Il façonne l'os et l'écorce comme d'autres façonnent le bois d'un violon : avec la mémoire de gestes transmis depuis des générations, plus que par un simple savoir-faire technique. José German Gonzalez Calderon, patron de pêche, ancien président de la communauté yagán du Chili et membre d'honneur de notre association, ouvre exceptionnellement à la vente une série de pièces façonnées de ses mains : harpons en os de baleine et canoës en écorce de coihue cousue, selon les techniques ancestrales de navigation et de chasse du peuple yagán des canaux fuégiens.
Karukinka a le plaisir de présenter cette prévente, ouverte aux membres de l'association, aux passionnés de culture australe et aux musées souhaitant acquérir des pièces de collection.
José German Gonzalez Calderon, gardien d'un savoir-faire reconnu
Portrait de José German Gonzalez Calderon, artisan yagan, avec ses créations : trois harpons en os de baleine (photographie d'Omar Barroso)
José appartient à la dernière génération de navigateurs yagán ayant grandi de manière nomade et au contact direct des techniques traditionnelles de construction navale et de chasse maritime des canaux du cap Horn. Il est le parrain du voilier Milagro, plateforme d'expédition de l'association dans les canaux de Patagonie et jusqu'au cap Horn, et le lien vivant entre le programme scientifique de Karukinka et les savoirs embarqués de son peuple.
découpe de l'écorce de coihueet assemblage à bord de Milagro !Harpons yagan en os de baleine façonnés par José German Gonzalez Calderon
Son savoir-faire artisanal, l'assemblage cousu de pièces d'écorce de coihue pour la construction de canoës et le façonnage de l'os de baleine pour les harpons de chasse, est reconnu par l'UNESCO dans le cadre des travaux sur la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel des peuples autochtones australs. Cette reconnaissance atteste de la valeur patrimoniale de gestes que très peu de personnes savent encore reproduire aujourd'hui.
Des canoës de tailles variées, accompagnés de leurs pièces emblématiques
Chaque canoë proposé à la vente est unique : José les façonne en différentes tailles, selon les demandes et le temps de travail nécessaire à la fabrication. Aucune pièce n'est identique à une autre, ce qui confère à chaque canoë le statut d'objet de collection à part entière.
Chaque canoë est livré accompagné d'un ensemble de pièces emblématiques miniaturisées, reproduisant fidèlement les outils et objets du quotidien maritime yagán :
Une pagaie homme et une pagaie femme, aux formes distinctes selon l'usage traditionnel.
Un harpon miniature à pointe en os de baleine, reproduction fidèle des harpons de chasse.
Une griffe à oursins, outil traditionnel de cueillette marine.
Un panier en jonc tressé, utilisé pour la collecte et le transport des ressources.
Canoë en écorce avec les miniatures de pièces emblématiques fabriqués par José
Cet ensemble complet permet d'appréhender, à travers une seule pièce, la diversité des savoir-faire et des usages quotidiens de la navigation et de la subsistance yagán.
Des pièces exposées au Musée d'Art Précolombien de Santiago
Parmi les créations de José figurent des harpons et une pièce d'exception : un canoë d'une soixantaine de centimètres exposé au Musée Chilien d'Art Précolombien de Santiago en avril dernier et qui accompagne depuis fin mai l'équipage de Milagro entre Puerto Williams et la France.
Retour à bord du voilier Milagro pour le canoë, après son exposition à Santiago. Lauriane Lemasson et José German Gonzalez Calderon (c)Damien Treutenaere
L'équipe du musée a accepté de prêter cette œuvre à l'association pour qu'elle soit partagée au plus grand nombre durant plusieurs mois et lors de la présentation des travaux de l'association autour de la toponymie autochtone en juin dernier à Montpellier (Colloque international de toponymie inclusive co-organisé par la chaire de toponymie de l'UNESCO).
Cette collaboration illustre la reconnaissance institutionnelle dont bénéficient les créations de José, dont les pièces trouvent naturellement leur place dans les collections muséales consacrées aux cultures précolombiennes et australes.
Canoë yagan de José, exposé au Musée d'Arts précolombiens de Santiago (avril 2026)
Les pièces proposées
Harpons de chasse en os de baleine
Canoës en écorce cousue de coihue (tailles variées), accompagnés de leurs pièces emblématiques miniaturisées (pagaie homme, pagaie femme, harpon miniature, griffe à oursins, panier en jonc tressé)
Harpons de José exposés à Santiago, aux côtés de pièces de vannerie en jonc tressé réalisé par sa nièce Claudia
Une prévente au bénéfice intégral de l'artisan
Karukinka reverse l'intégralité des fonds issus de cette vente à José, sans aucune retenue au profit de l'association. Cette prévente vise ainsi à soutenir directement la transmission de son savoir-faire et la valorisation économique d'un patrimoine culturel immatériel unique.
À qui s'adresse cette prévente
La prévente est ouverte:
aux membres de l'association Karukinka, en priorité, dans une logique de proximité avec le projet et José.
aux passionnés de cultures australes et de navigation traditionnelle, souhaitant acquérir une pièce artisanale authentique.
aux musées et institutions culturelles désireux d'intégrer une pièce de collection représentative des savoirs maritimes yagán à leurs fonds.
Pour toute demande d'information ou de réservation, les personnes intéressées peuvent contacter l'association à contact@karukinka.eu ou par téléphone au +33 6 72 83 03 94 (préférer un premier contact via WhatsApp jusqu'au 5 septembre) ou au +33 2 40 56 31 95.
