
Candelariella magellanica et Sclerococcum nothofagi : deux nouvelles espèces découvertes sur l’île Navarino
Karukinka
10 mai 2026

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La poudre jaune que les habitants de Puerto Williams voient depuis toujours sur les troncs de lenga (Nothofagus pumilio) n'avait jamais reçu de nom scientifique : Candelariella magellanica. En janvier et février 2005, puis en janvier 2008, une équipe internationale de lichénologues a conduit le premier inventaire intensif de la flore lichénique de l'île Navarino dans la Réserve de biosphère du cap Horn. Résultat : 416 taxons recensés — et deux espèces proposées comme nouvelles pour la science.
Note éditoriale : Cet article s'appuie directement sur le PDF open access de la publication de référence : Etayo et al. (2021), Catalogue of lichens (and some related fungi) of Navarino Island, Cape Horn Biosphere Reserve, Chile, Anales del Instituto de la Patagonia, 49. DOI : 10.22352/AIP202149013. L'article est en accès libre sur le site du Cape Horn International Center.
Table des matières
Le premier inventaire intensif de Navarino
Navarino avait longtemps été le parent pauvre de la lichénologie subantarctique. Le Suédois Rolf Santesson avait effectué une première collecte en 1940 sur les côtes nord des îles Hoste et Navarino, mais ses échantillons n'avaient jamais été publiés de son vivant. En 1977, Redón et Quilhot listaient 56 espèces pour l'île. En 2008, Etayo et Sancho avaient porté ce chiffre à 113 en travaillant sur les champignons lichénicoles. Le catalogue de 2021 fait d'un seul coup passer ce total à 416 taxons, grâce à deux campagnes de terrain aux étés australs 2005 et 2008, couvrant 46 sites répartis dans l'ensemble des types d'habitats du nord et du nord-ouest de l'île — forêts sempervirentes, forêts décidues, landes magellaniennes, habitats alto-andins, côtes et lacs.
Cette richesse place l'île Navarino (2 514 km²) au-dessus des îles Malouines (plus de 12 000 km²) pour le nombre de taxons lichéniques recensés : les Malouines, dépourvues d'arbres natifs et soumises à un climat plus extrême, ne comptent qu'environ 353 espèces. La raison est structurelle : les forêts de hêtres (Nothofagus) de Navarino offrent une diversité de substrats — écorce, bois mort, souches, mousses, rochers, sols — et une humidité constante qui permet l'installation d'une communauté épiphyte exceptionnellement dense : un seul tronc peut accueillir plus d'une centaine d'espèces de lichens et de bryophytes.
Les sept habitats lichéniques de Navarino
L'étude a décrit sept grands types d'habitats où poussent les lichens sur l'île Navarino :
| Habitat | Couverture de l'île | Espèces caractéristiques |
|---|---|---|
| Toundra magellanique (tourbières, landes) | 54% | Sphagnum magellanicum, lichens terricoles |
| Forêts sempervirentes (N. betuloides) | 20% | Pseudocyphellaria, Menegazzia, Sticta |
| Forêts décidues (N. pumilio) | 14% | Usnea spp., Parmelia s.l., Ramalina |
| Coussins alto-andins (au-dessus de 550 m) | 6% | Bolax gummifera, Azorella, lichens saxicoles |
| Lacs et zones ripariales | 5% | Peltigera, Leptogium |
| Sommets rocheux (Dientes de Navarino) | 1% | Lecidea, Ochrolechia, Placopsis, Usnea |
| Côtes rocheuses intertidales | < 1% | Verrucaria (zone noire), Caloplaca s.l. (bande orange), Haematomma (zone blanche) |
Ce gradient vertical et latéral fait de l'île Navarino un espace très propice pour étudier l'adaptation des lichens aux contraintes subantarctiques : vents permanents, cycles gel-dégel fréquents, précipitations de 500 à plus de 1 000 mm selon l'orientation des versants.
