
Cent ans après, l’herbier de Martin Gusinde refait surface
Karukinka
30 juin 2026

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Dans les réserves du Missiemuseum de Steyl, une localité néerlandaise consacrée à l'histoire missionnaire, dormait depuis presque un siècle un ensemble de feuilles séchées, étiquetées en allemand et en espagnol d'une écriture serrée. L'herbier de Martin Gusinde avait été constitué entre 1918 et 1924, lors de quatre voyages dans l'extrémité australe du continent américain. Martin Gusinde était un ethnologue autrichien et missionnaire de la Société du Verbe Divin. Ses travaux botaniques étaient connus de quelques archivistes mais absents des bases de données scientifiques. Il vient d'être redécouvert, numérisé et publié par une équipe chilienne et néerlandaise dans la revue Ethnobotany and Economic Botany.

D'après Salazar, Caviedes, van Andel, van der Werf et Ibarra, « Rediscovering Martin Gusinde's Century-Old Herbarium: Botanical and Ethnobotanical Insights from Southern Patagonia », Ethnobotany and Economic Botany, 30 avril 2026 (DOI : 10.1007/s12231-026-09677-1).
Table des matières
Martin Gusinde, ethnologue et collecteur de plantes
Martin Gusinde (1886–1969) est surtout connu pour ses travaux sur les peuples Yagán, Kawésqar et Selk'nam, qui occupaient les rivages, les fjords et les steppes de la Grande Île de Terre de Feu (Karukinka en selk'nam, Onaisin en yagan) et du canal Beagle (Onashaga en yagan). Entre 1918 et 1924, il effectue quatre expéditions : il observe les cérémonies, photographie les visages peints, recueille des récits et des objets. La dimension botanique de son travail — la collecte de spécimens végétaux — est restée longtemps dans l'ombre de l'œuvre ethnographique.
Au moment où Gusinde récolte ces plantes, les peuples autochtones de Patagonie australe sont déjà profondément affaiblis par l'avancée coloniale, les épidémies et l'occupation des terres. Ce qu'il rapporte constitue donc des fragments d'un monde en train de se défaire. Les planches ont suivi des voies missionnaires jusqu'au Missiemuseum de Steyl, où elles ont été conservées sans toujours faire l'objet d'une étude systématique, jusqu'à leur prise en main récente par le Naturalis Biodiversity Center, l'université de Leyde et la Pontificia Universidad Católica de Chile.
Ce que contient l'herbier de Martin Gusinde
L'inventaire publié par Daniela Salazar, Julián Caviedes, Tinde van Andel, Nina van der Werf et José Tomás Ibarra donne une image précise de l'ensemble : 105 planches représentant 90 espèces, 71 genres et 43 familles. Environ 35% des spécimens sont des « unicates » — des planches sans duplicata connu dans aucun autre herbier du monde. Pour la botanique de la Patagonie australe, dont l'accessibilité reste limitée, ce chiffre signifie qu'une part substantielle du matériel collecté par Gusinde constitue une référence irremplaçable pour des espèces parfois difficiles à recollecter aujourd'hui.
Les familles représentées reflètent la flore particulière de la région : forêts froides dominées par les Nothofagus (hêtres austraux), tourbières à sphaignes, landes ventées, prairies de bordure marine. On y trouve des plantes ligneuses comme le coihue ou la lenga, des herbacées de tourbière, des fougères, des champignons consommés traditionnellement, et des espèces littorales utilisées par les peuples canoeros pour la construction des embarcations caractéristiques du canal Beagle.
Au-delà du décompte taxonomique, les chercheurs ont croisé les planches avec les notes de terrain de Gusinde — archivées à l'Anthropos Institute en Allemagne — et ses écrits ethnographiques publiés entre 1920 et 1989, ce qui permet de replacer chaque spécimen dans son contexte d'usage.
Soixante et onze usages documentés
Le travail le plus original de l'équipe consiste à reconstituer les savoirs associés aux plantes : 71 usages documentés portant sur 24 espèces, répartis en quatre domaines.
- alimentaire regroupe les baies, racines, jeunes pousses et champignons consommés par les peuples autochtones — calafate (Berberis), chaura, certaines fougères et fruits forestiers. Pour des peuples dont la subsistance reposait largement sur la mer, la part végétale du régime a longtemps été sous-estimée ; les notes de Gusinde révèlent une connaissance fine des cycles saisonniers et des lieux de récolte.
- médicinal réunit les plantes employées contre les infections cutanées, les douleurs digestives et les troubles respiratoires. Plusieurs espèces mentionnées font écho à des usages encore documentés dans le cône sud de l'Amérique, ce qui suggère des transmissions de savoirs ou des convergences entre peuples voisins.
- technologique rassemble les espèces utilisées pour la fabrication d'outils, de paniers, de cordes, d'armes, et d'écorces pour la construction des canoës des peuples canoeros. Ces usages renseignent autant sur la flore que sur l'écologie matérielle : choix des bois, propriétés mécaniques recherchées, conditions de préparation.