L'île des États (isla de los Estados) héberge le phare du bout du monde et se déploie sur 534 km² à l'est de la péninsule Mitre, dont elle est séparée par les 24 km du détroit de Le Maire. Longue de 65 km pour une largeur maximale de 16 km, elle culmine à 823 m au mont Bove et constitue géologiquement la dernière manifestation australe de la cordillère des Andes avant son ensevelissement sous l'océan. Son relief extrêmement accidenté, découpé par des fjords glaciaires du Pléistocène, et son climat humide (2000 mm de précipitations annuelles) en font un territoire hostile, longtemps redouté par les navigateurs empruntant le passage entre l'Atlantique et le Pacifique.
Table des matières
K'oin-harri, Jaius, Chuanisin... l'île des Etats avant la colonisation
Dans les cosmologies autochtones de Terre de Feu, cette île n'était pas un simple élément du paysage mais un lieu de puissance cosmique. Les Selk'nam et les Haush situaient à l'Est, symbolisé par la cordillère de l'île des États, « le lieu de plus grande émanation de pouvoir dans l'univers ». Vue depuis le détroit de Le Maire, la silhouette de ses sommets, presque toujours enveloppée de brume, évoquait pour eux « la muraille d'une immense et mystérieuse forteresse » défendant l'accès au Wintek, région de l'Est où réside le pouvoir universel. Les Selk'nam l'appelaient K'oin-harri (« cordillère des racines ») et la concevaient comme la racine du monde, tandis que les Haush la nommaient Jaius ou Jaiwesen et les Yagans Chuainisin ("la terre de l'abondance"). Des fouilles archéologiques menées par l'ethnologue franco-américaine Anne Chapman en baie Crossley entre janvier et février 1982 ont mis en évidence une présence humaine, probablement yagan, datée entre 300 av. J.-C. et 500 apr. J.-C.
Des premiers repérages européens à l'affirmation de la souveraineté argentine
Le premier Européen à apercevoir l'île fut le marin espagnol Francisco de Hoces en 1526, lorsque son navire, le San Lesmes, fut dérouté par une tempête lors de l'expédition de Loaísa. Près d'un siècle plus tard, le 24 janvier 1616, l'Eendracht du navigateur néerlandais Willem Schouten, avec à son bord Jacob Le Maire, longea l'extrémité occidentale de l'île, que l'équipage baptisa le lendemain Statenlant en l'honneur des États généraux des Provinces-Unies — origine du nom actuel. L'amiral néerlandais Hendrick Brouwer la circumnavigua en 1643, établissant qu'il s'agissait bien d'une île et non d'une péninsule de la Terra Australis Incognita, qu'il décrivit comme « un réduit bastion de roche battu par la houle et les vents du pôle ». James Cook l'aperçut en 1769 lors de son premier voyage vers le Pacifique, et le corsaire britannique James Colnett y mena en 1787 la première exploitation connue de peaux de phoques et de graisse de manchots.
L'appropriation effective par l'Argentine s'amorce au XIXe siècle. L'Argentino-Allemand Luis Vernet explore l'île en 1823 et y installe une scierie ; un décret du gouvernement de Buenos Aires du 5 janvier 1828 lui en concède la colonisation. Mais c'est le marin argentin Luis Piedrabuena qui joue le rôle décisif : après avoir secouru un groupe de naufragés allemands, il fait construire en 1862 un refuge près de Puerto Cook, hisse le drapeau argentin sur l'île en 1859, et se voit octroyer la propriété de l'île par la loi n° 269 du 6 octobre 1868, en reconnaissance de ses actions humanitaires et de son rôle dans l'affirmation de la souveraineté argentine sur les terres australes. Le traité de limites de 1881 entre l'Argentine et le Chili confirme dans son article 3 que « l'île des États [...] appartiendra à la République Argentine », mettant fin à la revendication chilienne nominale.
La naissance du phare de San Juan de Salvamento
L'épisode fondateur survient le 17 avril 1884, lorsque la Division Expéditionnaire de l'Atlantique Sud, commandée par le commodore Augusto Lasserre, accoste à San Juan del Salvamento. Lasserre fait édifier des bâtiments destinés à établir une station de sauvetage et une sous-préfecture, un quai et des baraquements pour prisonniers militaires. Le 25 mai 1884, date choisie en écho à la fête nationale argentine, Lasserre inaugure à Punta Lasserre le phare de San Juan de Salvamento ainsi que la sous-préfecture maritime de l'île des États. Le 26 septembre 1884, avant de repartir vers Ushuaia, il laisse sur place une garnison de 24 hommes et dix prisonniers militaires transférés depuis Buenos Aires, choisis pour leurs compétences artisanales (charpenterie, cuisine). Quelques mois plus tard, le 16 octobre 1884, la loi n° 1532 d'organisation des Territoires nationaux crée le gouvernorat de la Terre de Feu, incluant explicitement l'île des États dans ses limites.
L'établissement connaît un développement institutionnel rapide : un bureau de poste ouvre le 25 juillet 1890, et le recensement de 1895 dénombre 154 habitants sur l'île. En mars 1899, la sous-préfecture et le pénitencier militaire sont transférés à Puerto Cook, et le 27 janvier 1900 la station est renommée « Estación de Faro y Presidio ». Le déclin s'accélère : en raison du nombre élevé de naufrages qu'il continuait de provoquer par sa position, le phare de San Juan de Salvamento est remplacé le 1er octobre 1902 par celui de l'île Observatorio, plus efficace, et fermé définitivement le 30 septembre de la même année. La prison militaire est transférée à Ushuaia en décembre 1902, un lien direct avec le futur pénitencier d'Ushuaia, puisque celui-ci, inauguré en 1902 et hérite en partie de la fonction carcérale de San Juan del Salvamento. L'île est totalement dépeuplée et ses bâtiments démantelés dès le début de 1903.
