darwin, Réserve de Biosphère du Cap Horn, Magallanes, Chili, 2025

Bibliographie

  1. Rozzi, R. et al. (2006). Ten Principles for Biocultural Conservation at the Southern Tip of the Americas: The Cape Horn Biosphere ReserveEcology and Society, 11(1). https://www.ecologyandsociety.org/vol11/iss1/art43/
  2. Rozzi, R. et al. (2008). Multi-ethnic and Intercultural Education in the Biosphere Reserve at the Southern End of the Americas. In Price, M. F. (ed.), Biosphere Reserves of the World. UNESCO-MAB. https://www.unesco.org/new/en/natural-sciences/environment/ecological-sciences/biosphere-reserves/
  3. Rozzi, R. et al. (2004). Omora Ethnobotanical Park: A Model for Integrating Biocultural Conservation and Environmental Philosophy in the Cape Horn Biosphere ReserveEnvironmental Ethics, 26(2), 131–169. https://doi.org/10.5840/enviroethics200426226
  4. Mittermeier, R. A. et al. (2003). Hotspots: Earth’s Biologically Richest and Most Endangered Terrestrial Ecoregions. Conservation International. https://www.conservation.org
  5. CONAF (Corporación Nacional Forestal). (2023). Reserva de la Biósfera Cabo de Hornos. Gobierno de Chile. https://www.chilebosque.cl
  6. Cape Horn International Center (CHIC). (2021). CHIC Strategic Plan 2021–2026. Universidad de Magallanes. https://www.centrochic.cl
  7. Anderson, C.B. et al. (2011). Exotic ecosystem engineers transform sub-Antarctic forest structure and functionBiological Invasions, 13, 545–561. https://doi.org/10.1007/s10530-010-9841-4
  8. Anderson, C.B. et al. (2019). Cape Horn's Lessons for SustainabilityScience Advances (UNESCO CHIC/UMAG). https://advances.sciencemag.org/
  9. Unesco-MAB. (2005). Cape Horn Biosphere Reserve Dossier. UNESCO. https://unesdoc.unesco.org/
  10. Rozzi, R. et al. (2010). La Reserva de Biósfera Cabo de Hornos: una propuesta educativa y de desarrollo sustentable en el extremo austral de Chile. Universidad de Magallanes. Disponible sur la bibliothèque CHIC.

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