Candelariella magellanica : description de l'espèce nouvelle
Candelariella magellanica Etayo sp. nov. est un lichen corticole de couleur jaune soufré produisant des propagules poudreuses, appelées sorédies, au lieu de fructifications classiques. Il colonise l'écorce des vieux Nothofagus pumilio dans les forêts décidues de Navarino, à des altitudes allant de 86 à 560 mètres. La description formelle le distingue de l'espèce la plus proche, Candelariella xanthostigmoides, par des apothécies de plus grand diamètre et des spores souvent divisées en deux cellules.
À l'œil nu, C. magellanica se présente comme une fine couche de poudre jaune sur l'écorce, pratiquement invisible sans loupe. Elle est pourtant présente sur de nombreux troncs dans les forêts de N. pumilio de l'île, comme l'ont montré les observations sur les sentiers du Cerro Bandera, du Cerro Ukika et autour du lac Róbalo. C'est précisément cette discrétion visuelle qui explique pourquoi cette espèce, pourtant répandue localement, est restée inconnue de la science jusqu'en 2021.
Sclerococcum nothofagi : un champignon saprobique inédit
La seconde espèce nouvelle décrite dans le catalogue est un champignon saprobique — non un lichen mais un champignon associé aux lichens — baptisé Sclerococcum nothofagi Etayo sp. nov. Il croît sur l'écorce épaisse et ancienne des Nothofagus pumilio, en compagnie d'espèces lichéniques corticicoles. Ses spores muriformes (formant un réseau de cellules) le distinguent des espèces connues du genre. Son nom fait directement référence à son substrat exclusif : l'écorce des hêtres australs du genre Nothofagus.
À ces deux nouvelles espèces s'ajoute la signalisation pour la première fois en Amérique du Sud de Tremella haematommatis Diederich, un champignon lichénicole qui parasite Haematomma nothofagi — lui-même un lichen endémique des forêts de Nothofagus.

Un hotspot lichénique confirmé
Le catalogue de 2021 a démontré que la Réserve de biosphère du cap Horn est non seulement un hotspot mondial de diversité des bryophytes — déjà établi par les travaux antérieurs de l'équipe du Parque Omora —, mais aussi un hotspot lichénique de premier ordre pour l'hémisphère sud. Les auteurs précisent que seule la moitié nord et nord-ouest de l'île a pu être couverte lors des deux campagnes ; la partie sud, logistiquement difficile d'accès, reste à inventorier et réserve probablement de nouvelles découvertes.
L'écotourisme avec loupe développé au Parc Omora permet aujourd'hui de guider les visiteurs vers ces minuscules tapis jaunes sur les lengas, en leur révélant qu'ils observent une espèce connue nulle part ailleurs sur Terre — une invitation à changer d'échelle de perception dans l'un des espaces les plus reculés de la planète.
Bibliographie
Etayo J., Sancho L.G., Gómez-Bolea A., Søchting U., Aguirre F. & Rozzi R. (2021). Catalogue of lichens (and some related fungi) of Navarino Island, Cape Horn Biosphere Reserve, Chile. Anales del Instituto de la Patagonia, 49. https://doi.org/10.22352/AIP202149013
Etayo J. & Sancho L.G. (2008). Lichenicolous fungi from the Southern Hemisphere. II. Some new species and records from South Shetland Islands, South Georgia Island and Tierra del Fuego. Nova Hedwigia, 86 : 135–172.
Goffinet B., Rozzi R., Massardo F., Buck W. & Leiva M. (2012). Miniature Forests of Cape Horn: Ecotourism with a Hand Lens. University of North Texas Press.
Redón J. & Quilhot W. (1977). Líquenes del archipiélago del Cabo de Hornos. Boletín del Museo Nacional de Historia Natural de Chile, 35 : 53–71.
Rozzi R. et al. (2008). Changing lenses to assess biodiversity: patterns of species richness in sub-Antarctic plants and implications for global conservation. Frontiers in Ecology and the Environment, 6(3) : 131–137.