Jules Verne et la fabrique du mythe littéraire
La réputation funeste du phare, liée à une longue série de naufrages sur cette côte impitoyable en partie documentés dans les archives de l'association Cap Horn au Long Cours, a directement inspiré Jules Verne pour son roman posthume Le Phare du bout du monde, publié en 1905, un an après la mort de l'écrivain. L'œuvre parut d'abord en feuilleton puis en volume chez Hetzel, avec de légers remaniements apportés par le fils de l'écrivain, Michel Verne. Le roman situe l'action en 1859-1860 : pour prévenir les naufrages des voiliers franchissant la pointe où l'Atlantique rencontre le Pacifique, le gouvernement argentin fait construire ce « phare du bout du monde » sur une terre inhabitée et inhospitalière. Trois gardiens (Vasquez, gardien-chef argentin de 47 ans, ainsi que Felipe et Moriz) ignorent qu'une bande de pillards menée par Kongre et son second Carcante écume l'île, pillant les épaves et massacrant les équipages échoués. Après l'assassinat de deux gardiens, le survivant Vasquez recueille un naufragé américain, John Davis, et les deux hommes tentent de retenir les pirates jusqu'à l'arrivée du navire militaire argentin Santa-Fé.
Cette fiction a durablement façonné l'imaginaire européen du « bout du monde » fuégien et a contribué à faire du phare un objet de fascination culturelle transatlantique, bien au-delà de son rôle strictement fonctionnel de balise maritime. La version originale du texte, non retouchée par Michel Verne, n'a été rendue accessible qu'en 1999 par la Société Jules Verne.
Une réplique du phare, dite elle aussi « phare du bout du monde », a par ailleurs été érigée à la pointe des Minimes à La Rochelle, ville ayant des liens forts avec l'univers maritime créé par Jules Verne.
Mémoire matérielle : du naufrage architectural à la sauvegarde muséale
Abandonné après 1903, le phare originel s'est progressivement effondré sur lui-même sous l'effet des intempéries. En 1997, les vestiges du phare de San Juan de Salvamento ont été transférés au Musée maritime d'Ushuaia lors d'une opération de sauvetage conjointe entre le musée et la Marine argentine. À cette occasion, l'ingénieur Mirón Gonik a établi les plans de relevé de la structure effondrée, permettant une documentation précise de son architecture d'origine. Le Musée maritime d'Ushuaia, installé dans les anciens bâtiments du pénitencier de la ville, a ensuite fait construire une maquette à l'échelle 1/1 du phare, intégrant les vestiges authentiques récupérés en 1997.
Photo du phare du bout du monde par Adrien de Gerlache de Gomery (source: Musée Maritime d'Ushuaia)
Parallèlement, une réplique du phare a été installée en 1998 sur son site d'origine, à la pointe Lasserre, en s'appuyant sur l'unique photographie existante de l'édifice, prise en 1898 par l'explorateur belge Adrien de Gerlache de Gomery lors de l'expédition Belgica. Cette double reconstitution (la maquette d'Ushuaia et la réplique in situ) atteste de l'intensité de l'investissement mémoriel argentin autour de ce phare, érigé en symbole national de la souveraineté australe. Le phare de l'île Observatorio, qui a remplacé celui de San Juan del Salvamento en 1902, a lui-même été déclaré Monument historique national en 1999, consacrant la dimension patrimoniale de l'ensemble du dispositif de signalisation maritime de l'île des États. L'ouvrage de référence sur le sujet, La Isla de los Estados y el Faro del Fin del Mundo de Carlos Pedro Vairo (1997, Zagier & Urruty Publicaciones), demeure la synthèse argentine la plus citée sur l'histoire de l'île et de son phare.
Statut juridique et protection contemporaine de l'île
Le statut de l'île des États a connu plusieurs mutations institutionnelles depuis sa création en tant que département territorial en 1909. En 1936, un décret du président Agustín P. Justo affecte l'ensemble de l'île au ministère de la Marine, la faisant passer sous domaine de la Marine argentine. Depuis le 4 octobre 1978, en plein conflit du Beagle avec le Chili, les seuls habitants permanents de l'île sont les militaires du poste de vigilance « Comandante Luis Piedrabuena », installé à Puerto Parry pour surveiller le trafic maritime dans la zone.
Lors de la provincialisation de la Terre de Feu, Antarctique et îles de l'Atlantique Sud en 1990 (loi 23775), l'île des États est intégrée à la nouvelle province, à l'exception du détachement naval. La Constitution provinciale de 1991 déclare l'île, ainsi que l'île Año Nuevo et les îlots adjacents, « patrimoine intangible et permanent de tous les Fuégiens », créant une réserve provinciale écologique, historique et touristique. La loi provinciale n° 469, promulguée le 19 septembre 1991, structure cette protection en distinguant des zones de monument naturel réservées à l'accès scientifique et des zones de réserve naturelle ouvertes à un usage scientifique et touristique limité et encadré. Un décret présidentiel de 2016 a par la suite créé la « Réserve naturelle sauvage Isla de los Estados y Archipiélago de Año Nuevo », décision contestée depuis la province fuégienne pour atteinte alléguée à l'autonomie provinciale, révélant la persistance de tensions institutionnelles entre l'État fédéral et la province autour de la gestion de ce territoire hautement symbolique. L'accès touristique reste aujourd'hui strictement contingenté, réservé à des excursions organisées depuis Ushuaia avec nuitée obligatoire à bord de l'embarcation.
Un lieu de convergence entre mémoire autochtone, histoire coloniale et fiction
L'île des États et son phare condensent trois strates mémorielles distinctes mais enchevêtrées:
La première est la strate cosmologique autochtone (Selk'nam, Haush, Yámana), pour laquelle l'île constituait un pôle mythique de puissance universelle antérieur de plusieurs siècles à toute présence européenne.