- cérémoniel, enfin, relie certaines plantes à des rites de passage et à des cosmologies. Le chamán yagán ou le xo'on selk'nam recourait à des végétaux précis lors des cérémonies d'initiation — notamment le rite du Hain documenté par Gusinde chez les Selk'nam. L'herbier conserve ainsi la trace tangible d'éléments rituels qui, sans lui, ne subsisteraient que sous forme textuelle ou photographique.
Ces 71 usages pour 24 espèces restent modestes au regard de ce qui n'a pas été consigné. Beaucoup de savoirs étaient inaccessibles à un observateur extérieur, ou avaient déjà disparu au moment des visites. L'herbier ne restitue pas un savoir intact, mais une coupe partielle d'un système de connaissances en transformation rapide.
Pourquoi rouvrir une vieille collection
Les herbiers anciens fournissent des références historiques sur la distribution des espèces que les inventaires modernes ne peuvent reconstituer. Pour la Patagonie australe, où la flore évolue sous l'effet du changement climatique, de l'expansion du castor d'Amérique du Nord et des changements d'usage des forêts, des observations datées du début du XX^e siècle offrent une base de comparaison précieuse.
Les collections constituées en lien avec un travail ethnographique conservent en outre une information qu'un échantillon strictement botanique perd. Connaître non seulement où une plante a été récoltée, mais à quoi elle servait, qui la nommait et comment, change le statut du spécimen : il devient un document biculturel, où données naturalistes et données culturelles sont indissociables.
Cette réouverture pose aussi la question des conditions dans lesquelles les collections ont été constituées et de leur retour vers les sociétés concernées. Les auteurs inscrivent leur travail dans une démarche de « justice historique » en recherche : faire en sorte que la circulation de l'information bénéficie aux descendants des peuples auprès desquels les collections ont été faites, et pas uniquement aux institutions qui les conservent.
Une numérisation ouverte
L'équipe a numérisé l'ensemble des planches et publié les données sur la plateforme GBIF (Global Biodiversity Information Facility). Chaque planche y est désormais accessible avec son image haute résolution, son identification taxonomique mise à jour, sa localisation approximative et, lorsque l'information existe, son usage documenté.
Cette mise en ligne change la portée de la collection. Un chercheur en écologie de la Patagonie, un membre d'une communauté Yagán souhaitant retrouver une plante mentionnée par les anciens, ou un enseignant préparant un cours sur la biodiversité australe, peuvent consulter le matériel sans se rendre à Steyl. Mais les auteurs soulignent que la numérisation ne suffit pas : elle doit s'accompagner d'un retour vers les communautés, d'une validation des noms vernaculaires et d'une réflexion sur l'usage approprié des informations sensibles — celles liées aux pratiques rituelles, notamment. Tout ne se met pas en ligne au même titre, et l'éthique d'une publication ouverte se construit avec les peuples concernés, non à leur place.
Ce que la Patagonie continue de nous dire
Pour la communauté Yagán, dont le nombre de locuteurs natifs s'est réduit à très peu de personnes au cours des dernières décennies, des éléments matériels comme ces planches peuvent participer aux efforts de transmission intergénérationnelle. Les 90 espèces identifiées offrent par ailleurs aux écologues un point de référence sur l'état de la flore au début du XXe siècle.
Enfin, pour les historiens des sciences, cette collection rappelle qu'une part significative du savoir botanique mondial est encore distribuée dans des dépôts secondaires — musées de mission, collèges religieux, institutions universitaires régionales — souvent mal indexés, parce que constitués par des amateurs, des missionnaires ou dans le cadre d'expéditions à finalité ethnographique. C'est précisément cette double inscription, botanique et ethnographique, qui leur confère aujourd'hui une valeur scientifique singulière.
Cent ans après son passage en Terre de Feu, Martin Gusinde livre, par l'intermédiaire de chercheurs qu'il n'a jamais rencontrés, une matière nouvelle : un herbier rendu lisible, des usages rattachés à des espèces précises, et une invitation à considérer les collections anciennes comme des outils pour la recherche, la conservation et le dialogue avec les peuples dont elles parlent.
Pour aller plus loin
Salazar, D., Caviedes, J., van Andel, T., van der Werf, N. & Ibarra, J. T. (2026). Rediscovering Martin Gusinde's Century-Old Herbarium: Botanical and Ethnobotanical Insights from Southern Patagonia. Ethnobotany and Economic Botany. DOI : 10.1007/s12231-026-09677-1
Ressources complémentaires
- Gusinde, M. (1931–1939). Die Feuerland-Indianer (3 vol.). Anthropos Institute.
- GBIF — données de l'herbier Gusinde : gbif.org
- Missiemuseum Steyl : museumsteyl.nl




