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La quatriÚme réalisation de l'Argentin Lisandro Alonso, a pour décor la Terre de Feu
Par Isabelle Regnier Publié le 04 août 2009 à 15h10, modifié le 23 juillet 2010 à 11h40
En 1960, Michelangelo Antonioni (1912-2007) créait la stupéfaction avec L'Avventura en faisant disparaßtre son personnage principal, Claudia (Monica Vitti), à la moitié du film. PrÚs d'un demi-siÚcle plus tard, comme si le cinéma avait tellement muté, sous tant de formes différentes, qu'il en avait oublié ce geste, il y a encore (à nouveau ?) de l'audace à l'accomplir. Dans Liverpool, quatriÚme long métrage de l'Argentin Lisandro Alonso, l'évaporation aprÚs cinquante minutes d'un personnage qui avait pratiquement occupé chacun des plans du film produit ainsi un chancellement salutaire de la perception, un questionnement stimulant sur ce que peut le cinéma.
Il ne s'agit pas de placer ce film sur le mĂȘme plan que le chef-d'oeuvre d'Antonioni, mais plutĂŽt de relever l'ambition qui anime son auteur. PortĂ© par une foi ascĂ©tique dans les puissances primitives de son art, Lisandro Alonso, 34 ans, qui s'est fait connaĂźtre en 2001 avec le trĂšs aride La Libertad, continue de creuser, sans concession, la mĂȘme veine minĂ©rale. Par le soin qu'il apporte au cadre, au son (ce qui fut son premier mĂ©tier sur les plateaux de cinĂ©ma), il insuffle Ă ses dĂ©cors une vitalitĂ© crĂ©pitante, en anime jusqu'Ă l'Ă©lĂ©ment le plus trivial. Les personnages s'y meuvent comme les composantes d'un tout qui les dĂ©passe, chaque mouvement de leur corps, chaque expression de leur visage se chargeant sous son regard d'une formidable puissance fictionnelle.
Aussi ne faut-il pas longtemps pour qu'un suspense se crĂ©e autour de Farrel (Juan Fernandez), loup de mer solitaire prĂ©maturĂ©ment vieilli par les embruns et l'alcool blanc. De l'arriĂšre-plan floutĂ© oĂč il apparaĂźt dans un bar, cachĂ© par deux adolescents plantĂ©s devant un Ă©cran, il gagne peu Ă peu le centre du cadre. Quelques longs plans fixes auront montrĂ© entre-temps, dans une Ă©conomie narrative remarquable, l'intĂ©rieur du cargo sur lequel Farrel travaille, l'atmosphĂšre Ă bord, autant que l'Ă©tat de solitude et d'alcoolisme avancĂ© qui caractĂ©rise le personnage.
Le premier vrai dialogue intervient alors, qui résume à peu prÚs toute l'intrigue : Farrel dit au capitaine son souhait de descendre à terre à la prochaine escale - non pas Liverpool, comme on pourrait s'y attendre, mais Ushuaïa, en Terre de Feu. Sa mÚre vit dans la région, il ne l'a pas vue depuis vingt ans et voudrait vérifier si elle est toujours vivante.
Ce qui se passe ensuite est de l'ordre du prodige. Braquée sur le visage de Farrel, accoudé de nuit à la rambarde du bateau, tirant sur une cigarette alors que scintillent sous ses yeux les lumiÚres de la petite ville portuaire, la caméra enregistre les mouvements de ses traits comme les variations d'un paysage sous l'effet du vent. Un éclat dans ses yeux, l'esquisse d'un sourire, le mouvement d'un sourcil... Une émotion passe, forte, qui lie pour de bon le personnage au spectateur. Sans que rien soit dévoilé de son mystÚre, sa dimension s'est étoffée d'un coup. Il devient héros romantique avec une histoire, une blessure, un projet dont on ne sait rien des tenants et des aboutissants mais dont l'intensité affective fait vibrer l'écran. Accroché à ce drÎle de type mutique, on s'attend à en savoir un peu plus. Sur sa mÚre, sur lui, sur les raisons de leur séparation... Rien de tel n'adviendra pourtant.
Dans sa note d'intention, le cinéaste décrit sa méthode de travail comme visant avant tout à "laisser les choses apparaßtre". Et il ne fait rien d'autre. Fraßchement débarqué dans cette ville fantomatique, Farrel y distille sa présence au fil de la trajectoire qu'il improvise en tétant réguliÚrement le goulot de sa bouteille.
Il passe, sans Ă©changer un mot avec qui que ce soit, d'un coin de rue informe Ă un restaurant, d'un bar Ă putes Ă un local dĂ©saffectĂ© oĂč il s'endort, rĂ©vĂ©lant au fur et Ă mesure, de maniĂšre presque palpable, quelque chose de l'esprit des lieux. Au matin, par une tempĂ©rature visiblement bien infĂ©rieure Ă 0.0C, il embarque Ă l'arriĂšre d'un semi-remorque, son corps continuant d'interagir, tout au long du trajet, avec le paysage.
Le marin arrivera finalement au hameau familial, un trou paumĂ© dans un ocĂ©an de neige, minĂ© par une pauvretĂ© dĂ©solante. Le temps de dĂ©couvrir une mĂšre agonisante, une soeur dont il ignorait l'existence, de rĂŽder quelques heures comme une bĂȘte indĂ©sirable, il repart, laissant le film se poursuivre sans lui, tenu par les seules traces de son passage.
Ce n'est qu'Ă la lumiĂšre de celles-ci que le titre du film auquel on ne pensait plus livre sa signification : inscrit sur un porte-clĂ©s, ce mot, "Liverpool", surgit dans le dernier plan du film comme un gisement de rĂȘves et de possibles, Ă la fois dĂ©risoire et infini.
Liverpool de Lisandro Alonso

Film dramatique argentin Liverpool de Lisandro Alonso. Avec Juan Fernandez, Giselle Irrazabal, Nieves Cabrera. (1 h 24.)