La seconde est la strate coloniale et étatique argentine, matérialisée par la construction du phare en 1884 dans une logique de sauvetage maritime et de démonstration de souveraineté face au Chili, puis transformée en dispositif carcéral, préfigurant directement le pénitencier d'Ushuaia.
La troisième est la strate littéraire européenne, façonnée par Jules Verne, qui a transformé un phare technique et éphémère (dix-huit années de service seulement) en mythe universel du « bout du monde », relayé aujourd'hui par des répliques architecturales tant en Argentine qu'en France.
Cette triple lecture éclaire la démarche du Musée maritime d'Ushuaia, qui articule dans son exposition permanente la mémoire matérielle du phare (vestiges authentiques, plans de Gonik) et sa dimension muséographique (maquette 1/1), sans nécessairement restituer la profondeur cosmologique du site pour les peuples originaires de la région. Pour une recherche approfondie sur la mémoire autochtone liée à l'île des États, les travaux d'Anne Chapman sur les fouilles de la baie Crossley et les corpus mythologiques selk'nam et haush constituent des sources primaires incontournables.
Lauriane Lemasson
Bibliographie :
Brouwer, H. (1643). Journael van de reyse gedaen door Hendrick Brouwer near Chili. Amsterdam : Broer Jansz.
Chapman, A. (1982). Rapport de fouilles archéologiques, baie Crossley, Isla de los Estados (janvier-février 1982). Fonds Anne Chapman, Paris.
Chapman, A. (1986). Los Selk'nam: la vida de los Onas. Buenos Aires : Emecé Editores.
Chapman, A. (2002). El fin de un mundo: Los Selk'nam de Tierra del Fuego. Madrid : Ediciones Vaguada / Consejo Superior de Investigaciones Científicas.
Gerlache de Gomery, A. de (1902). Quinze mois dans l'Antarctique. Bruxelles : Imprimerie scientifique Charles Bulens. (Contient la photographie de 1898 du phare de San Juan de Salvamento prise lors de l'expédition Belgica)
Lasserre, A. (1885). Informe de la Comisión Expedicionaria al Atlántico Sud. Buenos Aires : Ministerio de Marina, Archivo General de la Armada Argentina.
Vairo, C. P. (1997). La Isla de los Estados y el Faro del Fin del Mundo. Ushuaia : Zagier & Urruty Publicaciones.
Vairo, C. P. (2000). Ushuaia : 1884-1970. Ushuaia : Zagier & Urruty Publicaciones.
Verne, J. (1905). Le Phare du bout du monde. Paris : Bibliothèque d'éducation et de récréation, J. Hetzel et Cie.
Verne, J. (1999). *Le Phare du bout du monde (texte original non retouché, éd. établie par la Société Jules Verne). Paris : Société Jules Verne.
Dans les réserves du Missiemuseum de Steyl, une localité néerlandaise consacrée à l'histoire missionnaire, dormait depuis presque un siècle un ensemble de feuilles séchées, étiquetées en allemand et en espagnol d'une écriture serrée. L'herbier de Martin Gusinde avait été constitué entre 1918 et 1924, lors de quatre voyages dans l'extrémité australe du continent américain. Martin Gusinde était un ethnologue autrichien et missionnaire de la Société du Verbe Divin. Ses travaux botaniques étaient connus de quelques archivistes mais absents des bases de données scientifiques. Il vient d'être redécouvert, numérisé et publié par une équipe chilienne et néerlandaise dans la revue Ethnobotany and Economic Botany.
D'après Salazar, Caviedes, van Andel, van der Werf et Ibarra, « Rediscovering Martin Gusinde's Century-Old Herbarium: Botanical and Ethnobotanical Insights from Southern Patagonia », Ethnobotany and Economic Botany, 30 avril 2026 (DOI : 10.1007/s12231-026-09677-1).
Table des matières
Martin Gusinde, ethnologue et collecteur de plantes
Martin Gusinde (1886–1969) est surtout connu pour ses travaux sur les peuples Yagán, Kawésqar et Selk'nam, qui occupaient les rivages, les fjords et les steppes de la Grande Île de Terre de Feu (Karukinka en selk'nam, Onaisin en yagan) et du canal Beagle (Onashaga en yagan). Entre 1918 et 1924, il effectue quatre expéditions : il observe les cérémonies, photographie les visages peints, recueille des récits et des objets. La dimension botanique de son travail — la collecte de spécimens végétaux — est restée longtemps dans l'ombre de l'œuvre ethnographique.
Au moment où Gusinde récolte ces plantes, les peuples autochtones de Patagonie australe sont déjà profondément affaiblis par l'avancée coloniale, les épidémies et l'occupation des terres. Ce qu'il rapporte constitue donc des fragments d'un monde en train de se défaire. Les planches ont suivi des voies missionnaires jusqu'au Missiemuseum de Steyl, où elles ont été conservées sans toujours faire l'objet d'une étude systématique, jusqu'à leur prise en main récente par le Naturalis Biodiversity Center, l'université de Leyde et la Pontificia Universidad Católica de Chile.
Ce que contient l'herbier de Martin Gusinde
L'inventaire publié par Daniela Salazar, Julián Caviedes, Tinde van Andel, Nina van der Werf et José Tomás Ibarra donne une image précise de l'ensemble : 105 planches représentant 90 espèces, 71 genres et 43 familles. Environ 35% des spécimens sont des « unicates » — des planches sans duplicata connu dans aucun autre herbier du monde. Pour la botanique de la Patagonie australe, dont l'accessibilité reste limitée, ce chiffre signifie qu'une part substantielle du matériel collecté par Gusinde constitue une référence irremplaçable pour des espèces parfois difficiles à recollecter aujourd'hui.
Les familles représentées reflètent la flore particulière de la région : forêts froides dominées par les Nothofagus (hêtres austraux), tourbières à sphaignes, landes ventées, prairies de bordure marine. On y trouve des plantes ligneuses comme le coihue ou la lenga, des herbacées de tourbière, des fougères, des champignons consommés traditionnellement, et des espèces littorales utilisées par les peuples canoeros pour la construction des embarcations caractéristiques du canal Beagle.
Au-delà du décompte taxonomique, les chercheurs ont croisé les planches avec les notes de terrain de Gusinde — archivées à l'Anthropos Institute en Allemagne — et ses écrits ethnographiques publiés entre 1920 et 1989, ce qui permet de replacer chaque spécimen dans son contexte d'usage.
Soixante et onze usages documentés
Le travail le plus original de l'équipe consiste à reconstituer les savoirs associés aux plantes : 71 usages documentés portant sur 24 espèces, répartis en quatre domaines.
alimentaire regroupe les baies, racines, jeunes pousses et champignons consommés par les peuples autochtones — calafate (Berberis), chaura, certaines fougères et fruits forestiers. Pour des peuples dont la subsistance reposait largement sur la mer, la part végétale du régime a longtemps été sous-estimée ; les notes de Gusinde révèlent une connaissance fine des cycles saisonniers et des lieux de récolte.
médicinal réunit les plantes employées contre les infections cutanées, les douleurs digestives et les troubles respiratoires. Plusieurs espèces mentionnées font écho à des usages encore documentés dans le cône sud de l'Amérique, ce qui suggère des transmissions de savoirs ou des convergences entre peuples voisins.
technologique rassemble les espèces utilisées pour la fabrication d'outils, de paniers, de cordes, d'armes, et d'écorces pour la construction des canoës des peuples canoeros. Ces usages renseignent autant sur la flore que sur l'écologie matérielle : choix des bois, propriétés mécaniques recherchées, conditions de préparation.
cérémoniel, enfin, relie certaines plantes à des rites de passage et à des cosmologies. Le chamán yagán ou le xo'on selk'nam recourait à des végétaux précis lors des cérémonies d'initiation — notamment le rite du Hain documenté par Gusinde chez les Selk'nam. L'herbier conserve ainsi la trace tangible d'éléments rituels qui, sans lui, ne subsisteraient que sous forme textuelle ou photographique.
Ces 71 usages pour 24 espèces restent modestes au regard de ce qui n'a pas été consigné. Beaucoup de savoirs étaient inaccessibles à un observateur extérieur, ou avaient déjà disparu au moment des visites. L'herbier ne restitue pas un savoir intact, mais une coupe partielle d'un système de connaissances en transformation rapide.
Pourquoi rouvrir une vieille collection
Les herbiers anciens fournissent des références historiques sur la distribution des espèces que les inventaires modernes ne peuvent reconstituer. Pour la Patagonie australe, où la flore évolue sous l'effet du changement climatique, de l'expansion du castor d'Amérique du Nord et des changements d'usage des forêts, des observations datées du début du XX^e siècle offrent une base de comparaison précieuse.
Les collections constituées en lien avec un travail ethnographique conservent en outre une information qu'un échantillon strictement botanique perd. Connaître non seulement où une plante a été récoltée, mais à quoi elle servait, qui la nommait et comment, change le statut du spécimen : il devient un document biculturel, où données naturalistes et données culturelles sont indissociables.
Cette réouverture pose aussi la question des conditions dans lesquelles les collections ont été constituées et de leur retour vers les sociétés concernées. Les auteurs inscrivent leur travail dans une démarche de « justice historique » en recherche : faire en sorte que la circulation de l'information bénéficie aux descendants des peuples auprès desquels les collections ont été faites, et pas uniquement aux institutions qui les conservent.
Une numérisation ouverte
L'équipe a numérisé l'ensemble des planches et publié les données sur la plateforme GBIF (Global Biodiversity Information Facility). Chaque planche y est désormais accessible avec son image haute résolution, son identification taxonomique mise à jour, sa localisation approximative et, lorsque l'information existe, son usage documenté.
Cette mise en ligne change la portée de la collection. Un chercheur en écologie de la Patagonie, un membre d'une communauté Yagán souhaitant retrouver une plante mentionnée par les anciens, ou un enseignant préparant un cours sur la biodiversité australe, peuvent consulter le matériel sans se rendre à Steyl. Mais les auteurs soulignent que la numérisation ne suffit pas : elle doit s'accompagner d'un retour vers les communautés, d'une validation des noms vernaculaires et d'une réflexion sur l'usage approprié des informations sensibles — celles liées aux pratiques rituelles, notamment. Tout ne se met pas en ligne au même titre, et l'éthique d'une publication ouverte se construit avec les peuples concernés, non à leur place.
Ce que la Patagonie continue de nous dire
Pour la communauté Yagán, dont le nombre de locuteurs natifs s'est réduit à très peu de personnes au cours des dernières décennies, des éléments matériels comme ces planches peuvent participer aux efforts de transmission intergénérationnelle. Les 90 espèces identifiées offrent par ailleurs aux écologues un point de référence sur l'état de la flore au début du XXe siècle.
Enfin, pour les historiens des sciences, cette collection rappelle qu'une part significative du savoir botanique mondial est encore distribuée dans des dépôts secondaires — musées de mission, collèges religieux, institutions universitaires régionales — souvent mal indexés, parce que constitués par des amateurs, des missionnaires ou dans le cadre d'expéditions à finalité ethnographique. C'est précisément cette double inscription, botanique et ethnographique, qui leur confère aujourd'hui une valeur scientifique singulière.
Cent ans après son passage en Terre de Feu, Martin Gusinde livre, par l'intermédiaire de chercheurs qu'il n'a jamais rencontrés, une matière nouvelle : un herbier rendu lisible, des usages rattachés à des espèces précises, et une invitation à considérer les collections anciennes comme des outils pour la recherche, la conservation et le dialogue avec les peuples dont elles parlent.
Pour aller plus loin
Salazar, D., Caviedes, J., van Andel, T., van der Werf, N. & Ibarra, J. T. (2026). Rediscovering Martin Gusinde's Century-Old Herbarium: Botanical and Ethnobotanical Insights from Southern Patagonia. Ethnobotany and Economic Botany. DOI : 10.1007/s12231-026-09677-1
Ressources complémentaires
Gusinde, M. (1931–1939). Die Feuerland-Indianer (3 vol.). Anthropos Institute.
Ce colloque international, qui se déroule les 18 et 19 juin 2026 à l’Université de Montpellier Paul‑Valéry, situe la toponymie inclusive au croisement des dimensions linguistiques, culturelles, sociales et politiques, et met en lumière le rôle des noms de lieux dans la reconnaissance des langues et des peuples minorisés. Dans ce cadre, Karukinka incarne un projet rare : une association à but non lucratif qui mène sur le terrain un travail de cartographie et de réhabilitation des toponymes autochtones, en lien direct avec des membres des peuples Selk’nam et Yagan.
Lauriane Lemasson, fondatrice de Karukinka et coordinatrice scientifique du programme de toponymie, y présentera la méthodologie de collecte et de transcription des noms de lieux issus de la mémoire orale et des archives, ainsi que les enjeux de décolonisation de l’espace patagonien. Mirtha Salamanca et José German González Calderón apporteront leur parole de membres de peuples originaires, en expliquant comment la restauration de ces toponymes contribue à la reconnaissance culturelle et à la transmission auprès des nouvelles générations.
En participant à cette rencontre co‑organisée par la Chaire UNESCO en toponymie inclusive, Karukinka s’inscrit dans une dynamique internationale de réflexion sur les politiques de nomination des lieux et sur la parité toponymique. Les travaux de l’association à Terre de Feu, qui combinent recherche académique, patrimoine culturel et action associative, serviront d’exemple de terrain concret pour penser une toponymie vraiment inclusive, au-delà des discours théoriques.
Cette intervention montre que, via l’exploration maritime, Karukinka investit aussi la géographie humaine et la mémoire des peuples autochtones, dans un cadre scientifique et institutionnel reconnu, porté par l’UNESCO.
Pour connaître le programme du colloque, nous vous invitons à consulter le site web dédié à cet évènement : https://toponymie.sciencesconf.org/
Dans les fourrés battus par le vent des îles subantarctiques, on entend parfois un sifflement rapide de rayadito qui zigzague entre les branches comme un fil. Pour les Yagan, cet oiseau minuscule nommé Tachikatchina n’est pas qu’une silhouette rayée : il fait partie de ces compagnons ailés qui peuplent les récits de navigation et de chasse. Nous allons vous faire découvrir cet oiseau cavicole très abondant (et expressif !) dans les forêts de hêtres (Nothofagus) et jusqu’aux limites australes de la Réserve de biosphère du Cap Horn.
Le genre Aphrastura (famille des Furnariidae) regroupe de petits passereaux insectivores endémiques du sud‑ouest de l’Amérique du Sud. Il comprend historiquement deux espèces : le rayadito à longue queue (Aphrastura spinicauda, synallaxe rayadito ou rayadito épineux), largement distribué dans les forêts tempérées du Chili et de l’Argentine australe, et le rayadito de Masafuera (Aphrastura masafuerae), microendémique de l’île Alejandro Selkirk dans l’archipel Juan Fernández.
Rayadito (Aphrastura spinicauda) photographié lors d'une expédition Karukinka dans les canaux de la réserve de Biopshère du cap Horn (Chili, avril 2025)
Dans la région subantarctique, la découverte récente du rayadito subantarctique (Aphrastura subantarctica) sur l’archipel Diego Ramírez, au sud‑ouest du Cap Horn, a révélé un cas remarquable de diversification dans un environnement isolé en mer de Drake et dépourvu d’arbres.
Table des matières
Distribution, diversité et écosystèmes
Les travaux récents sur la communauté des oiseaux cavernicoles montrent que A. spinicauda est l’un des passereaux les plus abondants dans les forêts tempérées australes, avec des densités pouvant dépasser 9 individus par hectare, et une forte dépendance aux cavités créées par le pic de Magellan (Campephilus magellanicus). À l’inverse, A. subantarctica vit dans un archipel herbacé, dominé par Poa flabellata, et utilise des cavités au sol pour nicher ou dans des structures de nids d’oiseaux marins, en l’absence de mammifères terrestres prédateurs.
Morphologie, écologie et comportement
A. spinicauda est un petit passereau d’environ 12 g, à queue longue et fine, utilisée pour son déplacement acrobatique sur les troncs et branches. Sa couleur brun‑roux striée lui confère un excellent camouflage dans les écorces et les feuillages, et il se nourrit principalement d’insectes et de larves, en explorant l’écorce et le sous‑bois.
A. subantarctica, en revanche, pèse en moyenne 16 g, avec un bec plus long, des pattes plus développées, une queue plus courte et un comportement centré à faible hauteur du sol, reflétant une adaptation à un habitat herbacé et très venteux.
Le comportement du rayadito en territoire yagan est illustré par ce témoignage de Ursula Calderon : "Tachikachina est un oiseau qui chante dans la montagne en journée, prévenant que quelqu'un est caché : un homme mauvais, un sorcier. Il annonce ainsi au marcheur la présence de ceux-ci ou encore d'un chien, d'une chat... en bref de quelqu'un caché. Ses cris, quand ils chantent ensemble, font peur, tsch-tsch-tsch, puisqu'ils n'annoncent rien de bon" (page 70, réf. 10).
Rayadito ou Tachikatchina, photographié en avril 2025 dans la caleta Borracho (expédition en voilier dans les canaux de Patagonie, Chili)
Génétique, spéciation et conservation
Les analyses génétiques montrent une différentiation nette entre A. spinicauda et A. subantarctica justifiant la proposition de A. subantarctica comme nouvelle espèce emblématique de la biodiversité subantarctique. Cette distinction, couplée à des différences morphologiques et comportementales, place l’archipel Diego Ramírez comme un “laboratoire naturel” de spéciation et de conservation, désormais protégé par le parc marin Diego Ramírez–Passage de Drake.
Pour A. spinicauda, la conservation des forêts anciennes à cavités et la préservation du pic de Magellan sont essentielles pour maintenir la structure des populations de rayaditos dans la réserve de biosphère du Cap Horn.
Bibiographie
Rozzi, R. et al. (2022). “The Subantarctic Rayadito (Aphrastura subantarctica), a new bird species on the southernmost islands of the Americas”. Scientific Reports 12, 13957. https://doi.org/10.1038/s41598-022-17985-4
Rozzi, R. et al. (2023). “The subantarctic rayadito (Aphrastura subantarctica), a new bird species on the southernmost islands of the Americas (repositorio UChile version)”. Repositorio UChile. https://repositorio.uchile.cl/handle/2250/194760
Ramírez‑D’Crego, R. (2022). “The Subantarctic Rayadito (Aphrastura subantarctica), a new bird species on the southernmost islands of the Americas”. CECS research‑related article. https://ramirodcrego.com/papers/article29/
Zenodo (2022). Dataset “The Subantarctic Rayadito (Aphrastura subantarctica), a new bird species on the southernmost islands of the Americas”. Morphological and genetic data. https://zenodo.org/records/6983420
Rozzi, R. et al. (2022). “The Subantarctic Rayadito (Aphrastura subantarctica), a new bird species on the southernmost islands of the Americas”. PMC version (NIH‑NIHMS). https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC9418250/
Rozzi, R. et al. (2022). Taxonomic description of Aphrastura subantarctica (Wikispecies).
Marine, R. H. et al. (2022). “The extreme rainfall gradient of the Cape Horn Biosphere Reserve”. Science of the Total Environment ou équivalent (étude de biodiversité et de rayaditos dans les canaux).
Rozzi, R. et al. (2018). “Marine biodiversity at the end of the world: Cape Horn and Diego Ramírez islands”. PLOS ONE ou revue équivalente, décrivant la diversité des îles Diego Ramírez et la contexte écologique.
Rozzi, R. et al. (2017). "Guia Multi-Etnica de Aves de los Bosques Subantarticos de Sudamérica". Ediciones Universidad de Magallanes.
Dans les forêts humides du sud du Chili et de l'Argentine, un arbre à l'écorce lisse et grise se distingue par son feuillage persistant d'un vert profond. Froissez une feuille entre les doigts : une odeur poivrée s'en dégage aussitôt. C'est le canelo, Drimys winteri, membre de la famille des Winteraceae — l'une des plus anciennes lignées d'angiospermes connues. Son aire de répartition s'étend depuis la région de Coquimbo, au centre du Chili, jusqu'au cap Horn, à 56° de latitude sud, et déborde sur les zones andino-patagoniennes d'Argentine.
Sous bois de canelo au début de l'hiver photographié lors d'une expédition en 2018 au sud de la baie Orange
Table des matières
Ce que l'on observe sur le terrain
La description classique d'un arbre de 10 à 20 mètres ne correspond qu'à certaines localisations. Drimys winteri est une espèce à haute plasticité écologique : son port varie du petit arbuste rabougri à l'arbre à tronc droit selon les conditions de sol, de luminosité, d'altitude et d'exposition au vent. Farina et al. (2023), dans leur rapport technique produit pour le gouvernement de Terre de Feu argentine, décrivent cette variabilité avec précision. Dans le district de Magallanes — qui couvre le sud de la Patagonie et la Terre de Feu jusqu'au cap Horn — le canelo se tient le plus souvent dans le sous-étage des forêts de coigüe et de lenga, sous forme arbustive ou comme arbre de petite taille. Plus au nord, dans les vallées valdiviennes, il peut atteindre des dimensions plus importantes.
Deux écotypes principaux ont été identifiés : l'un lié aux sites d'altitude à sols bien drainés, l'autre aux dépressions humides et aux sols tourbeux, où il se comporte comme colonisateur actif après perturbation. Cette plasticité lui permet de tenir aussi bien en pleine lumière qu'à l'ombre dense, sur des substrats allant du sol mince de montagne au sol marécageux (Loewe, 1987, cité dans Farina et al., 2023).
Le canelo dans les forêts du cap Horn
Dans la province du Cap Horn, le canelo s'intègre dans des forêts mixtes dominées par Nothofagus betuloides (Hêtre de Magellan aussi connu sous le nom de coigüe ou guindo), avec la présence associée de Pilgerodendron uviferum (le cyprès de las Guaitecas), de Maytenus magellanica (Maitén) et d'un sous-bois riche en bryophytes, lichens et hépatiques. Il occupe le niveau arbustif et l'étage inférieur de la canopée, souvent dans des recoins humides, sur des sols tourbeux ou à proximité de cours d'eau. Dans les secteurs les plus exposés aux vents dominants de l'ouest, il prend une forme compacte et tordue, bien éloignée des représentations venues des flores valdiviennes.
Cette présence dans les forêts les plus australes du monde a une résonance directe pour les observations conduites lors des expéditions Karukinka. En 2003, Drimys winteri a été identifié comme plante hôte du grand lépidoptère Cercophana frauenfeldii Felder, 1862 (Lepidoptera : Saturniidae), dont la présence a été documentée jusqu'au seuil de la province de Cabo de Hornos. Ce papillon nocturne, endémique du Chili, suit un gradient andino-côtier étroitement lié aux forêts tempérées humides — et donc, en partie, à la présence du canelo. Comme nous le présentons dans notre article dédié à cet hétérocère, nous avons pu documenter sa présence la plus australe depuis un mouillage situé au nord-ouest de l'île Gordon (ou Lachuf en langue yagan).
Feuilles, fleurs, fruits, écorce
Les feuilles sont alternes, simples, longues de 5 à 15 cm, à limbe ovale voire oblong ou elliptique, coriaces, avec la face supérieure vert pâle et la face inférieure blanchâtre. La nervure médiane est très marquée. Le bord est entier, légèrement recourbé. Mastiquées, elles libèrent un goût piquant caractéristique.
Les fleurs apparaissent entre septembre et novembre. Hermaphrodites, blanches à jaunâtres, parfois légèrement rosées, elles mesurent 1 à 3 cm de diamètre et sont disposées en cymes ombelliformes de 4 à 6 fleurs aux extrémités des rameaux, portées par des pédicelles rougeâtres. La corolle comprend 6 à 14 pétales ; les étamines, au nombre de 30 à 40, entourent 4 à 10 carpelles libres à anthères jaunes.
Fleurs et feuillage du canelo photographiés par Eric Hunt — Travail personnel, CC BY 2.5, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=1637227
Les fruits mûrissent entre février et avril. Ce sont des baies globuleuses, noires-violacées à maturité, d'environ 1 cm, contenant 5 à 8 graines réniformes, noires et brillantes. Avant maturité, leur fond vert clair est ponctué de taches café. Ces baies charnues sont dispersées par les oiseaux frugivores des forêts australes — le zorzal Turdus falcklandii en consomme les fruits avant sa migration automnale, participant à la dissémination des graines dans le sous bois.
Les graines du Poivrier de Magellan (photographie d'Inao Vasquez CC-BY.SA 2.0 - Robertín)
L'écorce est grise à brun clair, lisse, épaisse et très aromatique. C'est elle qui a concentré l'essentiel des usages médicinaux et condimentaires, et c'est par elle que l'espèce est entrée dans l'histoire de la navigation australe.
Une écorce dans les soutes des navigateurs européens
Le nom générique Drimys vient du grec drimus : « âcre », « irritant » — en référence directe au goût de l'écorce. Le nom d'espèce honore John Winter, capitaine qui accompagnait Francis Drake lors de son expédition autour du monde (1577-1580). Au détroit de Magellan, observant les peuples locaux consommer une infusion d'écorce, il en embarqua plusieurs barils pour traiter le scorbut de son équipage. L'écorce, riche en vitamine C, se révéla efficace. Elle fut exportée vers l'Europe sous le nom de Cortex Winteri et Winter's Bark, s'inscrivant durablement dans la pharmacopée maritime du XVIe siècle (Farina et al., 2023 ; Museo Nacional de Historia Natural de Chile, 2016).
Cet épisode a contribué à diffuser une représentation partielle de l'espèce dans les sources européennes. Plusieurs historiens ont depuis analysé comment les écrits des navigateurs ont parfois fixé des usages en ignorant — ou sans accès à — la profondeur des savoirs locaux déjà constitués (Carey, 2023).
Arbre de rituels, bois d'outils
Pour le peuple mapuche, Drimys winteri — appelé foye, foique ou boigue selon les dialectes du mapudungun — est le premier arbre sacré, symbole de bienveillance, de paix et de justice. Il est planté dans les espaces de réunion sociale et religieuse. L'écorce, qualifiée de panacée par les machis, est utilisée en infusion contre les processus inflammatoires, les douleurs, la fièvre, les hémorragies, et en usage externe sur les plaies et furoncles. Le jus des fruits est employé dans les rites d'initiation de la machi. Le bois sert à fabriquer le kultrún, tambour cérémoniel central dans la culture mapuche (Farina et al., 2023 ; Alonso et Desmarchelier, 2015, cités dans Farina et al., 2023).
Les autres peuples des canaux, des îles et des forêts australes ont également intégré le canelo dans leurs pratiques. Les Selk'nam l'appelaient choól et utilisaient son bois pour fabriquer des arpons — un bois pesant qui facilitait l'enfoncement dans l'eau (Alonso, 1997, cité dans Farina et al., 2023). Le nom yagan de l'espèce, uk'ushta, est attesté dès 1928 dans les travaux de Lothrop.
Chez les Yagan, dont l'économie reposait sur la navigation, la pêche et la chasse marine dans les canaux fuégiens, le canelo fournit un bois relativement souple et maniable. Ce type de bois se prêtait à la fabrication de nombreux outils du quotidien, dont les hampes longues et flexibles des lances de harpon utilisées depuis les canoës. Les sources ethnographiques européennes restent souvent imprécises sur les essences employées pour chaque pièce ; c'est précisément dans cet espace que les savoirs locaux — oraux, transmis par usage — complètent ce que les textes écrits n'ont pas su consigner.
Farina, S., Hernandez, C., Salgado, O., Soler Esteban, R. M., Livraghi, E. et Sponton, E. (2023). Informe técnico : Pimienta de Drimys winteri (Canelo). Dirección General de Desarrollo Forestal, Ministerio de Producción y Ambiente, Gobierno de Tierra del Fuego, Antártida e Islas del Atlántico Sur.